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vendredi 30 mai 2014

Tonino Benacquista, Prix SGDL de la nouvelle

Deuxième extrait du palmarès des prix de printemps de la Société des Gens de Lettres, avec le recueil de nouvelles de Tonino Benacquista, paru l'an dernier.

Tricher, mentir, passer aux yeux des autres pour ce qu’on n’est pas. Voilà le programme des personnages de Nos gloires secrètes, six nouvelles que Tonino Benacquista n’a pas rassemblées par hasard. La cohérence est parfaite et l’effet en est amplifié par les talents de narrateur que l’on connaît au romancier de Saga, Malavita ou Homo erectus, pour ne citer que quelques titres dans une imposante bibliographie.
On entre avec « Meurtre dans la rue des Cascades », la première nouvelle, au cœur du propos. Ou plutôt là où les choses semblent se passer, c’est-à-dire à la surface : « Je suis l’homme de la rue. Pour le prince, je suis la plèbe. Pour la vedette, je suis le public. Pour l’intellectuel, je suis le vulgum. Pour l’élu, je suis le mortel. » Un homme comme tout le monde, en somme, couleur grisaille, un médiocre qui passe inaperçu. Mais, en réalité, le personnage d’un roman de Simenon, dont l’insignifiance cache quelque chose.
Maigret l’aurait compris. Benacquista laisse à son narrateur le soin de raconter comment, cinquante ans plus tôt, il est devenu un héros négatif en tuant, une nuit d’ivresse, son compagnon de beuverie. Pendant tout ce temps, il s’est tu parce qu’il ne voulait pas décevoir sa femme pour qui il était le meilleur des maris. Elle vient de mourir, il peut, malgré la prescription, s’alléger de sa culpabilité. Celle-ci a été une compagne fidèle à laquelle se joignait une certaine fierté.
Car l’affaire de la rue des Cascades a fait grand bruit dans la presse en juillet 1961 : tombé d’un toit, le corps de la victime a traversé la verrière sous laquelle une starlette se livrait à des ébats probablement illicites avec un inconnu (on le suppose marié). Les années passant, l’assassin (il avait écrasé les doigts de son compagnon qui se retenait à une corniche) a constaté que l’intérêt pour cette énigme non résolue ne retombait pas : une émission de télévision, un livre, un film… Paré de l’aura propre aux coupables impunis, le narrateur a cru plusieurs fois qu’on allait lui voler la vedette, quand un inconnu se dénonçait, mais chaque fois disculpé.
Visage d’ange, cœur de démon, tel est le profil décliné dans les cinq autres nouvelles – où il n’y a pas d’assassin, cependant. On rit à la confrontation du riche compositeur de chansons à succès qui vient ouvrir un compte dans une petite agence bancaire et raconte sa vie au directeur alors que celui-ci attend le résultat de sa fille au bac. Jusqu’à la chute, en tout cas. « Le parfum des femmes » offre à un « nez » créateur de fragrances célèbres l’occasion de respirer une odeur exceptionnelle. Et on voudrait les raconter toutes, en particulier la dernière, mais nous vous en laissons tout le plaisir de la découverte.

jeudi 29 mai 2014

Chantal Thomas, Grand Prix SGDL de littérature

La Société des Gens de Lettres a attribué, cette semaine, ses prix de printemps, qui seront remis aux lauréats le 18 juin. La liste est impressionnante, il en est sur lesquels je voudrais attirer l'attention. En commençant par le Grand Prix SGDL de littérature pour l'ensemble de l'oeuvre, qui couronne Chantal Thomas à l'occasion de la publication, l'année dernière, de L'échange des princesses.

Il y a, dans le titre du nouveau roman de Chantal Thomas, L’échange des princesses, le vague écho d’un échange de prisonniers. L’écho devient assourdissant le 9 janvier 1722, sur l’île des Faisans, entre les rives de la Bidassoa, c’est-à-dire à la frontière entre la France et l’Espagne. On y a construit un pavillon dont le salon est divisé par une ligne symbolisant la frontière. Les princesses s’avancent l’une vers l’autre : « Elles vont traverser la ligne, se retrouver l’une en Espagne, l’autre en France, coupées de leurs origines, séparées de leurs servantes et dames d’accompagnement, coupées de tout ce qui pourrait les rattacher à leurs parents, pure princesse française, pure princesse espagnole. Sur l’autre rive une vie nouvelle les attend. Leur passé est un pays étranger. » Trois ans plus tard, la même scène se reproduira, en sens inverse et sans cérémonial. Le roman s’achève et avec lui l’histoire d’un échec mis en scène avec précision et sensibilité par la romancière.
Chantal Thomas, chercheuse, essayiste, s’est mise tard au roman. Les adieux à la Reine, prix Femina 2002, coup de maître prolongé au cinéma, semblent l’avoir mise en appétit de fiction. Tant mieux. Elle connaît, bien sûr, le 18e siècle par cœur. Mais pas seulement comme une historienne : comme si elle l’avait vécu de l’intérieur et s’autorisait, forte de cette expérience, à l’interpréter à travers ses personnages.
Les princesses qui sont, en miroir – un miroir qui ne renverrait pas l’image exacte de ce qui s’y reflète –, les deux protagonistes de son roman sont jeunes. Très jeunes, à faire peur quand on comprend ce qui se joue à travers elles. Anna Maria Victoria de Bourbon n’a pas quatre ans quand, venant d’Espagne, elle franchit la Bidassoa. Louise-Elisabeth d’Orléans, qui va à sa rencontre, en a douze. Elles sont promises, la première à Louis XV, douze ans (il sera majeur à treize ans), la seconde à Don Luis, futur et bref Louis Ier, roi d’Espagne pendant sept mois et demi, quatorze ans. Les deux unions sont destinées à rapprocher des pays qui, il n’y a pas si longtemps, s’affrontaient, bien que les régnants y soient issus d’une lignée commune…
Cela part de bons sentiments. La paix, après tout, ne vaut-elle pas mieux qu’une autre guerre ? Et que pèsent deux princesses dans les grands desseins de l’Histoire ? Cette Histoire que tutoie le duc de Saint-Simon, mémorialiste de son temps et devenu pour l’occasion, le temps de régler les menus détails qui pourraient faire capoter ce montage politico-sentimental (très politique et peu sentimental, encore que…), ambassadeur extraordinaire envoyé en Espagne par le Régent. « L’âge des fiancés ne surprend pas Saint-Simon. Comme les auteurs du pacte, il n’y attache pas une seule pensée. »
Le peuple de Paris et de France, pendant ce temps, se passionne davantage pour l’arrestation du célèbre bandit Cartouche, auréolé de son audace peu commune et promis à un châtiment exemplaire dont on se repaît par avance. « Que sont les réjouissances qu’apporteront les mariages espagnols, que sont-elles comparées à la secousse procurée par le supplice d’un pareil criminel ? Des jeux d’enfants à côté du sang qui coule. »
Et puis, les choses ne tournent pas comme prévu. En France, Louis se lasse de sa fiancée. En Espagne, Louise-Elisabeth se comporte d’effrayante manière aux yeux d’une famille royale qui découvre de quelle espèce de garce on leur a fait cadeau. Quand tout s’achèvera, les cadeaux renvoyés à leurs donateurs, ce sera « la reine douairière d’Espagne contre l’infante-reine de France, une demi-folle contre une enfant déchue. »
Le fameux montage politico-sentimental si brillant a donc fini par capoter malgré toutes les précautions. De cet échec retentissant, Chantal Thomas fait un roman vibrant, nourri pour partie de lettres inédites et pour une autre partie d’une intuition romanesque grâce à laquelle tout sonne juste, sans que la documentation ne pèse un instant.