Affichage des articles dont le libellé est Grégoire Polet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Grégoire Polet. Afficher tous les articles

dimanche 24 mai 2015

Etonnants Voyageurs accueille Grégoire Polet

Grégoire Polet ne se contente pas, avec Barcelona !, de donner son ouvrage le plus épais (quelques pages de plus que Leurs vies éclatantes). Il fait aussi de ce sixième roman son plus impressionnant. Inscrit dans la durée, de 2008 à 2012, le récit convoque une foule de protagonistes dans une construction en kaléidoscope où le lecteur ne se perd jamais. Le roman grouille de personnages avec, en bruit de fond, l’actualité du monde et celle de Barcelone dans ces années-là, marquées par une crise économique majeure et ses conséquences directes sur la vie des habitants ainsi que sur l’aspect de la rue. La politique est représentée par deux hommes et commentée par des journalistes, ce qui nous plonge dans les différents aspects d’une réalité multiple. Pour rassembler tout cela dans une structure à la fois fluide et solide, il fallait la maîtrise dont Grégoire Polet fait preuve ici.
Vous avez bougé entre votre premier roman, Madrid ne dort pas, et celui-ci, même si Barcelone avait déjà fait son apparition plus tôt. Ce déplacement de lieu correspond-il à d’autres changements ?
Il y a surtout des éléments de constance. Comme dans Madrid ne dort pas, c’est de nouveau une tentative, à chaque fois plus large, de voir la réalité dans son ensemble, de la montrer de façon à la fois joyeuse et plurielle, dans une espèce de foisonnement. Je voulais déjà le faire dans mon premier roman, mais à l’échelle d’une nuit, puis une semaine à Paris dans Leurs vies éclatantes, et maintenant quatre ans. Si ça se passe à Barcelone plutôt qu’à Madrid ou à Paris, c’est parce qu’il est plus facile pour moi d’écrire dans la ville où je suis. J’écris en général au temps présent, et c’est très lié à l’expérience directe de ce qu’il y a autour de moi, des gens que je vois, des rues que je fréquente. Cette fois, en quatre ans, je voulais montrer le temps qui passe, les gens qui changent, comment quelqu’un peut être retourné par les événements qui lui sont arrivés entre le début et la fin du roman.
Quand vous avez écrit Chucho, un roman plus bref publié il y a cinq ans et qui était déjà situé à Barcelone, saviez-vous que vous alliez retrouver ce personnage ?
Depuis le début, j’ai le plan que tous les textes s’emboîtent les uns dans les autres avec une cohérence des personnages, d’espace et de temps. J’avais déjà fait revenir certains personnages. Ici, comme le roman se passait de nouveau à Barcelone, c’était l’occasion rêvée de reprendre Chucho et le montrer quatre ans plus tard. Surtout pour un gamin, quatre ans, c’est énorme. Le retour des personnages, c’est rassurant, aussi.
C’est une ambition balzacienne ?
Une ambition, non, mais un exemple. Il y a effectivement chez Balzac quelque chose de prodigieux qui se passe dans l’espace non écrit. Dans l’espace entre les romans, il y a des choses implicites qui se produisent. Le silence entre deux romans est encore du silence de Balzac, comme on le dit de la musique de Mozart. Ce sont des moments où personne ne parle, où pourtant des choses se passent et on les perçoit. C’est très fort chez Balzac et c’est cela que je voulais imiter.
Avant d’écrire un nouveau livre, avez-vous une idée précise de ce qu’il sera ?
En fait, j’improvise beaucoup. Pour ce genre d’aventure, je dois faire un plan minimal, sinon je me perds. Après, je viole constamment le plan mais, au moins, je viole toujours le même plan et c’est une manière de suivre une direction. Je sais grosso modo quelle est la fin des personnages même si certains d’entre eux me surprennent en cours de route. J’ai un cadre global…
Et quelques articulations ?
Oui, notamment le retournement de trois personnages. Begonya est une jeune fille de bonne famille que son insatisfaction conduit à changer complètement d’un point de vue social, voire même politique. Père Català, le navigateur solitaire, commence par un ras-le-bol devant la réalité et part loin de la ville procéder à une sorte de réapprentissage de l’émerveillement. Et la troisième articulation concerne Veronica qui était dans une forme de tristesse un peu inconsciente liée à la perte de sa mère et de son frère, et qui devient une fille très forte tentée par les spiritualités chrétiennes orientales. Ces retournements-là, qui représentent trois façons différentes de changer, étaient mes articulations majeures.

vendredi 27 février 2015

A la Foire du Livre, Grégoire Polet

Grégoire Polet ne se contente pas, avec Barcelona !, de donner son ouvrage le plus épais (quelques pages de plus que Leurs vies éclatantes). Il fait aussi de ce sixième roman son plus impressionnant. Inscrit dans la durée, de 2008 à 2012, le récit convoque une foule de protagonistes dans une construction en kaléidoscope où le lecteur ne se perd jamais. Le roman grouille de personnages avec, en bruit de fond, l’actualité du monde et celle de Barcelone dans ces années-là, marquées par une crise économique majeure et ses conséquences directes sur la vie des habitants ainsi que sur l’aspect de la rue. La politique est représentée par deux hommes et commentée par des journalistes, ce qui nous plonge dans les différents aspects d’une réalité multiple. Pour rassembler tout cela dans une structure à la fois fluide et solide, il fallait la maîtrise dont Grégoire Polet fait preuve ici.
Vous avez bougé entre votre premier roman, Madrid ne dort pas, et celui-ci, même si Barcelone avait déjà fait son apparition plus tôt. Ce déplacement de lieu correspond-il à d’autres changements ?
Il y a surtout des éléments de constance. Comme dans Madrid ne dort pas, c’est de nouveau une tentative, à chaque fois plus large, de voir la réalité dans son ensemble, de la montrer de façon à la fois joyeuse et plurielle, dans une espèce de foisonnement. Je voulais déjà le faire dans mon premier roman, mais à l’échelle d’une nuit, puis une semaine à Paris dans Leurs vies éclatantes, et maintenant quatre ans. Si ça se passe à Barcelone plutôt qu’à Madrid ou à Paris, c’est parce qu’il est plus facile pour moi d’écrire dans la ville où je suis. J’écris en général au temps présent, et c’est très lié à l’expérience directe de ce qu’il y a autour de moi, des gens que je vois, des rues que je fréquente. Cette fois, en quatre ans, je voulais montrer le temps qui passe, les gens qui changent, comment quelqu’un peut être retourné par les événements qui lui sont arrivés entre le début et la fin du roman.
Quand vous avez écrit Chucho, un roman plus bref publié il y a cinq ans et qui était déjà situé à Barcelone, saviez-vous que vous alliez retrouver ce personnage ?
Depuis le début, j’ai le plan que tous les textes s’emboîtent les uns dans les autres avec une cohérence des personnages, d’espace et de temps. J’avais déjà fait revenir certains personnages. Ici, comme le roman se passait de nouveau à Barcelone, c’était l’occasion rêvée de reprendre Chucho et le montrer quatre ans plus tard. Surtout pour un gamin, quatre ans, c’est énorme. Le retour des personnages, c’est rassurant, aussi.
C’est une ambition balzacienne ?
Une ambition, non, mais un exemple. Il y a effectivement chez Balzac quelque chose de prodigieux qui se passe dans l’espace non écrit. Dans l’espace entre les romans, il y a des choses implicites qui se produisent. Le silence entre deux romans est encore du silence de Balzac, comme on le dit de la musique de Mozart. Ce sont des moments où personne ne parle, où pourtant des choses se passent et on les perçoit. C’est très fort chez Balzac et c’est cela que je voulais imiter.
Avant d’écrire un nouveau livre, avez-vous une idée précise de ce qu’il sera ?
En fait, j’improvise beaucoup. Pour ce genre d’aventure, je dois faire un plan minimal, sinon je me perds. Après, je viole constamment le plan mais, au moins, je viole toujours le même plan et c’est une manière de suivre une direction. Je sais grosso modo quelle est la fin des personnages même si certains d’entre eux me surprennent en cours de route. J’ai un cadre global…
Et quelques articulations ?
Oui, notamment le retournement de trois personnages. Begonya est une jeune fille de bonne famille que son insatisfaction conduit à changer complètement d’un point de vue social, voire même politique. Père Català, le navigateur solitaire, commence par un ras-le-bol devant la réalité et part loin de la ville procéder à une sorte de réapprentissage de l’émerveillement. Et la troisième articulation concerne Veronica qui était dans une forme de tristesse un peu inconsciente liée à la perte de sa mère et de son frère, et qui devient une fille très forte tentée par les spiritualités chrétiennes orientales. Ces retournements-là, qui représentent trois façons différentes de changer, étaient mes articulations majeures.

mercredi 25 mars 2009

Un, parmi beaucoup d'autres

Depuis des semaines, il y a des dizaines de livres dont je voudrais vous parler. Je n'exagère pas: des dizaines. Les Livres du Soir, où je publie l'essentiel de mes articles, se sont consacrés pour deux numéros à la Foire du Livre de Bruxelles, d'abord avec des écrivains belges, ensuite avec d'autres auteurs qui y étaient invités. La semaine suivante fut mexicaine, dans la foulée du Salon du Livre de Paris. Et vendredi prochain, ce sera le festival littéraire Passa Porta à Bruxelles. Sans oublier une série d'articles sur des polars qui se déroulent dans des villes précises, en raison d'une opération dont je vous passe les détails.
Tout cela fait un gros paquet de lectures "obligatoires", ainsi que de découvertes inattendues, que je vais parfois chercher dans des ouvrages parus il y a quelque temps.
Je ne peux pas tout vous raconter aujourd'hui. Il va être l'heure de passer à table, et il me reste deux livres de Zoé Valdés à lire entre cet après-midi et demain matin (je les ai commencés, j'espère en reparler).
Un mot, quand même, de Chucho, un excellent roman de Grégoire Polet, auteur que je suis depuis ses débuts.

Il a onze ans. Il dit qu’il en a treize. Il est déjà un dur à cuire, même s’il garde certaines réactions d’un enfant pas encore tout à fait abîmé par l’existence telle qu’il la mène. Dans un quartier populaire de Barcelone, sous la chaleur du mois d’août, Chucho entre en scène chez Dumbre, une grosse vieille dont la seule occupation est de veiller sur une lampe à huile qui ne s’est pas éteinte depuis douze ans (« T’étais pas né »). Il joue au ballon avec ses copains Baltasar et Toni. Chucho est fier de ses chaussures Nike Air Max. Moins fier d’apprendre que la Polaca est morte, déchirée au couteau. Il fait mine de ne pas la connaître, bien qu’elle lui ait offert les chaussures. Cela sent les problèmes à venir…
Le milieu où Chucho essaie de grandir est rude. Les macs y font la loi, les putes dérouillent. Les enfants aussi, parfois. Il n’en a pas vraiment conscience. « Pour Chucho, Barcelone n’est pas une ville. Puisqu’il n’en connaît pas d’autre, qu’il n’a jamais vu de village ni la campagne. (…) Pour Chucho, Barcelone, c’est, sans question, la réalité. » Et il faut faire avec cette réalité. A moins de convaincre Hans, qui se fait appeler Braco, de l’emmener à New York où il part s’installer. Hans semble éprouver de l’affection pour Chucho, mais c’est peut-être seulement parce que le gamin lui a présenté Polaca – sans passer par son souteneur, d’où les ennuis qui s’annoncent. Chucho doit obtenir un passeport, une autorisation parentale, un visa. Puis il pourra partir. Les papiers ne sont pas un problème, tout se fabrique, et les parents s’inventent. Encore faut-il que Hans accepte, c’est une autre histoire.
Court, enlevé comme une chanson qui passe et qu’on n’oublie pas, le quatrième roman de Grégoire Polet rhabille Oliver Twist à la mode d’aujourd’hui et sans misérabilisme. Mais avec une verve qui rend les descriptions aussi précises que les images d’un film.
On est à la fois dans la tête de Chucho et dans le décor qui l’entoure. Il vit à toute allure une histoire qui dure vingt-quatre heures d’un équilibre instable, sans cesse sur le point de basculer vers le meilleur ou le pire. « Sur la Grand Via, ses semelles le portent. Les vélos volent près de lui comme des libellules, les voitures comme des avions, les motos comme des fusées. La chaleur s’est adoucie, le ciel a foncé, le soleil est bas, moelleux, et la lune, précoce et mangée, a fait son apparition de filigrane. »
Les éléments du récit sont mis en place avec un naturel qui dénote une science affûtée chez l’auteur de Leurs vies éclatantes. On le savait doué. Il confirme sa maîtrise de l’espace et du temps avec ce livre où chaque chose vient à son heure, complétant le tableau jusqu’à nous le présenter aussi bien dans sa totalité que dans ses moindres détails. Chucho n’est mince qu’en apparence. Il a en réalité l’épaisseur d’une jeune vie accidentée, promise sans aucun doute à d’autres accidents encore, que le romancier n’a pas besoin de raconter pour nous les faire pressentir.