Affichage des articles dont le libellé est Bret Easton Ellis. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bret Easton Ellis. Afficher tous les articles

jeudi 18 février 2016

Bret Easton Ellis, une intégrale

Moins Bret Easton Ellis écrit, plus on parle de lui. Sept romans lui ont construit l'image du grand écrivain américain (sans qu'il ait pour autant écrit le mythique Grand Roman Américain) qui a tout compris de son temps. Admettons. On peut en tout cas vérifier sur textes, puisque deux volumes de la collection Bouquins reprennent l'ensemble de son oeuvre de fiction. Parus aujourd'hui, ils me fournissent l'occasion de reparler du célèbre et scandaleux American Psycho, avec en prime deux notes brèves sur autant d'autres livres. Les dates données à titre indicatif sont celles de la première édition en français.

American Psycho (1992)
Ce livre a une histoire étonnante : romancier remarqué et salué pour ses premiers livres (Moins que zéro, publié quand il avait vingt ans, et Les Lois de l’attraction, tous deux traduits en français chez Bourgois), Bret Easton Ellis s’est vu opposer un refus de son éditeur pour American Psycho. Le manuscrit était cependant attendu, mais sa lecture a dû provoquer trop de haut-le-cœur et l’auteur s’est retrouvé avec son texte sur les bras. Pas longtemps, cependant. Le parfum de scandale dorénavant accolé au livre a dû mettre plusieurs autres éditeurs sur les rangs et la très littéraire collection Vintage a finalement édité American Psycho, traduit à présent en français. Une lecture codée, sachant ce qu’on sait de l’accueil fait au roman aux États-Unis, s’imposait.
D’où vient le scandale ? À première vue, des horribles descriptions qui ponctuent, de plus en plus vite et de plus en plus fort, le livre, surtout dans sa deuxième partie – il faut, quand même, arriver à la page 173 pour voir couler le sang, ce qui est anormalement tard dans un roman réputé ultra-violent. Et il est vrai que la manière dont le personnage principal, qui est aussi le narrateur, Patrick Bateman, tue les femmes qu’il rencontre – et quelques hommes, mais c’est accessoire – a de quoi faire vomir. C’est tellement vrai que nous nous sommes rendu compte, en cours de lecture, que certaines pages glissaient sous nos yeux sans que l’esprit ait la moindre envie de s’y accrocher, parce que certaines scènes sont réellement insupportables. Même si l’éditeur défend l’auteur en prétendant que c’est du grand-guignol, l’atrocité gomme d’éventuelles intentions d’effets comiques que nous n’avons pas trouvés.
Cela étant dit, on a tant et tant écrit et publié d’horreurs, toutes pires les unes que les autres, que celles-ci ne devraient pas émouvoir particulièrement. Le scandale ne vient donc pas de là.
La vérité est probablement que l’aspect le plus gênant du roman tient dans le statut social de Patrick Bateman. À même pas vingt-sept ans, ce yuppie de Wall Street accumule les symboles de la réussite. Complètement hystérique, même quand il n’a pas sniffé de cocaïne – avec sa carte American Express platine, cela va de soi ! –, il est tout à fait incapable de décrire la moindre pièce de vêtement sans en citer la marque dont la réputation classe inévitablement celui ou celle qui la porte. Le mieux : Armani. Le pire : un vague Benetton qui n’en serait même pas. Les énumérations sont parfois fastidieuses, mais elles rendent bien compte de l’obsession du paraître qui habite Patrick Bateman et ses semblables. On devrait d’ailleurs se méfier quand, disant qu’il a en poche un couteau, il n’en donne pas la marque…
Son besoin de puissance ne se manifeste pas seulement dans les signes extérieurs d’importance – parmi ceux-ci, la faculté de réserver une table dans un restaurant tient aussi une grande place – mais encore dans son besoin de domination physique exercé sur les femmes. Et s’il y a scandale, c’est dans ce que Bret Easton Ellis induit par son roman : psychopathe, Patrick Bateman ne fait aucune différence entre les rites de Wall Street et ceux de ses mises à mort. C’est la même chose. La jungle économique conduit à une généralisation de ses lois, et la lutte pour la réussite devient lutte à mort, au sens le plus précis du mot.
American Psycho n’est pas exempt de longueurs. Celles-ci sont peut-être nécessaires, histoire de donner au lecteur le temps d’entrer dans la logique du personnage avant de se rendre compte qu’il est un tueur. Une question plus gênante est celle de la complaisance manifestée dans les scènes de meurtre. Chacun en pensera évidemment ce qu’il veut.
Cela étant, ce portrait d’un yuppie déconnecté de la réalité, finissant par trouver vaines et absurdes les morts qu’il provoque, a quelque chose de fascinant. La face cachée de Patrick Bateman, mais qu’il essaie parfois de montrer ou de décrire à ses proches, ceux-ci ne le croyant évidemment pas, serait-elle le nécessaire complément de sa face visible ?

Lunar Park (2005)
La vie déjantée d’un auteur à la mode. Et qui a plongé dans tous les excès avant de se chercher un nouvel équilibre : l’existence tranquille d’une famille unie, ou presque… Mais voilà que le tueur d’American psycho sort du roman et entre dans la vie de son créateur. Le vrai Bret Easton Ellis ? Ou s’est-il réincarné en personnage de fiction quand Patrick Bateman faisait le contraire ? Un jeu subtil sur un thème connu. Un rythme halluciné comme l’écrivain américain peut le tenir longtemps.

Suite(s) impériale(s) (2010)
Roman agité, électrique, vingt-cinq ans après Moins que zéro dont Bret Easton Ellis retrouve les personnages. Mais l’agitation est surtout de surface. Elle épuise Clay, scénariste de retour à Los Angeles après une installation à New York. Toutes pulsions lâchées, au bord de sentiments dangereux, le « partage des femmes », comme disent les ethnologues, devient une affaire qui dépasse, et de loin, le personnage principal. On le regarde s’empêtrer, avec circonspection.

lundi 12 décembre 2011

Demain, ou presque, la rentrée des poches

Ça sent la fin de l'année, le chroniqueur s'épuise aux derniers articles de 2011, se désespère de n'avoir pas lu tel ou tel livre qui lui aurait pourtant, croit-il, apporté bien du bonheur (parfois, pour se rassurer, il se dit qu'il aurait peut-être été déçu et que ce n'est donc pas si grave). Il tente de prendre du recul en visitant l'actualité de 1912 (je vous dirai bientôt pourquoi). Et il voit, sur le coin du bureau, le bel agenda de la Pléiade marqué, en lettres d'or, 2012. De quoi 2012 sera-t-il fait? s'interroge-t-il. Entre autres choses, de belles séances de rattrapage grâce aux livres de poche dans lesquels il plongera avec les délices de l'urgence décalée.
Revue de quelques titres attendus à partir du 4 janvier.

En commençant par celui que beaucoup ont lu déjà (pas moi) et que beaucoup plus encore attendent (j'en suis): le deuxième tome de Millenium. La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, titre prometteur après Les hommes qui n'aimaient pas les femmes par lequel j'avais été séduit, il y a un an et demi déjà.
Stieg Larsson, mort avant d'avoir pu boucler le quatrième volume de ces polars, ignorait probablement à quel point il rassemblerait les lecteurs autour de ce massif isolé dans la production littéraire contemporaine. Il ignorait davantage encore comment le cinéma relaierait le succès de ses livres.
Dans un autre registre, une chronique toujours en cours (le cinquième volet est publié en même temps qu'est réédité le précédent) peut être lue avec un an de retard. C'est donc avec la même joie un peu sadique que je me plongerai dans la Quatrième chronique du règne de Nicolas Ier, où Patrick Rambaud utilise son imagination dans les marges du réel.
J'aurai en revanche quelques hésitations avant d'ouvrir Suite(s) impériale(s), de Bret Easton Ellis, auteur un peu trop culte à mon goût pour que sa littérature soit tout à fait honnête - mais j'espère me tromper. Et la première semaine de janvier aura quand même été, avec ces trois livres, assez riche pour passer à la suivante.

Le 11 janvier, je ne relirai probablement pas Une forme de vie, laissant Amélie Nothomb à celles et ceux qui aiment ça - c'est rarement mon cas, et certainement pas avec ce livre-ci.
En revanche, je serai heureux de retrouver Herta Müller avec La bascule du souffle, un roman époustouflant qui justifierait bien, à lui tout seul (mais il y en a d'autres), un prix Nobel de littérature.
Mais pourquoi donc n'avais-je pas lu le deuxième roman de Jean-Baptiste Del Amo alors que j'avais beaucoup aimé le premier. Voilà qui mérite une réparation, dont l'occasion est accordée grâce à la réédition du Sel.
Tant qu'à évoquer des réparations, j'en dois une aussi à Régis Jauffret, dont je n'ai pas lu Tibère et Marjorie.

Ce sont quelques envies, parmi beaucoup d'autres, dont les conséquences trouveront un écho ici (et ailleurs).