Affichage des articles dont le libellé est thriller. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est thriller. Afficher tous les articles

samedi 1 février 2020

Mary Higgins Clark, fin de série

Mary Higgins Clark avait 92 ans. Elle vient de mourir et, s’il faut désigner un suspect, on pensera tout de suite à son grand âge. Une explication plus simple que dans les thrillers qu’elle écrivait à flux tendu depuis 1975 (La maison du guet). Avant cela, elle avait déjà tâté de l’écriture, mais pas au rythme qu’elle allait alors prendre pour une cinquantaine de romans, certains en collaboration avec sa fille (car pourquoi, en effet, ne pas embarquer la famille dans une affaire qui marche ?), Carol Higgins Clark, ou d’autres avec Alafair Burke.
En France, on l’avait découverte en 1979 avec la traduction (par Anne Damour) de La nuit du renard grâce à laquelle on peut créditer son éditeur, Albin Michel, d’un flair certain : il avait créé, pour l’occasion, la collection « Spécial Suspense », où ont trouvé place depuis un grand nombre des livres qu’elle a signés, rejoints par d’autres auteurs et autrices souvent de qualité.
De meilleure qualité d’ailleurs que la suite de la production propre à Mary Higgins Clark. Car, si La nuit du renard avait provoqué un véritable choc (dont j’ai l’impression de n’être toujours pas remis, plus de quarante ans après), beaucoup d’autres titres sentent la colle, la grosse ficelle et les bouts de carton disposés approximativement pour ressembler, de loin, à un décor cohérent.
Bref, il y a des années que j’ai lâché l’affaire, laissant à d’autres le soin de continuer à suivre une femme dont, probablement, j’avais perdu de vue les qualités pour ne plus voir que les défauts.
Mais je ne renie rien et, en l’honneur de cette fidélité à la mémoire d’une lecture, je vous glisse le début de La nuit du renard, et je vous envie si vous ne l’avez pas encore ouvert…
Il était assis, immobile devant la télévision dans la chambre 932 de l’hôtel Biltmore. Le réveil avait sonné à 6 heures, mais il était debout depuis longtemps. Le vent froid et sinistre qui faisait trembler les vitres l’avait sorti d’un sommeil agité.Les actualités du matin avaient commencé, mais il n’avait pas monté le son. Ni les nouvelles ni les éditions spéciales ne l’intéressaient. Il voulait juste regarder l’interview.Mal à l’aise sur sa chaise trop raide, il croisait et décroisait les jambes. Il s’était douché, rasé, et avait mis le costume de tergal vert qu’il portait en arrivant à l’hôtel la veille au soir. La pensée que le jour était enfin arrivé avait fait trembler sa main et il s’était légèrement coupé la lèvre en se rasant. Il saignait encore un peu, le goût salé du sang dans sa bouche lui donna un haut-le-cœur.Il avait horreur du sang.

vendredi 8 juin 2018

Bill Clinton, le jour où le président a disparu


D’abord, j’ai râlé. Parce que je n’avais pas le roman de Bill Clinton et James Patterson, Le président a disparu, le jour où il est paru. J’ai dû attendre le lendemain – hier, donc – pour le lire. Pas très grave, direz-vous, les livres en attente ne manquent pas vraiment. Et il n’était pas écrit d’avance que ce thriller-là était indispensable à ma survie intellectuelle. Mais, que voulez-vous ? On ne se refait pas, et il est des jours où la curiosité engendre une impatience presque fébrile.
Il est venu, j’ai lu, je suis déçu.
Le scénario est, dans le genre, plutôt bien ficelé – bien que les ficelles soient grosses. C’est dans les détails que ça coince.
Jonathan Lincoln Duncan, président des Etats-Unis d’une époque non déterminée (ce pourrait être maintenant puisqu’Obama est déjà passé par le poste, apprend-on au détour d’une phrase), est veuf depuis la mort de Rachel, il a une fille, Lilly, qui étudie à la Sorbonne. Et il souffre d’une maladie du sang qui, réduisant le nombre des plaquettes, peut avoir de graves conséquences. Jonathan la fait souvent passer à l’arrière-plan, car le traitement que lui donne son médecin lui embrouille les idées et ce n’est pas le moment. « Après tout, je ne suis pas un patient comme les autres. La plupart des gens obéissent aux instructions de leur médecin. Mais ils ne sont pas à la tête du monde libre. » C’est dit sans rire, bien entendu. Boum ! les responsabilités sont là.
Et, re-boum ! l’heure est grave. Non seulement il doit se défendre d’une accusation grave de collusion avec un terroriste international – et l’opposition, rangée derrière la tête obtuse de Lester Rhodes, le président de la Chambre des représentants, est bien décidée à ne pas lui faire de cadeau. Mais aussi et surtout il fait face à la pire menace qu’ont connue les Etats-Unis depuis la crise des missiles à Cuba : une cyberattaque susceptible de paralyser le pays et de le renvoyer aux temps anciens d’un monde sans Internet, sans électricité, sans rien de ce qui organise notre quotidien sans que nous en ayons encore conscience tant cela semble être devenu naturel.
Un virus informatique est en cause, plus pervers que tout ce qu’on a connu depuis que l’informatique est en usage, introuvable et donc impossible à arrêter.
Sinon que rien n’est impossible aux deux génies qui l’ont conçu et diffusé avant d’éprouver les remords suffisants pour prévenir les Américains et leur laisser une chance d’éviter le pire. Brrr ! le suspens est terrible, il ira crescendo jusqu’à la demi-heure fatidique où tout se joue dans un compte à rebours terrifiant.
Bien. Mais il n’y a pas là d’éléments inédits par rapport aux dizaines de thrillers qui posent le même genre de questions. Ce qui est inédit, en revanche, c’est qu’un ancien président des Etats-Unis soit à la conception du livre en même temps qu’un professionnel du genre – le plus grand, s’il faut en croire les chiffres de ses ventes.
Donc, a priori favorable : peut-être Bill Clinton va-t-il nous introduire dans les mécanismes profonds du pouvoir, dans l’esprit de celui qui l’exerce, pendant que se déroule une chasse aux informations sur les véritables responsables de l’attaque. Ceux qui appartiennent à « cet axe du mal », écrivent les auteurs sans crainte de piller la formule, pas très heureuse d’ailleurs, d’un autre président.
Mais, mais, mais… Bill, les réflexions que tu veux bien partager avec tes lecteurs sont-elles vraiment celles qui t’occupaient le cerveau quand tu étais au pouvoir ?
Allons-y de quelques exemples, consternants de banalité.
Les technologies modernes nous renvoient à nos instincts primaires. Les médias savent ce qui est vendeur : le conflit et la division. Simple et efficace. Trop souvent, la colère et le ressentiment l’emportent sur la réflexion. Nos émotions trompent notre vigilance. Un discours enflammé et moralisateur, même sans fondements, aura plus d’impact qu’une allocution réfléchie et argumentée.
[…]
Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. Mais il existe d’autres motifs de division – la religion, l’immigration, l’identité sexuelle. Parfois, ce rejet de la différence est une simple drogue pour alimenter le monstre en chacun de nous. Trop souvent, la peur et le mépris de « l’autre » nous font oublier ce que nous sommes capables d’accomplir tous ensemble. C’est ainsi depuis très longtemps, et cela ne changera peut-être jamais. Malgré tout, nous devons poursuivre nos efforts. Telle est la mission que nous ont transmise les Pères fondateurs : œuvrer à créer « une union plus parfaite », pour reprendre les termes de la Constitution des États-Unis.
[…]
Une guerre nucléaire, c’est perdant-perdant. On ne lance un missile qu’en dernier recours, parce que le camp d’en face a lancé le sien. C’est pour cette raison que personne n’appuie sur le bouton. Voilà l’utilité de la force de dissuasion !
Le dernier jour d’un récit qui commence le jeudi 10 mai et se termine le lundi suivant, Jonathan Lincoln Duncan se présente devant le Congrès pour un discours solennel (il aime ça) où il résume les événements (et le roman) pour les élus qui n’avaient pas tout compris (forcément, il fallait éviter de leur donner des informations trop sensibles). Et où il dessine, à coups redoublés de clichés éculés, les grandes lignes d’un avenir rayonnant dans une sécurité renforcée.
On pouvait espérer mieux. Il reste un habile thriller plutôt plaisant, mais il n’était pas nécessaire de convoquer un ancien président des Etats-Unis devant une commission d’enquête des lecteurs.

mercredi 13 septembre 2017

« Millénium », un coup de mou

J’avais zappé le quatrième volume de Millénium, vous savez, ce moment si décrié par beaucoup de fidèles à Stieg Larsson où David Lagercrantz avait repris la main et les personnages originaux, le journaliste obstiné Mikael Blomkvist et l’intrigante hackeuse Lisbeth Salander. Mon intérêt pour le foot étant moyen-moyen, pour le dire sans offusquer les supporteurs du PSG, son livre écrit avec Zlatan Ibrahimovic n’avait pas détourné un seul instant mon regard de textes qui m’attiraient bien davantage, et je n’avais donc aucun avis sur les moyens littéraires du successeur.
(Je note, au passage, que les éditeurs de La fille qui rendait coup pour coup, cinquième volume de Millénium paru à grand bruit la semaine dernière, n’ont pas cru nécessaire, dans la courte notice biographique consacrée à David Lagercrantz, de rappeler l’existence de son passage sur les terrains ronds de ballons gonflés comme les montants des transferts de joueurs.)
Bref, cette fois, je me suis laissé conduire par le tintamarre et, si je ne sais plus pourquoi je n’avais pas lu le quatrième Millénium (d’autres urgences, probablement), je sais pourquoi il est peu probable que je lise le sixième quand il sortira.
Entendons-nous bien : La fille qui rendait coup pour coup n’est pas un thriller indigne, cela se traverse sans déplaisir aucun, malgré quelques lourdeurs dans les démonstrations annexes aux enquêtes en cours. Il faut bien expliquer, certes, ce que sont les thèmes creusés ici, en particulier la gémellité et les expériences menées, à une certaine époque, en Suède, selon des méthodes descendant en ligne oblique de celles de Josef Mengele (je dis ça, je ne dis rien, mais je viens aussi de lire La disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, c’est un autre genre, bien sûr, mais c’est aussi plus passionnant). Quelques raccourcis auraient malgré tout été bienvenus.
La fille qui rendait coup pour coup est même, je le reconnais volontiers, un montage assez réussi entre un sujet fort, un récit construit impeccablement et des personnages connus qui ne laissent pas indifférent le lecteur que je suis. Mais enfin, cela sent la fabrication et la sueur qui a accompagné celle-ci. Là où Stieg Larsson avait largué, comme on se débarrasse d’un colis encombrant dont on a nourri longtemps le contenu, trois bombes qu’il lui était aussi impossible de ne pas concevoir que de ne pas lâcher, David Lagercrantz usine à petits gestes précis une œuvre à la moindre puissance explosive. Dans la catégorie des romans interchangeables, il tient sa place honnêtement. Je ne dirai pas qu’il s’impose comme un écrivain indispensable. Beaucoup moins, en tout cas, que Stieg Larsson chez qui la nécessité et l’urgence donnaient le sentiment qu’il était nécessaire de l’accompagner.
Je vais donc laisser David Lagercrantz poursuivre sa route en compagnie, je l’imagine aisément, de nombreux lecteurs. Mais sans moi.

dimanche 15 mars 2015

William Boyd envoie James Bond en Afrique

Ian Fleming, le créateur de James Bond, est mort en 1964, après avoir écrit les aventures de son héros préféré en douze romans et neuf nouvelles. Depuis, d’autres écrivains ont pris le relais, avec des bonheurs divers. Kingsley Amis d’abord, puis Sebastian Faulks et Jeffery Deaver, avant William Boyd l’an dernier, pour un Solo réédité en poche.
Quand il est envoyé en mission au Zanzarim en 1969, James Bond connaît peu l’Afrique occidentale : il n’y est allé qu’une fois. Il prend soin d’emporter un ouvrage qui, espère-t-il, lui fournira quelques lumières sur la région : Le fond du problème, de Graham Greene. Le roman est paru vingt ans plus tôt, peu de temps après une guerre pendant laquelle le romancier a servi en Sierra Leone, décor d’un livre qui fournit, sans le dire, un clin d’œil au lecteur curieux : dès les premiers paragraphes du Fond du problème, il est question d’une rue qui s’appelle… Bond Street. On ne nous fera pas croire que c’est un hasard.
Le Zanzarim ne se trouve bien entendu sur aucune carte. Mais les images d’une population affamée vues par James Bond ressemblent à celles qui arrivaient du Biafra à cette époque et William Boyd, né au Ghana, a passé une partie de son enfance au Nigeria – le pays que la guerre du Biafra aurait pu mener à la partition. Voilà donc probablement le vague arrière-plan de réalité sur lequel se fonde Solo, à partir duquel tout devient possible selon la logique mise au point par Ian Fleming dès les années 50. Son successeur le plus récent, qui prend le relais d’autres auteurs, a pris soin de relire l’intégrale du créateur et conserve l’esprit des origines sans rien perdre de ses propres qualités d’écrivain.
William Boyd précise d’ailleurs, à l’intention des puristes : « Je m’en suis remis, pour ce roman, aux détails de la vie et, plus généralement, à la biographie de James Bond parus dans la “nécrologie” d’On ne vit que deux fois, le dernier ouvrage de Ian Fleming publié de son vivant. Il est raisonnable de supposer que ce sont là les faits essentiels concernant Bond et son existence que l’auteur souhaitait voir introduire dans le domaine public – et qui feraient litière des anomalies et illogismes divers figurant dans les précédents romans. Par conséquent, en ce qui concerne ce livre, et conformément à la décision de Ian Fleming, James Bond est né en 1924. »
De la même manière que William Boyd revendique sa fidélité au canon mis en place, malgré quelques hésitations en cours de route, par son créateur, il reproduit les clichés souvent utilisés. Et devenus davantage que des clichés : une sorte de marque de fabrique sans laquelle l’agent 007 ne serait pas exactement ce qu’il est – et doit être dans l’esprit des lecteurs (ou des spectateurs, au cinéma).
James Bond est donc un homme à femmes. Les 45 ans qu’il affiche dans Solo n’ont pas endormi la bête sexuelle qui sommeille en lui. « Il était encore vert, le vieux ! », se félicite-t-il en constatant qu’il est émoustillé par une jolie femme rencontrée à l’hôtel, elle-même n’étant d’ailleurs pas insensible à son charme viril. Bryce Fitzjohn, actrice sous le nom d’Astrid Ostergard, surgit au début du roman, elle fera d’autres apparitions dont l’une est liée, par la bande, au récit. Mais elle ne joue aucun rôle dans les activités de l’agent, au contraire d’Efua Grâce Ogilvy-Grant, chef du poste britannique et son contact au Zanzarim. Enfin, presque, car elle s’appelle aussi Aleesha Belem. Bond, après avoir cédé à sa beauté, aura bien des raisons de se demander quel jeu elle joue et dans quel camp elle se trouve.
Grâce/Aleesha est le cœur battant de l’Afrique à la rencontre de laquelle James Bond a été envoyé. Avec une mission toute simple : faire cesser une guerre qui dure depuis trop longtemps et dont les conséquences sont tragiques pour la population mais aussi pour les compagnies pétrolières désireuses d’exploiter tranquillement un sous-sol très riche. Sa couverture ? Il est censé être le correspondant londonien d’une agence de presse française a priori favorable au Dahum, le territoire qui a fait sécession du Zanzarim. Quelques autres journalistes, des vrais ceux-là, présents dans le pays se demandent quand même qui il est vraiment.
Lancé à corps perdu sur un terrain hostile, Bond est enlevé par l’infâme Kobus Breed, un mercenaire qui encadre les troupes du Dahum, puis réhabilité quand son expérience du combat permet d’enlever une victoire. Ce qu’il appelle reculer pour mieux sauter : s’il redonne un peu de force à l’armée sécessionniste alors que la politique britannique envisageait plutôt la déroute de celle-ci, ses actes de bravoure lui permettent d’approcher Solomon Adeka, le dirigeant du Dahum et l’objectif de sa mission : faire du général Adeka « un soldat moins efficace ».
L’efficacité de William Boyd, en tout cas, n’est pas prise en défaut. De découverte en découverte, Bond brave la mort – il en a l’habitude – pour mettre au jour une réalité très différente de celle qu’on lui avait présentée. Et, tout à la fin d’un roman qui se lit en retenant sa respiration, la porte est ouverte à une suite. Chic !

mercredi 18 juin 2014

Robin Cook, arnaque à l'assurance

Tremblez, bonnes gens, les requins de la finance sont prêts à tout pour consolider leurs bénéfices. Même à contrecarrer, au prix de meurtres, les progrès de la recherche médicale quand celle-ci risque de transformer une idée géniale en affaire foireuse. L’idée géniale n’est pas très morale : il s’agit de racheter à vil prix des contrats quand un soudain besoin d’argent piège le signataire d’une assurance-vie. Puis d’encaisser de fortes sommes quand arrive la mort, statistiquement prévisible dans les cas de longues maladies. Imparable. Sinon que le Dr Rothman, déjà prix Nobel de médecine, se prépare à donner un grand coup de pied dans les statistiques. Il est sur le point de générer à la demande, à partir de cellules saines prélevées chez le malade, les organes défaillants. Ceux-ci ne présenteront aucun risque de rejet. La jeune Pia Grazdani, étudiante surdouée mais handicapée par ses difficultés à nouer des rapports normaux avec les autres, frétille à l’idée d’être associée à cette avancée majeure de la médecine.
Robin Cook fabrique des thrillers médicaux comme d’autres, des organes humains : avec une précision presque maniaque. L’enchaînement des faits suscités par des intérêts contradictoires pousse la logique du crime au-delà de ce que voulaient les deux principaux acteurs de l’arnaque à l’assurance-vie, surtout quand la mafia albanaise s’en mêle. Il arrive même qu’on tremble pour la vie de personnages auxquels on s’est attachés. Quant à l’argumentation scientifique, elle est d’autant moins contestable que le lecteur, en général, n’a pas les moyens de la contester. Robin Cook nous donne l’impression, en tout cas, de nous faire entrer dans les laboratoires de pointe les plus secrets. Il nous apprend au passage deux ou trois choses qui permettront de faire l’intéressant dans les dîners en ville, on peut l’en remercier. Ainsi que d’avoir passé quelques heures frémissantes sans lever les yeux d'Assurance vie, son dernier roman paru au format de poche en France.

dimanche 1 juin 2014

Dan Brown se perd dans les symboles

Romanesque, forcément romanesque… Le romancier américain est capable d’aller chercher très loin les ressorts des rebondissements de thrillers ésotériques dans lesquels tout semble possible. Même et surtout l’invraisemblable.
Les romans de Dan Brown sont de ceux dont on aime dire du mal : c’est écrit n’importe comment, voilà l’argument massue avec lequel se trouve assommé le lecteur qui aime ça. Vous, peut-être. Nous, un peu, du moins au début d’Inferno.
Robert Langdon, professeur de symbologie (oui, oui…) fait pour la quatrième fois son Indiana Jones. Mais il est dans la panade. Il se retrouve dans un lit d’hôpital avec pour dernier souvenir celui de l’université du Massachussetts où il enseigne. En réalité, il est à Florence, deux jours plus tard, avec à la tête une blessure par balle qui le fait atrocement souffrir. Il est en proie à une hallucination récurrente dont le prologue, tout en rythme, nous a fourni les principales images : un homme est poursuivi, avec la ville de Florence en toile de fond, beau décor chargé d’œuvres artistiques évoquées au passage, et le mystère s’installe à propos d’un objet inconnu et important pour l’humanité – rien que ça, mais Dan Brown ne fait pas les choses à moitié. Comme dans les paroles prononcées, définitives :
« Mon don est le futur. / Mon don est le salut. / Mon don est l’Enfer. »
Le comble, c’est qu’on marche, qu’on court, et qu’on est déjà au premier chapitre, dans les souvenirs parcellaires de Robert Langdon. Très parcellaires. Où suis-je ? Qu’est-il arrivé ? C’est à peu près tout ce qu’il peut dire pour démêler les causes de l’état dans lequel il se trouve, hanté par l’image d’une femme voilée et tout surpris de reconnaître, par la fenêtre, une architecture médiévale qu’il connaît bien et dont il sait qu’elle ne trouve pas dans le Massachussetts mais à Florence. Où, dans sa chambre d’hôpital, deux médecins s’occupent de lui tandis que glisse, à l’extérieur, la silhouette d’une femme baraquée et habillée de noir. On devine qu’elle ne veut pas que du bien à Richard Langdon – après tout, quelqu’un lui a tiré dessus – et elle le prouve en abattant le Dr Marconi tandis que le Dr Brooks, une femme plus jeune, prouve son sang-froid en réussissant à s’enfuir avec un Langdon bourré de sédatifs…
De l’action, de l’action !
On ne sait toujours pas pourquoi, bien entendu. Mais le troisième chapitre a fourni un intéressant élément d’information : à 5 miles de la côte italienne se trouve un yacht luxueux aménagé comme un QG militaire, le Mendacium, d’où le chef du Consortium dirige ses opérations discrètes dans le monde entier, au service de qui peut se payer des équipes d’une redoutable efficacité pour tous les usages, sans jugement moral. Ce qui sous-entend que les opérations sont souvent immorales. Celle-ci, dans laquelle Langdon est impliqué à son insu, semble d’une importance capitale. Et susceptible d’échouer, ce que déteste le boss du Consortium. Il a construit sa réputation sur deux règles d’or : ne jamais faire une promesse que vous ne pouvez pas tenir et ne jamais mentir à un client…
Avant la fin du seizième chapitre, il y aura encore pas mal d’action. Le Dr Brooks est désormais appelée par son prénom, Sienna. Elle est dotée d’une intelligence exceptionnelle – un quotient intellectuel de 208, dont Richard Langdon ne savait pas que cela existait (nous non plus). Et Langdon n’est pas insensible au charme qu’elle dégage, ce qui laisse d’autant mieux augurer d’un rapprochement plus intime que Sienna, elle aussi… enfin, vous voyez, les choses se mettent en place assez vite.
Le mystère de l’intrigue, en revanche, ne se dévoile que très progressivement. Le mystérieux objet est retrouvé dans une poche secrète de la poche de Langton, qui en ignorait l’existence : un tube de titane qui s’ouvre sous la pression d’un doigt. Pas n’importe quel doigt, l’ouverture est programmée en fonction des empreintes. Celles de Langdon, comme par hasard.
Et nous voici plongés dans l’univers de Dante, de son Enfer et des peintres qui s’en sont inspirés, avec des allusions à la Grande Peste du Moyen Age et à la Renaissance qui suivit. Le message se complète : pour renaître, il faut mourir ; pour trouver le Paradis, il faut passer par l’Enfer…
C’est loin d’être fini. Mais le dix-huitième chapitre, malheureusement, est un tunnel explicatif comme Dan Brown a le défaut d’en placer parfois dans ses romans, parce qu’il faut bien aider ce benêt de lecteur à comprendre de quoi il retourne : ici, une conférence que Robert Langdon a faite deux ans plus tôt à Vienne sur L’Enfer de Dante. Cette conférence, certes, livrera quelques-unes de clés de l’énigme. Ou plutôt du jeu de piste, car le roman est construit sur une série d’indices qu’il faut décoder… avant de se rendre compte, le plus souvent, qu’ils ont été faussés à la base.
En même temps que Langdon court, en compagnie de Sienna, dans Florence, puis dans Venise et enfin dans Istanbul pour que l’humanité échappe au mystérieux danger qui la menace, ils sont tous deux poursuivis par une véritable armée selon toute évidence décidée à les abattre.
Mais, puisque tout est construit sur des données partielles, il faudra aussi admettre que les personnages ne jouent pas tous le rôle qui semble le leur. Heureusement, le lecteur peut être certain que son héros préféré (?), Richard Langdon, donc, est bien celui qu’il a déjà rencontré dans les ouvrages précédents, un puits de science, un lecteur de symboles, un claustrophobe (il a souvent l’occasion d’être enfermé dans Inferno) attaché à sa montre Mickey qu’il a pourtant égarée tout au début du roman.
Et si tout ce qui nous est raconté ici ne consistait qu’à lui donner une chance de retrouver sa montre fétiche ? Puisque l’humanité, de toute manière, court vers sa disparition si sa croissance se poursuit au rythme actuel… Quand on arrive à la fin, on se demande en effet pourquoi il fallait déployer autant d’énergie pour une cause perdue d’avance. Le chercheur fou pour qui la peste fut un bienfait, et qui cherche à en reproduire les heureuses conséquences en limitant le nombre d’habitants de la planète, n’avait peut-être pas tort…
On s’étrangle.
A force de manipuler les symboles, Dan Brown donne l’impression de s’être pris les pieds dans le tapis. Son thriller est pourtant un honnête divertissement, jusqu’au moment où il tombe dans une idéologie inquiétante, ce « transhumanisme » qui déboucherait sur un monde meilleur. Des mondes meilleurs, certains ont déjà essayé de nous en fourguer quelques-uns, à prix d’ami – on a vu ce que cela a donné…

mardi 20 mai 2014

Paul Colize, en force

Depuis deux ans, Jean-Paul Colize va de surprise en surprise. De bonne en excellentes surprise : Back up, son antépénultième roman, figurait en novembre 2012 dans la sélection finale du Prix Rossel et a été réédité en poche un peu plus tard ; son avant-dernier, Un long moment de silence, a reçu le prix Landerneau du polar, succédant, excusez du peu, au Mapuche de Caryl Férey, avant d'être à nouveau sélectionné pour le Rossel, de recevoir quelques autres récompenses et d'être réédité en poche aujourd'hui, quelques jours après la sortie d'un nouveau roman, L'avocat, le nain et la princesse masquée.
Un long moment de silence ne cède cependant pas à la facilité et place même la barre très haut vis-à-vis de lecteurs habitués à suivre des personnages pour lesquels ils éprouvent un minimum d’empathie. Stanislas Kervyn, patron d’une boîte informatique florissante, n’est pas le genre de bonhomme avec qui on a envie de nouer des relations amicales, serait-ce même à travers une fiction. Au boulot, c’est une vraie teigne. Au lit, c’est un baiseur compulsif pour lequel le sexe équivaut à une séance de gymnastique – et un peu à une thérapie, puisque cela soulage ses migraines. Oui, il souffre. Pas assez cependant pour éveiller notre compassion.
En revanche, il a dans la vie un autre centre d’intérêt avec lequel le romancier compte retenir l’attention : la mort de son père à l’aéroport du Caire en 1954, lors d’une tuerie restée inexpliquée. Il a raison, ça fonctionne. Pour comprendre ce qui s’est passé, Stanislas a mené une longue enquête de laquelle il a tiré un livre. Mais, au terme de celui-ci, l’énigme n’est pas résolue. Après un passage à la télévision, il reçoit un mystérieux coup de téléphone qui change tout, l’oblige à reconnaître qu’il s’est trompé en négligeant le rôle peut-être joué par son père en Egypte à cette époque et le relance sur des pistes auparavant négligées, du côté de la Pologne et de l’Allemagne, en compagnie d’une traductrice charmante et efficace à laquelle, hors travail, il ne pose qu’une question : on baise ?
Décidément incorrigible, ce Stanislas. Mais obstiné, aussi. Sa fortune personnelle et les capacités professionnelles de ses employés lui permettent de tirer tous les fils qui passent à sa portée, même s’ils le conduisent très loin. C’est une véritable pelote imprégnée d’Histoire et de tragédie, à l’intérieur de laquelle la justice et la vengeance agissent à parts à peu près égales. C’est le cœur d’un roman passionnant où Jean-Paul Colize confirme ses moyens de romancier capable de mener un récit sur plusieurs plans dont chacun nous apporte un fragment de réalité.

jeudi 30 janvier 2014

Caryl Férey et les blessures de l’Argentine

Après la Nouvelle-Zélande (Haka et Utu) et l’Afrique du Sud (Zulu), Caryl Férey nous entraîne en Argentine avec Mapuche. Il est l’une des étoiles montantes du polar français, mais les nombreux prix littéraires (huit pour Zulu) et le succès, déjà, de Mapuche (la rencontre s'est déroulée en mai 2012, peu après la sortie du roman) ne lui ont pas fait gonfler la tête. Savait-il, en nous parlant lundi chez Gallimard, qu’il venait d’être choisi comme lauréat du prix Landerneau polar 2012, attribué le même jour ? Il ne nous en a, en tout cas, pas dit un mot. En revanche, à propos de son nouveau roman, il n’est pas avare d’explications. Il suffit de demander…
Vous rendez-vous dans des pays parce que vous avez une idée de livre, ou l’idée vient-elle en cours de voyage ?
En fait, j’ai d’abord voyagé, puisque j’ai fait le tour du monde quand j’avais vingt ans. J’écrivais déjà, mais ce n’était pas de la littérature. Maintenant, quand je vais en Afrique du Sud, c’est en sachant qu’il y a un potentiel de roman noir dans le pays entre l’apartheid, l’arrivée de Mandela et tout le reste. Il faut en tout cas que le pays m’inspire et que j’aie des contacts pour m’introduire dans la société locale, parce que je fuis le tourisme. Ce qui m’intéresse, c’est les gens. Et la dimension politique est toujours présente.
En Argentine, vous saviez à peu près ce que vous alliez creuser ?
Oui. J’avais deux sujets très forts, qui résumaient tout ce qui m’intéresse dans le polar, l’un dans la dimension historique et politique, l’autre dans la dimension ethnologique, une de mes grandes passions. En Argentine, il y avait le massacre des Mapuche dont personne ne parlait. Ce sont de véritables fantômes. Il y avait aussi le fascisme ordinaire, le post-nazisme et, ensuite, le néolibéralisme, qui est anthropophage à mes yeux.
Comment avez-vous travaillé sur place ?
J’ai d’abord fait, en quelque sorte, des repérages pendant trois semaines. Je suis allé sur la place de Mai, à l’ESMA où il y avait le centre de torture et où j’ai eu l’idée d’un microfilm. Les agents ne détruisent jamais leurs archives. Ils ont brûlé tous les papiers mais tout a été archivé. Probablement sur microfilm, puisqu’il n’y avait pas de clé USB à l’époque… C’est en tout cas dans la logique des choses, même si on ne sait pas ce qu’il est devenu. Si les grands-mères retrouvaient un document de ce genre, tout le monde pourrait faire son deuil.
Le plus ahurissant, dans votre roman, c’est que les bourreaux semblent, trente-cinq ans après, être toujours des bourreaux.
En sortant de la visite de l’ESMA conduite par une ancienne détenue – c’était vraiment l’horreur, je n’ai malheureusement rien inventé –, on était très choqués et on prend un taxi. Le chauffeur nous dit : Ah ! vous sortez de l’ESMA, il ne faut pas croire tout ce qu’on dit… Il commence un speech et, comme il avait plus de soixante ans, je me suis dit que c’était peut-être un de ces fils de pute qui ont échappé à la justice. Je lui ai dit de nous descendre tout de suite, j’étais prêt à l’étrangler !
Les deux personnages principaux, Rubén et Jana, ne se sont au fond jamais remis de leurs blessures. Leur seule chance, c’est de s’appuyer l’un sur l’autre ?
Le début du roman, quand j’ai commencé à l’écrire, c’était Le cahier triste, que Rubén n’a jamais montré à personne. Et puis, je me suis dit que je grillais toutes mes cartouches. Comme leur amour grandit au fil du livre, puisque je voulais écrire un roman d’amour, la seule compensation possible, le moment où Rubén montre son texte à Jana est, pour moi, le moment le plus fort du livre. C’est là où je voulais aller.

vendredi 1 novembre 2013

Fin de parcours pour SAS et Gérard de Villiers

Gérard de Villiers, 83 ans, vient de mourir. Il avait écrit exactement 200 volumes des aventures internationales, musclées et érotiques, de Son Altesse sérénissime Malko Linge, plus connu par les initiales S.A.S. (La vengeance du Kremlin, qui vient de paraître en octobre, était le n° 200 de la série.) Quatre fois par an, il déboulait dans les librairies, surtout dans les gares et les aéroports. Destination : un coin de la planète en ébullition. en juin, c’était Kaboul, encore pour une de ces missions que la C.I.A. ne peut pas accomplir elle-même. Il avait fallu deux volumes pour la raconter, la faire échouer, mettre Malko en grand danger et l’équilibre de la région en péril. Sauve-qui-peut à Kaboul, en effet...
Les Américains voient d’un mauvais œil l’avenir d’un Afghanistan où Hamid Karzai envisage de rester au pouvoir par l’intermédiaire d’un proche qui serait le prochain président. Ce n’est pas acceptable : il faut l’éliminer. Et la sale besogne sera pour Malko, qui part à reculons.
Car Malko possède une éthique, ce dont les lecteurs ne s’étaient peut-être pas suffisamment rendu compte. Et cette mission choque son éthique : assassiner un président, quand même… Mais il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot. Pour apaiser sa conscience, il ne se fera pas payer cette fois-ci. Les réparations de son château en Autriche attendront.
De l’Afghanistan, de son pouvoir corrompu, du rôle des Talibans, du trafic de drogue, le romancier va tout nous dire, tout nous apprendre. Intronisé en janvier par le New York Times meilleur décodeur des sacs de nœuds les plus indéchiffrables, bénéficiant depuis ce moment d’une considération nouvelle, Gérard de Villiers ne peut plus être lu qu’avec respect. Le respect qu’on éprouve pour l’oracle qui a annoncé, dans plusieurs romans, des faits apparemment imprévisibles : l’assassinat de Sadate, celui de Rafiq Hariri, une tentative d’élimination de Bachar al-Assad…
Entre les analyses de la C.I.A. et les alliances de circonstance, Sauve-qui-peut à Kaboul ne foisonne pourtant pas de révélations spectaculaires. On découvrira que les Afghans sont plus retors que les Américains : une question de culture. Que les Talibans peuvent redevenir des alliés. Que la main droite d’Obama préfère parfois ne pas savoir ce que sa main gauche a signé. Ou que les routes ne sont pas sûres aux environs de Kaboul…
Des ingrédients que tout auteur de thriller qui se respecte utiliserait à peu près de la même manière. Peut-être d’ailleurs dans une perspective plus cohérente. Ici, les faits et les phrases s’enchaînent à toute allure, sans souci stylistique. Seule la vitesse de la narration fait vaguement tenir tout cela ensemble.
Des tentatives d’humour tombent à plat, chaque fois qu’un ange passe pendant une conversation : il essaie de garder son sérieux, se voile la face, il s’enfuit, effrayé, il a les ailes en berne, etc. L’humour involontaire est plus efficace avec, par exemple, une réflexion de Malko : « Le monde du renseignement était impitoyable, broyant les individus comme dans une meule. Il aurait dû le savoir, mais se laissait chaque fois surprendre. » Au 199e volume de ses aventures ! Ce garçon n’apprend décidément pas très vite…
Passons sur l’usage intempestif du verbe « rafaler », dont le seul mérite est d’être aisément compréhensible, ainsi que sur d’inévitables remarques douteuses (des Japonaises « hideuses aux jambes arquées »), pour en venir à la promesse implicite faite dès la couverture des livres : la présence de scènes sexuelles torrides. Elles sont surtout mécaniques, jusque dans la description. Malko s’enfonce toujours « jusqu’à la garde », la santé est excellente, merci pour lui. Eros et Thanatos font bon ménage, c’est bien connu, l’auteur le rappelle au cas où nous l’aurions oublié.
Dans les dernières lignes, Malko Linge se dit qu’il va regretter l’Afghanistan. Pas nous.

mercredi 2 octobre 2013

Tom Clancy, fin de séries

Tom Clancy, ça vous dit quelque chose? Si vous aimez les thrillers musclés basés sur une vision relativement simple du monde, il est possible que ses livres occupent un bel espace dans votre bibliothèque. Il en écrit par séries, avec Jack Ryan comme héros (une quinzaine de titres, dont certains en deux volumes) - ses plus grands succès, aussi - et les connaisseurs ont lu, sans doute, Op Center et Net Force (une dizaine de titres chacun). Si ce n'est pas votre ordinaire, il est probable que vous ignorez tout, à moins d'être bibliothécaire ou libraire, de cet auteur né en 1947 et dont on vient d'apprendre la mort.
Personne ne fera semblant de croire qu'il a révolutionné la littérature, même dans son genre. Mais il était efficace et savait travailler avec des collaborateurs qui ne l'étaient pas moins - puisque pas mal de ses livres ont été cosignés avec un autre auteur.
J'ai dû en lire deux ou trois - et les oublier. Mais je me souviens vaguement d'un film sorti en 1990, A la poursuite d'Octobre Rouge - même si, en réalité, je me souviens surtout de l'impression que m'avait fait la bande son du film, très loin du Monde du silence que j'avais découvert enfant.
On dira que, pour la première fois de sa vie, Tom Clancy cessa d'écrire - pour parodier le dernier paragraphe d'Octobre Rouge (et, non, je n'ai pas des mètres linéaires de l'oeuvre de Tom Clancy dans mes rayonnages, seulement quelques mégas dans ma bibliothèque électronique):
Ryan rata le lever du soleil. Il embarqua à temps à bord du 747 de TWA qui partait à 7 h 05. Le ciel était couvert et, quand l’appareil sortit des nuages pour émerger à la lumière du soleil, Ryan fit une chose qu’il n’avait jamais faite. Pour la première fois de sa vie, Jack Ryan s’endormit en avion.
Tom Clancy n'a pas pour autant fini de publier: Command Authority est annoncé, en collaboration avec Mark Greaney, pour décembre de cette année. Jack Ryan, président des Etats-Unis, se trouve face au nouvelle homme fort de la Russie. Une vision simple du monde, je vous le disais...

mercredi 29 mai 2013

Donato Carrisi brise le secret de la confession

Après le phénoménal succès de son premier roman traduit en français, Le chuchoteur, l’Italien Donato Carrisi avait remis le couvert, avec les mêmes qualités, quelques défauts en moins et en lorgnant sur une thématique qu’aurait pu exploiter Dan Brown. Le tribunal des âmes, qui se passe pour l’essentiel à Rome, plonge en effet dans quelques secrets du Vatican.
Commençons par là. Le romancier explique, dans une note, qu’une rencontre avec le père Jonathan lui a fait découvrir les pénitenciers et les archives des péchés où sont enfermés les secrets des confessions les plus sombres. Celles qui révèlent des fautes si graves que les prêtres ne peuvent donner l’absolution sans en référer au Vatican. Avec un peu d’imagination, et Donato Carrisi n’en manque pas, on peut penser que bien des énigmes criminelles irrésolues trouveraient là leur vérité si les documents étaient accessibles. Précisément, ils le sont aux pénitenciers, un ordre en marge de la hiérarchie catholique, d’ailleurs en conflit avec elle, et dont le but serait, pour le dire vite, de mettre un peu d’ordre dans le chaos violent du monde.
Un autre élément s’ajoute au premier. Le romancier a croisé la route d’un tueur transformiste, un homme changeant sans cesse d’identité et si modelable qu’il en devient introuvable. Dans Le tribunal des âmes, le mal s’incarne dans un individu de ce genre, particulièrement doué pour se glisser dans la peau d’autres personnes. Autant d’assassins qui n’en feront qu’un, le jour où la traque s’achèvera.
Le double sujet dont s’empare Carrisi donne à son livre une dimension exceptionnelle, amplifiée par son art du montage. Les éléments sont fournis avec parcimonie, comme il convient d’ailleurs pour un chasseur – le pénitencier – qui souffre d’amnésie et manque d’éléments sur sa propre identité. Il traque presque autant les éléments de celle-ci que la piste du criminel. La construction était le point fort du Chuchoteur. Dont le point faible résidait dans l’excès d’explications à propos de la police scientifique et du profilage de criminels. Cet aspect est moins présent dans Le tribunal des âmes, on peut s’en réjouir.
Il ne manque à Donato Carrisi que de posséder un style d’écriture personnel pour jouer dans la cour des très grands. Mais, après tout, si les lecteurs n’y prêtent pas trop d’attention, il peut continuer à en faire l’économie.

mardi 21 mai 2013

Le voyageur sans bagages de Jean-Christophe Grangé


L'avant-dernier thriller de Jean-Christophe Grangé est sorti en poche et ne passe pas inaperçu. Le passager et sa couverture labyrinthique (elle servait déjà pour l'édition originale) ont leur place réservée sur les tables des libraires. Les listes de meilleures ventes ne tarderont pas à l’intégrer en haut de l’affiche. Mais attention : prévoyez quelques journées ou quelques longues soirées pour le lire, il y en a pour presque mille pages…
Cinq mois avant la parution de ce livre, le romancier à succès expliquait au Soir qu'il était « conçu dans l’esprit d’une série télé. Chaque chapitre est comme un épisode. Un peu dans l’esprit de 24 heures chrono. » Peut-être parce qu’à la première page, le réveil à quartz indique 4:02 ? Mais pas en raison d’un rythme échevelé, au moins au début. Il faut un certain temps au récit pour accéder à sa vitesse de croisière, une fois les données de base fournies avec leur mode d’emploi.
L’efficacité d’un thriller étant en partie fournie par la solidité de ses fondations, Grangé bâtit celui-ci sur la « fuite psychique » : « Il arrive qu’un homme, sous la pression d’un fort stress ou d’un choc, tourne le coin de la rue et perde la mémoire. Plus tard, quand il croit se souvenir, il s’invente une nouvelle identité, un nouveau passé, pour échapper à sa propre vie. C’est une sorte de fuite, mais à l’intérieur de soi. » Il reste 90 % du roman à lire, on croit qu’on a tout compris, et tant mieux, parce qu’on s’est un peu ennuyé jusqu’ici. Le cadavre retrouvé mutilé dans une fosse de maintenance de la gare Saint-Jean à Bordeaux doit être l’œuvre du clochard amnésique ramassé à proximité et qui a laissé des traces sur les lieux du crime.
Mais, précisément, il reste 90 % du livre. Et Jean-Christophe Grangé est trop malin pour fournir aussi rapidement la clef du roman. Qui commence d’ailleurs, à ce moment, à retenir l’attention. L’énigme bascule de la personnalité du clochard vers celle du médecin qui tente de le soigner, et dont le passé est bien mystérieux. L’engrenage est fatal pour le lecteur, il y restera le temps nécessaire à tout comprendre.

dimanche 17 février 2013

James Siegel : le journaliste auquel on ne croyait plus


L’imagination est un péché capital pour un journaliste d’investigation. Si on lui demande certes de raconter des histoires, et de préférence de bonnes histoires, on exige aussi qu’elles soient vraies, vérifiables, basées sur des informations en béton. Tom Valle a péché, et en grand. Dans cinquante-six articles publiés dans le journal new-yorkais où il travaillait, il a inventé tout ou partie des faits. La première fois qu’il s’est laissé aller à cette transgression des règles, il avait raté l’avion. L’entretien avec la famille d’un soldat mort en Afghanistan n’aurait pas lieu. Mais il l’écrirait quand même, avec talent, émotion, raconteur d’histoire jusqu’au bout, même s’il n’y aurait cette fois que du vraisemblable – et rien de vrai. L’article a été un succès, il a continué, comblant son rédacteur en chef jusqu’au moment où, parce que trop, c’est trop, et que personne n’est capable d’être toujours au bon endroit au bon moment, ni de sortir des scoops à jet continu, le soupçon a fait son nid. Démasqué, rejeté, paria de la profession, Tom Valle n’a dû qu’à son agent de probation de retrouver du travail. Au Littleton Journal, une publication locale dont le propriétaire, cousin de l’agent de probation, saisi d’une étrange compassion, a accepté de l’engager.
Le temps de la célébrité oublié, Tom Valle s’occupe des accidents de la route et des centenaires. Ce jour-là entre dans ses compétences. Il se rend dans une maison de retraite – non, la maison de retraite, puisqu’il n’y en a pas deux – de Littleton pour le centenaire de Belinda Washington. Puis il est appelé sur les lieux d’un accident à la sortie de la ville : une voiture en feu, un cadavre calciné à l’intérieur, et en face un survivant assez secoué. Journée banale, normale. Deux événements sans aucun rapport entre eux. Sans aucun rapport non plus avec l’inondation qui a dévasté, en 1954, l’autre partie de la ville. Une rupture de barrage après des pluies abondantes, 892 morts, une catastrophe qui aurait pu être évitée, mais si ancienne que presque plus personne ne s’en souvient. Sur laquelle, cependant, Tom Valle aimerait écrire un article, cinquante ans après. Pourquoi pas ? C’est le genre de sujet qui convient au Littleton Journal.
Un peu de passé, deux événements du jour. Et aucun rapport entre eux, bien entendu, répétons-le. Sinon que James Siegel a mis en place une machinerie lourde dont les engrenages, une fois en mouvement, ne sont pas près de s’arrêter. Ils rassemblent et mêlent des données apparemment très éloignées les unes des autres. Où Tom Valle, retrouvant son intuition de journaliste d’investigation, voit se dessiner d’improbables convergences et finit par donner un sens à l’ensemble. C’est le dossier le plus brûlant de toute sa carrière, une bombe. Mais qui va le croire ? Et ne lui a-t-on pas mis les éléments entre les mains pour que son récit, au lieu de dévoiler une vérité cachée, désamorce la bombe ? C’est tout l’enjeu de Storyteller, un roman formidable.

vendredi 8 février 2013

Linwood Barclay empêche de dormir


Mais pourquoi donc Tim Blake a-t-il insisté quand il a parlé des nouvelles lunettes de soleil de Syd, sa fille de dix-sept ans ? Jusque-là, le petit déjeuner se passait à peu près bien, pas trop mal en tout cas, comme entre un père divorcé et son enfant parfois boudeur. Mais les lunettes l’ont lancé dans une mauvaise direction. Il a demandé si elles avaient coûté cher. Si elle avait le ticket de caisse. Tout ça parce que, deux ans plus tôt, elle avait volé un T-shirt dans une boutique. Syd s’est mise en colère, elle est partie au travail. Et elle n’est pas rentrée. « Bravo, bien joué », s’était dit Tim dès le matin, en comprenant son erreur. Puis il n’a plus eu qu’à ruminer, tout en cherchant sa fille partout où elle pouvait être allée. A son travail, d’abord, où il a pris une grande claque dans la figure : on ne l’y a jamais vue.
Et c’est parti pour quatre cent cinquante pages que l’on pourrait, avec la mauvaise intention de gâcher le plaisir, résumer en quelques lignes. L’intrigue, une fois qu’on l’a comprise, tout à la fin, est en effet assez mince. Dans ce thriller, ce n’est même pas un défaut. Linwood Barclay sature le récit de fausses pistes et d’éléments secondaires qui finissent par créer chez le lecteur un brouillard comparable à celui où se trouve Tim Blake. Avec, de part et d’autre, un identique désir d’aller jusqu’au bout pour en sortir – espère-t-on.
On accompagne donc Tim dans ses doutes et ses remords. Persuadé d’abord d’avoir été un moins bon père qu’il l’aurait dû, il en vient très vite à penser qu’il ne connaît pas vraiment sa fille, qu’elle lui a caché tout un pan de sa vie et qu’elle est peut-être embarquée dans une histoire louche et dangereuse, bien pire que tout ce qu’il aurait pu imaginer. Il s’accroche à tout ce qu’il trouve, traverse les Etats-Unis sur une vague piste que lui fournit une inconnue à Seattle, rentre chez lui pour découvrir qu’il a été cambriolé et qu’un sachet d’héroïne a été placé là afin que la police le trouve. Il n’est d’ailleurs pas sans taches aux yeux de la police, habituée à chercher d’abord au plus près des victimes. Et son désespoir l’entraîne à prendre des décisions qui aggravent son cas.
La psychologie des personnages joue un rôle essentiel dans Crains le pire. Car il n’y a pas que Tim. La mère de Syd, Susanne, joue un rôle plus lointain mais essentiel dans le récit. Remariée avec Bob, qui vend des voitures en grand alors que Tim est seulement employé dans une concession, elle a eu l’impression de gravir un échelon sur l’échelle sociale. Elle n’a pas vu d’inconvénient à la présence, dans sa nouvelle maison, du fils de Bob. Sans réaliser que tout se mettait en place pour créer une atmosphère étrange.
Linwood Barclay, écrivain canadien, a fait ses preuves avant ce livre (Cette nuit-làLes voisins d’à côtéNe la quitte pas des yeux). Il confirme son statut de romancier noir, très noir, capable de faire oublier à son lecteur qu’il est temps de s’endormir.

dimanche 1 juillet 2012

Robin Cook met l'Assomption en question

James, l’archevêque de New York, est dans tous ses états. Shawn, un vieil ami, directeur du département de l’art du Moyen-Orient au Metropolitan Museum of Art de New-York, lui a adressé un colis embarrassant. Un ossuaire volé sous la tombe de saint Pierre à Rome, et qui contiendrait les restes de Marie. La mère du Christ invitée dans un roman en guest star, cela a de la gueule. Mais ces os, s’il est prouvé qu’il s’agit bien de ceux de Marie, sont pour le moins encombrants. Ils remettent en question l’infaillibilité du pape qui a décrété, par la voix de Pie XII, que Marie, vierge de tout péché, était montée au ciel. Corps et âme. Amen.
L’embrouille est majuscule. L’archevêque fait appel à Jack, autre membre du trio indissoluble qu’ils formaient à l’université. Comme Shawn, c’est un scientifique. Il pratique la médecine légale avec rigueur. Peut-être ses connaissances et son don inné de la diplomatie pourraient-ils ébranler les certitudes de l’hérétique dont le rêve est aussi poursuivi par sa femme, spécialiste de l’ADN.
Dans Intervention, Robin Cook puise une fois encore dans son fonds de commerce habituel. Mais le spécialiste du thriller médical va chercher ses sujets de plus en plus loin. Celui-ci est exhumé d’un passé figé par les croyances de la religion catholique et fait appel à une technologie de pointe. Le contraste entre l’obéissance aux dogmes et l’audace des chercheurs est saisissant. Et chacun des personnages est nourri de ses histoires personnelles qui compliquent encore un peu la situation tout en lui donnant une dimension humaine bienvenue. En lorgnant du côté des caves du Vatican, Robin Cook aborde les rives d’un ésotérisme à caractère sacré qui suscite un intérêt croissant depuis quelques années. Il a ajouté quelques ingrédients à ceux dont il avait l’habitude de se servir depuis des années. Sa cuisine n’est pas très fine mais elle est goûteuse et roborative. De quoi tenir quelques heures sans envie d’une autre lecture si on se laisse prendre à son piège.

jeudi 21 juin 2012

Mo Hayder : adolescente en danger

Un chemin de halage peut être un piège pour une adolescente, quand il prend à Mo Hayder l’envie de l’y emmener se promener. Dans un monde violent, les vies les plus banales offrent des aspérités sur lesquelles la lumière accroche, révélant des énigmes sordides et provoquant des événements qui obligent les personnages à se surpasser. Il en va ainsi pour Sally et Zoë, deux sœurs qui ne se voient plus depuis longtemps, rapprochées pour protéger Millie, la fille de la première, d’une menace de plus en plus présente au fil des pages. Et même une fois tournée la dernière d’entre elles …
Divorcée, Sally est empêtrée dans les problèmes d’argent. Millie souffre de ne pas partager les loisirs de ses amis du lycée, et est imprudemment devenue la débitrice d’un dealer. Celui-ci ayant tourné des films pornographiques pour un homme chez qui travaille Sally. Et au service duquel Zoë, devenue inspecteur de police, a autrefois été stripteaseuse… Les nœuds sont serrés, ainsi qu’il en va souvent dans une ville de province, Bath en l’occurrence, où les trajectoires des uns et des autres ne cessent de se croiser.
Dans un premier temps, Mo Hayder construit sa pelote, enchevêtrement inextricable dont la deuxième partie du roman démontera, fil à fil, la complexité. Et avec une vitesse croissante au fur et à mesure que la vérité se dévoile. La première question étant de savoir qui a tué Lorne, la jeune fille du chemin de halage. Elle restera sans réponse jusqu’à la fin.
Car, et c’est là où Mo Hayder fait très fort, Zoë ne cesse de se tromper. Ses raisonnements sont implacables, ils aboutissent cependant toujours à des conclusions erronées. Si bien qu’on ne sait pas sur quel pied danser quand, après avoir cru tout comprendre, il faut balayer ces fragiles certitudes et retourner à la question initiale.
Les lames de tarot évoquées dans le titre, qui apparaissent dès le début, en disent plus long que ne le voudrait Sally, leur dessinatrice. Dommage pour Millie. Tant mieux pour nous.