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dimanche 24 novembre 2019

L’harmonie de la musique, la violence du monde

Habité par le chant, porté par les voix de ses personnages, Le temps où nous chantions, deuxième roman traduit (par Nicolas Richard) en français de Richard Powers est un choc qui fait vibrer les âmes, qui remue les cœurs. Une œuvre ample dans laquelle se déroulent plusieurs fils, tous soutenus par des mélodies choisies dans un vaste répertoire, de la musique ancienne aux airs à la mode.
C’est une famille dont tous les membres se réunissent sans cesse pour former un chœur dans lequel le plaisir est intense. Pour les trois enfants, il dépasse de très loin tout ce qu’ils peuvent connaître à l’extérieur du foyer. Pour les parents, il est le lien initial, autour duquel ils se sont rencontrés, et qu’ils perpétuent en même temps qu’ils en font une part de leur héritage. La meilleure part. Car, pour le reste, dans une Amérique où les tensions raciales sont toujours au bord d’exploser, ils ont réuni des éléments potentiellement dangereux : David Strom est un juif allemand qui a émigré en 1939 ; Delia Daley est noire. Leurs enfants, métis, n’appartiendront vraiment à aucune société – sinon celle de la musique.
L’harmonie règne chez les Strom, quand ils ne regardent pas trop ce qui se passe autour d’eux. Ils sont dans une bulle gonflée d’harmonies et des explications de David sur l’univers. Physicien, celui-ci fréquente les grands savants de son époque. Et c’est d’ailleurs un violoniste nommé Albert Einstein qui sera en partie responsable de l’éclatement de la bulle : fasciné par le talent évident de Jonah, le fils aîné, il convainc ses parents de lui donner la chance de devenir un grand chanteur. Pour cela, il faut affronter le monde, en commençant par des écoles qui ne voient pas toujours d’un bon œil arriver un enfant noir. Malgré ses dons, Jonah se heurte donc à un refus avant d’intégrer un établissement digne de lui. Quoique le jeune homme prétende longtemps en apprendre moins là-bas qu’à la maison. Il n’y trouvera vraiment son équilibre qu’au moment où son frère Joseph le rejoindra. Moins doué pour le chant, il sera néanmoins un parfait accompagnateur – et pourra, un jour, vivre de sa facilité à tresser des mélodies au piano, tandis que la carrière de Jonah a pris son envol.
Quant au troisième enfant, Ruth, elle est celle qui introduit les fausses notes de la violence. Elle rejoindra les Black Panthers, excédée par la manière dont les Noirs sont traités malgré des lois qui ont bien évolué depuis la jeunesse de ses parents. A travers elle et son mari, les affrontements deviennent une réalité à laquelle il faut faire face, au risque d’y perdre la vie…
Un grand roman, dont on se souviendra longtemps.

jeudi 12 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (2)

Suite (et pas fin) d'une sélection qui propose de la bonne, de la très bonne lecture à bas prix. On rogne sur le format et les coûts, pas sur la qualité...

Claro, CosmoZ

On prend son souffle, on plonge dans Le Magicien d’Oz revu par Claro et transposé dans la première partie du 20e siècle. L’époque est furieuse, traversée par deux guerres mondiales. Virtuose, l’écrivain multiplie les parallèles entre la trame de départ et la réalité, et se place au niveau du mythe. Les personnages nous parlent d’une éternité ébranlée par les terribles secousses qu’ils subissent. Cette course à travers le temps et l’espace est un grand coup de frais sur le roman français.


Un Européen ensauvagé, décivilisé, revient à la civilisation après dix-sept ans passés en compagnie des Aborigènes d’Australie. Il doit tout réapprendre. Octave de Vallombrun, qui a découvert le naufragé, s’en charge, certain d’y gagner ses galons de scientifique reconnu par la Société de Géographie. Plusieurs logiques contradictoires s’affrontent pour lui compliquer une tâche qui débouche sur davantage de questions que de réponses. La principale : qu’est-ce qu’un homme ? Une belle énigme.

Michel Bussi, Nymphéas noirs

Dans Giverny, ville-musée, Monet attire toujours les touristes. Souterrainement, les habitants du lieu vivent leurs espoirs et leurs folies, jusqu’à la mort parfois. Trois personnages de femmes d’âges différents hantent un roman construit avec une troublante efficacité. Nous ne comprendrons qu’un peu avant de finir comment Michel Bussi nous a baladés et pourquoi nous l’avons suivi. Malgré tout ce qu’il ne disait pas. Ou grâce à ce qu’il ne disait pas dans sa manière de jouer avec les époques.


Treize ans plus tôt, cinq petites filles ont disparu à Ennatown. Quatre ont été retrouvées au fond de l’eau. La dernière, la police l’ignore, est toujours séquestrée par « le Noyeur ». Elle réussit à libérer sa fille qui est née pendant la détention et celle-ci se promène dans la ville en ouvrant de grands yeux sur tout ce qu’elle n’avait jamais vu. Son errance en compagnie d’un SDF noir et débile léger coïncide avec la curiosité de Vince Limonta, ex-flic, pour cette affaire. Soufflant.

Richard Powers, Gains

Presque deux siècles de l’histoire d’une fabrique de savon et de ses propriétaires. Presque deux siècles d’histoire économique, avec les crises et surtout les gains à condition de suivre la logique de l’industrialisation, de la diversification, de la mondialisation et de tous ces mots en -tion qui réjouissent les capitalistes. L’ampleur du roman de Richard Powers correspond à celle de la matière qu’il brasse avec autant de talent que de perspicacité.

lundi 9 septembre 2013

L'économie selon Richard Powers

Richard Powers aime les romans amples. Il brasse un matériau riche pour lequel il utilise souvent ses connaissances scientifiques. Il n’a pas oublié qu’il avait entrepris des études de physique avant de s’orienter vers la littérature. Mais Gains, traduction récente d’un ouvrage publié en 1998, est surtout l’épopée d’une entreprise industrielle, Clare, une savonnerie au point de départ dans les années 1830, avant la croissance et la diversification. Plus d’un siècle et demi ont transformé l’univers économique autant que la société devenue Clare Incorporated dont la force est de maîtriser, au départ de la chimie du savon, l’utilisation de molécules très diverses jusqu’à la mise au point de médicaments.
Des médicaments, Laura Bodey en a grand besoin. A Lacewood, où elle vit à proximité d’une usine Clare, elle souffre d’un cancer qui l’entraîne vers la mort et dont les déchets industriels sont peut-être à l’origine.
Les deux récits sont menés en alternance, l’un dans le temps bref, l’autre dans le temps long. Tout un symbole : la vie humaine est courte, surtout quand un cancer la menace, tandis que la vie d’une entreprise peut durer, de succession en succession, d’une découverte à une autre, par-delà les générations. D’un côté, une destinée individuelle dans laquelle ne sont impliqués que quelques proches. De l’autre, un parcours collectif qui influence quantité d’individus – au premier chef, les travailleurs et les consommateurs des produits de Clare – tout en dépendant des décisions prises par une poignée de dirigeants. Le contraste est sévère mais l’on devine assez rapidement, quand la maladie de Laura évolue, que les deux récits convergent, que l’un est la conséquence de l’autre. Et aussi qu’il n’y a pas grand-chose à faire pour une personne malade, même soutenue par les siens, même dans le cadre d’une action collective, contre la puissance d’une industrie qui manipule des sommes considérables et une bonne partie de l’humanité…
Tout ceci, bien entendu, est fictif. Mais quand la fiction nous instruit à ce point de la vie de Clare, si semblable à d’autres marques importantes, elle constitue une lecture du réel dans lequel elle substitue du sens au nuage de brouillard duquel nous étions prisonniers.
C’est donc, dans une certaine mesure, l’histoire de la conquête du monde, commencée de manière presque insignifiante grâce au sens commercial de deux hommes et au génie de fabricant d’un autre. Les deux premiers sont Samuel et Resolve Clare qui rencontrent le troisième, Robert Emmet Ennis, fraîchement immigré après avoir appris en Angleterre l’art et la manière de fabriquer des bougies de qualité. Samuel et Resolve se battent pour imposer un objet absolument frivole dans une société qui pense d’abord à l’indispensable : le savon. Mais leur production est médiocre et il faudra le savoir-faire d’Ennis pour leur donner les moyens de fabriquer de l’excellente marchandise. Ce qui ne serait rien sans débouchés pour les ventes. Ils se présentent un jour où Samuel est seul dans la boutique, alors que les frères investissent jusqu’alors à perte, quand un homme veut acheter deux livres de savon. Renonçant à expliquer que la maison ne vend qu’en gros (mais à qui ?), Samuel va jusqu’à livrer, encore à perte, ce premier client. Qui deviendra la source à partir de laquelle jaillira progressivement un monstrueux fleuve de profits.
Il ne s’agit pas d’un long fleuve tranquille. Il épouse le cours des événements planétaires, bénéficie des guerres et subit les grandes dépressions économiques. Sans jamais cesser de porter plus loin dans le futur la vision des Gains encore à réaliser. Ben Clare, de la deuxième génération, comprend dans un livre toutes les vertus de la mondialisation. L’auteur décrit un piano : le bois de rose vient du Brésil ; le pin, du Maine ; le fer, de Suède ; les cordes, de Rouen ; le bronze, de Cornouailles, etc. L’avenir est en marche, et Laura n’est pas encore née.

jeudi 16 août 2012

La rentrée des poches et deux fois Powers

La coïncidence est amusante: deux collections de poche (appartenant au même groupe) ouvrent la rentrée littéraire avec chacune un livre de Powers. Ces deux écrivains n'ont cependant rien à voir l'un avec l'autre. Voici donc, en librairie aujourd'hui, des rééditions de romans de Charles T. Powers et de Richard Powers, en commençant par le premier nommé.

Dans La mémoire de la forêt (de Charles T. Powers, donc), Leszek vit avec sa mère et son grand-père dans un village polonais, d’où les Juifs ont disparu pendant la Seconde guerre mondiale. La synagogue détruite, les stèles de leur cimetière utilisées dans la construction des maisons, leurs traces ont été effacées. Mais les hommes, façonnés par l’époque communiste, sont secoués par un changement de régime dont certaines bonnes âmes voudraient profiter pour porter des accusations en tous sens. Dans une société où les trafics se multiplient, où les mémoires conservent des traces du passé, Leszek mène presque malgré lui une enquête souterraine, pleine de nœuds et de culpabilité.

Richard Powers, de son côté, frotte la fiction aux recherches de pointe. Dans L’ombre en fuite, il abordait des mondes virtuels. La chambre aux échos résonnait des avancées en neurologie. Le voici, avec Générosité, sur la piste d’une génétique futuriste, en quête avec elle du gène du bonheur. Rien que cela !
Il est vrai que Thassa Amzwar, l’objet de l’étude menée par le laboratoire de Thomas Kurton, a de quoi susciter des espoirs démesurés : elle semble insensible à toute autre émotion que le bonheur et ceux qui l’approchent en ressentent les effets bénéfiques. Rien dans son expérience vécue ne l’a pourtant dirigée vers cet état. Thassa est une jeune réfugiée algérienne qui a connu les massacres, des drames familiaux, l’exil. Si le bonheur ne lui est pas venu par la culture, c’est donc la nature, son ADN, qui le lui a donné. CQFD. Ou presque.
Thomas Kurton, mi-chercheur mi-homme d’affaires, n’est pas le personnage le plus sympathique du roman. La journaliste scientifique la plus impertinente de la télévision américaine, Tonia Schiff, le prouve dans une des émissions à succès dont elle a le secret, où elle parvient à rendre passionnantes autant que compréhensibles les notions les plus complexes.
Mais ces deux-là, qui certes gravitent autour de Thassa, ne sont que des planètes lointaines, des observateurs plutôt que des acteurs. Sur une orbite plus proche, touchés bien davantage par la jeune femme de 23 ans, se trouvent les personnages principaux dont la vie sera modifiée par celle que ses camarades de cours ont surnommée Miss Générosité.
Russell Stone s’est cru écrivain après avoir publié trois textes brillants dans autant de revues prestigieuses. Il s’est éteint aussi vite qu’il avait surgi, étoile filante parmi beaucoup d’autres, déjà oublié alors qu’il n’a que 32 ans, et réduit à des travaux de correction dans une revue de développement personnel qui publie des articles à la qualité aléatoire. Il vient de décrocher un poste d’enseignant, moins sur ses qualités qu’en raison de l’urgence. Journal intime et Carnet de voyage sera l’intitulé d’un cours où il compte alterner les lectures et les travaux pratiques, entrecoupant le tout de conseils d’écriture piochés dans un manuel bourré d’évidences. Le voici donc au Mesquakie College, à Chicago, pour une première cours qu’il a trop préparée pour ne pas être complètement désemparé.
Au même Mesquakie College officie une psychologue, Candace Weld, plus proche de la quarantaine, ressemblant dangereusement à l’ancienne amoureuse de Russell. Du moins sur la photo, car la ressemblance est moins évidente quand il va la voir pour lui parler de Thassa, l’étudiante la plus troublante de son cours. Quand Candace lui demande quel genre de problème il pressent chez elle, sa réponse, pour étrange qu’elle puisse paraître, met le doigt sur le problème paradoxal : « Je crains qu’elle ne soit trop heureuse, ça ne peut pas être sain. »
Diagnostic ? On commence par ne pas s’inquiéter, surtout que Thassa, douée pour mettre tout le monde à l’aise, se retrouve fréquemment avec Russell et Candace, les traite avec une équivalente amitié et participe, peut-être sans le savoir, à leur rapprochement.
Le problème prend une ampleur nouvelle quand Thassa, décidément trop aimable avec tout le monde, échappe de justesse à un viol dont parle la presse. Puis quand Kurton fait d’elle, avec son accord, un sujet d’expérience et le moyen de toucher au but qu’il poursuit avec obstination. Qu’il croit toucher, cette fois-ci, au point de publier un article retentissant, aux échos duquel Thassa n’échappera pas, placée sous les feux de projecteurs qu’elle accepte avec sa même gentillesse habituelle, jusqu’à ce que les choses dérapent.
Richard Powers réussit dans le même temps à poser des questions sur la science et sur les médias qui s’en emparent. Il réussit aussi à ne pas y répondre, mais à nous les enfoncer profondément dans l’esprit, histoire d’agiter quelques cerveaux qui se seraient assoupis au fond de la classe – ceux qui zappent mollement en ingurgitant toutes les émissions. Il réussit surtout un tour de force littéraire en multipliant les angles de narration, le plus présent étant celui d’un narrateur presque omniscient, représentant le pouvoir de la fiction.