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vendredi 12 octobre 2018

Prix de la page 111 : Sophie Divry

C'était hier soir, je ne l'avais pas vu passer (je me souviens, il y a quelques années d'avoir écouté une longue émission de radio pendant laquelle le Prix de la page 111 était remis en direct), le Prix de la page 111 (vous aviez compris) a été attribué à Sophie Divry pour Trois fois la fin du monde.
Et alors?
Alors, rien.
J'ai déjà eu l'occasion de dire à quel point m'irritent ces prix qui ne veulent rien dire - dans le genre, le Prix du style n'est pas mal non plus. Quand ce ne sont pas les prix littéraires dans leur ensemble qui m'irritent, bien sûr. Quand, par exemple, j'aurais voté pour d'autres livres que ceux qui ont été mis en lumière. Dira-t-on assez (non, tout le monde semble l'avoir déjà oublié) à quel point de scandale on arrive quand Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal (dont certains, je sais, disent beaucoup de mal) est superbement ignoré par tous les jurys?
Alors, quand même, coup de bol, ce n'est pas mal du tout, Trois fois la fin du monde (et on me dit, via Livres Hebdo, qu'il y a un mouton à la page 111, peut-être bien, je lis au format numérique, comment voulez-vous que je vérifie?)
Joseph Kamal, entraîné par son frère, se retrouve en prison. L’expérience est douloureuse : il ne connaît pas les codes. Une catastrophe nucléaire bienvenue lui offre une liberté conditionnelle – conditionnée par des conditions de vie précaires et une solitude peuplée seulement d’un mouton et d’un chat. Joseph cherche un sens à son existence dans un monde dépeuplé où il pille des provisions désormais inutiles pour ceux qui les avaient faites.

mercredi 12 octobre 2016

Le Prix de cette &#{!!!**@ de page 111

(De votre envoyé spécial.)
Je suis au Café de la Presse, boulevard de la Bastille, à Paris, où se déroule ce soir la... euh... cérémonie (?) de remise du Prix de la page 111. Oui, j'en ai déjà dit beaucoup de mal, mais ne faut-il pas toujours se donner une chance de revoir ses appréciations les plus brutales? Donc, j'ai décidé d'assister à cette soirée, de voir comment ça se passe et de vous raconter.
Je vais d'ailleurs parler plus bas, l'émission va commencer et je ne voudrais pas déranger, surtout avec mes a priori...
Mais non, suis-je stupide! Je ne suis pas à Paris, je suis l'émission de chez moi, ce qui est quand même très différent - et, d'ailleurs, cela va commencer en retard, il est déjà 21h01.
Bon, ça y est, on y va...
Le son est dégueulasse, aussi bien sur le player de la station Radio Nova que sur d'autres relais. C'est quoi, cette radio dont Libé chantait ce matin le renouveau?
Votre envoyé spécial va enlever le casque qui lui bouche les oreilles, retourner à la page 292 de Butcher's Crossing (Piranha), de John Williams, dont il a, très bêtement sans doute, lu les 291 précédentes, puis dormir et un peu et il vous dira demain matin qui est le lauréat de ce &#{!!!**@ Prix de la page 111.
(Fin de l'intervention de votre envoyé spécial.)

NOOOOOON! Une fiche mal branchée, c'est réparé, je reviens.

(Retour imprévu de votre envoyé spécial.)

Mais, pour l'instant, on chante...
Puis je découvre qu'un juré de prix littéraire, fût-ce d'un prix de &#{!!!**@, est à peu près constitué comme nous, puisqu'un de ceux-là est allé faire pipi pendant la pub.
Ça va mieux. Surtout quand le prix s'autoprésente comme "le plus absurde" des prix littéraires. Vais-je renoncer à mes &#{!!!**@? Jouer le jeu de la dérision? Et pourquoi pas, après tout? Je ne suis pas venu (enfin, venu, on se comprend) pour conforter mes certitudes mais au contraire pour les mettre en doute.
Et la musique n'est pas mal.

Voilà en tout cas une première lecture - d'une seule page, ça ne devrait pas durer trop longtemps. Parce que, autre problème, je ne suis pas trop sensible aux lectures sonores, je ne lis pas à l'oreille, ou alors il s'agit d'une oreille interne qui ne ressemble que de très loin à celle, et même celles, sauf pour Van Gogh, que vous (et moi aussi) portez plus ou moins élégamment des deux côtés de la tête.
Donc, je n'écoute qu'à moitié - j'ai failli dire d'une oreille, mais ç'aurait été maladroit, je vous le concède - la page 111 de Jim Morrison et le diable boiteux, de Michel Embareck. Malheureusement, je ne l'ai pas lue avec les yeux non plus.
Enfin quelqu'un lui met 17 pour la structure, quelqu'un d'autre 15 pour le style, puis 11 pour le style (tout cela motivé comme dans un tournoi de slam, c'est dire), 16 pour les idées, 18 pour le vocabulaire et la syntaxe, 10 pour le potentiel international, 13 pour le plaisir.
Total? Les spectateurs l'ont fait: 100. Bof, même pas 111.

Musique (et lecture pour moi).
Je passe les commentaires les plus allumés qui s'insèrent entre deux disques, entre deux lectures. Mais ils confirment que j'avais tort de leur en vouloir, à ces jurés. Ils s'amusent. Et pourquoi ne s'amuserait-on pas avec la littérature avant une deuxième lecture que, bien sûr, je ne vais pas vraiment écouter.

Il s'agit du roman d'Elitza Gueorguieva, Les cosmonautes ne font que passer (moi aussi, mais ça dure quand même trois heures, cette histoire de prix).
Puisque j'ai ce livre sous les yeux, je suis prêt à la page 111, je vais quand même essayer de la lire en gardant le son de la radio en bruit de fond.
Mais ce n'est pas du tout ça. C'est ma page 89 qu'on est en train de lire! Voilà un des problèmes de ce prix: mettons-nous bien d'accord sur ce qu'est une page 111. Nous n'avons pas tous la même. Moi-même, j'hésite. La page 111 qu'on vient de lire est, quand je rouvre le même roman, la 64. Je rêve... Mais je vais me réveiller, je referme le livre, je le rouvre, je recherche cette histoire de chameau. Patatras, page 136!
Notons, le moment est venu. Personnages: 13. Idées: 10. Vocabulaire et syntaxe: 6. Style: 9. Structure: 14. Plaisir: 15. Potentiel international: 14. Soit 81 au total. Mais je ne prétends pas avoir relevé avec précision tous les chiffres qui me passent dans la tête.

On fait une pause? On fait une pause.
Le temps, quand même, de vous expliquer pourquoi je suis perdu dans les numéros de pages et que 111 ou 64 ou 89 ou 136, c'est la même chose. Et puis non, je le ferai tout à l'heure.

Donc, il est l'heure (avec quelques minutes de retard) de passer à la troisième lecture de page 111 ou supposée telle, dans Une bouche sans personne, de Gilles Marchand. Lue, et là j'ai envie d'écouter quand même, par Joe Hill. Joe Hill, Joe Hill? Mais oui, le fils écrivain de Stephen King - sauf si c'était un autre, évidemment...
Le temps de se poser la question sans réponse, on en est déjà aux notes.
Potentiel international: 15. Style: 12. Personnages: 14. Idées: 12. Vocabulaire et syntaxe: 12. Structure: 12 (après retrait des impôts de 33% pour cause de supposé fayotage). Plaisir: 11.
On n'a oublié personne? Total: 88, et non 98 comme on l'avait entendu la première fois.
Je voulais revenir sur la question, cruciale, de la numérotation des pages. Vous lisez comment, vous? Sur papier, comme le faisaient vos ancêtres? Sur écran, comme ne le feront même plus vos enfants si j'en crois les pleurs des défenseurs de la lecture? Réfléchissez déjà à cela, je compléterai plus tard.

Car il est presque temps (il est souvent temps, dans cette note) de passer à la lecture de la quatrième page 111 - et pourtant, voyez comme les chiffres restent un mystère, on n'aura pas lu 444 pages quand Mauvais coûts, de Jacky Schwartzmann, aura eu son tour.
Non sans expliquer, auparavant, comment et pourquoi le jury a rejeté certains titres, ou plutôt comment certains jurés ont mis leur veto à la sélection de, par exemple, mais pas au hasard, les romans d'Harold Cobert, Olivier Py, Samuel Benchetrit, quelqu'un dont je n'ai pas compris le nom, François Bégaudeau, Guillaume Chérel ou Virginie Martin. Auxquels on ajoute, au dernier moment, Adélaïde de Clermont-Tonnerre. (Zut! alors, j'aime bien son roman!)
En revanche, Jacky Schwartzmann a bien été retenu, et on a donc droit à la lecture de la page 111 de son livre qui, forcément, n'est pas la mienne.
Parce que, oui, je lis surtout des livres numériques et que, en fonction des logiciels, ainsi que du format de la page, des caractères, selon vos préférences (enfin, ici, il s'agit surtout des miennes), non seulement ma page 111 sera rarement la même que celle de l'édition papier, mais elle changera en fonction de l'endroit où je me trouve, puisque j'utilise différents appareils en fonction des circonstances.
Je n'ai pas fini, il est temps de noter cette page-ci (celle que les jurés ont lue). Vocabulaire et syntaxe: 17. Plaisir: 14. Idées: 9. Personnages: 16. Potentiel international: 17. Structure: 20. Style: 16. Total: 109.
(Et je sais bien que tout le monde s'en fout, mais quand même...)

On avance, on avance. Et on va passer aux deux derniers livres de la sélection, ça m'arrange puisque ce sont les deux que l'ai lus. (Sans m'arrêter à la page 111, ni en commençant par elle, il va sans dire.) Ce sera d'abord Pas trop saignant, de Guillaume Siaudeau, une belle fuite vers la liberté d'un assassin - c'est ainsi qu'il faut dire, maintenant, pour un abatteur d'animaux comestibles? Il a son cœur pour lui, il ne supporte plus son travail, plus rien, et donc il part. Pas seul, mais je ne vais pas vous raconter l'histoire, je vais plutôt laisser passer la lecture. (On est déjà loin dans le roman, quand on est à la page 111.)
Il me semble que j'aurais mis de bonnes notes. Que vont faire les jurés, chacun dans sa spécialité? 12, je ne sais plus pour quoi, le plaisir, je crois. Vocabulaire et syntaxe: 11. Personnages: 12. Idées: 15. Potentiel international: 4. Structure: 14. Style: 13. Total: 82. Ce n'est pas beaucoup.

Je trouve quand même, ceci pour suivre mon idée de tout à l'heure, ou de quelques lignes plus haut, profondément injuste que les lecteurs de livres numériques soient mis hors jeu, tout cela pour une histoire de numérotation de pages. Ne cherchez pas de justification, mesdames et messieurs les jurés, qui vous donnerait le droit d'exclure la moitié, non, moins, enfin la partie de la communauté des lecteurs qui s'est tournée vers les écrans et délaisse le papier. Donc, je termine là-dessus avant de laisser la place à la dernière lecture, votre prix est quand même un &#{!!!**@ de prix.

Et on en arrive, à l'instant précis où je réalise que les auteurs ont été pris dans l'ordre alphabétique - j'ai failli arriver trop tard, sur ce coup-là -, à Ali Zamir, dont je vous ai parlé il y a quelques jours déjà, avec son Anguille sous roche. Inutile d'en faire davantage, la phrase coule de virgule en virgule, on peut en venir aux notes tout de suite. Quand je dis tout de suite, il est quand même 23h23 au Café de la Presse.
Style: ça ne coule pas, dit la jurée, au contraire de moi, et donc 9. Vocabulaire et syntaxe: 12. Personnages: 14. Potentiel international: 11. Idées: 13. Plaisir: 14. Structure: 11. Total: 84.

Si les chiffres avaient une valeur, mais nous avons vu qu'ils n'en avaient pas, le Prix de la page 111 devrait aller à Jacky Shwartzmann. Mais encore un peu de temps avant d'en arriver à intégrer le seul juré qui n'a pas noté les livres - pardon, les pages... Il semble hésiter, excellent prétexte pour passer plusieurs chansons.

Et le lauréat est donc, quelques minutes avant minuit, et après qu'au fond je me suis bien amusé, un auteur qui ne publie pas chez Minuit mais plutôt à La Fosse aux ours, Jacky Schwartzmann, pour Mauvais coûts.
Je peux rendre l'antenne (hum!) et aller me coucher, le devoir est accompli. Même si l'auteur est présent et a peut-être quelques mots à dire.

vendredi 25 septembre 2015

Prix Interallié, on prend (presque) les mêmes

La vocation du Prix Interallié, qui était à l'origine de mettre en évidence un roman écrit par un journaliste, s'est progressivement infléchie pour en faire, le plus souvent, un prix de rattrapage: on couronne celui qui aurait dû avoir un grand prix d'automne la semaine dernière et qui, à la surprise générale - et davantage encore pour la grande consternation de son éditeur -, n'a été choisi par aucun jury. On verra, le 12 novembre, s'il en va de même que les années où Houellebecq, BHL, Beigbeder (je cite de mémoire, un peu au hasard) ont ainsi été raccroché au dernier wagon d'un train de best-sellers qui partait sans eux.
Il faut cependant rendre justice à cette première sélection: une grosse moitié des ouvrages (sept sur treize) ne sont cités nulle part ailleurs, comme vous pourrez le vérifier dans le document où je regroupe toutes les listes des prix littéraires 2015. On saura, à la fin du parcours, s'ils étaient là pour faire nombre ou pour de meilleures raisons. Les voici tous, par ordre alphabétique d'auteur:
  • Laurent Binet, La septième fonction du langage (Grasset)
  • Christophe Boltanski, La cache (Stock)
  • Eve de Castro, Nous, Louis, roi (L’Iconoclaste)
  • Charles Dantzig, Histoire de l’amour et de la haine (Grasset)
  • Lionel Duroy, Echapper (Julliard)
  • Mathias Enard, Boussole (Actes Sud)
  • René Guitton, Mémoires fauves (Calmann-Lévy)
  • Philippe Lacoche, Vingt-quatre heures pour convaincre une femme (Ecriture)
  • Olivier Poivre d’Arvor, L’amour à trois (Grasset)
  • Nathalie Rheims, Place Colette (Léo Scheer)
  • Monica Sabolo, Crans-Montana (JC Lattès)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
  • Amanda Sthers, Les promesses (Grasset)
Pour les curieux, et parce que la sélection comprend "le" livre de la rentrée défendu avec ardeur par Claro, ce qui ne me laisse pas indifférent - mais je n'ai pas ce roman, de Marie Cosnay -, malgré le manque de consistance d'un jugement sur une seule page, voici aussi la sélection du Prix de la page 111, qui sera attribué la semaine prochaine, le 1er octobre - tard, très tard:
  • Mika Biermann, Booming (Anarchasis)
  • Marie Cosnay, Cordelia la guerre (L'Ogre)
  • Didier Goupil, Le journal d'un caméléon (Le Serpent à plumes)
  • Pascal Manoukian, Les échoués (Don Quichotte)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
  • Pierre Senges, Achab (séquelles) (Verticales)
Enfin, le Prix Sade a désigné hier son lauréat de l'année et... ils sont deux: Jean-Noël Orengo, La fleur du capital (Grasset) et Andrée Wilhelmy, Des sangs (Grasset).
Voilà, je crois que vous savez tout pour l'instant.

mardi 4 décembre 2012

Test de la page 99, prix de la page 111, 112... De qui se moque-t-on?

Contamination du zapping devant la croissance exponentielle du nombre de chaînes de télévision? Influence de Twitter où il faut faire court? Etat général d'une population en proie à la paresse? Même la lecture rapide est dépassée par le mouvement, puisqu'il n'est plus question de lire un livre dans son intégralité pour juger de sa qualité. Une page suffit. Les initiatives se multiplient (le test de la page 99, le prix de la page 111, celui de la page 112), nous n'avons pas fini d'en voir fleurir d'autres, puisque cela nourrit au moins la conversation, voire la polémique. (David Caviglioli a déjà dit sur le sujet à peu près tout ce que j'en pense dans Peut-on juger un livre en n'en lisant qu'une page? mais, la preuve que ça fonctionne, j'y reviens moi aussi.)
Coup de chance, le prix de la page 111 est allé à un roman que j'aime beaucoup et dont je vous ai d'ailleurs parlé ici, La blonde et le bunker, de Jaluta Alikavazovic. Mais, entre nous, on aurait pu tout aussi bien choisir la lauréate au hasard, elle avait à peu près les mêmes chances de l'emporter. On nous dit que chaque page d'un roman est représentative de son ensemble. Mouais... On ne m'ôtera quand même pas de l'idée qu'une fiction est faite pour être lue de la première à la dernière page, sans sauter une ligne, parce que nul lecteur ne sait à l'avance où l'écrivain a caché les noeuds de sa narration, les petites bombes qu'il fait exploser sous nos pieds, les surprises et les digressions. Et parce que, bon sang, si quelqu'un a travaillé son texte jusqu'à lui donner une forme définitive (ou à peu près, oublions provisoirement les remords qui influencent parfois une réédition), c'est parce que le livre doit avoir cette forme et aucune autre.
On nous dit aussi qu'un acheteur potentiel, en librairie, regarde la couverture et la quatrième de couverture, le nom de l'auteur, parfois celui de l'éditeur, feuillette, lit quelques pages, cherche à se faire une idée du ton, du sujet, en gros, de tout ce qui va l'amener à penser que le livre qu'il a devant les yeux lui conviendra - ou non. C'est vrai. Mais aucune mécanique ne conduit ce découvreur à ouvrir systématiquement l'ouvrage à la page 99, ou 111, ou 112, et à s'arrêter là. C'est beaucoup plus subtil...
Voilà pourquoi vous ne trouverez jamais, dans Le journal d'un lecteur (ou dans mes articles du Soir), d'avis fondé sur une page d'un livre, ou sur une lecture superficielle. Bien sûr, ça prend plus de temps. Et alors? Quand on aime, on ne compte pas. (Je viens de passer une quinzaine d'heures à lire le dernier roman traduit en français de Richard Powers, Gains, et je me réjouis de l'avoir fait.)