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jeudi 20 août 2020

Comment être lesbienne et musulmane

Avec Virginie Despentes pour marraine – ou l’équivalent : préfacière –, Fatima Daas arrive avec un premier roman fort d’un atout majeur. Et argumenté : « Le monologue de Fatima Daas se construit par fragments, comme si elle updatait Barthes et Mauriac pour Clichy-sous-Bois », écrit Virginie Despentes à propos de La petite dernière. On ne lui donnera pas tort, car son livre permet la rencontre d’une voix prégnante qui s’avance avec précaution mais insistance, jusqu’à s’imposer par le jeu des répétitions et des déplacements.

« Je m’appelle Fatima. » « Je m’appelle Fatima Daas. » Les fragments commencent presque tous ainsi, affirmation d’une identité (celle de la romancière ou de son personnage ? on ne cherchera pas à démêler les faits et la fiction) revendiquée ou nécessité de le dire et le redire en raison d’une incertitude qu’elle cherche à lever, sachant qu’elle a peu de chances d’y parvenir. Plus le texte se déroule par à-coups, plus on penche pour la deuxième explication, tant Fatima ressent un malaise qui nous gagne.

« Je porte le nom d’un personnage symbolique en islam. Je porte un nom auquel il faut rendre honneur. » Et tout le livre dit combien elle se sent destinée à transgresser ce qu’elle devrait être. Dans un groupe d’amis, elle est la seule fille – « mais je ne le sais pas encore », ajoute-t-elle. Car elle se cherche une identité sexuelle qu’elle découvre peu compatible avec les préceptes de sa religion. Elle consulte un imam, au prétexte de lui poser des questions sur le cas d’une amie.

J’ai une amie lesbienne musulmane. Tout le monde pense que ça n’existe pas. Je veux dire être musulman et homosexuel. On lui dit que l’homosexualité est un phénomène social, une notion occidentale pas adaptée à des personnes musulmanes. Je voulais avoir votre avis, comment la conseiller, comment faire pour qu’elle ne se sente pas excommuniée.

Sans surprise, les réponses ne la satisfont pas. Elle n’est pas, elle ne sera décidément pas une bonne musulmane. En outre, Nina, dont elle est amoureuse, la tient à distance, lui laisse entendre que jamais elle ne sera pour elle ce que Fatima voudrait qu’elle soit. Et, comme les causes de malaise se nourrissent les uns des autres, plantant leurs racines vives dans un sol fécond, ses voyages en Algérie, le pays de ses parents, où ses deux sœurs sont nées, agrandissent le fossé qui la séparent de ce qu’elle devrait être.

J’ai l’impression de laisser une partie de moi en Algérie, mais je me dis à chaque fois que je n’y retournerai pas.

Mais cette phrase est écrite dans un carnet, car la porte de sortie se trouve peut-être dans l’écriture, dans le roman – qu’elle racontera, ou pas, à sa mère, qu’elle nous raconte en tout cas, avec le bouillonnement intérieur qui conduit, dans l’urgence, dans la nécessité, à ce livre.

dimanche 20 janvier 2019

La mort de Sam Savage

Sam Savage, qui vient de mourir à 78 ans, était un romancier américain qui a pris son temps avant de publier: il avait 65 ans quand son premier livre est paru. Le succès est venu avec le deuxième, Firmin, l'histoire d'un rat désormais orphelin. Il n'avait qu'une demi-douzaine d'ouvrages à son actif mais il y avait chez lui un ton singulier que deux courts articles restitueront peut-être, au moins en partie.

Firmin. Autobiographie d’un grignoteur de livres (traduit de l’américain par Céline Leroy, 2009)

Firmin a trop lu. Forcément. Dans le sous-sol où il est né en 1960, avec ses douze frères et sœurs, il n’y avait que des livres. Livres à ronger, pour se mettre quelque chose sous la dent. Livres à lire, aussi, pour s’évader et trouver des phrases dont l’une serait parfaite en ouverture de son autobiographie. Firmin est un rat. Avec des réflexes de rat, surtout quand il est question de survie. Mais avec aussi une étonnante capacité à goûter la littérature dans ce qu’elle a de meilleur. D’ailleurs, après avoir squatté un entrepôt de librairie, il s’installera, un peu plus haut, chez un écrivain. Malheureusement, le quartier de Boston où il vit est voué à la démolition, en partie parce qu’il est infesté de… rats.
Le premier roman traduit en français de Sam Savage est moins une fable animalière qu’une réflexion sur la lecture et l’écriture, envisagées avec des yeux neufs, émerveillés. Désespérés, en outre, parce qu’il s’agit d’une histoire triste.

Spring Hope (traduit de l'américain par Pierre Martin, 2015)

Une femme à la recherche d’images du passé, quand sa mère écrivait dans des cahiers et se nourrissait de poésie. Une sorte de Je me souviens, à la Georges Perec, en même temps qu’un détournement de la méthode : certains souvenirs sont inventés ou recomposés, les effets parfois répétés créant une musique décalée par rapport à celle qu’a dû entendre celle qui écrit. Tous les écarts sont annoncés et fournissent de beaux moments.

vendredi 12 octobre 2018

Prix de la page 111 : Sophie Divry

C'était hier soir, je ne l'avais pas vu passer (je me souviens, il y a quelques années d'avoir écouté une longue émission de radio pendant laquelle le Prix de la page 111 était remis en direct), le Prix de la page 111 (vous aviez compris) a été attribué à Sophie Divry pour Trois fois la fin du monde.
Et alors?
Alors, rien.
J'ai déjà eu l'occasion de dire à quel point m'irritent ces prix qui ne veulent rien dire - dans le genre, le Prix du style n'est pas mal non plus. Quand ce ne sont pas les prix littéraires dans leur ensemble qui m'irritent, bien sûr. Quand, par exemple, j'aurais voté pour d'autres livres que ceux qui ont été mis en lumière. Dira-t-on assez (non, tout le monde semble l'avoir déjà oublié) à quel point de scandale on arrive quand Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal (dont certains, je sais, disent beaucoup de mal) est superbement ignoré par tous les jurys?
Alors, quand même, coup de bol, ce n'est pas mal du tout, Trois fois la fin du monde (et on me dit, via Livres Hebdo, qu'il y a un mouton à la page 111, peut-être bien, je lis au format numérique, comment voulez-vous que je vérifie?)
Joseph Kamal, entraîné par son frère, se retrouve en prison. L’expérience est douloureuse : il ne connaît pas les codes. Une catastrophe nucléaire bienvenue lui offre une liberté conditionnelle – conditionnée par des conditions de vie précaires et une solitude peuplée seulement d’un mouton et d’un chat. Joseph cherche un sens à son existence dans un monde dépeuplé où il pille des provisions désormais inutiles pour ceux qui les avaient faites.

mardi 4 novembre 2014

Prix Médicis : Antoine Volodine, Lily Brett et Frédérik Pajak

Deuxième volée de prix littéraires pour cette semaine où l'on distribue les récompenses à tour de bras. Aux bons élèves? Faut voir... Les lauréats du Médicis sont tous assez inclassables, et tant mieux. Revue de détail.

Un seul tour de scrutin a suffi à Antoine Volodine pour obtenir la majorité des votes et être couronné, avec Terminus radieux, par le Prix Médicis du roman français (huit voix contre à Autour du monde, de Laurent Mauvignier).
Antoine Volodine a commencé par publier dans une collection de science-fiction, ce qui était, d'un certain point de vue, révélateur et, d'un autre, un immense malentendu. Car l'écrivain, qui publie aussi sous différents pseudonymes, est attaché à la construction d'une oeuvre monumentale en rupture avec tous les genres. On peut dire, oui, qu'il y a un peu de science-fiction dans ce qu'il publie, et Terminus radieux se situe d'ailleurs dans un futur aussi lointain qu'imprécis. Mais il y a surtout une volonté d'installer ce qu'il appelle un "post-exotisme" détaché de tous les genres et qui se définit au fur et à mesure qu'il prend de la consistance, volume après volume.
Dans ce roman, situé après la chute de la Deuxième Union Soviétique, le monde est parti en lambeaux sous les radiations de centrales nucléaires déglinguées. Une toute petite partie de la population a survécu aux guerres qui ont suivi. Et encore, cette survie est relative, car beaucoup d'entre eux sont des sortes de morts vivants, au degré de conscience variable. Seul Solovieï, le président du kolkhoze Terminus radieux bénéficie de toutes les caractéristiques des vivants, et même un peu plus car il est capable de s'introduire dans les rêves et de faire croire aux autres qu'ils vivent simultanément et en différents lieux des aventures incroyables - alors qu'ils sont animés par la seule volonté de ce Solovieï.
C'est parfois un peu long. Mais il y a de belles envolées, une invention constante - rien que l'énumération des noms de plantes qui se trouve dans le début est digne d'un poème - et un élan que rien ne semble devoir briser. C'est, en tout cas, un roman digne de la vocation parfois oubliée par le Prix Médicis: mettre l'accent sur une littérature audacieuse.

L'Australienne Lily Brett reçoit, pour sa part, le Médicis du roman étranger pour son premier livre traduit en français, Lola Bensky.
Lola Bensky a vingt ans, elle travaille pour la presse australienne et court d’un rendez-vous à un autre, à Londres puis aux Etats-Unis. Son terrain de chasse : les musiciens qui font et feront les beaux jours de la scène internationale. A Londres, Mick Jagger lui prépare un thé et lui propose de rencontrer Paul McCartney, Jimi Hendrix s’intéresse aux camps de la mort nazi – les parents de Lola ont survécu à Auschwitz –, Keith Moon s’approche d’elle en slip moulant et elle détourne la tête en demandant à John Entwistle si ça va mieux entre les membres des Who, elle se promène en rue avec Cat Stevens qui lui dit son envie de construire une maison de pierres en Grèce. Lola prête des faux cils à Cher, qui ne les lui rendra jamais, même quand elles se reverront à Los Angeles où, comme la première fois, Sonny fait les réponses à la place de la chanteuse. Au festival de Monterey, Jim Morrison semble un peu plus lucide que la première fois, à New York. Elle retrouve Jimi Hendrix qui lui reparle de ses bigoudis, elle s’ennuie en écoutant Ravi Shankar, elle essaie d’arracher une ou deux phrases à un Brian Jones défoncé, elle s’assied à côté de Mama Cass (The Mamas & The Papas), plus grosse qu’elle mais qui la renvoie à ses problèmes de poids, dont elle ne se défera jamais…
Lola Bensky a trente ans en Australie, elle est mariée avec une ancienne rock star de son pays – mais il est devenu fonctionnaire –, elle s’étonne d’être vivante et encore davantage que ses parents le soient, elle a des enfants. Les portraits qu’elle publie dans la presse ont beaucoup de succès, elle se prépare néanmoins à changer de vie.
Lola Bensky a cinquante et un ans à New York, elle a publié un roman policier à succès, bien que son père, qui aime le genre, l’ait trouvé assez ennuyeux. Mais elle est heureuse d’avoir créé un personnage féminin qui, au contraire d’elle-même, ne cesse de gueuler. Et qui est juive.
Lola Bensky a soixante-trois ans, elle ne sait pas pour quelle bonne cause a été organisée la réception où elle se trouve, dans un immense appartement sur la Cinquième Avenue à New York. Son mari, un peintre célèbre, pourrait peut-être le lui rappeler si elle n’en était sans cesse séparée par le jeu des conversations. Elle est célèbre elle aussi. Et mince, bien qu’elle continue de se sentir grosse. Mick Jagger est là, en compagnie de L’Wren Scott. Elle est heureuse de la voir, inchangé, alors que tant d’autres sont morts. La reconnaît-il ? Se souvient-il de lui avoir préparé un thé plus de quarante ans avant ?
Lola Bensky, c’est Lily Brett, qui réinvente à peine sa vie dans un livre formidable. Son évocation des années soixante montre le milieu du rock comme on ne l’avait jamais vu, dans le reflet de ses hantises, le passé des camps de la mort et les kilos en trop. C’est tragique et drôle à la fois, profondément humain. Les icônes de la pop music ne sont pas si différentes des gens normaux, en somme.

Quant au Prix Médicis essai, il couronne Frédéric Pajak pour le troisième tome de son Manifeste incertain, préféré (de justysse) avec cinq voix aux Barrages de sable, de Jean-Yves Jouannais, qui a obtenu quatre voix.
Comme c'est souvent le cas avec les essais, je n'ai pas lu celui-ci - non par mépris mais par goût de la fiction et en raison de l'abondance de sa production, ce qui me laisse peu de temps pour me plonger dans d'autres choses...

mardi 16 juin 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (25) - Noir sur blanc

Sur le terrain des littératures d'Europe de l'Est, les Editions Noir sur Blanc ont pris une place majeure. On n'oublie pas que la Librairie polonaise de Paris a aussi été créée par ses fondateurs. Trois titres au programme de la rentrée 2009.

Andrzej Bart, Don Juan, une fois encore (10 septembre)
Traduit du polonais par Robert Bourgeois

La reine Jeanne de Castille, dite «Jeanne la Folle», se désespère de la mort de son mari, Philippe le Beau. Elle refuse de voir son corps inhumé et voyage avec lui à travers le pays, causant un scandale non seulement en Espagne, mais dans toute l’Europe catholique du seizième siècle.
À partir de cette histoire véridique, Andrzej Bart nous livre un roman proche des récits fantastiques de la littérature gothique du dix-neuvième siècle. Alors qu’il s’est retiré dans un monastère pour expier sa vie dissolue, Don Juan est appelé à la rescousse pour ramener la reine à la raison. Il gagne peu à peu sa confiance. L’intrigue prend alors de multiples directions, incluant un crime, une enquête et une histoire d’amour.
Entre scènes de duel, complots dans les plus hautes sphères de l’Église, descriptions de torture dans de sombres châteaux et dialogues incisifs entre inquisiteurs, l’auteur parvient à recréer l’atmosphère imprégnée de surnaturel de la fin du Moyen Âge.
Andrzej Bart s’amuse également des conventions du genre, parsemant son récit de multiples allusions à la littérature contemporaine.


Figure importante de la littérature polonaise contemporaine, auteur de fiction et de scénarios, Andrzej Bart, né en 1951, reste très discret sur sa biographie. Son roman Rien ne va plus a reçu un accueil enthousiaste de la critique. Récompensé par le prix Kościelski en 1991, il a été traduit en français et publié aux Editions Noir sur Blanc en 1993. Il a ensuite publié Le Goût du voyage (Noir sur Blanc, 1999), et, sous le nom de plume Paul Scarron Junior, Le Cinquième Cavalier de l’Apocalypse (Noir sur Blanc, 1999).

Jáchym Topol, Zone cirque (17 septembre)
Traduit du tchèque par Marianne Canavaggio

Dans la campagne tchèque, un orphelinat tenu par des bonnes sœurs (qui passent au goudron la bouche des petits menteurs) tombe aux mains d’éducateurs musclés, formés à l’école de la «Grande guerre patriotique» et des camps soviétiques. Les garçons, dont le jeune héros, Ilia, recevront une éducation paramilitaire sommaire, avant d’être confrontés à l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie.
Alors que la population organise la résistance, Ilia est enrôlé par une division de tankistes soviétiques et participe à leurs combats et exactions.
Mais ce ne sont qu’actions secondaires: la véritable mission de cette unité consiste à rassembler divers cirques ambulants pour transformer la région en un grand parc d’attraction socialiste. Un improbable Disneyland à la mode Topol: animaux, Gitans, monstres, acrobates, résistants, tous plus ou moins authentiques, peuplent les rencontres d’Ilia. Et le monde tourne au burlesque et au fantastique.
Toute la seconde moitié du XXe siècle défile en quelques mois: l’affrontement Est-Ouest, le pouvoir communiste, le Goulag, les mouvements d’opposition se percutent dans un enchaînement loufoque. Quand Topol rejoue le Printemps de Prague, il invente la Troisième Guerre mondiale…
Dans ce chaos d’apocalypse, le petit Ilia poursuit son propre chemin avant de découvrir sa filiation, comme au terme des légendes, et de retourner au pays.

Né à Prague en 1962, petit-fils du romancier Karel Schulz et fils du dramaturge dissident Josef Topol, Jáchym Topol est un représentant typique de l’underground tchèque de l’après 68. Auteur de chansons pour les groupes rock «Les chiens soldats» et «Route nationale», il est co-fondateur des éditions «Congestion cérébrale» et de l’importante revue clandestine Revolver. Après avoir publié plusieurs recueils de poèmes en samizdat, il obtient un succès considérable avec des romans nourris de références autobiographiques: Angel Exit (disponible en poche chez «J’ai lu») et Missions nocturnes.

Claude Bouheret, Atlas littéraire des pays d'Europe centrale et orientale, 1750-1950 (1er octobre)

D’Ivo Andric à Stefan Zweig, cet atlas littéraire, géographique et historique, se propose d’inscrire dans l’espace et dans le temps les grands écrivains d’Europe centrale et orientale, depuis la fin du siècle des Lumières jusqu’à l’époque de la Guerre froide.
Pour faciliter la consultation, le livre a pris la forme d’un dictionnaire accompagné de cartes. Il présente dans l’ordre alphabétique cent trente-trois romanciers, poètes et mémorialistes, dont treize prix Nobel, traduits et publiés en français, qui ont écrit dans leur langue maternelle (allemand, tchèque, hongrois, serbo-croate, slovène, italien, polonais, yiddish, roumain, albanais, bulgare) et quelquefois dans une langue d’adoption (anglais, français ou hébreu). Il propose également certains toponymes – villes ou régions – réels ou imaginaires, qui ont joué un rôle important dans les littératures concernées et sont devenus autant de lieux de mémoire: de la Cacanie de Musil au Yiddishland de Singer, en passant par la Bucovine, la Bohême et la Transylvanie.
Appartenant à des pays qui ont changé de frontières au fil du temps, issus de nations qui furent soumises aux événements les plus tragiques de l’histoire de l’Europe, ces écrivains cosmopolites et polyglottes, juifs pour un grand nombre d’entre eux, rescapés des camps de déportation pour certains, connurent souvent des destinées exceptionnelles.

Passionné des littératures d’Europe centrale et orientale, Claude Bouheret a occupé différentes fonctions culturelles au Ministère des Affaires étrangères. Il a été en poste à Paris, Bonn, Istanbul, Rome et Varsovie, ainsi qu’au Caire et Los Angeles.