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vendredi 5 février 2010

De Choir, l'île de Chevillard, au Costaguana, le pays de Conrad

Eric Chevillard tient un blog que je vous recommande chaudement, L'autofictif. Je vous l'ai signalé l'année dernière, je crois. J'y reviens à l'occasion de la publication de son deuxième volume, L'autofictif voit une loutre.
Il y tient la distance sans faiblir et poursuit d'ailleurs son chemin sur la Toile. J'en profite pour introduire dans ce blog un élément qui y manquait, mais dont ma paresse congénitale retardait sans cesse l'apparition: une liste de liens littéraires vers des sites dont, en ce qui me concerne, j'ai beaucoup de mal à me passer. Aujourd'hui, j'introduis donc le premier lien. Ce n'est certes pas grand-chose, mais il est de qualité. Et puis, qui sait combien il y en aura dans un mois?
Pas vous?
Pas moi non plus, en réalité...
Eric Chevillard ne se contente pas de tenir un blog. Il écrit des romans, aussi, et Choir vient de paraître.
Eric Chevillard s'est placé dans une position inconfortable. Depuis qu'il a ouvert le blog L'autofictif, ses trois paragraphes quotidiens sont devenus une drogue dont la dépendance va croissant. L'écrivain dealer a perdu le droit de nous en priver. Pour n'en rien manquer, les junkies achètent les volumes qui rassemblent ses textes. Le deuxième vient de paraître: L'autofictif voit une loutre. Excellente préparation à la lecture du roman qui l'a précédé de quelques jours, Choir. Pour deux raisons au moins.
D'abord parce que Chevillard annonce, bien qu'avec discrétion, le livre à venir. Dont il dit notamment: «Voici un livre bien peu aimable, peu plaisant. Non, mais qu'est-ce que c'est que ce monstre? D'où sort-il? Où va-t-il? Que me veut-il?»
Ensuite parce que choir dans Choir sans préparation mentale est un exercice dangereux, comparable à un cent mètres sans échauffement. Le coureur risque de se claquer un muscle. Le lecteur, de péter les plombs. Il convient donc de s'assouplir l'esprit, de l'habituer aux efforts brutaux, aux changements de rythme, aux régimes les plus saugrenus, aux associations d'idées les moins convenues. Alors, et alors seulement, on pourra ouvrir Choir.

Si Choir est une île imaginaire, Histoire secrète du Costaguana, de Juan Gabriel Vasquez, fait référence à un pays tout aussi fictif. Mais ce n'est pas l'écrivain colombien qui l'a inventé.
Ne cherchez pas le Costaguana sur une carte. Ce pays a été imaginé par Joseph Conrad dans Nostromo, et inspiré par l'histoire alors récente du Panamá. La petite république se détache de la Colombie le 3 novembre 1903, le roman de Conrad paraît en janvier 1904. Dans cet espace de temps, José Altamirano a été dépossédé de sa vie, qu'il a racontée à l'écrivain et que celui-ci a utilisée comme bon lui semblait. «Ceci, cher monsieur, est un roman», répondra Conrad à Altamirano venu lui reprocher d'avoir travesti son récit.
Conrad, son «âme jumelle», obsède donc tout naturellement Altamirano quand il entreprend de raconter son histoire lui-même. Il commence par la fin en annonçant: «Disons-le tout net: l'homme est mort. Non, c'est insuffisant. Je vais être plus précis: le Romancier (oui, avec une majuscule) est mort. Vous savez bien de qui je parle. Non? Alors je fais un nouvel essai: le Grand Romancier de langue anglaise, d'origine polonaise et marin avant d'être écrivain, est mort.» Une information libératrice puisqu'elle lui permet de rétablir sa vérité.

jeudi 30 avril 2009

Détournement de blogs

La conjoncture m'y pousse. Non qu'il m'arrive souvent de prendre garde à la conjoncture. Mais, quand j'entends de grandes entreprises parler de rationalisation face à de gigantesques bénéfices, je me dis que ma toute petite entreprise mérite aussi que j'applique un minimum de bon sens à sa gestion.
Gérer. Oh! le vilain mot. M'enfin (aurait rétorqué Gaston Lagaffe), alors que je pourrais en faire moins, pourquoi faut-il que j'en fasse toujours plus? Les poches sous les yeux là-bas, les livres sur toile ailleurs, le journal d'un lecteur ici. Franchement, je vous le demande: que je lise des rééditions (ou des nouveautés, d'ailleurs) en poche, que je lise des ouvrages disponibles gratuitement sur Internet, que je lise d'autres livres qui n'entrent pas dans les deux premières catégories, le verbe n'est-il pas toujours le même? Donc l'action aussi...
Donc (je suis dans un de ces jours où la logique me pousse aux dernières extrémités) je rationalise. Je vire deux de mes emplois fictifs pour me recentrer sur l'acte principal - l'axe principal, aurais-je peut-être dû écrire.
D'ores et déjà, Le journal d'un lecteur, qui reste un blog, englobe les différents formats dans lesquels je lis. Format de poche ou format de fichier, qu'importe ?
A très bientôt. Ce sera plus régulier sous cette forme unique.

jeudi 23 avril 2009

Du blog au livre

Eric Chevillard est un écrivain formidable qui, un beau jour, s'est mis à tenir un blog - lui aussi.
En septembre 2007, sans autre intention au départ que de me distraire d’un roman en cours d’écriture exigeant des vertus d’application et de concentration dont je suis médiocrement pourvu, j’ai ouvert un blog, quel vilain mot, j’ai donc ouvert un vilain blog et je lui ai donné un vilain titre, L’autofictif, un peu étourdiment et plutôt par dérision envers le genre complaisant de l’autofiction qui excite depuis longtemps ma mauvaise ironie.
Aujourd'hui, L’autofictif se poursuit sur Internet. Sinon qu'il fait une pause depuis le 19 avril:
L’autofictif écœuré se taira jusqu’au 29 avril. On profitera de son silence pour relire en hochant la tête le premier volume de ce journal loyalement acquis en librairie.
Mais L'autofictif est aussi devenu un livre, un an d'un journal quasi quotidien, à raison de trois paragraphes chaque fois, ce qui finit, un pas après l'autre, par faire du chemin...
Il y a (au moins) deux façons de le lire.
Soit on le garde près de soi, sur sa table de nuit, par exemple, et on l'ouvre au hasard quand on y pense. On ne risque pas d'être déçu.
Soit (j'ai fait ainsi, et ce n'est pas plus mal, je vous le confirme) on commence par le commencement et on va jusqu'à la fin. Comme avec un livre normal, en somme, ou au moins un livre qui raconterait une histoire.
Celui-ci en raconte beaucoup, des histoires. De petits éclats de vie qui pourraient être réels, et peut-être le sont. Des bouts de fiction. Des coups de gueule (rares mais toujours pertinents, que j'ai envie d'applaudir). De vagues projets à peine caressés. Quelques poèmes.
Un bric-à-brac marqué du sceau de l'écriture: chaque mot à sa place, toutes les phrases construites - le contraire du laisser-aller qui semble si souvent, et si malheureusement, être la règle dans l'univers du blog. (J'espère que je ne me désigne pas moi-même en disant cela.)
Bref, un livre indispensable.

En revanche, il n'est pas aussi nécessaire de lire Un peu de respect, j'suis ta mère!, de Hernan Casciari.
Ici aussi, c'était un blog - argentin. Mais il reposait sur une imposture puisque l'auteur présumé du blog, Mirta Bertotti, 52 ans, femme au foyer, qui racontait ses tribulations familiales, n'existait pas. Le personnage avait été inventé en 2003 par le romancier.
Pourquoi pas, après tout? Aucune loi n'interdit de publier de la fiction sous forme de blog. Et l'idée d'un feuilleton est plutôt plaisante.
Maintenant, quel genre de feuilleton? Celui-ci utilise les grosses ficelles de tous les problèmes potentiels de cette femme qui déprime avec humour et remonte la pente en pleurant. On croirait presque une télénovela, avec rebondissements à chaque instant et drames à tous les étages.
Pour se distraire, pourquoi pas? Après tout, je ne me suis pas ennuyé en le lisant. Mais je ne suis pas certain que je vais m'en souvenir longtemps.