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mercredi 18 septembre 2019

Baudelaire, Olivier Rolin et Alain Finkielkraut

Il est de ces télescopages sur lesquels on s’arrête brièvement, alors qu’on devrait peut-être en chercher le sens – mais la vie n’a pas le temps, alors on continue, quitte à se dire plus tard : zut ! j’aurais dû creuser…
Ne creusons pas trop, ce serait donner à une coïncidence une valeur qu’elle n’a peut-être pas. Mais quand même…
Hier soir, je commençais Extérieur monde, d’Olivier Rolin. J’y croise un vers de Baudelaire :
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais
Ce matin, plongé dans un entretien avec Alain Finkielkraut publié dans L’Obs, voici que le bégaiement gagne ma lecture, puisque j’y trouve :
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Étonnant, non ?
Baudelaire est assez riche pour se trouver à l’intersection des univers d’auteurs qui ont assez peu de choses en commun. Rolin erre, Finkielkraut pense – je simplifie à l’excès, je sais.
Pour rassurer un peu sur l’ordre des choses qui ne s’en trouvera pas complètement ébranlé, chacun des deux tire quand même ce vers de son côté.
Olivier Rolin cite ce vers en hommage aux apparitions féminines qui fixent une partie de son ambition littéraire : « Tenter de ressusciter ces grâces aperçues, ces émotions vite évanouies, trouver les quelques traits qui les feront émerger, vivantes de la vie des mots, de la grande cave d’ombre du passé, est une gageure qui n’est pas indigne d’un écrivain. »
Alain Finkielkraut l’utilise pour servir sa vision d’un monde en cours de changement (changement qui, dans son esprit, n’est certes pas toujours pour le meilleur) : « Aujourd’hui, c’est impossible : le poète en serait pour ses frais, la passante aurait les yeux rivés sur son écran. »
On en pensera ce qu’on veut (je n’en pense pas moins). Ou (et ?) on relira ce poème des Fleurs du mal.



À une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

lundi 16 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (5)

Remplissez, remplissez votre hotte, vous n'en aurez jamais assez - les programmes télé seront nuls à la fin de l'année, comme d'habitude...

Théophile Gautier, Charles Baudelaire

Dédicataire des Fleurs du mal, ami de Baudelaire, Théophile Gautier lui rendait en 1868, après la mort du poète, un vibrant hommage. Il parle de l’homme, qui « avait dans la voix des italiques et des majuscules initiales », mais aussi du poète qui rapproche le beau et l’horrible. Même ses défauts deviennent des qualités : « il peut être mauvais, mais il n’est jamais commun. » C’est un texte sensible, très éloigné de la critique universitaire actuelle et donc tout à fait rafraîchissant.

Violette Leduc, Thérèse et Isabelle

Un amour absolu, frémissant des découvertes du plaisir, entre deux adolescentes au pensionnat. Thérèse et Isabelle ne seront jamais séparées, se répètent-elles. Mais leur naïveté est tempérée d’éclairs de lucidité qui annoncent déjà la fin de leur histoire commune. L’éveil des sens dans la confusion des sentiments échauffe les jeunes corps et porte à incandescence l’écriture de Violette Leduc. Un classique contemporain de l’autofiction quand elle n’était pas encore à la mode, en 1966.

Lydia Flem, La reine Alice

Lydia Flem traverse le miroir en compagnie d’Alice et de la chimiothérapie. Dans « le labyrinthe des agitations vaines », le monde se révèle très différent de ce qu’il était auparavant. La poésie n’adoucit pas le parcours médical mais il l’enracine dans des sens seconds jusqu’à « la Forêt du Pas à Pas de la Convalescence ». On souffre, certes, mais on savoure aussi l’instant grâce aux images qui se superposent à la maladie et à son cortège de soins plus pénibles les uns que les autres.

Didier Daeninckx, Le Banquet des Affamés

Fameux personnage, ce Maxime Lisbonne auquel Didier Daeninckx redonne vie sous la forme d’une autobiographie imaginaire. Communard et ami de Louise Michel, puis journaliste et homme de théâtre, il était surtout mû par un idéal dont il n’a jamais dévié. Il lui a même donné une forme concrète puisque le Banquet des Affamés, qui donne son titre au livre, est, en 1885, le lointain ancêtre des Restos du cœur. Avec, près de la place Pigalle, la création de La Brasserie des Frites Révolutionnaires.

Ferenc Karinthy, Epépé


Un conte absurde et saisissant. Un linguiste, en route pour un congrès à Helsinki, se retrouve dans un pays inconnu où rien ne lui permet de se repérer. Et surtout pas la langue. Elle n’a aucun point commun, ni dans la prononciation ni dans l’écriture, avec la trentaine de celles qu’il connaît plus ou moins. Même le rapprochement avec la femme de l’ascenseur, à l’hôtel, ne lui permettra pas de connaître son nom : Epépé, ou quelque chose qui y ressemble.