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mercredi 12 septembre 2012

Richard Millet, martyr

Richard Millet persiste et signe. L'Express lui donne aujourd'hui la parole sur trois pages intitulées Pourquoi me tuez-vous? et qui semblent bien longues, du moins pour qui a lu ses trois derniers livres. Car il ne fait qu'y reprendre, y ressasser, l'argumentation abondamment développée dans ces ouvrages. En insistant sur ce qui l'oblige à insister: on ne m'a pas lu, on ne me lit pas, affirme-t-il en dépit de l'évidence. Je n'aurais pas évidemment écrit ce que j'ai écrit sur ces trois livres (et ici, en plus bref) sans une lecture attentive des textes. Et il y a, signés d'autres noms, assez d'articles et de tribunes argumentés pour me donner à penser que je n'ai pas été le seul.
Peu importe. Comme dans ses livres, Richard Millet parle du haut de sa vérité et n'entend pas (dans tous les sens du mot) les reproches qu'on lui fait. D'ailleurs, de qui viennent-ils, ces reproches? De J.M.G. Le Clézio la semaine dernière dans Le Nouvel Observateur, d'Annie Ernaux (accompagnée par de multiples soutiens) plus récemment dans Le Monde. Entre autres. Tout cela au nom d'une haine devenue une chasse à l'homme, écrit-il, jouant au martyr dans une pose qui s'éternise. Puisque, après tout, on lui offre encore une tribune et qu'il ne cesse de s'exprimer sur les sujets qui le hantent. Mais, bien sûr, ceux qui l'attaquent ne sont que des têtes molles bien loin d'avoir, de la littérature (et de la civilisation?) une idée aussi élevée que la sienne.
Là-dessus, voilà qu'un libraire bruxellois, s'érigeant en moraliste, refuse de vendre les trois livres en question. Bon, il fait ce qu'il veut. Cela n'empêche pas les lecteurs, soumis au feu croisé de la polémique, d'aller voir eux-mêmes de quoi il retourne. Dans les meilleures ventes de L'Express (établies par Tite-Live), aujourd'hui toujours, la catégorie "essais-documents" accueille deux titres de Richard Millet, Langue fantôme, suivi d'Eloge littéraire d'Anders Breivik, 12e, et De l'antiracisme comme terreur littéraire, 17e.
Continuera-t-il à dire qu'il n'est pas lu?

dimanche 2 septembre 2012

Richard Millet, après

La première partie de ce texte est parue hier.

II. Après

Richard Millet ne doit pas être surpris de ce qui lui arrive : une volée de bois vert, une de plus pour cet écrivain qui se dit objet de haine, pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons, à propos d’un texte qu’il vient de publier sous le titre éloquent d’Eloge littéraire d’Anders Breivik. Il est vrai qu’il ne s’agit pas là d’un livre, mais d’une petite vingtaine de pages posées négligemment après un essai intitulé Langue fantôme : Essai sur la paupérisation de la littérature. En même temps que deux autres ouvrages, De l’antiracisme comme terreur littéraire et Intérieur avec deux femmes.
Considérons donc l’objet du scandale, non pour lui-même, détaché de l’ensemble, mais au contraire dans le contexte qu’on suppose voulu par l’auteur : la publication simultanée de trois petits livres.

Langue fantôme : Essai sur la paupérisation de la littérature, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik

En ouvrant quand même d’abord, pas au hasard mais en raison de la curiosité suscitée par les premiers commentaires, Langue fantôme. Prêt à courir le risque de se noyer dans l’encre si l’on ne se reconnaît pas dans ce qu’écrit Richard Millet, ainsi qu’il prévient.
Une ouverture en fanfare n’empêche pas qu’on la trouve un peu éloignée du sujet qu’il entend traiter (la paupérisation de la littérature, rappelons-le) : « Nul, dans ce qu’on appelait naguère le monde littéraire et que le Spectacle a rebaptisé scène littéraire, nul n’a, semble-t-il, souligné l’événement que constitue le fait qu’Umberto Eco s’est rasé la barbe. » Ah ! Nous nous disions bien qu’Umberto Eco avait changé – il a dû subir le phénomène qu’Emmanuel Carrère (celui-ci est vilipendé ailleurs par Richard Millet pour son Limonov) décrivait dans La moustache, où un homme qui l’a rasée s’étonne de ce que personne ne voit rien. De là à affirmer que cela le fait ressembler à un notaire de province…
La modification capillaire n’est cependant pour Richard Millet que la face visible d’une autre modification, bien plus essentielle (surtout pour la démonstration qui va suivre) : « En vérité ce rasage ne serait pas un événement si Eco n’avait également rasé son roman le plus célèbre (et nonobstant rasoir), le Nom de la Rose, vendu à trente millions d’exemplaires dans plus de quarante langues, et dont il vient de donner une version modernisée, “plus fluide et accessible”, débarrassée des citations latines, avec des descriptions “allégées”, mais sans toucher à l’“intrigue”. » Umberto Eco a expliqué que cette interprétation répandue dans la presse ne correspondait pas aux quelques rectifications effectuées. Mais faut-il croire un sémiologue qui s’est rasé la barbe ? Richard Millet ne tient en tout cas aucun compte de ses protestations et préfère, parce que cela l’arrange, en rester à ce qu’a rapporté la rumeur. Car il prend Le nom de la rose comme exemple de ce que sont les innombrables défauts du roman contemporain. Et on ne va quand même pas chicaner parce que son exemple est faux, au moins pour la partie concernant la « version modernisée » ! Si ? Si, quand même. Sans fondations, la construction branle d’autant plus aisément que les murs ne seront pas, ensuite, montés dans les règles…
Au passage, Richard Millet met quand même le doigt sur une véritable faiblesse du roman contemporain qui, dans la plupart des cas, ne se préoccupe que de raconter une histoire, de monter une intrigue, au détriment de l’écriture – ce qu’on appelle communément le style. (Encore faudrait-il analyser comment le roman du 19e siècle pratiquait, hors les quelques grands exemples qui nous sont restés. Peu importe pour Richard Millet, c’est au monde d’aujourd’hui qu’il s’en prend.) Le défaut de langue est certes une caractéristique assez fréquente de ce qui se publie (et se publiait ? je ne vais pas lâcher l’affaire ainsi) dans le domaine romanesque. Nous nous en désolons autant que l’auteur de Langue fantôme. De la même manière, c’est à juste titre qu’il se désole de la manière dont le divertissement (l’entertainment) occupe de plus en plus l’espace dévolu à la culture, et le glissement de celle-ci vers celui-là s’est fait de manière si insidieuse qu’il a semblé, somme toute, très naturel. Donc, oui, nous sommes parfois du même avis que Richard Millet. Sur ce qui apparaîtra très vite comme des points de détail.
Car il enchaîne sur « la disparition de l’homme sur la pierre de la mondialisation », prouvant au passage qu’il est tout à fait capable d’opérer lui aussi des glissements. Celui-là, on ne l’avait pas vu venir, avec le cortège de maux qui l’accompagnent. Les « menées révisionnistes contre la langue, en France, réclamant par exemple la suppression de “mademoiselle” et de “race” », omettant soigneusement de préciser qu’il n’a été question de ces suppressions que dans les formulaires administratifs pour « mademoiselle » et dans la constitution pour « race » – cela aurait réduit l’effet de son affirmation. Il redoute aussi (il n’est pas le seul, mais ce n’est pas notre cas) les effets pervers de la numérisation des œuvres littéraires, qui conduirait à ne plus lire que par fragments, à créer des « logos littéraires » (ah !?) et qui va, au fond, « dans le sens d’une non-lecture ». On se demande bien pourquoi. Puisqu’il le dit… Continuons à le suivre dans son militantisme en faveur d’une littérature « non dégénérée dans le relativisme romanesque mondialisé ».
Continuons à le suivre, certes, mais avec prudence. Et non sans nous poser quelques questions, surgies dès les premières pages. Richard Millet parle donc de littérature (il ne le proclamera jamais assez). S’agit-il bien de littérature, de langue, de style, dans son démontage mécanique et acharné d’une situation qu’il déplore ? N’est-ce pas là un jargon de technocrate ? Franchement, le « relativisme romanesque mondialisé », on n’en redemande pas. On ne demandait pas non plus la profusion de « dégénérescence » et de « décadence » (ainsi que des mots de leurs familles) qui alourdissent le propos…
Fustigeant une fois encore Umberto Eco dans la réécriture de son roman « à l’usage des quasi-analphabètes » (nous sommes à la page 21 !), Richard Millet continue à scier la branche déjà fragile sur laquelle il était assis – après les fondations creuses et les murs branlants, son affaire n’est pas très bien engagée. Il doit d’ailleurs se dire que tout cela ne tourne pas rond, car le voici sur la pente du néologisme barbare : « narratique », appelons donc ainsi, et tant pis si c’est moche, les romans moches qui de toute manière l’ont bien mérité ! Ajoutons le « concept » (aïe !) d’« Eco-logie littéraire », il n’en faut pas davantage pour comprendre dans quel désarroi Richard Millet se trouve à ce point d’une démonstration qui, décidément, ne prend pas. Bon, il arrive qu’on rate une mayonnaise. On recommence. Lui aussi. Ou plutôt, il continue…
Après le notaire de province qu’est devenu Umberto Eco (car enfin, il faut cesser d’en parler comme d’un romancier), voici la « tête épaisse et rase de garçon boucher » portée par Isak Gerson, que Richard Millet ne porte pas non plus dans son cœur. Il dirige le mouvement suédois qui croit aux vertus du copiage et du piratage. Avec, si nous comprenons bien, le physique de l’emploi… Les arguments sont de plus en plus convaincants, non ?
Alors, dans un (probable) mouvement de panique devant ce qu’il faut bien considérer comme un désastre, Richard Millet se sent obligé de frapper un grand coup : le laisser-aller de la langue correspond à l’absence de « sentiment de la langue », ce qui n’est pas rien puisqu’il est « la conscience perpétuelle que celle-ci touche à la loi et au sacré ». Et voilà ! Le tour est joué, les échafaudages sont à nouveau droits. En vertu de quelle logique ? C’est une autre histoire, qui n’a pas besoin d’être racontée – et nous le prouverons tout à l’heure en sa compagnie.
D’ailleurs, les affirmations se succèdent. « Il existe, en France et dans le monde, au nom même du patrimoine littéraire mondial, une haine de la littérature qui montre qu’on préfère la pauvreté de l’illusion à la richesse du réel. » Ou bien : « il n’y a qu’un recours à la nouveauté extraordinaire de la tradition comme réponse au nihilisme à l’œuvre dans le roman contemporain. » Et encore : « la culture […] ne relève plus aujourd’hui que de l’idéologie du métissage global  ou du placebo politique ». Ou, à propos de Françoise Sagan et Romain Gary, écrivains « médiocres » : « La sagano-garyfication de la littérature française est, elle aussi, un signe de tiers-mondisation. »
N’en jetons plus. Reconnaissons que Richard Millet ne produit pas des slogans pauvres, de ceux qu’on pourrait scander dans un meeting politique. Mais la récurrence de certains mots – ajoutons, à ceux que nous avons déjà cité, le surgissement du « métissage », du « multiculturalisme », de la « créolisation » pour désigner les responsables de l’état du monde (et de la littérature, n’oublions pas qu’il s’agit de littérature) – le rapproche malgré lui ( ?) de cette « écriture » pauvre et incantatoire. D’autant que le fond de sa pensée apparaît de plus en plus clairement, même s’il a mis un peu de temps avant d’y arriver : « Le rapport entre la littérature et l’immigration peut sembler sans fondement ; il est en réalité central et donne lieu à un vertige identitaire ».
Nous y voilà.
On ne sait plus très bien si on est encore dans la littérature ou dans autre chose, mais on y est : « La guerre redevient une idée neuve en Europe, particulièrement en France où la guerre (civile, le plus souvent) n’a jamais vraiment cessé et où l’immigration extra-européenne, j’y reviens, lui donne une dimension nouvelle, dévoyant le langage sur fond de repentance et de révisionnisme post-gauchiste », etc. En passant par « la divinisation politico-médiatique de l’Autre », « le Démon à l’œuvre » et autres facéties qui lui font égarer ses points de repère et se perdre dans une logorrhée proche du délire.
Parfois même, on se demande sincèrement ce qui lui prend : « Dans un pays entièrement soumis au régime des prix littéraires, la médiocrité des livres couronnés est le mètre étalon de l’idéal littéraire ». Puisqu’il a été l’éditeur de deux récents prix Goncourt, ce doit être un avis de connaisseur !
Malgré tout, Richard Millet reste par instants, comme dans des rais de lumière préservés de la grande ombre qui les entoure, l’écrivain que nous avons aimé. Un sursaut : « nous qui continuons à nous situer, envers et contre tout, dans la grande voix des siècles, les écrivains du passé parlant par notre bouche, que nous le voulions ou non, de sorte qu’écrire reste, plus que jamais, un dialogue entre les vivants et les morts, plus encore qu’entre ces figures absentes que sont les auteurs et les lecteurs. » Un autre, qui est la superbe conclusion de la première partie du livre : « La  langue comme chant semble morte. Son spectre revient éternellement nous hanter ; écrire n’est peut-être que la mémoire du chant ; au moins écrivons-nous dans une langue spectrale, comme il existe de la musique spectrale, c’est-à-dire le possible, plus que le nouveau, à partir du spectre sonore et syntaxique de la langue : un redéploiement du chant. Nous chantons dans ce spectre. Nous conjurons les démons et les peurs ; devenus spectres, nous assumons enfin notre humanité décalée, notre bizarrerie fatale, la joie d’ouvrir la bouche dans la lumière des siècles. » Ce n’est hélas ! pas représentatif de tout ce qui précédait (ni de ce qui va suivre).
Richard Millet l’a dit, page 50 : « Contrairement à ce qui se murmure à mon sujet, la provocation n’est pas mon fort ». Il aurait aussi bien pu écrire : « Contrairement aux apparences », car voici le texte sur Anders Breivik qui vient… Et si ce n’est pas de la provocation, déjà par son sujet, qu’est-ce que c’est ?
Au crédit de l’auteur, portons qu’il « n’approuve pas les actes commis par Breivik », allant six pages plus loin jusqu’à les condamner – mais pourquoi donne-t-il l’impression que cela lui a coûté un effort ? Ou avons-nous vraiment l’esprit mal tourné ? À moins que ce soit parce qu’il a été « frappé par leur perfection formelle », ce qui le conduit à les détacher de leur contexte « politique, voire criminel ». Pour mieux les… comment dire cela ? les analyser ? Littérairement ?
Richard Millet porte la contradiction au cœur même de ce qu’il travaille (de ce qui le travaille ?) : il a passé cent pages à maudire la littérature telle qu’elle s’écrit et voilà qu’il s’intéresse à un type dont… hum… « l’œuvre »… hum… « littéraire » tient en 1 500 pages publiées sur Internet : « une sorte de manifeste dont les naïvetés, le caractère composite, la culture “Wikipedia”, ne sont pas difficiles à souligner, et le rendent indigeste, quoique non dénué d’intérêt, par endroits, mais qui, ce manifeste, ne saurait se résumer à un violent refus du multiculturalisme, notamment de son fer de lance : l’islam. » L’a-t-on bien noté ? Non dénué d’intérêt, par endroits. Puisqu’en effet « Breivik questionne la recomposition ethnico-raciale d’une Europe en perte d’influence internationale et d’efficacité économico-financière ». Nous y revoilà, et toujours sous couvert d’un jargon auquel on n’éprouvera aucune culpabilité à préférer les textes de Françoise Sagan, de Romain Gary ou d’Umberto Eco.
La thèse qui court derrière cette vingtaine de pages est simple : « Breivik est, au premier chef, un produit exemplaire de cette décadence occidentale qui a pris l’apparence du petit-bourgeois américanisé ». Notons bien que Richard Millet ne s’en prend pas au physique, bien au contraire puisqu’il y trouve l’opposé de tout ce qu’il a en horreur : « il ne porte pas de piercing, de tatouages, de dreadlocks, de cheveux ras, ni de ces ridicules vêtements ethniques qui sont un des attributs de la jeunesse multiculturelle, avec un langage en décomposition, une inculture béate et un avachissement certain de la personne. » Un type bien de sa personne, cet Andres, vous ne trouvez pas ?
À la page suivante, et au cas où on n’aurait pas bien compris où il voulait en venir, Richard Millet est plus explicite (cela lui prend souvent un peu de temps, mais il finit toujours par se lâcher) : « On peut donc dire que Breivik est un enfant de la ruine familiale autant que de la fracture idéologico-raciale que l’immigration extra-européenne a introduite en Europe depuis une vingtaine d’années, et dont l’avènement avait été préparé de longue date par la sous-culture de masse américaine, conséquence ultime du plan Marshall ».
Zou ! envoyez-moi ça, voyez comme je vous explique l’acte littéraire d’un combattant solitaire qui n’est même pas raciste mais qui a écrit « des analyses pertinentes de la perte de l’identité nationale » et qui somme toute, est « un symptôme de notre décadence plus qu’un révélateur de sens », « tout à la fois bourreau et victime ». Faut-il le plaindre ou l’admirer ? La question n’est pas là pour Richard Millet qui se refuse (ouf !) à lui donner raison : « dans la perfection de l’écriture au fusil d’assaut, il y a quelque chose qui le mène au-delà du justifiable – ce qui pourrait être, néanmoins, une des définitions, restreintes, de la littérature, en même temps que la négation de celle-ci. » On sent malgré tout une légère hésitation, non ? De toute manière, « Breivik est sans doute ce que méritait la Norvège », châtiée, si l’on a bien compris, pour cause de décadence – il faut toujours revenir aux fondamentaux.
Et ne pas oublier la littérature qui, en passant par « ce que Renaud Camus appelle la “décivilisation”, avec le “grand remplacement” qui en est le corollaire », est défaite moins par les actes de Breivik que par ce qui les a provoqués. Et voilà pourquoi votre fille est muette…

De l’antiracisme comme terreur littéraire

En passant au livre suivant, on imagine que le flux, à défaut de se tarir, va ralentir quelque peu. Que nenni ! Richard Millet attaque bille en tête : « Ce qu’on appelle littérature, aujourd’hui, et, plus largement, la culture, n’est que la face hédoniste d’un nihilisme dont l’antiracisme est la branche terroriste. Il n’y a pas plus de racisme en France qu’il n’y a de fruits d’or aux branches des arbres, et l’idéologie antiraciste a besoin d’en inventer pour justifier la terreur permanente qu’elle exerce sur tout le monde, à commencer par les écrivains ».
Et dire qu’on ne savait pas tout ça ! Pauvre de nous ! Heureusement, Richard Millet vint, porteur de bonnes paroles qui enfin nous permettent de comprendre le déclin du monde occidental, le nôtre, et, par conséquence, celui de la littérature. Nous nous trouvions, tout en l’ignorant, dans ce que l’auteur appelle « néocolonialisme ». Qui n’est pas, comme tant d’esprits faibles auraient pu le comprendre, la recolonisation économique de territoires autrefois conquis par la force et qui ont connu une transition indépendante dont la face politique reste plus ou moins présentable. Ce « néocolonialisme dont meurt l’Europe par incapacité à rester soi devant une immigration innombrable, incompatible, généralement hostile et finalement destructrice », c’est la colonisation « du riche par le pauvre ». C’est dit. Et redit autrement plus loin, où Richard Millet parle d’une « contre-colonisation ».
Contournant l’accusation de racisme, et puisque la meilleure défense est l’attaque (les lois de la guerre ne lui sont pas inconnues), il simplifie à l’extrême les thèses antiracistes, ne puisant que dans les excès qui en constituent la face la moins aimable (en même temps que la moins crédible). Surtout, plus encore que dans l’ouvrage précédent, il laisse percevoir, dans un aveu de faiblesse presque étonnant, son désarroi : « Jamais je n’aurais pensé me retrouver un jour minoritaire, sur le plan racial, culturel, religieux ». Le voici en proie au malaise de se retrouver « le seul Blanc parmi un nombre considérable d’Africains, d’Arabes, d’Asiatiques et de Pakistanais, en plein jour, dans le ventre de Paris ». (Le supporterait-il mieux la nuit ? Ou ne sort-il pas la nuit, laissant alors le territoire à la libre jouissance de ces non-Blancs ?) Il semble incapable de gérer la situation autrement qu’en compensant son impuissance par un discours gesticulatoire.
Il est, écrit-il, « sommé de renoncer à [s]a culture ». Mais par qui ? Par quoi ? Quelles sont les menaces qui tout à coup lui font percevoir, l’inquiétude au fond des yeux, la fin du monde, la fin d’un monde, la fin de son monde ? Et, bien sûr, on le traite de raciste ! C’est décidément qu’on ne l’aime pas !
Les choses seraient bien sûr plus simples si, comme lui, on avait le souci « de maintenir chacun à sa place naturelle ». Bien sûr. Et il est naturellement naturel que cette place naturelle soit celle que désignerait, pour chacun, Richard Millet, dans son immense sagesse.
Il y a un problème. Sa sagesse, alliée probablement à une autorité elle aussi naturelle, n’est pas reconnue à l’unanimité. « Je suis un des écrivains français les plus détestés », écrit-il tout en tirant de cette situation, qui fait de lui « un être d’exception », une certaine fierté. Fierté jamais avouée, et dont même il se défend, mais qui transparaît dans la manière dont il s’arcboute sur ses positions, de manière à être de plus en plus détesté, ce qui le rend de plus en plus fier. Parlez-lui des blogs « dans lesquels on affecte de me voir en vieux cerf qui brame au fond d’une forêt dans laquelle chaque arbre est devenu, par surpopulation, un être humain la plupart du temps hostile, au mieux indifférent, mais toujours menaçant. » Pourtant – il faudra le croire sur parole –, il ne se réjouit pas d’être haï. Seuls les imbéciles peuvent le suggérer, dit-il. Acceptons, une fois n’est pas coutume, d’entrer dans le camp des imbéciles.
Richard Millet sait pourtant qu’il a raison. Richard Millet est incapable d’erreur – une autre de ses grandes qualités. Richard Millet détient la vérité – qu’il n’écrit pas, portons aussi cela à son crédit, avec une majuscule, réservant souvent la majuscule à l’ironie, or la vérité ne peut être sujet d’ironie puisqu’elle est vérité. « Je  parle », dit-il, « à la lisière où le Verbe se sépare de l’Idéologie, et si passionnément attaché à découvrir la vérité que je lui sacrifie mon être social ». Il ne partage qu’une chose, « qui est impartageable autrement que dans la lumière de l’assentiment : la vérité. » Il a l’amour de la vérité. Une vérité blanche, chrétienne, en un mot : française. De souche.
Il se décrit avec une simplicité touchante : « Français de souche et de race blanche, hétérosexuel, catholique, pénétré du souci d’autrui autant que du mien, et par là particulièrement soucieux de ce que j’ai reçu en héritage, notamment la langue, et de le transmettre à mon tour ». Et retombe aussitôt dans ses travers les plus irritants, incapable de résister à se définir aussi contre. Contre ce à quoi il ne croit pas : « aux vertiges de l’horizontalité ou aux extases de l’ubiquité transnationale, transsexuelle, pluriraciale et multiculturelle ».
Si on ne l’aime pas, c’est à cause de la Propagande, ou du Nouvel Ordre mondial. C’est parce qu’il dit « la douleur de celui qui est devenu l’étranger de l’immigré ». C’est parce qu’il s’oppose au grand complot qui allie la mauvaise conscience et l’islamisation, « le bras par lequel les États-Unis et les Émirats continuent d’œuvrer à la destruction des nations européennes ». C’est à cause des hypocrites et des fanatiques, dont la liste est longue : « plagiaires, apostats, indignés, inquiets, convertis, subvertis, pervertis, femmes déféminisées, fils d’archevêques, écuyers hémorroïdaux, zélotes de la grande santé, nihilistes de la littérature postlinguistique, mamamouchis de la créolisation générale, scholiastes de la glisse parasémantique, révisionnistes étranglés par leurs sens, dévots debordiens, badiousiens, foucaldiens, baudrillardiens, deleuziens, girardiens, derridiens » – tiens ! il devient amusant !
Si on se contentait de ne pas l’aimer, passe encore. Mais « on veut me tuer parce que je suis en guerre. » Il a pris l’habitude des armes au Liban, il en a gardé le goût. « Qui ne s’est jamais battu à l’arme automatique ignore tout du chant de la kalachnikov ou du M 16 et de la danse qu’ils suscitent, dans laquelle le fait de tuer peut donner, hors toute cruauté, au cœur de l’action, une jubilation singulière. » Que la guerre est belle quand elle est faite sans cruauté ! Et ne serait-ce pas par cette passerelle fragile (que nous hésitions à lancer, mais tant pis !) qu’il en est arrivé à écrire sur Breivik ? La guerre, de toute manière, continue, même si les écrivains contemporains l’oublient et que les autres font semblant de ne pas le savoir. C’est une guerre civile « qui règne en France depuis 1789, et que ravivent l’immigration de masse et ce qui l’accompagne : l’antiracisme. » C’est une sorte de refrain aigre, agrémenté d’expressions douteuses dont une des plus belles ( !) est probablement « la doxa littéraro-immigrationniste ».
Les amalgames douteux ne lui font pas peur. On le renverrait, affirme-t-il, à l’expression d’« épuration ethnique » en raison de son « amour de la pureté, notamment en matière de langue : souci évidemment raciste aux yeux des tenants de l’impureté générale ». Richard Millet, tout omniscient qu’il soit, se trompe. On l’y renvoie en raison de la manière dont il articule si intimement deux idées différentes – son amour de la langue et son rejet de l’autre – qu’elles deviennent chez lui les composantes indissociables d’une attitude – oui – raciste, comment le dire autrement ?
Mais il a des arguments et convoque Lévi-Strauss qui s’interrogeait avec lui « sur le seuil de tolérance à ne pas dépasser quant au nombre d’étrangers qui s’installent dans un pays ». On ne saura jamais ce que Lévi-Strauss aurait pensé de ces livres-ci, dans lesquels Richard Millet semble tenir pour acquis que ces étrangers ont « le dessein de ne pas s’assimiler à la population indigène ». Du coup, patatras ! nous voici tombés, et lui le premier, dans un « cloaque ethnique » ! Ce n’est vraiment pas de chance…
De chance, Richard Millet n’en donne aucune à cette immigration qu’il scrute d’un air soupçonneux. Car, s’il était condamné à jouir de la « diversité » (« en tant que nouvel euphémisme postethnique », précise-t-il), il devrait écrire comme eux, « des phrases courtes, nominales, sans hiérarchie de niveaux linguistiques, si possible sur des sujets modernes, c’est-à-dire socionarcissiques : sans-papiers, clandestins, opprimés, minoritaires, et sur moi-même en tant que garant du néo-puritanisme ».
De chance de nous convaincre, il n’en a aucune. Il mélange tout sans plaisir, touillant sa sauce en espérant lui rendre les couleurs qu’en avaient les ingrédients à l’origine (quand ce n’était pas une sauce). Puisqu’il a tout compris, qu’il est capable de se mettre dans la peau d’un antiraciste, il se prend à définir le raciste, d’après ce que, selon lui, croit l’antiraciste, pour ridiculiser la définition : « Est donc raciste celui qui ne pense pas bien – et qui notamment refuse d’admettre que l’individu mondialisé, antiraciste, inculte, veule, abruti par la sous-culture américaine et par l’ignorance, bardé de droits et passant de la plainte au bêlement du “cool”, soit encore un homme au sens où la tradition européenne nous avait appris à l’être. » N’y a-t-il pas un peu trop d’ingrédients dans cette sauce douteuse ?
On ne le lit pas, déplore-t-il – ce n’est pas si grave, le silence « est au fond la vraie condition de l’écrivain ». Mais si, on le lit. La preuve. Dommage que c’est, en lisant, bien pire que ce qu’on pressentait avant de le lire…
Mai 68 est le nom d’un désastre, l’empire colonial français était médiocre, le Français vit un « cauchemar ethnico-politique », comment voulez-vous qu’on s’en sorte ?
Par la littérature ? « Je suis un écrivain », clame-t-il. Mais il paraît à ce point contaminé par son besoin d’expliquer ce qu’il pense contre (presque) tout le monde (Renaud Camus est un des rares à trouver grâce à ses yeux), si occupé à défendre la vérité – sa vérité – qu’on en vient à le considérer comme perdu pour la littérature. Cette littérature qu’il prétend défendre et dont il s’éloigne tout en l’abîmant bien davantage que les écrivains qu’il méprise. Cette littérature au meilleur de laquelle appartiennent, il faut le redire malgré tout, quelques-uns de ses livres. Des livres d’avant.
Et si, maintenant, il était encore capable de nous surprendre agréablement après un tel gâchis ? Il avait trois chances – trois balles, pour porter l’écriture sur le terrain de la guerre qui est aussi le sien, nous l’a-t-il assez répété. Il en reste une. Un récit. Tous les espoirs sont permis.

Intérieur avec deux femmes

Peut-être avons-nous souffert de la contamination. Les pages lues dans les deux autres volumes nous trottaient encore dans la tête en ouvrant Intérieur avec deux femmes. On a beau être animé des meilleurs sentiments, la virginité perdue ne se remplace pas. Et notre regard sur Richard Millet – sur ce qu’il écrit – est devenu plus acéré. Moins complaisant ? Il va devenir difficile d’ignorer les moments où ses démons le reprennent.
Comme preuve de bonne volonté, laissons de côté les sentiments mitigés provoqués par l’attitude du narrateur envers les femmes. D’autant plus aisément que Richard Millet a déjà longuement développé, par le passé, des liaisons romanesques assez éloignées de toute norme – ce qui est, après tout, la norme en amour, aucune histoire ne ressemblant à aucune autre même si elles peuvent se ressembler toutes. Par ailleurs, il s’agit d’un récit, donc peut-être pas tout à fait d’une fiction, et l’écrivain qui raconte son aller-retour Paris-Amsterdam s’appelle Pascal Bugeaud et non Richard Millet. La distance est aussi mince, certes, qu’entre Siom et Riom, communes que connaissent bien les lecteurs d’avant…
La construction est épurée. Partant de Paris, Pascal Bugeaud quitte Alix. Revenant à Paris, il retrouve Maria Luisa pour commencer une nouvelle histoire d’amour – encore faut-il être prudent avec ce mot, tant sont nombreuses les questions qui l’environnaient dans la relation avec Alix, et ces questions reviendront peut-être avec Maria Luisa. Du moins n’est-ce pas, pour la seconde, notre problème. Le récit, à ce moment, est terminé.
L’écrivain se rend à une rencontre d’écrivains. Il n’aime pas ça. Il n’aime pas les autres écrivains. En particulier ceux qui sont dans le même train que lui. Ni cette journaliste. Pas davantage que cette éditrice. Pascal Bugeaud n’est pas un homme de bonne compagnie dans le monde littéraire. En outre, il offre des ressemblances frappantes avec Richard Millet tel que nous avons, dans les deux livres précédents, vu qu’il se voit.
« J’étais encore un homme respectable. Il arrivait même qu’on me manifeste de l’amour. C’étaient surtout mes livres qu’on aimait, non ma personne, qui présente bien des aspérités, ou qui est trop complexe pour une époque de grandes simplifications. Bientôt mes livres diviseraient les critiques et j’inspirerais de la haine. » Dès les premières lignes, un lecteur normalement constitué croit qu’il s’agit de Richard Millet. La confusion est d’autant mieux installée que le nom de Pascal Bugeaud surgira seulement plus tard. Et l’on se dira : tiens ! ce n’était donc pas Richard Millet ? Pour oublier tout de suite qu’on s’est fait cette réflexion et en rester à l’identification, d’ailleurs pas si fausse, entre le narrateur et l’auteur.
Celui-ci est bientôt gagné par les tics que nous observons maintenant depuis un moment. Dès la deuxième page, c’est parti : « La France est devenue une nation consensuelle, c’est-à-dire insignifiante, comme la plupart des nations européennes ». Mais, depuis toujours « intéressé par les spécificités raciales, ethniques, nationales, sociales », Pascal Bugeaud ne tirait de ses observations « nulle loi, en tout cas rien qui concernât je ne sais quelle supériorité d’une race sur une autre ». Chercherait-il à nous rassurer ?
La guerre au Liban passe comme une ombre, plus lointaine que l’espoir tout proche d’hériter de compagnons de voyage à peu près convenables : en première classe, on suppose qu’ils « ne seraient pas des barbares. » (Ce ne sera pas tout à fait pareil au retour, des billets promotionnels ayant été vendus à des voyageurs moins fortunés, donc moins stylés, donc moins agréables à côtoyer que ces écrivains qui, déjà…) Mais passons sur ces petites mesquineries. Si elles ne grandissent pas le personnage, elles n’ont d’autre but que de faire croire à sa vérité.
Tout se passe à peu près bien, dans une rêverie qui passe de la littérature à la peinture et de la peinture à la musique, des arts qui s’accordent autant avec la destination qu’avec la traversée de la Belgique. Une rêverie à peine interrompue de réflexions sur le culturel, la religion ou le métissage – du pur Richard Millet, mais sans y insister.
Tout aurait donc pu se passer à peu près bien s’il n’y avait eu cet arrêt à Rotterdam. « L’immobilisation du train m’a fait ouvrir les yeux, et j’ai vu la mosquée. »
Catastrophe ! Il a combattu les musulmans à Beyrouth mais ne les hait point. (Dit-il.) Pourtant, cette mosquée imposante de style ottoman dans une ville hollandaise lui fait l’effet d’un coup de poing. Et aussi, pensera-t-il plus tard, d’une défaite. L’indignation le gagne.
Et la littérature devient prétexte à ruminer ses obsessions. Il n’est plus besoin de chercher la vérité, puisqu’elle est ancrée en lui, qu’elle lui appartient comme il lui appartient, relation fusionnelle – et idéologique – derrière laquelle la littérature s’efface. Le narrateur est renvoyé à ses préoccupations. L’auteur aux siennes, qui sont les mêmes. Et le lecteur n’a plus qu’à quitter la scène, consterné par une telle constance, un rabâchage qui n’en finit pas alors même qu’il avait conservé un petit espoir d’y échapper au moins cette fois-ci – pitié, monsieur le bourreau !
Tant qu’à faire, au point où nous en sommes, poursuivons malgré tout : d’apparentes contradictions se glissent dans le texte. Alors qu’il était question de la présence choquante d’un édifice religieux musulman dans un pays protestant, le narrateur se souvient d’avoir été troublé par la dissonance entre un pays où il se trouvait et des étrangers qui en parlaient la langue. Des « enfants d’immigrés extra-européens […] s’exprimaient en suédois » à Stockholm, une famille africaine « dont les membres se parlaient en allemand » dans un train qui longeait le Rhin. Un malaise, là aussi, alors que l’intégration semble réussie. Pourquoi ? L’écrivain ne creuse pas. Le lecteur, lui, à qui on ne la fait pas, se dit que cet homme, décidément, a un problème aigu devant tout ce qui ne lui ressemble pas. Une peur ancestrale et irraisonnée de l’autre, quelles que soient les efforts accomplis ici ou là pour expliquer que non, pas du tout…
Un peu plus loin revient, au moins deux fois, le couplet sur la solitude, la noble solitude du narrateur libre. Plutôt que noble, cette solitude est pathétique, non parce qu’elle serait vaine mais surtout parce qu’elle semble creuse, bâtie sur des faux-semblants – une sorte d’erreur originelle à laquelle Richard Millet s’accroche comme une moule à son rocher. Ne cherche-t-il pas, parfois, à se convaincre lui-même du bien-fondé de ses affirmations – de sa vérité ? Cette supposition, néanmoins, doit être faite sans y insister, parce qu’elle supposerait que l’homme soit aussi nourri de quelques doutes. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on les cherche en vain dans ces trois livres. Sinon, dans celui-ci, à propos de ses projets amoureux.
Le comble : il est moins seul qu’il le croit. Au retour, en visite chez un ami près de Bruxelles, celui-ci lui débite un laïus que Richard Millet n’avait pas besoin de mettre dans la bouche d’un autre tant il lui est familier : « nous sommes entrés dans une guerre civile qui ne dit pas son nom »…
De retour à Paris, il se replace sur ses rails – l’image est facile, puisqu’il prend le RER B pour aller chez Maria Luisa. La ligne B ? « Assurément la plus sinistre de celles qui relient Paris à la banlieue, car elle draine la population la plus pauvre, la plus dangereuse, aussi, celle où le fait d’être un Français de souche devient une question, sinon une épreuve, car les immigrés extra-européens y sont bien plus nombreux que les autochtones ». Comme prévu, si l’on ose l’exprimer ainsi, il y aura presque de quoi trembler et, à l’occasion, de glisser un cliché : « la haine du Blanc et la convoitise de la femme blanche ». Comment disait-il, déjà ? Ah ! oui, néocolonialisme ou contre-colonisation, selon les préférences…
Le bilan de ces lectures est forcément influencé par l’irritation croissante qui les a accompagnées. On en vient à se demander en vertu de quelles qualités (autoproclamées, ou tues mais sous-entendues) Richard Millet prétend être un écrivain supérieur à la plupart de ses contemporains. Car, d’un point de vue strictement personnel, il semble maintenant n’y avoir rien de plus urgent à faire que de passer à autre chose. Serait-ce un de ces romans américains postlittéraires dont il a tant dit le mal qu’il en pensait. S’il s’agissait de nous convaincre et de faire partager son dégoût, c’est raté. Ses grandes démonstrations ont eu plutôt l’effet inverse.

samedi 1 septembre 2012

Richard Millet, avant

Introduction

À l’avant-veille du jour où Richard Millet publie trois livres en même temps, Langue fantôme, De l’antiracisme comme terreur littéraire et Intérieur avec deux femmes, je les lis. Avec un peu de crainte : j’ai beaucoup aimé les romans d’un écrivain que, par ailleurs, je ne connais pas. À peine si je l’ai croisé une fois entre deux portes chez Gallimard. Mais je n’ignore pas les réticences, pour le dire sans insister, qu’ont éprouvées plusieurs de ses lecteurs devant des livres plus récents, que je n’avais pas cherché à connaître. Pour me protéger ? Non, mais peut-être pour protéger l’admiration qui était la mienne. Pour ne pas tout gâcher.
Car Richard Millet suscite, pour le moins, des sentiments mélangés.
Il est à la tête d’une œuvre romanesque belle et exigeante. Il a la réputation d’être, chez Gallimard, un lecteur tout aussi exigeant, doté en outre d’un flair hors du commun : il a édité, en cinq ans, deux prix Goncourt qui étaient les premiers romans de Jonathan Littell et d’Alexis Jenni. Il est aussi l’homme qui a combattu au Liban, chrétiens contre musulmans, et il ne dédaigne pas la gloire ambiguë fournie par le sang sur les mains.
Il est enfin, dans un rôle qui prend appui sur son expérience de la guerre et qui risque d’occulter les autres, un pamphlétaire virulent attaché à décrire les causes du déclin de la France et de sa littérature. Des mots reviennent souvent sous sa plume : dégénérescence, décadence, multiculturalisme, créolisation, qui éveillent des échos déplaisants bien que l’auteur se défende de militer en faveur d’un parti. Il n’écrit en tout cas pas de slogans. Mais il n’évite pas la forme incantatoire et l’affirmation brutale d’une vérité absolue. Sa vérité, blanche, chrétienne et française de souche.
C’est là le dernier Richard Millet, celui que j’appelle d’après. Il y avait pourtant le Richard Millet d’avant, chez qui peut-être je n’avais pas été capable de déceler les prémices d’un discours qu’il est urgent de lire – pour mieux le réfuter. Mais je n’ai rien voulu changer à ce que je pensais, avant, des livres d’avant. Quant à après, c’est-à-dire maintenant, c’est bien sûr une tout autre question…

I. Avant

L’amour des trois sœurs Piale
(1997)

Certains livres impressionnent comme des bâtisses trop somptueuses sur le seuil desquelles on a presque envie de rester. On craint le tape-à-l’œil derrière lequel ne peuvent se nicher que des déceptions. On se dit qu’il vaut mieux, somme toute, une entrée en matière plus modeste qui ne risque pas d’accuser ensuite une pénible baisse de régime. Mais voilà : ils sont légion, les livres qui s’offrent ainsi au premier venu et qui, affichant d’emblée leur manque d’ambition, restent fidèles jusqu’à la dernière page à leur profil bas certes sécurisant mais aussi bien peu exaltant.
Richard Millet ouvre L’amour des trois sœurs Piale par un paragraphe constitué d’une phrase unique, longue, sinueuse, puisée qui plus est dans une conversation saisie à un moment précis, dont rien ne dit cependant qu’il est particulièrement signifiant. Quand on commence par : « Vous ne savez rien, non, vous ne pouvez pas savoir, vous n’étiez qu’un enfant quand elle est morte », il est évident malgré tout que bien des mystères se cachent derrière ces mots, et que le roman tout entier aura pour fonction de nous les faire découvrir.
Programmatique, le paragraphe initial l’est à plusieurs titres, et il n’est pas inutile de s’en pénétrer pour pousser l’exploration plus loin.
Il y a, apprenons-nous d’emblée, une vieille institutrice – « vieille maîtresse, précisa-t-elle comme pour ajouter au faux sens » – qui parle d’une morte à un homme plus jeune. C’est à peu près tout, le reste viendra à son heure, mais il y a aussi le ton, une écriture singulière qui va tenir jusqu’à la fin du roman, et à travers laquelle tout sera donné. Mais le fil du récit, lui aussi, suivra une voie pareillement sinueuse, des voix se superposant aux voix, des époques à d’autres époques…
Il faut bien dire, quand bien même on voudrait l’éviter, de quoi il retourne – quitte à trahir ainsi le mode de présentation des faits choisi par le romancier.
Claude, petit-cousin par alliance d’Yvonne Piale – l’ancienne institutrice qui parle –, a autrefois, quand il était enfant, aperçu Amélie, la plus jeune sœur de celle-ci. Depuis, Amélie est morte, il reste à savoir dans quelles circonstances, et a emporté avec elle une partie du secret des Piale, duquel participe aussi la très belle Lucie, simplette dotée d’une perfection physique qui a fait longtemps rêver les hommes. Trois sœurs, donc, puisque leur frère est mort très jeune et compte pour peu dans leur histoire, sinon pour alourdir encore leur incapacité à enfanter – il est le fils qu’elles n’auront jamais.
Chaque lundi, Claude vient s’asseoir devant Yvonne qui lui raconte le passé comme il lui revient, ou comme elle entend l’organiser. Car la vérité qu’elle fait mine de délivrer ainsi est corrigée par la version qu’en donne Sylvie, la maîtresse de Claude, plus âgée que lui, comme si son destin était de se lier à des femmes d’autres générations, et avec laquelle il termine son lundi quand il a quitté Yvonne Piale.
Les événements resurgis du brouillard où le temps les a enfouis s’entremêlent donc et restent flous. Peu de certitudes, beaucoup de questions nouvelles, non résolues… Tout cela, quand même, mettra deux ou trois choses en évidence, et d’abord l’amour qui lie les trois sœurs Piale. Dans la dignité de leur condition plutôt pauvre, face aux Barbatte qui sont les maîtres des lieux, elles forment ensemble bien plus qu’une famille : une entité indissoluble dont chacun des éléments est indispensable, et même au-delà de la mort puisque Amélie reste intégrée au groupe. Dans cette trinité, chaque sœur possède ses particularités et se distingue des autres : leur complémentarité fonde les liens qui les unissent.
Sur les rapports entre les hommes et les femmes, le sentiment de récompense et de perte qui les unit et les sépare dans le rapprochement physique, le roman jette aussi un éclairage cru et sans complaisance. Dérisoire et essentiel, le désir est ici une composante vitale sans laquelle rien ne pourrait être pareil. Et surtout pas le passage du temps, rythmé par les ahans et les gémissements que les corps engendrent comme malgré eux.
La langue de Richard Millet donne à son roman une plénitude rare qui crée un véritable bonheur de lecture. Voilà un écrivain à l’œuvre déjà abondante (près de vingt livres dont Le sentiment de la langue, un titre qui dit bien son attachement à la forme) qui pourrait bien, dans le paysage contemporain de la littérature française, être tout bonnement indispensable.

La voix d’alto
(2001)

La pure musique de la littérature, celle qui donne du bonheur, se trouve dans La voix d’alto, de Richard Millet. La musique y occupe une grande place et semble, pour le meilleur, contaminer la langue. C’est un livre magnifique, d’une ampleur rare, d’une grande exigence aussi.
Liquidons rapidement la question du sujet, qui tient en quelques lignes : en 1999, entre l’éclipse et les grandes tempêtes qui frappèrent la France à la fin de l’année, un homme et une femme vivent la fin d’une liaison dont on devine rapidement qu’elle se terminera par la mort volontaire de la femme. Elle refuse en effet de vieillir par crainte de sombrer dans la folie qui avait frappé sa mère. Et elle subit avec une frayeur panique la succession des événements.
Les deux personnages principaux ne sont cependant pas saisis uniquement dans cette durée. Leur passé explique ce qu’ils sont aujourd’hui et s’enracine dans des blessures jamais cicatrisées.
Parce qu’il dit « je » et se raconte sans intermédiaire, on en sait davantage sur l’homme, un musicien d’excellent niveau : il est altiste – quand il a commencé, enfant, à apprendre la musique, il avait cru entendre qu’il serait « artiste », et il déplore de l’être si peu. Seulement interprète. Par ailleurs, il est infirme du côté des sentiments, incapable d’amour depuis qu’une fillette a quitté le village de Siom où il ne pensait qu’à elle. Et, par-delà les années, il lui est resté d’une absolue fidélité, au moins du côté du cœur.
Sans doute faut-il s’arrêter un peu sur ce village du Limousin, Siom (prononcer Sion), qui est le territoire privilégié sur lequel Richard Millet ancre la plupart de ses personnages, qui se connaissent donc entre eux et dont on croise ici les ombres, eux qui furent au centre de livres précédents : La gloire des Pythre, L’amour des trois sœurs Piale, Lauve le pur… Pour ceux qui ont lu d’autres romans de l’auteur, son altiste vient donc d’un lieu aisément repérable.
D’autre part, on en apprend aussi beaucoup sur la femme, Nicole, qui se raconte longuement à lui et explique, comme elle le peut, ses peurs intimes. Elle est radiologue, elle a connu les hivers québécois et la débâcle du Saint-Laurent au printemps, elle s’est partagée entre plusieurs hommes à l’importance relative, elle a renoncé à une carrière brillante et lucrative pour, en quelque sorte, se retirer à Paris – et en terminer avec ses tourments.
L’histoire d’amour entre ces deux êtres solitaires chacun à sa manière est, au fur et à mesure que passe le temps, de moins en moins physique. Il semble même que la parole remplace, dans une certaine mesure, le sexe : « Après l’amour, ou après ces récits qui en étaient l’accomplissement »… écrit le narrateur.
L’importance de la langue guide le choix du français pour Nicole, bien qu’elle soit aussi d’ascendance irlandaise – et on sent là le goût singulier de l’écrivain pour cette langue qu’il pratique, et fait donc pratiquer par cette femme qui parle, et parle.
Dans la parole, donc, et dans la mélodie des mots qui semble doubler celle de l’altiste, Richard Millet suit sa propre partition avec une liberté totale dans des phrases longues, très longues même parfois, et qui chantent à l’oreille intérieure à condition de les lire lentement. On en oublie presque de s’attacher au sens du texte pour n’en retenir que les vibrations profondes, tout comme Richard Millet a dû, une fois au moins, se laisser aller sans surveillance quand il écrit, au mépris de toute logique : « Elle-même venait de se couvrir le visage d’un tulle blanc si léger que son souffle le soulevait à peine. »
Mais c’est une critique bien insignifiante devant une écriture qui parvient à rendre jusqu’à la qualité du silence particulier apprécié par les musiciens : « Nous autres musiciens nous sommes de peu ordinaires citoyens d’une époque envahie de bons sentiments et de mauvaise musique. Nous nous efforçons de rappeler que la musique, la vraie, est l’autre versant du silence, et que nous avons plus que jamais besoin de ce silence. »
À défaut de trouver la note pure, c’est sur ce silence que nous avons envie de vous laisser avant la lecture de ce chef-d’œuvre, comme vous aurez envie de retrouver le silence une fois la dernière page tournée.

Le renard dans le nom
(2003)

Sur la longueur d’un roman (La voix d’alto, pour citer le dernier, paru en 2001) ou dans la brièveté d’un récit comme Le renard dans le nom, Richard Millet est reconnaissable dès les premières lignes, par sa langue ample qui sinue et s’ébroue, qui marque les hésitations du récit tout en entretenant les braises de son foyer.
Richard Millet fait-il peur ? Écrit-il « trop bien » ? (Si l’on savait ce que cela veut dire !) Est-il d’une autre époque que la nôtre, où le zapping effréné interdirait de s’accrocher, une page durant, à la même phrase ?
Il faut, une fois encore, rompre une lance en faveur d’un auteur qui jamais ne s’écarte de l’exigence définie par ses livres précédents et qui propose pourtant des textes d’une rare sensualité, où les mots passent par la bouche pour mieux entrer dans les esprits et transmettent avec une puissance inouïe (au sens littéral : qu’on n’a jamais entendue) les vagues profondes de désir et de colère par lesquelles les hommes sont emportés au-delà d’eux-mêmes.
Le renard dans le nom dit l’étymologie d’un patronyme, et ce qui en découle. Pierre-Marie Lavolps, enfant, est une sorte de renardeau dont le père, qui se glorifiait d’un nom forgé sur vulpes (renard en latin), s’effraie. L’enfant est tourmenté, peut-être même demeuré. Et, s’il bénéficie d’une mémoire exceptionnelle, il la met surtout au service d’un scandale : à l’école, il choisit de réciter un extrait du Cantique des cantiques et adresse les mots d’amour à Christine Râlé, qui n’est même pas belle mais dont il est fou. Les frères de Christine forment une de ces bandes de village qui en imposent (quelque chose de plus dur qu’une dalle de granit) et veillent sur l’honneur de leur sœur. Pierre-Marie est écarté du village, quand il revient c’est pire…
Le garçon est devenu un bel adolescent qui inspire crainte et frémissements aux filles. Et, quand Christine est retrouvée morte, violée, le coupable est tout désigné. Les frères se remettent en selle pour un châtiment négocié avec le père Lavolps, la fin de l’histoire offre plusieurs hypothèses entre lesquelles il n’est pas possible de trancher.
Tout cela est raconté par la mère de l’écrivain (celui qui est censé écrire le livre, et qui n’est pas nécessairement Richard Millet). Elle a tout compris de l’enjeu : « Il s’agissait de faire rentrer le renard dans son nom, dit ma mère, de lui faire regagner son terrier, de l’enterrer dans son étymologie, d’oublier enfin ce que voulait dire ce patronyme. »
Le récit ne se civilise pas en passant par la voix de la mère : il reste empli de fureur. Mais il prend des formes et une tonalité précises : « Ce n’est pas parce que les gens ne savent pas ce qu’ils disent et le disent mal qu’il faut qu’à mon tour je parle comme on porte des haillons, soutenait-elle lorsque je m’agaçais de l’entendre parler ainsi. »
Les événements sont d’une époque tout aussi hypothétique que leur conclusion. Ils pourraient être arrivés à tel moment, ou à tel autre, ou encore… « Il s’agit surtout d’une histoire hors du temps, et en tout cas bien étrange, dit ma mère, qui ne pouvait avoir lieu que chez nous, entre l’eau, le granit et le ciel, et dont le feu semble exclu. »
La grandeur du propos naît dans le sordide, et ce petit livre se dépose en nous comme un caillou aux arêtes aiguës qui bougerait entre les chairs, réveillant la douleur de loin en loin. Sans jamais se laisser oublier.

Ma vie parmi les ombres
(2003)

Richard Millet s’avance sans masque : « Après moi la langue ne sera plus la même. » La phrase d’ouverture de son nouveau roman, Ma vie parmi les ombres, enfonce un clou sur lequel il frappe depuis longtemps, jusqu’à l’obsessionnel, jusqu’à faire naître une musique construite en périodes et scansions, dans laquelle les mots se hissent à la hauteur d’une mélodie reconnaissable entre toutes.
Il est bon que quelques semaines séparent la sortie de ce livre et la réédition (revue et augmentée) d’un ensemble de textes déjà couronné il y a près de dix ans par l’Académie française. Le sentiment de la langue dessine avec force les grandes lignes d’un travail solitaire et presque forcené, d’une certaine manière hors de notre époque pressée de niveler l’écriture à un niveau de communication plutôt qu’appliquée à lui restituer cette vie propre par laquelle elle peut transmettre bien davantage que de l’information : une émotion.
On prendra donc le temps de se laisser happer par la profondeur nocturne du roman avant d’en retrouver les enjeux dans l’essai (terme d’ailleurs impropre, utilisé faute de mieux – mélanges ?). Dont quelques mots suffiront, pour l’instant : « J’écris (je respire, je vis) dans une langue nostalgique d’elle-même. »
La nostalgie, dans Ma vie parmi les ombres, ne touche pas qu’à la langue française. Elle est aussi celle d’un monde disparu, et des disparus qui en firent partie, là-bas, à Siom, le territoire romanesque auquel Richard Millet revient toujours, depuis une dizaine d’années, et qui est devenu familier pour ses lecteurs.
Le romancier qui parle a la cinquantaine et s’adresse à une jeune femme, Marina, originaire de la même région limousine où elle l’avait vu alors qu’elle était encore adolescente, et qui avait décidé d’être aimée de lui. (Telle est du moins la version à laquelle nous croirons longtemps avant qu’une autre s’y superpose à la fin du livre.)
Les années qui les séparent sont aussi « celles qui ont changé le monde, en particulier pour les gens de mon âge que seule l’attirance exercée par la beauté des jeunes corps rapproche des nouvelles générations, le désir restant, Dieu merci, un contemporain heureusement anachronique. » Et peut-être le désir fait-il une passerelle assez solide pour être jetée entre les époques, autoriser le quasi monologue à travers lequel le narrateur plonge vers les ombres du passé, tentant de les faire revivre pour Marina puisque « les morts gisent en nous, dans ce for intérieur qui est leur vraie forteresse, tant que nous nous souvenons d’eux et qu’ils se rappellent à nous en attendant la Résurrection. »
L’écrivain du roman est à l’évidence le double de l’auteur sans être son exacte copie : il s’appelle Pascal, à sept ans il a quitté Siom pour Villevaleix alors que Richard Millet est allé à Beyrouth… Mais les détails biographiques comptent moins, on le sent bien, que les préoccupations. Un subtil jeu de miroirs s’installe entre les œuvres de Millet et ce que Marina a lu de son amant. Tout se mêle, pour nous, en couches superposées par des années de sédimentation, et c’est bien la même voix qui est à l’œuvre : La voix d’alto, pour reprendre un titre d’il y a deux ans, réédité aussi ces jours-ci.

Le goût des femmes laides
(2005)

Chaque roman de Richard Millet ajoute aux précédents un moment de doute et de grâce. On y retrouve des personnages connus, d’autres qui étaient des ombres discrètes. Cette comédie humaine enracinée à Siom finit par décliner toute la gamme des émotions. Le sentiment de la langue, pour reprendre le titre d’un livre qui regroupe les réflexions de Richard Millet sur le sujet, donne à ces fictions une unité qui les cimente solidement, comme si elles étaient taillées dans le même bloc.
Détaché du bloc, un homme qui aurait voulu être écrivain et ne le sera jamais. Qui aurait aimé être beau et ne le sera pas davantage. La lucidité ne le sauve pas de la laideur : « J’ai la figure large et légèrement de travers. On dirait, chuchotaient autrefois les écolières de Siom, du bois mal dégrossi, un sabot mal taillé. »
Après une malheureuse expérience de jeunesse, il décide qu’il ne peut être aimé en raison de son apparence physique et se réfugie dans le désir. Il en tire des bonheurs éphémères qui, presque aussitôt, le renvoient à lui-même. Les échappatoires sont des raisonnements fugaces : « Je souffrais moins d’être laid que d’avoir été chassé de quelque chose que je ne savais pas encore être l’éternité enfantine, tentais-je de me convaincre. »
Seule la langue, plus puritaine que pure, croit-il avec sa sœur qui est le vrai grand amour de sa vie, pourrait faire écran à sa laideur. Et les femmes, qui ne sont pas toutes aussi belles qu’elles le devraient. Il déteste leurs défauts – et ceux-ci le fascinent, dans son refus de l’imperfection et son obligation de l’accepter.
Ainsi va Le goût des femmes laides, qui institue un mouvement perpétuel de va-et-vient entre le « moi » du narrateur et les autres. Au fil des mouvements se creuse le sillon d’un récit impossible qui est celui-ci, retraçant l’incomplétude d’une vie dans la perfection d’une forme achevée.

Dévorations
(2006)

Toute la sensualité de Richard Millet est dans ses phrases. Elles semblent animées d’une vie propre, comme un torrent semble toujours prêt à déborder de son lit. Mais c’est bien l’écrivain qui les guide, avec une souplesse retorse propre à nous retenir à chaque instant : une lecture distraite ne convient pas à ses livres. Ils se conquièrent comme on grimpe un sommet – et le bonheur est autant dans l’effort que dans la vue, une fois qu’on est arrivé.
Comme presque toujours, les paysages sont ceux du Limousin, pas très loin de Siom dont Richard Millet a fait son territoire romanesque. Comme souvent, un personnage est écrivain – mais celui-ci a renoncé à la création littéraire et s’est reconverti en instituteur de village. Comme rarement, une femme est la narratrice.
Estelle a trente-trois ans, elle est serveuse à l’auberge de son oncle. Elle n’a jamais été touchée par un homme. Elle en est parfois désespérée mais, plus souvent, s’en réjouit. Les doigts de la main gauche suffisent au plaisir qu’elle se donne. Et l’amour est une notion qui lui paraît bien lointaine. Il est vrai qu’elle n’a jamais vécu dans les livres. Son intelligence n’est pas nourrie de culture. La vie et les regards torves de son oncle lui ont tout appris. L’essentiel ou le minimum, chacun en jugera d’après le comportement d’Estelle.
Car elle est troublée par la présence de l’instituteur, du « maître » comme on l’appelle au village. Cet homme presque silencieux qui ne veut plus entendre parler de sa célébrité passée est un mystère qui l’attire. Elle entre, sans même s’en rendre compte au début, dans une stratégie de séduction que son oncle encourage grossièrement – tout est grossier chez lui, il est le repoussoir du roman. À tout petits pas, effrayée parfois par sa propre audace, elle se rapproche de l’homme dont, pour la première fois, elle voudrait partager l’intimité physique.
Il y aura d’ailleurs de ces moments d’intimité, mais pas comme elle l’avait imaginé, et dont elle aura honte. L’amour, puisqu’il s’agit de cela, n’est jamais étranger aux exigences physiologiques chez Richard Millet. Celui-ci réussit comme personne à introduire dans ses romans des éléments dont les clichés sentimentaux se croient obligés de faire l’économie.
Au fond, Estelle n’a pas bâti son histoire d’amour sur de bonnes bases. « Ce n’est pas moi que vous aimez ; c’est l’image d’un amour terrible et dévorateur », lui dira l’instituteur. Le livre n’est pas tout à fait terminé. Il lui reste à aller jusqu’à sa conclusion où tout est dit à demi-mot. Au lecteur d’apporter sa pierre à ce superbe édifice.

A demain...