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mercredi 30 décembre 2015

Finir 2015 en marchant

C'était involontaire, mais il n'y a pas de hasard. Au moment de choisir les deux derniers livres parus cette année pour lesquels j'avais encore un peu de place dans Le Soir, et puis pour les autres c'était râpé, il faudrait attendre une réédition au format de poche, j'ai retenu deux textes en rapport direct avec la marche, ce mouvement fondamental dont je ne me lasse pas, même si je le rêve plutôt que de le pratiquer ces dernières années. Je leur fais une petite place ici, parce que je ne suis pas le seul à être attaché à ce mode de déplacement.

Dominique Fabre a donc publié cette année En passant (vite fait) par la montagne, titre dont j'aime la parenthèse qui minimise l'effort de la randonnée, pourtant accomplie dans des conditions parfois rudes du côté de la Savoie - mais entre Romme et Jérusalem, puisque deux lieux s'appellent ainsi. Il y a là des ados qui n'ont pas encore trouvé leur place dans la société, certains parce qu'ils sont arrivés en France il n'y a pas très longtemps, d'autres parce que, bon, la vie... Un encadrement, aussi. Et l'écrivain, donc, personnage un peu incongru dans le décor et qui semble d'ailleurs parfois se demander ce qu'il fait là. Mais il y trouve sa place, raconte comment pas après pas le groupe se crée un équilibre précaire, les personnages acquièrent leurs caractéristiques propres. Je suis content d'y être passé aussi, même vite fait, dans cette montagne.

Décor très différent pour Hubert Haddad, l'écrivain qui surgit souvent là où on ne l'attend pas, et cette fois c'est au Japon avec Ma, qui ne s'écrit d'ailleurs pas tout à fait ainsi mais allez, vous, créer dans un blog le caractère qu'heureusement vous retrouvez sur la couverture du livre. Comment, en tout cas, ne pas être ému par un texte qui s'ouvre par cette phrase superbe: "Le marche à pied mène au paradis." Et tellement vraie qu'on suit les personnages dans leurs déambulations qui semblent, trois fois, réécrire le paysage et le monde. En s'aidant de bâtons de marche rarement conseillés par les spécialistes: le haïku et le saké. Si, si, essayez, vous verrez...

dimanche 3 mai 2015

Axel Kahn et la France rurale, en marchant

Du nord-est, de l’enclave française de Givet enfoncée comme un coin en Belgique, au sud-ouest, à la frontière espagnole, Axel Kahn a marché plus de mille six cents kilomètres en un peu moins de trois mois.
Le généticien est aussi un personnage public, son frère Jean-François est un journaliste flamboyant, il ne peut voyager en randonneur anonyme alors qu’il aime tant marcher seul. Sauf dans les moments où la beauté des paysages l’exalte et qu’il éprouve le désir de partager. Il le fait avec nous dans Pensées en chemin, ce n’est pas si mal. Au lieu de s’en plaindre, il met sa relative célébrité à profit pour donner des conférences et rencontrer, dans bien des étapes, les notables de l’endroit. Car, s’il a pris la route avec l’envie première de satisfaire un désir personnel, il avait aussi l’intention de sonder le cœur et les reins d’une France rurale entrée, comme il le dit, en « sécession » : « J’appelle ainsi la rupture d’une partie de la population avec la vie politique ordinaire, l’apparente rationalité de son discours et de ceux qui le tiennent. »
Ses réflexions sur l’état de son pays, de l’Europe et du monde ne sont pas sans intérêt. Elles ne constituent cependant pas la meilleure part d’un livre qui vaut surtout par son approche, pas à pas, d’un chemin qui emprunte parfois celui de Compostelle. Du moins pour l’itinéraire, pas pour la quête spirituelle. Axel Kahn a perdu la foi quand il avait quinze ans. Il n’a rien oublié, en revanche, des odeurs de ses premières années passées à la campagne et les retrouve avec une émotion suscitée aussi par la rencontre, rare, avec l’usage d’outils autrefois répandus et aujourd’hui le plus souvent enfermés dans des musées.
Promeneur encore plus que randonneur, même si la dépense physique est réelle – les côtes et les descentes, la pluie, le vent, la chaleur ajoutent à la distance –, Axel Kahn, qui tenait quotidiennement son journal de marche sur un blog, ne craint pas les détours pour visiter tel ou tel lieu, à l’écart de sa route. Celle-ci est belle.

dimanche 5 octobre 2014

Antoine de Baecque, deux prix littéraires en marchant

Le Prix Ptolémée hier, le Prix Augustin Thierry dans quelques jours: Antoine de Baecque et sa Traversée des Alpes sont célébrés dans deux festivals, l'un de géographie, l'autre d'histoire. Parfait résumé, quelques mois après, du projet qui animait son livre, paru en mars, et dont le sous-titre est d'ailleurs: Essai d'histoire marchée. Un sentier de grande randonnée, le GR 5, l’a conduit, en un peu moins d’un mois, du lac Léman à Nice. Un homme seul y convoque ses prédécesseurs et c’est formidable. Je lui avais posé quelques questions pour éclairer ce livre.
Vous êtes un homme à passions multiples : l’Histoire, la littérature, le cinéma. Avec ce livre, vous y ajoutez la marche. La plus intime de ces passions ?
Comme l’histoire, comme le cinéma, la marche est une passion qui s’ancre dans mon adolescence. Disons qu’elle émerge publiquement plus tardivement que les deux autres. J’ouvre donc La traversée des Alpes par quelques fétiches intimes de ce que je nomme « ma vie randonnée » : des journaux de marche écrits à 15 ans, lors de premières sorties solitaires sur les pentes du Vercors, où mes parents avaient acheté une maison et où j’ai passé trois mois par an de mes années de jeunesse. Et puis mes premières chaussures, retrouvées dans leur boîte d’origine dans un placard, en rangeant l’appartement que ces parents, devenus vieux, devaient quitter : des « supertrek » Jean-Claude Bibollet à picots verts, achetées à 20 ans au début des années 1980, verts comme les couleurs de l’AS Saint-Etienne, verts comme les alpages, verts comme mon visage lorsque je tentais les premiers rappels sur les parois verticales du Mont Aiguille. Donc oui, la marche, la montagne, sont une part importante du paysage intime hérité de ma jeunesse que ce livre a tenté d’exhumer.
Vous dites partir sur les traces d’une grande figure de la randonnée, Roger Beaumont. Et, tout au long de La traversée des Alpes, vous présentez aussi d’autres pionniers de la marche. Aviez-vous, dès le début, la volonté de leur rendre hommage ?
J’aime les portraits, c’est une forme d’histoire incarnée que je pratique volontiers. Ce livre est né, en 1994, de la lecture d’un portrait de Roger Beaumont, pionnier de la randonnée, l’un des fondateurs du Comité national des sentiers de grande randonnée, le rédacteur des premiers topo-guides, notamment celui du Tour du Mont-Blanc. Puis La traversée des Alpes ne cesse de passer d’un portrait à l’autre, véritable galerie alpine : Raoul Blanchard, le géographe des Alpes qui pratiquait les « excursions géographiques » ; Jean Loiseau, le père des « GR » français, qu’il imagine dès les années 1930 sous le nom de « Routes du marcheur » et où il entraine ses disciples, les premiers « bataillons des gros mollets » ; ou Philippe Lamour, grand aménageur du territoire dans les années 1950, qui aménage le Rhône et les stations balnéaires du Languedoc, puis en 1965, devient maire de Ceillac, dans le Queyras, et décide d’y promouvoir un tourisme rural centré sur les sentiers. C’est ainsi qu’il sauve un pays en promouvant ses chemins. La marche, la randonnée, n’ont pas de héros ni de vedettes, contrairement à l’alpinisme, mais elles ont des figures méconnues que j’ai voulu éclairer en restituant leur contexte collectif, car ces figures prennent plutôt bien la lumière des Alpes…
L’articulation entre le récit de vos 26 jours de marche et ceux reliés aux lieux où vous vous trouviez était-elle aussi dans le projet de départ ? Pour ne pas vous contenter d’un simple journal de marche ?
J’ai désiré d’emblée que le journal de marche, le long de cette traversée de col en col pendant 27 jours, croise l’étude historique. Le livre mêle les deux formes. C’est aussi l’histoire de ce chemin que je raconte, du Lac Léman à Nice. Cette histoire montre comment ce sentier est né (balisé, équipé, guidé…), des années 1930 aux années 1960. Mais elle explore également les strates très anciennes des cheminements alpins, qui ont « fabriqué » certains des passages de la traversée : pèlerinages nombreux, transhumance dans le sud, colportage, caravanes commerciales de mulets portant sel et fromage, contrebande, ou routes militaires suivant les frontières, le long des fortifications Vauban ou de la ligne Maginot des Alpes. De ces histoires, il reste des traces aujourd’hui, que le marcheur repère ; mais l’historien peut leur donner une profondeur grâce aux archives et grâce aux livres lus.
Dans la partie la plus personnelle du livre, vous évoquez des sujets généralement oubliés par les écrivains marcheurs : la sexualité, la place de l’ennui, celle de la lecture de L’Equipe, qui peut sembler futile mais influe sur votre humeur selon que vous avez ou non trouvé le quotidien. Vouliez-vous tout dire, tout montrer ?
Ce livre, dans son récit intime, son journal de voyage, se fonde sur un pacte autobiographique d’authenticité : tout dire ! Et la marche, par son rythme même, son caractère mécanique, entêtant, obsessionnel, fait advenir beaucoup de choses à la conscience. Ce qui affleure alors est intime : fantasmes, parfois érotiques, parfois non, fétiches corporels (que vais-je faire de mes ongles de pied, qui ressemblent bien trop à des griffes d’ours et me font souvent souffrir ?), pensées sur sa vie personnelle, passions privées, comme la lecture des journaux (de L’Equipe, c’est certain), qui occupe une partie de ma matinée urbaine quotidienne et se retrouve soudain beaucoup plus compliquée en haute montagne ; habitudes banales, enfin, comme le goût du diabolo menthe par exemple, ou celui de tout calculer, le nombre de pas entre chez moi et l’école de mes filles – qui peut se transposer en randonnée alpine : combien de pas pour s’élever de 100 mètres d’altitude ?
En revanche, la compagnie des autres humains vous ennuie plutôt. Le voyage à pied se suffit-il à lui-même ?
Quand je marche, j’aime mieux la compagnie des animaux que celle des humains… Et marcher un mois en solitaire m’a permis de faire l’expérience de la « sauvagerie », pour reprendre un concept du philosophe américain Thoreau. Se transformer soi-même en animal dans la montagne, voilà une idée qui motivait mon départ. La solitude était donc une des conditions de cette expérience de moi-même, autant que le fait d’endurer la souffrance sur le chemin des cols.
Vous esquissez une sociologie du marcheur et évoquez la possibilité d’un engouement moindre chez les jeunes aujourd’hui. Pourtant, les récits de marche se portent bien. Pourquoi ?
Les plus jeunes, 18-25 ans, marchent moins que leurs aînés depuis une décennie, c’est un phénomène récent : la présence massive d’internet et le temps passé sur les nouveaux réseaux de la sociabilité juvénile, sont une explication. C’est une mutation de civilisation : peut-être marchera-t-on moins dans quelque temps, alors que la pratique randonneuse a culminé massivement à la fin du XXe siècle. En France, on a compté alors 11 millions de randonneurs réguliers… Les lecteurs des récits de marche, nombreux effectivement (les randonneurs sont souvent des profs…), sont les parents de ces enfants qui randonnent moins. Ce sont eux qui font le succès de ces livres, peut-être parce qu’ils y trouvent des signes d’authenticité (sentir son corps, faire des rencontres, échapper à l’agenda et aux pressions de la ville moderne), surtout parce qu’il s’agit d’un des derniers rêves possibles : échapper, le plus simplement du monde, à l’emprise de la vitesse, de l’argent, de l’utilité, de la rivalité, de la performance.

Il y a quelques jours, belle coïncidence, le récit de Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée, faisait son retour en librairie dans une édition de poche. Une autre histoire de marche. Un académicien crotté comme un vagabond, on gardera cette image sur laquelle Jean-Christophe Rufin ironise avant d’atteindre la béatitude et un sentiment de plénitude : le zen absolu qui permet de sourire pour rien. « Vu de l’extérieur, il est plus que probable que cela passait pour de l’imbécillité. » Mais, plus la fatigue est grande sur le chemin de Compostelle qu’il accomplit en entier, et non comme un touriste, plus il se moque de ce que pensent les autres. Il ne cherchait rien, il l’a trouvé, écrit-il dans une belle formule qui, ici, prend tout son sens.

jeudi 8 mai 2014

Jean-Paul Kauffmann remonte la Marne

Jacques Lacarrière avait pris la route en 1971 pour mille kilomètres à pied, des Vosges aux Corbières. Le récit qu’il en a tiré, Chemin faisant, reste une source d’inspiration pour bien des écrivains marcheurs. Jean-Paul Kauffmann le cite. Le modèle est bien là, même s’il prenait lui-même exemple sur d’autres marcheurs qui l’avaient précédé sur les chemins. Jean-Paul Kauffmann, rencontrant Jacques Lacarrière à la sortie de Chemin faisant, lui avait dit : « Un jour, je ferai comme vous. » L’écrivain l’avait incité à « inventer d’autres chemins ». Requis par d’autres choses, il a attendu plus de trente ans, mais il a fini par partir, lui aussi. Il le raconte dans Remonter la Marne.
(L'entretien a été réalisé l'an dernier, Immortelle randonnée, de Jean-Christophe Rufin, venait aussi de paraître.)

Jacques Lacarrière vous avait marqué ?
Ce livre est un peu placé sous l’invocation de Chemin faisant. J’ai essayé d’être conforme à l’esprit qu’il avait, d’écrire un livre où la matérialité du corps parle à travers quelqu’un qui marche, qui éprouve des sensations. Il y a les odeurs, les bruits, des choses très physiques. C’est aussi un livre très géographique qui parle des lieux, des pays, de l’origine des noms de ces pays.
Les livres d’écrivains sur la marche, au moins celui de Jean-Christophe Rufin et le vôtre, sont des énormes succès. A quoi tient cet engouement ?
Je ne sais pas… Peut-être qu’à notre époque de la vitesse, de l’instantanéité, on éprouve l’envie de prendre son temps. La marche est un éloge de la lenteur. Elle apporte une connaissance, plutôt que par la tête, par le frottement des orteils sur le sol. Tous les sens sont mis à contribution et on en a plus envie que jamais. Le rapport à la lenteur établit aussi un rapport à l’endroit d’où on vient, à l’Histoire, à la généalogie. La randonnée est un phénomène relativement récent. Il y a toujours eu des marcheurs mais ça s’est popularisé de manière incroyable depuis quinze ou vingt ans.
Pour suivre votre réflexion sur l’Histoire, dans les lieux que vous traversez, vous montrez bien comment celle-ci s’est déposée par strates.
Oui, bien sûr, c’est aussi un livre historique. Je dis à un moment que je me sens parfois intoxiqué par la France, par tout ce qu’on m’a inculqué, par cette croyance qu’on était un pays à part. C’est peut-être pour me déprendre de tout ça que j’ai voulu écrire ce livre, mais c’est impossible, parce que le passé me harcèle.
La présence des odeurs est extraordinaire dans votre livre…
C’est dans tous mes livres, peut-être à cause de mon goût pour le vin. Mais peut-être davantage ici, parce que j’ai essayé de décrire l’odeur de l’eau. Ce n’est pas facile, et elle est très différente à mesure que vous remontez la rivière. C’est pour cela que je rends hommage à Simenon, qui a su restituer ce sens olfactif un peu tabou, signe de notre animalité. Encore une fois, c’est le corps qui s’exprime à travers ce livre.
Le monde ne se partage-t-il pas entre deux catégories de personnes ? Celles qui marchent et celles qui ne marchent pas ?
Oui, on pourrait faire une division du monde ainsi. Les gens qui ne marchent pas ne comprennent pas les autres. C’est perdre son temps, ça va tout à fait à l’encontre de la doxa. A un moment, dans le livre, il y a une descente, et le rythme n’est pas du tout le même. C’est pourquoi j’ai voulu faire une remontée de la Marne. La descente, c’est aller vers la mort, la disparition. Alors que la remontée, c’est aller vers la vie, la source, le recommencement…
Pourquoi avoir choisi ce trajet-là ? Parce qu’il traverse la Champagne ?
Oui, en partie. La région m’était familière à cause du vin de Champagne mais, à mesure que je remontais, ça a été la révélation d’un pays inconnu, méconnu en tout cas et de ces gens que j’ai appelé les conjurateurs, qui ne font pas partie du flux, qui tournent le dos à tout ce que raconte la presse. Ils savent ce qu’ils vivent, au contraire de la majorité des gens aujourd’hui.