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mercredi 21 février 2018

Voyage au pays des bibliothèques

Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps savent combien je suis attaché aux bibliothèques, publiques et autres. J'y ai passé un nombre incalculable d'heures et de jours, j'ai travaillé dans deux d'entre elles, l'une était toute petite et j'y étais bénévole, l'autre était beaucoup plus importante et j'étais payé pour vivre au milieu des livres. Ces deux bibliothèques-là, et un gros paquet d'autres, ont été mes principaux professeurs. Je ne leur rendrai jamais assez grâce, ni de dirai jamais aussi fort que je le voudrais combien leur importance est capitale dans la vie culturelle d'une société et des individus qui la composent. Voir Françoise Nyssen demander à Erik Orsenna, accompagné de Noël Corbin dans cette tâche, une enquête sur "le rôle des bibliothèques dans la cité, leur modernisation et le développement de la lecture chez nos concitoyens, afin de concourir au vœu, exprimé par le Premier ministre dans son discours de politique générale, de voir la France rester, ou redevenir une nation de lecteurs" est donc un bonheur. Dont la plénitude reste évidemment suspendue à la réalisation concrète des conclusions de ce rapport.
Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd'hui, lire demain rend compte d'un univers bien plus riche que celui évoqué dans mon expérience personnelle. Les bibliothèques ont changé, d'ailleurs elles sont souvent devenues médiathèques, ce qui ne devrait cependant pas les détourner de leur fonction première: donner à lire, inviter à le faire, permettre à leurs usagers (et non leurs "clients", mot malheureux que j'ai déjà vu quelque part, dans ce genre d'endroit où il n'y a pourtant pas de relation commerciale) de grandir par la lecture.
Lisez ce rapport, quelle que soit votre place de la société. Il y a, pour quiconque s'intéresse au sujet, matière à réflexion et peut-être même action.
Dis-moi qui lit, et où il lit et ce qu'il lit, je te dirai de quelle société il s'agit et quel futur elle se prépare.

mardi 22 août 2017

Orsenna à l’école buissonnière de La Fontaine

Erik Orsenna a un peu honte, écrit-il, d’être académicien « donc cofabricant de dictionnaire » et de n’avoir appris que récemment le mot « gentilé », « qui désigne l’habitant d’une ville » (ou d’un village, d’un pays, d’un continent, voire même d’un quartier, cher Erik – il faut fréquenter davantage Alain Rey, ou regarder Des chiffres et des lettres). Bref, le gentilé de Château-Thierry est Castelthéodoricien. « On imagine le rire du fabuliste ainsi lourdement affublé », ajoute-t-il, puisqu’il écrit cela dans son La Fontaine, une école buissonnière, et que, comme chacun le sait, Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry.
Du coup, se réjouissant d’avoir découvert un mot qui sonne clair, il le replace dès qu’il en a l’occasion. Voici les Castelthéodoriciens qui racontent le duel de principe entre La Fontaine et son ami André Poignant, qui est le cousin, le confident et l’amant de sa femme Marie, ce dont tout le monde semble s’accommoder fort bien. Voici « notre Castelthéodoricien » qui pratique la flatterie comme Orsenna lui-même, autrefois – « aux temps mitterrandiens où j’étais courtisan ». On n’oublie pas la famille castelthéodoricienne de La Fontaine, dont il faut de temps à autre aller voir ce qu’elle devient pendant qu’il écrit ses Contes ou ses Fables. Quatre occurrences d’un mot qu’on n’a guère, sauf peut-être, et encore, à Château-Thierry, l’occasion de placer dans la conversation. Bien joué !
Le plaisir d’un mot, le plaisir de vagabonder, mais à toute allure, dans une biographie d’écrivain, le plaisir de le citer et de faire découvrir des textes moins connus autant que de rappeler des mélodies verbales rangées dans un coin du cerveau, plaisir, plaisir, seul aux commandes d’un livre qui ne se pousse pas du col. L’anecdote y est puisée aux XVIIe et XXe siècles avec des rapprochements inattendus, car si l’on vivait autrement à l’époque de La Fontaine, le cœur des hommes (et des femmes) n’a guère changé.
Ce qui reste, en particulier, c’est le désir, que La Fontaine ne se privait, pas plus que Marie, de combler. Ce qui change, c’est la condition des écrivains, même si tous ne sont pas, aujourd’hui, aussi heureux en affaires qu’Orsenna, dont les livres se vendent bien, merci pour lui. Mais quand bien même les Fables et les Contes, qu’il fallut, ceux-ci, renier parce qu’ils étaient trop lestes pour le climat religieux, auraient été de grands succès, qu’ils n’auraient pas permis à La Fontaine d’en vivre. D’ailleurs, le succès était là, au moins pour les Fables, mais il « n’engraissa que les deux libraires » qui les ont fait paraître. Les droits d’auteur n’existaient pas, il faudra attendre Beaumarchais et le siècle suivant pour les inventer. Et La Fontaine, quand il prend parti pour son ami Fouquet contre Colbert qui veut la chute de celui-ci, et qui par ailleurs tient les cordons de nombreuses bourses dont le contenu aurait pu soulager le quotidien du poète, oublie la flatterie pour l’honnêteté. Ce qui coûte cher. Il est hébergé par une amie, qui meurt. Il est à la rue… Imagine-t-on cela d’un homme dont les vers nous sont si familiers ?
Encore dit-on souvent, sans savoir, que La Fontaine s’est contenté de piller ceux qui, avant lui, avaient écrit des fables. Le plagiaire est plutôt celui qui, répétant assez bêtement cette idée reçue, devient calomniateur : La Fontaine payait ses dettes, celles-là au moins, puisqu’il restituait la paternité de son inspiration aux écrivains chez qui il l’avait trouvée. Et puis, surtout, il écrivait, avec la force qu’on lui connaît, avec l’art de plaire et de convaincre à la fois, comme de nombreux exemples le rappellent, s’il en était besoin.

mercredi 28 janvier 2015

Mali-France et retour pour Madame Bâ

Madame Bâ est une maîtresse femme, Erik Orsenna ne pouvait pas l’avoir abandonnée dix ans, sans avoir imaginé une suite. Souvenez-vous : dans Madame Bâ, elle écrivait à Jacques Chirac pour « résolument contester vraiment » le refus de sa demande de visa par le consulat de Bamako. Depuis, Jacques Chirac a répondu. Répondu vraiment, comme aurait dit l’héroïne : sa lettre est reproduite dans Mali, ô Mali, le livre grâce auquel on la retrouve, toujours tonitruante et tutoyant cette fois, à la fin du roman, François Hollande, puisque du temps a passé. Elle le conseille sur le règlement des problèmes de son pays et lui apprend ce qu’est cette terre sur laquelle l’armée française tente de remettre un semblant d’ordre sans très bien savoir comment les choses se sont installées au cours des années et des siècles.
Le pays a besoin de Madame Bâ, installée à Villiers-le-Bel, 95400, dans l’extrême nord du Mali (qui inclut Montreuil, 93100). Pour sa part, après dix ans de banlieue parisienne, elle ne voit pas très bien ce qu’elle pourrait apporter en retournant là-bas. Sinon que, quand même, cette Grande Royale ne doute pas de ses capacités et il suffit de lui dire qu’elle est indispensable pour qu’elle le croie.
La pétaradante institutrice reprend donc du service, au service des femmes qui s’éteignent sous les lois de l’Islam et continuent à faire des enfants comme si elles n’étaient bonnes qu’à ça. Mobilisée, Madame Bâ décide d’imposer l’instruction et le contrôle des naissances. Et d’y mettre les moyens nécessaires, grâce aux ramifications des relations familiales jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Tant pis s’il y a des risques puisque là-bas, du côté de Tombouctou où on brûle des manuscrits, c’est la guerre. Mais la France est prête, la France arrive, la France est presque là… Puis elle y sera, et son président aussi, nous l’avons déjà dit.
Mali, ô Mali aurait pu être un livre formidable. L’idée de passer le flambeau du récit au petit-fils de Madame Bâ, Michel, désigné griot pour la circonstance, est excellente. Lui qui fut dealer de banlieue parisienne après avoir échoué à devenir une vedette de football, qui est sorti du milieu pour être musicien, apporte beaucoup par sa jeunesse et son impertinence mesurée. L’énergie de l’héroïne, son orgueil, ses certitudes, tout cela est intact et fournit l’élan de la lecture. Mais les faits sont là, envahissants. En écrivant, Erik Orsenna n’a pas échappé au rouleau compresseur de l’actualité immédiate et s’est senti contraint de fournir quantité d’informations dont la fiction aurait pu faire l’économie.
Mali, ô Mali n’est donc qu’un bon livre. Ce qui n’est pas rien.

lundi 22 avril 2013

Des mots, des mémoires et une question simple en librairie

Trois livres seulement - malgré les autres tentations, nombreuses. Choisir, c'est renoncer, et blablabla... Mais j'aime la manière dont Erik Orsenna aborde ses sujets de manière oblique, je suis fasciné depuis toujours par Casanova et le titre minimaliste de Jacques Expert m'interpelle... On peut raisonnablement penser qu'ils seront tous trois en bonne place dans les librairies cette semaine, fi donc des catégories!

Erik Orsenna, La Fabrique des mots

«Il y a des histoires qui sont des déclarations de guerre. Voilà pourquoi, moi, Jeanne, je me suis tue. J’ai préféré attendre que le temps passe. J’étais petite, à l’époque, dix ans et quelques mois. Mais l’heure est venue de parler.»
L’ignoble Nécrole a encore frappé. L’objet de sa bataille? Les mots. Il y en a trop, beaucoup trop. Pour faire taire tous les incurables bavards, tous les poètes, tous les chanteurs, tous les raconteurs d’histoires, tous les amoureux qui disent et redisent leur flamme, tous les humiliés qui protestent, tous les journalistes qui révèlent et, trouve-t-il, polluent de leurs nuisances sonores jusqu’à la nuit, Son Excellence le très distingué Président à vie a édité une liste, pompeusement intitulée «Circulaire VIII.2012.3917», celle des trente mots désormais autorisés. 
Pour Mlle Laurencin et les élèves de CM2 de l’école Simon-Bolivar, c’est décidé, la guerre est déclarée. 
Parmi les escales de cette croisade sur terre et sur mer bientôt suivie par l’île tout entière, on apprendra comment le Palais de justice fait les choux gras de deux brasseries aux drôles de spécialités et ce que le Pays de Tendre dit de l’amour, on découvrira qu’une salle de classe et un centre de stratégie militaire ne sont pas si éloignés et qu’une ancienne mine d’or peut renfermer bien plus précieux que le plus précieux des métaux. 
Amis ou ennemis de Jeanne, en campagne ou non contre l’ignorance, on croisera le chemin d’une petite foule d’êtres et de créatures, parmi lesquels un élégant, trois jeunes à capuches, des pompiers, un Capitan accablé et très prolixe en anecdotes, un brochet plus vrai que nature, deux vieilles soeurs aussi virulentes qu’érudites, un certain M. Henri et, toujours, la furie de Nécrole…
Plus de dix ans après sa première déclaration d’amour à la grammaire, Erik Orsenna ne pouvait conclure qu’en explorant la fabrique des mots. Qui les crée? D’où viennent-ils? Comment combinent-ils leurs origines? A-t-on le droit d’en inventer de nouveaux? Si l’anglais domine toutes les autres langues, nos mots à nous seront-ils réduits à l’esclavage? À toutes ces questions, Jeanne répond, une fois de plus, et raconte ses aventures au sein de cette mystérieuse fabrique.


Les célèbres Mémoires de Casanova, dans une nouvelle édition établie d'après le manuscrit original acquis par la BnF, accompagnée d'un appareil critique et renouvelé.
Cette nouvelle édition, remaniée en profondeur, de l'Histoire de ma vie est entièrement fondée sur le manuscrit acquis par la BnF en 2010. Elle en respecte le découpage et procure pour la première fois un texte fiable, corrigé des erreurs de transcription de la précédente édition Brockhaus-Plon de 1960 (reprise dans la collection «Bouquins» par Francis Lacassin en 1993). Ce premier volume reproduit les tomes 1 à 3 des Mémoires, depuis l'enfance de Giacomo jusqu'à son évasion de la prison des Plombs, en novembre 1756.
Une nouvelle préface présente un Casanova éloigné des clichés pour faire apparaître l'importance de l'écrivain et du penseur. L'appareil critique, lui aussi renouvelé et enrichi, se concentre sur le travail d'écriture de Casanova: il restitue l'histoire de la langue, éclaire son choix d'écrire en français sans renoncer à l'italianité («La langue française est la sœur bien-aimée de la mienne; je l'habille souvent à l'italienne», écrit-il) et retranscrit dans la mesure du possible les passages biffés sur le manuscrit.
Ce volume 1 reproduit trois variantes importantes: les différents projets de préface de l'auteur, les deux versions du premier séjour parisien (1750-1752), données en regard l'une de l'autre, et le récit de l'évasion publié en 1788 sous le titre Histoire de ma fuite des Plombs.
Enfin, on y trouvera plusieurs documents permettant de mieux comprendre le monde de Casanova: évaluation de ses revenus, tables de conversion des monnaies européennes, règles de jeux comme le pharaon, cartes illustrant les déplacements du Vénitien (monde méditerranéen, quartiers de Venise et de Paris).


Jacques Expert, Qui?
1994, Carpentras, résidence pavillonnaire du Grand Chêne. Un lotissement où tout le monde connaît tout le monde, calme et sans histoires. Jusqu’à ce jour de mars, où la petite Laetitia Doussaint, est retrouvée violée et assassinée dans les bois alentours. Crime crapuleux dont l’auteur ne sera jamais identifié.
2013: quatre hommes s’apprêtent à regarder à la télé l’émission «Affaires non résolues», dont le thème, ce soir là, est le meurtre de Carpentras. Quatre hommes hantés par l’affaire depuis ce jour où ils ont retrouvé le corps de Laetitia. Tous étaient voisins à cette époque, tous habitaient la résidence du Grand Chêne. Durant l’heure que va durer l’émission, avec son lot de questions et de révélations, ceux-ci se souviennent. Leurs épouses également. Certains secrets reviennent à la surface, des suspicions anciennes, des non-dits. Au terme de l’heure que dure l’émission, le voile sera levé. L’un de nos quatre hommes est en effet bel et bien le coupable du viol et du meurtre de Laetitia. Mais qui?
Avec son nouveau roman, Jacques Expert nous offre un formidable jeu de piste et met à l’épreuve la perspicacité du lecteur. Celui-ci saura-t-il trouver avant la fin de l’émission, et du livre, qui est coupable? Spécialiste depuis longtemps des affaires judiciaires françaises, l’auteur, qui a, en particulier, suivi comme journaliste l’affaire du petit Gregory, nous fait profiter d’une expérience qui confère à son récit un réalisme rare.
Après avoir été grand reporter, Jacques Expert a été producteur et rédacteur en chef pour Tf1, puis directeur des Magazines de M6. Il est également Directeur Général adjoint de Paris-Première et auteur de la série «histoires criminelles» sur France Info. Après Adieu (2012), Qui? est son deuxième roman à paraître chez Sonatine.


mercredi 3 avril 2013

Erik Orsenna court le monde du papier


Erik Orsenna ne répond pas à toutes les questions dans Sur la route du papier. Celle-ci, par exemple, après avoir énuméré les différentes confitures emportées en vacances :« pourquoi toujours tant de pommes dans les confitures de l’après-guerre ? » Apportons-lui cette information fondamentale : pour la pectine, pardi ! Il est vrai que la question ne concerne pas le sujet de son troisième Petit précis de mondialisation, le papier – et non les confitures. Sur le papier, en revanche, il ne laissera guère de points d’interrogation sans explication.
Comme dans les volumes précédents, consacrés au coton et à l’eau, le romancier se fait enquêteur. Il court le monde et course les spécialistes. A l’arrivée d’un long voyage, il donne un livre bourré de renseignements restitués sous forme d’histoires puisées dans ses rencontres. La forme la plus agréable, et probablement la plus efficace, de la vulgarisation. Les anecdotes s’enchaînent, de la France à la Chine, du Brésil au Canada et à l’Indonésie en passant par le Nord de l’Europe.
A Echizen, au Japon, M. Sugihara, Trésor Vivant, lui montre le résultat du travail de douze générations et admire « cette force qui vous pousse à entreprendre jusqu’ici un aussi long et de nos jours aussi périlleux voyage ». A Grenoble, s’armant de courage, parce qu’il n’est pas toujours facile de poser des questions de néophyte à ceux qui savent tout, il demande qui est cet Eric dont il entend parler sans cesse dans l’univers du papier recyclé, et dont le prénom, presque identique au sien, le trouble : « Éric mesure la quantité d’encre qui demeure dans le papier recyclé malgré tous les traitements et lavages qu’on lui a fait subir. » Un Eric à 0 est une page parfaitement blanche, terreur de l’écrivain…
Au terme de recherches passionnantes dans lesquelles sa naïveté fait de lui un des principaux personnages, il est presque rassuré. Nous aussi : le papier a encore une longue vie devant lui, et les romanciers ne sont pas responsables de la déforestation.

mardi 28 février 2012

Les trois livres de la semaine : Murakami, Orsenna, Perec

Ils arrivent en librairie ces jours-ci, ce sont mes plus fortes envie de lecture pour les jours qui viennent (même si je serai probablement amené à lire d'autres chose). Bref coup de projecteur sur trois ouvrages attendus, tels que les éditeurs les présentent.

Après le succès phénoménal des deux premiers tomes, la suite trépidante et romantique des aventures d'Aomamé et de Tengo, en quête l'un de l'autre sous les deux lunes de 1Q84. Oscillant entre réalisme et fantastique, un nouveau volet tout aussi ambitieux, énigmatique et hypnotique, qui porte un regard fascinant sur la confusion du monde contemporain. Un chef-d’œuvre de lucidité et de sensibilité.
Ils ne le savaient pas alors, mais c'était là l'unique lieu parfait en ce monde. Un lieu totalement isolé et le seul pourtant à n'être pas aux couleurs de la solitude.
Le Livre 3 fait entendre une nouvelle voix, celle d'Ushikawa.
Et pose d'autres questions: quel est ce père qui sans cesse revient frapper à notre porte? La réalité est-elle jamais véritable? Et le temps, cette illusion, à jamais perdu?
Sous les deux lunes de 1Q84, Aomamé et Tengo ne sont plus seuls...

«Un jour, je me suis dit que je ne l’avais jamais remercié. Pourtant je lui devais mes lectures. Et que serais-je, qui serais-je sans lire et surtout sans avoir lu? Pourtant, c’est sur son dos que chaque matin, depuis près de soixante années, je tente de faire avancer pas à pas et gomme aidant mes histoires. Et que serait ma vie sans raconter? Je n’avais que trop tardé. L’heure était venue de lui rendre hommage. D’autant qu’on le disait fragile et menacé. Alors j’ai pris la route. Sa route.
De la Chine à la forêt canadienne, en passant par la Finlande, la Suède, la Russie, l’Inde, le Japon, l’Indonésie, Samarcande, le Brésil, l’Italie, le Portugal et bien sûr la France, j’ai rendu visite aux souvenirs les plus anciens du papier. Mais je me suis aussi émerveillé devant les technologies les plus modernes, celles qui, par exemple, arrivent à greffer des virus capables de tuer les bactéries, celle qui, grâce à des impressions électroniques, permettent de renseigner sur le parcours d’un colis les chocs qu’il a reçus et si les conditions d’hygiène et de froid ont tout du long bien été respectées.
Cher papier! Chère pâte magique de fibres végétales! Chère antiquité en même temps que pointe de la modernité! La planète et le papier vivent ensemble depuis si longtemps: plus de deux mille ans. Le papier est de la planète sans doute le miroir le plus fidèle et par suite le moins complaisant.»
 
E. O.

C’est à la réalisation d’un faux Condottière, le célèbre tableau du Louvre, peint par Antonello da Messina en 1475, que s’est voué depuis des mois le héros de ce livre. Gaspard Winckler est un peintre faussaire. Maître de ses techniques, il n’est pourtant qu’un simple exécutant d’un commanditaire, Anatole Madera. Comme dans un bon polar, dès la première page du livre, Winckler assassine Madera. Ce roman enquête sur les mobiles de ce meurtre dont l’une des raisons sera l’échec du faussaire à rivaliser avec le peintre de la Renaissance. La question du faux en peinture parcourt toute l’œuvre de Perec, et le personnage de fiction, nommé Gaspard Winckler, apparaît aussi dans La Vie mode d’emploi et dans W ou le souvenir d’enfance. Quant au dernier roman publié du vivant de Perec, Un cabinet d’amateur (1979, "La Librairie du XXIe siècle"), il a pour sous-titre "Histoire d’un tableau".
Du Condottière, Georges Perec a dit: il est le "premier roman abouti que je parvins à écrire". Dans sa préface, Claude Burgelin, rappelle qu’après le double refus, du Seuil et de Gallimard, de publier ce roman, Perec écrivait le 4 décembre 1960, à un ami : "Le laisse où il est, pour l’instant du moins. Le reprendrai dans dix ans, époque où ça donnera un chef-d’œuvre ou bien attendrai dans ma tombe qu’un exégète fidèle le retrouve dans une vieille malle…"
Plus d’un demi-siècle après, on va pouvoir enfin découvrir ce roman de jeunesse de Georges Perec, égaré puis retrouvé "dans une vieille malle".

dimanche 4 septembre 2011

Le rêve perverti de Christophe Colomb, vu par Erik Orsenna

Erik Orsenna s’est découvert une vocation d’encyclopédiste du 21e siècle. Il nous parle de la grammaire, du Gulf Stream, du coton, de l’eau… Il n’oublie pas pour autant qu’il est romancier et joue sur les deux registres dans L’Entreprise des Indes. Un retour sur Christophe Colomb, par l’intermédiaire de son jeune frère Bartolomé, roi d’Hispañola (Saint Domingue). Il est interrogé par Bartolomé de Las Casas, désireux de savoir comment un projet en forme de rêve s’est transformé en génocide.
Cartographe à Lisbonne, où la géographie est un secret d’Etat pour servir aux projets de conquête du roi, Bartolomé fixe à la demande de Christophe les étapes de sa grande entreprise: ouvrir, en naviguant d’île en île, la route des épices vers l’ouest. Les livres ont anticipé le voyage, les mathématiques l’ont justifié. Et les ambitions diverses l’ont perverti…
C’est un régal de voir comment Christophe et son frère parviennent à expliquer, sans convaincre les Portugais, pourquoi la distance à parcourir sera limitée. Le calcul approximatif de la surface de l’Asie, en suivant le récit de Marco Polo, réduit d’autant le chemin dans l’autre sens. On sait à quel point la vérité s’est révélée différente.
La coïncidence du départ de Christophe Colomb et de l’expulsion des Juifs d’Espagne était un signe néfaste. La suite dira combien les hommes, même poussés par une légitime curiosité, sont toujours tentés de tomber dans les pires travers. Orsenna le rappelle dans un roman où la voix de Bartolomé est poussée par le besoin de livrer enfin ce qu’il n’était pas destiné à raconter lui-même.

jeudi 16 juin 2011

L'année littéraire (23) - François Weyergans à l'Académie française: portrait

Je regardais hier François Weyergans reçu à France Inter à la veille de subir le même sort à l'Académie française. C'est aujourd'hui en effet qu'il prononce son discours et entre, deux ans après son élection, dans ce qu'il est coutume d'appeler l'honorable assemblée...
(Oui, je regarde la radio, maintenant, et vous aussi si vous voulez.)


François Weyergans par franceinter

Il n'a pas changé, annonçant son prochain roman pour janvier. «Ça ne m'engage à rien», ajoutait-il. On sait en effet que ses éditeurs attendent souvent longtemps ses livres. Donc, le portrait que j'exhume, publié en 2005 au lendemain du prix Goncourt qu'il a reçu pour Trois jours chez ma mère, doit être encore d'actualité.

Les cheveux en bataille, l’œil vindicatif, un article manuscrit à la main, François Weyergans est parfois passé à la rédaction du Soir en demandant de faxer d'urgence sa contribution hebdomadaire à un magazine français, filant à toute allure avant qu'on ait eu le temps d'appeler de Paris pour lui parler, s'il l'avait fallu. L'image est restée d'autant plus aisément dans les esprits qu'elle correspond parfaitement à la légende d'un personnage qu'on suit depuis maintenant plus de trente ans.
Autre flash, quelques années plus tard, chez Gallimard où il publiait Je suis écrivain, avouant mi-penaud, mi-amusé: «J'avais voulu l'écrire en temps réel pendant les deux mois de mon voyage au Japon, et finalement cela m'a pris deux ans.»
Et pourquoi voudriez-vous qu'on nous le change, cet écrivain cinéaste qui monte ses textes comme on monte un film? Prenons Le radeau de la Méduse ou La vie d'un bébé, ou à peu près n'importe lequel de ses romans: les séquences s'y articulent avec une rudesse qui produit une succession de chocs, au terme desquels le lecteur sort lessivé. Et heureux.
La digression est, pour François Weyergans, un art majeur. Il la pratique dans la conversation comme dans l'écriture avec un aplomb confondant. Parce qu'il a l'air de passer d'un sujet à un autre mais sait très bien où il va. Et est tout à fait capable d'entraîner les autres jusque-là. Paradoxalement, si cela veut dire quelque chose dans son cas, il a reçu le prix Rossel pour un roman quasiment ascétique: Macaire le Copte est une présence, plutôt qu'un prêche, dans le désert. C'est-à-dire une manière d'être qui, détachée des contingences, permet de s'affirmer comme personne.
Toujours en bataille avec le monde - relisons La démence du boxeur (prix Renaudot 1992) -, (presque) toujours à mettre en scène un personnage d'écrivain ou de cinéaste qui lui ressemble, François Weyergans est un tendre, un fragile qui prend de grands airs pour masquer ses blessures. Ou pour mieux les exhiber, façon encore de jouer sur les failles en équilibriste pas trop sûr de lui, et d'autant plus émouvant.
Pendant cinq ans, nous sommes nombreux à nous être demandé s'il terminerait ce livre, Trois jours chez ma mère, qu'il disait pouvoir écrire en deux semaines ou à peu près. Fanfaron refusant de regarder en face sa grande peur de mettre le point final à un manuscrit. Récapitulons l'histoire d'un livre longtemps annoncé: en juin 2000, François Weyergans présentait son roman à des libraires, comme cela se fait souvent avant la rentrée littéraire. Habituellement, les écrivains ont à ce moment remis leur texte et il est presque imprimé. C'était loin d'être le cas. Il en avait le titre et le «pitch», comme on dit. Et, sans doute, de nombreux brouillons. Mais plusieurs brouillons ne font pas un livre, à moins de travailler et travailler encore, cinq ans durant, le temps de laisser son éditeur annoncer plusieurs fois la parution du roman, le temps de lasser certains, le temps d'en finir, malgré tout, et contre toute attente.
Au tennis, il possède son équivalent: tous les joueurs qu'étreint la peur de gagner. Et qui, au dernier moment, baissent les bras, laissant l'initiative à leur adversaire. Sinon qu'il n'y a pas, en littérature, d'adversaire. Ni Michel Houellebecq, ni Jean-Philippe Toussaint, ni Olivier Adam, les trois autres finalistes du prix Goncourt 2005, n'avaient de prise sur les votes. Sinon qu'en définitive, pour la première fois depuis très longtemps, un écrivain belge vient, mine de rien, d'ajouter son nom à la belle liste des lauréats du Goncourt. Et que, pas tellement parce qu'il est belge mais pour un tas de meilleures raisons, on ne peut que s'en réjouir.

P.-S. A 15h46 (heure française), le discours de François Weyergans ne se trouvait pas encore sur le site de l'Académie française, un passage sur l'endroit qui devrait y renvoyer déclenchant l'apparition d'une fenêtre qui annonce: «Le discours de M. François Weyergans ne nous a pas été communiqué et sera mis sur le site de l'Académie française ultérieurement.»
On peut, en revanche, lire la réponse d'Erik Orsenna, qui s'ouvre ainsi:
«Monsieur,
Vous voici.
Vous voici enfin!»

A suivre...

P.P.-S. Voilà, malgré un retard très remarqué (quel cabotin, ce François!), son discours de réception. Au cours duquel, contrairement à ce que dit Le Figaro (journaliste distrait, ou résolument opposé à cet écrivain?), il n'a pas fallu attendre la fin pour entendre parler de Maurice Rheims, son prédécesseur au fauteuil 32 - si l'on oublie Alain Robbe-Grillet qui a fait en sorte de ne jamais s'y asseoir, ce qui n'empêcha pas Weyergans de parler de lui aussi. Pourtant, «il s’est rendu détestable aux yeux de certains d’entre vous, semble-t-il.» Il n'était pas le premier, rappela-t-il...