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vendredi 18 mars 2016

L'autre saison des prix littéraires, suite

Olivier Bourdeaut emprunte le chemin suivi, en 2014, par Maylis de Kerangal avec Réparez les vivants. La réédition de ce roman en collection Folio était proposée avec une bande: "Le roman aux 10 prix littéraires". Pas assez de place pour les citer tous, en effet. J'en avais empilé quelques-uns dans une note de blog: les prix du Roman des étudiants, RTL/Lire et Orange. Les deux premiers, pour Olivier Bourdeaut et En attendant Bojangles, c'est fait. Il s'y est ajouté, hier soir, le Prix du Roman France Télévision (côté essai, c'est le Journal d'un vampire en pyjama, de Mathias Malzieu, qui l'a décroché).
"Et de trois!", lâche l'éditeur sur sa page Facebook, en proposant un nouveau bandeau rouge, provisoire probablement, parce qu'il faudra bien l'intégrer au précédent. Voici les deux versions actuelles, celle du site et celle de Facebook.


Problème de riche, bien sûr. Problème aussi d'un coup de projecteur trop appuyé sur un seul livre, quand tant d'autres mériteraient mieux que de récolter des miettes...
Chaque fois qu'un ouvrage monopolise les prix, j'en veux un peu, voire beaucoup, aux différents jurys et je me demande s'ils ne sont pas aussi moutonniers que peut l'être une partie du public - la partie pour laquelle un chiffre de vente est un argument de qualité.
Heureusement, il n'y en a pas tout à fait que pour Olivier Bourdeaut.

Catherine Poulain a reçu le Prix Mac Orlan pour son formidable roman, Le grand marin. Son premier livre, elle aussi.
La pêche à la ligne, cadre favorable à la méditation, n’est pas le genre de Catherine Poulain. Son premier roman, Le grand marin, nous entraîne sur des mers secouées, du côté de l’Alaska, pour des campagnes de pêche à l’ancienne. La fatigue, la douleur, la peur règnent, avec quelques moments d’exaltation. Mais ceux-ci se produisent plus aisément sur terre qu’en bateau, quand par exemple les pêcheurs repeignent la ville en rouge. C’est-à-dire, pour l’exprimer crûment, vont se saouler la gueule.
Dans un contexte très masculin, Lili, femme menue mais aux mains puissantes et à l’esprit libre, fait tache. Elle veut pêcher pour échapper à la routine dans laquelle elle s’engourdissait en France. Elle n’a pas les papiers nécessaires, tout le monde n’est heureusement pas à cheval sur les règlements. Mais elle doit s’imposer parmi les marins-pêcheurs, sur les bateaux comme dans les bars, ce n’est pas gagné.
Catherine Poulain a dû vivre cette existence précaire, les mains blessées, le corps rompu, le sang des poissons giclant jusqu’au visage. L’expérience personnelle ne suffit certes pas pour écrire un roman qui emporte le lecteur dans les mêmes émotions. Il y faut quelque chose en plus, qu’on appellera le talent pour faire vite. Si Le grand marin nous fait vibrer au rythme des vagues et des prises, à celui des bières et du manque de sommeil, c’est parce que l’écrivaine impose, avec son entrée en littérature, un langage aussi âpre et heurté que ce dont elle nous parle. On entend les cris, on les reçoit comme des chuchotements…
Si le titre se rapporte à un homme – le grand marin s’appelle Jude, comme son père, comme son frère –, et non à l’activité qui occupe principalement Lili, c’est bien parce qu’une histoire d’amour fait surface. Mais peut-être va-t-elle se noyer, tant l’attirance réciproque sur laquelle elle se construit est minée par des désirs contradictoires.
Reste la question du pourquoi. Pourquoi s’engager avec autant de volonté dans une activité éreintante et dangereuse ? On trouve plusieurs réponses au fil des pages. Dont celle-ci, qui les résume au mieux : « Je veux m’épuiser encore et encore, que rien ne m’arrête plus, comme… comme une corde tendue, oui, et qui n’a pas le droit de se détendre, tendue au risque de se rompre. » On est très loin, en effet, de la pêche à la ligne, et plus proche de ce qui doit motiver des sportifs de l’extrême. Si étrangères au lecteur que soient ces aspirations, il les partagera volontiers le temps d’un livre.

Et Astrid Manfredi a été choisie par le jury du premier Prix Régine Deforges, réservé à un premier roman, grâce à La petite barbare.
Avec son « cri de cheyenne sans tribu », l’héroïne du premier roman d’Astrid Manfredi se fait entendre. Tous les moyens sont bons pour rendre supportable et abréger son séjour en prison. Sa voix est pleine de colère, elle gronde comme celle d’un fauve avec, dans un coin de sa tête, quelques modèles, de Nabilla à Marguerite Duras. Et l’espoir de vivre pleinement au rythme de ses 21 ans : boîtes de nuit et shots de vodka. Bientôt libre, elle fait provision d’une énergie qu’elle partage.

vendredi 11 mars 2016

L'autre saison des prix littéraires

De la même manière qu'il y a deux rentrées littéraires en France, l'une en août-septembre, l'autre en janvier-février, les prix littéraires, bien que les plus connus soient attribués en novembre, connaissent aussi une période faste autour du Salon du Livre de Paris - qu'il faut maintenant appeler Livre Paris et qui se tient du 17 au 20 mars.
Avant, pendant, même après cette manifestation, des prix littéraires annoncent donc le printemps.
Hier, Olivier Bourdeaut a reçu le Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama pour un premier roman que tout le monde trouve "épatant", En attendant Bojangles. C'est le succès inattendu de ce début d'année, il ne vient pas de Paris (mais de Bordeaux, où sont installées les Editions Finitude).
C'est aussi un premier roman pétillant, et il est légitime qu'il fasse parler de lui. (Suivez le lien caché dans le titre, vous aurez une idée des dithyrambes de la presse.) La tragédie y avance masquée par le rire et la musique. Les parents du narrateur semblent avoir une imagination et une fantaisie sans limites, ce qui n’empêchera pas la réalité de les rattraper. Dans une langue aussi libre que paraissent l’être les personnages, Nina Simone chante et le couple danse. Vive le mensonge, même à l’envers, quand il est plus drôle que la vérité.
Hier aussi, Yann Queffélec a reçu le Prix des Hussards pour L'homme de ma vie, un hommage à son père - que je n'ai pas lu. Et je ne connais guère cette récompense, bien que je vienne de lire, en ignorant qu'il avait reçu ces lauriers l'an dernier mais parce qu'il était réédité en Folio, l'excellent Berezina de Sylvain Tesson. Et que le livre primé en 2014, Le fémur de Rimbaud, de Franz Bartelt, était excellent. On souhaite une qualité comparable au millésime 2016 - précédemment Goncourt, quand même.
Et puis, mais rien à voir avec le Salon du Livre de Paris ni même avec Paris Livre, The Man Booker International Prize 2016 a communiqué, toujours hier, sa "longlist" des meilleurs ouvrages de fiction traduits en Grande-Bretagne. Il en restera six le 14 avril, et le nom du lauréat sera annoncé le 16 mai. Parmi les treize livres retenus, on en trouve un écrit par un Nobel de littérature (Orhan Pamuk), un autre par un auteur masqué (Elena Ferrante), et trois écrits en français.
Ces trois-là sont tous parus au format de poche, il a été question de chacun dans ce blog. Je vous renvoie donc aux notes qui les concernent:

samedi 30 janvier 2016

Vodka pour tout le monde !

Si la vodka a gagné le match de la mondialisation (ce qui reste à vérifier, mais trois lectures récentes lui font la part belle), est-ce à dire que le bloc de l'Est en est lui aussi sorti vainqueur? Ou est-ce que les romans les plus anciens de John Le Carré, ceux de la Guerre froide, m'influencent à l'excès?
Dans La blonde aux yeux noirs, paru l'an dernier mais réédité la semaine prochaine en poche, dans la collection 10/18, Benjamin Black (alias John Banville), donne à Philip Marlowe, oui, "le" Marlowe de Raymond Chandler, l'occasion de prolonger ses gueules de bois. Et de donner un conseil au lecteur: "évitez de vous enfiler six bourbons après trois gimlets." Pas de vodka là-dedans, diront à juste titre les connaisseurs. Pour les autres, au passage, voici la seule manière, selon Marlowe, de préparer le gimlet (et ses dérives lamentables), dans le seul bar qui la respecte:
Victor’s est le seul bar que je connaisse où l’on prépare le gimlet comme il faut – c’est-à-dire, moitié gin et moitié jus de citron vert Rose’s sur un lit de glace pilée. Dans d’autres boîtes, on vous colle du sucre, des liqueurs amères et des gâteries dans cet esprit, mais ce n’est pas le vrai gimlet.
Je m'égare. Je voulais parler de vodka. Elle arrive au lendemain de ces excès, sous la forme pas si inhabituelle de vodka martini:
Mon apéritif se présenta sur un plateau rutilant. Il était froid et juste un brin onctueux, de sorte qu’il roula agréablement sur mes dents dans un flash argenté.
Voilà pour la vodka comme remède, si j'ose dire, à la gueule de bois - que le serveur, avec sa longue expérience, a décelée chez son client.
Et puis, il y a la vodka pour elle-même, parfois joyeuse ainsi qu'elle se présente dans le premier roman d'Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, car le livre est à la fois joyeux et triste, tristesse noyée dans les sourires, parfois aussi dans la vodka, ainsi qu'il en va lors de cette soirée au restaurant du palace où Papa ne lésine pas sur les moyens de mettre l'ambiance, et où Maman y répond de son mieux:
Ils avaient même fait venir des musiciens russes à notre table. Maman était montée sur sa chaise pour tutoyer les étoiles et danser en faisant tourner ses cheveux au rythme furieux des violons et des verres de vodka, tandis que Papa applaudissait avec flegme, le dos bien droit, comme doivent le faire les vrais chauffeurs anglais.
Enfin, il y a la vodka sans le plaisir, par une sorte d'habitude presque morbide dans laquelle les vitamines du jus d'orange ne sont pas celles du bonheur. C'est la consommation méthodique que fait Yann Andréa de vodka-orange dans un bar parisien - le Bedford - en même temps qu'il essaie d'écrire les pages que Maren Sell attend pour leur livre en commun (L'histoire) qui se révèle un discours à sens unique, déprimant. Oh! il écrit, Yann Andréa! Mais surtout pour dire qu'il n'y arrive pas, ce qui n'aide pas à convaincre le lecteur de son envie de s'y mettre. Le velours rouge de la banquette reste faux, le Bedford est souvent vide, le texte ne trouve pas son rythme...
Comme quoi, la vodka, faut faire gaffe, quand même!