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vendredi 12 octobre 2018

Maryse Condé, lauréate du Prix Nobel alternatif

La littérature aussi a horreur du vide. En ces temps où le Prix Nobel de littérature officiel a renoncé, pour les raisons que nous savons, à désigner un lauréat en 2018, une Nouvelle Académie s'est constituée afin de proposer un Nobel alternatif, cette fois et cette fois seulement, avec participation d'un jury populaire via Internet. Je ne sais si les votants, parmi lesquels je fus, ont du talent. Mais Maryse Condé, désignée aujourd'hui pour ce prix (chouette! j'avais choisi son nom!) en possède un à nul autre pareil. Un pied en Afrique, un autre aux Etats-Unis, et une naissance quelque part entre les deux (en Guadeloupe) en 1937, elle fait le lien entre plusieurs mondes sans renoncer à aucun d'entre eux. Je me souviens avec émotion de notre première rencontre en 1997 - elle était déjà une référence pour bien des lecteurs autant que pour des étudiants à qui elle a ouvert les yeux sur tout un pan de la littérature. Elle publiait depuis deux décennies, elle avait connu le succès avec Segou et sa suite au milieu des années 80.
Quelques archives...

Photo MEDEF via Wikipedia


Entretien (1997)
On aurait envie d’écrire que Maryse Condé porte sur son visage l’histoire d’une vie. Mais les clichés lui vont mal, et il vaut mieux essayer de la comprendre à travers ses livres et ce qu’elle dit. C’est parfois inattendu.
Née en Guadeloupe, elle est venue en France à seize ans, seize ans et demi, pour y faire des études classiques. « Ensuite, je suis allée en Afrique, en Guinée, au Ghana, au Sénégal… un peu toute l’Afrique de l’Ouest. En partant, je faisais une confusion : puisque j’étais noire, j’étais africaine, et il fallait que je connaisse l’endroit d’où mes ancêtres étaient venus. Sur place, j’ai découvert une richesse culturelle dont j’ignorais tout, mais la colonisation avait complètement abîmé les pays africains. Au fur et à mesure, j’ai compris que je n’étais pas africaine, que j’étais antillaise. Mais l’Afrique m’a donné confiance en moi et m’a politisée. »
Cette importante mise au point faite avec elle-même et avec ses origines, Maryse Condé est revenue en France, est repassée par les Antilles, puis a obtenu un poste d’enseignante aux Etats-Unis. Elle y est toujours, à sa propre surprise.
« Au départ, j’avais une idée très négative des Etats-Unis, je n’en connaissais que le racisme, le capitalisme, le matérialisme. Là, ce n’était pas du tout ce que j’attendais. Les universités sont pleines de contestataires. Les étudiants s’intéressent vraiment aux Antilles, et pas, comme en France, pour des raisons folkloriques. Et puis, il y a quand même, en Amérique, une sorte de liberté qui vous permet d’être vous-même. »
Aujourd’hui, elle enseigne la littérature française du vingtième siècle à l’université de Columbia à New York. Elle parle ainsi à ses étudiants d’écrivains des Antilles mais aussi de Le Clézio ou Paule Constant.
Finalement, elle se sent assez bien là-bas, notamment grâce à la manière dont ses livres y sont reçus : « Les Français ne lisent pas vraiment la littérature antillaise, ils n’y voient qu’une littérature exotique, des saveurs, des couleurs, des parfums, une langue renouvelée, rafraîchie. On pourrait écrire n’importe quoi, ce seraient toujours les mêmes commentaires. C’est aux Etats-Unis que je suis la mieux comprise, même si la littérature antillaise de langue française est accueillie par l’intermédiaire du continent européen, au contraire de celle écrite en anglais. »
Maryse Condé n’a pas toujours rêvé d’être écrivain. Au début, quand elle écrivait de la fiction, elle n’avait en tout cas pas cette ambition.
« Quand vous êtes née en Guadeloupe, l’image que vous avez de l’écrivain est celle d’un homme européen. C’est donc assez tard que j’ai commencé à vouloir faire ce métier, dans les années soixante-dix, soixante-quinze. Il me semblait que j’avais des choses à dire, qui n’avaient pas été dites, et avec ma manière de les dire. »
S’agit-il des choses elles-mêmes ou de la manière ? A l’exception notable de Segou, qui a été un grand succès il y a un peu plus de dix ans et qui continue à se lire, ses autres romans ont été accueillis plutôt froidement. Elle a son avis sur la question : « Ce que j’écris ne correspond pas à ce qu’on attend. On espère que je vais célébrer la beauté de la civilisation africaine, proposer l’exploration d’une culture inconnue, mais je suis trop critique. »
Sans doute cela est-il dû à la prise de conscience de sa propre identité, et voilà qui rejoint le propos de Desirada
« L’identité guadeloupéenne a changé. Avant, les gens restaient là, maintenant, on trouve des Antillais partout, et ils éprouvent des difficultés à se définir par rapport à leur culture d’origine. Ils génèrent, en fait, une culture nouvelle. Par conséquent, la plupart des Antillais qui sont connus internationalement vivent ailleurs, ils ont subi d’autres influences, et il serait dommage de ne pas tenir compte de cette créativité. »


En attendant le bonheur, écrivait Maryse Condé dans le titre d’un ouvrage précédent. Mais où se trouve-t-il, le bonheur, pour Marie-Noëlle ? Elle est née à la Désirade, une petite île dépendant de la Guadeloupe et comptant moins de deux mille habitants. Sa mère, Reynalda, ne manifeste guère de tendresse envers elle et l’abandonne même pour partir en métropole, à Paris, où elle a l’ambition de réussir sa vie. Pourtant, pendant dix ans, les premiers de sa vie, Marie-Noëlle connaît le bonheur, grâce à une autre femme qui l’élève avec amour, comme si elle était sa propre fille. L’amour, voilà peut-être bien le secret du bonheur, perdu dès le jour où Raynalda envoie un billet d’avion afin que Marie-Noëlle la rejoigne en France.
Alors commence une tout autre existence. Heureusement, il y a Ludovic, qui vit avec Reynalda et qui, lui, connaît la valeur de l’affection. Mais la très jeune fille grandit quand même très seule et ne doit qu’à l’une ou l’autre amie de partager des complicités nouvelles. Elle a, en elle, la nostalgie du temps heureux passé en Guadeloupe et partira un jour à la rencontre de ses souvenirs, croyant qu’elle est capable de devenir, grâce à cela, celle qu’elle croit être. Elle se trompe lourdement, comme on le lui fait bien comprendre : « Comme cela, elle était venue à la recherche de sa famille ? (Il riait.) A la recherche de son identité ? (Il riait plus fort.) L’identité, ce n’est pas un vêtement égaré que l’on retrouve et que l’on endosse avec plus ou moins de grâce. Elle pourrait faire ce qu’elle voulait, elle ne serait plus jamais une vraie Guadeloupéenne. »
Tout le problème de Marie-Noëlle est là : son appartenance à une communauté enracinée quelque part est remise en question ; elle ne peut même pas faire référence à une structure familiale « normale ». D’ailleurs, l’histoire de sa famille, les deux générations de femmes qui la précédèrent, n’est pas très claire, entachée qu’elle est de mensonges et de secrets.
Son cas n’est pas isolé. Au cours d’errances qui la conduisent d’Europe en Amérique, avec différents passages un peu partout, elle rencontrera bien d’autres personnes qui, comme elle, sont tombées quelque part sans très bien en connaître la raison. Qui, comme elle, sont issus de familles à l’histoire troublée par des ventres à crédit, c’est-à-dire qu’elles connaissent leur mère mais pas leur père. Et qui assument plus ou moins bien cet état de choses.
Ce destin de femme est donc une histoire personnelle mais aussi l’histoire d’un cas exemplaire à travers lequel tout un peuple se voit proposer un portrait collectif dans lequel il peut accepter, ou non, de se reconnaître.
Il y a dans ce roman, écrit dans une langue magnifique où les mots venus d’ailleurs (pour nous) se mêlent, avec naturel, au vocabulaire continental. Recevoir un livre de Maryse Condé comme un objet exotique serait donc une erreur qui ne rendrait pas justice à la démarche toute faite d’honnêteté que mène, depuis ses débuts en littérature, Maryse Condé.
Celle-ci n’avait jamais publié de recueil de nouvelles, mais elle en avait éparpillé depuis longtemps. Il fallait bien les rassembler un jour ou l’autre, et voilà qui est fait, sous le beau titre évocateur de Pays mêlés.
La plupart des histoires, ici, nous racontent en effet des tranches de vie révélatrices de ce que peuvent donner des rencontres inattendues, de celles qui étaient beaucoup moins fréquentes avant que notre planète rétrécisse sous l’effet des progrès effectués dans les moyens de transport. C’est une institutrice en poste dans la jeune République de T., sans doute quelque part en Afrique, et qui trouve là, outre l’affection des enfants et de leurs parents, une cause à sa mesure : sauver de la folie un certain Solo (sa mère à elle s’appelle Solitude, tout un programme !) que les habitants du village respectent à cause de sa singularité même. Elle le cache, le sort de son mutisme, le met dans son lit. Tout semble se passer merveilleusement bien, tandis que la population s’inquiète de la disparition de Solo. Le jour où l’institutrice sort en pleine lumière avec lui, fière de son œuvre (« Mais oui, c’est Solo, c’est lui ! Je l’ai guéri ! »), elle comprendra très vite qu’elle a imprudemment bravé l’organisation du monde dans lequel elle avait été acceptée, et dont dès lors elle sera exclue…
Peut-on espérer comprendre vraiment une autre culture, une autre civilisation ? Faut-il se contenter de prendre, dans ses propres origines et dans un contexte nouveau, des éléments disparates à partir desquels se construirait, de bric et de broc, une nouvelle identité ?
Comme dans son roman, Maryse Condé consacre la plupart des nouvelles à poser cette question, à avancer des bribes de réponse. Son expérience personnelle, dont elle nous parle par ailleurs, jointe à une lucidité sans faille font de ses livres des rochers semés au milieu d’une rivière apparemment infranchissable, et qui nous aident à traverser malgré tout.


Maryse Condé, l’auteur de Segou, a Le cœur à rire et à pleurer dans son nouveau livre où elle revient aux contes vrais de son enfance. Petite dernière d’une famille de huit enfants, elle a vécu dans un milieu où l’on comprenait mal que la peau noire puisse vous faire considérer comme moins français que les Français blancs. Chez elle, on ne parlait pas créole, sinon dans des moments de tension extrême comme l’accouchement difficile d’une parente.
La petite Maryse n’a bien entendu pas été, au début, conscience des différences de classes. Mais les scènes qu’elle rapporte ici sont les volets d’un apprentissage où il y a, en effet, à rire et à pleurer. Un des épisodes les plus significatifs relate les jeux auxquels elle se livrait avec une petite fille blanche de son âge. Anne-Marie dirige ces jeux et bourre Maryse de coups. Celle-ci met du temps à les refuser. Et, sur une nouvelle bourrade, Anne-Marie se justifie : « Je dois te donner des coups parce que tu es une négresse. » Une explication bien peu satisfaisante, on s’en doute, pour une enfant qui n’obtiendra pas de réponse plus convaincante aux questions posées à ses parents et qui conclura, à l’âge d’écrire ses souvenirs : « Puisque tant de vieilles haines, de vieilles peurs jamais liquidées demeurent ensevelies dans la terre de nos pays, je me demande si, Anne-Marie et moi, nous n’avions pas été, l’espace de nos prétendus jeux, les réincarnations miniatures d’une maîtresse et de son esclave souffre-douleur. »
La conscience sociale et politique naît de telles aventures, conduisant entre autres choses à la perception de ce qu’est l’aliénation vécue, inconsciemment cette fois, par des parents plus qu’intégrés à la société française, et fiers d’une réussite qui les coupe de leur monde originel. Maryse Condé, faut-il le rappeler, devra aller jusqu’à séjourner en Afrique pour y retrouver, sur la terre de ses ancêtres, une authenticité dont elle a nourri ses autres ouvrages – celui-ci n’allant pas jusqu’à cette époque.
En revanche, elle découvre dès un âge encore tendre les pouvoirs ambigus de l’écriture qui veut dire vrai. Deux textes dont elle était fière, l’un pour une rédaction scolaire sur le thème : « Décrivez votre meilleure amie », l’autre à l’occasion de l’anniversaire de sa mère, provoqueront à chaque fois une catastrophe, les sujets de ses premiers essais d’écrivain accueillant leurs portraits avec consternation. A dix ans, elle en retient la leçon : « Il ne faut pas dire la vérité. Jamais. Jamais. A ceux qu’on aime. Il faut les peindre sous les plus brillantes couleurs. Leur donner à s’admirer. Leur faire croire qu’ils sont ce qu’ils ne sont pas. »
Ainsi, en dix-sept chapitres qui la conduisent de la naissance à la vraie vie, Maryse Condé retrace les étapes d’une formation peu commune, où les privilèges se retournent contre celle qui les détient et où les blessures deviennent l’armature d’une solide carapace contre les mauvais côtés de la vie. Ecrit d’une plume alerte, trempée souvent dans l’encre créole, Le cœur à rire et à pleurer est un récit fort qui, aux lecteurs de Maryse Condé, fournira quelques clefs permettant de mieux la comprendre.


Maryse Condé se sent américaine, bien qu’elle ne soit pas née aux Etats-Unis. Rien d’étonnant pour elle : « On peut trouver son bonheur très loin de ses racines. L’ouverture est partout, et il est bon que le monde ne soit pas constitué d’entités fermées. »
Et la double origine de Babakar, le médecin d’En attendant la montée des eaux, est un symbole fort. Un pied en Afrique, l’autre dans les Antilles, Bambara par son père, Antillais par sa mère, est-il divisé ou rassemblé ? « C’est la vie, explique Maryse Condé, qui se charge de l’obliger à faire le lien entre les deux. » Autre symbole fort : le choix professionnel de Babakar, médecin spécialisé en obstétrique. « J’ai voulu qu’il soit placé au cœur de la souffrance humaine, mais du côté de la vie et de sa beauté. »
Il ne manque pas de souffrances autour de lui, même au-delà de son travail. Mais il veut trouver, sinon le bonheur, au moins une sorte de paix avec lui-même. Puisque l’Afrique ne semble plus un cadre favorable à cet épanouissement, il va voir du côté des îles d’où était venue sa mère. Une petite fille lui est donnée comme un cadeau, pour remplacer celle qui a disparu là-bas – encore se fait-il le cadeau à lui-même, emportant comme un voleur le bébé qui vient de naître, rattrapé ensuite par l’existence du père présumé dont il se fait un ami. Avec Anaïs, la petite qui grandit, tous deux s’installent à Haïti où on a besoin d’un médecin pour diriger un centre médical. Dans un pays où les moyens manquent, où la montée des eaux est plus souvent meurtrière que bénéfique, l’entreprise est rude. Babakar fait face, découvrant cependant qu’il n’est pas fait pour un rôle de gestionnaire et que la proximité des patients lui est nécessaire…
Depuis janvier dernier, il est paru beaucoup de livres évoquant le tremblement de terre qui a ravagé Haïti. En attendant la montée des eaux n’y échappe pas. Mais il n’a pas été le déclencheur du roman : « Aucun événement particulier n’est à l’origine de ce livre. Ce sont des expériences accumulées, le désir de dire des choses un peu différentes de celles qu’on entend toujours… Ensuite, l’histoire prend forme progressivement, au fur et à mesure de l’écriture, sans canevas préalable. Et puis le tremblement de terre est arrivé pendant que j’écrivais, et j’ai dû changer la fin… »
Cette fin aurait pu être imaginée sans que les faits la provoquent. Elle s’inscrit en droite ligne dans ce qui rend Babakar si attachant. Il transforme sa faiblesse en force de caractère, il ne laisse pas tomber les bras et devient un de ces héros anonymes qu’on rencontre parfois dans la vie – mais plus sûrement dans les romans de Maryse Condé.


Parmi les personnes que Maryse Condé a rencontrées, et à commencer par sa mère, beaucoup n’ont jamais compris pourquoi elle s’intéressait autant à la cuisine, activité considérée comme très inférieure à la littérature qui a fait d’elle une écrivaine célébrée dans le monde entier. Elle est d’ailleurs finaliste du Man Booker International Prize qui sera attribué le 19 mai.
Pourtant, dès son enfance en Guadeloupe, la future auteure de Segou a pris plaisir à mêler les saveurs sans toujours se soucier de respecter les traditions. Et, partout où elle a voyagé, elle est allée à la découverte des cuisines locales, à ses yeux aussi révélatrices de la culture d’un peuple que des productions plus « nobles ». Elle a parfois été déçue : son séjour en Inde est un enfer où les plats lui conviennent aussi peu que ce qu’elle voit. Quitte à retrouver des sensations agréables, dans un contexte plus apaisé, avec les mêmes recettes… Preuve s’il en était besoin que les repas ne sont pas étrangers à tout ce qui les entoure et qu’ils relèvent de l’esprit autant que du corps.
Mets et merveilles n’est pas un manuel de cuisine : en la matière, Maryse Condé préfère l’interprétation et l’invention à la stricte observance des règles écrites. La liberté et la fantaisie sont des lignes de conduite qui lui conviennent mieux. Elles s’accordent parfaitement avec son parcours littéraire et intellectuel, si bien que ce livre, au lieu d’être une vague annexe de son œuvre, s’y inscrit avec force et en fournit même quelques clés. Au goût, par exemple, de flan koko, auquel elle aime ajouter un peu de vieux rhum au mépris des habitudes les mieux partagées.


Le titre du nouveau roman de Maryse Condé évoque un feuilleton : Le fabuleux et triste destin d’Ivan et d’Ivana. On ne sera pas déçu. Il y a des hauts et des bas, des élans et des temps de repos, ceux-ci moins nombreux, et le récit emporte jusqu’à une fin où la narratrice, qui de temps en temps rappelle sa présence, s’exprime sur un ton qu’elle aurait voulu éviter : « Nous voilà obligés de nous vautrer dans le pathos alors que nous l’aimons si peu. » Formule ambigüe, puisque l’émotion régnait dans toutes les parties d’un livre qui parcourt trois régions du monde.
La première est les Antilles, la Guadeloupe où sont nés les jumeaux Ivan et Ivana. Leur mère, Simone, séduite par un musicien malien de passage dans son île, est devenue, comme tant d’autres femmes autour d’elle, fille-mère. « Pourquoi certaines terres sont-elles plus fertiles que les autres en filles-mères ? Les femmes y sont-elles plus jolies et plus aguichantes ? Les hommes y ont-ils le sang plus chaud ? Au contraire. Ce sont des endroits de grande détresse. L’acte sexuel est l’unique bienfait. Il donne aux hommes le sentiment d’accomplir une prouesse et aux femmes l’illusion d’être aimées. »
Lansana Diarra, avec qui le contact n’est pas complètement rompu, finit, dix-sept ans après la naissance des enfants, par envoyer des billets pour qu’ils le rejoignent au Mali après un long voyage. La compagnie low cost sur laquelle il a pu acheter les billets offre généreusement, au passage, trois heures d’escale à Paris, une journée à Marseille et une journée à Oran avant d’atteindre Bamako. Là, Ivan et Ivana devront travailler, car les ressources de Lansana sont limitées.
Enfin, après une fuite rocambolesque provoquée par ce qu’est devenu Ivan, le roman se termine en France, dans la banlieue parisienne, sur le ton d’une tragédie.
La tragédie était annoncée, d’une certaine manière, depuis le début. Même si elle n’est pas exactement celle qui se dessinait. Ivan et Ivana sont trop complices, trop amoureux l’un de l’autre même, et l’inceste leur tend les bras. Leur relation fusionnelle les habite, ils ont un besoin moral et physique de vivre ensemble. Et toute séparation est cruelle.
Mais, de la cruauté sentimentale, Ivan est passé, au Mali, vers une forme de violence beaucoup plus concrète. A force de se poser des questions sur ce qu’il est, il cherche les réponses au mauvais endroit et Ivana, la première, utilisera l’expression par laquelle elle définit le changement intervenu en lui : « Tu te radicalises. »
Le mitan du roman n’est pas encore atteint, et il emprunte dès lors une trajectoire sinistre. Maryse Condé ne fera pas l’économie du pire.
Elle ne contente cependant pas d’écrire un livre retraçant une nouvelle dérive djihadiste : elle saisit à bras le corps deux personnages d’exception, marqués par le destin dès la naissance, elle leur donne chair et âme, elle les entraîne dans une course folle en leur offrant quelques occasions de s’apaiser. Mais les héros ne les saisissent pas et qu’y peut-elle, la romancière, s’ils sont ainsi ?

mercredi 8 août 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 12. L'année des Editions Robert Laffont?

On se souvient d'un temps où Robert Laffont lui-même, avec quelques autres éditeurs qui l'avaient suivi dans son coup de gueule, pestait contre un système des prix littéraires français dont les livres qu'il sortait pourtant régulièrement à la rentrée étaient presque systématiquement écartés. S'il était encore parmi nous, il pourrait remettre ça. Car il y a cinquante ans cette année que Bernard Clavel recevait l'unique Goncourt de la maison pour Les fruits de l'hiver.
Est-ce l'effet de cet anniversaire? Une marque d'intérêt pour les romans de la rentrée publiés à l'enseigne de Robert Laffont vient de surgir sous la plume d'un juré du plus célèbre (encore et malgré tout, oui) prix littéraire de l'automne. Dans sa présentation de ce qui nous attend (dès la semaine prochaine, déjà!), La rentrée de Pierre Assouline, il cite quatre ouvrages à paraître en août chez Laffont - un peu plus de la moitié de sa production française. Ceux de Gwenaële Robert, Christine Barthe, Jérôme Attal et Yasmine Ghata. Il est vrai que la rentrée des Editions Finitude est citée à 100% (pour l'unique parution du mois d'août, le roman de Laurent Seyer). Que d'autres maisons sont citées: Fayard (Aurélie Filippetti, Grace Ly, Jean-Marc Parisis, Bruce Bégout), Grasset (Michela Marzano, Pierre Guyotat, Jean-Yves Jouannais), Actes Sud (Thierry Froger, Jérôme Ferrari, Nancy Huston), Plon (Alexandre Najjar), Gallimard (Christian Bobin), Julliard (Yasmina Khadra), Rivages (Jérémy Fel).
Je n'ai pas calculé la proportion de livres cités pour chaque maison. Mais la surreprésentation de Laffont m'a frappé par son caractère très inhabituel.
Faut-il y voir le signe de quelque chose qui se traduirait bientôt dans les sélections et les proclamations de lauréat(e)s? Il faudrait être bien imprudent pour en jurer. Mais disons que cela frémit, et il serait tout aussi imprudent de ne pas en prendre note. C'est fait.
Avant de vous laisser pour aujourd'hui (sauf actualité brûlante et peu probable), il faut signaler aussi, ce n'est pas tout à fait insignifiant, que l'article de Pierre Assouline nous arrive par la bande, d'un pays francophone qui n'est pas la France, d'une capitale qui n'est pas Paris. Il est paru dans L'Orient littéraire, le supplément mensuel de L'Orient-Le Jour, publié à Beyrouth. L'occasion rêvée, pour Pierre Assouline, de rompre une lance contre les frontières de l'esprit qui séparent encore trop souvent les littératures française et francophones:
Et puis quoi ! Il serait temps de cesser de parler de « rentrée littéraire française », si étroitement parisienne dans son esprit, pour parler une fois pour toutes de « rentrée littéraire de langue française ». Ce qui a la vertu d’élargir le champ aux auteurs suisses, belges, québécois, maghrébins, africains, libanais… Les Anglais ont depuis longtemps agi ainsi en encourageant la publication en anglais d’une littérature du Commonwealth, égale à la leur dans la course aux prix. Il ne suffit pas de répéter que la langue dans laquelle il est écrit est la vraie patrie d’un écrivain quel que soit son passeport. Encore faut-il traduire cette noble pensée en actes. Ce sera le cas lorsque les organisateurs de salons du livre cesseront de faire débattre entre eux des écrivains dits francophones. Voudrait-on les ghettoïser que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Lorsqu’il en sera autrement, et qu’on aura abattu les murs et les frontières, la moindre des choses puisque le roman est par excellence le lieu de la liberté de l’esprit, alors seulement on pourra célébrer comme il se doit l’incontestable apport de lexiques et d’imaginaires venus d’ailleurs, de très loin parfois, pour irriguer souterrainement et enrichir irrésistiblement la littérature dite française. On en perçoit les effets depuis des années déjà. Pas une rentrée qui n’y échappe.

samedi 30 juin 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 1. Les premiers romans

Premiers romans, 94 sur 381 romans français à la rentrée littéraire - le compte est fait par Livres Hebdo, l'indicateur le plus complet de tous les guides autorisés ou non, et ce doit être une sorte de record dans son genre. Un quart de primo-romanciers et primo-romancières, réjouissez-vous, et moi avec vous, des découvertes à venir. La ligne officielle de départ est placée, sur le calendrier, le 16 août, date à laquelle les ouvrages commenceront à envahir les tables de votre libraire préféré. La date officieuse d'arrivée est fixée au 7 novembre, jour de Goncourt (et de Renaudot). Une chance sur quatre pour un premier roman? Bien présomptueux celui qui l'affirmerait.
Mais il est certain que le Prix Stanislas ira à un premier roman, puisque c'est le principe de cette récompense liée à la place du même nom, à Nancy, et au Livre sur la Place, festival littéraire qui s'y tient. Il sera remis dans ce cadre, le 8 septembre - mais le jury aura pris sa décision un peu avant, le 28 août. Premier prix à donner sa première sélection de premiers romans, ça se tient, le Stanislas fera son choix entre les dix titres que voici, parus chez autant d'éditeurs (l'illustration a été choisie, arbitrairement, en fonction de l'ordre alphabétique des auteurs et auteures concernées - accord de proximité autant que de majorité puisque six romancières se retrouvent en compagnie de trois romanciers).
Les mauvaises langues (il m'arrive de l'être) auront remarqué et ne manqueront pas de faire savoir que le rédacteur en chef de Lire, Baptiste Liger, ne semble pas peser lourd dans le jury présidé par Leïla Slimani: dans l'éditorial du numéro de juillet-août qui présente un choix d'extraits de livres à paraître lors de la rentrée (on y reviendra), il parle d'un "premier roman majeur", celui d'Anton Beraber (La Grande Idée, Gallimard) - mais n'a pas convaincu autour de lui puisqu'il n'a pas réussi à le faire entrer dans la sélection du Prix Stanislas.

samedi 24 juin 2017

Les traducteurs meurent aussi (Régis Boyer)

Huit jours après sa mort, Régis Boyer a droit à une "brève" dans les pages livres de Libération. Voilà ce qu'on appelle une sortie discrète, à 84 ans. Régis Boyer a pourtant beaucoup écrit, essentiellement sur la littérature scandinave, et il a surtout beaucoup traduit, en particulier de la littérature islandaise. Gageons que, sans lui, la génération des auteurs de polars venus de cette petite île où il doit y avoir le plus fort pourcentage mondial d'écrivains par rapport à la population serait bien moins connue des lecteurs francophones. Et même en dehors des auteurs de polars, d'ailleurs.
Il n'y a guère plus discret qu'un traducteur - ou une traductrice. Bien qu'ils soient les indispensables passeurs sans qui nous ne lirions qu'une étroite tranche de ce qui s'écrit dans le monde. On les oublie souvent - moi-même, cela m'arrive, je dois, le rouge au front, le reconnaître. Carine Chichereau me l'avait fait remarquer l'autre jour, et elle avait raison. Claro aura, c'est exceptionnel, son nom de traducteur sur la couverture de l'épais (et très attendu) Jérusalem, d'Alan Moore, à paraître fin août chez Inculte. Il n'empêche qu'on n'en parle jamais assez. Dommage que ce soit à l'occasion de son décès, mais voici malgré tout un petit hommage à Régis Boyer, à propos de qui je retrouve quand même deux textes que j'ai signés, un paragraphe dans un entretien avec Jean-Claude Polet qui avait dirigé le volumineux Patrimoine littéraire européen, et tout un article sur l'écrivain norbégien Knut Hamsun, où j'avais fait la part belle au traducteur. Il s'appelait Régis Boyer.

Grégoire Polet répondait, en situant Régis Boyer dans la filiation de Dumézil, à une question que je lui posais sur l'importance de personnalités fortes dans les grands mouvements de traduction, notamment pour les langues relativement peu pratiquées internationalement:
Régis Boyer est un élève de Dumézil et Dumézil est le grand absent de cette anthologie - il lui a donné sa bénédiction avant de mourir -, mais c'est aussi un des grands modèles, un des grands initiateurs. Dumézil a mis un de ses élèves dans chacun des continents de la littérature européenne, il a mis Boyer ici, il a mis Guyonvarc'h du côté de la littérature irlandaise et c'est grâce à des Boyer, des Guyonvarc'h, que l'on voit arriver en masse maintenant des documents qui sont scientifiquement corrects et qui sont traduits avec aisance, de telle manière que le public puisse vraiment y avoir accès.

Quant à Knut Hamsun, voici l'intégralité du papier publié dans Le Soir en 1990 à l'occasion de la publication en français de son dernier roman, Le cercle s'est refermé.

Knut Hamsun était un sauvage. Ce Norvégien, qui obtint le prix Nobel de littérature en 1920, fut un être asocial, haïssant ses contemporains, jusqu'au jour où il trouva, crut-il, la lumière dans le nazisme. Ses tristes errements avec cette idéologie ne colorent cependant pas son oeuvre romanesque. Celle-ci s'était achevée en effet en 1936 avec un livre au titre significatif, Le cercle s'est refermé, enfin publié en français cette année.
Il achevait d'y développer sa vision de l'homme, avec un personnage complètement détaché de la société, Abel Brodersen, lui aussi un sauvage qui, à bien des égards, ressemble à son créateur. Il a voyagé jusqu'aux États-Unis, il a connu la pire des misères, il n'a jamais concrétisé les espoirs que son père avait placés en lui. En outre, Brodersen n'est pas écrivain, et il n'a donc d'autre façon de s'en tirer qu'en niant sa misère par le mépris. Il se moque de l'argent qu'il a donné aux femmes qu'il aimait, et même si sa bourse est le plus souvent plate, même s'il doit parfois vivre de rapines, terré dans une misérable cabane, il reste extérieur à ce qui lui arrive.
Pour nous faire connaître ce roman fort, au ton inhabituel, le traducteur, Régis Boyer, s'est attelé à une espèce d'apostolat dont Knut Hamsun n'a d'ailleurs pas été le seul à bénéficier. Car en plus des douze livres de celui-ci qu'a traduits Régis Boyer, il a aussi contribué pour une large part à notre connaissance de l'ensemble des littératures nordiques. On ne rend pas assez souvent hommage aux traducteurs. Il est vrai qu'ils ne sont pas tous de la qualité de celui-ci et qu'ils sont moins nombreux encore à brasser avec tant d'énergie des domaines linguistiques encore mal balisés pour les lecteurs de langue française. Régis Boyer a traduit aussi bien le Norvégien Tarjei Vesaas que la Danoise Karen Blixen, l'Islandais contemporain Halldor Laxness que les grands classiques des Sagas islandaises, un volume de la Bibliothèque de la Pléiade. Il a publié d'innombrables ouvrages consacrés à ces littératures qu'il aime, parmi lesquels Les Sagas islandaises (Payot), paru il y a douze ans et devenu un véritable classique, et, tout récemment, La Poésie scaldique, première étude en français sur l'art poétique des Vikings. Non content d'abattre à lui seul un travail considérable, il a aussi amené quelques-uns de ses élèves à la traduction de ce groupe de langues nordiques qu'il habite comme si elles étaient siennes. Il est donc, en grande partie, à l'origine de ce mouvement relativement récent grâce auquel de nombreux écrivains à la voix originale sont maintenant présents en grand nombre dans l'édition française. Un prix Femina pour Torgny Lindgren, un prix Point de mire pour Birgitta Trotzig peuvent être considérés comme les signes avant-coureurs d'une véritable vague qui, si elle vient du froid, élève cependant la température de la littérature dans son ensemble.
Ces écrivains, Régis Boyer les aime dans leur pureté, dans leur isolement, pas trop contaminés par les courants formalistes qui ont largement influencé notamment le roman français. De ce point de vue, Knut Hamsun est parfait. Cet irréductible occupe une place unique dans la fiction européenne. Et nul mieux que son traducteur, lecteur privilégié, ne peut dire en quoi son apport est essentiel.
Il y a en lui une voix originale, et il a des choses à dire que les autres n'ont pas dites. Sa façon de s'exprimer ne coïncide avec celle d'absolument personne d'autre, où que ce soit en Occident. Il a peut-être aussi des arrière-pensées politiques, politiques au sens vraiment large du mot.
La politique, parlons-en puisque dans la vie de Knut Hamsun, elle est la part d'ombre qu'il est impossible d'ignorer, même s'il est légitime, pour qui aime cet écrivain, de rêver à ce qu'il eût été sans ce lamentable épisode, survenu alors que sa carrière littéraire était terminée, rappelons-le.
C'est une autre affaire, qui n'a plus rien à voir avec son univers de créateur romanesque. Encore que les idées qu'il va développer sous le nazisme soient déjà latentes dans des romans comme celui-ci ou dans d'autres qui ont précédé comme, par exemple, L'Éveil de la glèbe. Mais s'il avait continué à écrire, je crois qu'il se serait répété. Je ne veux pas dire méchamment qu'il n'avait plus rien à dire, mais il avait dit au mieux ce qu'il avait à dire. Il a décrit tout son cercle. On peut penser qu'il a essayé, dans son personnage d'Abel de rassembler plusieurs aspects de différents personnages de ses autres romans. Abel est un personnage synthétique, en prenant l'adjectif dans le bon sens.
Autrement dit, pour son traducteur, Knut Hamsun n'existe plus guère après 1936, malgré la publication, en 1949, de Sur les sentiers où l'herbe repousse, cette espèce de faux journal qu'il a écrit à 92 ans, comme le décrit Régis Boyer.
La boucle enfin bouclée pour le public fracophone, il est possible maintenant d'accomplir un parcours complet dans l'oeuvre de Knut Hamsun. Une oeuvre abondante, dans laquelle il faut bien choisir si l'on désire se faire rapidement une idée de l'ensemble.
Il faut commencer par lire La Faim, son premier roman. Si cela vous plaît, vous pouvez continuer avec Pan et Mystères, qui sont de la même veine. Dans une deuxième étape, vous lisez les romans de critique sociale, comme Enfants de leur temps, La Ville de Segelfoss ou Femmes à la fontaine. Ensuite, vous lisez - parce que ç'est absolument indispensable - celui qui lui a valu le prix Nobel, L'Éveil de la glèbe. Et pour conclure, pour parfaire la synthèse, vous lisez Le cercle s'est refermé.
Il est presque étonnant qu'une grande traversée comme celle que propose Régis Boyer dans l'oeuvre de Knut Hamsun puisse fasciner autant qu'elle le fait, parce que jamais l'écrivain ne s'est inquiété de son public.
Je vais lâcher un mot qui me gêne mais... c'était le type de l'être humain inspiré. Il avait quelque chose à dire, pensait-il, il l'a dit. Ça vous plaît, ça ne vous plaît pas, il s'en moquait complètement. Il avait à créer ses personnages, à constituer son univers, il avait à essayer de faire passer son message, pour jargonner «modernement». Mais, pour le reste, il se moquait absolument de ce que vous et moi pouvions penser. Ça ne l'intéressait pas du tout. C'était d'ailleurs sa force. Il y a très peu d'écrivains au 20e siècle qui aient cette stature-là, qui soient aussi peu conscients de leur public potentiel.
Outre la force des livres de Knut Hamsun, ce qui séduit chez lui, c'est qu'il soit parvenu au terme de son entreprise romanesque, chose extrêmement rare puisque la plupart des auteurs abandonnent généralement, interrompus par la mort, leur oeuvre en cours de route...
Avec Knut Hamsun, on commet sans arrêt des erreurs de chronologie. Il avait 77 ans quand il a écrit Le cercle s'est refermé. Il ignorait absolument qu'il en avait encore pour quinze ou seize ans à vivre!
Curieusement, cet homme qui aujourd'hui semble avoir tant de choses à nous dire n'émouvait pas particulièrement ses compatriotes de son vivant. C'était peut-être seulement de leur part une manière de lui renvoyer son mépris.
C'était un grand écrivain, il avait été consacré par le prix Nobel, il avait une audience internationale. Alors, le Norvégien moyen s'inclinait devant la reconnaissance internationale. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'était pas suivi.
Peu lui importait, et peu nous importe. Ce qui reste quand Le Cercle s'est refermé, c'est l'absolue déréliction d'un homme, Abel Brodersen, peut-être Knut Hamsun lui-même dans une autre époque de sa vie, qui abandonne ses semblables à leurs chimères et qui part à la poursuite de son insaisissable destin.
Retiré dans sa ferme de Norholm dont il avait fait un établissement modèle, Knut Hamsun aurait pu lui aussi rester à l'abri des rumeurs du monde et résister aux sirènes du nazisme. Il n'en a pas jugé ainsi. On peut, bien entendu, le lui reprocher. Mais on n'a pas le droit de juger ses livres sous l'éclairage de ce dérapage final.
En 1926, André Gide écrivait de La Faim: «Ah! combien toute notre littérature paraît, auprès d'un tel livre, raisonnable. Quels gouffres nous environnent de toutes parts, dont nous commençons seulement à entrevoir les profondeurs!» Ces gouffres, Knut Hamsun et d'autres écrivains nordiques nous invitent à en mesurer la dimension. Nous aurions bien tort de décliner leur invitation.

P.-S. J'aurais pu, le mois dernier, vous parler de Bernard Hœpffner, un autre grand traducteur. Claro lui a rendu hommage dans son blog.

mercredi 28 décembre 2016

Michel Déon, disparu à 97 ans

La période est décidément faste pour les nécrologues. On s'en désole, bien sûr, et de compter quelques écrivains dans l'embouteillage de cortèges funèbres qui traverse le monde artistique ces dernières semaines. Michel Déon, né en 1919, écrivain depuis 1944, a produit le genre d'oeuvre qu'on n'embrasse pas en 2000 signes (c'est pourtant ce que je viens de faire, les pages papier d'un quotidien n'étant pas extensibles à l'infini - mais je suis certain qu'ils vont y arriver au Figaro, on vérifiera cela demain matin.
J'ai le vague souvenir d'une agréable rencontre avec Michel Déon, à une époque où les articles n'étaient cependant pas archivés électroniquement. Et aussi d'avoir, avant 1995, écrit d'autres choses sur lui - en particulier à propos d'Un taxi mauve lors d'un voyage en Irlande. Tout cela est perdu, ou au moins ne m'est plus accessible. Ce n'est peut-être pas si grave, après tout. Il reste ceci, que je vous confie. Ne les égarez pas.



Même ceux qui le connaissent peu savent combien la Grèce lui est familière, et qu’il est installé en Irlande. On sait moins, sans doute, qu’il a beaucoup voyagé – ou plutôt, comme il le précise lui-même : « je crois m’être beaucoup promené en flâneur sur cette terre et dans les livres d’écrivains que j’aimais. »
Un ouvrage qu’il intitule Je me suis beaucoup promené… rassemble des textes jusqu’à présent éparpillés dans différents lieux de publication, comme des revues, ou même oubliés dans un tiroir. Certains remontent aux années cinquante, d’autres sont beaucoup plus frais. Tous ont en commun de nous faire voyager en sa compagnie, ou en compagnie de ces écrivains qu’il aime. Tant il est vrai qu’il vaut parfois mieux rêver sur des textes anciens que de se trouver embarqué dans un tourisme de masse auquel les lieux ne peuvent de toute manière plus offrir des décors aujourd’hui détruits. Le mot « voyage » ne recouvre plus l’idée d’un beau privilège et s’avère de plus en plus décourageant, se lamente Michel Déon. Se déplacer en avion ressemble surtout à une corvée : « Ce qui était encore un plaisir il y a vingt ou trente ans est devenu une torture raffinée, aussi raffinée que le parcours d’une autoroute un dimanche soir de retour à Paris. »
Ah ! Parlez-nous d’un temps où, sur la brève durée d’un parcours aérien entre Dresde et Francfort, on pouvait faire la rencontre magique d’une blonde toujours en retard, toujours remarquée. Ou racontez-nous encore les pérégrinations d’Ulysse, voire Flaubert en Égypte, ou Chateaubriand en Grèce… Si cela ne suffit pas, passons quelques nuits affolantes en Espagne, parcourons quelques centaines de kilomètres en automobile (on n’ose pas dire : « en voiture »), rêvons sur les hasards qui font se recouper les chemins…
C’est tout cela qu’offre généreusement Michel Déon, poussant vers le Portugal, traversant l’Italie, se posant quand même plus longuement en Grèce et en Irlande – il ne songe pas à renier ses amours, et s’explique même sur son choix irlandais : « Et maintenant, si vous me demandez ce que je suis allé faire en Irlande, je vous répondrai que je n’en sais rien au juste, et que, de toute façon, il faut bien vivre quelque part. Au fond, il s’agissait peut-être d’une envie, mûrie depuis longtemps, un obscur besoin de pluie, de vent, de prairies vertes, l’attrait que peuvent exercer une terre mouillée, de vastes paysages, la présence de l’Océan et le bruit sourd, continu de la houle se brisant sur les falaises de Moher. L’Europe s’achève ici, plus loin c’est l’aventure. »

Le flâneur de Londres (1996)


Des écrivains français qui, aujourd’hui, ont une certaine importance dans le paysage littéraire, Michel Déon est sans doute un de ceux qui connaissent le mieux Londres, succédant ainsi à Paul Morand. On pourrait peut-être mettre en compétition avec lui un Pierre-Jean Rémy, ou d’autres auteurs moins populaires, mais certainement pas un Patrick Modiano bien qu’il entraîne lui aussi ses lecteurs à Londres dans son nouveau roman, Du plus loin que l’oubli. Michel Déon a passé beaucoup de temps à Londres, entre deux séjours en Grèce ou en Irlande – où il est installé depuis longtemps.
Le flâneur de Londres, qu’il vient de publier, est une agréable balade dans des rues colorées où le changement se marque par-dessus la permanence, comme si la capitale britannique résistait à toutes les invasions, à toutes les révolutions culturelles, gardant les traces de celles-ci sans se modifier en profondeur.
Michel Déon contredit souvent la question/réponse qu’il a placée dans les premières pages de son livre : « Londres est-il encore dans Londres ? Oui pour certains, non pour d’autres qui, comme moi, gardent le souvenir d’une ville enfermée dans ses traditions, jalouse de sa personnalité. » Et on pourrait, pour résumer cette flânerie, lui donner un titre de chapitre à la Jules Verne : Où il apparaît que tout en subissant les assauts du temps, Londres résiste comme une vieille dame respectable.
Mais Michel Déon, tout en reconnaissant implicitement, dans le même temps qu’il la nie, la continuité dans le changement, grogne contre tout ce qu’il ne reconnaît plus. Il n’est pas l’homme des bouleversements – on le savait –, bien qu’il accueille avec sympathie le cosmopolitisme effréné d’une ville capable de tout digérer – tout et son contraire. Des populations venues des horizons les plus lointains et les plus divers trouvent ainsi place dans un cadre qui paraît apte à accueillir les excentricités les plus folles en leur rendant un statut simplement banal.
La promenade de Michel Déon n’est pas seulement géographique. Certes, il arpente les rues de Londres, il pousse les portes des clubs les plus sélects, il vérifie la vétusté des chambres de certains grands hôtels, il fait son shopping dans les boutiques les plus réputées. Mais il découpe aussi, dans les endroits qu’il traverse, les couches successives que l’Histoire a déposées, comme des strates dont la structure reproduit fidèlement les convulsions des siècles passés. C’est à travers elles qu’il lit et retrouve la signification d’événements dont les conséquences marquent encore le présent – pour son plus grand bonheur, et pour notre édification.
Il est plus sombre quand il se projette dans l’avenir, quand il envisage l’évolution future du Londres qu’il aime : « La seule inquiétude – elle est de taille – vient de ce que cette ville, à juste titre si orgueilleuse de son passé, semble mal lutter contre le malaise économique et social, contre la clochardisation des chômeurs. Le spectacle qui déchire le voyageur à Calcutta ou au Caire, les mendiants, les hommes hâves et en guenilles, est maintenant monnaie courante à Londres, à cela près que le climat incite ces malheureux à se protéger dans des emballages en carton. Deux mondes coexistent : l’un n’ayant rien perdu de sa superbe ; l’autre au bord du désespoir. »
Est-ce le dépit qui, chez lui, provoque la distraction ? Il date du 1er novembre la floraison des affiches qui lancent : « Le beaujolais nouveau est arrivé ! » Et, parlant de la disparition des domestiques, il fait référence au film Les vestiges du jour en oubliant de préciser qu’il était tiré d’un admirable roman de Kazuo Ishiguro. S’il y avait pensé, cela lui aurait permis de mesurer aussi combien le cosmopolitisme, dans la foulée d’un empire britannique décomposé, avait investi la littérature, avec des effets aussi surprenants que réconfortants.



Au moment où Michel Déon publie son nouveau roman (La cour des grands, chez Gallimard), on a le plaisir de retrouver au format de poche deux autres fictions antérieures. C’est en effet toujours avec le même bonheur que ce narrateur brillant propose ses inventions où un brin de folie secoue l’apparent carcan d’une langue très classique.
Un déjeuner de soleil (1981) joue avec une fiction qui nourrit la fiction, avec un personnage d’écrivain – Stanislas Beren – qui est loin d’être une créature purement intellectuelle mais dont la personnalité et la vie sont ancrées dans un réel et un imaginaire savamment confondus. Michel Déon maîtrise l’illusion, et nous fait croire à tout.
Le jeune homme vert (1975) est peut-être mieux connu parce qu’il appartient à la grande période de succès de Michel Déon – il paraissait après Les poneys sauvages et Un taxi mauve. C’est un roman picaresque inspiré par la manière de faire de John Fielding, romancier anglais du XVIIIe siècle. Il plonge un jeune homme dans une grande aventure européenne de 1919 à la veille de la Seconde Guerre mondiale.



Les élans du cœur, Michel Déon connaît. Et en particulier ceux qui font naître l’émoi pour la première fois chez un jeune homme à qui la vie paraît tout promettre. L’âge de l’écrivain ne fait rien à l’affaire : La cour des grands est un roman sur ce registre. Encore, mais on ne le regrette pas un instant. D’autant que, quand même, l’auteur a assez vécu pour avoir les moyens de mettre ses histoires d’amour (celles qu’il invente, au moins) en perspective, dans un regard porté, des années après, sur ce qui est arrivé. « De cette chose impalpable, peut-être inexistante qu’est le passé, que gardons-nous ? A peine quelques mots dont nous ne savons plus s’ils ont été réellement prononcés ou si c’est nous qui les inventons dans le naïf désir de nous justifier, de croire que nous avons vraiment existé tel jour, telle heure cruciale dont le souvenir nous poursuit. »
Revenons en arrière, au début chronologique d’une histoire qui commence comme un rêve. En automne 1955, le jeune Arthur embarque à Cherbourg sur le Queen Mary pour poursuivre des études de droit des affaires aux Etats-Unis. Par la grâce d’un homme qui s’est penché sur son cas – par quel hasard ? –, il a obtenu une bourse qui lui autorise cette aventure. Mais l’aventure commence sur le paquebot, dans un no man’s land qui dure six jours. Les personnages principaux sont rassemblés là et se rencontrent pour la première fois : Arthur Morgan, donc, vingt-deux ans ; un trio étrange de jeunes gens composé de Getulio et de sa sœur Augusta, Brésiliens, et d’Elizabeth, Américaine née dans une famille d’émigrés irlandais ; Concannon, professeur dans l’université où Arthur suivra ses cours, brillant mais alcoolique ; et Allan Dwight Porter, conseiller spécial du président Eisenhower, le bienfaiteur à qui Arthur doit sa bourse.
Augusta et Elizabeth sont séduisantes, Arthur tombe sous leur charme sans effort, mais aussi sans être capable de faire un choix entre les deux. Elles semblent jouer devant lui une parade amoureuse qui ne les engage à rien, tandis que le jeune homme, pour sa part, se trouve pris dans un engrenage plus dangereux. Si détaché qu’il veuille être, il y laisse des morceaux de lui-même, son cœur ne résistant pas complètement aux propositions non dites qui lui sont faites.
Il ne s’agit donc pas seulement, pour Arthur, de quitter provisoirement un pays le temps d’en découvrir un autre. Il s’agit aussi de passer à l’âge adulte dans sa vie sentimentale, même si ce n’est pas facile. Et il s’agira, un peu plus tard, d’entrer dans la vie professionnelle par le biais d’un stage, toujours grâce à Allan Dwight Porter qui porte au jeune homme une confiance reposant sur une intuition. Celle-ci ne l’a pas trompé : Arthur se montrera digne des espoirs placés en lui.
Mais ses aventures le troublent sans cesse, partagé qu’il est entre Elizabeth et Augusta. Elles se donnent et se refusent, se font complices et concurrentes, changeant d’attitude à son égard en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.
Tout cela, à la fin des années cinquante, se déroule dans un monde où tout semble permis, les pires outrances comme les projets les plus fous. Getulio, en particulier, incarne avec son tempérament de joueur et de flambeur une certaine idée de l’Amérique à laquelle Arthur devra bien, d’une manière ou d’une autre, s’habituer. Un soupçon de cynisme cohabite donc avec, malgré tout, de la fraîcheur d’âme. Et que l’un n’empêche pas l’autre ne devrait pas nous surprendre puisque Michel Déon est de ceux qui ouvrent, dans les personnalités, des abîmes effrayants.
D’abîme, il en est encore question lorsque, tout à la fin du roman, Elizabeth cite à Arthur cette phrase de Stendhal : « L’amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d’aller la cueillir sur les bords d’un précipice. »
La cour des grands – investie par Arthur presque malgré lui – n’est pas le meilleur roman de Michel Déon. Il n’empêche : bien d’autres écrivains pourraient se contenter d’avoir donné, avec une telle sûreté de trait, de pareils moments de romanesque pur.

Madame Rose (réédition 2000)


Madame Rose est une vieille dame indigne du meilleur cru. Elle a tout vécu, connu le grand monde, joyeusement éparpillé sa vie avant de se retrouver, malade et handicapée, à raconter ses souvenirs au jeune cousin Gaston. Des souvenirs dont elle possède plusieurs versions, et que peut-être elle invente au fur et à mesure, au moins en partie. Entre son serviteur indien, son chauffeur voyou et son affriolante dame de compagnie canadienne, Madame Rose donne des coups de pied moraux  - au physique, elle n’en est plus capable – dans les convenances. Et Michel Déon s’amuse, comme il nous amuse, à égrener ces hauts faits d’une vie amoureuse très pleine.
En contrepoint, Gaston se cherche, croit trouver une femme, mais elles sont trois et son père, ministre, connaît très bien l’une d’elles. Un siècle de dévergondage, sur quoi est-ce que cela débouche ? Sur un roman comme celui-ci…

La chambre de ton père (réédition 2005)

La mémoire des lieux est à la fois puissante et pleine de trous. Edouard garde l’étonnant souvenir d’un appartement que la famille a quitté quand il avait… un an ! Et d’autres images constituent le puzzle incomplet d’une enfance déroulée à petite vitesse. S’y ajoutent des personnages hauts en couleurs, parmi lesquels les parents ne sont pas les moins spectaculaires. Une éducation s’écrit ainsi, constituée de règles et de transgressions, de secrets partagés, de rêves inaboutis. On exagérerait en disant que Michel Déon est ici à son meilleur. Son écriture possède néanmoins, comme toujours, un charme fou qui agit avec efficacité. Et fait traverser ces pages comme si on retrouvait dans le personnage un vieil ami longtemps perdu de vue.

Cavalier, passe ton chemin (réédition 2007)

L’Irlande de Michel Déon est pleine de fantômes. Des fantômes très vivants. Leur stature est celle de personnages romanesques, sur une terre propice à la confusion entre la réalité et la fiction. « Un voyageur du XVIIIe siècle s’émerveillait déjà de l’art avec lequel les Irlandais se moquent de la réalité. » Comme ils ont, en outre, le « don du bagout » pour imposer leur point de vue, ils émerveillent l’écrivain. Nous aussi. Chaque rencontre est une découverte. Et leur succession, un défilé d’instants magiques. Grâce, bien entendu, au sens aigu du trait vif dont Michel Déon a fait un peu sa marque de fabrique. Son livre a un atout supplémentaire : contrairement au pays, il ne mouille pas.

Tout l’amour du monde (réédition 2011)

Dans les années 50, Michel Déon voyage, se regarde voyager et se raconte. Il court un peu trop vite et doit forcer le trait pour chercher un peu d’originalité, qu’il ne trouve pas souvent. Dans la succession de clichés alignés par un jeune homme amoureux de la vie encore plus que des femmes, quelques pages, ici et là, émergent. Mais on est trop loin du meilleur de l’écrivain pour éprouver autre chose que de la déception.

mardi 6 septembre 2016

La première sélection du Prix Goncourt

C'est le jour du grand soulagement. Des 363 romans français sortis pour la rentrée littéraire, on peut allègrement en oublier 347. Tous ceux qui, en effet, ne figurent pas sur la première liste de sélection du Goncourt, qui vient d'être communiquée, ne méritent plus que notre mépris, l'oubli des élites et des masses, la mise au pilon, que dis-je? on se demande même pourquoi ils ont été publiés...
Non? Vous m'avez cru?
Après tout, la lutte pour la survie des romans passe par là, pour beaucoup d'entre eux. Mais pas que, heureusement. Toujours est-il que cette fameuse liste est vraiment sortie et que son existence modifie celle de quelques écrivain(e)s - d'y être, de ne pas y être.
Donc, voici les livres qui y sont.
  • Nathacha Appanah. Tropique de la violence (Gallimard)
  • Metin Arditi. L'enfant qui mesurait le monde (Grasset)
  • Magyad Cherfi. Ma part de Gaulois (Actes Sud)
  • Catherine Cusset. l'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Jean-Baptiste Del Amo. Règne animal (Gallimard)
  • Jean-Paul Dubois. La succession (L'Olivier)
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  • Frédéric Gros. Possédées (Albin Michel)
  • Ivan Jablonka. Laëtitia ou La fin des hommes (Seuil)
  • Régis Jauffret. Cannibales (Seuil)
  • Luc Lang. Au commencement du septième jour (Stock)
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit)
  • Yasmina Reza. Babylone (Flammarion)
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  • Romain Slocombe. L'affaire Léon Sadorski (Laffont)
  • Karine Tuil. L'insouciance (Gallimard)
Soit:
  • 5 femmes et 11 hommes
  • 1 livre qui n'a rien d'un roman
  • 5 Gallimard, 2 Grasset et Seuil, 1 Actes Sud, L'Olivier, Albin Michel, Stock, Minuit, Flammarion et Laffont
Quoi d'autre?
A chacun de tirer ses premières conclusions, elle seront de toute manière prématurées.

dimanche 12 juin 2016

Tout foot, tout livres (2) Pierre-Louis Basse

Ce match à Geoffroy-Guichard (voir hier) a décidément marqué les esprits. Dans Gagner à en mourir, Pierre-Louis Basse l’évoque aussi. Il s’agit d’un roman, dont on peut supposer que le narrateur est proche de l’auteur. Et ce narrateur-là, fidèle d’un parti communiste qui comptait encore pour plus de 20 % dans l’électorat français, était de tout cœur avec les Soviétiques du Dynamo Kiev plutôt qu’avec les Verts de Saint-Etienne. Il revoit un enregistrement de ces 90 minutes, on imagine le jeune Vincent Duluc noyé parmi d’autres silhouettes dans sa description :

« Sur le terrain, les photographes sont admis au plus près des joueurs. Après chaque but, on dirait qu’ils gambadent sur le pré. Y compris dans l’action. Il y a dans les tribunes de Geoffroy-Guichard des types dont l’allure, assez naturelle, n’est pas sans rappeler le physique de Gérard Depardieu dans Le Choix des armes. Cheveux longs et pantalons en tergal avec pattes d’éléphant. L’impression que les ouvriers – au stade, comme en ville – n’avaient pas encore été placés hors champ de la réalité des choses. Illusion d’optique. Parfois, lorsqu’il était d’humeur badine, Giscard leur rendait visite à l’heure du souper. Le monde ouvrier français, en ces étranges années vertes, découvrait à domicile le tweed et les cravates du président. Ils ont bien fait d’en profiter. Bientôt, mon pays les abandonnerait. L’été promettait d’être chaud. Après chaque match de Saint-Etienne, cette année-là, on aurait dit que la télévision française découvrait l’enthousiasme des foules pour le ballon. »

dimanche 22 mai 2016

Inutile de lire ça cet été 1. Marc Levy

Les chemins les plus improbables sont ceux que préfère Marc Levy. Ses lectrices et ses lecteurs aussi, probablement, puisque son dix-septième roman, L’horizon à l’envers était appelé à rejoindre les précédents dans la catégorie poids lourds du succès. Pourquoi ? La question est embarrassante tant, d’un livre à l’autre, les mêmes schémas se répètent.
Au début et à la fin, il y a une histoire d’amour. Entre les deux, elle est contrariée et c’est là que le récit emprunte des voies de traverse pour regagner la lumière après avoir sombré dans les profondeurs du désespoir. Marc Levy semble parfois se demander comment il va s’en sortir, ou plutôt en sortir ses personnages. Et, hop ! un coup de théâtre, sur la vraisemblance duquel il est préférable de ne pas s’interroger, remet en place les pièces dispersées du puzzle.
Josh et Hope se tournent autour comme on se flaire, avec prudence, et rivalisent d’ironie pour ne pas s’avouer leur attirance réciproque. Les deux étudiants en neurosciences finiront par se rendre à l’évidence, ils sont faits l’un pour l’autre. Luke, le meilleur ami de Josh, a aidé celui-ci à en prendre conscience, avec une belle abnégation puisque Hope était loin de le laisser indifférent.
Le jeune couple pose un léger problème d’organisation aux recherches que conduisent Josh et Luke au sein d’une organisation qui finance leurs études et leur offre en outre la possibilité d’explorer, dans le plus grand secret, des hypothèses scientifiques audacieuses : « Rien n’est plus imminent que l’impossible », affirme l’adage inscrit sur les murs des salles de repos de Longview.
Et le romancier de s’engouffrer dans la brèche ouverte vers un futur qui adviendrait presque tout de suite. Hope souffre d’une tumeur au cerveau rebelle aux traitements chirurgicaux et chimiques ? Pas grave ! (Enfin, c’est une manière de parler, car l’atmosphère est quand même celle d’un drame.) Les deux garçons surdoués vont élargir le champ de leurs recherches, sauvegarder le contenu du cerveau de Hope, faire cryogéniser son corps et on lui réinstallera sa mémoire quand les progrès de la médecine auront permis de se jouer du cancer. Pas plus compliqué que de sauvegarder une configuration d’ordinateur sur une clé USB ? Si, un peu, car les interactions entre les réseaux de neurones artificiels et les circuits électroniques supposent une maîtrise à l’explication de laquelle Marc Levy passe beaucoup de temps. (Et on le croit volontiers quand il avoue, en note, que son niveau en neurosciences n’est pas fameux, même après l’écriture du livre.)
Jules Verne est appelé en renfort, mais l’imminent prend malgré tout quarante ans avant de se produire, accompagné du coup de théâtre nécessaire à ce que devient la deuxième partie du roman.
Le scénario fonctionne pour ce qu’il est : un montage entre idylle et science, les passerelles entre les deux étant cependant fragiles et menaçant à chaque instant de se rompre pour peu que le lecteur ne se contente pas de suivre sans se poser de questions. Mais admettons.
Les faiblesses les plus visibles de Marc Levy sont ailleurs. D’abord dans la platitude d’une écriture dont il n’a, c’est vrai, jamais essayé de faire autre chose que le support des histoires qu’il nous raconte, et on serait bien sot, par conséquent, d’en espérer autre chose. Ensuite et surtout dans la manière dont les personnages surjouent leur rôle, et le mot « rôle » est évidemment un problème, car tout cela manque d’incarnation, et donc de crédibilité.
Je est décidément bien un autre, se dira-t-on en refermant le livre. La charge poétique en moins, dans le cas de L’horizon à l’envers.