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vendredi 11 mars 2016

L'autre saison des prix littéraires

De la même manière qu'il y a deux rentrées littéraires en France, l'une en août-septembre, l'autre en janvier-février, les prix littéraires, bien que les plus connus soient attribués en novembre, connaissent aussi une période faste autour du Salon du Livre de Paris - qu'il faut maintenant appeler Livre Paris et qui se tient du 17 au 20 mars.
Avant, pendant, même après cette manifestation, des prix littéraires annoncent donc le printemps.
Hier, Olivier Bourdeaut a reçu le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama pour un premier roman que tout le monde trouve "épatant", En attendant Bojangles. C'est le succès inattendu de ce début d'année, il ne vient pas de Paris (mais de Bordeaux, où sont installées les Editions Finitude).
C'est aussi un premier roman pétillant, et il est légitime qu'il fasse parler de lui. (Suivez le lien caché dans le titre, vous aurez une idée des dithyrambes de la presse.) La tragédie y avance masquée par le rire et la musique. Les parents du narrateur semblent avoir une imagination et une fantaisie sans limites, ce qui n’empêchera pas la réalité de les rattraper. Dans une langue aussi libre que paraissent l’être les personnages, Nina Simone chante et le couple danse. Vive le mensonge, même à l’envers, quand il est plus drôle que la vérité.
Hier aussi, Yann Queffélec a reçu le Prix des Hussards pour L'homme de ma vie, un hommage à son père - que je n'ai pas lu. Et je ne connais guère cette récompense, bien que je vienne de lire, en ignorant qu'il avait reçu ces lauriers l'an dernier mais parce qu'il était réédité en Folio, l'excellent Berezina de Sylvain Tesson. Et que le livre primé en 2014, Le fémur de Rimbaud, de Franz Bartelt, était excellent. On souhaite une qualité comparable au millésime 2016 - précédemment Goncourt, quand même.
Et puis, mais rien à voir avec le Salon du Livre de Paris ni même avec Paris Livre, The Man Booker International Prize 2016 a communiqué, toujours hier, sa "longlist" des meilleurs ouvrages de fiction traduits en Grande-Bretagne. Il en restera six le 14 avril, et le nom du lauréat sera annoncé le 16 mai. Parmi les treize livres retenus, on en trouve un écrit par un Nobel de littérature (Orhan Pamuk), un autre par un auteur masqué (Elena Ferrante), et trois écrits en français.
Ces trois-là sont tous parus au format de poche, il a été question de chacun dans ce blog. Je vous renvoie donc aux notes qui les concernent:

mercredi 30 décembre 2015

Finir 2015 en marchant

C'était involontaire, mais il n'y a pas de hasard. Au moment de choisir les deux derniers livres parus cette année pour lesquels j'avais encore un peu de place dans Le Soir, et puis pour les autres c'était râpé, il faudrait attendre une réédition au format de poche, j'ai retenu deux textes en rapport direct avec la marche, ce mouvement fondamental dont je ne me lasse pas, même si je le rêve plutôt que de le pratiquer ces dernières années. Je leur fais une petite place ici, parce que je ne suis pas le seul à être attaché à ce mode de déplacement.

Dominique Fabre a donc publié cette année En passant (vite fait) par la montagne, titre dont j'aime la parenthèse qui minimise l'effort de la randonnée, pourtant accomplie dans des conditions parfois rudes du côté de la Savoie - mais entre Romme et Jérusalem, puisque deux lieux s'appellent ainsi. Il y a là des ados qui n'ont pas encore trouvé leur place dans la société, certains parce qu'ils sont arrivés en France il n'y a pas très longtemps, d'autres parce que, bon, la vie... Un encadrement, aussi. Et l'écrivain, donc, personnage un peu incongru dans le décor et qui semble d'ailleurs parfois se demander ce qu'il fait là. Mais il y trouve sa place, raconte comment pas après pas le groupe se crée un équilibre précaire, les personnages acquièrent leurs caractéristiques propres. Je suis content d'y être passé aussi, même vite fait, dans cette montagne.

Décor très différent pour Hubert Haddad, l'écrivain qui surgit souvent là où on ne l'attend pas, et cette fois c'est au Japon avec Ma, qui ne s'écrit d'ailleurs pas tout à fait ainsi mais allez, vous, créer dans un blog le caractère qu'heureusement vous retrouvez sur la couverture du livre. Comment, en tout cas, ne pas être ému par un texte qui s'ouvre par cette phrase superbe: "Le marche à pied mène au paradis." Et tellement vraie qu'on suit les personnages dans leurs déambulations qui semblent, trois fois, réécrire le paysage et le monde. En s'aidant de bâtons de marche rarement conseillés par les spécialistes: le haïku et le saké. Si, si, essayez, vous verrez...

samedi 19 décembre 2015

D’une cuisine à Lampedusa

Maylis de Kerangal a bien résisté, l’an dernier, à l’avalanche de prix littéraires qui lui est tombée dessus pour son excellent Réparer les vivants. Le roman, qui a longtemps caracolé dans le peloton de tête des meilleures ventes, a été depuis adapté à la scène et est en cours de tournage pour le cinéma. Comme indifférente au succès, elle avait publié, quelques mois à peine après la sortie de ce livre, un autre texte, plus court, à la fois intimiste et ouvert sur le monde, A ce stade de la nuit.
Un mot sur l’édition du livre qui, est paru une première fois en mai 2015, aux Editions Guérin, où Maylis de Kerangal n’avait jamais rien publié mais où sont accueillis, pour des ouvrages singuliers, des auteurs des horizons littéraires les plus divers (Jean-Christophe Rufin ou Sylvain Tesson sont du nombre). Le voici réédité, en cette fin d’année, sous l’enseigne qui suit l’écrivaine depuis longtemps, Verticales. L’actualité longue, les difficultés des émigrants à arriver en Europe, a motivé l’écriture du livre. Et le fait d’en reparler aujourd’hui.
« Une cuisine, la nuit. » Le décor est minimaliste, une lampe fait un cône de lumière, une femme boit un café réchauffé, elle fumerait bien une cigarette, la radio diffuse un journal qu’elle n’écoute pas, jusqu’à ce qu’un mot « se dépose : Lampedusa. Il résonne entre les murs, stagne, s’infiltre parmi les poussières, et soudain il est là, devant moi, étendu de tout son long, se met à durcir à mesure que les minutes passent – coulée de lave brûlante plongée dans la mer. »
Tout ce qui semblait immobile, à commencer par cette femme qui dit « je » et dont on peut penser qu’elle est Maylis de Kerangal elle-même, se met en mouvement. Mais d’un mouvement qui n’est pas visible, se fait par l’intérieur et la relie, en suivant des chemins inattendus, aux événements dont il est question à la radio : le naufrage d’un bateau de réfugiés libyens dont trois cents seraient morts.
L’esprit fait des bonds, de Lampedusa au Guépard, le film de Visconti inspiré du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Du Burt Lancaster qui incarne le personnage central au Burt Lancaster de The Swimmer, un autre film (d’après une nouvelle de John Cheever, ce qui n’est pas précisé dans le livre) où il migre de piscine en piscine. « Il est le prince et le migrant », la phrase se glisse là comme par inadvertance, sinon que rien ici ne surgit par inadvertance.
Maylis de Kerangal traverse, toujours dans la pensée qui l’habite A ce stade de la nuit, les paysages et les nomme, retrouvant ainsi d’anciens réflexes humains, en vertu desquels ce qui est nommé n’est plus inconnu et, donc, est moins effrayant. Comme les pistes des aborigènes australiens se concrétisent moins dans des traces matérielles que dans des chants.
De ce livre marabout-bout de ficelle, il ressort une beauté tragique et non apaisée. La vie comme elle se pense.