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vendredi 13 janvier 2012

Herta Müller et la musique douloureuse d’un camp de travail

La lauréate du prix Nobel de littérature 2009 n’est pas du genre à se contenter d’un sujet. Dans La bascule du souffle comme dans ses précédents romans traduits en français, le premier choc est celui des mots, de la langue et du rythme. Avant de savoir de quoi il est question, découvrant seulement un jeune homme et sa valise, on est frappé par le besoin de précision qui amène des hésitations, des reprises – dans le double sens de recommencer et de raccommoder. Ouverture:
Tout ce que j’ai, je le porte sur moi.
Ou plutôt, tout ce qui m’appartient, je l’emporte avec moi.
Dans les dernières pages, cinq ans plus tard, le mouvement des reprises est plus explicite encore:
T’as vu comme il pleure, ça déborde en lui.
J’ai souvent réfléchi à cette phrase, puis je l’ai écrite sur une page blanche. Le lendemain, je l’ai rayée. Le surlendemain, je l’ai remise dessous, biffée, puis récrite. Une fois la feuille remplie, je l’ai arrachée. C’est ça, le souvenir.
Le sujet, pourtant, est solide. Nous sommes en 1945. Les Allemands vivant en Roumanie, âgés de dix-sept à quarante-cinq ans, sont déportés par les Soviétiques dans des camps de travaux forcés. Parmi eux, la mère de Herta Müller. En 2001, celle-ci a commencé à recueillir les confidences d’un autre déporté, Oskar Pastior, originaire de son village. Puis, quand il est mort, en 2006, elle a transposé le témoignage inachevé dans ce roman, écrit à la première personne. Le résultat est stupéfiant.
Léopold Auberg, de Hermannstadt en Transylvanie, a dix-sept ans quand il arrive au camp, après un voyage en wagon à bestiaux. Au fond, il est plutôt content de partir. Il sera, bien sûr, moins heureux d’être là quand il aura à subir la faim, l’inconfort, la maladie, la fatigue. La faim, surtout, quand le palais prend toute la place dans la tête et que la seule pensée est de trouver quelque chose à manger. Quand certains mots prennent une valeur inattendue, comme «belle-dame», une sorte d’épinard sauvage dont Léopold fait une longue description, à la mesure de l’importance que la plante a prise dans sa survie. Quand le ciment emplit la bouche. Quand la peau brûle au contact de substances chimiques. Quand le pain n’est jamais suffisant. Quand trop peu de vêtements n’arrêtent pas le froid…
Tout cela se traduit dans des phrases râpeuses, douloureuses, qui méritent d’être envisagées chacune pour elle-même – et toutes dans leur ensemble. Une musique toute de cris à peine étouffés émane de pages éblouissantes, dans lesquelles la perfection de l’expression est tout le contraire d’un écran devant les conditions du camp soviétique. Elle fore au-delà de la surface, pénètre les cœurs et donne à partager cinq années de servitude.
Il y a un peu plus de deux ans, avant son Nobel, Herta Müller était peu connue des lecteurs francophones. Le prix nous aura aidés à recevoir sa voix singulière, ses romans peu confortables mais indispensables.

lundi 12 décembre 2011

Demain, ou presque, la rentrée des poches

Ça sent la fin de l'année, le chroniqueur s'épuise aux derniers articles de 2011, se désespère de n'avoir pas lu tel ou tel livre qui lui aurait pourtant, croit-il, apporté bien du bonheur (parfois, pour se rassurer, il se dit qu'il aurait peut-être été déçu et que ce n'est donc pas si grave). Il tente de prendre du recul en visitant l'actualité de 1912 (je vous dirai bientôt pourquoi). Et il voit, sur le coin du bureau, le bel agenda de la Pléiade marqué, en lettres d'or, 2012. De quoi 2012 sera-t-il fait? s'interroge-t-il. Entre autres choses, de belles séances de rattrapage grâce aux livres de poche dans lesquels il plongera avec les délices de l'urgence décalée.
Revue de quelques titres attendus à partir du 4 janvier.

En commençant par celui que beaucoup ont lu déjà (pas moi) et que beaucoup plus encore attendent (j'en suis): le deuxième tome de Millenium. La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, titre prometteur après Les hommes qui n'aimaient pas les femmes par lequel j'avais été séduit, il y a un an et demi déjà.
Stieg Larsson, mort avant d'avoir pu boucler le quatrième volume de ces polars, ignorait probablement à quel point il rassemblerait les lecteurs autour de ce massif isolé dans la production littéraire contemporaine. Il ignorait davantage encore comment le cinéma relaierait le succès de ses livres.
Dans un autre registre, une chronique toujours en cours (le cinquième volet est publié en même temps qu'est réédité le précédent) peut être lue avec un an de retard. C'est donc avec la même joie un peu sadique que je me plongerai dans la Quatrième chronique du règne de Nicolas Ier, où Patrick Rambaud utilise son imagination dans les marges du réel.
J'aurai en revanche quelques hésitations avant d'ouvrir Suite(s) impériale(s), de Bret Easton Ellis, auteur un peu trop culte à mon goût pour que sa littérature soit tout à fait honnête - mais j'espère me tromper. Et la première semaine de janvier aura quand même été, avec ces trois livres, assez riche pour passer à la suivante.

Le 11 janvier, je ne relirai probablement pas Une forme de vie, laissant Amélie Nothomb à celles et ceux qui aiment ça - c'est rarement mon cas, et certainement pas avec ce livre-ci.
En revanche, je serai heureux de retrouver Herta Müller avec La bascule du souffle, un roman époustouflant qui justifierait bien, à lui tout seul (mais il y en a d'autres), un prix Nobel de littérature.
Mais pourquoi donc n'avais-je pas lu le deuxième roman de Jean-Baptiste Del Amo alors que j'avais beaucoup aimé le premier. Voilà qui mérite une réparation, dont l'occasion est accordée grâce à la réédition du Sel.
Tant qu'à évoquer des réparations, j'en dois une aussi à Régis Jauffret, dont je n'ai pas lu Tibère et Marjorie.

Ce sont quelques envies, parmi beaucoup d'autres, dont les conséquences trouveront un écho ici (et ailleurs).

jeudi 8 octobre 2009

Herta Müller, prix Nobel, donc...

Je viens de passer trois heures en compagnie de Herta Müller, lauréate du prix Nobel de littérature. En sa compagnie, c'est probablement beaucoup dire. Mais, pendant ce temps, je n'ai pensé qu'à elle, j'ai essayé de la comprendre, j'ai voulu ne pas la trahir dans l'article que j'écrivais et que je viens d'envoyer au Soir - il paraîtra demain matin.
C'était assez... particulier. A l'heure de l'annonce, j'étais devant la page Internet où la proclamation se faisait en direct. Pour rien: la lenteur de ma connexion m'a empêché d'apprendre tout de suite le nom de la lauréate et il m'a fallu attendre quelques minutes pour dénicher l'information ailleurs. A peine l'avais-je trouvée que j'avais deviné la suite. En effet, très vite, coup de téléphone du journal: "Tu t'en occupes?"
Pouvais-je dire non? En 2006, je m'étais occupé d'Orhan Pamuk, dont j'avais lu et chroniqué quelques livres. En 2007, de Doris Lessing, pour les mêmes raisons. En 2008, de Le Clézio - et, là, je dois bien le reconnaître, c'était évident. Donc, en 2009, pourquoi pas Herta Müller?
Seul problème, mais de taille: je ne connaissais d'elle, à peu près, que son nom...
J'ai donc cherché des biographies, et tous les renseignements sur lesquels je pouvais tomber. De quoi me faire une première idée de la personne, envisager les grandes lignes de sa vie - de sa vie plutôt que de son œuvre puisque, d'une part, la première a nourri la seconde et que, d'autre part, trois livres seulement ont été traduits en français (ce qui, si on y pense bien, est à la limite du scandale).
J'ai eu un peu de chance. J'ai lu la traduction anglaise d'un long article que Herta Müller a publié dans Die Zeit en juillet dernier. Dans Securitate in all but name, dont je conseille vivement la lecture, elle raconte ses démêlés avec les services secrets roumains, et ce qu'elle a trouvé dans le gros dossier qui avait été rassemblé sur elle. C'est édifiant.
C'est aussi troublant. Cette femme qui a, à très peu de choses près, mon âge, écrivait déjà alors qu'elle était encore sous la dictature. En Europe. Je me demande comment je me serais comporté à sa place. Je n'aurais pas eu le Nobel, c'est sûr...
Je suis incapable de juger ses romans. Je ne les ai pas lus. Mais je me dis maintenant qu'ils doivent valoir, au moins, le détour. Et, faute de mieux, je vous donne ici les textes brefs que l'on trouve en quatrième de couverture des livres traduits.

Le renard était déjà le chasseur
Dans la Roumanie de Ceausescu, Adina s'aperçoit que des inconnus découpent jour après jour, en son absence, la fourrure de renard qui décore son appartement. A cause de cette menace, la jeune enseignante proche d'auteurs-compositeurs dissidents se sait espionnée par les services secrets et découvre qu'une de ses amies fréquente justement un officier de la securitate. Le renard est le chasseur. Les victimes se rapprochent de leurs bourreaux, les amis disparaissent ou se trahissent, et la chute du dictateur n'y changera pas grand-chose. Herta Müller réussit magistralement à nous faire vivre les difficultés matérielles et existentielles qu'elle a bien connues dans un contexte totalitaire où l'expression ne pouvait guère échapper à l'oppression. Rarement l'expérience de la dictature a atteint une telle intensité poétique. Où commence la liberté? Où finit le compromis? Rythmée comme un coeur qui bat, sa prose aux métaphores concises évoque la grandeur et la misère d'un être humain dont les choix, au positif comme au négatif, sont dictés par la peur et l'humiliation.

L'homme est un grand faisan sur terre
Roumanie. Depuis que le meunier Windisch veut émigrer, il voit la fin partout dans le village. Peut-être n'a-t-il pas tort. Les chants sont tristes, on voit la mort au fond des tasses, et chacun doit faire la putain pour vivre, a fortiori pour émigrer. Windisch a beau livrer des sacs de farine, et payer, le passeport promis se fait toujours attendre. Sa fille Amélie se donne au milicien et au pasteur, dans le même but. Un jour, ils partiront par l'ornière grise et lézardée que Windisch empruntait pour rentrer du moulin. Plus tard, ils reviendront, un jour d'été, en visite, revêtus des vêtements qu'on porte à l'Ouest, de chaussures qui les mettent en déséquilibre dans l'ornière de leur village, avec des objets de l'Ouest, signe de leur réussite sociale, et, «sur la joue de Windisch, une larme de verre».

La convocation
Herta Müller est née en Roumanie. Elle déclare: «Dans le village où j'ai grandi il n'y avait pas de Roumains. Je n'ai appris le roumain qu'à l'école comme une langue étrangère... A Timisoara, la langue de l'écriture coexiste avec le dialecte (souabe) et la langue véhiculaire (roumain). A cela s'ajoutait la langue de bois du régime qui a détourné le langage à son profit. D'où notre vigilance pour éviter les mots ou les concepts violés ou souillés par la politique... Pour écrire notre réalité, nous devions sans cesse chercher un langage innocent.» Cette exigence donne aux textes de Herta Müller une saveur et une atmosphère très particulières, la force des images contrastant avec la sobriété et la concision du propos. La narratrice, ouvrière dans une usine de confection qui travaille pour l'Italie, a été convoquée par la Securitate. Elle est dans le tramway et lutte pour ne pas se laisser entraîner par son angoisse et le sentiment d'humiliation que son interrogateur va s'ingénier à provoquer dès son entrée. Elle porte la blouse de son amie disparue, elle veut résister. Pendant le trajet, elle voit en flash-back les principaux épisodes de sa vie, elle regarde aussi les passagers autour d'elle. Le tramway ne s'arrête pas à la station où elle doit descendre et elle décide de ne pas se rendre à la convocation.