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lundi 13 janvier 2020

Jean-Marie Blas de Roblès descend de Jules Verne


L’aventure. Non : l’Aventure. C’est le programme, simple mais alléchant, de Jean-Marie Blas de Roblès dans L’île du point Némo, un épais roman qui tient toutes ses promesses, et même un peu mieux que cela. On croit d’abord à un roman historique plein de fureur et de poussière, mais le champ de bataille où combattent Alexandre et Darius est reconstitué en soldats de plomb sur le parquet chez Martial Canterel. Puissance de l’imagination déployée d’emblée pour un envol majestueux vers des horizons insoupçonnés…
Intelligent en diable, le romancier puise à des sources multiples, dont certaines sont immédiatement identifiables et d’autres moins visibles, pour conduire un attelage fou sur une planète où les déchets de plastique se concentrent en un lieu unique au milieu des océans. Et tant pis ou tant mieux si c’est une métaphore puisqu’elle permet de retrouver le Nautilus du capitaine Nemo ainsi que d’autres héros de fiction transposés dans une époque proche de la nôtre.
Jean-Marie Blas de Roblès joue de tous les codes, populaires ou savants, fait courir devant lui une troupe sans cesse croissante de personnages, insère en guise de respiration quelques « Derniers télégrammes de la nuit » à couper le souffle – ce qui n’est peut-être pas la meilleure manière de reprendre sa respiration. Certes, mais comment freiner le déferlement d’événements improbables et pourtant reliés entre eux par la logique souterraine du roman ?
Des raccourcis saisissants font l’économie d’épisodes dont on aime à penser qu’ils nous auraient eux aussi réjoui : « Comment nos amis se retrouvèrent indemnes sur le rivage de Melville Island, au nord du continent australien, et par quels expédients ils réussirent à continuer leur voyage jusqu’à destination, c’est ce que nous nous permettrons d’omettre pour ne pas rallonger inutilement notre récit. » D’abrupts renversements de point de vue nous transportent dans les fabriques de tabac des Caraïbes où Le comte de Monte-Cristo est la Bible des cigarières, ou dans d’authentiques batailles comme celle qui voit nos héros (parmi lesquels Holmes) subir un bombardement de rhinocéros blancs et d’autres fauves alors que le train dans lequel ils traversaient la steppe russe est immobilisé.
Après quelques pages, on ne sait déjà plus où donner de la tête mais on s’accroche en espérant arriver à suivre. Quelques dizaines de pages plus loin, on voudrait décrocher qu’on en est devenu incapable. Il y a tant de vies ici, plus exaltantes les unes que les autres, qu’on a envie de les vivre toutes.

mardi 3 septembre 2019

La première sélection du Renaudot

Cela n'a l'air de rien, mais le jury du Prix Renaudot vient de griller la politesse à celui du Goncourt. On n'en est pas (encore) à prévoir que, le 4 novembre, chez Drouant, le Renaudot sera annoncé avant le Goncourt, mais la publication, tard dans la soirée d'hier, de la sélection du premier prix cité, a été avancée par rapport à la date (de demain) annoncée par les agendas de tous les commentateurs de la vie littéraire parisienne...
25 titres ont été retenus, pour deux tiers environ des romans et les 9 autres sont donc des essais. Il y manque quelques stars de la rentrée littéraire, autre signe d'indépendance - et on repêche même un essai paru en novembre 2018, celui de Sophie des Déserts - la rentrée dure de plus en plus longtemps...
Côté romanciers et romancières, celles-ci ne sont que cinq, trois premiers romans sortent du lot (ceux de Victor Jestin, Victoria Mas et Alexis Michalik) et le groupe Madrigall occupe près de la moitié des places disponibles.
Bon, c'est le Renaudot, n'oublions pas que ce jury ne craint pas les soubresauts, les écarts, les surprises et que, par conséquent, cette première sélection est purement indicative. J'y mets en vedette le roman d'Hubert Haddad parce que je l'ai beaucoup aimé et que je viens d'interviewer cet auteur - ce sera à lire samedi dans Le Soir.

Romans

  • Kaouther Adimi. Les petits de Décembre (Seuil)
  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Emma Becker. La Maison (Flammarion)
  • Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Michael Ferrier. Scrabble (Mercure de France)
  • Hubert Haddad. Un monstre et un chaos (Zulma)
  • Lenka Hornakova-Civade. La symphonie du nouveau monde (Alma)
  • Victor Jestin. La chaleur (Flammarion)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
  • Vincent Message. Cora dans la spirale (Seuil)
  • Alexis Michalik . Loin (Albin Michel)
  • Jean-Noël Orengo. Les jungles rouges (Grasset)
  • Sylvain Prudhomme. Par les routes (Gallimard)
  • Abdourahman A. Waberi. Pourquoi tu danses quand tu marches? (J-C. Lattès)

Essais

  • Brigitte Benkemoun. Je suis le carnet de Dora Maar (Stock)
  • Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale (Grasset)
  • Jean-Michel Delacomptée. La Bruyère, portrait de nous-mêmes (Robert Laffont)
  • Sophie des Déserts. Le dernier roi soleil (Grasset/Fayard)
  • Quentin Jardon. Alexandria : Les pionniers oubliés du web (Gallimard)
  • Emmanuelle Lambert. Giono, furioso (Stock)
  • Félix Macherez. Au pays des rêves noirs : Antonin Arthaud au Mexique (Equateurs)
  • Eric Neuhoff. (Très) cher cinéma français (Albin Michel)
  • Martine de Rabaudy. A l'absente (Gallimard)

vendredi 28 avril 2017

L’histoire du monde cul par-dessus tête

Du passé faisons table rase, et imaginons que le monde d’aujourd’hui se soit construit autrement, propose Abdourahman A. Waberi. Envisageons un monde différent, dont l’histoire aurait été écrite, dès le point de départ, à l’opposé de ce que nous connaissons. Les conséquences auraient été les mêmes, mais à l’envers puisque tout est vu dans un miroir. Jusqu’à engendrer des débats houleux entre les uns qui veulent reconduire les illégaux à la frontière et les autres rappelant que les excédents alimentaires peuvent nourrir la planète. Rien de nouveau, donc, sous le soleil.
Sinon que ce soleil-là est braqué par Abdourahman A. Waberi sur une répartition des richesses dont la plus grande partie appartient à l’Afrique. Et depuis longtemps : « L’homme d’Afrique s’est senti, très vite, sûr de lui. Il s’est vu sur cette terre comme un être supérieur, inégalable parce que séparé des autres peuples et des autres races par une vastitude sans bornes. Il a mis sur pied une échelle de valeurs où son trône est au sommet. Les autres, les indigènes, les barbares, les primitifs, les païens, presque tous blancs, sont ravalés au rang de parias. »
L’écrivain djiboutien nous force à un salutaire exercice intellectuel : les références de la civilisation du progrès, de la fortune, etc., sont toutes africaines, pour donner naissance AuxEtats-Unis d’Afrique, puissance mondiale dont la suprématie ne fait aucun doute puisque tous les déshérités espèrent s’y installer pour une vie meilleure.
Dans un premier temps, l’effet comique est irrésistible. Mais notre rire est perverti par l’impossibilité où nous sommes de croire à ce qui nous est raconté. Puis il s’étrangle dans la gorge au fur et à mesure que la logique de cette situation devient une mécanique capable de broyer une partie du monde – la nôtre, c’est-à-dire, quand nous en prenons enfin conscience, que la puissance occidentale a effectivement contribué, dans la réalité, à conduire une partie du monde vers la misère.
Le constat est amer, au moins pour ceux qui ne voulaient pas y penser. Mais, dans ce conte philosophique traité avec drôlerie, il se fait sans amertume. L’irrésistible entrain du romancier nous emporte dans sa vision inédite.
D’autant qu’il a pris soin de nous présenter, avec Maya, un personnage d’entre-deux, une fascinante jeune fille qui a eu la chance d’échapper à la misérable existence qu’elle aurait dû mener en Normandie, si son père adoptif, Docteur Papa, en mission humanitaire dans ce coin déshérité d’Europe, n’était pas passé par là. A Asmara, en Ethiopie, elle a découvert la profondeur d’une culture qui l’a façonnée à l’africaine. Et son génie associé à sa beauté en font le symbole d’un avenir possible dans le miracle d’une réconciliation amoureuse entre les peuples.
Waberi se garde bien de faire la leçon, pas plus qu’il ne délivre aussi clairement de message d’espoir. Et sans doute son livre est-il assez touffu pour que différents lecteurs en dégagent des lignes de force variées. Voici en tout cas un ouvrage d’une rare intelligence qui, sans faire mine de se prendre au sérieux, fournit matière à réflexion. Et de la plus profonde, celle qu’on amène par le sourire.

mercredi 14 décembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (6)

On se prépare à replier nos petites affaires, à ranger dans des cartons les livres parus en 2016, pour faire de la place au prochain millésime. Mais cette année fait encore de la résistance, puisqu’elle se prolongera au moins jusqu’à la fin de janvier, moment où sera remis le Prix des Deux Magots à un roman de la dernière rentrée littéraire (et non la prochaine) : ceux de Kéthévane Davrichewy (L’autre Joseph, Sabine Wespieser), Frédéric Gros (Possédées, Albin Michel) et Éric Vuillard (14 juillet, Actes Sud) constituent le trio de la dernière sélection.

Mais, avant de ranger les livres lus, ou non lus d’ailleurs, on les orne des lauriers qu’ils ont mérités, ou non. L’heure du bilan permet de faire durer encore quelques titres. Cela se fera tout naturellement pour le deuxième volume de L’amie prodigieuse : Le nouveau nom, d’Elena Ferrante (Gallimard), puisque le troisième arrive presque tout de suite, poussé par le choix de Lire qui a fait du volet paru au début de l’année le meilleur livre de 2016.
Les Inrocks ont élu Salman Rushdie pour Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (Actes Sud), devant les romans de Leïla Slimani, Jonathan Franzen, Édouard Louis, Nina Yargekov…
Le Parisien, côté romans, a préféré Un paquebot dans les arbres, de Valentine Goby (Actes Sud).
Et l’émission Livrés à domicile, de la RTBF, a sélectionné vingt romans parmi cinquante titres dans diverses catégories, avec en tête de liste (bien que j’ignore si cela a une signification) L’insouciance, de Karine Tuil (Gallimard).

Je me demande pourquoi Le garçon, de Marcus Malte (Zulma), n’est pas mieux mis en évidence dans ces listes pourtant copieuses. La RTBF l’a placé dans ses vingt romans préférés. Le Point, Lire et Les Inrockuptibles l’ont ignoré. Ce qui ne m’interdit pas de le mettre très haut, une demi-marche à peine au-dessus de mon autre livre préféré de l’année, Donc c’est non, le choix de lettres d’Henri Michaux qu’a établi Jean-Luc Outers (Gallimard). Vous avez encore quelques achats à faire ?

mercredi 30 novembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (2)

L’humour n’est pas universel. Mais il peut venir de loin. Du Soudan, par exemple, puisque la Maison du Rire et de l’Humour de Cluny a attribué son septième Prix du Livre d’Humour de Résistance (je me demande quand même si cet abus de majuscule est bien une preuve d’humour) à l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin pour Le Messie du Darfour, paru chez Zulma et traduit de l’arabe par Xavier Luffin. Et, dans le titre, on comprend le rôle des majuscules. Ne faudrait-il pas se liguer contre l’extension du domaine des capitales ? (Et je ne parle pas de démographie, encore que…)
Je ne l’ai pas lu. Il n’est pas trop tard. Car il est plutôt convaincant, le romancier qui dit : « Si j’utilise l’humour, c’est parce que écrire un roman est un acte artistique qui n’a rien à voir avec un rapport officiel ou un reportage. L’humour est un outil d’auteur présent dans la plupart de mes livres. C’est ma façon de mettre le malheur à distance et de laisser filtrer une lueur d’espoir. »

Résumé des épisodes précédents :
Alors que M. Firmin Bert, l’éminent commissaire de police, ne s’était transporté au domicile de Valentine Armois, à qui on vient de voler sa petite Sauvagette, un ravissant bébé de dix mois, que dans l’espoir de découvrir quelque indice pouvant le mettre sur la piste de la « Voleuse d’enfants », il fait, sur le parquet de la chambre à coucher des Armois, une trouvaille qui le plonge dans un trouble profond.
En perquisitionnant dans les meubles du modeste petit logis, lui et son secrétaire trouvent des lettres, datées de Colmar, et dont le contenu les incite à croire que le père de Sauvagette ne serait autre que le redoutable espion Fritz Krombach…
Le magistrat va s’empresser de prévenir l’autorité militaire…
Tandis que ceci se passe rue Cortot, chez Valentine Armois, M. Brun, son protecteur, et ami intime du commissaire, rentre chez lui très troublé par la lecture d’un entrefilet d’un journal du soir…
C’est à suivre aujourd’hui, ou presque, 30 novembre 1916, dans Le Petit Journal où Maurice Landat publie le feuilleton Sauvagette.

Dites-moi, la fine équipe culturelle du Point, il y a un classement, dans vos 25 livres de l’année, hors prix littéraires ? Apparemment, non. C’est en vrac, ça commence par un thriller de Don Winslow (Cartel, au Seuil), ça continue avec le très beau récit de voyage, je peux le dire, je l’ai lu, de Jean-Paul Kauffmann (Outre-terre, aux Equateurs), puis avec l’un des deux romans inspirés à la rentrée par l’affaire Manson, celui d’Emma Cline (The Girls, à la Table ronde). Ensuite, les livres d’Emmanuel Carrère et d’Annie Ernaux que j’ai lus (et aimés), et un paquet pas lus : ceux de Ta-Nehisi Coates, de Trinh Xuan Thuan, de Salman Rushdie, de Peter Sloterdijk, de Jean-Louis Debré, de Helen MacDonald (je vais le lire très bientôt), de Benedetta Craveri, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, de Mary Beard, de Riad Sattouf, de Jean-Paul Belmondo, de Garth Risk Hallberg… si, celui-là, je l’ai lu, et aussi certains des suivants : Catherine Poulain, oui, Joseph O’Connor, non, Olivier Bourdeaut, oui, ensuite non pour Carlo Strenger, Megan Abbott, oui pour Edna O’Brien, non pour Giancarlo De Cataldo avec Carlo Bonini. Sept sur vingt-cinq, c’est bien ou c’est pas bien ?
Un seul de ces livres est paru chez Gallimard. Les autres, je parle surtout des romans de la rentrée sous couverture blanche, ont reçu des prix littéraires…
Suite du palmarès des journaux incessamment sous peu, avec Lire.

mardi 25 octobre 2016

Femina : Marcus Malte et les autres

J'avais terminé son livre ce matin seulement, et préparé un article qui, au lieu de paraître samedi dans Le Soir, y paraîtra demain: Le garçon, de Marcus Malte, lauréat du Femina pour le roman français, par sept voix contre trois pour Nathacha Appanah (Tropique de la violence, Gallimard), est un grand livre. Du genre à ne pas vous lâcher, qu'on le lise en 24 heures ou en deux semaines - ce qui fut mon cas, pour des raisons circonstancielles.
Celui qui deviendra Félix, et qui vient de nulle part, ou presque, est le personnage principal d'un roman réussi sur tous les plans. Chaque phrase est d'une beauté à couper le souffle, même les énumérations, et il y en a quelques-uns, deviennent des éléments du récit, le texte subjugue et emporte à travers une vie, un amour, une guerre. Sauvage, civilisé mais analphabète, de nouveau sauvage après la mort de la femme aimée, Félix est un être qu'on n'oubliera pas. Et qui donnera peut-être à Marcus Malte un nouvel élan vers une oeuvre importante.

Le Femina étranger est attribué à Rabih Alameddine, par cinq voix contre quatre pour Petina Gappah (Le livre de Memory, Lattès), pour Les vies de papier, un vibrant hommage au pouvoir de la littérature (dont Le garçon est par ailleurs un bel exemple). La vie sociale d’Aaliya est étroite à Beyrouth, qui a traversé toutes les guerres. La vie intime d’Aaliya est intense, elle l’a passée dans les livres qui lui donnent, à grand renfort de citations, un regard acéré. Elle a travaillé cinquante ans à traduire en arabe, pour elle-même, des grandes œuvres de la littérature. Mais les cartons où elle a rangé ses manuscrits ne sont pas plus en sécurité que les habitants.

Enfin, le troisième Femina du jour, celui de l'essai, est, par six voix contre quatre en faveur de Jacques Henric (Boxe, Seuil), pour Ghislaine Dunant et son Charlotte Delbo, la vie retrouvée, une biographie dont les premières lignes donnent envie d'aller plus loin:
Le vent est léger, il glisse sur les feuilles, entre les branches. La pluie est tombée toute la nuit, elle imprègne l’herbe, les arbres, de temps en temps une goutte tombe. Rien d’autre ne se passe, et tout est silence. Je suis arrêtée par le grillage qui entoure le jardin, une boîte aux lettres métallique est suspendue de guingois, l’emplacement du nom est vide.

mercredi 30 décembre 2015

Finir 2015 en marchant

C'était involontaire, mais il n'y a pas de hasard. Au moment de choisir les deux derniers livres parus cette année pour lesquels j'avais encore un peu de place dans Le Soir, et puis pour les autres c'était râpé, il faudrait attendre une réédition au format de poche, j'ai retenu deux textes en rapport direct avec la marche, ce mouvement fondamental dont je ne me lasse pas, même si je le rêve plutôt que de le pratiquer ces dernières années. Je leur fais une petite place ici, parce que je ne suis pas le seul à être attaché à ce mode de déplacement.

Dominique Fabre a donc publié cette année En passant (vite fait) par la montagne, titre dont j'aime la parenthèse qui minimise l'effort de la randonnée, pourtant accomplie dans des conditions parfois rudes du côté de la Savoie - mais entre Romme et Jérusalem, puisque deux lieux s'appellent ainsi. Il y a là des ados qui n'ont pas encore trouvé leur place dans la société, certains parce qu'ils sont arrivés en France il n'y a pas très longtemps, d'autres parce que, bon, la vie... Un encadrement, aussi. Et l'écrivain, donc, personnage un peu incongru dans le décor et qui semble d'ailleurs parfois se demander ce qu'il fait là. Mais il y trouve sa place, raconte comment pas après pas le groupe se crée un équilibre précaire, les personnages acquièrent leurs caractéristiques propres. Je suis content d'y être passé aussi, même vite fait, dans cette montagne.

Décor très différent pour Hubert Haddad, l'écrivain qui surgit souvent là où on ne l'attend pas, et cette fois c'est au Japon avec Ma, qui ne s'écrit d'ailleurs pas tout à fait ainsi mais allez, vous, créer dans un blog le caractère qu'heureusement vous retrouvez sur la couverture du livre. Comment, en tout cas, ne pas être ému par un texte qui s'ouvre par cette phrase superbe: "Le marche à pied mène au paradis." Et tellement vraie qu'on suit les personnages dans leurs déambulations qui semblent, trois fois, réécrire le paysage et le monde. En s'aidant de bâtons de marche rarement conseillés par les spécialistes: le haïku et le saké. Si, si, essayez, vous verrez...

mardi 5 mai 2015

Le Prix Louis Guilloux à Abdourahman A. Waberi

Le lauréat recevra son prix le 5 juin mais le résultat des délibérations du jury qui célèbre la mémoire de Louis Guilloux en saluant un écrivain contemporain est connu: Abdourahman A. Waberi est le lauréat 2015 pour son dernier roman, La Divine Chanson.
Abdourahman A. Waberi était à Washington, où il enseigne à l’université, quand nous l’avons interrogé sur La Divine Chanson, son nouveau roman. Qui, la géographie est parfois bonne fille, se déroule pour l’essentiel aux Etats-Unis. Son fil conducteur est la vie de Gil Scott-Heron, chanteur, compositeur, écrivain né à Chicago en 1949 et mort en 2011. Mais l’auteur n’a pas voulu s’enfermer dans la biographie traditionnelle. D’ailleurs, le narrateur est… un chat !
Pourquoi vous être intéressé à Gil Scott-Heron ?
J’avais déjà interrogé la création à travers une figure d’artiste. En revanche, je n’avais rien écrit sur les Etats-Unis. Au départ, à la mort de Gil Scott-Heron, je voulais lui rendre hommage en quelques feuillets. Puis je me suis pris au jeu, parce qu’il avait dû toucher quelque chose au plus profond de moi. Très vite s’est posée la question du narrateur. Le point de vue le plus naturel aurait été celui de sa grand-mère, qui l’a connu de sa naissance à 12 ans et qui est ce que les Antillais appellent le « poteau-mitan » de la famille. Mais, après douze ans, cela posait un problème. J’aurais pu faire raconter l’histoire par des femmes…
Et vous avez choisi un chat !
Un jour, en faisant mes recherches, dans une note en bas de page, j’apprends qu’il avait un chat qui s’appelait Paris. Je n’avais même pas besoin de l’inventer, il avait existé et c’était mon narrateur. J’ai appris plus tard que le dernier concert de Scott-Heron s’est passé à Paris, près de chez moi, au New Morning.
Auriez-vous pu écrire ce roman en grande partie américain sans vivre aux Etats-Unis ?
Oui et non… J’y étais allé en 2000-2001, parce que j’étudiais l’anglais, mais je ne m’y étais pas installé. Donc, oui, dans la mesure où j’avais cet imaginaire anglo-saxon. Mais non, parce que je n’étais pas assez imprégné d’une ville pour m’autoriser à écrire une fiction. Maintenant, j’habite au cœur du vieux Washington noir, là où est né Marvin Gaye, près de là où habitait Duke Ellington, dans des lieux fréquentés par des artistes noirs.
Dans le roman revient, plusieurs fois, ce que vous appelez « la Chose ». Qu’est-ce que c’est ?
C’est l’esprit vivant de la musique, qu’on appelle funky, blues ou jazz, et qui circule dans les Amériques noires, pas seulement aux Etats-Unis, et qui passe par Paris avec les musiciens. Le jazz est, au fond, une chose obscure que même les spécialistes n’arrivent pas à définir, donc c’est « la Chose ».
Pourquoi avoir appelé le personnage Sammy Kamau-Williams, et pas Gil Scott-Heron ?
J’avais écrit une grande partie du roman en utilisant son vrai nom. Puis, dans la dernière partie, je me suis un peu lâché et je ne voulais pas entraîner le lecteur vers une variation de la biographie d’un homme. A force de mûrir, le projet avait changé, la part de fiction était devenue plus importante, il y avait plus de fantaisie. Changer de nom m’autorisait, et autorisait le lecteur, à rêver davantage.
Cela vous a-t-il permis d’écrire sur des thèmes plus personnels ?
J’aurais pensé que ce n’était pas un roman sur l’exil, sur la perte d’un pays, sur une société en déshérence, comme je le fais souvent. J’aurais imaginé un livre situé loin de moi. Mais, si vous dites qu’il y a une part de moi, je vous crois sur parole.
Il est question de légendes, de contes, dans des passages souvent en italiques. Etait-ce son univers, ou est-ce le vôtre ?
C’est là où le projet devenait intéressant, en se plaçant dans le sillage du chat. Pour le dire d’une manière musicale, j’ai mixé deux univers, deux langages : ce qu’on pourrait appeler l’esprit des Noirs américains et des Noirs de la diaspora, puisqu’on passe par le Brésil, la Jamaïque, Haïti, avec un univers plus spirituel, qui serait orientaliste si on était dans la littérature française, qui va géographiquement des contreforts de l’Afghanistan aux rives du Bosphore. Donc, j’ai aussi travaillé sur la langue du Coran ou des Mille et une nuits.

mercredi 26 novembre 2014

Nous, les forçats

Un écrivain, qui est aussi un ami, m'envoie un message - et je ne le trouve que ce matin, déconnecté depuis l'après-midi d'hier pour cause de violents orages: "As-tu reçu ton exemplaire?"
Oui, cher Abdou, le fichier numérique de La divine chanson est bien arrivé. Le roman sort le 8 janvier, nous sommes, si le calendrier normal est toujours en vigueur, le 26 novembre. Et il reste des tas, mais alors, vraiment des tas de livres sortis depuis le mois d'août que je n'ai pas encore ouverts alors que l'envie ne m'en manque pas - et le temps presse si je veux en parler avant la nouvelle grande marée de la rentrée littéraire d'hiver qui, chez les libraires, va finir de balayer la plupart de ces ouvrages.
Un pied encore en 2014, un autre déjà en 2015 (sans parler du fait que ma tête se trouve en partie entre 1914 et 1915), l'équilibre est instable.
Donc, je lis beaucoup. Très beaucoup. Je ne m'en plains pas, j'aime ça et je me demande toujours s'il ne serait pas possible de dormir un peu moins pour lire un peu plus. Mais le corps a ses limites et, de temps à autre, comme hier soir, alors que j'essayais de terminer (enfin) le dernier livre de Dany Laferrière paru en France, je m'effondre sur les phrases que je ne vois plus tout à fait. Et je m'assoupis. Pour mieux me remettre en route tôt, le lendemain matin.
Je dois être un peu comme Augustin Trapenard, qui m'a bien fait rire ce matin quand j'ai lu l'entretien que publiait Les Inrockuptibles. "Je vois deux, trois films par semaine, je lis normalement cinq livres", y explique-t-il. Avec de terribles conséquences: "De toute façon, je sens que physiquement, je ne tiendrai pas. Le vendredi soir, je m'écroule."
Pauvre garçon! Quel dur labeur est le sien! Lire cinq livres, voir deux ou trois films par semaine, est-ce une vie, ça? Oui, bien sûr, il y a les émissions, les articles....
Mais, franchement, s'écrouler le vendredi soir à ce régime (je ne vous donne pas le mien, certains n'y croient pas), c'est le signe d'une petite santé. Ou celui d'un besoin urgent: trouver un autre job, (encore) moins contraignant. Libraire, envisage-t-il. Bonne chance! Il s'écroulerait le mercredi midi...

vendredi 17 octobre 2014

Huit premiers romans pour deux prix littéraires

Le Prix du premier roman, qui sera attribué le 13 novembre, est double: un lauréat de langue française, un autre en traduction. Deux listes de sélection, donc, mais inégalement réparties. Cinq romans français, trois étrangers.
Je vous ai parlé, déjà, d'un des titres sélectionnés dans chaque catégorie. Sous forme d'une présentation dont la plupart des éléments venaient de l'éditeur pour Vera, de Jean-Pierre Orban, côté français - même si l'auteur est belge. Et avec un article, côté étranger, pour Le complexe d'Eden Bellwether, de Benjamin Wood, quand il a reçu le Prix du roman Fnac.
Au passage, je reconnais volontiers que je serais assez dépité si le même livre recevait aussi le Prix du premier roman alors que les deux autres, ceux de Rene Denfeld et de Boris Fishman sont excellents, en particulier le premier, En ce lieu enchanté.
Si j'avais à choisir du côté des romans français, je serais très ennuyé à l'heure qu'il est: je n'ai lu encore que des cinq ouvrages sélectionnés. Puisqu'il reste pas loin de quatre semaines, cela laisse le temps de voir venir...
Mais je note déjà que quelques premiers romans dont on parle beaucoup en cette rentrée littéraire n'ont pas été retenus: ceux d'Adrien Bosc ou de Mathias Menegoz, par exemple?
Voici en tout cas les deux sélections.

Romans français
  • Clotilde Coquet. Parle-moi du sous-sol (Fayard)
  • Aurélien Delsaux. Madame Diogène (Albin Michel)
  • Laure Des Accords. L’envoleuse (Verdier)
  • Pascale Fautrier. Les rouges (Le Seuil)
  • Jean-Pierre Orban. Vera (Mercure de France)

Romans étrangers
  • Rene Denfeld. En ce lieu enchanté (Fleuve Editions)
  • Boris Fishman. Une vie d’emprunt (Buchet-Chastel)
  • Benjamin Wood. Le complexe d’Eden Bellwether (Zulma)

mardi 2 septembre 2014

Prix du roman Fnac : Benjamin Wood

C'est un premier roman - et pas mon favori parmi les trois finalistes - qui vient de recevoir le Prix du roman Fnac. Le complexe d'Eden Bellwether, de Benjamin Wood, est un livre épais qui se déroule à Cambridge. Un jeune surdoué, mais qui se croit doté de plus de talents qu'il n'en dispose, est au centre d'un petit groupe composé de quelques membres: sa sœur Iris, sa petite amie Jane, Yin et Marcus, tous étudiants, et Oscar, le seul travailleur de la bande, le petit ami d'Iris. Sur Eden, sa mère posera un jour cette question à Oscar: "mon fils est-il quelqu'un d'exceptionnel ou quelqu'un d'anormal?" A quoi Oscar répondra la seule chose à peu près honnête susceptible de ne pas trop blesser une mère: "Je ne suis pas sûr qu'il soit possible d'être exceptionnel sans être un peu anormal aussi. l'un ne va pas sans l'autre."
Les parents d'Eden lui ont toujours tout passé, ou presque. N'ont jamais perçu ce qu'il pouvait y avoir de dangereux en lui. Ont cru qu'il suffisait de le laisser développer ses dons, en particulier pour la musique, dans leur milieu aisé, privilégié, pour qu'il en fasse bon usage. (Sinon qu'à la fin, trop tard, son père avouera à Oscar qu'il avait quand même compris deux ou trois choses étranges.) Du coup, il s'est servi de sa sœur comme d'un cobaye pour des expériences renforçant la certitude qu'il avait de posséder des dons exceptionnels.
La confrontation d'Eden avec Herbert Crest, un vieux psychologue malade qui a écrit sur la Personnalité narcissique et a énuméré des symptômes dont beaucoup ressemblent à des caractéristiques d'Eden, débouchera sur une vérité dont seul Oscar devinait la portée - un temps avec l'approbation d'iris, avant qu'elle soit reconquise par son frère.
Quelques passages longuets enlèvent au roman un peu de la force qu'il aurait pu avoir. Il reste néanmoins une excellente entrée en littérature pour un auteur de 32 ans.

Prix littéraires, on y est presque

Même pas le temps de souffler. Les vagues de la rentrée n'en ont pas encore fini de fluer que déjà les prix littéraires pointent le bout de leur bandeau rouge (ou vert, ou bleu).
Même l'AFP a inscrit, au calendrier du jour (le jour d'aujourd'hui, le 2 septembre, oui, oui), deux événements venus en droite ligne de la grande foire d'empoigne à laquelle se livrent des éditeurs que l'on retrouve, ensuite, dans un triste état - cravate de travers, lunettes brisées, veste à demi arrachée et main sur le cœur, quand le carnet de chèque est près du cœur. C'est donc que les choses sérieuses ont repris. On le prouve en rouvrant le document annuel consacré aux prix littéraires. Il sera, cela va de soi, mis à jour au fur et à mesure des informations reçues.

Aujourd'hui, le Prix du roman Fnac est donc au programme. Avec trois romans dans la sélection finale, dont deux publiés chez Zulma et un chez Autrement - des éditeurs qui n'ont pas trop l'habitude des récompenses de rentrée littéraire, même si Zulma a reçu ce prix en 2008 et, curiosité, avec Jean-Marie Blas de Roblès, à nouveau présent dans le dernier trio cette année. Cumulera-t-il? L'île du point Némo est en tout cas mon roman préféré dans la liste, avec une courte longueur d'avance sur le roman de Nickolas Butler - celui de Benjamin Wood aurait gagné, me semble-t-il, à être un peu plus serré, même s'il ne dépare pas la sélection. Mais ne comptez pas sur moi pour un pronostic, je ne vote pas. On en reparlera quand le résultat sera proclamé.
Autre nouvelle attendue dans la journée, la première sélection du Prix Renaudot, dans le jury duquel voisinent Frédéric Beigbeder et J.M.G. Le Clézio. Il se dit (pour Le Clézio, j'ai lu son article, pas celui de Beigbeder) qu'ils ont beaucoup aimé tous les deux le premier roman de Frederika Amalia Finkelstein, L'oubli. Ils ne l'oublieront probablement pas dans leur première sélection, destinée à être affinée les 7 et 28 octobre, avant la délibération finale du 5 novembre.
Jeudi, l'académie Goncourt fêtera ses retrouvailles après des vacances studieuses (espérons-le) pendant lesquelles Pierre Assouline a envoyé du lourd contre L'ego-péplum d'Emmanuel Carrère. Il ne votera pas pour Le Royaume, c'est certain. Mais d'autres académiciens, peut-être... Et les mystères de cette sélection initiale seront donc levés dans deux jours.
Inutile de dire que je vous reparlerai de tout cela - et du reste.

mercredi 20 août 2014

Le bilan de la rentrée littéraire

Je vous entends déjà. Qu'est-ce qui lui prend? Il est devenu fou, ce blogueur, ou quoi? Comment peut-il nous annoncer le bilan de la rentrée littéraire alors qu'elle commence aujourd'hui? Il a acheté une boule de cristal, il était mal éveillé ce matin et il a cru voir des choses dans le marc de café?
Et pourtant... Ce bilan, appelez-le pré-bilan si vous voulez, repose sur des données objectives, la transposition dans les faits des grandes manœuvres entreprises depuis le mois de mai au moins, voire plus tôt, dans les maisons d'édition qui pèsent sur la rentrée littéraire. Et qui pèseront, un peu plus tard, sur les débats des prix littéraires.
Il suffit de lire les messages reçus ces derniers jours en provenance d'éditeurs ou d'attaché(e)s de presse dans des maisons plus modestes pour percevoir la crainte de n'être déjà plus dans la course. Si ma modeste contribution à l'information littéraire peut jouer un rôle, je peux essayer de les rassurer: leurs livres seront lus aussi. Et pas seulement par moi, j'en suis persuadé.
Mais si je prends les quatre listes établies par les rédactions du Point, de Lire, de France Culture ainsi que par les libraires et les adhérents de la Fnac, il me semble disposer d'un indicateur assez fiable à propos des titres dont on va beaucoup parler dans les semaines qui viennent - dont on a déjà commencé à parler. En tenant compte de ce que toutes ces listes ne sont pas closes et qu'il faudrait leur ajouter, le moment venu, les choix effectués par les libraires, en première ligne pour défendre leurs romans préférés (ou ceux dont les éditeurs leur ont fait croire qu'ils devraient être leurs préférés). Livre Hebdo devrait publier cet autre palmarès d'ici peu. Le tableau composé à partir de ces différentes listes, que vous pouvez consulter ici, est donc encore évolutif.

Ils ont été nommés quatre fois sur quatre, et Gallimard est bien servi:

  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Eric Reinhardt. L'amour et les forêts (Gallimard)


Trois fois sur quatre:

  • Olivier Adam. Peine perdue (Flammarion)
  • Frédéric Beigbeder. Oona & Salinger (Grasset)
  • Jean-Marie Blas de Roblès. L'île du point Némo (Zulma)
  • Emmanuel Carrère. Le royaume (P.O.L.)
  • Patrick Deville. Viva (Seuil)
  • Marie-Hélène Lafon. Joseph (Buchet-Chastel)
  • Laurent Mauvignier. Autour du monde (Minuit)

Et 73 autres ouvrages sont cités une ou deux fois, ce qui ouvre quand même des perspectives assez larges.
A suivre, bien entendu, à présent que nous y sommes, dans cette rentrée...

lundi 16 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (5)

Remplissez, remplissez votre hotte, vous n'en aurez jamais assez - les programmes télé seront nuls à la fin de l'année, comme d'habitude...

Théophile Gautier, Charles Baudelaire

Dédicataire des Fleurs du mal, ami de Baudelaire, Théophile Gautier lui rendait en 1868, après la mort du poète, un vibrant hommage. Il parle de l’homme, qui « avait dans la voix des italiques et des majuscules initiales », mais aussi du poète qui rapproche le beau et l’horrible. Même ses défauts deviennent des qualités : « il peut être mauvais, mais il n’est jamais commun. » C’est un texte sensible, très éloigné de la critique universitaire actuelle et donc tout à fait rafraîchissant.

Violette Leduc, Thérèse et Isabelle

Un amour absolu, frémissant des découvertes du plaisir, entre deux adolescentes au pensionnat. Thérèse et Isabelle ne seront jamais séparées, se répètent-elles. Mais leur naïveté est tempérée d’éclairs de lucidité qui annoncent déjà la fin de leur histoire commune. L’éveil des sens dans la confusion des sentiments échauffe les jeunes corps et porte à incandescence l’écriture de Violette Leduc. Un classique contemporain de l’autofiction quand elle n’était pas encore à la mode, en 1966.

Lydia Flem, La reine Alice

Lydia Flem traverse le miroir en compagnie d’Alice et de la chimiothérapie. Dans « le labyrinthe des agitations vaines », le monde se révèle très différent de ce qu’il était auparavant. La poésie n’adoucit pas le parcours médical mais il l’enracine dans des sens seconds jusqu’à « la Forêt du Pas à Pas de la Convalescence ». On souffre, certes, mais on savoure aussi l’instant grâce aux images qui se superposent à la maladie et à son cortège de soins plus pénibles les uns que les autres.

Didier Daeninckx, Le Banquet des Affamés

Fameux personnage, ce Maxime Lisbonne auquel Didier Daeninckx redonne vie sous la forme d’une autobiographie imaginaire. Communard et ami de Louise Michel, puis journaliste et homme de théâtre, il était surtout mû par un idéal dont il n’a jamais dévié. Il lui a même donné une forme concrète puisque le Banquet des Affamés, qui donne son titre au livre, est, en 1885, le lointain ancêtre des Restos du cœur. Avec, près de la place Pigalle, la création de La Brasserie des Frites Révolutionnaires.

Ferenc Karinthy, Epépé


Un conte absurde et saisissant. Un linguiste, en route pour un congrès à Helsinki, se retrouve dans un pays inconnu où rien ne lui permet de se repérer. Et surtout pas la langue. Elle n’a aucun point commun, ni dans la prononciation ni dans l’écriture, avec la trentaine de celles qu’il connaît plus ou moins. Même le rapprochement avec la femme de l’ascenseur, à l’hôtel, ne lui permettra pas de connaître son nom : Epépé, ou quelque chose qui y ressemble.

lundi 18 mai 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (6) - Zulma

Une maison d'édition réputée "petite" - adjectif trompeur si l'on regarde le catalogue de près, puisqu'on y trouve des merveilles -, Zulma sera bien sûr au rendez-vous de la rentrée, avec trois titres.

Enrique Serpa, Contrebande (20 août)

Roman traduit de l'espagnol (Cuba) par Claude Fell, présenté par Eduardo Manet.

Premier roman d’Enrique Serpa, Contrebande dépeint à merveille le monde turbulent et misérable de La Havane dans les années vingt. À travers l’agitation d’une foule de pêcheurs, prostituées, contrebandiers, enfants miséreux, on voit couver le feu qui embrasera l'île de Cuba où l’insolente fortune de quelques-uns nargue l’extrême dénuement de la plupart.
Contrebande, c’est aussi l’histoire d’un face-à-face entre la propriétaire de La Buena Ventura et Requin, le capitaine de bord, homme d’honneur et pirate à ses heures. S’instaure vite une atmosphère complexe, ambigüe, faite de mépris et de domination sur fond de fascination.
Publié en 1938, constamment réédité, Contrabando et considéré comme un classique de la littérature cubaine contemporaine.

Les premières pages sont à lire ici.

Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve (20 août)

Pour tenter d’oublier Fedora qu’il a aimé à en mourir, un romancier s’exile sur les côtes du Finistère, dans un vieux manoir dominant l’Océan.
Emporté par l’esprit des lieux, il commence un journal intime où peu à peu se mêlent personnages réels et fictifs. De Fedora, soprano lyrique qui se donne le jour et se refuse la nuit, à l’étudiante japonaise persécutée par son frère yakusa, les héros de ses romans, ses maîtresses disparues, ou encore Emily Dickinson, prennent un même caractère de réalité.
Mille et Une Nuits d'un insomniaque qui se raconte des histoires, Géométrie d’un rêve, traversé par les figures de Faust, la Tosca ou Othello, est le roman de la jalousie inexpiable et de l’amour fou.

Les premières pages sont à lire ici.

Ricardo Piglia, La ville absente (3 septembre)

Roman traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo

Suite à un mystérieux appel téléphonique, Junior part d’El Mundo, le journal où il travaille, pour se rendre au Majestic, hôtel sordide du centre de Buenos Aires.
Ainsi débute une époustouflante enquête sur Elena, être étrange, mi-femme mi-machine, qui produit des récits à l’infini. Grâce à ces derniers, Junior progresse dans la compréhension de l’histoire et du projet romanesque du grand écrivain argentin Macedonio Fernández.
Junior arpente une ville interlope et fantasmatique, à la recherche de l’ingénieur qui a conçu la machine, désormais prisonnière du Musée et gardée par Fuyita, un gangster coréen. Se tissent alors des liens, visibles ou non, entre le réel et la fiction, l’histoire et la littérature, les aventures recueillies par Junior et celles proférées par la machine : Mac Kensey reconstruira son cottage anglais en Patagonie pour vivre suspendu aux ondes de la BBC, la fille du Majestic, danseuse à Buenos Aires, sombrera dans la drogue, l’alcool et sa passion pour Fuyita…
Hanté par l’interprétation de l’Histoire considérée comme une énigme, Junior s’attache à en dénouer les fils et à en comprendre le sens à travers une mosaïque de récits tous plus passionnants les uns que les autres. Le Gaucho invisible, la femme suicidée, la petite fille rousse, ou la jeune fille muette côtoient Perón et Evita, Richter et Lugones, Macedonio Fernández et Elena de Obieta…
Comme dans Respiration artificielle et Argent brûlé, Ricardo Piglia utilise dans la Ville absente la trame policière pour explorer l’histoire et la littérature argentine de Roberto Arlt à Jorge Luis Borges.

P.S. Je ne suis pas le seul à anticiper. Hubert Artus aussi, dans son Cabinet de lecture de Rue 89. Moins complet mais plus argumenté...