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dimanche 1 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 2. Les incontournables

L'appellation n'est pas de moi mais de... l'incontournable Livres Hebdo qui, comme chaque année, présentant la rentrée littéraire, élit une poignée d'ouvrages dont on sait déjà qu'ils vont beaucoup faire parler d'eux. Une manière de liquider la question, dans le meilleur des cas - ou, dans le pire, une manière d'étouffer tout de suite les ambitions des autres. Mais non, heureusement, ça ne fonctionne pas ainsi et il reste des semaines de lecture avant les premières parutions - un mois et demi, très exactement. Cela laisse le temps de découvrir d'autres choses.
En parallèle, Lire a aussi fait ses choix. Le magazine qui fut d'abord dirigé par Bernard Pivot propose les extraits de quinze ouvrages de la rentrée. Le même nombre que Livres Hebdo, mais bien sûr pas dans le même esprit: la publication du Cercle de la Librairie s'adresse surtout aux professionnels tandis que Lire vise un public plus large d'amateurs et de curieux.

Cela n'empêche pas certains recoupements.

Dans le domaine français, les deux magazines ont retenu, personne ne songera à s'en étonner, le 27e roman d'Amélie Nothomb affublé d'un titre qui laisse entendre qu'elle peut vraiment tout se permettre: Les prénoms épicènes (Albin Michel). Il est vrai qu'elle avait déjà soumis à l'attention de ses lectrices et lecteurs fidèles (et soumis) Métaphysique des tubes, entre autres. Je ne suis pas fou de ses romans, c'est le moins qu'on puisse dire mais, comme chaque année, je placerai tous mes espoirs dans celui-ci. Au risque d'être déçu.
Autre membre du petit club serré sur le territoire commun aux deux listes, Yasmina Khadra - dont je comprends encore moins le succès et la réputation inentamée malgré une remarquable absence de qualités dans son écriture. Là non plus, bien entendu, je ne préjugerai pas de sa réussite littéraire ou non (le succès commercial ne m'intéresse pas vraiment) sans avoir lu Khalil (Julliard) qui semble, comme la plupart de ses livres précédents, être bâti sur un, la majuscule s'impose, Sujet - Claro disait là-dessus des choses éclairantes dans sa plus récente chronique du Monde.
On n'attendait pas vraiment Jérôme Ferrari en période de rentrée littéraire, puisqu'il a déjà reçu le Goncourt. Voici pourtant, chez son éditeur habituel (Actes Sud), A son image, titre qui rime (par le sens seulement, mais quand même) avec photographie.
Alain Mabanckou revient à Pointe-Noire dans Les cigognes sont immortelles (Seuil), on espère qu'il aura en même temps retrouvé un peu de la flamme qui l'animait il y a quelques années et qui me semble avoir été, au moins en partie, étouffée par une surproduction récente - encore que, de ce côté, ça ne s'arrange pas vraiment puisqu'il publie quelques semaines plus tard un Miro chez RMN-Grand Palais. [Mais Alain Mabanckou s'étonne de cette annonce, et me dit ne pas publier d'ouvrage sur Miro à la rentrée. Dont acte.]
Elle a toute sa place dans la rentrée littéraire à laquelle elle devrait apporter la lumière de son regard d'écrivaine et la puissance d'évocation des gestes précis d'une décoratrice: Maylis de Kerangal va faire beaucoup parler d'elle, s'il y a une justice sur le terrain de la littérature, avec Un monde à portée de main (Verticales). Oui, je l'ai lu. Oui, je l'ai adoré.

Dans le domaine étranger, Lire et Livres Hebdo se rejoignent sur deux noms, c'est-à-dire qu'ils sont d'accord, au total, à peu près pour la moitié de leurs sélections.
Zadie Smith est l'un d'eux, et j'attends beaucoup de Swing Time (Gallimard) qui confirmera, je l'espère, le talent fou de cette écrivaine saluée, à juste titre, depuis Sourires de loup.
L'autre est un peu plus inattendu, bien que D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds ait été très remarqué il y a trois ans (mais je ne l'ai pas lu). L'Islandais Jon Kalman Stefansson propose cette année Asta (Grasset).

15 - 7 = 8 autres ouvrages que les rédactions ont retenus en restant chacune dans son coin.

Pour Livres Hebdo, c'est, dans l'ordre où ils sont présentés:

  • Christophe Boltanski. Le guetteur (Stock)
  • Philippe Torreton. Jacques à la guerre (Plon)
  • Aurélie Filipetti. Les idéaux (Fayard)
  • Boualem Sansal. Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard)
  • Christine Angot. Un tournant de la vie (Flammarion)
  • Dan Chaon. Une douce lueur de malveillance (Albin Michel)
  • Jeffrey Eugenides. Des raisons de se plaindre (L'Olivier)
  • Salman Rushdie. La maison Golden (Actes Sud)

Tandis que Lire a choisi:

  • Serge Joncour. Chien-loup (Flammarion)
  • Jérémy Fel. Helena (Rivages)
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Adrien Bosc. Capitaine (Stock)
  • Sophie Divry. Trois fois la fin du monde (Noir sur blanc)
  • Anton Beraber. La grande idée (Gallimard)
  • Nicole Krauss. Forêt obscure (L'Olivier)
  • Javier Cercas. Le monarque des ombres (Actes Sud)

jeudi 19 janvier 2017

Quand Alain Mabanckou déçoit

Qu’est devenu le style charnel et envoûtant d’Alain Mabanckou ? Fallait-il, pour être remarqué dans une rentrée littéraire avec Petit Piment, et espérer mieux qu’un Prix Renaudot, lisser les aspérités de l’écriture pour la rendre accessible à tous ? L’effet médiatique est réussi : jamais roman d’Alain Mabanckou paru au mois d’août n’avait été considéré à ce point comme un événement. Mais jamais non plus, et il est attristant de devoir le dire, l’écrivain ne nous avait déçu à ce point.
Petit Piment, qui donne son titre au livre, est pourtant un beau personnage. Avec la naïveté de son jeune âge au début de sa scolarité à l’orphelinat de Loango, il découvre un monde en mutation lors de la Révolution socialiste scientifique – et les impasses qui en découlent. L’école de la rue, à Pointe-Noire, se révélera plus efficace pour l’aider à grandir, au milieu des dangers les plus divers. Et des tentations les plus irrésistibles.
Mais la trajectoire de Petit Piment est devenue, dans le roman, une histoire parmi toutes celles que l’écrivain aurait pu cueillir dans son Congo natal. Il s’en est contenté, oubliant d’en faire une matière littéraire.

samedi 8 octobre 2016

La rentrée littéraire ancrée dans l’océan Indien

La littérature explore les horizons les plus divers, même sur le plan géographique. On n’est donc pas vraiment surpris de trouver, dans la concentration de la rentrée littéraire française, qui est surtout parisienne, une convergence de plusieurs ouvrages vers notre région. Revue de détail pour trois d’entre eux, et deux autres en supplément.
L’archipel des Comores, avec sa frontière intérieure entre les Comores et Mayotte, est le cadre du nouveau roman de la Mauricienne Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard), un titre qui inquiète avant même de commencer à lire le texte. Le Comorien Ali Zamir est resté chez lui pour écrire son premier roman, Anguille sous roche (Le Tripode), et cette fois le titre intrigue, mais moins que ne le fera le texte quand on l’aura lu…
C’est de la Réunion qu’Emmanuel Genvrin jette un pont vers Madagascar avec Rock Sakay (Gallimard), qui est aussi un premier roman. Preuve, avec Ali Zamir, que des talents nouveaux sont à l’œuvre dans l’océan Indien, et que des éditeurs parisiens sont prêts à leur donner leur chance sur un terrain où il se raconte autant d’histoires que n’importe où ailleurs, au fond.
Pour être complet, nous ajouterons un mot sur deux livres qui passent par Madagascar, Légende, de Sylvain Prudhomme (Gallimard/L’arbalète), et Le monde est mon langage, d’Alain Mabanckou (Grasset), le seul dans notre sélection à n’être pas un roman.

Nathacha Appanah et les fantômes de Mayotte

C’est peut-être parce que Nathacha Appanah a publié, en même temps que ce roman, un Petit éloge des fantômes qu’on est si sensible au passage des âmes dans son sixième roman, Tropique de la violence. Le monde des vivants est parfois investi par les fantômes qui surgissent deux fois, ou presque : quelqu’un réagit comme si il ou elle avait vu un fantôme. Mais laissons cet aspect annexe, pour en venir à l’essentiel.
Cinq personnages se croisent jusqu’au vertige sur la terre française de Mayotte. Française, mais peu semblable à l’image traditionnelle de la France. Stéphane, venu faire une année de bénévolat dans une ONG, a trouvé des paysages splendides et un décor humain pour le moins contrastés : « Chaque matin, ce paysage magnifique et irréel sur la baie de Mamoudzou suffisait pour me donner de l’énergie, et j’oubliais la lie, j’oubliais la violence, j’oubliais la fange. Mais aujourd’hui, je ne vois qu’un bidonville, je n’entends que la colère, je ne vois que la mer violée par les morts et le sang et je voudrais fouiller cette lie, retourner cette violence peau à l’envers, je voudrais plonger dans la fange pour retrouver Mo. »
Mais Stéphane est surtout spectateur du drame qui se joue entre les autres protagonistes, avec Mo, Moïse, à l’avant-plan : « j’ai quinze ans et, à l’aube, j’ai tué. […] Je suis seul et j’ai tué Bruce, à l’aube, dans les bois. Bruce et son cœur de sauvage et son cerveau de malade et sa langue de serpent, Bruce qui me, qui m’avait… »
Qui m’avait quoi ? C’est l’énigme d’où tout le reste découle, bien que très loin en amont on puisse lire aussi, entre les lignes du roman, des causes plus profondes à cette violence. Une société en si piteux état que n’importe quelle étincelle peut se transformer, à tout moment, en embrasement général.
Tropique de la violence est un livre puissant, qui ne se substitue pas à une analyse sociologique mais qui trouve dans l’invention de quelques vies le chemin vers les racines du mal. Cela nous en donne une perception plus fine, probablement, que dans un exposé scientifique. Et, puisque nous sommes au plus près des personnages dont chacun prend tour à tour la parole, dans une polyphonie finalement révélatrice, nous comprenons mieux comment ils en arrivent là. A ce point de non-retour.
Pour Tropique de la violence, Nathacha Appanah a reçu le Prix Patrimoines de la Banque BPE/Banque postale 2016, mais reconnaissons que c’est anecdotique. Elle est aussi, au moment d’écrire ces lignes, et c’est beaucoup moins anecdotique, sélectionnée pour les prix Femina, Médicis et Wepler/Fondation La Poste, après avoir figuré dans la première sélection du Goncourt.

Ali Zamir, la voix du fond de l’eau

Anguille sous roche, d’Ali Zamir, est l’un des premiers romans dont on a le plus parlé dans cette rentrée littéraire – un peu moins, cependant, que celui de Gaël Faye, Petit pays, qui évoque une enfance au Burundi.
En partie, cependant, pour des raisons extra-littéraires. Ali Zamir, qui a 27 ans et vit à Anjouan, avait été invité en France par son éditeur pour une tournée promotionnelle destinée à multiplier les rencontres et, partant, le possible succès de son livre. Son voyage prévoyait une escale à la Réunion, où le visa lui avait été refusé. Une pétition a été lancée, qui a rapidement abouti à une régularisation de la situation. Ali Zamir suit donc pour l’instant un programme chargé digne d’une rock star : hier, il était à Bruxelles à la librairie Ptyx ; aujourd’hui, il est à Cherbourg à la librairie Ryst ; demain, il sera à Caen à la librairie Brouillon de culture (au singulier, la rubrique de brèves présente dans cette page n’est pas parrainée par cette librairie) ; etc.
Heureusement, il a aussi des raisons littéraires pour remarquer Anguille sous roche.
La première n’est pas la plus pertinente : le roman est composé d’une seule phrase, avec la virgule pour seul signe de ponctuation. Mais c’est un peu artificiel, car le texte se découpe quand même en plusieurs parties et, à l’intérieur de celles-ci, est moins touffu qu’il aurait pu l’être si le flux de la parole produite par la narratrice avait laissé toute la place aux enchevêtrements qui percent parfois sous la logique du récit.
La seconde, par laquelle Anguille sous roche est un livre remarquable – au sens étymologique, « digne d’être remarqué » –, est en revanche un véritable argument : il y a du souffle dans ces pages, le souffle finissant, certes, d’une jeune fille promise à la mort par noyade, mais on en vit le rythme avec force, on en épouse les méandres, toujours vers l’avant, comme la nage d’une anguille.
Anguille, c’est aussi et surtout le nom de l’héroïne qui raconte son histoire. Comment elle est tombée amoureuse de Vorace, le pêcheur d’une beauté à laquelle rien ne résiste, et surtout pas les rêves d’Anguille. Comment elle a été larguée par Vorace, et a découvert du même coup que la vie était pleine de mensonges. Comment, enceinte, elle a décidé de partir vers Mayotte, sur un kwassa-kwassa fragile et surchargé. Comment l’embarcation a fait naufrage… « je nage dans mes pensées et je me noie à cet instant où je vous parle ».
Prix Senghor du premier roman francophone et francophile 2016, Anguille sous roche est aussi sélectionné pour le Prix Wepler/Fondation La Poste.

Emmanuel Genvrin dans la Sakay

Jeune métis dont la mère est rentrée à la Réunion, Francius a laissé Henriette à Madagascar. Mais ils restent, dans leur esprit, et surtout dans celui du premier, Jimi et Janis, lui fou de musique, elle enflammée pour de grandes causes. Et penchant peut-être, plutôt que vers Jimi, pour un leader qui s’affirme. Les déchirements de Jimi, sa lente accession à un statut professionnel, jusqu’à accompagner Johnny Hallyday à la Réunion, quand même, sont le cœur et les nœuds du roman.
Emmanuel Genvrin, qui est à la Réunion le fondateur du Théâtre Vollard, a mis beaucoup de choses dans sa première fiction. Le déracinement en est l’un des thèmes majeurs, déracinement qui se démultiplie au cours de la vie du jeune homme dont le romancier a fait son héros. Grandi dans la Sakay, colonie réunionnaise du moyen-ouest malgache devenue anachronique après l’indépendance, il s’est cru roi du monde et a dû déchanter quand sa famille, comme les autres, a retrouvé un mode de vie moins libre, moins aisé, à la Réunion. Mais, alors que ses deux sœurs, des jumelles, le vivent comme un drame de la déchéance sociale, il y voit surtout la perte de celle qu’il aime.
Francius/Jimi, loin d’être idiot, se fait quand même passer pour quelqu’un de peu adapté aux études, et choisit une filière d’ouvrier spécialisé en automobile, avec la France comme destination finale, mais aussi et surtout quelques mois de formation à Madagascar, où il espère bien retrouver Henriette/Janis.
Bien sûr, rien ne se passe comme prévu, la trajectoire de Jimi, qui a laissé sans le savoir un enfant à venir sur la terre malgache, s’infléchit vers la musique en passant par de sérieuses galères en France. Entre l’ouvrier spécialisé qui s’enfonce dans la routine et le musicien doué ravagé par les excès, il n’est en effet pas facile de trouver sa voie. Mais le chemin se dessine au fur et à mesure qu’il avance dessus, car il l’invente au fil du temps et des rencontres. Certaines sont nocives, d’autres lui tiennent la tête hors de l’eau.
La fin de Rock Sakay, d’une mélancolie déchirante, montre malgré tout un Jimi réconcilié avec la vie, équilibrant d’une certaine manière les pertes et les gains d’un parcours où tout était allé trop vite, sans qu’il ait le temps de percevoir les directions possibles.
Beaucoup de choses dans ce roman, disions-nous. Un peu trop, peut-être, pour un lecteur qui, comme le héros, risque de perdre sa lucidité en route. Mais un livre prometteur malgré tout, et qui jettera, au moins pour les lecteurs français, un peu de lumière sur un épisode colonial dont on parle peu hors de Madagascar.

Sylvain Prudhomme et Alain Mabanckou

Sylvain Prudhomme, dans Légende, imagine le projet d’un film consacré à deux frères, qui ont vécu très vite dans les années 80, et dont l’une des particularités était d’avoir passé leur enfance à Madagascar. Leur père, et l’un des deux plus que l’autre avec lui, chassait des papillons pour les vendre dans le monde entier : « Sur une image on voyait le père et le fils assis parmi des flacons de fixatifs, à même le sol, torse et pieds nus, short blanc et bob en jean pour tous vêtements, seulement protégés du soleil par des bâches plastiques bleues tendues au milieu de la forêt. Sur une autre ils étaient juchés chacun à l’avant d’une charrette tractée par deux zébus, roues en bois hautes comme l’encolure des bêtes, l’air tout droit sortis du Moyen Âge. »
Alain Mabanckou fait, dans Le monde est mon langage, le récit de rencontres avec des écrivains ou des anonymes, un généreux partage d’ailleurs multiples. Certaines rencontres se sont faites physiquement, d’autres non, la lecture peut suffire. La carte, au début du livre, situe quand même Antananarivo, avec deux noms : Rabearivelo et Rabemananjary. « 1937 est une année sombre pour son pays : le “grand auteur malgache de tous les temps” Jean-Joseph Rabearivelo se donne la mort à l’âge de trente-six ans. Rabemananjara est “naturellement” perçu comme son “successeur”. »

Ce dossier est paru hier dans Les Nouvelles (Antananarivo).

mardi 25 février 2014

Le retour d’Alain Mabanckou à Pointe-Noire

Vingt-trois ans : c’est le temps depuis lequel Alain Mabanckou n’était pas retourné à Pointe-Noire où il a passé son enfance et sa jeunesse. Il habite, pour ce séjour, à l’Institut français, dont les Ponténégrins, ainsi que s’appellent ses habitants, gardent le souvenir du temps où il était le Centre culturel français (on en connaît d’autres qui continuent à ne pas se faire au nouveau nom de son équivalent, plus près de nous). Et il écrit sur ces retrouvailles complexes, sur la collision parfois brutale entre les images du passé et celles du présent.
Le cinéma Rex, où il allait comme tout le monde s’extasier devant les aventures de Bud Spencer et Terence Hill, est devenu une église pentecôtiste qui témoigne de la prolifération des sectes. Peu accueillante, la Nouvelle Jérusalem : il n’est pas autorisé à y entrer avec sa compagne qui prend les photos illustrant Lumières de Pointe-Noire. Il faudra l’intervention du propriétaire du bâtiment pour qu’ils y pénètrent. Le cinéma est mort, les « libraires par terre » aussi, qui proposaient quelques ouvrages aux spectateurs sortant de la salle. Surprise : le titre le plus demandé était un livre de Guy des Cars, Sang d’Afrique, surtout à cause du titre, peut-on supposer (et même espérer). Mabanckou qui, à la même époque, écumait la bibliothèque du Centre culturel en lisant les romanciers dans l’ordre alphabétique, constatera en France que l’auteur de ce livre est sous-estimé : « Cela n’effaça pas pour autant l’admiration que je vouais à celui qui, certainement, avait donné le goût de la lecture à toute une génération de Ponténégrins, voire d’Africains francophones. » Par quels détours ne faut-il pas passer pour former un écrivain…
Le plus aigu, parfois le plus douloureux aussi, dans ce retour touche à la famille. Sa mère est morte depuis longtemps, même s’il a longtemps laissé croire autour de lui qu’elle vivait encore. Certains se disputent la parcelle sur laquelle s’élève encore, dans un état précaire, la maison en bois où il a grandi avec elle et son père adoptif. D’autres, voyant en lui l’Africain qui a réussi, lui réclament de l’argent comme un dû… Sentiments mélangés où l’émotion et l’exaspération se confondent parfois.
Lauréat du Prix Renaudot en 2006, Alain Mabanckou est devenu un « incontournable » de la littérature écrite en français. Son œuvre a été couronnée, dans son ensemble, par l’Académie française en 2012, puis par la Principauté de Monaco l’année dernière, au moment où il venait d’être nommé président de la Foire du Livre de Brive-la-Gaillarde. Cette année, il préside le jury du Prix du Livre Inter. On ne peut décidément plus se passer de lui. Et c’est très bien ainsi.

mardi 13 mars 2012

Alain Mabanckou forme au plaisir

Alain Mabanckou avait changé d’éditeur avec ce livre. Pas de manière. Sa verve maîtrisée, aussi éloignée d’une langue policée que de l’exotisme (tel qu’on l’imagine), est présente dès les premières lignes: «Dans notre pays un chef doit être chauve et avoir un gros ventre. Comme mon oncle n’est pas chauve et n’a pas de gros ventre, quand tu le vois c’est pas tout de suite que tu peux savoir que lui c’est un vrai chef avec un grand bureau au centre-ville.» Est-ce à dire qu’il aurait une fois pour toutes « trouvé le truc » et aurait renoncé à explorer de nouvelles voies? Non. Simplement, comme la plupart des écrivains qui se sont forgé un outil personnel – cela s’appelle un style, en général – et s’en trouvent bien, il continue à l’utiliser. Il n’a pas tort, puisqu’il est plaisant à retrouver. En particulier quand, comme cette fois, il s’applique à la vision de Michel, un enfant qui grandit.
Son pays est le Congo, alors communiste. A Pointe-Noire, et en particulier dans sa famille, il n’est pire insulte que: «opium du peuple». Une partie de la terminologie échappe à Michel. Pourquoi faut-il dire du camarade président Marien Ngouabi qu’il est immortel, alors «qu’il est bien mort, qu’il est enterré au cimetière Etatolo»? Bah! cela doit faire partie des mystères de la vie, qu’il comprendra peut-être dans quelques années, avec bien d’autres choses à ses yeux encore obscures. Pourquoi il a en quelque sorte deux pères, pourquoi Caroline l’attire et pourquoi les hommes paient à boire aux filles du quartier pour coller leur bouche sur leur bouche, par exemple…
Chez lui, il possède un petit trésor, dont il ne doit pas parler à l’extérieur sous peine de susciter des jalousies. Une radiocassette, la première de Pointe-Noire, et dedans une bande où un moustachu chante la nostalgie de son arbre. Au contraire du nouveau copain de Caroline, il connaît mieux La Fontaine que Pagnol. Mais c’est de San-Antonio qu’il fera son miel, bien qu’il écrive en «français impoli». Surtout quand Michel découvre que celui-ci parle du Chah d’Iran, pour lui une des grandes énigmes politiques de la planète. Depuis qu’il a été chassé de son pays et cherche à se poser quelque part pour soigner son cancer, Michel suit ses pérégrinations avec angoisse.
Roman de formation, Demain j’aurai vingt ans est aussi une gigantesque partie de plaisir. Un adolescent s’y ébroue en toute liberté, au moins dans les limites de la liberté qu’il parvient à s’offrir. Après des années, il n’a toujours pas renoncé aux plaisirs simples. Un plat de viande de bœuf aux haricots reste un vrai bonheur. Il a néanmoins compris qu’il aura peut-être droit, s’il prend le bon chemin, à un bonheur plus ample et plus complexe. L’âge adulte se profile devant lui non comme une menace mais comme une promesse. Et ce livre, traversé pourtant par quelques ombres, est une leçon dans laquelle aucune démonstration n’est nécessaire.

dimanche 7 mars 2010

Foire du Livre : l'anthologie d'Alain Mabanckou

L'actualité d'Alain Mabanckou tient en deux livres parus le mois dernier: la réédition de Black bazar, dont je vous ai parlé il y a quelques jours, et sur lequel je ne reviendrai donc pas; et une nouvelle Anthologie: six poètes d'Afrique francophone que je n'ai pas encore vue. La venue de l'écrivain à la Foire du Livre de Bruxelles m'a fourni l'occasion de lui poser quelques questions sur cet ouvrage.

Il est impossible de ne pas faire le rapprochement entre ton anthologie et celle de Senghor, parue il y a 62 ans. Ce livre a-t-il été conçu par rapport à l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française?

En réalité je n'ai pas du tout pensé à cette Anthologie qui jetait les bases littéraires de la négritude. Les textes rassemblés chez Senghor étaient destinés à montrer la richesse de la création littéraire (poétique) du monde "négro-africain". Moi j'ai souhaité tout simplement salué le génie d'auteurs ayant marqué la poésie d'expression française dans l'espace francophone d'Afrique noire. Il n'y a aucune intention militante, je privilégie le pouvoir du texte et de l'émotion. C'est pour cela que Senghor est retenu d'ailleurs dans mon Anthologie.

Six poètes pour un continent, n'est-ce pas un peu court?

C'est le principe de cette collection - en général c'est 5 poètes -, j'ai donc été ferme pour que Points-Seuil accepte un sixième poète. Sans doute parce que je n'aime pas les nombres impairs! Et puis il fallait choisir les plus grands poètes. Je crois que ceux qui sont retenus ne font pas grincer les dents puisqu'ils sont considérés désormais comme des classiques et sont étudiés dans les écoles primaires et les lycées: Senghor, Rabemananjara, Birago Diop, Bernard Dadié, Tchicay U Tam'si et Tati-Loutard.

Y a-t-il, en Afrique, ou venues d'Afrique, des nouvelles voix que tu aimerais aussi faire entendre?

Dans mon introduction à cette Anthologie j'ai esquissé quelques pistes pour l'avenir. Le paysage poétique francophone d'Afrique noire est aujourd'hui dominé par les poètes de talent comme Gabriel Okoundji, Tanella Boni, Véronique Tadjo ou encore Léopold Congo-Mbemba. On peut déplorer certaines œuvres qui sont sans originalité et encore crispées par un asservissement de la conscience. Ces auteurs écrivent des vers, ce sont des "versificateurs", pas des poètes. Ils sont comme des perroquets qui répètent les maladresses de la poésie française. Leur "poésie" est plus de l'ordre du oui-dire, de la capitulation, de la littérature à quatre pattes et de l'écho alors que nous attendons la tourmente jaillie de la vie de l'auteur. C'est cette impression désagréable que me donne la lecture des textes de l'auteur tchadien Nimrod, hélas!

samedi 27 février 2010

La théorie des faces B

A la fin, tout s’arrange: grâce à Sarah, le narrateur plonge dans la littérature belge qui, comme on sait, a le pouvoir de remettre les idées en place. Fessologue, rebaptisé «Léon Morin prêtre» par sa nouvelle amie franco-belge, lit non seulement Béatrix Beck mais aussi Maeterlinck, Henri Michaux, Dominique Rolin et Amélie Nothomb – tout en continuant à préférer Georges Simenon, qu’il connaissait déjà.
Fessologue n’est pas son vrai nom, bien entendu. Mais au Jip’s, le bar afro-cubain où il boit ses Pelforth, tout le monde l’appelle ainsi parce qu’il a, sur la face B des filles, des idées très arrêtées, des interprétations toutes personnelles: «Je suis maintenant convaincu que comme pour les cravates on peut lire la psychologie d’un être humain par la façon dont il remue son arrière-train.» La théorie vaut ce qu’elle vaut, elle est en tout cas illustrée par de nombreux exemples…
Le plus beau de ceux-ci, et qui a accru l’obsession du narrateur, est sans aucun doute illustré par celui de Couleur d’origine, équipée d’un «derrière à vitesses automatiques» peu banal. Elle a par ailleurs la peau très noire et un père avocat installé à Nancy avec son épouse en attendant de prendre le pouvoir au Congo, mais Couleur d’origine ne s’entend pas trop avec lui. Elle a aussi un cousin musicien, L’Hybride, par qui naissent les problèmes.
Au fond, les choses se présentaient plutôt bien: Fessologue et Couleur d’origine se sont installés ensemble et ont eu une jolie petite fille qui affiche une parfaite ressemblance avec son père… du moins, par les orteils. Pour le reste, c’est moins visible. Et L’Hybride s’incruste. La débâcle prévisible a été annoncée dès le prologue: «Quatre mois se sont écoulés depuis que ma compagne s’est enfuie avec notre fille et l’Hybride». La messe est dite, ou presque.
Désemparé – le mot est faible –, Fessologue s’accroche à son envie d’écrire un livre qui s’appellera, bien sûr, Black Bazar. Un livre dans lequel il n’y aura pas de mouton blanc. Pas de vieil homme qui va à la pêche avec un petit garçon. Pas de vieux qui lit des romans d’amour. Pas de jeune Japonaise mythomane. Pas d’ivrogne cherchant un tireur de vin de palme au pays des morts. Pas de grand amour au temps du choléra. Pas de peintre qui tue une femme rencontrée dans une exposition. Pas d’enfant avec un tambour, qui refuserait de grandir.
Mais alors, quoi? «J’écris comme je vis, je passe du coq à l’âne et de l’âne au coq».
Voici donc la vie ordinaire d’un Congolais arrivé en France quinze ans plus tôt, qui se débat avec ses peines de cœur et les grandes idées de ses interlocuteurs. Voici une succession de scènes hautes en couleurs, dans lesquelles s’échangent des certitudes sur l’Afrique et sur la colonisation, sur les femmes et la littérature, toutes certitudes reçues par Fessologue avec un brin de scepticisme.
C’est sûr, il préfère la compagnie de Louis-Philippe, un écrivain haïtien dont il a fait la connaissance dans une librairie, lors d’une séance de signature. Chez Louis-Philippe, le rhum est bon, quoique puissant, et la conversation prend des chemins inattendus – comme Black Bazar qui serpente entre les grandes questions que se posent les hommes, et auxquelles ils répondent trop vite.
Fessologue a sa dignité congolaise: il est un adepte de la Sape, de la fringue chic. Weston, Church, Versace, Smalto, Cerruti sont ses amis. Jusqu’au jour où il n’en aura plus besoin, quand la valeur de l’apparence diminuera. C’est au moment où son roman se termine, après des journées entières passées à frapper sur sa machine, dans son appartement ou dans un parc. C’est au moment aussi où Sarah lui demande si sa couleur est aussi une couleur d’origine – elle est blanche.
Alain Mabanckou reprend un peu le fonctionnement de Verre cassé, son précédent roman. Il invente des propos qu’il aurait pu écouter. Il reconstitue des tranches de vie à partir de quelques détails. Il multiplie les clins d’œil littéraires qui sont autant d’hommages aux écrivains qu’il admire. Mais ce personnage-ci, au contraire de Verre cassé, n’a pas encore tout vécu. L’écriture s’en ressent, entre l’audace et la retenue, comme si le romancier avait éprouvé quelques difficultés à trouver la voix de Fessologue. Et pour cause: pendant Black Bazar, cette voix est en pleine mue.