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samedi 6 juillet 2019

Rentrée littéraire : et après?

Soyons fous, projetons-nous là où ne sommes pas encore, après avoir lu tous les romans de la rentrée que vous et moi voulions lire (vous avez eu le temps de dormir un peu? pas moi). Les sélections des prix littéraires d'automne ont été publiées, vous en connaissez chaque livre de la première à la dernière ligne, un double Nobel s'annonce déjà... et il y a un problème: que lire maintenant? Enfin, quand je dis maintenant, ce sera en octobre, et même jusqu'en janvier 2020, car le regard porte loin quand on aime.
Donc, voici trois rendez-vous qu'il ne faudra pas oublier.

Octobre : Patrick Modiano

Vous le savez déjà si vous suivez de près l'actualité littéraire, Patrick Modiano publie un roman le 3 octobre chez Gallimard - ce sera peut-être le jour du (des) Nobel(s) de littérature, prix qu'il ne brigue plus, laissez-le en paix avec ça.
Peu de détails sur le site de l'éditeur jusqu'à présent, sinon le titre (Encre sympathique) le nombre de pages (144) et le prix prévisionnel (16 €) qui ne devrait pas vous ruiner, en échange d'un plaisir annoncé. Sur quel thème? Ce n'est pas chez Gallimard qu'on le saura, mais bien dans une note de blog publiée par Le Réseau Modiano - je vous engage à le suivre si cet écrivain vous intéresse, il promet "un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano".
Trente ans après son passage dans l'agence Hutte, Jean Eyben réouvre le dossier qu'il avait gardé sur la disparition jamais élucidée de Noëlle Lefebvre. Il contient peu de choses. Son adresse 13, rue Vaugelas dans le 15e arrondissement, celle du Dancing de la Marine et celle des magasins Lancel, place de l'Opéra, où elle travaillait. Quelques noms: Gérard Mourade, comédien, Roger Behaviour, Brainos, Sancho, Mollichi... Et un carnet. Des indices qui convergent vers un château en Sologne, Annecy, et puis plus rien. Plus rien, car, un jour, Noëlle Lefebvre a passé la frontière pour une autre vie.
Novembre : James Ellroy

James Ellroy, écrivain noir de l'encre la plus trouble, a commencé un nouveau Quatuor de Los Angeles avec Perfidia, paru en 2014 et traduit l'année suivante. Tout le volume se déroule du 6 au 29 décembre 1941. Le deuxième a fait son apparition en langue originale cette année et arrivera en français chez Rivages le 6 novembre sous le titre: La tempête qui vient. En anglais, cela s'appelle This Storm et le temps y passe (lentement mais un peu plus vite cependant que dans le volet précédent) du 31 décembre 1941 au 8 mai 1942. Je vous propose les deux couvertures des éditions américaine (à gauche) et britannique (à droite, forcément). Elles sont assez différentes pour susciter des lectures qui risquent de l'être tout autant.


Quant à savoir ce qu'il y a dedans, autant vous fournir quelques lignes hachées en V.O., choisies au début de la première partie (ce n'est pas la véritable ouverture, des éléments ont été posés auparavant.)
It’s a sit-and-wait job. Some hot-prowl burglar/rape-o’s out creeping. He’s Tommy Glennon, recent Quentin grad. He’s notched five 459/sodomies since Pearl Harbor.
Happy fucking New Year.
Three-man stakeout. Two parked cars. 24th and Normandie. Sit and wait. Endure bugs-up-your-ass ennui.
The rain. Plus war-blackout regulations. Drawn shades, doused streetlamps. Bum visibility.
Janvier 2020 : Colson Whitehead


Depuis (au moins) Underground Railroad, on sait l'importance qu'a prise Colson Whitehead dans la littérature américaine et mondiale. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, je le savais déjà bien avant. Quand j'ai lu, en 2005, Ballades pour John Henry, j'ai su que Colson Whitehead était grand. Time Magazine s'en est rendu compte plus récemment, en affichant un portrait de l'écrivain en couverture de son numéro daté du 8 juillet, pour la parution de son nouveau roman, The Nickel Boys.
Chez Albin Michel, Francis Geffard en frétille déjà - et on lui donne raison: il en éditera la traduction française en janvier prochain. Un peu de patience, donc. A moins que... quelques lignes, tout de suite?
Even in death the boys were trouble.
The secret graveyard lay on the north side of the Nickel campus, in a patchy acre of wild grass between the old work barn and the school dump. The field had been a grazing pasture when the school operated a dairy, selling milk to local customers - one of the state of Florida's schemes to relieve the taxpayer burden of the boys' upkeep. The developers of the office park had carmarked the field for a lunch plaza, with four water features and a concrete bandstand for the occasional event. The discovery of the bodies was an expensive complication for the real estate company awaiting the all clear from the environmental study, and for the state's attorney, which had recently closed an invetigation into the abuse stories. Now they had to start a new inquiry, establish the identities of the deceased and the manner of death, and there was no telling when the whole damned place could be razed, cleared, and neatly erased from history, which everyone agreed was long overdue.

vendredi 9 décembre 2016

Anthony Doerr, un diamant, une aveugle, des ruines

Le deuxième roman d’Anthony Doerr a reçu aux Etats-Unis le Prix Pulitzer 2015 pour la fiction. Toute la lumière que nous ne pouvons voir, la traduction du même livre, est parue très rapidement en français (et maintenant au format de poche). La chronologie ne devait pas grand-chose au hasard mais tout à la fidélité d’un directeur littéraire – nommons-le : Francis Geffard – qui croit assez, depuis plus de dix ans, au talent de l’écrivain pour avoir édité son premier roman et ses deux recueils de nouvelles.
Saint-Malo est le point vers lequel convergent la plupart des éléments du roman, au moment où, en août 1944, cet îlot de résistance allemande est détruit par des bombardiers. Les trois personnages principaux sont réunis dans la cité corsaire bientôt réduite à l’état de ruines.
Marie-Laure Leblanc est une adolescente aveugle de seize ans, arrivée là après l’exode de 1940 en compagnie de son père, gardien des clés au Muséum d’histoire naturelle de Paris et à qui a été confié un des quatre exemplaires, dont trois sont des copies, d’une pierre précieuse de grande valeur, l’Océan de Flammes. Au début de la guerre, le père de Marie-Laure a cru pouvoir rentrer à Paris mais a été arrêté en chemin, on ne le reverra pas. La jeune fille lit, en braille, Vingt mille lieues sous les mers. Et, sans le savoir, elle possède un exemplaire de l’Océan de Flammes caché dans une maquette de Saint-Malo, au sein de la reproduction de la maison où elle vit avec son grand-oncle Etienne. Celui-ci est considéré par beaucoup comme à moitié fou mais il est encore très doué en radiophonie, et capable de communiquer des renseignements aux alliés.
Sur le même terrain des ondes, mais dans l’autre camp, Werner Pfennig est une sorte de génie dont l’armée allemande a remarqué le talent. Pendant la guerre, il est chargé de repérer des émetteurs clandestins que ses compagnons d’équipe font taire. En 1944, ils sont envoyés à Saint-Malo d’où ont été signalés des envois d’informations sensibles. Mais Werner n’est pas un fanatique…
En revanche, Reinhold von Rumpel, qui suit depuis longtemps les traces de l’Océan de Flammes et a retrouvé déjà les trois fausses pierres, possède, outre ses convictions, une autre raison de retrouver l’objet : celui-ci serait, selon la rumeur, doté de pouvoirs magiques qui permettraient peut-être à von Rumpel de survivre au cancer qui le ronge et lui laisse peu de temps.
L’aveugle, dans la maison qui est à peu près la seule à tenir encore debout au milieu d’une ville transformée en tas de gravats, perçoit les nœuds d’une tension de plus en plus grande, de plus en plus proche.
Anthony Doerr est un écrivain attaché aux qualités humaines. Les protagonistes de son roman possèdent chacun un passé singulier, qui donne sens et direction à leur existence. La Seconde Guerre mondiale, perçue ici à travers le prisme de quelques regards, est un gigantesque maelström qui emporte tout sur son passage. Même une ville, dans laquelle on reviendra, beaucoup plus tard, après sa reconstruction, alors que toutes les énigmes n’ont pas encore été résolues.
Toute la lumière que nous ne pouvons voir est le monde de Marie-Laure, mais aussi celui des autres personnages : aucun d’entre eux ne peut avoir une vision globale de ce qui se passe autour de lui.