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jeudi 2 janvier 2014

Grandeurs et petitesses d’une exploration

Richard Burton, explorateur de l’Afrique, en quête des sources du Nil au milieu du 19e siècle, a beau avoir inscrit son nom dans l’Histoire, il est aussi et peut-être d’abord un formidable personnage romanesque. Rien n’échappe à sa curiosité. Il connaît toutes les langues, s’intéresse aux caractéristiques les mieux cachées des populations qu’il rencontre, il traduit aussi bien les Mille et une nuits que le Kamasoutra… Pour cerner cet homme hors du commun, il faut posséder un tempérament digne de lui, ne pas craindre l’excès, être capable d’embrasser large. Ces qualités, Jean-Claude Derey en a souvent fait preuve (parfois aussi de leurs revers). Il est comme chez lui dans la folie qui conduit Burton, avec John Speke comme second, A la recherche des sources du Nil, au cours d’une expédition commencée dans l’enthousiasme et terminée dans la douleur. Douleur de la maladie, qui touche cruellement les deux hommes. Douleur de la défiance qui s’installe entre eux, aussi et surtout. Incapable de poursuivre la route, Burton laisse à contrecœur Speke aller plus loin, ce qui amènera celui-ci à s’attribuer la découverte des sources du Nil. Trahison ! Aggravée par le fossé qui s’élargit entre les deux hommes pour des raisons morales.
Un souffle puissant porte cette épopée digne d’une légende. Mais une légende écrite par des hommes, avec leurs petitesses. Richard Burton donne le ton dans les extraits de son journal, où il se montre à la fois emporté par quelque chose de plus grand que lui et ramené souvent à des considérations plus terre-à-terre où la jalousie a sa place. Le principal narrateur, cependant, est Bombay, le guide qui aide la petite troupe à progresser en territoire hostile. C’est une belle trouvaille, car il joue sur plusieurs tableaux à la fois, fidèle à Burton, faisant assaut d’amabilités intéressées envers Speke, et ne rêvant que de posséder une jeune femme inaccessible. La traversée de l’Afrique de l’Est, sous la plume inspirée de Jean-Claude Derey, est en tout cas une expérience inoubliable.

lundi 11 juillet 2011

Les enfants cannibales de Jean-Claude Derey

Les enfants soldats sont une réalité qui prolonge une barbarie dont on aurait pu espérer qu'elle était d'une autre époque. Des romanciers africains avaient déjà affronté ce sujet difficile: Ahmadou Kourouma, en 2000, avec Allah n'est pas obligé, puis Emmanuel Dongala, deux ans plus tard, avec Johnny Chien Méchant. Kourouma n'avait pas l'intention d'abandonner Birahima, le dernier de ses héros. Sa mort ne lui a pas permis de terminer Quand on refuse on dit non, paru néanmoins inachevé.
L'écrivain français Jean-Claude Derey se place lui aussi sur le terrain de cette violence avec Les anges cannibales. La Côte d'Ivoire pour Kourouma, la Sierra Leone pour Derey. Et la même terrible description de mécanismes parfaitement rodés pour apprendre à tuer.
Jean-Claude Derey est allé sur le terrain où il s'est trouvé face à l'horreur.
Alors, il raconte. Et il raconte bien. Yondo, l'adolescent qui se retrouve seul après l'attaque de sa maison par Mosquito et ses hommes. Son père, journaliste qui dénonçait les exactions du chef de guerre, a été tué, comme sa mère. Sa sœur et son frère ont disparu. Partout où il cherche du secours, les portes se ferment. L'errance commence.
L'ironie qui préside parfois aux destins va bousculer Yondo jusqu'à le faire entrer dans l'armée du même Mosquito par qui son malheur est arrivé. Deviendra- t-il lui aussi un tueur? C'est la question que pose le livre. Savoir si l'on peut résister à une machine de guerre quand elle a décidé de vous emporter dans sa folie.
La langue de l'écrivain s'emballe en même temps que les événements, sur un rythme de tirs de kalach. Certaines scènes sont insupportables. Mais les personnages les vivent, et il faut donc bien les inscrire dans la continuité du récit. Qui dénonce avec d'autant plus de force qu'il se contente de montrer. La meilleure manière, sans doute, de nous ouvrir les yeux sur le drame des enfants soldats. La lecture de ce formidable récit est aussi une prise de conscience.

jeudi 12 février 2009

Le quart d'heure colonial

De gros romans, disais-je la semaine dernière. En voici donc un autre, six cents pages qui se lisent sans faiblir. L'élan est donné par un dialoguiste très en verve qui fait avancer son récit à coups de répliques imparables.
Le quart d'heure colonial, c'est le moment où le Blanc devient fou. Jean-Claude Derey, qui n'est pas fou, jette sur les colons en Afrique un regard sévère en même temps qu'amusé. On est dans le ton dès le premier paragraphe:
Ulysse, c'est ton tour! Fissa! Fais avion! Le gouverneur n'aime pas attendre!, me hurle le garde soudanais en pointant sa baïonnette vers moi.
Ulysse, un des personnages principaux, cherche un emploi de boy chez le gouverneur de Grand Bassam. Il n'a pas sa langue en poche. Les yeux non plus. Mais il obtient le boulot, fait mine de se courber devant l'autorité, n'en pense pas moins et joue du verbe avec une sorte de poésie ludique qui fait office de résistance devant l'autorité. Quant à séduire la femme du gouverneur, est-ce pour résister ou, au contraire, parce qu'il cède?
Ulysse a un frère, Diallo, qui vit retranché dans les arbres et fait office de mauvais sujet. Mais, au fond, ils sont presque pareils, à regarder s'agiter leurs propriétaires provisoires, à se moquer d'eux, à tenir bon...
Tous les personnages, quelle que soit leur couleur, forment une galerie bariolée qu'on ne se lasse pas d'observer au quotidien, surtout quand ce quotidien est bousculé par des événements inattendus.
Le roman commence au début du vingtième siècle. La guerre n'est pas loin, prétexte à serrer encore un peu plus la discipline. Ou un semblant de discipline, puisque les apparences sont souvent plus importantes que les sentiments profonds.
Ce n'est pas le premier livre que Jean-Claude Derey consacre à l'Afrique. Il y est comme chez lui, et ses romans sont comme lui: la colère s'y teinte de gros rires, la dénonciation de la colonisation ne va pas sans scènes épiques.
Je ne sais pas si c'est, comme l'annonce l'éditeur en couverture, LE roman de la civilisation. C'en est un, en tout cas, qui donne du plaisir et à réfléchir...