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jeudi 31 octobre 2019

Grand Prix du roman de l'Académie française : Laurent Binet

Une déception, pourquoi ne pas le dire? Je voulais absolument lire ce roman, je l'ai lu, je n'imaginais pas un instant en le terminant que l'Académie française en ferait son Grand Prix du roman. Et pourtant... Bon, les événements incompréhensibles ne manquent pas dans le monde littéraire. Les livres incompréhensibles non plus...
Les deux premiers romans de Laurent Binet, HHhH et La septième fonction du langage, étaient ambitieux, brillants et très réussis. Le troisième, Civilizations, est tout aussi ambitieux et brillant. Moins réussi cependant. On s’y est précipité en confiance, dans le souvenir des précédentes lectures où le plaisir côtoyait l’intelligence. Et puis, malgré des moments d’enthousiasme, on a perdu pied, sans réussir à suivre l’écrivain dans sa reconstruction audacieuse du monde. Chaque fois que se produit un tel phénomène peu plaisant, il faut redouter une faiblesse du lecteur plutôt que de l’auteur. Nous nous avancerons donc avec précaution sur un terrain mouvant qui, peut-être, aurait semblé moins étranger six mois plus tôt ou six mois plus tard.
Bref, venons-en au fait : Laurent Binet envoie – c’est la deuxième partie du roman – Christophe Colomb dans une impasse, malgré la fierté d’avoir pris pied sur quelques territoires peuplés de sauvages et les avoir attribués à « Vos Altesses », les commanditaires du voyage d’exploration. En cette fin d’année 1492 porteuse d’abord de grands espoirs, puis au début de 1493, le vent a tourné, il n’est plus question que d’épreuves envoyées par Dieu à qui il ne reste plus qu’à recommander les âmes des courageux aventuriers. Dans son journal, Christophe Colomb écrit, après la mort de tous ses compagnons : « Je vais nu, comme un chien errant, presque aveugle, sans plus personne qui fasse attention à moi. » Exit l’homme providentiel qui aurait dû changer la face du monde – et, selon les historiens, l’a changée. Mais le romancier n’est pas dupe.
Ceux qui infléchiront véritablement le cours des événements sont venus de l’ouest, ils ont débarqué à Lisbonne sous le commandement d’Atahualpa, jeune empereur de Quito déchu après une guerre fratricide qui l’a décidé à chercher d’autres territoires. Ses effectifs sont réduits : « cent quatre-vingt-trois hommes, trente-sept chevaux, un puma et quelques lamas ». Mais ce qu’ils réalisent mérite d’occuper plus des deux tiers de Civilizations.
Atahualpa et son amante Higuénamota, l’âge d’être sa mère, l’esprit nourri de contes anciens, trouvent Lisbonne dévastée par un tremblement de terre. La catastrophe sera placée à l’arrière-plan de la chronique : « L’an 1531 de l’ancienne ère est l’an 1 de la nouvelle ère, puisqu’il marque la venue de l’Inca, par la mer Océane. » Les remous sanglants qui ont suivi, en 1492, l’expulsion des Juifs d’Espagne et l’Inquisition sont effacés par l’avènement de la nouvelle religion du Soleil, dont l’Inca est le représentant sur terre.
« Les 95 thèses du Soleil » résument les règles en vigueur dans le « Nouveau Monde » selon une vision inverse de la nôtre. Elles définissent un cadre religieux d’où découle une politique habile à utiliser les antagonismes pour se faire des alliés. Les 183 hommes, contre toute attente, renversent les régimes les mieux établis, la conquête est une réussite. Elle ne va pas, bien entendu, sans quelques secousses qui sont le piment de l’Histoire, fictive comme réelle.
Laurent Binet glisse des clins d’œil – une pyramide est construite dans la cour du Louvre, par exemple. Et, pour clore le récit dans une quatrième partie, Cervantès entre en scène, observé notamment en pleine lecture des Chroniques d’Atahualpa dans une tour dont le propriétaire rentre chez lui : Michel de Montaigne. Belle rencontre. Mais dont la raison d’être, comme d’autres anecdotes qui abondent dans le roman, reste obscure.

vendredi 11 octobre 2019

L'Académie française choisit trois romans

Ils étaient dix lors de la première sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française. Sept ont disparu et, sans surprise, il en reste trois.
Les noms des absents de la deuxième sélection? Jean-Baptiste Andrea, Jean-Luc Coatalem, Cécile Coulon, Jean-Noël Orengo, Sylvain Prudhomme, Christiane Taubira et Karine Tuil.
Mais alors, il reste qui, après ce grand coup de balai?
  • Laurent Binet. Civilizations (Grasset)
  • Bruno de Cessole. L'île du dernier homme (Albin Michel)
  • Brigitte Giraud. Jour de courage (Flammarion)

Le roman de Laurent Binet m'a franchement déçu - j'en attendais trop -, celui de Brigitte Giraud moins - mais j'en attendais moins, aussi, tout est relatif - et il me reste à découvrir l'île de Bruno de Cessole. Pas de favori pour l'instant, donc, et une proclamation à venir le 31 octobre.

jeudi 25 octobre 2018

Camille Pascal, Grand Prix du roman de l'Académie française

C'est un peu ce que je craignais: le roman qui me séduisait le moins parmi les quatre derniers sélectionnés remporte le Grand Prix du roman de l'Académie française. Camille Pascal, historien et politique, est dont le lauréat 2018 pour L'été des quatre rois, épais sac de nœuds qui décortique deux mois (juillet-août) de l'année 1830.
La France tremble, le pouvoir ne réalise pas que le peuple aspire à un autre régime. Les rois se succèdent, la Cour est décrite en détail et nous n’ignorons rien des manœuvres qui se jouent en coulisse. Mais les acteurs principaux restent anonymes et seules des marionnettes s’agitent en vain, croyant préserver ce qui fait, pensent-elles, leur légitimité. Un roman très documenté, écrit dans une belle langue classique, mais un peu creux.

vendredi 12 octobre 2018

Pondération académique

Les académiciens français ne s'occupent pas, on l'a déjà rappelé, des marques sous lesquelles sont parus les ouvrages qu'ils sélectionnent pour leur Grand Prix du roman. Il n'empêche qu'elles existent et que la dernière sélection, donnée hier, répartit avec un sens aigu de la justice la place des principaux groupes de l'édition française: Seuil, Grasset, Plon et Flammarion sont sur les rangs pour le premier prix littéraire de la saison des "grands" - anticipé sur les autres dans la même catégorie, puisqu'il sera attribué le 25 octobre, une bonne dizaine de jours avant le Femina.
Je n'ai lu que la moitié de ces quatre romans - et pas le plus épais qui est aussi, ai-je lu quelque part (mais je ne sais plus où, désolé de ne pouvoir rendre ce qui lui revient à l'organe de presse et/ou au journaliste qui a glissé cette information quelque part), le favori. On en reparle dans la quinzaine.
  • Alain Mabanckou. Les cigognes sont immortelles (Seuil)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Camille Pascal. L'été des quatre rois (Plon)
  • Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion)

jeudi 27 septembre 2018

L'Académie française a fait sa sélection

La première, en tout cas, pour son Grand Prix du roman, la seconde sera annoncée le 11 octobre et le lauréat, deux semaines plus tard. On leur fourguerait bien des romans autoédités chez Amazon, histoire de voir si la pudeur qui consiste à ne pas donner les noms des éditeurs dans les communiqués de presse correspond vraiment à quelque chose. Je pense que non, mais ça n'engage que moi.
Et voici donc les huit titres retenus pour l'instant.
  • Metin Arditi. Carnaval noir (Grasset)
  • Sophie Daull. Au grand lavoir (Philippe Rey)
  • Agnès Desarthe. La chance de leur vie (L'Olivier)
  • Stéphane Hoffmann. Les belles ambitieuses (Albin Michel)
  • Alain Mabanckou. Les cigognes sont immortelles (Seuil)
  • Gilles Martin-Chauffier. L'ère des suspects (Grasset)
  • Camille Pascal. L'été des quatre rois (Plon)
  • Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion)

jeudi 26 octobre 2017

Grand Prix du roman de l'Académie française: Daniel Rondeau

Son roman, Mécaniques du chaos, avait surgi dans la dernière sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française. Et Daniel Rondeau refait donc un tour sous les projecteurs...
Malheureusement pour moi (et peut-être pour vous), c'était aussi le seul des quatre romans finalistes que je n'avais pas lu. Je ne vous en dirai donc rien de particulier, sinon que, dans le cas de cet écrivain qui fut ambassadeur (à Malte, où les journalistes vivent dangereusement), voici une récompense qui sent bon le marchepied vers un siège à l'Académie française.
Il a le profil parfait pour succéder à un des derniers disparus. 
Mais lequel?
Et, d'ailleurs, n'est-il pas déjà candidat? (J'avoue n'avoir pas vérifié.)
Il le fut, en tout cas, deux fois si je n'oublie rien, sans réussite. Au siège de Pierre-Jean Rémy en 2011 et à celui de René Girard en 2016.
Daniel Rondeau a de la suite dans les idées, au moins depuis que cette même Académie française lui avait décerné, en 1998, le Grand Prix de littérature Paul Morand. On vient peut-être de lui dire qu'une nouvelle candidature serait, cette fois, plus heureuse...

jeudi 12 octobre 2017

Quatre romans pour l'Académie française

Neuf romans dans la première sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française, six éliminés, restent quatre dans la deuxième sélection communiquée aujourd'hui (le prix dans deux semaines exactement). Le compte n'est bon qu'en signalant l'arrivée du dernier ouvrage de Daniel Rondeau, qui n'avait pas été retenu précédemment. Comme d'autres jurys, celui-ci a éliminé François-Henri Désérable et Alice Zeniter, en même temps que Jean-Baptiste Andrea, Pauline Dreyfus, Michel Le Bris et Gaëlle Nohant. Ceux qui restent de la première liste sont Louis-Philippe Dalembert, Yannick Haenel et Julie Wolkenstein. Soit, si l'on récapitule:
  • Louis-Philippe Dalembert. Avant que les ombres s’effacent (Sabine Wespieser)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne (Gallimard)
  • Daniel Rondeau. Mécaniques du chaos (Grasset) nouveau
  • Julie Wolkenstein. Les vacances (P.O.L.)
Un peu plus tôt dans la journée, le jury du Prix de Flore avait aussi fait le ménage, enlevant quatre titres de sa première sélection pour en conserver cinq dans la seconde (prix le 8 novembre):
  • Pierre Ducrozet. L’invention des corps (Actes Sud)
  • David Dufresne. New Moon (Seuil)
  • Eva Ionesco. Innocence (Grasset)
  • Marion Vernoux, Mobile home (L’Olivier)
  • Zarca. Paname Underground (Goutte d’Or)

jeudi 28 septembre 2017

L'Académie française retient neuf romans

Michel Le Bris ne s'était pas trompé en me disant hier qu'il avait quelques chances d'être retenu pour le Grand Prix du roman de l'Académie française. Kong est bien là, aux côtés d'ouvrages plus souvent sélectionnés que le sien, à l'exception de ceux que viennent de donner Gaëlle Nohant et Julie Wolkenstein, aussi peu signalés que le sien dans les listes rassemblées dans cette page.
Restent six, plus prévisibles. Et je ne vais pas vous faire languir, les voici.
  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L'Iconoclaste)
  • Louis-Philippe Dalembert. Avant que les ombres s’effacent (Sabine Wespieser)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Pauline Dreyfus. Le déjeuner des barricades (Grasset)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne (Gallimard)
  • Michel Le Bris. Kong (Grasset)
  • Gaëlle Nohant. Légende d'un dormeur éveillé (Héloïse d'Ormesson)
  • Julie Wolkenstein. Les vacances (P.O.L.)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)


La deuxième sélection sera annoncée le 12 octobre et le prix, remis deux semaines plus tard.

jeudi 27 octobre 2016

L'Académie française couronne Adélaïde de Clermont-Tonnerre

Tandis que le jury du Prix Médicis, qui devait annoncer aujourd'hui sa dernière sélection, y renonçait - laissant donc la porte ouverte à de nombreux lauréats possibles, voir ici la deuxième sélection -, l'Académie française, en accord avec son calendrier, a annoncé son Grand Prix du roman. Il va à Adélaïde de Clermont-Tonnerre pour Le dernier des nôtres, ouvrage qui tranche avec la production littéraire française - mais qui n'est pas le seul dans son cas.
De l'Allemagne en 1945 aux Etats-Unis dans les années 70, on y croise des personnages connus - le principal d'entre eux étant Werner von Braun, responsable dans la première époque de la conception des V2 qui bombardaient Londres et, dans la deuxième, du programme spatial américain. Mais les principaux protagonistes du roman sont des êtres de fiction, non moins réels pour le lecteur, à travers lesquels se dessinent toutes les ambiguïtés d'une époque où il valait parfois mieux ne pas être celui que l'on avait été, endosser une autre identité pour mieux passer à travers les mailles du filet qui draguait les criminels de guerre. Quand, dans la queue de la comète tourmentée, naît un enfant, il reste à connaître ses véritables origines. Surtout pour lui-même, afin d'avoir à endosser, ou non, les responsabilités d'un père incertain. C'est le nœud d'une énigme qui court comme un suspens bien mené, avec un évident savoir-faire. 

jeudi 13 octobre 2016

L'Académie française garde un oeil sur trois romans

Je ne sais pas trop comment l'Académie française s'organise pour, avec deux yeux par siège, continuer à surveiller trois romans, comme l'eau prête à bouillir sur le feu. On enlèvera le contenant le 27 octobre, d'ici là le contenu se sera encore évaporé, mais ils sont quelques-uns déjà à ne plus être près de la flamme - si c'est une flamme, ce pourrait être un four solaire, au fond.
Bref, Eric Deschodt, Gaël Faye, Philippe Forest, Stéphane Hoffmann, Marcus Malte, Karine Tuil et Eric Vuillard n'appartiennent plus à la deuxième sélection, réduite de dix à trois titres. On n'a pas fait dans la demi-mesure.
Ceux qui restent:
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Le dernier des nôtres (Grasset)
  • Benoît Duteurtre. Livre pour adultes (Gallimard)
  • Sylvain Prudhomme. Légende (Gallimard/L’arbalète)

C'est très bien, Prudhomme, un peu moins bien cependant que son précédent roman Les grands. Ce n'est pas mal, Adélaïde de Clermont-Tonnerre, mais un peu moins bien que ce qu'on dit. Reste Duteurtre, j'attends d'avoir lu son livre pour me faire un avis.
Et si, vous aussi, vous brûlez de ne pas attendre les proclamations des prix littéraires pour lire les ouvrages des futurs lauréats, reportez-vous à cette compilation des principales sélections. Ou des sélections des principaux prix. Ou réputés tels, en fonction généralement du chiffre d'affaires qu'ils génèrent. Comme vous voulez.
Quoi qu'il en soit, seuls les académiciens ne savent pas, ou font semblant de ne pas savoir, que deux des trois romans sélectionnés sont publiés chez Gallimard - on ne juge que les textes, pas le nom de l'éditeur, dans cette noble assemblée.

jeudi 29 septembre 2016

Au tour de l'Académie française

C'était annoncé, c'est fait: l'Académie française vient de donner la première sélection de son Grand Prix du roman. Comme de coutume, cette liste est fournie sans indication d'éditeur - il est bien connu qu'à l'Académie, les académiciens ne savent pas ce qu'est un contrat et négligent totalement d'entretenir de bonnes relations avec ceux qui les publient. Donc, pour rétablir la transparence, le mot est dans l'air du temps, je vous donne la sélection de dix romans, avec leurs éditeurs.
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Le dernier des nôtres (Grasset)
  • Éric Deschodt. Penjab (de Fallois)
  • Benoît Duteurtre. Livre pour adultes (Gallimard)
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  • Philippe Forest. Crue (Gallimard)
  • Stéphane Hoffmann, Un enfant plein d'angoisse et très sage (Albin Michel)
  • Marcus Malte. Le Garçon (Zulma)
  • Sylvain Prudhomme. Légende (Gallimard/L’arbalète)
  • Karine Tuil, L'insouciance (Gallimard)
  • Eric Vuillard, 14 Juillet (Actes Sud)

Cela permet de constater qu'il y a quatre ouvrages parus chez Gallimard, deux chez Grasset (dont Gaël Faye), un chez de Fallois, Albin Michel, Zulma et Actes Sud.
Seul Philippe Forest était absent de toutes les autres listes. Il est vrai qu'il a obtenu cette année le Goncourt de la biographie (pour Aragon) et que de nombreux jurés en ont peut-être conclu qu'il en avait assez pour 2016.
Une deuxième sélection sera annoncée le 13 octobre, deux semaines avant la proclamation du prix.

jeudi 29 octobre 2015

Doublé au Grand Prix du roman de l'Académie française

L'Académie française a fait son choix pour le premier prix littéraire parmi les plus importants de l'automne, son Grand Prix du roman. En réalité, elle n'est pas parvenue à choisir, puisqu'elle le partage, cette année, entre deux lauréats, Hédi Kaddour et Boualem Sansal. Cela s'était déjà produit deux fois, en 1954 (Pierre Moinot et Paul Mousset) et en 1999 (Amélie Nothomb et François Taillandier).

Dans Les Prépondérants, Une équipe américaine de tournage arrive en 1922 à Nahbès, dans une colonie française nord-africaine où l’opinion dominante et bien-pensante du Cercle des Prépondérants entend et approuve, à propos des femmes appartenant au milieu trouble du cinéma, cette remarque : « Quand elles s’assoient on voit tout ! » Le bruit court, plus inquiétant encore, que certains membres de l’équipe sont opposés au colonialisme. De quoi provoquer un choc culturel – « Le choc » est le titre donné par Hédi Kaddour à la première partie de son roman, Les Prépondérants, souvent cité par les différents jurys des prix littéraires à venir dès la semaine prochaine.
Il y a quelques raisons de ne pas manquer ce roman romanesque bourré d’arguments pour convaincre les plus réticents. On y trouve de grandes histoires d’amour contrariées. Une ambition artistique chez un réalisateur, Neil Daintree, qui rêve d’adapter Eugénie Grandet. La reconstitution historique d’une époque où fermentent les germes de troubles multiples, non seulement en Afrique du Nord mais aussi en Europe – un détour par Berlin fournit l’occasion de s’inquiéter de l’avenir du « Mussolini bavarois », un certain Adolf Hitler… Alors qu’au départ, il n’y avait que l’envie de décors naturels pour tourner Le Guerrier des sables avec des vrais chameaux – plus difficiles à diriger que les animaux de cirque dont Neil aurait disposé à Hollywood.
Comme dans la vie, une chose en entraîne une autre. Pour convaincre ses producteurs de transporter son équipe technique et ses acteurs au bord du désert, et donc d’engager un budget important, le réalisateur avait plaidé : « je veux qu’on sente que l’arrière-plan peut à tout moment échapper au contrôle des héros ». C’est gagné, et bien au-delà du champ de la caméra.
Le jeune Raouf, cousin de la studieuse Rania et fils du caïd Si Ahmed, chargé d’aider les Américains tout en les surveillant un peu, excédé d’être traité par la vedette du film, Kathryn Bishop, comme un adolescent, finit par céder au charme de celle-ci et les tourtereaux roucoulent malgré l’ambition de l’actrice prête à tout pour une grande carrière. De ce point de vue, Raouf ne peut guère lui être utile, au contraire d’autres hommes, en Europe où ils voyagent ensemble.
Le plus étonnant, qui est aussi le plus impressionnant dans Les Prépondérants, c’est la façon dont Hédi Kaddour fait mine de bâtir mollement un récit lâche alors que tout y est concerté. Les trois temps principaux découpent le roman en parties chronologiques (« Le grand voyage » et « Un an après » sont les deux dernières), sans artifices. Mais c’est à l’intérieur que les nœuds se font et se défont, entraînant les personnages à la rencontre de cultures diverses, d’événements provoqués par des sentiments de base combinés dans des mécanismes complexes, et dont la complexité ne freine jamais le flux du récit.

Le nouveau roman de Boualem Sansal est un délire : une société aussi codifiée, surveillée que l’Abistan, le pays où se déroule 2084. La fin du monde, n’est possible que dans l’imaginaire, pas dans la vraie vie. L’écrivain l’affirme lui-même, dans un avertissement destiné à nous rassurer : « le monde de Bigaye que je décris dans ces pages n’existe pas et n’a aucune raison d’exister à l’avenir, tout comme le monde de Big Brother imaginé par maître Orwell, et si merveilleusement conté dans son livre blanc 1984 n’existait pas en son temps, n’existe pas dans le nôtre et n’a réellement aucune raison d’exister dans le futur. Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle. »
D’ailleurs, Sansal s’inspire directement des mécanismes mis en place par Orwell dans sa fiction : la dictature est aussi et d’abord une police de la pensée qui impose une langue pauvre et unique, la surveillance est complète et les interrogatoires, fréquents. En effet, tout est sous contrôle.
Sous couvert de pure invention, on le soupçonne cependant très vite d’alerter, comme le faisait Orwell, sur des dérives bien réelles. L’écrivain britannique, en 1949, peu après les accords de Yalta, décrivait un pouvoir politique totalitaire, pas très différent de celui qui oppressait les Soviétiques. Boualem Sansal, aujourd’hui, évoque un pouvoir religieux tout aussi totalitaire dont l’Etat islamique fournit quotidiennement l’illustration.
Mais 2084 est cependant une parabole plutôt qu’un témoignage. Dans l’ordre du reportage, les informations que nous recevons de régions soumises à un despotisme radical horrifient. Dans l’ordre du roman, la vision globale est pire encore.
Il est entendu, en Abistan, qu’il y a un seul Dieu, Yôlah, représenté sur Terre par un prophète unique, Abi, dont les « divins enseignements » sont consignés dans un livre sacré écrit en abilang, le Gkabul. Tout le monde s’habille de la même manière, les hommes en burni, les femmes en burniqab, après une inévitable évolution : « Un jour, suite à quelque fièvre qui avait décimé plusieurs régions, on rallongea le burni des femmes jusqu’à la plante des pieds, on le renforça par un système de bandage qui comprimait les parties charnues et protubérantes et on le compléta par une capuche avec œillères incorporées qui enserrait fermement la tête ». On a bien lu : les motivations étaient rationnelles, il s’agissait de lutter contre la fièvre…
Dans ce pays qui ne connaît aucune Histoire, sinon 2084, la date de la Guerre sainte, aucune géographie, car il n’existe rien au-delà de frontières introuvables, Ati se pose des questions. Attitude répréhensible, évidemment, qu’il masque derrière un discours convenu tandis que son esprit bat la campagne, envisageant ce que pourrait être une religion qui ne soit pas d’Etat, ou un Etat qui ne serait pas religieux, la vie à une autre époque avec moins de contraintes, une sorte de… oui, de liberté. Concept totalement étranger en Abistan, où l’effleurer s’apparente à un crime.
Avec 2084. La fin du monde, Boualem Sansal poursuit une œuvre salutaire d’éveil – tout le contraire de ce qu’il faisait mine de déclarer dans son avertissement. La démonstration n’évite pas quelques pesanteurs, mais elle est irréfutable.


A propos de l'Académie française et de son Prix du roman dont c'est le centième anniversaire, je rappelle que la "Bibliothèque littéraire" de la Bibliothèque malgache a réédité, à l'intention des curieux, deux des trois premiers lauréats.

jeudi 15 octobre 2015

Le dernier trio du Grand Prix du roman de l'Académie française

A deux semaines de la proclamation du lauréat, ils ne sont plus que trois dans la dernière sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française. Une femme et deux auteurs Gallimard ancrés, au moins en partie, de l'autre côté de la Méditerranée. Mais la tradition de l'Académie veut qu'on n'indique pas officiellement les éditeurs - et encore moins qu'on parle des origines des romanciers.
Donc, cinq noms ont disparu: Bernard Chambaz. Charles Dantzig, Gérard Mordillat, Antoine Mouton et Judith Perrignon. Il reste:
  • Agnès Desarthe, Ce coeur changeant (L'Olivier)
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
Vous dire à qui je voudrais qu'il soit attribué, ce Grand Prix du roman 2015? Pas facile. J'aime les trois livres, avec peut-être une légère préférence pour celui d'Agnès Desarthe. Mais, vous le savez, je n'ai pas le droit de vote... seulement celui de faire (re)découvrir, à la Bibliothèque malgache, deux des premiers lauréats.


jeudi 1 octobre 2015

L'Académie française part tard et arrive tôt

Dernière sélection pour les grands prix littéraires d'automne, celle du Grand Prix du roman de l'Académie française a été annoncée cet après-midi. Mais, contrairement à ce qui se dit habituellement, le temps perdu se rattrape si on le veut bien puisque c'est le jeudi de la semaine qui précède Décembre, Goncourt, Renaudot, etc., que l'on connaîtra le lauréat de l'Académie. Soit le 29 octobre, pour être clair et ne pas vous contraindre à empoigner un agenda ou un calendrier.
Ils sont actuellement huit dans la liste, presque tous sont aussi retenus pour d'autres prix, à la notable exception de Gérard Mordillat.
  • Bernard Chambaz. Vladimir Vladimirovitch (Flammarion)
  • Charles Dantzig, Histoire de l'amour et de la haine (Grasset)
  • Agnès Desarthe, Ce coeur changeant (L'Olivier)
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Gérard Mordillat, La Brigade du rire (Albin Michel)
  • Antoine Mouton, Le metteur en scène polonais (Bourgois)
  • Judith Perrignon, Victor Hugo est mort (L'Iconoclaste)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
A propos de l'Académie française et de son Prix du roman, je rappelle que la "Bibliothèque littéraire" de la Bibliothèque malgache a réédité, à l'intention des curieux, deux des trois premiers lauréats.

Aujourd'hui, on a aussi appris la composition des sélections, romans et essais, du Prix du meilleur livre étranger. Il s'y trouve, ma foi, d'excellents livres que j'ai lu et d'autres qui me tentent. Ce prix sera remis le 26 novembre.

Romans
  • Martin Amis, La zone d’intérêt (Calmann-Lévy)
  • Stefan Brijs, Courrier des tranchées (Héloïse d’Ormesson)
  • Javier Cercas, L’imposteur (Actes Sud)
  • Lidia Jorge, Les mémorables (Métailié)
  • Rachel Kuschner, Les lance-flammes (Stock)
  • Alessandro Mari, Les folles espérances (Albin Michel)
  • Dinaw Mengestu, Tous nos noms (Albin Michel)
  • Eirikur Orn Norddahl, Illska (Métailié)
  • Marilynne Robinson, Lila (Actes Sud)
  • Diane Setterfield, L’homme au manteau noir (Plon)
Essais
  • Alysia Abbott, Fairyland (Globe)
  • Rosa Montero, L’idée ridicule de ne jamais te revoir (Métailié)
  • Christoph Ransmayr, Atlas d’un homme inquiet (Albin Michel)



mercredi 2 septembre 2015

Les 100 ans du Prix du roman de l'Académie française (2)

Le Prix du roman de l’Académie française, devenu Grand Prix du roman en 1984, a été décerné pour la première fois en juillet 1915. Son centenaire, en octobre 2015, est une belle occasion de faire découvrir, plus sûrement que redécouvrir, deux des premiers lauréats.
Nous vous parlions hier de Paul Acker, le premier, en 1915.
Voici Charles Géniaux qui, deux ans plus tard, avait frappé les esprits avec un ouvrage publié sous forme de feuilleton et qui serait publié en 1918 seulement en volume.

Paul Souday raconte, dans Le Temps du 23 décembre 1917, la cérémonie de remise des prix littéraires et des prix de vertu, car il y avait aussi ceux-ci, à l’Académie française. Le palmarès littéraire « est long et imposant : près de cent cinquante mille francs de prix ! près de cent lauréats ! Car il y a quelques prix de dix et même de quinze mille francs, mais il y en a beaucoup de vingt-cinq, de quinze et même de dix louis. L’Académie est riche, et elle a même de la petite monnaie. »
Il constate que le secrétaire perpétuel, Émile Lamy, passe sous silence le plus grand nombre des œuvres récompensées. Son prédécesseur, Camille Doucet, « n’omettait personne. Mais avait-il tout lu ? On peut en douter et croire qu’il lançait ses adjectifs un peu au hasard. » D’ailleurs, il n’est pas toujours aisé de justifier les choix : « Que dire de ces romans insipides, de ces essais vaguement critiques ou historiques, de tous ces travaux d’amateur, de ces ombres et de ces larves ? Que de papier, de temps et d’argent gaspillés ! Bien entendu, dans cette masse, il y a quelques ouvrages de valeur, mais ils y sont trop souvent noyés. »
Charles Géniaux (1870-1931), qui reçoit le Prix du Roman pour La passion d’Armelle Louanais, mérite pour Paul Souday d’être extrait de la masse. C’est un « écrivain d’un tempérament vigoureux, qui a le sens du paysage pathétique et haut en couleur. »
Émile Lamy n’a pas passé sous silence le Prix du Roman. Il lui trouve des qualités éminemment modernes : « Armelle Louanais est l’épopée du silence. Un bourg de paysans muets, une gentilhommière, une église, une femme et un prêtre, que leur solitude fait plus importants l’un à l’autre : ici l’orage est dans les âmes, il s’y tait, il y étouffera. Si l’on eut dit il y a vingt ans : un écrivain composera un roman où deux personnages, qui n’agissent pas, ne parlent pas davantage, où les battements secrets de deux cœurs sont le seul mouvement de deux vies, où tout consentement, toute surprise d’un attrait humain sont anéantis dans le prêtre par une vertu que la tentation n’approche pas et prévenus dans la femme par un respect plus fort que l’amour, où la mort du prêtre vient avant qu’il ait eu rien à interdire, où la femme sous le deuil dont elle meurt à son tour reste fidèle à la religion de son secret, les maîtres des cénacles littéraires auraient pris en dédain l’indigence d’un tel sujet. Or cette œuvre a trouvé grâce devant notre goût rénové. Loin qu’il s’ennuie à la double austérité de cette morale et de cet art, il leur en a su un double gré. La surabondance des traits empâte notre littérature. Elle oublie un peu qu’il y a un art de ne pas dire et une puissance, la plus grande peut-être, du silence. À ceux qui gardent le culte de nos dons traditionnels, les deux personnages apparaissent semblables à ces statues voilées et dont les corps demeurent visibles et les visages expressifs sous les défenses des plis. Et à ceux qui accusaient notre littérature de chercher sa vie dans les licences malsaines, cette œuvre oppose la décisive réponse de sa chasteté et de son succès. »
Curieusement, le roman de Charles Géniaux est, à la date où se tient la cérémonie, introuvable en librairie. Il l’était tout autant lorsque le Prix du Roman 1917 a été annoncé, lors de la séance du 21 juin. Il n’est en effet, à ce moment, paru qu’en feuilleton dans la Revue des Deux Mondes, ce qui n’empêche pas Le Gaulois, dans un écho anonyme, de saluer un choix « qui sera contresigné par tous les lettrés. Il récompense une œuvre délicate et puissante dans sa hautaine sévérité. Armelle Louanais est l’histoire d’une sorte de Lamennais de campagne, présentée avec une psychologie des plus pénétrantes que M. Géniaux excelle à peindre. »
Le livre sort – enfin – en mars 1918 chez l’éditeur Ernest Flammarion, qui a déjà accueilli une demi-douzaine d’ouvrages écrits par Charles Géniaux sur la vingtaine qu’il a alors publié. Il lui en reste à peu près le même nombre à donner, dont certains en collaboration avec son épouse, Claire Géniaux.
Abel Hermant consacre au roman une bonne partie de chronique dans Le Figaro. Un éloge, avec une réserve, dans l’extrait que nous citons :
« M. Charles Géniaux est un bon peintre de portraits. Ses crayons de M. Louanais le père, de l’amusant chanoine de Saint-Jacut, des provinciales de second plan, et, à la fin, des deux servantes pleureuses, sont bien venus. Il écrit comme il sied d’écrire quand on raconte une histoire de ce temps-là, où les gens bien élevés de France s’exprimaient encore en français ; et tout serait pour le mieux s’il n’usait de l’horrible épithète “sensationnel”, qu’il faut laisser aux entrepreneurs de publicité pour cinémas. Au demeurant, il est correct, et cette correction semble bien agréablement surannée. »

Dans la même collection :
Charles Géniaux. La passion d’Armelle Louanais
Washington Irving. Kidd le pirate
Sainte-Beuve. De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle
Manuel du plus que parfait arriviste littéraire
Henri de Régnier. Histoires incertaines
Maurice Spronck. L’an 330 de la république

mardi 1 septembre 2015

Les 100 ans du Prix du roman de l'Académie française (1)

Le Prix du roman de l’Académie française, devenu Grand Prix du roman en 1984, a été décerné pour la première fois en juillet 1915. Son centenaire, en octobre 2015, est une belle occasion de faire découvrir, plus sûrement que redécouvrir, deux des premiers lauréats en édition numérique.
Paul Acker venait de disparaître sur le front de la Grande Guerre quand il fut choisi, au double titre de romancier et de mort pour la patrie, pour inaugurer le palmarès.

En 1915, le conflit pousse en effet l’Académie française à saluer, à travers les prix littéraires qu’elle décerne, des écrivains morts au combat. Charles Péguy, un des premiers disparus, reçoit ainsi, à titre posthume, l’important Grand Prix Broquette-Gonin. Alain-Fournier, le Prix Jules Davaine. Et, parmi beaucoup d’autres lauréats, mais inaugurant pour l’ensemble de son œuvre le palmarès du Prix du roman, Paul Acker. Étienne Lamy, Secrétaire perpétuel, évoque dans son Rapport sur les concours de l’année 1915 cet homme qui, « au sourire triste, à la timidité discrète, à la persévérance douce, multiplie ses œuvres qui lui ressemblent, comme pour promener sur plus d’objets sa mélancolie : ses personnages de tout sexe, de tout rang, de toute origine, passent, victimes de l’égoïsme social qui rend étrangers et rivaux les êtres faits pour se secourir et s’aimer. »
Paul Acker est né le 14 septembre 1874. Il a donc quarante ans quand il meurt pour la France, près du front de Thann, le 27 juin 1915, dans un accident. Une centaine de kilomètres, à vol d’oiseau, séparent son début et sa fin. Mais, entre les deux, il a écrit, en particulier des romans : Les deux amours, Une aïeule contait, Un amant de cœur, Dispensé de l’article 23, Le désir de vivre, La petite madame de Thianges, Le soldat Bernard, Les exilés, Les deux cahiers, pour ne citer que ceux du Rapport.
À défaut de rééditer son œuvre complète pour le centenaire de la création du Prix du roman, nous avons choisi de donner à lire Les exilés. En 1911, Paul Acker y ouvrait son cœur d’Alsacien et désignait la déchirure qui le blessait : quelle était encore l’identité d’une terre annexée par l’Allemagne en 1871 alors que ses habitants, ou du moins une partie d’entre eux, se sentaient Français ?
« Une lecture très saine et d’inspiration morale », estime Gaston de Pawlowski en commentant l’ouvrage dans Comœdia, ajoutant : « Sa simplicité dénote également une belle tenue littéraire. » Gaston Deschamps, dans Le Temps, résume la question des Exilés : « Ce sont des jeunes gens dont les parents ont opté pour la nationalité française, et qui, ayant vécu en France, parmi des études ou des plaisirs qui furent des divertissements dangereux, et pour ainsi dire des invitations à l’oubli, ne sauraient retourner en Alsace sans une certaine appréhension où se mêle un peu de remords. Seront-ils en état de grâce suffisante pour assister à l’œuvre qui s’accomplit là-bas ? »
Claude Héring, personnage central du roman, est « un Alsacien qui s’ignorait », explique André Chaumeix dans le Journal des Débats. Et cette ignorance même structure la découverte que fait Claude en même temps que le lecteur : l’Alsace « est peinte non pour elle-même mais par la connaissance qu’en prend peu à peu Claude. Le roman en se développant nous montre les figures diverses que forment pour le voyageur les villes et les champs qu’il a oubliés. »
Face à Claude, Alsacien de Paris, deux amis, Alsaciens d’Alsace, s’affrontent pour leurs idées : Reusch, qui « reste en Alsace, pour entretenir le culte de la France », et Ferrières, qui « n’est plus attaché à la France. » Albert-Émile Sorel fournit cette articulation du problème en « Une » du Gil Blas. La longueur de son article ne lui donne cependant pas l’occasion de relever combien l’opposition entre une France cultivée et une Allemagne disciplinée est caricaturale. Mais sans doute allait-elle de soi, côté français, dans ces années-là, s’il faut en croire la manière dont certains commentateurs forcent le trait encore davantage que le romancier.
Voici donc un livre très enraciné dans le territoire d’où vient son auteur et bien dans l’esprit de son époque.

Dans la même collection :
Charles Géniaux. La passion d’Armelle Louanais
Washington Irving. Kidd le pirate
Sainte-Beuve. De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle
Manuel du plus que parfait arriviste littéraire
Henri de Régnier. Histoires incertaines
Maurice Spronck. L’an 330 de la république

jeudi 30 octobre 2014

L'Académie française couronne Adrien Bosc

Son Constellation est un des premiers romans dont on a le plus parlé dans cette rentrée littéraire. Il n'était pas la seule oeuvre de débutant dans la dernière sélection du Grand prix du roman de l'Académie française puisque Karpathia, de Mathias Menegoz, l'accompagnait (avec Voyageur malgré lui, de Min Tran Huy).
Ce n'était pas non plus celui que j'aurais choisi. Mais ce n'est pas mal du tout, Constellation, malgré les quelques réserves que je peux émettre.
Marcel Cerdan est mort le 27 octobre 1949, dans le crash  d’un Constellation d’Air France aux Açores. Avec lui, la violoniste Ginette Neveu. Et trente-cinq autres passagers, plus l’équipage. Sur une belle idée conduite jusqu’au bout avec un soin maniaque, Adrien Bosc réveille le souvenir de chacun, dessinant une constellation de vies et de morts. Ce serait parfait si l’écriture n’était, sinon à quelques moments, strictement informative.

vendredi 10 octobre 2014

Prix de l'Académie française, Jean Giono, trois, quatre

Pendant que certains s'abreuvaient aux paroles hachées de Patrick Modiano, pareil à lui-même dans la conférence de presse tenue hier (j'aime beaucoup cette citation du Figaro: « Heu… Oui… C’est-à-dire que… Mais… C’est un peu… Heu… »), pendant ce temps, donc, d'autres tranchaient dans le vif de leurs premières sélections aux prix d'automne pour les réduire à ce qui pouvait faire des deuxièmes sélections décentes.
L'Académie française, qui proclamera son Grand Prix du roman le 30 octobre, a donné un spectaculaire coup de balai, rejetant sept livres qui, tout compte fait (se dirent les jurés), n'avaient rien à faire là. Ceux d'Eliette Abécassis, Benoît Duteurtre, Dominique Fabre, Hedwige Jeanmart, Gilles Martin-Chauffier, Anne Serre et Antoine Volodine. Il ne restait que deux romans, signés Adrien Bosc et Minh Tran Huy. Cela faisait un peu riquiqui. On en a donc ajouté un troisième, qui par ailleurs est un premier (roman), celui de Mathias Menegoz - Karpathia, 704 pages, quand même. Il a, on va le voir très vite après une courte pause en forme de liste réduite, le vent en poupe. Voici donc cette deuxième sélection, dans laquelle j'ajoute, au contraire de la pratique de la pudique Académie française, les noms des éditeurs.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Minh Tran Huy. Voyageur malgré lui (Flammarion)

Le Prix Jean Giono, proclamé dès la semaine prochaine, le 16 octobre, s'est montré un peu plus généreux. ou plus indécis. Il reste quatre ouvrages, dont les deux premiers romans déjà remarqués par les académiciens, une sélectionnée au deuxième tour du Goncourt et un exclu de celui-ci. Pas de pitié, en revanche, pour Max Genève, Serge Joncour, Eric Reinhardt, Olivier Rolin et François Vallejo. Un de ces quatre-là recevra les 10.000 euros du prix.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Fouad Laroui. Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)

Mathias Menegoz deux fois, dont l'une par surprise, n'est-ce pas un signe? Si vous le cherchez ailleurs, dans d'autres sélections, vous le trouverez dans la page Prix littéraires 2014.

jeudi 24 octobre 2013

L'Académie française choisit de plonger avec Christophe Ono-dit-Biot

Premier grand prix littéraire de la saison, le bien nommé Grand Prix du roman de l'Académie française vient de choisir son lauréat 2013: Christophe Ono-dit-Biot, pour Plonger, son cinquième roman.
Christophe Ono-dit-Biot n’est pas allé chercher très loin le modèle de César, le narrateur de Plonger : semblable à lui, son personnage est journaliste culturel dans un magazine d’importance, il connaît tout le monde et tout le monde le connaît, il court les vernissages et les grandes manifestations comme d’autres vont au bistrot du coin – son bistrot du coin, à lui, c’est le Lutetia. Cela pourrait être la partie la plus faible du roman si la pédanterie du journaliste soucieux de tout expliquer, de tout remettre dans son contexte, n’était un des ressorts fondamentaux de sa relation avec Paz, une photographe dont il est tombé amoureux fou.
Que fait un journaliste culturel pour draguer une femme qui expose ? Il oublie tout ce que la déontologie lui interdit et écrit un article destiné à susciter, au minimum, un peu d’intérêt pour sa personne. Il sait si bien qu’il ne devrait pas faire cela qu’il se justifie : « dans le domaine de l’art, on aime toujours pour des motivations privées. Parce que les œuvres, qu’elles soient filmiques ou graphiques, remuent des choses en vous. » Les plages que Paz privilégie comme sujets deviennent sous sa plume « des plages de vie ». Paz est lancée… et furieuse : pourquoi César s’est-il cru autorisé à interpréter une démarche qui, en fait, n’est pas du tout celle-là ? Paz est une femme de caractère, elle préfère l’authenticité à la gloire.
Il doit néanmoins y avoir quelque chose d’authentique chez César puisque Paz l’accepte dans sa vie. Jusqu’à un certain point : contrairement à lui, elle ne veut pas d’enfant – elle en a déjà un, explique-t-elle, puisqu’elle a adopté un… requin – et, surtout, leurs regards sur l’art sont si divergents qu’ils finissent par s’opposer. Paz est de plus en plus fuyante, même leur petit Hector, né à la suite d’un coup pitoyable de César qui, à Venise, a fait disparaître la plaquette de pilules contraceptives, ne parvient pas à la retenir. Venise, sa Biennale, c’est donc le moment de la conception de l’enfant. Et le début de la fin.
César raconte tout cela dans un long récit destiné à son fils, afin qu’il sache un jour comment fut la vie de ses parents, commune et séparée, avec en italiques quelques détails qui seront expurgés du texte, détails qu’Hector n’a pas besoin de connaître.
Au fond, Paz, qu’il faut enfin tenter de comprendre vraiment, puisqu’elle est morte et que César est en route vers une plage lointaine pour reconnaître son corps, est restée une énigme, une sorcière porteuse de secrets non dévoilés. Ils ne seront percés qu’en plongeant, physiquement, dans la proximité des requins que Paz aimait tant. Plonger est, bien sûr, un titre à sens multiples. Et le roman d’une passion déchirante, déchirée, hors normes, hors d’atteinte.

jeudi 25 octobre 2012

Le Grand prix du roman de l'Académie française à Joël Dicker


Joël Dicker, avec son deuxième roman, La vérité sur l'affaire Harry Quebert, est le premier lauréat de la saison des grands prix littéraires d'automne, ouverte comme chaque année par le Grand Prix du roman de l'Académie française.

C’est la belle surprise de cette rentrée littéraire. La vérité sur l’affaire Harry Quebert, un deuxième roman épais publié quelques mois à peine après le premier (Les derniers jours de nos pères), ne suscite aucune fausse note dans un accueil enthousiaste. L’écrivain a 27 ans et ne nourrit aucun complexe même s’il n’appartient pas au microcosme parisien et si ses éditeurs ne sont pas souvent présents dans les sélections aux grands prix littéraires d’automne. Sauf cette fois, grâce à un livre qui a tout pour plaire. Bien au-delà du lectorat francophone, si l’on en croit les rumeurs de traductions qui circulaient à la Foire du livre de Francfort.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert est une histoire d’écrivain. Et même d’écrivains, puisqu’ils sont deux. Marcus Goldman, le plus jeune, est entré dans le monde littéraire par la grande porte, avec un énorme succès dès son premier livre. Il doit maintenant répondre à l’attente de ses lecteurs. Davantage encore à la pression que lui mettent son agent et son éditeur, sans cesse à évoquer la nécessité (et l’obligation par contrat) d’un deuxième livre sans lequel la place de jeune prodige ne tardera pas à être occupée par un autre. Mais la panne est grave – « une terrible crise de page blanche » – et Marcus se tourne vers son mentor, Harry Quebert, auteur consacré qui distille, en prologue de chaque chapitre, des conseils avisés sur l’écriture.
La vérité sur l’affaire Harry Quebert est aussi un polar. En 1975, une adolescente de quinze ans, Nola Kellergan, a disparu dans la petite ville d’Aurora, New Hampshire, où Harry est installé. Pour écrire, disait-il. Mais, séduit par Nola, il ne faisait que copier et recopier son prénom à longueur de pages. Trente-trois ans plus tard, alors que les Etats-Unis se préparent à élire Obama comme président et que Marcus est toujours bloqué par sa page blanche, le corps de Nola est retrouvé sur le terrain de Harry. Qui ferait un coupable idéal.
En 31 chapitres (numérotés à l’envers), un prologue et un épilogue, Joël Dicker installe un monde, pose un gros paquet de questions auxquelles il ne fournit pas toutes les réponses et construit une intrigue à plusieurs niveaux dont la complexité ne ralentit jamais la lecture. La réussite est si complète qu’en arrivant à la fin on adhère à la dernière réflexion de Harry : « Un bon livre, Marcus, est un livre qu’on regrette d’avoir terminé. »