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mercredi 13 février 2019

Le guerrier presque apaisé de Kate Atkinson

Dans Une vie après l’autre, Kate Atkinson racontait toutes les vies possibles d’Ursula Todd. Voici, avec L’homme est un dieu en ruine (traduit par Sophie Aslanides), l’unique version de l’existence de Teddy, son frère, ou une autre manière de dire ce que connurent les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale – et avant, et longtemps après, car Teddy aura une longue vie. Engagé à vingt ans dans l’aviation, devenu pilote de bombardier, il ne mourra qu’en 2012. Au moment où son corps n’est plus, en effet, qu’une ruine.
Teddy n’est pas doté d’un tempérament belliqueux. Au contraire, il se rêve, dans sa jeunesse, poète et paysan, jusqu’à mettre en pratique cette double vocation paisible en pratiquant, au petit bonheur la chance, tous les travaux de la terre dans différentes fermes où il trouve des emplois temporaires, et en transcrivant dans ses vers, le soir, les émotions ressenties devant le spectacle de la nature. Mais les poèmes ne valent rien, comme il sera obligé de le reconnaître plus tard, reconverti en chroniqueur plus ou moins inspiré des changements saisonniers. Il se console de la pauvreté de cette production en se disant qu’il n’écrit pas de la littérature, seulement un divertissement proposé à un public varié.
Un peu comme le fera sa fille Viola, romancière à succès, débordée par sa célébrité, dans un tourbillon de rencontres et de festivals internationaux, déçue par l’accueil tiède que fait son père à ses livres.
La mère de Viola, Nancy, n’est plus là. Elle est morte au début des années soixante en perdant sa guerre contre le cancer. La guerre, elle connaissait aussi. Pendant que son fiancé pilotait de lourds engins de mort au-dessus de l’Allemagne, elle travaillait au décryptage des codes secrets utilisés par l’ennemi, tâche qui devait rester discrète et impliquait le silence sur le détail de ses activités. De la même manière que Teddy ne pouvait pas raconter les opérations nocturnes menées au-dessus des installations allemandes et des villes en feu.
Les vols de Teddy occupent pourtant une belle place dans le roman. Quand il les raconte plus tard à Nancy, elle manifeste peu d’enthousiasme : « Oh, s’il te plaît, chéri, supplia Nancy, ne pensons pas à la guerre. J’en suis tellement lasse. Parlons de quelque chose de plus intéressant que des détails techniques des bombardements. » Le lecteur est tenté de donner tort à Nancy, car il n’est pas seulement question de détails techniques dans ces récits. Au contraire, les liens entre les hommes d’un équipage, devant les dangers induits par une stratégie militaire assez grossière, sont d’une intensité qui donne à ces moments une force digne des meilleurs romans de guerre.
Sautant d’une époque à une autre, de 1943 à 1982 puis à 1960, Kate Atkinson introduit, en filigrane, des scènes récurrentes qui constituent des guides aussi efficaces que précieux. On ne se perd jamais dans une histoire longue et complexe où Teddy revient sur des détails à la signification parfois changeante. Ainsi d’une photo, qu’on croit d’abord tachée par une auréole de thé, alors qu’elle est en réalité marquée par le sang d’un de ses compagnons d’armes.
La vie de Teddy, ensuite, aurait pu être tranquille, « évoluant vers une vieillesse paisible ». Mais cela n’aurait pu se produire que si Nancy n’était pas morte, et si le souvenir des nombreux morts dont le pilote a été responsable n’était une blessure jamais refermée. Le livre est puissant, il explore les replis les plus intimes d’un homme.

dimanche 13 août 2017

Une seule vie ne suffit pas

Combien de fois les ténèbres s’abattent-elles sur Ursula Todd dans le roman de Kate Atkinson, Une vie après l’autre ? Combien de fois, pour le dire autrement, meurt-elle ? Nous n’avons pas compté. Mais bien des chapitres se terminent ainsi et chacun donne une fin à l’héroïne. L’une d’elle se produit en 1910 dans les premiers instants après sa naissance, ce qui aurait dû lui interdire, et à nous aussi, de connaître les événements ultérieurs. La première, si l’on respecte l’organisation d’un récit éclaté, est une des plus spectaculaires car Ursula n’est pas loin de modifier la marche du monde : en novembre 1930, elle se présente dans un café munichois, s’installe à une table où se trouve aussi Hitler, qu’elle a pu connaître dans d’autres circonstances, et sort de son sac un revolver pour l’abattre – mais elle est elle-même mise en joue, et : « Les ténèbres s’abattirent. »
Dans un premier temps, c’est déroutant. Chaque fois qu’Ursula se trouve dans une situation concrète, pense telle chose, accomplit tel acte, rencontre de nouvelles connaissances ou renoue avec certaines personnes, en Allemagne parfois, en Angleterre souvent, elle est aussi ailleurs, pense et fait autre chose, avec d’autres personnes, etc. Des faits sont à la fois simultanés et contradictoires, ou au moins incompatibles avec une partie de la chronologie.
Dans un deuxième temps, qui se prolonge pendant la plus grande partie du roman, c’est fascinant. On se perd avec délices et on se raccroche comme on peut aux branches d’un récit qui semble partir dans tous les sens avec, quand même, une multitude de passerelles entre les destins divergents d’Ursula.
Vers la fin, on aura même l’impression d’avoir tout compris, en partie grâce à un chapitre intitulé, avec une discrète ironie, « La fin du commencement ». Probablement se trompe-on : il est impossible de tout saisir ici, tant le jeu de Kate Atkinson est subtil et complexe. Elle a parfois mis son goût pour les fausses pistes au service d’énigmes résolues par le détective Jackson Brodie (La souris bleue ou Parti tôt, pris mon chien). Cette fois, aucun enquêteur ne nous guidera dans le dédale. A chacun d’y trouver son chemin.
Ce roman, traduit en 2015 et maintenant disponible au format de poche, a une suite, ou plus exactement un complément, paru cette année : L’homme est un dieu en ruine où Teddy, le frère d’Ursula, raconte à sa manière, et cette fois d’une seule manière, ce que connurent les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale – et avant, et longtemps après, car Teddy aura une longue vie. Engagé à vingt ans dans l’aviation, devenu pilote de bombardier, il ne mourra qu’en 2012. Au moment où son corps n’est plus, en effet, qu’une ruine.

mardi 7 février 2012

Kate Atkinson, d'une petite fille disparue à une autre

Émaillé de citations empruntées souvent à Shakespeare ou Emily Dickinson, le nouveau roman de Kate Atkinson remet en selle le détective Jackson Brodie. Depuis La souris bleue, il s’est fait, bien malgré lui, une spécialité des fillettes disparues. Cette fois, il a été engagé par une femme qui cherche ses origines. Elle a été une fillette disparue que personne n’a cherchée et, trente-cinq ans plus tard, voudrait retrouver ses propres traces.
Parti tôt, pris mon chien se présente comme un sous-bois familier que l’on visite en confiance: en 1975, l’agente Tracy Waterhouse et son collègue Ken Arkwright pénètrent, à Leeds, dans un appartement qui dégage une forte odeur de cadavre en décomposition. Puis les points de repère sont noyés par des amas de ronces qui empêchent de faire marche arrière et on se retrouve englué dans un inextricable enchevêtrement d’histoires qui se recoupent.
Dans la deuxième époque du roman, Tracy, qui dirige l’équipe de surveillance d’un complexe commercial, prise de pitié pour une petite fille que traîne derrière elle une prostituée notoire, embarque la gamine après avoir donné de l’argent à sa mère. S’il s’agit bien de sa mère. Et, quoi qu’il en soit, acheter un enfant ou l’enlever sont deux gestes équivalents. Tracy est passée brutalement de l’autre côté de la loi. Le mauvais côté. La voilà en fuite. Tandis que Jackson Brodie la cherche dans le cadre de son affaire, lui qui vient d’arracher un chien à un homme qui était peut-être son propriétaire mais était à coup sur son tortionnaire.
Pendant ce temps, la vieille actrice Tilly ravaude tant bien que mal ses trous de mémoire sur le plateau d’un feuilleton bas de gamme et croise, avec d’autres, le chemin des personnages qui se cherchent ou s’évitent – parfois les deux.
Le plat est copieux, il a mijoté longtemps. Il est savoureux, à la hauteur des efforts déployés par la romancière pour nous égarer et nous offrir le plaisir de tout comprendre, à un détail près, fourni à la dernière page.