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samedi 18 mai 2019

Les marais pontins suscitent la verve de Pennacchi

César, Néron, Napoléon et Mussolini ont eu un projet identique : assécher les marais pontins, au sud de Rome, pour en faire une région cultivable et surtout habitable, débarrassée en même temps de l’humidité et des moustiques porteurs de la malaria. Mussolini y est parvenu, raconte Antonio Pennacchi dans Canal Mussolini, un roman bourré d’ironie traduit de l’italien par Nathalie Bauer, et dont il faut parfois prendre les affirmations au deuxième degré. Ainsi, le succès de Mussolini devait peut-être plus à la propagande selon laquelle il avait toujours raison qu’à l’éradication réelle de la maladie. Malicieux, le narrateur note que la malaria disparaît seulement après la Seconde Guerre mondiale, grâce aux Américains qui y ont expérimenté le DDT sur une grande échelle, quand on ne connaissait rien de sa nocivité.
La famille Peruzzi, des paysans, a eu une chance au début du 20e siècle : connaître Edmondo Rossoni, longtemps proche de Mussolini avant de participer à sa destitution en 1943. Grâce à Rossoni, les Peruzzi reçoivent, ainsi que d’autres cultivateurs, des terres récemment mises en valeur dans les années 30. Ce qui implique, bien entendu, un parcours assez proche du fascisme italien dans ses années fastes. Le romancier empêche habilement qu’on s’en indigne, en refusant une vision anachronique de l’époque à un lecteur qu’il interpelle sans cesse. Tout en ne s’interdisant pas de comparer, quand cela arrange le récit, avec des événements plus proches de nous. C’est pourquoi les noms de Silvio Berlusconi ou d’Eddy Merckx, par exemple, se retrouvent au détour d’une phrase.
Les trajectoires individuelles, influencées par les événements politiques, se croisent et se recroisent à tel point que cela en devient hypnotique. Même quand le narrateur n’est pas convaincu lui-même par ce qu’il raconte, on a envie de le suivre, quelle que soit la liberté qu’il nous donne : « Tels sont les faits, je vous l’ai dit, ainsi qu’on me les a racontés. Si vous voulez les croire, croyez-les, sinon faites ce que bon vous semble ».

mardi 15 janvier 2019

La famille déchirée de Rosetta Loy

Trouvera-t-on un jour meilleur champ romanesque que la famille ? Cette partie constitutive de la société, qui l’imite ou la caricature quand elle est assez large, est le lieu de tous les affrontements et de tous les rapprochements. Elle reste par conséquent un espace privilégié pour faire exister des personnages jusqu’aux limites d’eux-mêmes, dans un vase clos où s’exacerbent les passions. Ces familles imaginaires réagissent avec une force rare aux éléments venus d’ailleurs, les « pièces rapportées » qui jouent souvent des rôles de trouble-fête dans un jeu de rapports humains aux règles fixées par les habitudes.
Les routes de poussière, premier roman traduit (par Françoise Brun; en 1989) en français de Rosetta Loy, avait reçu en Italie… quatre grands prix littéraires ! Comme si le même roman d’une rentrée littéraire hexagonale recevait plusieurs des récompenses automnales après lesquelles courent auteurs et éditeurs. Ce qui est inimaginable en France s’est donc produit en Italie. À lire Les routes de poussière, on le comprend : cet ouvrage ample est habité par une lumière exceptionnelle, celle de la vie même.
Rosetta Loy survole quatre générations de paysans piémontais auxquels le destin ne rend pas toujours l’existence facile en ce début de dix-neuvième siècle où les guerres bousculent les populations civiles. Le travail de la terre est âpre, et les forces inégales. Les hommes prennent femme par amour ou par calcul, et la famille s’agrandit malgré les deuils successifs.
Les liens qui retiennent les personnages au sein de la descendance du Grand Masten n’ont pas toujours la même force. Pidrèn et le Giaï, les deux fils du Grand Masten, devaient épouser deux sœurs. Mais une seule d’entre elles, Maria, est belle, et elle a choisi le Giaï. Alors, Pidrèn est parti, sans savoir qu’il serait attendu après la mort de son frère, pour continuer à tracer sur la carte du temps, dans les bras de Maria, le chemin de la vie. Pour faire des enfants qui, eux-mêmes, connaîtront des sorts divers. De Gavriel, jamais marié mais amant fidèle, à Luis aux deux femmes, en passant par Bastianina si pieuse qu’elle deviendra religieuse et si douée qu’elle peindra même pour le Vatican, les frères et les sœurs suivent des chemins qui semblent les séparer avant de les rapprocher à nouveau, serait-ce par le biais d’une histoire d’amour avortée qu’il aurait bien fallu qualifier d’incestueuse.
Tout cela a la saveur d’une mémoire à laquelle nous aurions accès tout à coup, comme si elle était devenue la nôtre. A force d’avoir respiré dans ces pages la poussière des sécheresses ou d’avoir trempé dans la boue des inondations, nous avons appris ces paysages. Et ils sont habités.