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samedi 3 mai 2014

Erlendur face à ses fantômes

Erlendur Sveinsson, personnage fétiche de l’écrivain islandais Arnaldur Indridason, hante la région des fjords de l’Est, où se trouve la maison de son enfance. C’est là qu’il a vécu l’expérience la plus traumatisante de son existence, dont il a souvent été question dans les romans précédents : pris dans une tempête de neige, il a perdu son petit frère au moment où leurs mains se sont séparées et l’enfant n’a jamais été retrouvé tandis qu’Erlendur a été sauvé de justesse. La culpabilité ronge l’enquêteur depuis ce moment, car il avait insisté pour que son frère les accompagne, son père et lui. Sa fascination pour les disparitions dans des tempêtes vient de là et il trouve à la nourrir dans Étranges rivages.
En 1942, dans le même coin, un groupe de soldats britanniques a été dispersé au milieu d’averses neigeuses. Quelques-uns sont morts mais leurs corps ont été retrouvés. Au contraire de celui de Matthildur, une femme qui était en chemin le même jour et aurait d’ailleurs dû croiser la route des soldats. Ils ne l’ont pas vue, elle n’a laissé aucune trace… Des traces, Erlendur se met pourtant à en chercher, poussé autant par son instinct de flic que par son obsession personnelle. Bien sûr, il va en trouver.
La fragilité d’Erlendur se traduit en visions hallucinées dont il ne sait pas si elles se produisent en état de sommeil ou d’éveil. Mais c’est dans cette fragilité qu’il puise sa volonté d’aller jusqu’au bout des fils tenus entre ses mains. Arnaldur Indridason n’était jamais entré aussi loin dans l’intimité de son héros. Qui, en parallèle à ses recherches sur Matthildur, garde l’esprit attentif à tout ce qui pourrait rester de son frère. Cette quête-là ne sera pas vaine non plus. De quoi lui apporter, peut-être, un peu de sérénité pour le prochain roman.

mardi 14 mai 2013

Étonnants Voyageurs : Arnaldur Indridason

Le week-end prochain, c'est la Pentecôte. C'est donc aussi Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, où je regretterai de ne pas être cette année mais où les veinard(e)s qui y mettront les pieds ne sauront pas où donner des yeux et des oreilles tant le programme est riche. Étonnants Voyageurs ne s'assoupit pas dans le ronronnement des habitudes mais propose à chaque édition de nouvelles ouvertures sur le monde et la littérature - un peu la même chose, non?
Cette semaine, tandis que les paillettes et les robes de grands couturiers en jetteront plein les écrans de télé à Cannes (j'aurais pourtant eu des choses à dire sur le livre d'entretiens de F. Scott Fitzgerald, remis à l'honneur pour l'adaptation de Gatsby le magnifique qui ouvre les manifestations cannoises, ce sera pour plus tard), cette semaine, donc, cap sur Saint-Malo en compagnie de quelques écrivains qui font le déplacement. Venus d'un peu partout, d'Islande, par exemple, comme Arnaldur Indridason dont La muraille de lave reparaît au format de poche.

Comme dans La rivière noire, son précédent roman, le commissaire Erlendur brille par son absence. (Ne vous inquiétez pas, il est revenu depuis, dans Étranges rivages.) Pas de chance : un homme demande à lui parler. Il n’est pas tout à fait inconnu des services de la police. Mais Sigurdur Oli, qui le reçoit, ne fait pas tout de suite le lien avec une précédente rencontre avec le même individu, sorte de clochard au bout du rouleau qui voudrait dire quelque chose alors que personne n’est prêt à lui prêter l’attention requise. Erreur. L’homme ne cessera de disparaître et de réapparaître au gré de ses caprices. Ou de sa volonté à passer aux aveux. S’il a quelque chose à avouer.
Le personnage d’Erlendur n’étant pas là pour faire de l’ombre aux autres membres de l’équipe de policiers islandais, Arnaldur Indridason choisit des premiers rôles différents. Elinborg la fois précédente, Sigurdur Oli maintenant. Un curieux bonhomme. Mariage en état avancé de décomposition, comme un cadavre pas frais. Caractère solitaire et cassant, peu apprécié de ses collaborateurs. Tendance à confondre des intérêts privés avec les règles de fonctionnement de la police, ce qui l’amène à franchir plusieurs fois la ligne jaune. Pas sympathique, en fait, et pourtant c’est avec lui que le récit avance, cahin-caha. Pourtant aussi, on découvrira au commissariat un personnage encore moins sympathique que lui.
Une double énigme fait de La muraille de lave un roman qu’on ne lâchera pas avant d’avoir tout compris. Il y a ce clochard, ses blessures lointaines et sa culpabilité nouvelle. Il y a aussi une affaire de chantage dont est victime un ami de Sigurdur Oli, et qui ouvre des perspectives sur les sombres manipulations de quelques banquiers. Rappelons que nous sommes en Islande, à une époque où son apparente prospérité tient au prix de manœuvres pas très nettes. On a de quoi s’interroger jusqu’au moment des réponses.

vendredi 15 juin 2012

Erlendur absent, Indridason passe le relais à Elinborg

Erlendur, le commissaire fétiche d’Arnaldur Indridason, a pris des vacances. Il est parti dans l’Est de l’Islande, du côté des fjords, et ne donne pas de nouvelles. Pas de raison de s’inquiéter, il est coutumier du fait. Sinon que, quand même, à la fin de La rivière noire, un coup de téléphone à propos d’une voiture de location qu’il a abandonnée devant la grille d’un cimetière suscite quelques interrogations. Il faudra bien que, dans un prochain roman, l’écrivain explique ce qui est arrivé à son héros.
Ici, il n’en a pas le temps. Une autre affaire mobilise la police de Reykjavik, où Elinborg prend quelques galons. Et utilise sa passion pour la cuisine au profit d’une enquête qui, une fois encore, l’oblige à de longues absences culpabilisantes. Elle se reproche de ne pas préparer aux siens les bons petits plats dont elle a le secret…
Mais le cadavre d’un homme retrouvé égorgé dans son appartement est au point de départ d’une énigme assez complexe pour la mobiliser. Ronolfur, une trentaine d’années, casier judiciaire vierge, a avalé du Rohypnol, la drogue du viol. D’où vient-elle ? Qui l’a obligé à l’ingurgiter, et pourquoi ? Et ne manque-t-il pas une femme au tableau, qui aurait pu être la victime de Ronolfur avant sa mort ?
Obstinée, Elinborg ne se contente jamais des premières réponses. Elle cherche derrière celles-ci une vérité cachée, jusque dans un village où elle n’est pas la bienvenue. Mais la principale particularité de ce roman sans Erlendur réside dans la place qu’y occupe l’odorat.
C’est parce qu’elle connaît la cuisine indienne qu’Elinborg reconnaît l’odeur du tandoori sur un châle trouvé dans l’appartement de Ronolfur. C’est parce qu’elle interdit à son compagnon, mécanicien, de rentrer chez eux avec sa veste de travail puante, qu’elle comprendra, au moins en partie, ce qui s’est passé.
Arnaldur Indridason, Islandais surdoué, nous mène par le bout du nez – dans tous les sens de l’expression. Le récit est conduit avec une maîtrise qui lui permet d’abandonner certaines hypothèses en cours de route pour mieux y revenir ensuite. Sans oublier la voiture d’Erlendur, dont on reparlera à coup sûr.