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vendredi 6 mars 2020

La Foire du Livre de Bruxelles


En ces temps épidémiques, les rassemblements sont suspects. On dira donc que c’est par prudence que je ne fréquente pas, cette année (une fois de plus), la Foire du Livre de Bruxelles, malgré l’assurance de pouvoir s’y désinfecter les mains plutôt trois fois qu’une. (J’interprète un peu un article de Livres Hebdo par lequel j’apprends aussi qu’une bière spéciale de la Foire du Livre se déguste sur place – mais pourquoi ne m’en avait-on rien dit ?)
Mes souvenirs de la Foire du Livre, quasiment le seul événement du genre à faire de la résistance devant les risques de contamination (reportés ou annulés, les salons ou foires de Bologne, de Paris, de Leipzig, de Londres, j’en oublie), sont multiples et j’ai dû les éparpiller ici ou là dans des notes de blog que ni vous ni moi n’aurons le courage de compiler.
J’en retiendrai aujourd’hui, la faute à un rêve flou qui m’y transporta dans la nuit de mercredi à jeudi, au moment où la Foire était inaugurée, une impression générale. L’excitation d’y être, le plaisir de retrouver des têtes connues et pas croisées depuis longtemps, de faire de nouvelles connaissances, aussi. Et puis, assez vite, après une heure ou deux de ce capharnaüm livresque, l’envie très forte d’être ailleurs, dans un endroit plus calme – pour lire.
Quant à ce qui se passe à Bruxelles ces jours-ci, les échos m’en arrivent comme assourdis par la distance, mais ils arrivent – malgré le peu d’enthousiasme qui se manifeste dans l’animation des réseaux sociaux par l’équipe de la Foire. Rassemblez Twitter, Facebook et Instagram, et vous ne saurez pas grand-chose de ce qui se passe à Tour & Taxis.
Heureusement, la RTBF, partenaire de l’événement, ouvre largement ses antennes aux acteurs de la Foire, en particulier aux auteurs et autrices qui passent par là. Hier, j’ai donc croisé deux fois Barbara Abel, en télé et en radio, qui parlait de la famille trouble installée dans son nouveau roman, Et les vivants autour. Je ne l’ai pas lu (il vient de m’arriver), j’en découvre les premières lignes en même temps que vous.
Gilbert referme doucement la porte derrière lui. Il s’avance de quelques pas vers le centre de la pièce, retenant son souffle comme s’il cherchait à dissimuler sa présence. L’obscurité l’empêche de distinguer les contours de cette chambre dont il connaît pourtant les proportions par cœur. Normal, elle servait autrefois de salle de jeux, et même s’il n’y faisait que de rares incursions, il en garde un souvenir très précis. Il se rappelle parfaitement le vieux canapé dans lequel ses filles se vautraient pour lire leurs bandes dessinées, les étagères surchargées de jeux et de livres, la table qui leur servait de bureau pour faire leurs devoirs, des bricolages ou du dessin…
Hier aussi, le Prix Première (encore la RTBF) a été attribué au premier roman d’Abel Quentin, Sœur. C’est bien, c’est surtout dans l’air du temps.
Intégrée nulle part, Jenny est une adolescente en manque de relations de confiance. Tandis que le président français navigue sans illusions dans ses derniers mois de pouvoir, Jenny trouve avec l’islam radical, à travers une de ses jeunes représentantes, une porte d’entrée dans un groupe soudé. La voici enfin reconnue comme personne. À condition, bien sûr, de suivre les instructions jusqu’à croiser le chemin du président. Une dérive de plus.
Mon choix n’aurait pas été celui-là. Dans la liste des ouvrages sélectionnés, j’aurais sans hésitation (et tant pis pour ceux que je n’avais pas lus) voté pour Ténèbre, de Paul Kawczak (La Peuplade), un roman d’une grande puissance qui m’a laissé une impression durable. Je vous en reparlerai peut-être un jour, les abonnés du Soir ont pu (et peuvent encore) lire l’entretien que j’ai réalisé avec ce débutant qui a tout pour faire parler de lui.

jeudi 5 décembre 2019

Bernard Pivot à la retraite

Bernard Pivot tweete aussi. Plus finement que Donald Trump, cela va sans dire (même s’il a dû rattraper récemment ce qui avait été considéré comme un dérapage, passons sur l’anecdote). Le voici donc démissionnaire de l’académie Goncourt, dommage pour elle, tant mieux pour lui, à l’en croire.
© Librairie Mollat

Pour célébrer une vie tout entière consacrée au livre, j’exhume deux vieux articles. Le premier célébrait l’homme de télévision, il y a un quart de siècle. Le second était un entretien téléphonique à l’occasion de la Foire du livre de Bruxelles dont il allait être, quelques jours plus tard, l’invité d’honneur lors de la soirée inaugurale. Retour vers le futur, en 1993.

Vingt ans de gourmandises culturelles

On parle encore de « l’effet Apostrophes ». Malgré leur compétence et leur volonté, les animateurs d’autres émissions littéraires n’ont pas pu remplacer la grand-messe du vendredi soir au cours de laquelle un pourcentage curieusement élevé (pour ce type d’émission) de téléspectateurs communiait autour de la valeur littéraire, vraie ou fausse, parvenant presque à faire croire au monde entier que la France était toujours une nation où le Livre ne s’écrivait pas sans majuscule.
Ce n’était pourtant pas un miracle. Ou alors, ce miracle a un nom, qu’il porte toujours, et à nouveau le vendredi soir, sur France 2. Bernard Pivot est l’intermédiaire par lequel bien des lecteurs ont découvert des auteurs, et sa passion de découvreur, élargie désormais à tout ce qui lui paraît culturel, n’a pas fini de faire naître des vagues de bonheur.
D’« Ouvrez les guillemets » à « Bouillon de culture », en passant donc par l’inévitable « Apostrophes » – ce qui, on le notera, constitue un bien petit nombre d’émissions pour vingt ans de carrière –, Bernard Pivot a promené, et continue de promener son regard pétillant, son étonnement calculé, sa mine réjouie sur un univers qui se marie généralement assez mal avec la télévision.
Secret n° 1
S’il est parvenu à faire pénétrer le livre dans bien des foyers, c’est d’une part, en restant simple et d’autre part, en privilégiant les rencontres avec des personnages.
La simplicité est indispensable pour faire croire au téléspectateur qu’on n’en sait pas plus que lui et qu’on a, comme lui, encore tout à apprendre – c’est vrai, d’ailleurs, mais bien des animateurs préfèrent laisser entendre, au contraire, qu’ils ont tout compris. Pas Bernard Pivot. Bien sûr qu’il a lu les livres, vu les films, les spectacles, bien sûr qu’il s’est documenté et qu’il est mieux armé que le grand public pour interroger ses invités. Mais il a l’art de ne pas le faire sentir et de rester au niveau du curieux moyen, qui a envie de savoir. Avec lui, on n’a pas peur d’apprendre. D’autant que, comme tout le monde, il aime le vin et le foot. Alors, Bernard, entre un coup de rouge et un tir au but de Papin, pourquoi pas un bouquin, finalement ? Cela ne doit pas faire plus mal à la tête qu’un pinard mal dégrossi…
Secret n° 2
L’art de l’interview, la manière de mettre en valeur les invités, tel est le deuxième secret de Bernard Pivot. Si Modiano est devenu une vedette grâce à « Apostrophes », et malgré la difficulté qu’il a à terminer ses phrases, c’est que cet être aussi peu télégénique que possible est « passé », comme on dit, tout entier à travers l’écran, avec sa personnalité dans tout ce qu’elle peut avoir de complexe et d’intéressant. Lui, et beaucoup d’autres, peuvent être reconnaissants à Bernard Pivot de les avoir laissés s’exprimer, en prenant le temps qu’il fallait pour le faire, et en recevant, quand c’était nécessaire, l’aide d’une perche bien tendue, ni trop complaisante ni trop visible. Du coup, les personnages sont devenus les moyens du succès de Bernard Pivot. Il en avait tant et tant à sa disposition, il ne s’est pas privé de puiser dans une telle réserve ! Bien sûr, cette pratique engendre quelques inévitables malentendus. Le téléspectateur oublie qu’il découvre une personne et croit souvent que son œuvre sera évidemment du même ordre, alors que les différences sont généralement sensibles. Combien d’exemplaires des livres de Claude Hagège, savant linguiste qui fit un jour un tabac face à Raymond Devos, ont-ils été lus ? Bien moins, en tout cas, que ceux qui avaient été achetés par un public croyant trouver un mode d’emploi simple à une matière complexe…
Que Bernard Pivot soit devenu une personnalité incontournable du monde culturel, c’est évident. Il est beaucoup plus connu que la plupart des créateurs qu’il invite sur son plateau. Il le regrette d’ailleurs. Mais peut-on lui reprocher d’avoir du talent ? Et faudrait-il en venir à regretter qu’un homme de goût et talentueux ait du succès ? Non, bien sûr. Alors, bon anniversaire, Monsieur Pivot, et longue vie télévisuelle !

Sur le livre et la Foire du livre (de Bruxelles)

Une Foire du livre, est-ce important ?
Toutes les manifestations, qu’elles relèvent de la télévision, des prix littéraires, de la foire ou de la fête, sont importantes. Le livre est fragile, et ce qui permet de le mettre à la une de l’actualité doit être encouragé.
Depuis vingt ans, l’attitude des gens par rapport au livre a-t-elle changé ?
Ce qui n’a pas changé, c’est que le livre comme cadeau fait toujours autant plaisir. En revanche, le livre est moins présent dans l’actualité. On parle plus de la télévision, qui parle d’elle-même d’ailleurs, on parle peut-être plus de cinéma. Les rubriques consacrées au livre ont eu tendance à rétrécir dans la presse ou à la télévision.
N’y a-t-il pas, pour le grand public, un problème d’argent ?
Oui, c’est sûr. J’entends des jeunes, notamment, dire qu’ils liraient davantage si le livre était moins cher. C’est pourquoi d’ailleurs le livre de poche marche très bien au détriment de la nouveauté. En même temps, il ne faut pas être dupe de ce discours. Souvent, le prix du livre est un alibi. On ne veut pas faire l’effort. Mais on ne se privera pas d’un bon repas, même s’il est très cher.
À propos du prix du livre, précisément, vous receviez, vendredi soir, Jacques Toubon à « Bouillon de culture » et il n’a pas été question de la loi Lang qui oblige depuis 1981 à vendre les livres au prix fixé par l’éditeur. Cette loi reste-t-elle donc considérée comme une bonne chose ?
Oui, mais ce serait facile s’il n’y avait que des bons arguments d’un côté et que des mauvais de l’autre. On peut dire que, grâce au prix unique, les libraires ont pu subsister en France. Certains ont disparu mais, s’il n’y avait pas eu la loi Lang, le nombre de librairies fermées serait beaucoup plus grand aujourd’hui. En même temps, les partisans de la liberté du prix font remarquer que le livre serait moins cher s’il était possible de faire un rabais de 20 %. Et on en vendrait peut-être davantage. Contre cela, argument suprême : ce qui se vendrait moins cher, ce serait évidemment les best-sellers et les ouvrages qui ont un public d’avance, au détriment des livres confidentiels. Tous les arguments se retournent et renvoient les uns aux autres.
Estimez-vous que votre travail est un privilège ?
Le mot est exact, oui : c’est un vrai privilège que de pouvoir visiter une exposition l’après-midi, aller voir un film en projection privée à 18 heures, aller au théâtre à 20 h 30, regarder une émission de télévision, et terminer la journée en lisant un livre.
Avez-vous l’impression d’avoir réussi à faire partager ce privilège ?
On peut me faire certains reproches mais, en général, les gens s’accordent pour dire que j’ai pu faire partager le plaisir de la découverte des livres, aujourd’hui du théâtre et du cinéma, et que, si j’ai une qualité, c’est l’enthousiasme communicatif.
Si vous deviez recommencer, vous referiez la même chose ?
Oui, je pense que je recommencerais par une émission sur les livres. Mais trouverais-je aujourd’hui une chaîne qui accueillerait « Apostrophes » ?
Vous avez lancé, il y a quelques années déjà, et sur une idée belge, des championnats d’orthographe. Vous les abandonnez, vous organisez les « Dicos d’or », mais les Belges ne peuvent plus y participer !
Non seulement les Belges, mais les Suisses, les Canadiens… C’était l’arrêt total ou le repli sur l’Hexagone, pour des raisons purement économiques.
Pensez-vous nécessaire de continuer à défendre la langue française ?
Je n’emploierais pas le mot « défendre », je dirais qu’il faut continuer à illustrer la langue française, par des livres, par des bons films, des pièces de théâtre, par la création. Une langue se porte bien lorsqu’elle véhicule des œuvres d’art.

lundi 22 février 2016

Foire du Livre de Bruxelles, encore un souvenir

Depuis lundi dernier, et jusqu'à ce matin, j'ai publié chaque jour, dans Le Soir, les souvenirs de quelques images fortes de la Foire du Livre de Bruxelles. L'édition 2016 fermera ses portes aujourd'hui (encore une chance d'y aller, donc, pour ceux qui ne sont pas trop loin et ont du temps livre, oups! temps libre). Pour ce dernier jour, encore un souvenir, qui date de 1991.

Canons à chaleur et mal de mer

Le lieu intrigue et tous les problèmes n’ont pas été résolus, le déménagement du Centre Rogier au Palais des Congrès, au Mont des Arts, souffre d’une part d’improvisation. Nous sommes dans les derniers jours de février, les premiers de mars, il ne fait pas chaud et des canons à chaleur ont été installés dans les parkings où les exposants se serrent dans un espace réduit presque de moitié. C’est bruyant, désagréable, les odeurs inquiètent. Dans le chapiteau monté sur pilotis par lequel on passe d’abord, et qui est « le » lieu plus aéré où on aime traîner, davantage qu’en profondeur, le plancher semble avoir été conçu pour favoriser l’élan d’un athlète qui ferait du saut en longueur : il est si souple qu’un visiteur a été pris de… mal de mer.

Richard Morgiève, lauréat du Prix Point de Mire, est l’occasion d’une belle rencontre avec un écrivain énervé par son changement de statut : il avait commencé par écrire des polars, dans le foisonnement de nouveaux auteurs qui avait accompagné, dans le genre, le surgissement d’une nouvelle école française, puis il s’en est éloigné. Du coup, le voici, pour ses éditeurs, devenu enfin écrivain, comme s’il ne l’avait pas été auparavant !

vendredi 19 février 2016

Foire du Livre de Bruxelles et Prix Prem1ère

Pour les dix ans du Prix Prem1ère, les Innocents sont montés sur scène à la Foire du livre de Bruxelles. Et Pascal Manoukian a été couronné avec son premier roman, c’est la règle, Les échoués. Un peu inférieur à beaucoup d’ouvrages primés les années précédentes, mais résonnant profondément avec l’actualité. Je ne l’avais pas lu au moment de sa sortie en août dernier, je viens de le reprendre et de faire, avec les quatre personnages principaux, une traversée éprouvante.
Je vois bien ce qui a touché les membres du jury cette année : un sujet fort, les réfugiés qui se retrouvent en France, sans papiers, illégaux donc, pressés par la nécessité de changer de vie et le besoin, tout simplement, de survivre. Le premier Prix World Press Photo, attribué hier aussi, est allé à l’Australien Warren Richardson, pour une photo nocturne d’un réfugié tendant un bébé à un autre, à travers les barbelés installés à la frontière serbo-hongroise. Le drame se déroule quotidiennement sous nos yeux, par médias interposés, et suscite des débats qui pèsent sur la société européenne, à en oublier parfois les enjeux bien plus fondamentaux pour les réfugiés eux-mêmes.
Pascal Manoukian, qui a fait une grande carrière de journaliste, n’a pas oublié ce qu’il a vu sur tous les terrains arpentés dans l’exercice de son métier. Ceux qu’il a vus, aussi, dont probablement s’inspirent les personnages de son roman. Virgil vient de Moldavie, où des familles en sont réduites à vendre les organes de leurs enfants. Chanchal a appris, au Bangladesh, la patience d’attendre la fin de la mousson – quatre mois par an. Assan était pêcheur en Somalie, avant que la guerre emporte avec sauvagerie presque toute sa famille, sauf sa fille Iman, qui l’accompagne dans la fuite.
Les trois hommes, dont aucun ne connaît le pays des autres, échouent au même endroit et partagent le destin des clandestins : vivre cachés et être exploités par des négriers pour qui cette main-d’œuvre capable de battre des records de productivité pour des sommes dérisoires est une aubaine. La vie ne leur a pas fait de cadeaux, et ça continue, à un détail près, dont on ne sait s’il est aussi bénéfique qu’il en a l’air. Quant à Iman, vous découvrirez comment le malheur la frappe plus durement encore.
Le romancier ne prend pas de gants et force même certains traits, si bien que les personnages manquent de nuances et semblent parfois n’agir que pour justifier le fonctionnement du récit. Celui-ci n’en garde pas moins une valeur de témoignage sur l’envers d’un décor auquel nous n’avons pas accès.
Ah ! un détail, qui n’en est pas un : tout cela se déroule non en 2015 mais en 1992. Car, oui, déjà alors…

vendredi 27 février 2015

A la Foire du Livre, Grégoire Polet

Grégoire Polet ne se contente pas, avec Barcelona !, de donner son ouvrage le plus épais (quelques pages de plus que Leurs vies éclatantes). Il fait aussi de ce sixième roman son plus impressionnant. Inscrit dans la durée, de 2008 à 2012, le récit convoque une foule de protagonistes dans une construction en kaléidoscope où le lecteur ne se perd jamais. Le roman grouille de personnages avec, en bruit de fond, l’actualité du monde et celle de Barcelone dans ces années-là, marquées par une crise économique majeure et ses conséquences directes sur la vie des habitants ainsi que sur l’aspect de la rue. La politique est représentée par deux hommes et commentée par des journalistes, ce qui nous plonge dans les différents aspects d’une réalité multiple. Pour rassembler tout cela dans une structure à la fois fluide et solide, il fallait la maîtrise dont Grégoire Polet fait preuve ici.
Vous avez bougé entre votre premier roman, Madrid ne dort pas, et celui-ci, même si Barcelone avait déjà fait son apparition plus tôt. Ce déplacement de lieu correspond-il à d’autres changements ?
Il y a surtout des éléments de constance. Comme dans Madrid ne dort pas, c’est de nouveau une tentative, à chaque fois plus large, de voir la réalité dans son ensemble, de la montrer de façon à la fois joyeuse et plurielle, dans une espèce de foisonnement. Je voulais déjà le faire dans mon premier roman, mais à l’échelle d’une nuit, puis une semaine à Paris dans Leurs vies éclatantes, et maintenant quatre ans. Si ça se passe à Barcelone plutôt qu’à Madrid ou à Paris, c’est parce qu’il est plus facile pour moi d’écrire dans la ville où je suis. J’écris en général au temps présent, et c’est très lié à l’expérience directe de ce qu’il y a autour de moi, des gens que je vois, des rues que je fréquente. Cette fois, en quatre ans, je voulais montrer le temps qui passe, les gens qui changent, comment quelqu’un peut être retourné par les événements qui lui sont arrivés entre le début et la fin du roman.
Quand vous avez écrit Chucho, un roman plus bref publié il y a cinq ans et qui était déjà situé à Barcelone, saviez-vous que vous alliez retrouver ce personnage ?
Depuis le début, j’ai le plan que tous les textes s’emboîtent les uns dans les autres avec une cohérence des personnages, d’espace et de temps. J’avais déjà fait revenir certains personnages. Ici, comme le roman se passait de nouveau à Barcelone, c’était l’occasion rêvée de reprendre Chucho et le montrer quatre ans plus tard. Surtout pour un gamin, quatre ans, c’est énorme. Le retour des personnages, c’est rassurant, aussi.
C’est une ambition balzacienne ?
Une ambition, non, mais un exemple. Il y a effectivement chez Balzac quelque chose de prodigieux qui se passe dans l’espace non écrit. Dans l’espace entre les romans, il y a des choses implicites qui se produisent. Le silence entre deux romans est encore du silence de Balzac, comme on le dit de la musique de Mozart. Ce sont des moments où personne ne parle, où pourtant des choses se passent et on les perçoit. C’est très fort chez Balzac et c’est cela que je voulais imiter.
Avant d’écrire un nouveau livre, avez-vous une idée précise de ce qu’il sera ?
En fait, j’improvise beaucoup. Pour ce genre d’aventure, je dois faire un plan minimal, sinon je me perds. Après, je viole constamment le plan mais, au moins, je viole toujours le même plan et c’est une manière de suivre une direction. Je sais grosso modo quelle est la fin des personnages même si certains d’entre eux me surprennent en cours de route. J’ai un cadre global…
Et quelques articulations ?
Oui, notamment le retournement de trois personnages. Begonya est une jeune fille de bonne famille que son insatisfaction conduit à changer complètement d’un point de vue social, voire même politique. Père Català, le navigateur solitaire, commence par un ras-le-bol devant la réalité et part loin de la ville procéder à une sorte de réapprentissage de l’émerveillement. Et la troisième articulation concerne Veronica qui était dans une forme de tristesse un peu inconsciente liée à la perte de sa mère et de son frère, et qui devient une fille très forte tentée par les spiritualités chrétiennes orientales. Ces retournements-là, qui représentent trois façons différentes de changer, étaient mes articulations majeures.

jeudi 26 février 2015

Dany Laferrière et la Foire du Livre de Bruxelles

C'est un compagnonnage qui ne date pas d'aujourd'hui. Je ne sais pas combien de fois Dany Laferrière est venu à la Foire du Livre de Bruxelles. Il y représenté son pays Natal, Haïti. Cette année, il appartient à une délégation d'écrivains québécois. L'année prochaine, il pourra être le représentant de l'Académie française, puisqu'il y sera installé dans son fauteuil. D’un Argentin d’origine italienne qui écrivait en français à un Haïtien installé à Montréal et qui ne cesse de voyager, l’Académie française a respecté une certaine logique en choisissant Dany Laferrière en 2013 pour succéder à Hector Bianciotti, mort l’année dernière.
Né à Port-au-Prince en 1953, Dany Laferrière a quitté Haïti en 1976 après l’assassinat d’un ami journaliste par les Tontons Macoute. Il aurait pu être le cadavre suivant, car il était remuant lui aussi. Au lieu de quoi il a tout quitté pour découvrir l’art de la débrouille et des petits métiers. C’est qu’il fallait survivre, même si le journaliste qu’il était n’avait qu’une ambition, menée à bien ailleurs : devenir écrivain. Il l’a fait, sur une machine à écrire parce qu’il voulait être moderne comme un Américain, dans le meublé montréalais dont la salle de bain était son salon de lecture. En 1985, il sort donc son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer et passe, comme il le dit dans Journal d’un écrivain en pyjama, « dans la même semaine, de l’usine à la télé. »
Depuis, il n’a plus arrêté, publiant plus de vingt ouvrages – généralement d’abord au Québec avant de les lâcher en France, puisque cet homme qui semble courir sans cesse d’un lieu à un autre est resté fidèle à Montréal. A l’exception, certes, d’une dizaine d’années pendant lesquelles il a cru, à Miami, qu’il allait vraiment devenir un écrivain américain.
Ses origines lui collent à la peau bien qu’il soit un des écrivains francophones les plus cosmopolites de notre époque. Le grand écart, chez lui, se traduit toujours par un livre et c’est à travers les pages qu’il a écrites qu’on cherche à comprendre les contradictions qu’il expose franchement. D’une part, quand il écrit Je suis un écrivain japonais, il décrit toute l’ambiguïté de la position d’un auteur pris dans la nasse qu’il a lui-même posée. D’autre part, dans L’énigme du retour, il se confronte, après la mort de son père, à sa culture originelle autant qu’à tout ce qui lui a permis de l’élargir. Et quand, en janvier 2010, il se trouve à Port-au-Prince au moment du tremblement de terre, il prend tout de suite des notes sur le carnet qui ne le quitte jamais pour écrire rapidement Tout bouge autour de moi où l’homme et l’écrivain se rejoignent mieux que jamais.
Peut-être Dany Laferrière est-il un sage. Mais sans aucune illusion sur la valeur de cette sagesse depuis que sa grand-mère lui a enseigné d’où lui venait l’apparence de la sienne quand elle restait tranquillement assise à boire du café toute la journée : « de son arthrite qui la fait tant souffrir. » Dans L’art presque perdu de ne rien faire, paru l'année dernière, il va son chemin en ouvrant les yeux sur sa vie et celle des autres, tente de comprendre ce qui a changé entre Haïti et le Canada, avec le passage des années et les innovations dont la technologie nous abreuve à si vive allure qu’il ne sait plus comment appeler un téléphone dont le nom change chaque année…
Rien ne lui est indifférent, l’amour et le chagrin, l’hiver et la chaleur, la politique et la culture – avec une place privilégiée, tout naturellement, pour la lecture : le chapitre qu’il consacre à « Un lecteur dans sa baignoire » donne envie de retrouver, toutes affaires cessantes, les livres qu’il commente avec la ferveur du moment de leur découverte.
Le sommeil et l’éveil se confondent : « Notre univers est trop pensé et pas assez rêvé », écrit-il dans « Le monde naît de la nuit ». Les îlots préservés par beaucoup sont, chez lui, d’une extrême porosité qui lui permet d’écrire « dans la langue de celui qui est en train de me lire » et justifie l’affirmation qui a servi de titre à un autre ouvrage : Je suis un écrivain japonais.
On est bien, dans ce journal éclaté, aux fragments regroupés en thèmes vagues dont chacun est précédé d’un poème. On se retrouve avec lui dans un café de Montréal et, s’il n’y est pas à ce moment-là, on le rattrape à New York ou à Tokyo. On devient nomade à le suivre de loin, car il n’y a aucune raison de placer exactement nos pas dans les siens, il suffit d’épouser une trajectoire qui est un état d’esprit. Optimiste, l’état d’esprit : il voit autour de lui des amis se remettre à la lecture de la poésie.

mercredi 25 février 2015

Nadine Monfils fait la Foire du Livre de Bruxelles

Demain, et jusqu'à lundi, la Foire du Livre de Bruxelles donne rendez-vous aux auteurs, aux lecteurs, aux éditeurs, aux gourmands (car il n'y a pas que des livres). A qui veut... Pendant quelques jours, je vais donc faire comme si j'y étais et présenter quelques écrivains - ou leurs livres - qui, eux, seront vraiment sur place.
Nadine Monfils va débarquer à la Foire du Livre de Bruxelles avec sous le bras deux nouveaux livres. Cette semaine sortent Maboul Kitchen (Belfond) et la réédition de Mémé goes to Hollywood (Pocket) - enfin, ce dernier, c'est peut-être plutôt la semaine prochaine. Il y a un peu plus de trente ans, des cours de morale qu’elle dispensait, elle était passée d’un coup, d’un seul, à Laura Colombe, un des deux premiers ouvrages publiés au Cri, sous-titré : « Contes pour petites filles perverses ». Elle pratique toujours le merveilleux, teinté de tendresse et d’érotisme. Mais elle a évolué vers le polar, accueillie pour deux titres à la Série noire chez Gallimard avant d’arriver avec Babylone dream chez son principal éditeur actuel – sans oublier les dix enquêtes du commissaire Léon, rééditées… Pour la faire courte, cela donne une soixantaine de titres, et des incursions du côté du cinéma, du théâtre, de la BD.
C’est le résultat d’un travail que Nadine Monfils ne lâche jamais longtemps : « Ecrire, c’est une passion. J’adore tellement ça ! Le changement, c’est un certain confort, parce que ça marche bien et l’angoisse des fins de mois a disparu. » En moyenne, ses nouveaux romans se vendent à 30.000 exemplaires, avec un pic à près de 200.000 pour Les vacances d’un serial killer, en comptant la réédition en poche. C’était la première apparition de Mémé Cornemuse et l’occasion d’un sérieux coup de pouce d’un libraire très médiatisé, Gérard Collard.
La romancière lui voue, depuis, une amitié fidèle. Et elle le défend avec virulence quand on dit que sa manière de présenter des livres à la télévision se résume à affirmer que l’un est « génial de chez génial » (catégorie où il range les romans de Nadine Monfils) et l’autre, « nul de chez nul ». « Il ne fait pas de concessions, il aime ou il déteste. Sans lui, je ne publierais plus. Je ne le connaissais pas et mon éditeur ne croyait pas vraiment aux Vacances d’un serial killer. Je pensais que, si ce livre-là ne marchait pas au moins correctement, c’était fini. Il y a eu un petit miracle quand Gérard Collard l’a porté à bout de bras. Les ventes ont décollé, et ça a suivi. Ce type est très attachant, c’est un vrai passionné. »
Nadine Monfils aime ceux qu’elle appelle des fêlés, un peu comme elle, au fond. En Belgique, où elle se trouve quand elle n’est pas à Montmartre, elle cite Noël Godin, Jan Bucquoy, Jean-Jacques Rousseau. Et Jean-Claude Van Damme quand il est capable de se moquer de lui-même. Puisqu’elle pense toujours au cinéma, sans trop en dire tant que les choses ne sont pas faites, elle a gardé autour d’elle une bande d’acteurs parmi lesquels Michel Blanc, Dominique Lavanant à qui elle a dédié son avant-dernier roman, ou Rufus, qui l’a encouragée à écrire sur le Facteur Cheval. Ils ont tous un point commun : ils la font beaucoup rire. Comme elle nous fait rire aussi dans ses livres, il doit y avoir une certaine logique dans tout cela.

lundi 24 février 2014

Katherine Pancol, encore

Sa trilogie des écureuils, des crocodiles et des pandas (non, pas des pandas) aurait pu la laisser épuisée, si l'on compte le nombre de pages (beaucoup, trop pour ma petite tête), aurait pu soûler les lecteurs et les lectrices - celles-ci en plus grand nombre, nous disent les éminents spécialistes qui ont mené sur le sujet des études pointues.
Mais pas du tout. Katherine Pancol n'allait pas abandonner aussi facilement ses Cortès et l'or du Pérou (comment? il ne s'agit pas de la famille de Cortés? Bon...).
Donc, la sémillante Katherine est passée par la Foire du Livre de Bruxelles (à propos, c'est le dernier jour aujourd'hui), encadrée par une nuée de porteurs chargés des exemplaires de Muchachas, premier volume - les deux autres suivent sans tarder, en avril et juin, on sait ce qu'on va lire cet été (non, pas moi, merci).
Vous aviez oublié les épisodes précédents? Ou négligé de vous pencher sur cette grande oeuvre de la littérature contemporaine? Pas grave, on fait mine de tout reprendre à zéro et les distraits ont droit à quelques notes pour les renvoyer vers le passé. De toute manière, ici, c'est Stella qui nous intéresse (disons-le ainsi), sa guerre personnelle contre à peu près le monde entier, les violences qu'elle a subies, les menaces qui pèsent sur elle, son amour et son amour (un homme est le premier, un enfant le second, sans ordre hiérarchique). A la fin de ce premier tome, Tom, le fils de Stella, tient un fusil à la main et, comme on vient de retrouver le cadavre d'un chien, ça n'annonce rien de bon pour la suite.
Le feuilleton roule en tout cas bon train, on a à peine le temps de voir le paysage mental qu'on se trouve déjà ailleurs, d'une révélation à une autre. D'accord, toutes les familles ont leurs secrets, mais cette famille-là a ratissé large - il faut, bien entendu, tenir encore deux volumes sans perdre l'attention du lecteur (ou de la lectrice, oui, je l'ai déjà dit).
Le feuilleton roule si bon train qu'il faut quand même s'accrocher pour débrouiller toutes les embrouilles d'un récit touffu aux personnages parfois réduits à des silhouettes ou à des caricatures. Quand il s'agit d'aller au cœur des choses, de creuser les insondables (oui, on creuse longtemps) mystères du passé qui ne passe pas, rassurez-vous: coup de frein, regards concentrés, dialogues tendus et respiration bloquée. Il ne manque que les roulements de tambour pour signaler l'importance du moment.
Bon, cela dure 422 pages, j'étais content d'en avoir terminé, je vous laisserai me raconter la suite si vous en avez envie.

samedi 22 février 2014

Pandore, la ville de Nadine Monfils où tout est possible

Une trentaine d’années après Laura Colombe, le recueil de contes érotiques et cruels qui l’avait fait connaître au public belge, Nadine Monfils n’a rien perdu de sa fantaisie. Elle a, dans le même temps, accru sans cesse le nombre de ses lecteurs. Si bien qu’elle occupe aujourd’hui, sur le terrain d’un polar imprégné de sa singulière poésie, une place majeure pour les amateurs d’un imaginaire libéré de toutes contraintes. Comme elle a en outre beaucoup publié, ses livres arrivent en rafale chez les libraires et à la Foire duLivre, des rééditions accompagnant une nouveauté.
Son éditeur a remis en selle le commissaire Léon, héros de dix romans (et d’un film, Madame Edouard) resservis en cinq volumes en cours de réédition. A Montmartre, son port d’attache, ou à Rome, il tire les fils d’enquêtes improbables tout en nouant ceux des lainages qu’il tricote pour son chien homosexuel, Babelutte.
En poche l'an dernier, La petite fêlée aux allumettes rappelait que Pandore n’est pas une ville de tout repos. Cela se confirme dans La vieille qui voulait tuer le bon dieu (en poche cette année) que Nadine Monfils y a situé. Les premières lignes plantaient, sinon le décor, le thermomètre à une altitude élevée : « Ce jour-là, le soleil avait dénoué son écharpe et inondait Pandore de ses rayons dorés. L’après-midi touchait à sa fin et il faisait une chaleur à cuire un œuf sur le dos d’un pitbull. »
On n’a pas fini de chauffer, en particulier Ginette, femme de ménage dans une entreprise de pompes funèbres, épouse fidèle de Marcel qui l’attend chaque jour à la maison, confiant dans sa ponctualité. Ce jour-là, Ginette, qui n’est pas exempte de coquetterie (bien qu’elle s’appelle Plouf) et qui rêvait du destin de Lady Di, s’est offert une paire de chaussures jaunes. Magnifiques. Eblouissantes. Et ancienne propriété de Lady Di, lui a dit le vendeur. Il n’en fallait pas plus pour se laisser convaincre, craquer deux cents euros détournés du compte commun, et repartir guillerette mais en retard. Un homme la suit, lui parle en poète (à deux balles), la séduit, la saute sur le capot d’une Mercedes et disparaît. Ginette a perdu une chaussure et gagné une rare allégresse. Quelle belle journée ! Gâchée au retour, cependant : Marcel, son Marcel qui s’empiffrait de bières et de pizzas, a été assassiné…
C’est le début d’une intrigue foutraque que Nadine Monfils tire dans tous les sens où son imagination la mène – et elle a l’imagination débordante. Elle est considérablement aidée dans son entreprise par Mémé Cornemuse, devenue un des personnages récurrents les plus impressionnants de la série de polars en cours. Concierge dans l’immeuble où habite Ginette, Mémé Cornemuse ne jure que par Jean-Claude Van Damme, ne se détend qu’en matant des films pornos et ne fait de projets qu’illégaux. Le dernier en date, qui justifie son poste de concierge, consiste à faire percer par un complice un tunnel menant tout droit à la bijouterie voisine. L’affaire était bien engagée mais voici qu’arrive dans le quartier, hébergée dans un couvent, « Micheline Martini, complice de son mari pédophile qui avait laissé mourir des gamines de faim dans sa cave ». Ce n’est plus la place d’une bijouterie haut de gamme. Déménagement, fin du beau projet de Mémé Cornemuse. Et rebondissements en pagaille.
A suivre, d'ailleurs, dans un nouvel épisode des aventures de Mémé Cornemuse, Mémé goes to Hollywood, tout frais paru.

vendredi 21 février 2014

Retour à l'Expo 58 de Bruxelles avec Jonathan Coe

Il fut un temps, je vous le disais il y a quelques jours, où la Foire du Livre de Bruxelles se tenait sur le Plateau du Heysel, pas très loin de l'Atomium. Cette grande structure, visible de loin, est un vestige de l'Exposition universelle et internationale de 1958, pendant laquelle se situe le dernier roman de l'écrivain britannique Jonathan Coe, Expo 58. Il était donc presque obligatoire que, son pays étant à l'honneur cette année à la Foire du Livre, Jonathan Coe y fasse une visite. Je ne sais pas s'il aura eu le temps de vérifier que le parc des Expositions ne se trouvait pas à trente kilomètres au nord de la capitale belge, mais bien plus près - c'est la seule erreur évidente que j'ai trouvée dans son roman, par ailleurs passionnant.
En fait, cette Expo n'arrange personne. Tous les pays ont autre chose à faire que de mobiliser leurs forces pour aller en représentation à Bruxelles. Quels emmerdeurs, ces Belges! Mais, puisqu'il est hors de question d'être absent, on s'organise, en Grande-Bretagne comme ailleurs, pour faire bonne figure. Il y aura deux pavillons, l'un réservé aux entreprises privées, l'autre étant la vitrine officielle du pays dans la grande tradition britannique, sans négliger la modernité. Entre les deux, on installera un grand pub, le bien nommé Britannia, où on servira des chopes de bière brassée spécialement pour l'occasion, où l'on servira des fish and chips, où une accorte serveuse évoluera parmi les clients sous l’œil d'un professionnel aguerri mais porté sur la boisson et ayant généralement oublié toute sa compétence au cours de l'après-midi. A cet homme de bars, il faut adjoindre un représentant de l'administration. Ce sera Thomas Foley, qui est jeune encore et a grimpé quelques échelons dans la hiérarchie du Ministère de l'Information. La perspective de passer six mois en Belgique, sans sa très chère épouse, le laisse perplexe: est-une une bonne nouvelle, porteuse d'une connaissance élargie du monde et de la perspective aventureuse de rencontres inattendues, ou bien va-t-il se languir de sa vie de couple malgré le peu d'enthousiasme qu'elle suscite chez lui quand il y pense honnêtement?
Un des clous du pavillon britannique est la réplique de la machine ZETA, une technologie révolutionnaire permettant une avancée considérable dans l'exploitation de l'énergie nucléaire. Révolutionnaire et très secrète, bien entendu, l'Union soviétique ne se trouvant pas très loin dans le parc d'exposition et l'Expo 58 se révélant, au fil du roman, un nid d'espions au milieu duquel Thomas joue un rôle dont il ignore presque tout. Cornaqué par deux agents, un couple construit sur le modèle des Dupond-Dupont d'Hergé, Thomas observe avec inquiétude le rapprochement amical qui se produit entre le rédacteur en chef, soviétique, du magazine Spoutnik, une feuille de propagande, et un ingénieur britannique qui est son compagnon de chambre dans la zone assez spartiate où sont regroupés les invités étrangers.
Dans le même temps, il est séduit par une hôtesse belge de l'Expo, Anneke, avec laquelle il flirte gentiment en se demandant s'il ne devrait pas aller plus loin. A moins que cette actrice américaine, très séduisante aussi, ne soit le déclic qui le conduira vers une nouvelle vie - mais quel jeu joue-t-elle, celle-là?
Expo 58 est un roman qui fait souvent sourire et qui, mine de rien, nous introduit au cœur de la Guerre froide, dans un lieu où tout se concentre pendant quelques mois. Thomas est un personnage d'autant plus attachant qu'il ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive, ni dans le contexte géopolitique de l'époque, ni dans sa vie sentimentale - sur l'un et l'autre plan, le nombre d'erreurs qu'il commet est assez impressionnant.
Un vrai moment de bonheur pour le lecteur, en somme.

Encore au programme de Jonathan Coe à la Foire du Livre:
- Samedi 22, 12h-13h, rencontre animée par Lucie Cauwe autour du livre Le miroir brisé
- Samedi 22, 15h-16h, rencontre animée par Hubert Artus avec Jonathan Coe et James Meek: Fans des sixties?

jeudi 20 février 2014

Le Prix Première à Antoine Wauters

La Foire du Livre est l'occasion de multiples sous-événements, dont le Prix Première de la RTBF, prix des auditeurs, n'est pas le moindre. Il vient d'être attribué, en direct, à Antoine Wauters pour Nos mères.
La langue saisit d’abord le corps et l’esprit, par son rythme, par une cohabitation faite d’évidence entre la parole et le regard, l’un et l’autre posés sur la page et déjà projetés plus loin. Antoine Wauters, dans Nos mères, confirme tout le bien qu’on pensait de lui depuis ses débuts et ses premiers prix littéraires – d’emblée le Prix Emile Polak de l’Académie pour Debout sur la langue, paru en 2008, puis coup sur coup, l’an dernier, le Prix Marcel Thiry et celui de la ville de Tournai. Le poète, déjà, ne se satisfaisait pas de poser les mots dans leur agencement le plus juste mais amorçait un chemin qui, par le récit, devait l’amener à ce roman. Encore fallait-il qu’il en prenne conscience.
Le passage au roman est-il une évolution naturelle dans votre travail d’écriture ?
Si on regarde ce que j’ai écrit depuis quelques années, la narration est de plus en plus présente. Sans doute parce que la poésie qui vole par-dessus les choses ne m’intéresse plus autant. J’ai envie de raconter des histoires en prise avec la réalité de notre époque. Je n’ai d’ailleurs pas l’impression que Nos mères est un premier roman au sens strict.
Si un premier roman est souvent autobiographique, celui-ci s’écarte du cliché…
C’est un jeu de miroirs mobile : la vie éclaire la fiction et la fiction éclaire la vie. Contrairement à Jean, dans le livre, je ne suis pas libanais. Je n’ai qu’une mère, je n’ai pas été adopté, et ma mère ne ressemble pas à ces êtres faibles que j’ai représentés, tant la mère libanaise que la mère adoptive. S’il y a un côté autobiographique, c’est peut-être dans le ressenti de certaines choses : l’idée d’un parcours qui peut être difficile, l’idée qu’un enfant peut dépasser des choses très dures qu’il vit quand il est jeune… Ce sont des choses qui me touchent, sans l’avoir forcément vécu de très près, et qui peuvent mettre mon écriture en mouvement.
Entre la partie libanaise et la partie européenne, y avait-il l’envie de confronter deux sociétés ?
Peut-être… J’ai imaginé l’histoire comme un roman de la résilience. Petit à petit, l’enfant parvient à dépasser les grandes difficultés qui sont les siennes. C’était intéressant de montrer le contraste. La deuxième maman a peut-être, objectivement, une vie plus facile et en même temps, la troisième partie éclaire ses problèmes.
Quel est le point de départ de l’écriture du livre ?
C’est la première phrase, signée Jean Charbel, en ouverture du livre : « Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j’inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. » Je ne sais pas pourquoi elle est venue. Et puis ça a été très long à écrire, même si je savais plus ou moins où je voulais aller. Le moteur, c’était une voix qui lance un texte, et j’aimais jouer sur l’idée qu’un enfant, pour faire face à une situation douloureuse, a recours à la pluralité. Sa stratégie est de s’inventer des amis imaginaires et de parler en « nous ».
Vous connaissez le Liban ?

Oui, je m’y suis rendu, j’ai des amis libanais. Même si ce n’est pas un livre qui parle frontalement de la guerre, je suis assez au courant de ce qui se passe là-bas. J’avais donc l’idée de la première partie, et de la troisième aussi. Je savais que je voulais y disculper la mère adoptive. Entre les deux, la manière dont j’allais faire venir le petit Jean en Europe et comment il allait vivre les choses, c’était plus compliqué, alors que la deuxième partie, au niveau du style, était la plus facile à écrire.

mercredi 19 février 2014

Géographie bruxelloise de la Foire du Livre

La Foire du Livre de Bruxelles, depuis sa création en 1969, s'est implantée à différents endroits. Cette nomadisation, choisie ou imposée par les circonstances, dessine une géographie sentimentale puisque chaque lieu est lié à des souvenirs parfois vivaces - d'autres sont plus flous. Je ne dirai rien, par exemple, des tout débuts. Je n'y étais pas, probablement parce que j'ignorais l'existence de cette manifestation.
L'histoire commence pour moi, et pendant des années, au Centre Rogier, aujourd'hui rasé. Je m'y suis rendu souvent, d'abord adolescent, pour voir la tête de Pierre Pelot ou collectionner des catalogues dans lesquels je me plongeais, de retour chez moi (ou plus probablement dès le voyage en train qui m'y ramenait), avec ravissement et inquiétude: je ne doutais pas d'avoir le temps de lire tous ces livres dont l'existence me faisait saliver (j'étais jeune, est-ce une excuse?), mais je me demandais comment je pourrais en acheter quelques-uns seulement puisque je n'avais pas d'argent. Et comment convaincre une bibliothèque de se procurer ceux qui, parmi eux, suscitaient chez moi la plus grande urgence?
Les choses se sont progressivement améliorées. Quand j'ai commencé à travailler, c'était dans une bibliothèque. Je ramenais toujours des catalogues mais avec, à ce moment, les moyens concrets de commander certains titres que j'avais repérés dans les stands d'éditeurs. A la même époque, un concours de la radio publique belge que je n'ai pas gagné, mais presque, m'a conduit dans les studios avec régularité pour participer à une émission littéraire. La gloire... (Hum!)
Centre Rogier toujours, les images se bousculent. Les escaliers roulants qu'il fallait arrêter pour éviter une bousculade dans la foule trop nombreuse pour l'endroit. Le temps où, travaillant chez un éditeur, je passais les journées à rassurer les auteurs, et non des moindres, dont l'oeuvre complète n'était pas bien visible sur les présentoirs. Le jour où j'ai croisé Jean-Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire, pour lui proposer un entretien avec Le Clézio que j'avais rencontré pour Le Soir. Le même Le Clézio, un peu effaré devant le monde qui se pressait autour de lui, comme si le toucher pouvait guérir des écrouelles, exfiltré par mes soins en franchissant une porte de service. François Weyergans, lauréat d'un prix dont le montant nous a servi à faire la fête toute la nuit. Quelques alertes d'incendie, et tout le monde réfugié dans les bars glauques du quartier. Une manifestation de métallos réprimée par les gaz lacrymogènes qui montaient jusqu'au dernier étage... Et les livres, bien sûr, les livres.
Il y eut le prestigieux Palais des Congrès. Prestigieux en apparence, situé à deux pas de la Grand-Place, mais pas du tout conçu pour ce genre d'événement. C'est là que je me suis pris le nez avec Nicolas Hulot lors d'une émission de radio. Et où j'ai fait bien d'autres rencontres plus sereines.
Il y a eu pire comme endroit, peut-être pour se rapprocher du mythique Centre Rogier - mais il n'y avait plus alors, comme espace disponibles, que des parkings où on se marchait sur les pieds, où le ronronnement des extracteurs d'air empêchait, dans certains coins (il y avait beaucoup de coins et de recoins), de se parler.
La Foire du Livre se l'est aussi jouée façon Porte de Versailles, dans un Palais d'Exposition du plateau du Heysel - où Jonathan Coe vient de nous ramener par la fiction, le temps d'une Expo 58 dont on parlera beaucoup cette année, puisqu'il est invité d'honneur de l'édition 2014. Il y avait de la place, on respirait, mais il fallait se rendre au bout de la ville (pas moi: j'habitais à quelques centaines de mètres) et il fallut bien conclure, après quelques années maigres, qu'on était sorti de la carte que les lecteurs et les amoureux du livre avaient l'habitude d'arpenter.
Ce fut donc, pour conclure (provisoirement), Tour & Taxis, où l'on se retrouve demain (enfin, pas moi, je suis à quelques milliers de kilomètres), et où j'ai eu le bonheur d'animer un débat avec Scholastique Mukasonga à une époque où l'on ne parlait pas encore de Prix Renaudot pour elle. En 2007 (la même année), j'ai aussi tenu, pendant les quelques jours de la Foire, un blog éphémère mais toujours visible, pour fournir quelques impressions à chaud. Sept ans plus tard, c'est ici (et d'ici) que je vous donnerai quelques nouvelles de la Foire du Livre de Bruxelles, ou plutôt de livres dont les auteurs seront de passage entre le 20 et le 24.
C'est déjà demain.

vendredi 14 février 2014

Introduction ferroviaire à la Foire du Livre de Bruxelles

Du 20 au 24 février, le rendez-vous annuel de la Foire du Livre, créée en 1969 - bien avant le Salon de Paris -, se tient à Bruxelles, à Tour & Taxis, lieu vers lequel les pas des visiteurs conduisent désormais tout naturellement après d'autres époques.
Depuis plus de dix ans, la SNCB (les chemins de fer, pour celles et ceux qui, hors du petit territoire belge, ne connaissent pas cette abréviation) offre un recueil de textes écrits par des écrivains belges. Le millésime 2014 de Compartiment auteurs a été distribué cette semaine, au départ de plusieurs gares, à 20.000 voyageurs. Ceux-ci ont découvert six nouvelles qui sont loin d'être des fonds de tiroir.
Je m'arrête sur deux d'entre elles, qui m'ont plus particulièrement frappé - mais, comme c'est toujours le cas devant un recueil collectif où le ton change en même temps que la signature toutes les huit pages, chacun a le droit de faire un choix différent.
Paul Colize raconte un Dernier voyage - mais pas en train. Fidèle à sa manière noire, il met en scène un tueur professionnel, exécuteur amoureux du travail bien fait, qu'on appellera Viktor comme le fait Monsieur, son généreux donneur d'ordres. Il va de soi qu'il ne s'appelle pas davantage Viktor que Monsieur ne s'appelle Monsieur, mais on comprend que, dans ce genre d'affaire, il n'est pas inutile de s'avancer masqué. Ce sera la dernière mission de Viktor avant la retraite. La routine, ou presque. Il n'aura pas beaucoup de temps, il faudra viser juste. Son savoir-faire est à la hauteur, aucun doute là-dessus. Les préparatifs sont décrits avec autant de précision que Viktor en met lui-même dans les moments précédant l'action. On est avec lui, dans ses gestes mesurés, calculés. Et, pas davantage que lui, on ne s'attend à ce qui arrive tout à la fin...
Nicolas Marchal joue habilement avec les finesses de la critique littéraire dans L'empreinte du Maître. Louis Malherbe, écrivain célèbre, annonce à son plus proche confident qu'il publiera son prochain et probablement dernier livre sous pseudonyme. Il tient celui-ci secret, personne ne le connaîtra. Un jour, il appelle le narrateur pour lui dire que c'est fait. Et, peu de temps après, Louis Malherbe meurt. Le défi proposé au lecteur est de taille: il s'agit de lire tout ce qui vient de paraître, en particulier les premiers romans, pour y retrouver la patte de l'écrivain, tâche d'autant plus complexe que celui-ci s'est illustré dans des genres très différents. A force de chercher, on trouve... sinon qu'il existe bien un auteur, pareillement admirateur de Louis Malherbe, et qui prétend avoir écrit lui-même le livre. Invraisemblable, aux yeux d'un connaisseur. Où cela conduit (loin), c'est ce qu'on découvre en quelques pages fortes.

jeudi 7 mars 2013

Foire du Livre : Le prix Première à Hoai Huong Nguyen

Il y a eu le prix Point de Mire, dont je fus proche, il y a maintenant le prix Première, avec de nombreux points communs puisque l'ancien comme le nouveau sont attribués par un jury d'auditeurs de la première chaîne radio de la RTBF - radio-télévision belge francophone, pour les non autochtones. La Foire du Livre de Bruxelles est aussi le cadre de la remise du prix, aujourd'hui comme hier. Aujourd'hui, c'était précisément l'ouverture de la Foire et l'attribution du prix qui, en changeant de nom, est aussi devenu une récompense réservée à un premier roman.
Cela tombe bien, Hoai Huong Nguyen en a écrit un qui est excellent. L'ombre douce succède ainsi à Léna, de Virginie Deloffre, qui avait été couronné l'an dernier.
L'ombre douce est une histoire d'amour. Une belle histoire d'amour tragique, située à une époque tout aussi tragique dans un pays en guerre, le Viêt Nam, une partie de la colonie française que l'on appelait alors l'Indochine. Yann est un soldat français qui se trouve pris dans la cuvette de Diên Biên Phu en 1954, qui survit mais est fait prisonnier et qui sera libéré grâce au sacrifice de Mai, la jeune Annamite rencontrée à l'hôpital où il se remettait de ses blessures avant la bataille de Diên Biên Phu. Ils avaient eu le temps de se marier et de passer quelques heures dans l'intimité...
Le destin des deux jeunes gens ressemble au conflit. Il est absurde. Mais cela donne, sous la plume de Hoai Huong Nguyen, un livre empli de poésie, où l'usage du tiret (peut-être le signe de ponctuation le plus utilisé dans ces pages) rythme d'étrange manière les moments les plus intenses - ils sont nombreux, ces moments-là, dans l'ardeur d'une jeunesse à la vie menacée.
Je ne sais pas si, parmi les dix-neuf autres livres sélectionnés pour le prix Première (je n'en ai lu que quelques-uns), l'un ou l'autre aurait pu, par ses qualités, mériter mieux que celui-ci une récompense que Hoai Huong Nguyen mérite absolument.

Foire du Livre : Nadine Monfils et ses polars hors normes


Fêlée, un mot du titre, La petite fêlée aux allumettes, convient parfaitement à décrire la romancière belge. A condition de le prononcer avec une nuance de respect dans la voix. Car Nadine Monfils ose tout sans s’inquiéter de l’effet presque hallucinogène qu’aura son imagination délirante sur le lecteur. Il fallait s’y attendre : cette littérature provoque un tel effet d’accoutumance qu’il devient impossible de s’en passer. D’où le succès, il y a deux ans, des Vacances d’un serial killer, pourtant un de ses livres les plus faibles, péchant par une mise en scène bricolée où les ficelles étaient trop visibles.
Rien de tel, heureusement, dans son avant-dernier roman republié en poche, où elle a pris la peine de resserrer les boulons tout en dégrippant les articulations qui grinçaient. Il n’y a donc que du bonheur à reprendre, sans risques, une bonne lampée de l’excellent cocktail dont elle seule est capable de doser les ingrédients.
Les personnages, plus déjantés les uns que les autres, sont en première ligne dans sa recette. Nake, une jeune barjo. Mémé Cornemuse, dont certains connaissent déjà le grand âge autant que l’extrême vitalité. Max, l’ivrogne vengeur. Cooper, l’inspecteur dont le seul amour, son chien, vient de mourir. Michou, son collègue (collègue de l’inspecteur, pas du chien !), flic le jour, travelo la nuit et pour qui, au contraire de Magritte dont la peinture influence la vie à Pandore, une pipe est une pipe !
Un brin de fantastique ne nuit pas au décor hanté par des hommes en chapeau boule. Le tricot est un outil de voyance. Et les allumettes aussi, bien sûr, pour des flashs effrayants. Car des meurtres ponctuent la vie à Pandore, il faut de l’hémoglobine pour donner la couleur du polar à La petite fêlée aux allumettes. Polar à nul autre pareil, dont l’intrigue est assez construite pour tenir en haleine les amateurs du genre. Mais intrigue qui passe à l’arrière-plan d’un livre tout en soubresauts inattendus, provoqués par une romancière qui ne se lasse pas de surprendre.

En même temps paraît le nouveau roman de Nadine Monfils, La vieille qui voulait tuer le bon dieu.

mardi 5 mars 2013

Compartiment auteurs, en préface à la Foire du Livre de Bruxelles

Pour la dixième fois, la Foire du Livre de Bruxelles (Tour & Taxis, du 7 au 11 mars) est précédée d'un recueil collectif de textes, Compartiments auteurs, invitation à la lecture dans les trains qui convergeront vers la ville où se tient la manifestation. L'ouvrage est distribué gratuitement dans quelques gares de Belgique, mais seulement certains jours. En revanche, il est aussi téléchargeable gratuitement depuis quelques jours, ce qui permet à chacun de s'y plonger - même sans prendre le train.
Nouveauté 2013, les six auteurs se partagent entre les deux principales langues du pays, le français et le néerlandais. Ne lisant pas le néerlandais, je n'ai pu découvrir que les trois textes en français, et je me demande d'ailleurs pourquoi l'idée simple (mais peut-être coûteuse) d'une traduction vers l'autre langue n'a pas été adoptée.
La moitié qui m'était accessible s'est révélée plutôt réjouissante, courtes nouvelles installées dans un cadre forcément ferroviaire où je me suis perdu et retrouvé - j'ai beaucoup pris le train, j'ai beaucoup aimé le prendre pour des voyages brefs ou plus longs pendant lesquels, la plupart du temps, je... lisais (forcément).
Yun Sun Limet et Armel Job parlent tous deux de la gare du Midi, du quartier proche, des émotions qui s'y vivent (mais pas, tiens! de l'odeur de chocolat qui régnait sur les quais quand le vent y apportait les effluves venues des bâtiments de Côte d'Or). Luc Dellisse est plus méditatif mais, au fond, se nourrit lui aussi de souvenirs, pour arriver à la gare Centrale.
Trois excursions rapides mais qui débordent largement de leurs décors, trois voyages immobiles pour s'interroger sur quelques facettes de l'humanité.

jeudi 1 mars 2012

Prix Première 2012 en direct de la Foire du Livre de Bruxelles, ou presque

La Foire du Livre de Bruxelles, inaugurée hier soir, s'est ouverte aujourd'hui au public. Et, comme c'est redevenu une (bonne) habitude depuis quelques années, le prix Première (du nom de la première chaîne radio de la RTBF) a été officiellement attribué tout à l'heure. Réservé à un premier roman, choisi par un jury d'auditeurs, il va à Virginie Deloffre pour Léna.
La vie de Léna ressemble à celle des femmes de marins. Comme elles, Léna connaît l’absence, les longues périodes pendant lesquelles Vassili est à la Base. Mais Vassili n’est pas marin. Il est aviateur au moment où l’URSS est sur le point de se défaire, ce que personne ne prévoit encore. Léna ne maîtrise rien de son calendrier, dicté par la hiérarchie. Il rentre quand il peut, parfois au milieu de la nuit. Elle préfère, d’ailleurs, puisqu’il n’est pas alors accaparé par les enfants des cohabitants, désireux d’entendre Vassili raconter ses vols.
Léna devient femme de cosmonaute quand Vassili est choisi pour une mission de plusieurs mois sur la station Mir. Avant le départ, le rythme devient plus régulier, ensuite, il faudra attendre le retour pendant des mois…
La solitude d’une femme est au cœur du premier roman de Virginie Deloffre, qui traduit ce sentiment dans les lettres que Léna envoie à sa famille d’adoption. Elle y apparaît de plus en plus fragile, minée par les incertitudes liées à la carrière de son mari. De son côté, celui-ci transmet au livre la vibration d’une exaltation venue de loin, des intuitions géniales d’un savant méconnu du dix-neuvième siècle et prolongée dans une course à l’espace menée contre les États-Unis, l’adversaire de la Guerre froide. Chaque succès est un moment de fierté nationale, et le récit qu’en fait la romancière transcende la documentation pour devenir le pilier central de la construction.
Ajoutons que la vie quotidienne dans le Grand Nord sibérien est restituée avec talent. Il y a bien des raisons de découvrir Virginie Deloffre.

vendredi 24 février 2012

Vendredi, ah! vendredi! Jour du "Soir", des "Nouvelles" et de "Livres Hebdo"

Aujourd'hui, c'est normalement le jour de la semaine où je me la coule plutôt douce. Le seul, habituellement. Sinon qu'aujourd'hui, pour cause de table ronde demain matin à l'Institut français de Madagascar à propos de bibliothèques numériques (voir le blog d'en face pour les détails), pour cause aussi de Foire du Livre de Bruxelles qui entraîne un surcroît de travail en vue de la semaine prochaine (presque déjà là, la semaine prochaine), je n'ai pas eu le temps d'aller me saouler la gueule faire mes courses hebdomadaires en ville.

La véritable récompense du vendredi, de toute manière, ce n'est pas cela. C'est la publication de l'essentiel du travail accompli pendant les six jours (disons cinq) qui précèdent.

Le vendredi est en effet le jour de parution des pages "livres" du Soir, où je me réjouis à chaque fois (que c'est possible) de parler de livres au format de poches. Et pour lesquelles j'ai eu la chance de lire aussi cette fois, entre autres choses, la formidable biographie de Maupassant par Marlo Johnston, un modèle du genre.
A l'attention des compteurs de pages, je précise que, si le livre en fait 1300, les 200 dernières sont des annexes et des notes (bon, j'ai lu les annexes quand même, mais pas les notes) et qu'il m'a manqué, pour d'obscures raisons de transfert de fichiers, les 200 pages du milieu. Il me restait quand même largement de quoi me régaler.

Le vendredi est aussi, dans Les Nouvelles, quotidien malgache en français avec lequel il m'est déjà arrivé de travailler en 2005 et 2006, le jour d'une page dont j'ai proposé l'idée, acceptée dans la foulée, consacrée à la culture internationale
Je la conçois tout seul, j'envoie textes et illustrations le jeudi, c'est dans le journal le lendemain, et personne ne me dit ce que je dois faire. (Pas de chef, une forme de bonheur, oui!) J'y parle de livres, bien sûr, on ne se refait pas, mais aussi de musique et de cinéma, selon l'actualité.
L'actualité, cette semaine, ce sont les Césars (que j'écris avec majuscule et au pluriel, tant pis pour les puristes) et les Oscars, auxquels j'ai donc consacré l'ensemble des articles. Ce qui m'a conduit à regarder 12 films - il m'en a manqué deux de chaque côté de l'Atlantique. Car on ne se refait pas (bis), je regarde les films et j'écoute les disques avant d'écrire mes articles, de la même manière que je lis les livres.

Enfin, le vendredi m'arrive, quand la connexion Internet le veut bien (ce n'est pas vraiment le cas depuis une semaine, explication de mon silence pendant ce temps), la nouvelle livraison de Livres Hebdo. Je ne suis pas collaborateur de Livres Hebdo (je le fus de leur site Internet, pour un blog éphémère). Sauf cette semaine, à l'occasion de la Foire du Livre de Bruxelles (tout est dans tout, et réciproquement), où le magazine désirait une tribune d'un journaliste littéraire belge. A qui demander? La question a été posée à une attachée de presse parisienne, qui a renvoyé vers ma collègue préférée, qui elle-même m'a proposé le sujet. L'article est donc paru aujourd'hui.


Finalement, je me demande si je n'ai pas mérité de me reposer un peu...