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mardi 10 septembre 2019

Le consul atypique de Jean-Christophe Rufin

D’abord, une anecdote puisée dans les arrière-cuisines de l’édition : Le pendu de Conakry avait été annoncé chez Gallimard en mars 2017 avant de disparaître du programme pour laisser une meilleure visibilité au Tour du monde du roi Zibeline, publié en avril de la même année. Explication, fournie alors par Jean-Christophe Rufin : « On aurait pu publier les deux livres presque en même temps, mais on n’a pas jugé ça adéquat. Donc ce livre, le début d’une série, avec un personnage récurrent qui me permet d’explorer le présent, sera publié chez Flammarion et non chez Gallimard, ce qui revient au même puisque c’est le même groupe. »
Après une petite modification de titre et une sortie plus tardive, voici donc au format de poche Le suspendu de Conakry, première aventure d’Aurel, consul qui aurait aimé être policier. Destiné à revenir (dès le mois prochain) dans d’autres ouvrages, Aurel est un enquêteur amateur et un diplomate atypique. D’origine roumaine, son nom, Timescu, semble une anomalie dans une hiérarchie, au Quai d’Orsay, plus familiarisée avec les particules qu’avec les patronymes exotiques. Exotique, la Guinée l’est aussi pour lui qui n’aime pas la chaleur mais, paradoxalement, se promène toujours trop couvert (et ne transpire jamais). Il y a en lui un malaise indéfinissable, qui disparaît quand il se trouve sur le terrain d’une énigme à résoudre – ce qui n’entre évidemment pas dans le cadre de ses attributions.
Sur le port, le spectacle a attiré du monde : un Blanc pendu au mât de son voilier et, sur le pont, Mame Fatim, célébrité locale, nue… Le défunt, à l’évidence assassiné, étant français, les services consulaires ont à entreprendre quelques démarches administratives : prévenir la famille, aider à l’organisation des funérailles ou du transfert du corps… mais vraiment pas chercher un coupable.
La victime se révèle avoir été un cas singulier : Jacques Mayères naviguait seul et, semble-t-il, avec dans son bateau une petite fortune qui, bien entendu, a disparu. La raison de son assassinat ? Sa sœur Jocelyne, à qui Aurel a téléphoné, décide en tout cas de venir immédiatement à Conakry pour évaluer la situation. Pour comprendre aussi qu’Aurel mène une enquête parallèle, ce dont il se défend : « Mettons que je réfléchis un peu et que j’essaie d’apprendre des choses utiles. »
La trame policière n’est bien sûr pas l’essentiel du roman, même si elle est assez solide pour un débutant dans le genre. Comment Aurel manœuvre et est manœuvré, sa complicité croissante avec Jocelyne, comment il assume le fait d’être considéré comme un employé subalterne, c’est tout cela qui retient l’attention, sur un intéressant tapis musical. Car Aurel, plein de ressources insoupçonnées, se révèle un ancien pianiste de bar très doué. A tel point qu’il rêve de composer un opéra. Il lui reste, à la fin du roman, six mois de placard guinéen pour le faire, à moins qu’une autre affaire le requière avant cela. A suivre, donc.

jeudi 30 mars 2017

Benyowsky trois fois, en attendant Jean-Christophe Rufin

En vente aujourd'hui, trois nouveaux titres de la Bibliothèque malgache, tous liés au personnage dont Jean-Christophe Rufin fait le héros de son nouveau roman, Le tour du monde du roi Zibeline, à paraître la semaine prochaine chez Gallimard.

Jean-Christophe Rufin s’intéressait depuis longtemps au personnage de Maurice Auguste Benyowsky (1746-1786) – quelle que soit l’orthographe utilisée pour son nom de famille. Nous l’avions évoqué ensemble dès 1998. Il aura fallu attendre 2017 pour que cette curiosité devienne un roman : Le tour du monde du roi Zibeline (Gallimard). Dans une postface, il dit de lui qu’il « fut longtemps l’aventurier et voyageur le plus célèbre du XVIIIe siècle. Ses Mémoires, écrits en français, ont rencontré un succès immense. Ils sont aujourd’hui encore publiés et je ne peux qu’en recommander la lecture (Éditions Phébus en français). Cependant, peu à peu, ce personnage tomba dans l’oubli en Europe occidentale, supplanté sans doute par nombre de nouveaux découvreurs et navigateurs. »
Voici, dans un ensemble de trois volumes autour de Benyowsky, la partie de ses Mémoires qui concerne Madagascar, c’est-à-dire les dernières années de sa vie. Cette réédition de la Bibliothèque malgache se complète de deux ouvrages consacrés au même personnage : Un empereur de Madagascar au XVIIIe siècle : Benyowszky, de Prosper Cultru (1906), et Le dernier des flibustiers, de Gabriel de La Landelle (1884). Ils proposent deux interprétations divergentes de la vie de cet aventurier.

Chargé en 1905 du cours d’histoire coloniale à la Sorbonne, Prosper Cultru (1862-1917) ne prend pas pour argent comptant les Mémoires de Benyowszky (tel est son choix orthographique).
Au contraire. Dans son étude, publiée en 1906, consacrée essentiellement à la période malgache de cette vie aventureuse, il ironise souvent sur les déclarations pompeuses du roi autoproclamé, en même temps qu’il met en évidence les multiples contradictions entre le récit autobiographique et la correspondance. Car l’historien a fouillé les documents originaux, dont certains sont reproduits en appendice de son ouvrage, se basant sur eux pour revisiter de manière (très) critique la trajectoire du personnage. Prosper Cultru fait évidemment abstraction du côté romanesque – qu’il souligne en revanche parfois dans les écrits de Benyowszky lui-même, plus prompt à imaginer ce qu’aurait pu être son établissement à Madagascar qu’à en décrire la réalité.

Gabriel de La Landelle (1812-1886) aimait les belles histoires d’aventuriers. Et aussi d’aventurières, puisqu’il a écrit Les femmes à bord, entre autres ouvrages consacrés à la mer, principal terrain sur lequel il choisissait ses héros. Dugay-Trouin eut ses faveurs. Il s’intéressait aussi à la colonisation, et consacra un livre à celle du Brésil.
On n’est donc pas surpris qu’il ait rencontré Benyowsky (Béniowski dans sa version), qui avait lui-même rédigé le roman de sa vie sous la forme de Mémoires. Il suffisait d’imaginer quelques anecdotes supplémentaires et de donner un peu plus de chair aux compagnons sur lesquels son héros s’était montré trop discret en s’attribuant seul le mérite de ses supposées réussites en terre malgache.

Ces trois titres au prix de 2,99 € chacun (9.000 ariary à Madagascar).

samedi 10 décembre 2016

Jean-Christophe Rufin sur les routes de Bosnie

Jean-Christophe Rufin n’oublie pas son statut d’académicien, en charge avec ses pairs d’un dictionnaire. Il redit donc, en postface de son roman, après l’avoir évoqué dans le texte, pourquoi il a choisi le titre : Check-point. Les équivalents en français, « point de contrôle » ou « poste de contrôle », ne lui ont pas paru satisfaisants. Parce qu’ils ne restituent pas une caractéristique du check-point, « expression du chaos, de la violence et du morcellement que connaissent les pays soumis à une guerre civile ». Ici, la Bosnie en 1995, parcourue par deux camions en fin de vie, convoi humanitaire parti de France avec cinq personnes.
Elles sont les protagonistes d’un drame dont les éléments sont fournis petit à petit, avec un sens de la narration digne d’un thriller. Rufin est un raconteur d’histoires et nous attache à celle-ci à travers les affinités et, surtout, les divergences de ces partenaires d’occasion. Il y a Lionel, le plus ancien de l’association lyonnaise « La Tête d’Or », chef de l’expédition. Mais dont l’autorité est fragilisée par le manque d’expérience sur le terrain, surtout face à Alex et Marc, d’anciens militaires qui ont servi en Bosnie. De Vauthier, on ne sait d’abord que ce qu’il a bien voulu dire, et c’est très loin de la réalité. Au milieu des quatre hommes, Maud, une jeune femme qui refuse sa féminité, se méfie des hommes et d’elle-même.
L’ambiance n’est pas très bonne dans un groupe où tous, pourtant, ont en principe le même but. La présence de Maud se révèle source de conflit entre Lionel et Marc. Et l’on voit les coqs prêts au combat. Mais le principal nœud est ailleurs : tous n’ont en réalité pas le même objectif, l’engagement humanitaire pouvant prendre des sens très différents selon la vision que l’on a du terrain sur lequel se jouent des vies humaines.
Jean-Christophe Rufin, l’homme aux plusieurs vies, connaît cela par cœur. Avant d’avoir été lauréat du Goncourt, ambassadeur de France au Sénégal ou académicien marcheur sur le chemin de Compostelle, il a été médecin tôt engagé dans Médecins sans frontières. Son parcours l’a amené en Bosnie et il avait déjà envisagé les ambiguïtés de l’action humanitaire dans un roman, Les causes perdues, publié il y a plus de quinze ans. La question n’est, à l’évidence, pas complètement résolue dans son esprit. Puisque, par le truchement d’un roman très romanesque, avec la peur à chaque barrage et une poursuite mortelle dans les montagnes, il envisage de front plusieurs démarches contradictoires.
Aucune hiérarchie ne se dégage entre le récit et les interrogations qui le traversent. Impossible d’affirmer que le premier est articulé sur les secondes, ou le contraire. C’est à la fois la force et la faiblesse de Check-point. Sa force, parce que rien ne fait écran, pour le lecteur, au voyage qu’il accomplit avec les personnages. Sa faiblesse, parce qu’on aurait peut-être aimé obtenir des réponses plus claires aux questions posées. Mais, après tout, ce n’est probablement pas la fonction d’un roman.

vendredi 10 avril 2015

Le juge, le soldat, le chien - et Rufin

C’est l’histoire d’un chien qui n’en finit pas d’aboyer dans une petite ville, sous le soleil d’un été impitoyable, en 1919. Ou c’est l’histoire du propriétaire de ce chien, Morlac, le seul prisonnier de l’endroit. A moins que ce soit l’histoire de la confrontation entre Hugues Lantier du Grez, chef d’escadron, juge militaire, et Morlac, le premier ayant à décider du sort du second. Sinon, c’est l’histoire de Valentine, l’amoureuse de Morlac et la mère de son enfant, vivant en bordure d’un hameau où le juge va en vélo pour parler et comprendre quel est le rapport entre les différents éléments de son dossier.
Car, bien sûr, il faut relier tout cela, donner un sens à des événements disparates dont certains se sont déroulés sur un front lointain, du côté de Salonique. Avec Morlac. Et le chien. Et des soldats qui auraient voulu arrêter de se battre, dont une tentative manquée pour faire la paix entre eux finit en acte de bravoure aux yeux des autorités. Le ridicule de la guerre, sous la logique d’une hiérarchie qui ne comprend pas, ne veut rien comprendre aux hommes…
Court roman ou longue nouvelle, Le collier rouge en impose par le choc de deux volontés contradictoires. Le juge aimerait se débarrasser de cette affaire, remettre Morlac en liberté et même, bienfaiteur omnipotent, lui faire retrouver l’amour de Valentine. L’accusé – de quoi ? on le verra – s’est, pour toujours semble-t-il, braqué contre l’autorité et s’y oppose jusqu’à préférer une condamnation à une injuste absolution. Reste le chien, témoin bruyant d’un drame humain conduit comme un huis clos qui s’ouvre progressivement. Et la belle maîtrise de Jean-Christophe Rufin. Retrouvée aussi, ces jours-ci, dans son tout nouveau roman, Check-point.

dimanche 5 octobre 2014

Antoine de Baecque, deux prix littéraires en marchant

Le Prix Ptolémée hier, le Prix Augustin Thierry dans quelques jours: Antoine de Baecque et sa Traversée des Alpes sont célébrés dans deux festivals, l'un de géographie, l'autre d'histoire. Parfait résumé, quelques mois après, du projet qui animait son livre, paru en mars, et dont le sous-titre est d'ailleurs: Essai d'histoire marchée. Un sentier de grande randonnée, le GR 5, l’a conduit, en un peu moins d’un mois, du lac Léman à Nice. Un homme seul y convoque ses prédécesseurs et c’est formidable. Je lui avais posé quelques questions pour éclairer ce livre.
Vous êtes un homme à passions multiples : l’Histoire, la littérature, le cinéma. Avec ce livre, vous y ajoutez la marche. La plus intime de ces passions ?
Comme l’histoire, comme le cinéma, la marche est une passion qui s’ancre dans mon adolescence. Disons qu’elle émerge publiquement plus tardivement que les deux autres. J’ouvre donc La traversée des Alpes par quelques fétiches intimes de ce que je nomme « ma vie randonnée » : des journaux de marche écrits à 15 ans, lors de premières sorties solitaires sur les pentes du Vercors, où mes parents avaient acheté une maison et où j’ai passé trois mois par an de mes années de jeunesse. Et puis mes premières chaussures, retrouvées dans leur boîte d’origine dans un placard, en rangeant l’appartement que ces parents, devenus vieux, devaient quitter : des « supertrek » Jean-Claude Bibollet à picots verts, achetées à 20 ans au début des années 1980, verts comme les couleurs de l’AS Saint-Etienne, verts comme les alpages, verts comme mon visage lorsque je tentais les premiers rappels sur les parois verticales du Mont Aiguille. Donc oui, la marche, la montagne, sont une part importante du paysage intime hérité de ma jeunesse que ce livre a tenté d’exhumer.
Vous dites partir sur les traces d’une grande figure de la randonnée, Roger Beaumont. Et, tout au long de La traversée des Alpes, vous présentez aussi d’autres pionniers de la marche. Aviez-vous, dès le début, la volonté de leur rendre hommage ?
J’aime les portraits, c’est une forme d’histoire incarnée que je pratique volontiers. Ce livre est né, en 1994, de la lecture d’un portrait de Roger Beaumont, pionnier de la randonnée, l’un des fondateurs du Comité national des sentiers de grande randonnée, le rédacteur des premiers topo-guides, notamment celui du Tour du Mont-Blanc. Puis La traversée des Alpes ne cesse de passer d’un portrait à l’autre, véritable galerie alpine : Raoul Blanchard, le géographe des Alpes qui pratiquait les « excursions géographiques » ; Jean Loiseau, le père des « GR » français, qu’il imagine dès les années 1930 sous le nom de « Routes du marcheur » et où il entraine ses disciples, les premiers « bataillons des gros mollets » ; ou Philippe Lamour, grand aménageur du territoire dans les années 1950, qui aménage le Rhône et les stations balnéaires du Languedoc, puis en 1965, devient maire de Ceillac, dans le Queyras, et décide d’y promouvoir un tourisme rural centré sur les sentiers. C’est ainsi qu’il sauve un pays en promouvant ses chemins. La marche, la randonnée, n’ont pas de héros ni de vedettes, contrairement à l’alpinisme, mais elles ont des figures méconnues que j’ai voulu éclairer en restituant leur contexte collectif, car ces figures prennent plutôt bien la lumière des Alpes…
L’articulation entre le récit de vos 26 jours de marche et ceux reliés aux lieux où vous vous trouviez était-elle aussi dans le projet de départ ? Pour ne pas vous contenter d’un simple journal de marche ?
J’ai désiré d’emblée que le journal de marche, le long de cette traversée de col en col pendant 27 jours, croise l’étude historique. Le livre mêle les deux formes. C’est aussi l’histoire de ce chemin que je raconte, du Lac Léman à Nice. Cette histoire montre comment ce sentier est né (balisé, équipé, guidé…), des années 1930 aux années 1960. Mais elle explore également les strates très anciennes des cheminements alpins, qui ont « fabriqué » certains des passages de la traversée : pèlerinages nombreux, transhumance dans le sud, colportage, caravanes commerciales de mulets portant sel et fromage, contrebande, ou routes militaires suivant les frontières, le long des fortifications Vauban ou de la ligne Maginot des Alpes. De ces histoires, il reste des traces aujourd’hui, que le marcheur repère ; mais l’historien peut leur donner une profondeur grâce aux archives et grâce aux livres lus.
Dans la partie la plus personnelle du livre, vous évoquez des sujets généralement oubliés par les écrivains marcheurs : la sexualité, la place de l’ennui, celle de la lecture de L’Equipe, qui peut sembler futile mais influe sur votre humeur selon que vous avez ou non trouvé le quotidien. Vouliez-vous tout dire, tout montrer ?
Ce livre, dans son récit intime, son journal de voyage, se fonde sur un pacte autobiographique d’authenticité : tout dire ! Et la marche, par son rythme même, son caractère mécanique, entêtant, obsessionnel, fait advenir beaucoup de choses à la conscience. Ce qui affleure alors est intime : fantasmes, parfois érotiques, parfois non, fétiches corporels (que vais-je faire de mes ongles de pied, qui ressemblent bien trop à des griffes d’ours et me font souvent souffrir ?), pensées sur sa vie personnelle, passions privées, comme la lecture des journaux (de L’Equipe, c’est certain), qui occupe une partie de ma matinée urbaine quotidienne et se retrouve soudain beaucoup plus compliquée en haute montagne ; habitudes banales, enfin, comme le goût du diabolo menthe par exemple, ou celui de tout calculer, le nombre de pas entre chez moi et l’école de mes filles – qui peut se transposer en randonnée alpine : combien de pas pour s’élever de 100 mètres d’altitude ?
En revanche, la compagnie des autres humains vous ennuie plutôt. Le voyage à pied se suffit-il à lui-même ?
Quand je marche, j’aime mieux la compagnie des animaux que celle des humains… Et marcher un mois en solitaire m’a permis de faire l’expérience de la « sauvagerie », pour reprendre un concept du philosophe américain Thoreau. Se transformer soi-même en animal dans la montagne, voilà une idée qui motivait mon départ. La solitude était donc une des conditions de cette expérience de moi-même, autant que le fait d’endurer la souffrance sur le chemin des cols.
Vous esquissez une sociologie du marcheur et évoquez la possibilité d’un engouement moindre chez les jeunes aujourd’hui. Pourtant, les récits de marche se portent bien. Pourquoi ?
Les plus jeunes, 18-25 ans, marchent moins que leurs aînés depuis une décennie, c’est un phénomène récent : la présence massive d’internet et le temps passé sur les nouveaux réseaux de la sociabilité juvénile, sont une explication. C’est une mutation de civilisation : peut-être marchera-t-on moins dans quelque temps, alors que la pratique randonneuse a culminé massivement à la fin du XXe siècle. En France, on a compté alors 11 millions de randonneurs réguliers… Les lecteurs des récits de marche, nombreux effectivement (les randonneurs sont souvent des profs…), sont les parents de ces enfants qui randonnent moins. Ce sont eux qui font le succès de ces livres, peut-être parce qu’ils y trouvent des signes d’authenticité (sentir son corps, faire des rencontres, échapper à l’agenda et aux pressions de la ville moderne), surtout parce qu’il s’agit d’un des derniers rêves possibles : échapper, le plus simplement du monde, à l’emprise de la vitesse, de l’argent, de l’utilité, de la rivalité, de la performance.

Il y a quelques jours, belle coïncidence, le récit de Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée, faisait son retour en librairie dans une édition de poche. Une autre histoire de marche. Un académicien crotté comme un vagabond, on gardera cette image sur laquelle Jean-Christophe Rufin ironise avant d’atteindre la béatitude et un sentiment de plénitude : le zen absolu qui permet de sourire pour rien. « Vu de l’extérieur, il est plus que probable que cela passait pour de l’imbécillité. » Mais, plus la fatigue est grande sur le chemin de Compostelle qu’il accomplit en entier, et non comme un touriste, plus il se moque de ce que pensent les autres. Il ne cherchait rien, il l’a trouvé, écrit-il dans une belle formule qui, ici, prend tout son sens.

jeudi 8 mai 2014

Jean-Paul Kauffmann remonte la Marne

Jacques Lacarrière avait pris la route en 1971 pour mille kilomètres à pied, des Vosges aux Corbières. Le récit qu’il en a tiré, Chemin faisant, reste une source d’inspiration pour bien des écrivains marcheurs. Jean-Paul Kauffmann le cite. Le modèle est bien là, même s’il prenait lui-même exemple sur d’autres marcheurs qui l’avaient précédé sur les chemins. Jean-Paul Kauffmann, rencontrant Jacques Lacarrière à la sortie de Chemin faisant, lui avait dit : « Un jour, je ferai comme vous. » L’écrivain l’avait incité à « inventer d’autres chemins ». Requis par d’autres choses, il a attendu plus de trente ans, mais il a fini par partir, lui aussi. Il le raconte dans Remonter la Marne.
(L'entretien a été réalisé l'an dernier, Immortelle randonnée, de Jean-Christophe Rufin, venait aussi de paraître.)

Jacques Lacarrière vous avait marqué ?
Ce livre est un peu placé sous l’invocation de Chemin faisant. J’ai essayé d’être conforme à l’esprit qu’il avait, d’écrire un livre où la matérialité du corps parle à travers quelqu’un qui marche, qui éprouve des sensations. Il y a les odeurs, les bruits, des choses très physiques. C’est aussi un livre très géographique qui parle des lieux, des pays, de l’origine des noms de ces pays.
Les livres d’écrivains sur la marche, au moins celui de Jean-Christophe Rufin et le vôtre, sont des énormes succès. A quoi tient cet engouement ?
Je ne sais pas… Peut-être qu’à notre époque de la vitesse, de l’instantanéité, on éprouve l’envie de prendre son temps. La marche est un éloge de la lenteur. Elle apporte une connaissance, plutôt que par la tête, par le frottement des orteils sur le sol. Tous les sens sont mis à contribution et on en a plus envie que jamais. Le rapport à la lenteur établit aussi un rapport à l’endroit d’où on vient, à l’Histoire, à la généalogie. La randonnée est un phénomène relativement récent. Il y a toujours eu des marcheurs mais ça s’est popularisé de manière incroyable depuis quinze ou vingt ans.
Pour suivre votre réflexion sur l’Histoire, dans les lieux que vous traversez, vous montrez bien comment celle-ci s’est déposée par strates.
Oui, bien sûr, c’est aussi un livre historique. Je dis à un moment que je me sens parfois intoxiqué par la France, par tout ce qu’on m’a inculqué, par cette croyance qu’on était un pays à part. C’est peut-être pour me déprendre de tout ça que j’ai voulu écrire ce livre, mais c’est impossible, parce que le passé me harcèle.
La présence des odeurs est extraordinaire dans votre livre…
C’est dans tous mes livres, peut-être à cause de mon goût pour le vin. Mais peut-être davantage ici, parce que j’ai essayé de décrire l’odeur de l’eau. Ce n’est pas facile, et elle est très différente à mesure que vous remontez la rivière. C’est pour cela que je rends hommage à Simenon, qui a su restituer ce sens olfactif un peu tabou, signe de notre animalité. Encore une fois, c’est le corps qui s’exprime à travers ce livre.
Le monde ne se partage-t-il pas entre deux catégories de personnes ? Celles qui marchent et celles qui ne marchent pas ?
Oui, on pourrait faire une division du monde ainsi. Les gens qui ne marchent pas ne comprennent pas les autres. C’est perdre son temps, ça va tout à fait à l’encontre de la doxa. A un moment, dans le livre, il y a une descente, et le rythme n’est pas du tout le même. C’est pourquoi j’ai voulu faire une remontée de la Marne. La descente, c’est aller vers la mort, la disparition. Alors que la remontée, c’est aller vers la vie, la source, le recommencement…
Pourquoi avoir choisi ce trajet-là ? Parce qu’il traverse la Champagne ?
Oui, en partie. La région m’était familière à cause du vin de Champagne mais, à mesure que je remontais, ça a été la révélation d’un pays inconnu, méconnu en tout cas et de ces gens que j’ai appelé les conjurateurs, qui ne font pas partie du flux, qui tournent le dos à tout ce que raconte la presse. Ils savent ce qu’ils vivent, au contraire de la majorité des gens aujourd’hui.

vendredi 3 janvier 2014

Jean-Christophe Rufin replonge dans l’Histoire

Le roman romanesque, facture classique, grand moment d’évasion prolongé jusqu’à la dernière page, a de beaux jours devant lui. La matière disponible est infinie : il suffit de se pencher pour ramasser des sujets. Dans l’Histoire, par exemple, comme l’a déjà fait Jean-Christophe Rufin en écrivant L’Abyssin et sa suite, Sauver Ispahan, ainsi que Rouge Brésil. Il récidive, sans même avoir eu besoin de se pencher. Il n’avait qu’à lever les yeux, dans son enfance à Bourges, vers le palais de Jacques Cœur. Un personnage réel, donc, dans un 15e siècle dont il fut un acteur de premier plan. Ou plutôt de second plan, dans l’ombre de Charles VII à qui il permit de renforcer son pouvoir et de terminer la guerre de Cent ans, entre autres faits marquants.
Jean-Christophe Rufin l’imagine rédigeant ses mémoires sur l’île de Chios où il termina probablement ses jours. Jacques Cœur est d’abord un négociant qui fait peu de cas de sa fortune, pourtant considérable, et qui, depuis longtemps, est animé du rêve de l’Orient. Il a sept ans quand son père, pelletier, achète un léopard venu d’Arabie. Le jaillissement fauve, hors du sac où il était enfermé, fait entrevoir à l’enfant un autre monde, celui du désert et des grands espaces qu’il n’aura de cesse de visiter lui-même.
Avant d’en arriver là, le romancier lui prête les étapes d’une initiation trop systématique pour être tout à fait crédible. C’est le défaut le plus visible d’un livre qui ne manque pas de qualités : chaque étape de l’autobiographie imaginaire est marquée avec insistance dans un découpage auquel on reste parfois extérieur. En entremêlant davantage les éléments du récit, celui-ci aurait mieux résonné en profondeur. Jean-Christophe Rufin n’a pas tort de dire dans sa postface qu’il ne prétend pas égaler le talent de Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d’Hadrien, le livre qu’il s’est donné comme modèle pour rédiger celui-ci.
Ceci étant dit, il fallait quand même donner un peu de fraîcheur à un Moyen Age dont nous possédons souvent une vision assez caricaturale, malgré les nombreuses études et œuvres littéraires qui lui ont été consacré. Sur ce plan, Le grand Cœur est une complète réussite. Alors que la guerre s’achève à peine, dans le souvenir encore vif de Jeanne d’Arc pour certains qui l’ont connue, le commerce passe au premier plan et se joue des frontières.
La mondialisation, ainsi qu’on le dirait aujourd’hui, est déjà en place, et les mécanismes financiers qui l’accompagnent. Le pape n’est pas le dernier intéressé, les règles sont floues et il suffit de les utiliser à son profit pour faire fortune. Jacques Cœur est aux premières loges, parce qu’il l’a voulu. Mais l’idée de possession l’intéresse davantage que la possession elle-même. Et sa grande richesse finit par se retourner contre lui, ce qui l’oblige à fuir en même temps qu’il se sent enfin libre de toute contrainte.
Jacques Cœur est une personnalité complexe. Ses rapports avec les femmes ne la simplifient pas. En lui offrant une vie par-delà ce qu’on connaît vraiment de lui, Jean-Christophe Rufin en fait un héros de belle dimension, attachant jusque dans ses défauts – qu’il souligne d’ailleurs lui-même à de multiples reprises. Jacques Cœur sort grandi, aux yeux des lecteurs, d’aventures peu banales dans un monde qui ressemble au nôtre davantage qu’on le pensait.

samedi 7 avril 2012

Une semaine ordinaire de lectures (parfois) extraordinaires

Il y a les livres que tout le monde lit en même temps. Enfin, quand je dis "tout le monde", je me comprends: je fais allusion aux livres sur lesquels les journaux publient des articles en même temps. Comme le Journal de Thoreau, dont il était question hier (c'était plutôt son traducteur qui en parlait, d'ailleurs - et, pour le reste, l'article est ici). Ou le nouveau roman de Jean-Christophe Rufin, Le grand Cœur, devant lequel je n'éprouve qu'un enthousiasme modéré. Je m'en suis expliqué dans Le Soir. Des aspects formidables, d'autres moins, dans ces cinq cents pages...
Dans la même catégorie, du point de vue de l'empressement avec lequel la presse s'empare de certains sujets, Le studio de l'inutilité, de Simon Leys, est aussi un sujet d'actualité. Et si ce livre pouvait toucher autant de lecteurs que celui de Rufin, cela me réjouirait. Superbement écrit, d'une belle pertinence qui fournit des armes à ceux qui récusent le culte de la rentabilité, il est aussi, malgré son titre, d'une grande utilité. Par ailleurs, bien que constitué d'articles et de conférences, il démontre à quel point Simon Leys se trouve sur une trajectoire toujours cohérente. Bref, cette lecture a été un grand moment de ma semaine. D'autant qu'elle se conclut par une sorte de bon usage de l'Université dans lequel je me retrouve complètement. (Bien qu'ayant peu fréquenté les salles de cours.)
Autre grand moment pour moi, la découverte de Patrick Lapeyre avec La vie est brève et le désir sans fin, réédité en poche. En fait, j'avais déjà lu et aimé, il y a quelques années, L'homme-sœur, aussi à l'occasion d'une réédition. Mais, cette fois-ci, c'est un véritable choc, grâce à la magie d'une écriture qui m'a littéralement transporté hors de moi, dans un monde purement littéraire qui m'a semblé avoir été inventé pour moi seul, tant je me suis senti bien dans ces pages. Des jaillissements d'images, des bribes de pensée, des élans contrariés, et tout cela par le biais de la langue. Les mots ne sont donc pas si usés qu'on le dit ni que semblent le croire des écrivains moins attachés à créer leur propre langage. Voici un roman indispensable, je pèse mes mots, avec lequel on a envie de suivre "trois ou quatre fillettes à vélo qui filent à grands coups de pédales vers la puberté."
Toutes les lectures ne provoquent pas de tels séismes - y résisterait-on, d'ailleurs? J'ai quand même été bouleversé par la noirceur de Féroces, où Robert Goolrick met ses blessures à nu. L'expérience est redoutable.
Moins redoutable, mais beaucoup plus agréable que je ne m'y attendais, Les témoins de la mariée, de Didier van Cauwelaert, est un roman habile, et même un peu mieux que cela. L'humour est fin, les situations inattendues, c'est un bon moment de distraction.
Un peu comme, dans un registre plus inventif, sur le ton d'un conte pour adultes, Métamorphose en bord de ciel, de Mathias Malzieu - accompagné de sa bande son que j'écoutais presque en même temps, Bird'N'Roll, de Dionysos.
Je n'ai pas été très impressionné, en revanche, par En attendant Robert Capa, de Susana Fortes, peut-être parce que j'ai eu un peu de mal à y entrer (pas le bon moment? allez savoir). Il y a de belles choses sur la photographie, la guerre d'Espagne et sur la vie, pourtant, dans ce livre. Mais, bon...
Je termine cette revue rapide de mes lectures de la semaine avec deux excellents romans aux qualités très différentes. Les fantômes du Delta, d'Aurélien Molas, est une grande fresque dans laquelle le delta du Niger est le cadre d'une chasse sans merci à la découverte médicale. Et La dernière nuit de l'émir, d'Abdelkader Djemaï, retrace la vie d'Abd el-Kader qui mena la vie dure aux Français jusqu'en 1847, en une évocation passionnante et sensible.

vendredi 26 août 2011

Jean-Christophe Rufin : nids de terroristes au Sahara

Ambassadeur de France à Dakar, encore en poste à la sortie de Katiba, son dernier roman, Jean-Christophe Rufin a été marqué par une rencontre. Fin 2007, il a accueilli et écouté le survivant d’une famille française qui avait été massacrée dans le sud de la Mauritanie. «Par ce contact direct, le phénomène terroriste devenait pour moi une réalité concrète et presque intime», écrit-il dans une postface. Celle-ci lui sert aussi de défense anticipée avant l’éventuel rappel du devoir de réserve auquel il est tenu: «Les événements que je raconte ne se déroulent pas dans le pays où j’ai été en poste et ne sont pas tirés de mon expérience. Ils ne constituent en rien un témoignage et je n’ai utilisé, pour les décrire, aucune des informations confidentielles auxquelles mes responsabilités me donnent accès.» Dont acte. Bien que le lecteur s’en moque.
Toujours est-il que Katiba commence par le massacre de quatre touristes italiens sur une route mauritanienne. L’opération terroriste avait été montée pour prendre des otages et en tirer une bonne rançon. Impréparation, inexpérience des exécutants: l’échec est total. Dans la katiba – camp de combattants islamistes – dont il est le chef, Abou Moussa annonce une grande décision: malgré l’interdiction d’Abdelmalek, chef suprême de l’organisation, il va se remettre en contact avec Kader, jugé plus efficace. Mais suspect de faire passer le commerce avant la foi…
C’est le début d’un thriller très efficace, qui remet en scène l’agence de renseignements Providence imaginée par l’auteur dans son précédent roman, Le parfum d’Adam. En des temps où l’élection d’Obama inquiète les partisans de la lutte contre «l’axe du mal» désigné par son prédécesseur, une officine privée possède une liberté d’action dont l’administration américaine est dépourvue.
Voici donc, au cœur du Sahara, dans un vaste territoire où les frontières sont immatérielles et où règnent des bandes armées, une guerre nouvelle. Avec les moyens les plus sophistiqués de la technologie moderne, Providence surveille et agit. Ses hommes sont partout. Mais c’est une femme étrangère à l’agence qui trouble le jeu: Jasmine, au service du protocole du Quai d’Orsay depuis cinq mois, est sur l’échiquier géopolitique une pièce mal définie. Jeune veuve d’un consul avec qui elle a vécu deux ans à Nouadhibou, en Mauritanie, elle a fait en Afrique plusieurs voyages qui la désignent comme «mule», transporteuse de drogue. Si elle y retourne aujourd’hui sous couvert de mission pour une ONG, c’est probablement qu’elle cache quelque intention moins avouable…
Le roman est un kaléidoscope qui jongle avec la géographie, les alliances, les trahisons. Sa complexité s’accroît au fur et à mesure qu’on en découvre les ramifications. Les forces engagées dans la manœuvre seront toujours plus importantes qu’on le pensait. Et le but final, plus obscur qu’il était possible de l’imaginer.
Jean-Christophe Rufin jongle avec tout cela sans rater un mouvement. S’il est, comme il semble le démontrer ici, un grand lecteur de John Le Carré, il a parfaitement assimilé la leçon. Elle consiste, entre autres choses, à ne jamais lâcher son lecteur en cours de route, quitte à lui faire prendre parfois, le long de cette route, des vessies pour des lanternes. Cela n’éclaire pas beaucoup, juste assez pour pousser jusqu’au point de lumière suivant, puis au suivant, etc., jusqu’au bout. Qu’on atteint avec soulagement et regret. Le soulagement, vous verrez pourquoi. Le regret, parce que la dernière page a été tournée.