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mercredi 8 avril 2015

Le mâle est en nous

Livres Hebdo se demande si la critique (littéraire) est une affaire d'hommes. Et, afin d'afficher clairement le sens de la question, le titre de l'article est surmonté d'un mot qui sonne comme un avertissement, sinon une accusation: Discrimination.


Le sujet est inspiré par une étude publiée sur le site de l'association américaine Vida, celle-ci militant, nous dit-on, pour la place des femmes dans l'édition. Les chiffres sont implacables, je vous invite à les consulter.
Mais reconnaître un fait (surtout quand on y joue soi-même un rôle puisque, aux dernières nouvelles, je suis toujours un homme) n'interdit pas d'en discuter certaines interprétations. Le dernier paragraphe de l'article, destiné, je suppose, à enfoncer définitivement le clou, m'a laissé rêveur:
Toujours au cours de l'année dernière, le bimensuel britannique London Review of Books a chroniqué 192 livres d’auteurs hommes contre seulement 58 signés par des femmes. Les critiques étaient signées par 146 hommes contre 44 femmes. Le constat est d’autant plus paradoxal qu'au Royaume-Uni, trois romancières figurent parmi les auteurs les plus vendus en 2014 : Hilary Mantel, Donna Tartt and Kate Mosse.
Surtout la phrase ultime, celle qui restera gravée dans les esprits. Je tente de reconstruire le parcours logique sous-entendu dans le paradoxe dont il est question, et j'y parviens mal. Essayons malgré tout.

1. Parmi les auteurs les plus vendus au Royaume-Uni en 2014 figurent trois romancières.
Admettons. Mais j'ignore sur quoi repose cette affirmation, vaguement contredite par une liste établie par The Guardian où l'on trouve dans le classement des best-sellers 2014, avant la première romancière (qui est d'ailleurs Kate Atkinson et non une de ces trois-là), les noms de John Green, Gillian Flynn, Dan Brown... Mal barré, un raisonnement qui commence ainsi.

2. Puisque ces trois romancières (parmi les auteurs, etc.), il est paradoxal que les critiques du London Review of Books aient été signées, pour les trois quarts environ, par des hommes, les femmes devant se contenter du dernier quart.
Est-ce à dire que, pour parler de livres écrits par des femmes, seules des femmes sont compétentes, les hommes n'ayant accès à aucune des qualités (ou des défauts?) qui font la spécificité supposée de cette part de l'humanité?

Poussons la logique jusqu'au bout.
Je m'engage, puisque je suis un mâle, à ne plus parler de livres écrits par des femmes.
Je m'engage, puisque je suis francophone, à ne plus parler de livres d'auteurs (mâles) écrivant dans une autre langue.
Je m'engage, puisque j'ai quelques décennies derrière moi (et un peu moins devant), à ne plus parler de livres écrits par des auteurs (mâles et francophones) de moins de 50 ans.
Je m'engage, puisque j'ai la chance de n'avoir traversé, jusqu'à présent (coup de bol, mon bureau est en bois, je le touche vite fait avant de revenir au clavier), aucune maladie grave, à ne plus parler de livres écrits par des auteurs (mâles, francophones et de plus de 50 ans), qui abordent ce sujet.
Je m'engage, puisque je vis sur une île, à ne plus parler de livres écrits par des auteurs (mâles, francophones, de plus de 50 ans et ne parlant pas de maladies graves) continentaux.
Je m'engage...

Vous compléterez la liste, j'ai de la lecture sur le feu, et des articles à écrire, qui ne tarderont pas à contredire ces excellentes résolutions.

P.-S. Et, le lendemain, je découvre que Gillian Flynn est une femme, ce dont j'aurais dû me douter si la question m'avait semblé avoir un quelconque intérêt...

mercredi 26 novembre 2014

Nous, les forçats

Un écrivain, qui est aussi un ami, m'envoie un message - et je ne le trouve que ce matin, déconnecté depuis l'après-midi d'hier pour cause de violents orages: "As-tu reçu ton exemplaire?"
Oui, cher Abdou, le fichier numérique de La divine chanson est bien arrivé. Le roman sort le 8 janvier, nous sommes, si le calendrier normal est toujours en vigueur, le 26 novembre. Et il reste des tas, mais alors, vraiment des tas de livres sortis depuis le mois d'août que je n'ai pas encore ouverts alors que l'envie ne m'en manque pas - et le temps presse si je veux en parler avant la nouvelle grande marée de la rentrée littéraire d'hiver qui, chez les libraires, va finir de balayer la plupart de ces ouvrages.
Un pied encore en 2014, un autre déjà en 2015 (sans parler du fait que ma tête se trouve en partie entre 1914 et 1915), l'équilibre est instable.
Donc, je lis beaucoup. Très beaucoup. Je ne m'en plains pas, j'aime ça et je me demande toujours s'il ne serait pas possible de dormir un peu moins pour lire un peu plus. Mais le corps a ses limites et, de temps à autre, comme hier soir, alors que j'essayais de terminer (enfin) le dernier livre de Dany Laferrière paru en France, je m'effondre sur les phrases que je ne vois plus tout à fait. Et je m'assoupis. Pour mieux me remettre en route tôt, le lendemain matin.
Je dois être un peu comme Augustin Trapenard, qui m'a bien fait rire ce matin quand j'ai lu l'entretien que publiait Les Inrockuptibles. "Je vois deux, trois films par semaine, je lis normalement cinq livres", y explique-t-il. Avec de terribles conséquences: "De toute façon, je sens que physiquement, je ne tiendrai pas. Le vendredi soir, je m'écroule."
Pauvre garçon! Quel dur labeur est le sien! Lire cinq livres, voir deux ou trois films par semaine, est-ce une vie, ça? Oui, bien sûr, il y a les émissions, les articles....
Mais, franchement, s'écrouler le vendredi soir à ce régime (je ne vous donne pas le mien, certains n'y croient pas), c'est le signe d'une petite santé. Ou celui d'un besoin urgent: trouver un autre job, (encore) moins contraignant. Libraire, envisage-t-il. Bonne chance! Il s'écroulerait le mercredi midi...

mercredi 18 septembre 2013

Rassurez-vous, Bernard Pivot est vivant

En revanche, son homologue allemand - même si l'assimilation correspond à une simplification - vient de mourir. Marcel Reich-Ranicki avait 93 ans (ce qui laisse encore de beaux jours à Bernard Pivot) et avait occupé, dans le monde du livre germanophone, une place unique.
On se souvient (je dis "on", c'est peut-être généraliser un peu vite, mais en tout cas je me souviens) du scandale provoqué par cette image où il déchirait un livre de Günter Grass. C'était en 1995 et il y avait sept ans qu'il animait à la télévision une émission littéraire de référence. Il ne venait pas de nulle part, puisqu'il était critique dans la presse écrite depuis 1960.
Preuve (?) qu'il vaut quand même mieux lire beaucoup si on se mêle de parler de livres...

lundi 8 août 2011

Le même lecteur, en 1991

Poursuivons. A partir de 1990, je remonte le temps, année par année, pour grouper dans un deuxième volume les articles de 1991. Plusieurs écrivains, et non des moindres (Amin Maalouf ou Marguerite Duras, par exemple), me parlent de la Guerre du Golfe...
Mais les livres restent l'essentiel dans Le journal d'un lecteur 1991 plus copieux que l'année précédente, disponible sur commande en version papier (207 pages, format de poche, 11€ + frais de port) ou électronique (format PDF, 3,50€).
Pour l'introduire, j'ai écrit ce petit texte, que je vous confie.

Il me plaît que ce recueil d’articles et d’entretiens, en regroupant l’essentiel d’une année de lectures, s’ouvre et se ferme, grâce à l’alphabet, par deux auteurs qui travaillent la langue en poètes. Pierre Albert-Birot et Liliane Wouters, si différents qu’ils soient, ont en commun cette sorte de vertige qui contamine le lecteur. C’est là où est l’essentiel, me disait en substance Le Clézio, cette même année 1991, regrettant d’être tellement romancier et si peu poète…
En relisant la bonne soixantaine d’articles qui composent ce volume, je me suis aussi aperçu de la forte présence des voix d’écrivains. Ils sont assez nombreux, ceux qui se sont ouverts à mes questions ces douze mois-là. Il en est même de très connus, comme Philippe Djian, J.M.G. Le Clézio ou Marguerite Duras. Amin Maalouf était à deux ans du Goncourt (et à dix de l’Académie française). D’anciens lauréats du Goncourt suivaient des chemins différents: Didier Decoin dans la lumière, Pascal Lainé plus secrètement. Anne François avait publié un premier roman splendide et douloureux, qui serait suivi d’un seul autre – mais pourquoi ne pas rappeler le choc qu’avait été Nu-tête
La part faite ici à la littérature belge de langue française s’explique, je veux le croire, de deux manières. Ma propre nationalité, le fait de travailler pour un journal bruxellois (Le Soir) en est une. Mais l’autre n’est pas moins importante : Gaston Compère, Francis Dannemark, Jacqueline Harpman ou Jean-Claude Pirotte ont imposé (avant Amélie Nothomb, dont le premier roman ne paraîtrait que l’année suivante) des mondes aussi universels que celui d’Ismaïl Kadaré – pour reprendre l’exemple cité par Thierry Haumont.
Tout lecteur gourmand, une catégorie dans laquelle je me range volontiers, le sait: la littérature est une école de la diversité. Pas seulement quand un livre fait de cette diversité un de ces thèmes (Marie Ndiaye en 1991). Mais aussi parce que, de livre en livre, la perspective se modifie. Parce qu’une lecture en enrichit une autre d’échos circulant souterrainement entre les pages…
Ce choix n’est pas un palmarès. Il reprend des articles qui me semblent, aujourd’hui encore, pertinents. Il dessine un paysage qui doit beaucoup à la passion et un peu aussi au hasard. Pourquoi ouvrir tel livre plutôt que tel autre, à côté? Le plus souvent, je n’ai pas de réponse. Sinon après coup, quand le choc a été salutaire.

Le lecteur de ce journal, en 1990

Il y longtemps que je lis, vous devez vous en douter (50 ans?). Un peu moins longtemps que j'écris sur les livres (35 ans?). Et, pour retrouver les articles, il a fallu attendre qu'ils soient archivés sur Internet (depuis une vingtaine d'années).
Pour celles et ceux qui aiment jeter un coup d’œil dans le rétroviseur (on dit que c'est prudent), j'ouvre donc une collection de compilations avec Le journal d'un lecteur 1990, disponible sur commande en version papier (format poche, 136 pages, 10€ + frais de port) ou en version électronique (format PDF, 3,50€).
En voici la présentation.

En 1990, je me suis fait voler une carte de crédit. Trop attentif à la discussion que j’avais avec San-Antonio, je ne surveillais pas ma veste. Cela m’a coûté un peu d’argent, mais j’avais fait une belle rencontre. (Avec Frédéric Dard, pas avec mon voleur!)
Que reste-t-il, outre cette anecdote, d’une année de lectures? Des émotions en pagaille, le souvenir de découvertes et de déceptions – encore celles-ci sont-elles généralement très vite oubliées.
Prenons donc cette année 1990: un Goncourt plein de promesses aujourd’hui tenues (Jean Rouaud), un Renaudot dans le doute sur la suite de son travail d’écrivain (Jean Colombier), un Femina au mitan d’une œuvre déjà très affirmée (Pierrette Fleutiaux).
Et bien d’autres ouvrages, signés des plus grands noms – Patrick Modiano, San-Antonio, Paul Auster, Kazuo Ishiguro. Ou d’inconnus, dont certains le sont restés: pour retrouver certains des livres qui m’ont touché cette année-là, il faut arpenter les marchés de l’occasion.
Modeste lecteur de fond, gros consommateur de littérature, je retiens 45 titres parus en 1990. Ils appartiennent à ma bibliothèque imaginaire (je ne conserve pas les livres). Les deux tiers ont été écrits en français, les autres viennent d’un peu partout: d’Europe de l’Est, du Nord, du Sud, des Amériques, d’Australie ou de la Réunion…
Le choix est éclectique: il faut de tout pour répondre à mes goûts. Moins best-sellerisée que ces dernières années, Katherine Pancol est déjà là. Au sommet d’une œuvre sur laquelle il ne s’éternisera pas, Hervé Guibert est encore vivant.
J’avais alors une chance qui, pour mon grand bonheur, dure encore aujourd’hui : j’écrivais déjà, depuis quelques années, dans Le Soir, quotidien bruxellois attentif au monde du livre et promoteur du principal prix littéraire belge (le prix Rossel). J’ai toujours eu l’impression d’y vivre ma passion de lecteur avec une heureuse liberté, d’y écrire les articles que je rêvais d’écrire. Et de rencontrer, grâce à tout cela, des écrivains devenus, pour quelques-uns, presque aussi familiers que leurs livres.
Ces articles, ces entretiens dans lesquels je puise pour faire, tardivement, le bilan d’une année, méritent-t-ils de survivre au papier journal qui les avait d’abord accueillis?
Franchement, je n’en sais rien. Du moins, à les relire, me suis-je plutôt amusé à retrouver des enthousiasmes nourris de plaisir. Si je pouvais, ne serait-ce qu’un peu, faire partager ce plaisir, le mien s’en trouverait augmenté.
Quant à prétendre qu’il s’agit là de la photographie d’une année littéraire, ne comptez pas sur moi. C’est plutôt le résultat d’un vagabondage permanent, d’une curiosité qui m’aide à vivre.
C’est peu et beaucoup à la fois.