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mercredi 21 juin 2017

Le défi littéraire d’Alessandro Baricco

Le dernier roman d’Alessandro Baricco est un petit miracle : un livre qui semble vous glisser entre les doigts, dont on peine à rassembler les éléments disparates, et ceux-ci pourtant s’assemblent à la perfection dans le mécanisme même qui devrait les dissoudre. Symboliquement – et peut-être un peu plus que cela –, l’auteur qui, dans le roman, est en train de l’écrire perd l’ordinateur où se trouve son manuscrit. Ce qui ne l’inquiète pas vraiment : il en connaît des passages entiers de mémoire et sait qu’il pourra reconstituer les autres sans grandes difficultés.
La Famille – préparez-vous : les majuscules abondent – où arrive la Jeune Epouse qui donne son titre à l’ouvrage bénéficie ou souffre, c’est selon, d’une extrême fantaisie. Celle-ci, qui peut aller jusqu’à passer pour de la folie douce, sert à conjurer des peurs ancrées dans le passé et à masquer des secrets qu’il est inutile de révéler. Sauf, à des moments cruciaux, dans le cadre intime d’un bordel. Parmi les peurs, il y a la nuit, au cours de laquelle les membres de la Famille sont toujours morts et qu’il s’agit d’écarter autant que possible. La tradition de longs et copieux petits-déjeuners est un des moyens mis en œuvre pour conquérir le jour et ignorer la nuit. Mais le Père a décidé de rompre avec le charme maléfique et de mourir le jour. Vaste programme, dont on verra comment il est mené à bien avec la complicité de la Jeune Epouse.
 « Lorsqu’on met de l’ordre dans le monde, affirme le Père, on ne peut pas décider à quel rythme il vous laissera faire. » En effet, les événements, voilés souvent par une ombre mystérieuse, ne se laissent pas apprivoiser aisément. La Jeune Epouse qui, malgré son nom, n’est pas mariée, attend, pour convoler, le retour du Fils. Mais il ne donne guère de nouvelles, est considéré comme disparu. Ce qui n’interdit pas de continuer à l’attendre. La Jeune Epouse est aussi, entre bien d’autres choses, le roman d’une attente dont il faut combler la monotonie par des initiatives improvisées au fil des jours. En général, avec l’apparence du plus grand désordre : « dans cette maison perturbée et dans le secret de nos folles liturgies, harcelés comme nous l’étions par des maladies poétiques, nous étions des personnages orphelins de toute logique. »
Alessandro Baricco n’écrit jamais deux fois le même livre. Il ne cesse, au contraire, d’explorer les chemins aventureux de la création en se lançant des défis dont celui-ci n’est pas le moindre. Si le lecteur se sent égaré pendant une bonne partie du récit, qu’il s’en satisfasse : ce sentiment, puissamment porté par une écriture souveraine, est celui qu’il convient de connaître avant d’être accueilli parmi la Famille.

lundi 11 avril 2016

Le roman né d’un roman d’Alessandro Baricco

A l’aube, tout semble possible même si la nuit a été rude. Alessandro Baricco prolonge l’idée d’un livre imaginaire, et presque introuvable, évoqué dans Mr Gwyn, son roman précédent : « Un beau texte, court. Dans mon souvenir, la première partie ressemble beaucoup à ce portrait, peut-être pas au mot près, je crois qu’elle est plus longue. Mais certaines phrases, je peux te l’assurer, sont identiques. Et la scène est la même, deux personnages dans un hôtel, il n’y a pas de doute. ». Il a donc écrit Trois fois dès l’aube.
L’écrivain italien reprend les données qu’il avait fournies lui-même, jusqu’à la dédicace qui était citée : « A Catherine de Médicis et au génie de Camden Town. » Trois fois, deux personnes sont dans une chambre d’hôtel, on les suit jusqu’à l’aube. Et il est probable que, malgré les particularités de chaque histoire, les mêmes personnages, à différents moments de leur vie non reliés explicitement, en soient le centre unique. C’est le projet défini par Alessandro Baricco.
Un, deux, trois : il n’y a pas d’autre titre aux parties, les chiffres scandent les épisodes.
Dans le premier, une femme s’incruste en fin de nuit en compagnie d’un homme qui n’a pas réussi à dormir et attend l’heure de partir, assis dans un fauteuil du hall de l’hôtel. Elle finit par le convaincre de l’accueillir dans sa chambre où elle le retient jusqu’à l’aube, et une conclusion inattendue.
Le deuxième volet présente un couple assez mal assorti, pense le concierge de l’hôtel. La jeune femme est délicieuse, son compagnon, vulgaire et violent. Sous prétexte de raconter à Mary Jo un épisode de sa vie, le concierge la décide à quitter les lieux. C’est l’aube, l’histoire n’est pas tout à fait terminée…
Enfin, le Malcolm du début est un adolescent de treize ans dans la dernière partie. Une policière est chargée de veiller sur lui pendant une nuit qu’il passe dans un hôtel minable après que ses parents ont brûlé en même temps que leur maison. Mais la femme ne se résout pas à lui imposer ce décor tristounet, et l’emmène pour le confier à un ami.
On pourrait lire les trois textes comme s’ils étaient des nouvelles sans autres rapports les unes avec les autres que le retour dans des chambres d’hôtel et une fin qui n’en est pas tout à fait une, à l’aube – chacun est libre de poursuivre le récit, selon sa fantaisie. Mais, puisque l’auteur a signalé d’autres rapprochements, on cherche les échos qui circulent entre les pages, on les trouve et on suit les fils de biographies imaginaires, dans un ouvrage bien réel sorti tout armé d’une fiction. Le jeu est complexe et excitant.

mardi 23 juin 2015

Le romancier qui ne voulait plus écrire

Alessandro Baricco est une huître perlière. Autour d’un noyau minuscule, il élabore un roman dont l’éclat dure longtemps. A la manière des perles les plus pures, ses meilleurs livres fascinent au-delà d’eux-mêmes, provoquant une émotion durable et diffuse. Soie en était l’exemple parfait. Mr Gwyn trouve aussi la lumière. Pas seulement au sens figuré, d’ailleurs.
Jasper Gwyn, à quarante-trois ans, est un écrivain au statut enviable. Ses trois romans ont été accueillis chaleureusement par le public et par la critique. Personne ne peut l’accuser d’écrire toujours le même livre. Il a commencé avec un thriller, a analysé l’impossible séparation entre deux sœurs, a terminé avec la confession d’un champion olympique d’escrime. Terminé, car, dans une chronique qu’il donne au Guardian, il établit une liste de cinquante-deux choses qu’il se promet de ne plus jamais faire. « La première était d’écrire des articles pour The Guardian. […] La dernière était : d’écrire des livres. »
Il n’a prévenu personne avant de rendre publiques ses résolutions. Pas même son agent, Tom, devenu l’ami qu’il commençait à être d’ailleurs avant même l’écriture du premier roman. D’abord, Tom n’y croit pas : il en a tant connu, des écrivains qui annonçaient leur retraite littéraire pour s’y remettre un jour, faute d’arriver à se passer de cette autodiscipline. Jasper lui-même éprouve le sentiment d’une déstabilisation. Ses repères ont disparu. Pour les retrouver sans trahir sa promesse, il se met à écrire mentalement. Travaille des phrases et des pages – et Tom de lui proposer de les dicter, mais le projet est incompatible avec la décision de Jasper. De toute manière, des pages éparses, non reliées entre elles, ne feront jamais un roman…
Jasper Gwyn fuit tout ce qui lui rappelle sa carrière d’écrivain. Il ne signe plus les contrats, ne lit plus son courrier. Il aurait peut-être mieux fait de rester accordeur de pianos. Mais une conversation avec une dame âgée qui aurait voulu lire encore d’autres livres de lui, le replace sur le chemin de la création. Création minimale : une exposition de portraits de nus lui fournit le moyen de s’occuper sans se trahir. Il va, à la manière d’un peintre, exécuter des portraits écrits de modèles qui auront, à l’exception du premier, payé pour cela. Le contrat passé entre Jasper et ses modèles est strict : le texte qu’il leur remettra ne doit être communiqué à personne, sous peine de sanctions financières.
Tom, l’agent, trouve évidemment l’idée stupide – mais, avant de mourir, demandera malgré tout à Jasper d’écrire son portrait. Ce sera le seul effectué ailleurs que dans le cadre choisi : un ancien garage à peine meublé mais où l’éclairage joue un rôle essentiel. Jasper a fait fabriquer par un artisan scrupuleux des ampoules délivrant une lumière particulière, « enfantine », chaque livraison de dix-huit ampoules étant destinée à mourir sans bruit après trente-deux jours environ. Soit la durée présumée de la « pose » du modèle, à raison de quatre heures par jour, la fin de cette période devenant une plongée progressive dans l’obscurité.
Jasper Gwyn a pensé à tous les détails et a fait composer une musique d’ambiance. Mais il ignore si son projet est réalisable et demande à Rebecca, une assistante de Tom, d’être son premier modèle. Elle sera, au contraire des autres, payée pour cela. La relation qui s’installe lentement entre le peintre-écrivain (qui préfère se dire copiste) et Rebecca annonce la suite : de longs moments vides desquels surgit une vérité profonde. Le but ultime consiste, en effet, à « ramener » les modèles chez eux.
On reste sans voix devant le talent avec Alessandro Baricco mène une entreprise improbable. Transmettant le récit, en cours de route, à Rebecca, devenue l’assistante de Jasper et qui découvrira quelques-uns de ses secrets. C’est irrésistible.

lundi 15 février 2010

Zapculture, troisième : censure, DVD, livre, CD...

Le troisième Zapculture est servi. Au menu, une question de censure, un DVD que je vous conseille, un livre tout aussi recommandable et deux disques contrastés, mais possédant des points communs.
On y va?
La manœuvre est simple: téléchargez la dizaine de minutes de Zapculture en suivant le lien proposé par le casque d'écoute ci-contre. Et écoutez...

Après l'indicatif inchangé (00'00"-00'25"), retour sur une affaire qui a secoué les milieux artistiques parisiens la semaine dernière: une artiste chinoise, Ko Siu Lan, qui exposait à l'École des Beaux-Arts, avait accroché, dans la rue, quatre bannières portant chacune un mot: travailler, gagner, plus, moins. Une allusion transparente à un slogan de campagne de Nicolas Sarkozy. Quelques remous plus loin, les bannières étaient décrochées. C'est à ce moment que l'émission Le rendez-vous (France Culture) a évoqué le sujet (00'25"-01'21").
Il faut ajouter que tout est rentré dans l'ordre (l'ordre de la liberté d'expression) depuis samedi puisque Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, a demandé et obtenu la remise en place des bannières.

"Mon" DVD de la semaine est une adaptation d'un livre magique: Soie, d'Alessandro Baricco, qui m'a émerveillé deux fois - à sa sortie et quand il a été réédité au format de poche.
François Girard en a donc fait un film qui, très naturellement, porte le même titre. Soie (le film) respecte la trame du récit imaginé par Baricco: un jeune Français est envoyé au Japon pour acheter des œufs de vers à soie afin d'enrayer l'épidémie qui décime les élevages européens. Au Japon, il rencontre une femme...
La magie est partiellement au rendez-vous, ce qui n'est déjà pas mal. Mais, comme il fallait s'y attendre, les images ne sont pas tout à fait à la hauteur de la force évocatrice des mots. Sinon lors des voyages au cours desquels Hervé Joncour traverse des paysages splendides. Il y a de vrais moments d'éblouissement. Le son de la bande annonce vous permettra peut-être de les imaginer (01'21"-03'48").

Je vous ai déjà parlé du superbe roman de l'Irlandais Hugo Hamilton, Comme personne. J'avais écrit, en réalité, un article dans Le Soir dont je vous donnais le début ici, avec un lien vers la suite.
Je ne suis évidemment pas le seul à avoir remarqué ce livre - d'autant plus facile à repérer que son auteur avait déjà donné quelques autres excellents textes auparavant.
Dans Jeux d'épreuves (France Culture), la semaine dernière, il en a aussi été question. Occasion idéale pour y revenir par l'intermédiaire d'un autre lecteur. Celui-ci (dont je n'ai malheureusement pas relevé le nom) vous en fait un résumé honnête qui, je crois, ne dévoile en rien le mystère du roman tout en s'en approchant de très près (03'48"-06'21").

J'ai ensuite pratiqué un collage avec le début d'une chanson et la fin d'une autre, sinon qu'il s'agit de la même chanson.
Je vous explique.
David Bowie, vous aimez? Moi, beaucoup. Et je me désole des problèmes de santé qui lui ont apparemment, au sens propre, cassé la voix. En 2003 et 2004, il a "tourné" dans une longue série de concerts (d'ailleurs amputée des derniers) après la sortie de l'album Reality. Il ne se contentait pas d'y reprendre ses créations les plus récentes, comme en témoigne A Reality Tour, disponible depuis la fin du mois dernier.
The Man Who Sold The World, Life On Mars ou Ziggy Stardust, parmi beaucoup d'autres titres devenus des classiques, étaient repris lors de cette tournée. Du coup, cet enregistrement constitue, à mes yeux, la parfaite illustration d'une carrière où il y a eu beaucoup de grands moments.

La septième plage du deuxième CD, Heroes, est un de ces classiques. Et le même titre ouvre le nouvel album de Peter Gabriel, Scratch My Back, où l'on ne trouve d'ailleurs que des reprises. Paul Simon, Talking Heads, Neil Young ou Radiohead sont, cette fois, ses inspirateurs. Et David Bowie, bien sûr.
L'ancien chanteur de Genesis donne ici des versions très personnelles, véritables réinterprétations de titres qu'on ne reconnaît pas toujours sans une écoute attentive. Le tempo est alangui, les cordes sont très présentes. Je ne suis pas totalement convaincu.
Mais faites-vous votre opinion, au moins partiellement, avec le début de Heroes dans la version de David Bowie lors de sa dernière tournée et la fin selon Peter Gabriel (06'21"-10'04").

Avant d'en terminer par l'indicatif (10'04"-10'16").

Bonne écoute.