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mardi 15 septembre 2015

Martin Amis, le rire comme une plaie au milieu du visage

Hier soir, je suis tombé, un peu par hasard, sur le site de Chronicart, dont j'ignorais l'existence sous cette forme - élégante mais au détriment d'une circulation aisée entre les différents sujets (c'est l'air du temps, semble-t-il). Je me suis évidemment précipité, on ne se refait pas, sur les articles que j'ai pu y trouver à propos des romans de la rentrée.
Et, miracle, je me suis senti moins seul...
On finit, si l'on est d'une constitution normale, par éprouver quelques doutes quand on lit un peu partout les éloges quasiment unanimes sur les derniers livres de Christine Angot, Emilie Frèche ou Félicité Herzog. Alors qu'on n'en a soi-même dit, et surtout écrit, guère de bien. Que faut-il penser d'une position aussi éloignée de la majorité? Qu'on se trompe ou qu'on est totalement imperméable à l'influence des réseaux?
Je ne sais toujours pas, à dire vrai. Mais du moins les articles de Chronicart rejoignent-ils mon avis sur ces trois romans. Je mentirais en disant que ça ne m'a pas fait plaisir.
En revanche, je ne suis pas du tout de l'avis de Ludovic Barbiéri qui, sur le même site, énumère toutes les faiblesses qu'il trouve au dernier roman de Martin Amis, La zone d'intérêt.
J'ai beaucoup aimé ça, même si j'en suis sorti éprouvé - on le serait à moins, être plongé dans un camp d'extermination nazi ne ressemble pas à une partie de plaisir.
Le paradoxe du roman, et quelques lecteurs semblent ne pas l'avoir perçu, est qu'il se veut - et qu'il est - drôle, non pour évacuer le tragique du sujet mais pour mieux le faire ressortir de la toile de fond, lui donner un sens peu commun. Libéré des figures imposées sur la Shoah, le romancier britannique provoque un rire qui est une plaie au milieu du visage, dans le trou d'une bouche aux horreurs.
Les trois hommes dont les points de vue constituent les angles sous lesquels nous découvrons le camp - Auschwitz, qui n'est cependant pas nommé - ont des préoccupations diverses. Angelus Thomsen ne pense qu'à coucher avec Hannah, épouse du commandant Paul Doll, brute alcoolisée et caricature de salaud pour qui les ordres sont les ordres. Face à eux, presque perdu dans la foule des Juifs promis à la mort, Szmul, exécuteur de basses œuvres et de petits travaux. Petits à la mesure de la grande machine génocidaire...
Celle-ci impose son fonctionnement comme le ferait un rouleau compresseur sous lequel les corps se tordent - de douleur ou de rire, on ne le sait pas toujours tant le ridicule est efficace pour montrer l'absurdité du projet nazi.
Il y a ici tous les travers humains rapportés à la solution finale, c'est-à-dire amplifiés par la gravité du moment. Franchement, je préfère cela au roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, qui étouffait sous le volume d'information. Faut-il, dès qu'il est question de la Shoah, prendre une mine de circonstance: grave? Je ne le crois pas indispensable. Et Martin Amis prouve qu'il est possible de toucher au cœur de cette question avec des moyens très différents.

jeudi 2 octobre 2014

Martin Amis, le voyou et le bon garçon

Martin Amis, né en 1949, n’a plus l’âge d’être appelé l’enfant terrible de la littérature britannique. Mais il rue encore dans les brancards et le prouve dans Lionel Asbo, l’état de l’Angleterre où le personnage du titre, s’il ressemble à l’état dans lequel se trouve son pays, n’en donne pas un portrait flatteur. Il le prouve doublement avec un nouveau manuscrit qui est loin de faire l'unanimité et a même été refusé par quelques-uns de ses éditeurs traditionnels. Mais restons-en au roman qui est réédité au format de poche.
Lionel Asbo, 21 ans en 2006, est un voyou à l’état pur, une sorte de diamant noir posé à Diston pour rayonner sur une cité où règnent la violence, la crasse, la maladie, l’inceste – on en passe. Lionel Asbo est le coq sur ce tas de fumier. Sa morale personnelle lui impose d’être plus dur et plus méchant que tout le monde, d’avoir la paire de pitbulls les plus furieux. Et de se foutre de tout le reste. Sauf peut-être de son neveu Desmond Pepperdine, 15 ans, dont il s’occupe depuis que sa mère est morte. Lionel entend, évidemment, en faire un homme dans son genre. Un homme, quoi. Et pas une fiotte qui se réfugierait dans ses bras à la moindre contrariété. D’ailleurs, pour se réfugier dans des bras, Desmond peut aller voir sa Mamie, la mère de Lionel, 39 ans, presque déglinguée. Pas assez cependant pour ne pas être attirée par son petit-fils métis qui ne se contentera pas de câlins. La culpabilité de cette liaison interdite poursuivra Desmond jusqu’à la mort de sa grand-mère. Et pèsera sur la fin du roman comme la menace d’une condamnation qui devrait le rattraper, un jour ou l’autre.
Quant à suivre la voie tracée par son oncle, il n’en est pas question. Au moment, par exemple, de passer son permis de conduire, Desmond oublie consciencieusement tous les conseils de son oncle : « dépasser dès que tu peux, jamais s’arrêter aux passages piétons, passer systématiquement à l’orange ». Et réussit du premier coup. Ce sera sa ligne de conduite : « Lionel parlait ; Des écoutait et faisait le contraire. » Grâce à quoi il ne s’en sortira pas si mal, engagé comme journaliste pour s’occuper des faits divers. Une trahison aux yeux de son oncle, toujours fermement campé du mauvais côté de la ligne rouge avec les conséquences prévisibles : des séjours fréquents en prison.
Lors d’un de ces séjours, Lionel apprend qu’il a gagné une somme pharamineuse au loto. Sa vie change, bien sûr. Il entre dans le monde des riches, ce monde où « tout pèse. Parce que c’est construit pour durer. Longtemps… Alors que mon monde à moi, Diston, c’était… il est… il est léger ! Rien pèse ! Les gens meurent ! » La journaliste à qui il explique cela n’en retire qu’une impression : « les signes extérieurs de richesse, dans le cas d’Asbo, ne sont qu’un rappel constant de sa nullité. » La journaliste ne peut pas comprendre que Lionel n’a surtout pas voulu changer. A tel point que les tabloïds, relatant ses premières semaines de nouveau riche, égrènent encore des faits divers : bagarres et violences diverses restent son menu quotidien.
Desmond regarde tout cela avec circonspection mais il lui est impossible d’échapper totalement à son oncle. Et leurs trajectoires, aussi divergentes que possible, ne cessent de se croiser, plus souvent pour le pire que pour le meilleur.
Le treizième roman de Martin Amis reproduit souvent, dans sa structure, les errements de la pensée (?) de Lionel. Cela lui donne un air de sauvagerie qui lui va bien.

lundi 6 mai 2013

A lire cette semaine : Fitzgerald, Modiano, Amis et Pirotte

Des entretiens, une collection de romans, un roman seul et de la poésie. Le menu est varié, et les éditeurs sont à la présentation de ces ouvrages disponibles cette semaine dans toutes les bonnes librairies - leur acquisition se fait sans prescription.

Francis Scott Fitzgerald, Des livres et une Rolls
Des livres et une Rolls est l'ultime recueil d'inédits de Scott Fitzgerald en France. Ce choix d'interviews données par Fitzgerald à ses flamboyants débuts – sa carrière avançant et les échecs commerciaux croissant, on l'interviewe de moins en moins – montre un jeune homme dont la beauté et l'affabilité charment les journalistes. Sérieux et moqueur à la fois, espiègle et brillant, il répond (quelquefois en compagnie de Zelda) avec esprit aux questions littéraires, intimes et parfois politiques des journalistes qui se pressent à la porte de celui qui passe alors pour un jeune prodige. L'inventeur des flappers et le découvreur de l'«âge du jazz» brille ici de toute son intelligence et de toute sa gaieté. «Des livres et une Rolls»? C'est ce qu'il voudrait s'offrir avec l'argent qu'il va gagner.
Comme le dit Charles Dantzig dans sa préface, il fait là ses «débuts dans l'étourderie», contribuant à «laisser s'établir une légende, en partie par roublardise, peut-être (toute publicité est une bonne publicité), en partie par indifférence (seuls mes livres m'intéressent)». Écoutons la voix si séduisante de l'auteur de Gatsby.

Patrick Modiano, Romans

«Ces "romans" réunis pour la première fois forment un seul ouvrage et ils sont l'épine dorsale des autres, qui ne figurent pas dans ce volume. Je croyais les avoir écrits de manière discontinue, à coups d'oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l'un à l'autre, comme les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil. 
Les quelques photos et documents reproduits au début de ce recueil pourraient suggérer que tous ces "romans" sont une sorte d'autobiographie, mais une autobiographie rêvée ou imaginaire. Les photos mêmes de mes parents sont devenues des photos de personnages imaginaires. Seuls mon frère, ma femme et mes filles sont réels. 
Et que dire des quelques comparses et fantômes qui apparaissent sur l'album, en noir et blanc? J'utilisais leurs ombres et surtout leurs noms à cause de leur sonorité et ils n'étaient plus pour moi que des notes de musique.» 
Patrick Modiano.
Ce volume contient: Villa triste - Livret de famille - Rue des boutiques obscures - Remise de peine - Chien de printemps - Dora Bruder - Accident nocturne - Un pedigree - Dans le café de la jeunesse perdue - L'horizon

Lionel Asbo vient d’une banlieue où les garçons prennent le chemin de la prison plus souvent que celui de l’école, et où le pitbull est le meilleur ami de l’homme. Après avoir longtemps œuvré dans le recouvrement de dettes par tous les moyens, il gagne un jour la modique somme de cent quarante millions de livres sterling à la loterie, ce qui lui permet de fréquenter enfin les héros de l’Angleterre contemporaine, les stars de la téléréalité comme celles du monde du football, et lui vaudra l’admiration éperdue de son neveu Desmond, jeune homme sentimental et brillant. Si ce dernier réussit à s’extraire de son milieu, il ne perdra jamais de vue les frasques de son oncle, chroniquées par le menu dans les tabloïds anglais, tout en redoutant qu’il ne découvre la faute impardonnable qu’il a commise au temps de son adolescence. 
Martin Amis nous offre un portrait au vitriol de l’Angleterre d’aujourd’hui. Ce roman ravageur et terriblement drôle démontre une nouvelle fois la virtuosité verbale de son auteur. Son talent de satiriste et sa capacité à dépeindre l’Angleterre avec tous ses travers sont éclatants.

Jean-Claude Pirotte, Vaine pâture
Jean-Claude Pirotte est l'auteur d'une cinquantaine de livres, qu’il a parfois lui-même illustrés. Les critiques ont salué sa poésie du quotidien sensible et inspirée, à la tendresse parfois gouailleuse, mais aussi la magie de sa langue au parfum subtil de jadis qui par sa simplicité et sa gravité soudaine est incontestablement très moderne, car d'une haute liberté.
Avec Vaine pâture, c’est une poésie intime que Jean-Claude Pirotte nous livre, mais sans pathos, sans repli vaniteux sur lui-même. Il détient comme naturellement le secret de la grande poésie populaire anonyme, celui d’un lyrisme à la fois universel et personnel, immémorial et toujours neuf.
En 2012, Jean-Claude Pirotte a reçu le Grand Prix de Poésie de l’Académie française ainsi que le Prix Goncourt de la Poésie (rebaptisé Prix Robert Sabatier) pour l’ensemble de son œuvre.