lundi 18 mai 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (6) - Zulma

Une maison d'édition réputée "petite" - adjectif trompeur si l'on regarde le catalogue de près, puisqu'on y trouve des merveilles -, Zulma sera bien sûr au rendez-vous de la rentrée, avec trois titres.

Enrique Serpa, Contrebande (20 août)

Roman traduit de l'espagnol (Cuba) par Claude Fell, présenté par Eduardo Manet.

Premier roman d’Enrique Serpa, Contrebande dépeint à merveille le monde turbulent et misérable de La Havane dans les années vingt. À travers l’agitation d’une foule de pêcheurs, prostituées, contrebandiers, enfants miséreux, on voit couver le feu qui embrasera l'île de Cuba où l’insolente fortune de quelques-uns nargue l’extrême dénuement de la plupart.
Contrebande, c’est aussi l’histoire d’un face-à-face entre la propriétaire de La Buena Ventura et Requin, le capitaine de bord, homme d’honneur et pirate à ses heures. S’instaure vite une atmosphère complexe, ambigüe, faite de mépris et de domination sur fond de fascination.
Publié en 1938, constamment réédité, Contrabando et considéré comme un classique de la littérature cubaine contemporaine.

Les premières pages sont à lire ici.

Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve (20 août)

Pour tenter d’oublier Fedora qu’il a aimé à en mourir, un romancier s’exile sur les côtes du Finistère, dans un vieux manoir dominant l’Océan.
Emporté par l’esprit des lieux, il commence un journal intime où peu à peu se mêlent personnages réels et fictifs. De Fedora, soprano lyrique qui se donne le jour et se refuse la nuit, à l’étudiante japonaise persécutée par son frère yakusa, les héros de ses romans, ses maîtresses disparues, ou encore Emily Dickinson, prennent un même caractère de réalité.
Mille et Une Nuits d'un insomniaque qui se raconte des histoires, Géométrie d’un rêve, traversé par les figures de Faust, la Tosca ou Othello, est le roman de la jalousie inexpiable et de l’amour fou.

Les premières pages sont à lire ici.

Ricardo Piglia, La ville absente (3 septembre)

Roman traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo

Suite à un mystérieux appel téléphonique, Junior part d’El Mundo, le journal où il travaille, pour se rendre au Majestic, hôtel sordide du centre de Buenos Aires.
Ainsi débute une époustouflante enquête sur Elena, être étrange, mi-femme mi-machine, qui produit des récits à l’infini. Grâce à ces derniers, Junior progresse dans la compréhension de l’histoire et du projet romanesque du grand écrivain argentin Macedonio Fernández.
Junior arpente une ville interlope et fantasmatique, à la recherche de l’ingénieur qui a conçu la machine, désormais prisonnière du Musée et gardée par Fuyita, un gangster coréen. Se tissent alors des liens, visibles ou non, entre le réel et la fiction, l’histoire et la littérature, les aventures recueillies par Junior et celles proférées par la machine : Mac Kensey reconstruira son cottage anglais en Patagonie pour vivre suspendu aux ondes de la BBC, la fille du Majestic, danseuse à Buenos Aires, sombrera dans la drogue, l’alcool et sa passion pour Fuyita…
Hanté par l’interprétation de l’Histoire considérée comme une énigme, Junior s’attache à en dénouer les fils et à en comprendre le sens à travers une mosaïque de récits tous plus passionnants les uns que les autres. Le Gaucho invisible, la femme suicidée, la petite fille rousse, ou la jeune fille muette côtoient Perón et Evita, Richter et Lugones, Macedonio Fernández et Elena de Obieta…
Comme dans Respiration artificielle et Argent brûlé, Ricardo Piglia utilise dans la Ville absente la trame policière pour explorer l’histoire et la littérature argentine de Roberto Arlt à Jorge Luis Borges.

P.S. Je ne suis pas le seul à anticiper. Hubert Artus aussi, dans son Cabinet de lecture de Rue 89. Moins complet mais plus argumenté...


Au nom de la morale…

Ruth est professeur d’éducation sexuelle dans un lycée. Un métier à haut risque dans un pays – les États-Unis – où les sectes puritaines abondent et où le moindre écart de langage devient presque une atteinte à l’ordre public. Aurait-elle dû dire, à propos de la fellation, que «certains y prennent plaisir»? Ses propos, en tout cas, provoquent une vague d’indignation et un recadrage progressif de ses cours puisque la voici, bien malgré elle, devenue Professeur d’abstinence, contrainte de défendre mollement des valeurs auxquelles elle ne croit pas…
Tom Perrotta a choisi le ton de la plaisanterie et un scénario auquel on a envie de ne pas croire pour aborder un problème grave: au nom de la morale, une part importante de la vie sociale régresse à grands pas. Tous les signes sont là, Ruth les voit et tente de s’opposer à un discours de plus en plus envahissant. C’est l’entraîneur de l’équipe de football de sa fille qui, saisi d’une inspiration soudaine, remercie Dieu avec toutes les joueuses après un match. Ce sont les prières que l’on fait pour elle, afin que cette divorcée mécréante trouve le chemin de l’amour de Jésus. C’est la direction de son établissement scolaire qui se plie aux injonctions politiquement correctes…
Si les nouveaux tabous sont au cœur du nouveau roman de Tom Perrotta, l’écrivain ne s’y limite pas. La vie sentimentale des personnages lui offre de belles échappées sur les difficultés quotidiennes. Ruth aimerait se trouver un nouveau compagnon, au moins de jeu, et plus si affinités. Mais elle a l’impression d’être hors circuit. Tim, l’entraîneur de football, fervent adepte du Tabernacle, divorcé lui aussi et remarié avec une membre de la secte, sent son couple partir en quenouille. Et, malgré sa foi, éprouve un peu plus que de l’attirance pour Ruth, pourtant sa principale ennemie. Quant aux meilleurs amis de celle-ci, un couple d’homosexuels, ils sont eux aussi sur le point de se séparer, à moins qu’un événement inédit redonne de l’ardeur à leur amour…
On s’amuse beaucoup à lire ce roman. Un peu plus que les personnages, d’ailleurs.


dimanche 17 mai 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (5) - Minuit

Les Éditions de Minuit ne sont pas du genre à encombrer les tables des libraires, quelle que soit la saison. Deux romans d'auteurs fidèles à cette maison, c'est tout ce qui est annoncé pour cette rentrée. Mais ce n'est pas rien, comme en jugeront les lecteurs - dès maintenant, puisque les premières pages sont disponibles.

Laurent Mauvignier, Des hommes (3 septembre)

Ils ont été appelés en Algérie au moment des « événements », en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d'autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leurs vies. Mais parfois il
suffit de presque rien, d"une journée d’anniversaire en hiver, d’un cadeau qui tient dans la poche, pour que, quarante ans après, le passé fasse irruption dans la vie de ceux qui ont cru pouvoir le nier.

Les premières lignes:
Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi avait fait des efforts, qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche et l’une de ces cravates en Skaï comme il s’en faisait il y a vingt ans et qu’on trouve encore dans les solderies.

... à suivre pour six pages ici.

Dans la foule est réédité en même temps dans la collection Double.

Jean-Philippe Toussaint, La vérité sur Marie (17 septembre)

L'orage, la nuit, le vent, la pluie, le feu, les éclairs, le sexe et la mort. Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l'amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble.
La Vérité sur Marie n’est pas à proprement parler une suite, mais un prolongement de Faire l’amour (2002) et de Fuir (prix Médicis 2005). Ces deux titres sont réédités dans la collection Double.


Les premières lignes:
Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble. À une certaine heure de cette nuit — c’était les premières chaleurs de l’année, elles étaient survenues brutalement, trois jours de suite à 38° C dans la région parisienne, et la température ne descendant jamais sous les 30° C —, Marie et moi faisions l’amour à Paris dans des appartements distants à vol d’oiseau d’à peine un kilomètre.

... à suivre pour trois pages ici.



samedi 16 mai 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (4) - Actes Sud

Une vue partielle sur la rentrée littéraire d'Actes Sud. Il s'agit vraisemblablement de la première vague, c'est-à-dire les romans français qui paraîtront au mois d'août. Huit titres constituent cette première vague. Les voici, présentés par les auteurs eux-mêmes dont, à défaut des couvertures de leurs livres, je vous offre les visages.

Metin Arditi, Loin des bras

L’institut Alderson est un internat pour gosses de riches situé près de Lausanne. Maîtres et élèves y sont, chacun à sa manière, dans la perte. Le livre raconte leurs vies durant les derniers mois de 1959. Les circonstances sont alors particulières.
L’institut traverse de graves difficultés financières, et la directrice annonce aux professeurs qu’elle est en passe de vendre l’établissement à un repreneur américain – lequel fera prochainement un “audit” de leurs qualités ou défauts. Qui restera ? Qui partira ?
Dans ce climat d’angoisse, les doutes, les calculs, les secrets et parfois les hontes des protagonistes de ce microcosme se révèlent.
Deux thèmes, deux obsessions gouvernent ce roman : la solitude, et le hasard qui tantôt nous plonge dans l’immense tristesse, tantôt paraît se rattraper. Il met alors sur notre chemin des êtres que nous n’aurions pas choisis, mais qui nous deviennent essentiels et nous consolent.
Pour écrire ce livre, j’ai revisité les onze années que j’ai passées en internat. Mais je ne voulais pas faire un livre sur mon enfance. Plutôt essayer, grâce à ces années de solitude extrême, de mieux comprendre, aujourd’hui, le monde qui m’entoure. Avec à l’esprit ce mot d’Aharon Appelfeld : “Une blessure écoute toujours plus finement qu’une oreille.”
M. A.

Né en 1945 à Ankara, Metin Arditi vit à Genève. Ingénieur en génie atomique, il a enseigné à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.
Chez Actes Sud, il est l’auteur de Dernière lettre à Théo (“Un endroit où aller”, 2005), La Pension Marguerite (2006 et Babel n° 823), L’Imprévisible (2006 et Babel n° 910), Victoria-Hall (Babel n° 726) et La Fille des Louganis (2007, à paraître en Babel n° 967).

Christophe Bouquerel, Ce n’est qu’un début

Ce n’est qu’un début commence et s’achève dans la nuit du 3 février 2009. Le héros va avoir son premier enfant et passe la soirée chez ses parents pour leur annoncer la nouvelle. Il les voit très peu, tellement ces anciens gauchistes exaspèrent le sous-directeur du ministère des Finances habitué des commissions européennes qu’il est devenu. La soirée, très arrosée, dégénère…
Pomerol aidant, ce quadragénaire rassis se trouve embarqué dans une quête délirante, baladé, à tous les sens du terme, du Paris de Mai 68 à celui d’aujourd’hui, du quartier européen de Bruxelles à celui de Kreuzberg à Berlin. Sans oublier quelques autres hauts
lieux qui n’existent même pas.
Le récit revisite avec une jubilation narquoise les étapes obligées du roman 68, les manifs, les bagarres, les meetings, les soirées sous acide, les lendemains qui déchantent. Il mêle dans un désordre fécond le rêve de la génération précédente et la réalité contemporaine, le délire et la satire. Mais les différentes pistes qui s’entrecroisent – politique, familiale, amoureuse – tendent toutes vers une même direction : explorer avec fantaisie, frénésie, et peut-être un peu de profondeur, l’idée de filiation.
C’est un roman sur l’énergie de 68 telle que peuvent la fantasmer ceux qui ne l’ont pas vécue et qui ont l’impression d’étouffer dans la France de 2009. Cette énergie folle qu’ont déployée nos parents pour mettre en question la politique, l’amour, la famille, la vie quotidienne, nous l’avons enviée, puis refusée, moquée, oubliée. Et nous avons eu bien raison. Mais aujourd’hui ne serait-il pas temps de s’en ré-emparer ? Pour en faire quoi ? A nous de voir. Après tout, ce n’est qu’un début…
C. B.

Christophe Bouquerel est né en 1962. Après Normale Sup et une agrégation de lettres classiques, il fonde une troupe de théâtre au lieu d’écrire sa thèse. Il enseigne aujourd’hui le français et le théâtre dans un lycée de la région parisienne. Il est l’auteur d’un premier roman : La Boîte à orages (Panama, 2007).

Jean-Yves Cendrey, Honecker 21

Honecker 21 ou les vingt chapitres de la vie d’un Berlinois moyen, moyen en amour et au travail, bon consommateur, honnête malchanceux. Homme ordinaire, il souffre de maux qu’il juge extraordinaires parce qu’il les croit uniquement les siens. Ce sont en fait les maux communs de notre florissante société, entre bureaucratie folle et libéralisme ricaneur, tyrannie patronale et laxisme sentimental, course au confort, égarements financiers, et bien sûr passages répétés par ces guichets de l’humiliation que sont les comptoirs des services après-vente. La prétention de reprendre sa vie en main ne peut qu’en précipiter le chaos, aucune initiative n’étant jamais la bonne.
Matthias Honecker est un Charlot, malheureux, jaloux, malveillant à l’occasion, mais dont le pathétique au lieu d’affliger fait sourire, et même rire, parce qu’il n’est que ce qu’il est : notre lot à tous, souris de laboratoire que nous sommes, tragiquement drôles quand nous prétendons échapper au système et nous cognons à des murs.
Un chapitre est manquant, parce qu’il y a un trou dans la vie d’Honecker, que la fin du récit s’attache à combler, comme une dent creuse.
J-Y. C.

Né en septembre 1957, Jean-Yves Cendrey a publié plusieurs romans aux éditions P.O.L. (Principes du cochon, 1988, Les morts vont vite, 1991, Trou-Madame, 1997) puis aux éditions de l’Olivier (Les Petites Sœurs de sang, 1999, Une simple créature, 2001, Les Jouets vivants, 2005, Les Jouissances du remords, 2007, et La maison ne fait plus crédit, 2008).
Jean-Yves Cendrey vit actuellement à Berlin.

Céline Curiol, Exil intermédiaire

De ce roman, je pourrais dire qu’il a commencé un 4 juillet, date anniversaire de l’indépendance des États-Unis, la plus importante fête nationale américaine. Je pourrais dire qu’il a débuté ainsi: dans un appartement new-yorkais, une femme dont le mari est parti rendre visite à sa famille sur la côte ouest du pays s’éveille seule, guettée par l’ennui d’un jour férié, alors qu’à l’aéroport de JFK, une autre femme débarque pour la première fois à New York en provenance de Paris où elle a laissé, à l’hôpital, son conjoint dans le coma.
Je pourrais décrire ce roman comme une fugue à quatre voix,
voix intérieures de deux femmes aux prises avec l’usure de leur mariage, voix du souvenir et de l’instant présent qui se répondent en échos révélateurs ou troublants, cherchent tels les personnages de ce livre leur justesse et leur rythme.
Je pourrais y apposer la mention roman d’amour car c’est aussi et peut-être surtout cela que ce livre interroge : l’exaltation, la souffrance, la mélancolie, le désir de l’amour.
Je pourrais enfin ajouter que ce roman est un hommage à New York, à cette ville farfelue et pétrifiante que j’ai observée avec fascination et perplexité au cours de ces dix dernières années.
C. C.

Née en 1975, Céline Curiol a publié deux romans : Voix sans issue (Actes Sud, 2005), Permission (Actes Sud, 2007) et un récit de voyage, Route rouge (Vagabonde, 2007).
Après avoir vécu dix ans à New York, elle vient de s’installer à Paris.

Cécile Ladjali, Ordalie

Ordalie est en premier lieu la petite histoire de deux amants écrivains, dont l’idylle commence juste après la Seconde Guerre mondiale. Lenz est juif, poète, rescapé. Ilse est la fille d’un ancien nazi et elle écrit des romans. Les deux amants traînent leur oeuvre en devenir et leur destin de Vienne à Paris, de Paris à Berlin, de Berlin à Rome. Il s’agit de réorganiser les décombres du monde grâce à l’art et à l’amour.
Cette simple histoire d’amour est racontée par Zak, le cousin de Ilse. Zak a toujours été amoureux de sa cousine, comme il a nourri une passion morbide pour le Reich. Zak est un salaud qui incarne toute la mauvaise conscience des bourreaux. Il pressent qu’il obtiendra son salut par le regard indulgent que voudra bien porter sur lui sa merveilleuse cousine. Car Ilse est un être positif qui croit à demain. Avec un groupe d’écrivains elle essaie d’avancer malgré tout le poids d’un passé qui la leste. Lenz n’aura jamais cette force.
Ordalie tente surtout de dire la grande Histoire, à travers le parcours de ces trois êtres meurtris, orphelins ou fils de la honte, qui trébuchent dans le noir, la bouche pleine de cette langue allemande qui les étouffe et avec laquelle ils vont tenter de créer. Car pour Ilse et Lenz, écrire revient à vivre. Zak finira par comprendre cela à son tour.
C. L.

Née à Lausanne en 1971, de mère iranienne, Cécile Ladjali est agrégée de lettres modernes. Elle enseigne le français au lycée Evariste-Galois à Noisy-le-Grand ainsi qu’ à la Sorbonne nouvelle.
Ses romans sont publiés chez Actes Sud : Les Souffleurs (2004, à paraitre en Babel n° 970), La Chapelle Ajax (2005), Louis et la jeune fille (2006), Vies d’Emily Pearl (2008).

Sébastien Lapaque, Les Identités remarquables

A plus bé au carré égale a-deux plus bé-deux plus deux a-bé… Les identités remarquables, c’est une musique. Je ne sais pas à quoi ce modèle mathématique peut bien servir, mais j’aime le réciter par coeur. Comme certains passages du Panégyrique de saint Bernard de Bossuet: “Bernard, que prétends-tu dans le monde ? Y vois-tu quelque chose qui te satisfasse ?… Bernard, Bernard, cette verte jeunesse ne durera pas toujours : cette heure fatale viendra qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence.” Ou certains vers de “Zone” pris dans Alcools d’Apollinaire : “Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule / Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent / L’angoisse de l’amour te serre le gosier / Comme si tu ne devais jamais plus être aimé.”
Il y a dans l’apostrophe à la deuxième personne du singulier une sonorité et un mystère qui me plaisent bien. Surtout pour parler d’amour et rappeler aux hommes qu’ils viennent dans le monde pour en sortir bientôt. Qui parle ? D’où parle-t-il ? Musique et devinette: c’est la mise à feu du roman.
Un homme se réveille, un joli jour de mai 2005 dans une ville française établie sur la côte atlantique, une voix dit : “Tu vas mourir, aujourd’hui, et tu ne le sais pas encore.” Du matin jusqu’au soir, une journée va s’écouler pour que le lecteur comprenne. A travers les mots et les gestes des autres personnages du roman, les choses vont s’éclairer peu à peu : un ami philosophe, une petite marchande de jouets aimée et négligée, une vierge aux passions froides, une banquière aux yeux de biche, un tueur prédestiné.
S. L.

Né à Tübingen en 1971, Sébastien Lapaque est critique au Figaro littéraire. Chez Actes Sud, il a publié deux romans (Les Idées heureuses, Actes Sud, 1999, prix François Mauriac de l’Académie française, et Les Barricades mystérieuses, Babel Noir, 1998), ainsi qu’un recueil de nouvelles (Mythologie française, Actes Sud, 2002, Bourse Goncourt de la nouvelle).
Son Petit Lapaque des vins de copains (Actes Sud, 2006) fait l’objet d’une réédition mise à jour cet automne.

Minh Tran Huy, La double vie d’Anna Song

Le roman est construit autour d’un personnage qui meurt dès la première page : Anna Song, grande pianiste dont l’oeuvre est enfin reconnue après des années de négligence. Son fantôme hante ce livre entremêlant deux voix comme dans une invention de Bach.
Le premier fil narratif, constitué d’articles de journaux, retrace l’itinéraire d’Anna et dévoile bientôt un scandale dont elle est la clef de voûte. Il s’entrelace autour d’un deuxième fil : la confession d’un homme étroitement lié à Anna. Ces deux points de vue, réalités, interprétations des faits, tantôt s’opposent, tantôt s’épousent, pour révéler, comme chez Bach, une voix cachée, une troisième “vérité” à la fois créée et masquée par les deux autres.
La double vie d’Anna Song est un tombeau à la fois musical et littéraire, une ode à une femme désespérément aimée, à une enfance engloutie dans le temps et à un pays perdu, le Viêtnam, que les parents d’Anna ont été forcés de quitter.
L’histoire fait écho au mythe d’Orphée et Eurydice : le héros veut sauver, par la grâce de ses mots, celle qu’il aime du néant, quitte à s’égarer lui-même (avec cette particularité qu’ici, c’est l’artiste qu’il s’agit de ramener à la vie). Ces thèmes sont indissociables de celui de l’imposture, qui connaît (toujours à la manière de Bach) plusieurs variations : la mystification publique, la trahison intime, mais aussi le sentiment d’imposture.
La double vie d’Anna Song est une composition en contrepoint ou, si l’on préfère, en trompe-l’oeil, une fugue où la parole est tissée de silences et la vérité, de mensonges.
M. T. H.

Née en 1979 en région parisienne, Minh Tran Huy est rédactrice en chef adjointe au Magazine littéraire et chroniqueuse littéraire.
Après La Princesse et le Pêcheur, son premier roman paru chez Actes Sud en 2007 (à paraître en Babel n° 968), elle a publié Le Lac né en une nuit, recueil de contes et légendes du Viêtnam
(Babel n° 888).

Lyonel Trouillot, Yanvalou pour Charlie

Haïti, aujourd’hui. La construction de soi sur fond d’amnésie d’un jeune et brillant avocat est contrariée par la rencontre avec un adolescent, orphelin et peu “réceptif” aux principes d’honnêteté. Commence ainsi le voyage dans la mémoire refoulée (le village natal, espace indéfini entre la ville et la campagne) ; dans la réalité immédiate des bidonvilles et des quartiers pauvres de Port-au-Prince. A ces lieux enfin découverts ou revisités s’oppose le milieu des affaires et le monde des riches dans lesquels le jeune avocat, appliqué et méthodique, installe sa vie et sa carrière.
C’est donc une traversée de la géographie interne d’Haïti. Chaque espace social et physique étant vu par le regard porté sur les personnages qui le fréquentent : les collègues, patrons et clients de l’avocat ; la bande de voyous à laquelle appartient Charlie ; Anne, l’amie d’enfance et le premier amour de l’avocat, et les habitants de son village natal. La question est de savoir si l’on peut embrasser tous ces lieux d’un seul regard.
Et vivre est difficile qui pose encore la question du choix, chaque lieu portant la négation de l’autre : agression, déni qui se traduisent jusque dans l’opposition des codes langagiers. Il y a autant de langages que de lieux, et quelle terre saluer, de toutes ces terres en une seule, pour qui et pour quoi danser et chanter le yanvalou qui est, dans la mythologie populaire haïtienne, le rite et le rythme du salut à la terre.
L. T.

Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui.
Chez Actes Sud, il a publié Rue des Pas-Perdus (1998 et Babel n° 517), Thérèse en mille morceaux (2000), Les Enfants des héros (2002 et Babel n° 824), Bicentenaire (2004 et Babel n° 731) et L’Amour avant que j’oublie (2007, à paraitre en Babel n° 969).

vendredi 15 mai 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (3) - Liana Levi

Suite (et pas fin) des présentations des ouvrages à paraître pendant la rentrée littéraire. Aujourd'hui, les Editions Liana Levi.

Victor Lodato, Mathilda Savitch (27 août)

Mathilda, la narratrice, est une jeune adolescente qui vit avec son père, sa mère et un vieux chien dans une petite ville américaine. Elle torture affectueusement ce dernier et déstabilise autant qu’elle le peut ses proches, de sa mère à sa meilleure amie. Elle est décidée à se montrer odieuse pour exister. Le premier anniversaire de la mort de sa sœur Helene, écrasée par un train approche. Mathilda est intelligente, elle a beaucoup d’humour, mais crève de l’inattention de ses parents qui se sont réfugiés l’une dans l’alcool, l’autre dans une éternelle rêverie. Elle se sent transparente… Helene, elle, était belle, elle chantait, elle était militante pacifiste et séduisait tous les garçons. Mathilda parvient à retrouver les derniers e-mails des amoureux de sa soeur, parmi lesquels un certain Louis. Dans la psychose anti-terroriste qui a suivi les attentats du 11 septembre et continue de sévir, elle déborde d’imagination sur les circonstances de la disparition d’Helene et sur les événements du quotidien. Mathilda se raconte et nous raconte beaucoup d’histoires auxquelles un final inattendu mettra un terme…
L’auteur impose un style nerveux, mélange réussi d’interrogations et d’affirmations péremptoires, d’innocence et de dureté, qui colle parfaitement à l’adolescente en colère. Les dialogues sont justes, percutants, les personnages consistants. Sans clichés ni complaisances.

Victor Lodato, poète et dramaturge, vit entre Tucson, Arizona, et New York. Il a reçu de nombreux prix pour ses pièces de théâtre. Mathilda Savitch, son premier roman, l’a fait remarquer pour sa capacité à rentrer dans la tête d’une adolescente, et le manuscrit a été acheté aux enchères dans plusieurs pays.

Inaam Kachachi, Citrons amers (3 septembre)

A l’adolescence, Zeina a quitté l’Irak pour les États-Unis avec sa famille, son père étant accusé de conspiration contre le régime de Saddam Hussein. Bien intégrée à son pays d’adoption mais élevée dans l’amour de son pays d’origine, elle décide, à l’âge de trente ans, d’y retourner comme interprète de l’armée américaine. Convaincue par la noblesse de sa mission, mais un peu honteuse de revenir sous cet uniforme, elle tarde à en avertir sa grand-mère, veuve d’un colonel de l’armée irakienne. Chargée de traduire et sensibiliser à la culture arabe les militaires américains, la jeune femme se rend compte que son rôle va bien au-delà : à son corps défendant, elle assiste aux interrogatoires ou fait irruption la nuit avec son unité dans les maisons suspectes… Le malaise s’installe. La réprobation aussi, celle de sa grand-mère, des proches, et plus lourde encore : la sienne…
A travers ce beau personnage de femme déchirée entre deux identités, l’auteur brosse une peinture de la vie des Irakiens expatriés en Amérique et de leur relation fusionnelle avec la mère-patrie. Au ressentiment des Irakiens de l’intérieur vis-à-vis de l’occupant américain répond la douleur des familles endeuillées aux États-Unis.

Écrivain, journaliste irakienne et correspondante de presse pour des journaux arabes depuis une vingtaine d’années à Paris, Inaam Kachachi demeure très attachée à ses racines. Avant cet ouvrage, elle a dirigé une anthologie de littérature et poésie féminines irakiennes (Paroles d’Irakiennes, Serpent à plumes 2003) et publié un premier roman non encore édité en France.

Ahmet Insel et Michel Marian. Entretien d’Ariane Bonzon, Dialogue sur le tabou arménien (10 septembre)

Décembre 2008 : une pétition turque demande pardon aux Arméniens pour la «Grande catastrophe», alias le Génocide de 1915. Le mois suivant, une soixantaine d’Arméniens, français et canadiens répondent : «Merci aux citoyens turcs». Pour la première fois, les «ennemis» abordent ce sujet tabou. Et c’est pour donner corps et profondeur à cette amorce de dialogue que ce livre a été conçu. Face à face, Ahmet Insel, l’un des signataires de la pétition turque, et Michel Marian, l’un des initiateurs de la réponse arménienne. Le livre est une conversation entre deux hommes, un Turc et un Arménien, sur le passé, le présent et l’avenir. A travers leurs parcours, personnel et familial, seront évoqués les grands événements qui ont jalonné l’histoire de ces deux peuples, avec en point d’orgue le génocide de 1915 et la question de sa reconnaissance.

Né en 1955 à Istanbul, Ahmet Insel a effectué ses études universitaires à Paris et a dirigé l’UFR d'Économie de Paris I de 1990 à 1994. Depuis 2002, il enseigne et dirige le département d'économie à l'université Galatasaray à Istanbul. En France, il fut l’un des fondateurs de la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales); en Turquie, il participe à l’aventure d’Iletisim, la maison d’édition qui a publié l’écrivain Orhan Pamuk et il est chroniqueur au quotidien Radikal. Ahmet Insel est l’auteur de nombreux livres sur la Turquie.

Michel Marian, né en 1952, est agrégé de philosophie, maître de conférences en philosophie publique à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Une partie de sa famille a été tuée durant le génocide de 1915. L’autre partie a pu s’enfuir et se réfugier en Arménie ainsi qu’en France. Michel Marian a publié de nombreux articles sur les questions arméniennes dans la revue Esprit et les Nouvelles d’Arménie.

Ariane Bonzon, née en 1959, est journaliste. Elle vit et travaille entre Paris et Istanbul après avoir occupé plusieurs postes de correspondante en Afrique et au Proche-Orient. Elle est également réalisatrice et productrice pour la télévision.

Pierre Pelot, deux centième roman?

Quand j'étais gamin, mon père avait l'habitude de prendre le volant dès qu'une foire ou un salon se déroulait à portée de voiture. J'ai toujours eu la quasi certitude que le thème lui importait peu. Mais qu'il avait l'impression que les choses se passaient là, et qu'il devait y être sous peine de manquer un de ces exaltants épisodes que la société de consommation lui proposait. Je ne sais pas trop ce qu'en pensaient mes frères quand ils ont eu l'âge d'être embarqués eux aussi dans ces aventures merveilleuses - nous n'en parlions pas trop, il n'était pas question de proposer une autre activité qui, de toute manière, n'eût pas été à la hauteur des ambitions paternelles.
En tout cas, j'avais horreur de ça. Il m'arrive encore de penser aux litres de lait parfumé ingurgités gratuitement, aux soupes instantanées offertes sur certains stands, aux cuisines équipées froides et efficaces. C'était dans les années soixante. Je m'emmerdais ferme.
Sauf à la Foire du Livre de Bruxelles, où je revivais, où je me chargeais de catalogues qui ne me serviraient à rien mais me laissaient entrevoir l'immensité d'une production de livres capable de tarir, peut-être, l'immense soif qui était la mienne. Quand j'aurais l'argent pour les acheter, plus tard...
Il y avait, heureusement, des livres à la maison, une bibliothèque au village et à l'école. Et je lisais donc. Des auteurs morts, surtout. Quelques-uns pourtant vivaient encore, certains même n'étaient pas vieux du tout. Et c'est ainsi qu'un jour, dans les allées du Centre Rogier, où se tenait la Foire Internationale du Livre (il y avait un stand russe très fourni, et puis les Français étaient là, bien sûr), je suis tombé en arrêt devant Pierre Pelot. J'avais tout lu de lui, du moins je le croyais. Il avait publié en Marabout Junior, créé Dylan Stark en Pocket Marabout (la collection qui allait servir de linceul à Marabout Junior).
Et il existait vraiment, puisque je l'avais en face de moi!
Depuis, j'ai appris que je ne lirais jamais tous les livres, ni même tous ceux de Pierre Pelot. Il a dû en publier deux cents, sous son nom de plume principal ou sous d'autres noms. Je n'ai pas fait le compte. Lui-même, l'a-t-il fait? Ça m'étonnerait.
Il est en tout cas devenu, peu à peu, en privilégiant la qualité sur la quantité, un romancier qui ne se contentait plus d'être populaire. Et, même si je ne me souviens pas lui avoir parlé la première fois que je l'ai vu, les rencontres se sont multipliées ensuite. Une image: je le croise au Salon du Livre de Paris, il erre comme une âme en peine, il me confie qu'il en a marre de Paris, où il a dû arriver la veille, et qu'il a hâte de retrouver ses Vosges où il retourne le lendemain.

C'est ce même Pierre Pelot qui publie Les promeneuses sur le bord du chemin, un roman bref - il en a écrit d'énormes.
Blair est détective. Une sorte de détective, mû par de vieilles rancœurs, aigri par la vie. Il se retrouve avec un drôle de client, et d'ailleurs, est-ce un client? Adrien Norte est une notoriété du monde culturel. Il vend beaucoup de livres, on le voit à la télévision, dans les magazines. Blair ne l'aime pas. Mais, bon, il y a les lettres menaçantes que reçoit Norte, celles qui désignent l'écrivain dans d'autres lettres reçues par Blair. Il y a une affaire à débrouiller... Au travail, donc.
Sinon que le scénario imaginé par Pierre Pelot est du genre tordu, comme une route inconnue qui se referme sur elle-même - et on se demande où on est.
L'intrigue avance dans des conversations parfois décousues, et en réalité cousues avec soin. Epoustouflant!

mercredi 13 mai 2009

André Brink : L'amour et l'oubli

André Brink se livre probablement beaucoup dans L'amour et l'oubli, une vaste rétrospective - romanesque, il faut quand même le souligner - des femmes qu'un écrivain a aimées.
L'écrivain s'appelle Chris Minnaar, son parcours est différent de celui d'André Brink, mais il y a entre les deux vies assez de points d'intersection pour que cela ressemble à une autobiographie, sur un plan au moins : l'engagement personnel contre l'apartheid. Pour ce qui est de la vie amoureuse d'André Brink, après tout, quelle importance ?
Celle de Chris Minnaar, en revanche, nous concerne au premier chef. Nous l'accompagnons pendant près de 500 pages avec l'impression de recevoir ces confidences en cadeau. Elles viennent d'un homme qui vient de voir mourir Rachel, dont il est certain qu'elle restera sa dernière femme. Rachel a été sauvagement agressée - l'Afrique du Sud d'après l'apartheid n'est pas devenue un paradis, le romancier fait bien de nous le rappeler - et est entrée dans un profond coma. Chris ne l'avouera qu'à la toute fin du livre : il a été à deux doigts de commettre un geste définitif pour abréger les souffrances de Rachel.
Le jour même de la mort de sa maîtresse, Chris entreprend de lui rendre hommage - à elle et aux autres. « Et c'est pourquoi j'aime mes femmes et chacune d'entre elles : chacune a été adorée, chacune a été nécessaire. J'ai toujours été bien présent, pleinement là, dans le lit de l'amour, aimant la réalité d'un corps précis, chaque particularité, chaque détail, chaque palpitant signe de vie. »
Le récit commence dès l'enfance, dans un milieu rigoriste où les secrets du sexe ne sont pas dévoilés. Mais se donnent à connaître par hasard. Il pourrait, au fil du temps, se transformer en catalogue de conquêtes. Il ne tombe jamais dans ce travers épuisant. Toujours l'exaltation des sens est au rendez-vous, qui aiguillonne l'esprit et lui donne une plus grande vivacité. Elle lui fournit aussi les premières occasions de transgression : l'Immorality Act, qui interdit les rapports sexuels entre races différentes, est allégrement bafoué par Chris à tout âge - et il découvrira que son père, un parangon de vertu, avait cédé lui aussi à la tentation.
Toutes ces femmes, en Afrique du Sud, à Londres ou à Paris, ont constitué l'homme qu'il est devenu.
Et ce sont elles encore, resurgissant en foule de sa mémoire, qui lui permettent de rompre avec le syndrome de la page blanche dont il souffrait depuis plusieurs années.
Pendant le temps où Chris rédige ce texte, la guerre d'Irak fait rage, qu'il suit la nuit à la télévision comme un spectacle dont les enjeux lui paraissent bien obscurs. A la fin de l'ouvrage, la guerre se termine, le laissant avec une sensation de vide, et sa mère meurt.
Si l'on veut extraire une réflexion qui, pour celle-là au moins, appartient autant au personnage qu'à André Brink, ce sera celle-ci : « L'Afrique du Sud était devenue la seule femme que je ne pourrais jamais, en fin de compte, quitter, parce qu'elle-même refusait de me quitter. Jusqu'à ce que la mort nous sépare. »

mardi 12 mai 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (2) - Mercure de France

La visite continue, et je crois qu'on en a pour un moment. Après Au diable vauvert, voici le Mercure de France - sans les couvertures, cette fois. Pour un programme de rentrée fort de six romans et d'une correspondance - à laquelle je suis très sensible, pour avoir publié autrefois un guide de correspondance amoureuse qui n'a, heureusement (je crois), laissé de souvenirs chez personne.

Alma Brami, Ils l'ont laissée là (20 août)
Coups de hache, partout dans les murs. Dévaster, détruire tout ce qu 'elle voit. Les infirmières piaillent, Docteur Grain tente de la raisonner, les autres courent, crient.
Déborah ne s'arrêtera que lorsqu 'on devinera ce qu 'elle ne peut pas dire.
On prévient les parents, vite avant qu 'il ne soit trop tard.
Déborah crache, mugit, fracasse, saccager ce carcan, ce nid qu 'on lui offre.
Ne plus se réveiller, ne plus voir par ses yeux, par ses gouffres. Poison de la vérité qui se propage, lianes qui s'enroulent, qui strangulent.
Déborah vit avec ses parents et sa sœur aînée Rose, dans un foyer en apparence uni, sans problème. Déborah ne va pas bien : sa douleur paraît immense, mais les adultes ne la comprennent pas. Déborah a beaucoup d'imagination : il n'est qu'à entendre les longues conversations qu'elle a avec son ami imaginaire, Romain, à qui elle confie tous ses secrets... Alors, quand elle parle de l'« individu » qui lui fait peur, et qui ferait avec elle des choses bizarres, pourquoi la croirait-on ? A moins qu'on ne veuille pas l'entendre : ce qu'elle évoque serait trop monstrueux, cela ne peut donc pas exister. Par définition les adultes ont toujours raison, la petite fille ne peut pas leur en vouloir. Après tout, peut-être se fait-elle des idées... D'ailleurs quand Mamie Pelouse comprend avec horreur ce qui hante sa petite-fille, Déborah se rétracte aussitôt, nie catégoriquement. Elle se referme sur elle, et plonge dans une dépression qui conduit ses parents impuissants à la confier au docteur Grain. Le psychiatre saura-t-il libérer Déborah de ses angoisses?

Alma Brami a 24 ans. Ils l'ont laissée là est son deuxième roman.

Pierre Charras, Le requiem de Franz (20 août)
Et j'ai découvert Thérèse, en même temps que je découvrais ma Messe en fa. Pendant les répétitions, j'avais écouté la messe et Thérèse et, là, je les entendais.
Alors, en pleine béatitude, j'ai senti l'amour s'abattre sur moi, comme d'autres sont foudroyés par la beauté, la foi. À moins que ce ne soit de ma propre musique que je sois tombé amoureux. Ou de l'amour lui-même. Ou de Dieu.
Octobre 1814 : Franz Schubert a 17 ans et dirige sa propre messe, la première. Son frère Ferdinand joue de l'orgue et Thérèse Grob interprète la partie de la soliste. Thérèse sera le seul et unique amour de la vie de Schubert. À bien des égards, cette Messe en fa est décisive dans la destinée du jeune musicien. Bien que mort prématurément, à trente et un ans, Franz Schubert aura en effet le temps de composer plus de mille œuvres, dont quelque 600 lieder.
En évoquant ce musicien exceptionnel, Pierre Charras parle essentiellement de son rapport à la création. Par-delà les siècles, il fait entendre au présent la voix du compositeur et, surtout, dessine les contours d'une âme tourmentée. En proie aux affres de la création et de la maladie, Franz n'a pas d'alternative : il doit créer pour continuer à vivre. Comme le génial témoin revenu d'un voyage dans le temps, Pierre Charras décrit les derniers jours de Schubert avec une sensibilité rare, une empathie et une lucidité exemplaires. Il lui offre ainsi un merveilleux cadeau, le Requiem qu'il rêvait tant de composer.

Pierre Charras est l'auteur de nombreux romans, dont Comédien (prix Valéry Larbaud 2000), Dix-neuf secondes (prix Fnac 2003) et Bonne nuit, doux prince.

Olivier Jacquemond, New York Fantasy (20 août)
J'ai quitté le quartier Pigalle, avec ses putes et ses néons, ses sex-shops et ses camés, pour un entrepôt en plein cœur du Lower East Side. New York était le lieu où les gens venaient non pas afin de vivre ou de concrétiser leurs rêves mais plutôt pour s'inventer les rêves qu 'ils n 'avaient pas. Mus par un même désir, une même volonté, ils finissaient tous par se ressembler : impossible de trouver une serveuse qui ne rêvait pas de tourner pour Woody Allen ou Ridley Scott, de sortir avec Colin Farrell ou de faire un duo avec Mariah Carey, Beyoncé ou Gwen Stefani. Oui, New York était bien d'une certaine façon la ville de l'égalité des chances car chacun était à égalité devant ses rêves. Tout le monde était riche d'une vie fantasmée. C'était ça le ressort de l'« American dream ».
Lorsque Eric décide d'aller vivre un an à New York, en 2003, il est encore un jeune homme insouciant. Quelques mois plus tard, quand son père tombe malade, il a à peine le temps de rentrer en France et d'assister à sa mort. Avec cette disparition, Eric prend soudain conscience qu'il ne peut plus vivre en France, qu'il doit rompre avec son passé et retourner à New York. Il a besoin de se fondre dans la foule anonyme. Il devient donc « Tom », serveur dans un bar de Williamsburg à Brooklyn. Les pourboires sont plutôt conséquents, Tom vit à sa manière son rêve américain. Dans ce bar, il lie connaissance avec un certain Mick Bowery, un écrivain. Les deux hommes se découvrent une passion commune pour les chansons de Léonard Cohen. D'ailleurs, Mick a bien connu le chanteur, dans une autre vie, à l'époque du Chelsea Hôtel. Mais il se demande ce qui peut bien séduire un jeune Français dans la poésie de Léonard Cohen. Eric-Tom, lui-même, n'explique pas bien cette attirance. Jusqu'au jour où il apprend par hasard que son père, cet homme discret et presque insignifiant, était aussi un amateur inconditionnel du chanteur...
Quand le rêve américain flirte avec le cauchemar... Roman urbain dans une New York d'après le 11 septembre où la ville devient un personnage à part entière, New York Fantasy est aussi un roman sur la filiation et la transmission.

Olivier Jacquemond a vingt-huit ans. New York Fantasy est son premier roman.

Gwenaëlle Aubry, Personne (27 août)
Je ne sais pas quand je me suis dit pour la première fois « mon père est fou », quand j'ai adopté ce mot de folie, ce mot emphatique, vague, inquiétant et légèrement exaltant, qui ne nommait rien, finalement, rien d'autre que mon angoisse, cette terreur infantile, cette panique où je basculais avec lui et que toute ma vie d'adulte s'employait à recouvrir, un appel de lui et tout cela, le jardin, le soir d'été, la mer proche, volait en éclats, me laissant seule avec lui dans ce monde morcelé et muet qui était peut-être le réel même (au lendemain de cet appel, j'ai fait une chute de vélo et passé le reste des vacances à consulter des médecins pour m'assurer que l'enfant que je portais était encore vivant).
Sous la forme d'un abécédaire, de A comme « Antonin Artaud » à Z comme « Zelig », en passant par B comme « Bond (James Bond) », F comme « Flic », H comme « Hoffmann (Dustin) » ou S comme « SDF », Personne est le portrait d'un absent, le père, aujourd'hui décédé, de la narratrice. De son vivant, cet homme était déjà absent, au monde et à lui-même. Il était malade : maniaco-dépressif pour la psychiatrie, mélancolique pour la littérature... En rassemblant des souvenirs d'enfance et des fragments du journal de son père, la narratrice tente de cerner une personnalité éclatée et insaisissable. Lucide et tendre, Personne est un roman kaléidoscope, à l'image de ce père aux multiples facettes.

Philosophe et romancière, Gwenaëlle Aubry est l'auteur notamment de L'isolée et de Notre vie s'use en transfigurations.

Philippe Delerm, Quelque chose en lui de Bartleby (27 août)
Je ne sais pas ce que c 'est que l'ennui. Je peux rester des heures dans l'endroit le plus neutre, une salle d'attente, un hall de gare. Même sans livre à lire, sans journal à feuilleter. Bien sûr, quand il y a des gens à observer, à écouter, ce n'est pas mal. Mais je supporte très bien de m'intéresser indéfiniment à un bout de papier peint qui se décolle, une lézarde infime à l'angle du plafond, à la structure métallique des chaises, au désordre des magazines sur la table basse. Je n'en tire pas gloire. Ce blog est pour moi la première occasion de confier cette façon d'être.
Qui aurait cru qu'Arnold Spitzweg, employé de la Poste à l'existence méthodiquement organisée, se mettrait un jour à tenir un blog, www.antiaction.com ? Lui qui refusa longtemps de se mettre à l'informatique et pour qui « blog sonnait comme une espèce de borborygme Scandinave, moitié blizzard et moitié grog » ! Et, surtout, qui aurait dit que ce blog rencontrerait un tel succès - citations sur les ondes de France Inter, intérêt des éditeurs et proposition pour faire un livre ? L'histoire paraît incroyable, et pourtant... Les écrits intimes d'Arnold Spitzweg résonnent avec force chez des milliers d'internautes : on le félicite de toute part, on le remercie d'aller contre l'activisme ambiant et de décrire l'inclination naturelle à la paresse. Arnold Spitzweg doit se rendre à l'évidence : il a touché une corde sensible. Il n'est donc pas tout seul à penser que notre monde va trop vite et qu'il faut, parfois, savoir s'arrêter pour en contempler la beauté. Comment celui qui s'identifierait volontiers au Bartleby de Hermann Melville vivra-t-il cette subite notoriété et cette surexposition médiatique ?
Dans ce roman drôle, tendre et parfois mélancolique, Philippe Delerm nous parle avec une grande acuité du monde contemporain. Pointant admirablement les petits riens qui font les grands bonheurs, son regard sait aussi se faire caustique pour peindre les travers de notre société.

Chloe Aridjis, Le livre des nuages (3 septembre)
Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin

Il est rare qu'un premier roman soit précédé, avant même sa publication, d'un tel concert de louanges. Paul Auster a été le premier, aux États-Unis, à saluer « l'immense talent » de Chloe Aridjis. Mais il n'est pas le seul, on sait que J.M.G. Le Clézio est prêt à le soutenir en France.
Chloe Aridjis - américaine par sa mère, mexicaine par son père, Homero - a baigné très tôt dans la littérature mais elle trace son chemin toute seule et les éditeurs anglais et américains ont lutté entre eux pour l'acheter. Il y a plusieurs traductions en cours.
Peut-être en partie - en partie seulement - autobiographique, Le livre des nuages se passe à Berlin après la chute du mur. Tatiana, la narratrice, y a étudié quelque temps grâce à une bourse, puis elle a choisi d'y rester, vivant de différents petits boulots, avant d'accepter de saisir sur ordinateur les textes d'un vieil historien, chez lui, plusieurs heures par semaine.
Tatiana est, par choix, une solitaire. Elle donne le sentiment de flotter un peu dans la vie, de se promener sur un nuage. A part Weiss, son employeur assez mystérieux - qui est-il vraiment ? - elle ne connaît guère que Jonas, un jeune météorologue spécialiste des nuages - on ne s'en étonnera pas - avec qui elle aura une brève aventure. Mais, là encore, elle ne s'implique guère, elle est toujours sur le point de s'enfuir, de disparaître.
Le vrai personnage du livre, c'est Berlin, dont la présence domine tout. Berlin et son terrible passé, la guerre d'abord, puis le mur, la coupure. Tatiana voit des fantômes qui, pour elle, sont bien réels - on laissera le lecteur découvrir les extraordinaires dix premières pages -, elle se mêle à eux, dans les rues, le métro, les anciens souterrains côté Est. On se laisse entraîner à sa suite, dans des récits d'une grande poésie et parfois très noirs. Mais la violence rôde partout. Et c'est au prix d'un épisode d'une grande brutalité que Tatiana revient sur terre, en quelque sorte, et décide de quitter Berlin et ses mystères cachés par les nuages.
Un jeune auteur extrêmement prometteur.

Lettres pour lire au lit. Correspondance amoureuse d'Alfred de Vigny et Marie Dorval (1831-1838)
Préface et notes par Ariane Charton

En 1830, Alfred de Vigny, poète renommé, et Marie Dorval, comédienne vedette du théâtre romantique, se rencontrent. En juin 1831, alors que la seconde joue la pièce du premier, La Maréchale d'Ancre, ils deviennent amants. Le poète installe sa muse dans un appartement de l'avenue Montaigne, où ils se retrouvent avec passion. Peu à peu, celle-ci s'éteindra, mais les amants restent attachés l'un à l'autre, et vivent ensemble quelque temps dans une maison à Montmartre. En 1838, après de violentes disputes, ils se séparent. Vigny est extrêmement jaloux, au point de faire suivre sa « vieille maîtresse » par l'inspecteur Vidocq lui-même, ne supportant pas sa liaison avec un plus jeune poète, Jules Sandeau.
« Tout était passion chez elle, la maternité, l'art, l'amitié, le dévouement, l'indignation, l'aspiration religieuse ; et comme elle ne savait et ne voulait rien modérer, rien refouler, son existence était d'une plénitude effrayante, d'une agitation au-dessus des forces humaines... », écrit à propos de Marie Dorval son amie George Sand, qui s'y connaissait pourtant en matière de sentiments extrêmes.
Environ 150 lettres d'amour rythment cette liaison, où les amants relatent leur vie professionnelle et sentimentale, leurs malheurs (la mort de la mère du poète, celle de la fille cadette de l'actrice), les relations difficiles qu'ils entretiennent avec leur entourage professionnel (Vigny supportant mal la concurrence ; Dorval n'aimant pas non plus ses congénères). Mais l'essentiel de ces lettres réside dans la description minutieuse et douloureuse, ou exaltée et sensible, de la passion amoureuse. Ces lettres peuvent être très crues, relatant l'amour physique qui unit les amants, ou plus métaphoriques, sur le manque ressenti, la fusion et les retrouvailles ardemment désirées.
Ce recueil de correspondance amoureuse est inédit en publication spécifique.
Ariane Charton est critique littéraire, spécialiste du romantisme.

Content et fâché à la fois...

Comme tout le monde, j'aime mieux lire des livres qui me plaisent plutôt que ceux qui me tombent des mains. Je suis donc content, puisqu'en voici deux que j'ai adorés.
Et je suis fâché, parce qu'une partie du plaisir m'a été ôté en raison de la désinvolture avec laquelle les textes ont été édités.
Je m'explique, sur les aspects apparemment contradictoires de ces lectures.

J'attendais beaucoup de La route, un roman de Cormac McCarthy que je n'avais pas lu l'année dernière lors de sa première parution en français. Les rééditions en poche étant faites pour cela, je me suis donc précipité - et j'ai même failli plonger si vite que mon article du Soir aurait précédé la date de mise en vente si je n'avais pas vu, au dernier moment, que le livre paraissait le 7 mai. J'ai donc postposé ma lecture d'une semaine.
Ce qui ne change rien à ma colère. J'ai rarement vu, chez un éditeur professionnel, un texte aussi maltraité. Une fois par page environ, ce qui me fait penser à un transfert approximatif (et non relu ensuite) de fichier entre l'édition originale et le poche, il manque quelques lettres qu'il faut deviner, ou un mot est coupé en deux morceaux séparés par un espace, sans raison. Cormac McCarthy aurait été un écrivain attaché aux recherches formelles, je me serais peut-être dit qu'il avait voulu innover. Mais ce n'est pas le cas. Et il y a donc de quoi être fâché.
D'autant que le roman est splendide. La descente vers le sud d'un père et de son fils après un genre d'apocalypse qui a laissé peu de survivants est une leçon de vie comme il y en a peu. Ils marchent, confrontés à ce qui reste d'un monde où la violence est devenue la seule loi. Ils savent que la mort est présente à chaque pas, qu'elle les attend, qu'ils n'y échapperont probablement pas. Une grande douceur habite pourtant ces pages, douceur d'autant plus forte qu'elle contraste avec les pires cruautés. Un prix Pulitzer mérité pour un écrivain qui a déjà écrit bien d'autres grands livres...

Je ne savais pas, en revanche, sur quoi j'allais tomber avec La mort au coeur, de Gianni Biobillo. Mais j'avais besoin d'un polar qui se passait à Milan, je n'allais pas chicaner puisque j'en avais trouvé un récemment traduit.
La surprise est bonne, j'y reviens. Et mauvaise pour le soin (ou, plus exactement, le manque de soin) avec lequel la traduction a été corrigée. Moins tragique que le cas précédent, celui-ci n'en est pas moins inacceptable. Des coquilles parsèment le livre à intervalles trop brefs. Je n'ai pas pris la peine de les relever, parce que je voulais rester sur l'élan de la lecture. Mais je me souviens d'une gifle qui, quelques lignes plus haut, devient une giffle!!! Belle cohérence...
Ceci étant dit, parce qu'il fallait bien que je déverse ma bile quelque part, voici un roman qu'il n'est pas facile de lâcher une fois qu'on l'a commencé. En particulier parce que les personnages, très travaillés, ont des caractéristiques qu'on n'oublie pas et qui culminent parfois au sommet du comique. Proche du personnage principal, l'inspecteur Ferraro, son collègue Lanza, qui ne parle qu'au premier degré, génère des conversations qui pourraient être sans fin. Pareil pour Comaschi, quoique ce serait plutôt à cause de son troisième degré. Pourquoi ne pas rigoler sans cesse quand on trempe toute la journée dans la saloperie? La saloperie ne manque pas ici. Si j'osais un cliché - j'ose -, c'est digne d'un excellent polar américain.

Ce qui ne me fait pas oublier la question que je me pose devant ces deux livres: que font les correcteurs? A-t-on même fait appel à eux? Je n'ai pas la réponse...

samedi 9 mai 2009

Avec vue sur la rentrée littéraire (1) - Au diable vauvert

La rentrée littéraire, cela semble encore très loin. Et pourtant, c'est presque demain. Les éditeurs la préparent, les informations circulent. Et je m'en voudrais de ne pas les partager avec vous.
En avant-première, donc, quelques présentations de livres à paraître en août et septembre dans une rubrique que j'essaierai de nourrir aussi souvent que possible. Bien entendu, les textes qui accompagnent les annonces de parution ne sont pas de moi. Ils diront donc le plus grand bien des livres. Pour juger sur pièces, il faudra attendre...
Voici donc le programme de rentrée des Éditions Au diable vauvert.

Frédéric Castaing, Siècle d’enfer (20 août)

Enfermé depuis l’âge de 5 ans dans un camp de rééducation destiné aux enfants qui ont commis des crimes particulièrement odieux, le héros de Siècle d’enfer est libéré à 22 ans. Notre nouveau candide va découvrir le monde du dehors. Un monde qui ressemble étrangement au nôtre, ou pourrait en être le prolongement immédiat. État totalitaire, violence des rapports sociaux qui écrasent les êtres, violence des rapports humains qui rongent les âmes.
Il part à la découverte de lui-même, de ce qui peut bien provoquer chez lui ces nausées lorsqu’il se trouve en présence de certaines personnes ou face à certains événements. Au fur à mesure de ses aventures et de ses rencontres, le mystère se lèvera sur son identité réelle et son passé.

Né dans le Tarn en 1944, après des études classiques au lycée de Chartres puis à la Sorbonne, Frédéric Castaing est professeur d’histoire pendant 10 ans à Nanterre puis au lycée Henri IV, avant de devenir expert en autographes et documents historiques et d’ouvrir une galerie à Paris. Spécialiste des manuscrits du dix-huitième siècle, il est depuis 2004 président du SLAM (Syndicat national de la librairie ancienne et moderne) et vit entre Paris et New-York.
Ce marathonien et triathlète doté d’un physique de dandy est un homme engagé et bouillonnant, qui a publié deux séries noires : J’épouserai plutôt la mort en 1994 et Ca va ? – ça va ! en 1996, très remarquées pour leur « indéfectible faculté à conjuguer le trivial et la hauteur de vue à travers une construction littéraire de premier plan », (Gille Le Morvan, Humanité Dimanche) et un roman chez Ramsay en 2005, Rouge cendres.

David Foster Wallace, La Fonction du balai (27 août)

Au centre de La Fonction du balai se trouve une héroïne ensorcelante et égarée, Lenore Beadsman. L’année : 1990. Le lieu : une version légèrement altérée de Cleveland, à la frontière d’une immense friche suburbaine, le Grand Désert d’Ohio.
Lenore est standardiste dans une maison d’édition, un travail abrutissant auquel viennent s’ajouter quelques soucis pour le moins perturbants. Son arrière-grand-mère, un temps disciple de Wittgenstein, a disparu de sa maison de retraite, accompagnée de vingt-cinq autres pensionnaires. Son petit ami et patron, l’éditeur Rick Vigorous, est un jaloux pathologique et complexé. Et Vlad l’Empaleur, sa perruche, devient la star d’une chaine de télévision chrétienne fondamentaliste lorsqu’elle se met à parler et à déblatérer un mélange de jargon psychothérapeutique, de poésie britannique et d’extraits de la bible du roi Jacques.
Farouchement drôle et intelligent, le premier roman d’un auteur parmi les plus innovants de notre époque explore les paradoxes du langage, de la narration et de la réalité.

Né en 1962 dans l’Illinois, David Foster Wallace est l’auteur de cinq recueils d’essais et nouvelles, ainsi que d’un roman épique, Infinite Jest. Ses écrits, décortiquant la culture américaine, ses névroses et ses possibilités, ainsi que l’ampleur et l’ambition de ses textes lui valent très vite le succès public et le respect de ses pairs.
Il s’est suicidé à son domicile le 12 septembre 2008. Un hommage lui a été rendu par Don Delillo, Zadie Smith, ou encore Jonathan Franzen pour honorer la mémoire d’un auteur trop lucide et plein de compassion pour notre monde.
L’intégralité de son œuvre est à paraître au Diable vauvert.
En même temps, paraît un hommage collectif, David Foster Wallace pour mémoire dans une édition spéciale libraires hors commerce. Par ailleurs, deux titres sont remis en vente, Brefs entretiens avec des hommes hideux (nouvelles) et Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas (essais).

Thomas Gunzig, Assortiment pour une vie meilleure. Carbowaterstoemp et autres nouvelles (3 septembre)

Deuxième recueil de nouvelles au Diable vauvert, il rassemble 27 nouvelles : parues dans différents recueils diffusés en Belgique exclusivement comme Carbowaterstoemp et aujourd’hui épuisés, quelques-unes données sur scène mais encore inédites, d’autres encore parues en revues. Gunzig donne ici la pleine maîtrise de son talent de nouvelliste.
Sous des titres culinaires, une galerie de portraits, humains ou animaux, piégés par la dure réalité de la vie qu’ils tentent en vain d’adoucir, mais c’est sans compter les multiples embuscades du destin…

Table et matières :
Amuse-bouches et pâté de lièvre ; Hors-d’œuvre et canapés, sous le signe du chorizo ; Trop froid ; Trop chaud ; Trop tôt ; Trop tard ; Trop gras ; Adagio ; Largo ; Allegro ; Lento ; Andante ; Les cornichons ; Le chocolat ; Le fromage ; Les sandwichs mous ; Le beurre salé ; Le grand duc ; Le petit prince ; La comtesse ; Gastronomie hospitalière. Figures du transfert. Épisodes cliniques ; Le meilleur du XXIe siècle ; Viande d’objet ; L’héroïsme au temps de la grippe aviaire ; Les origines de la vie ; Point Org ; L’eau salée.

Thomas Gunzig est né en 1970 à Bruxelles. En 1994 il remporte le Prix de l'écrivain étudiant de Bruxelles pour son premier recueil Situation instable penchant vers le mois d'août. En 1996, sa nouvelle Elle mettait les cafards en boîte remporte le Prix de la RTBF et le Prix spécial du Jury. En 1997 et 1999, deux nouveaux recueils l’imposent définitivement comme un de nos plus brillants nouvellistes : Il y avait quelque chose dans le noir qu'on n’avait pas vu et À part moi personne n'est mort. En 2000 il remporte le prix de la SCAM et écrit de nombreuses fictions pour Radio France.
Son premier roman, Mort d’un parfait bilingue (Au diable vauvert 2001), est distingué en Belgique par le prix Victor Rossel et son recueil Le Plus Petit Zoo du monde (Au diable Vauvert, 2003), par le Prix des Éditeurs. Il est lauréat en 2004 du prix de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française de Belgique. Son second roman, Kuru, est finaliste du Flore en 2005. Ses livres sont traduits dans le monde entier et publiés en poche dans la collection Folio.

Poppy Z. Brite, La Belle Rouge (3 septembre)

Deux ans après son lancement, le restaurant Alcool bat son plein. Les deux chefs Rickey et G-man ont une clientèle fidèle et préparent les plats à base spiritueuse qui ont fait leur réputation. Tout va pour le mieux jusqu’à ce qu’une mauvaise critique laisse entendre que le célèbre chef Lenny Duveteaux, leur « discret » bienfaiteur, a des projets bien à lui. Au même moment l’excentrique D.A Placide Treat accuse Lenny d’activités criminelles graves. Rickey et G-man décident alors de mettre fin à leur collaboration financière avec ce dernier.
Quand un restaurant de Dallas offre à Rickey un job de consultant en or, c’est l’occasion rêvée pour les deux associés de renflouer leurs comptes. Mais si Rickey accepte la proposition, il devra travailler avec Cooper Stark (un chef avec qui il avait eu une violente confrontation cocaïnée lorsqu’il était encore élève à l’école de cuisine), et Frank Firestone, un restaurateur Texan surexcité. Sous la pression de G-man, Rickey finit par accepter. Il renouvellera le menu du restaurant de Firestone et mettra la critique à ses pieds.
De retour à la Nouvelle-Orléans, à peine Rickey reprend-t-il ses vieilles habitudes dans sa cuisine qu’il se voit contraint de retourner à Dallas. Alors que Placide Treat continue de fomenter des machinations de plus en plus étranges, G-man découvre que toute cette histoire cache beaucoup de choses et que Rickey court un danger aussi grand que le Texas.

Née en 1967 à la Nouvelle-Orléans, Poppy Z. Brite décide à 18 ans de vivre de sa plume. Inspirée par Baudelaire et Stephen King, elle est révélée par ses premières nouvelles au charme vénéneux, bénéficiant aussitôt du soutien inconditionnel d’auteurs tels que Dan Simmons, Neil Gaiman ou Dennis Cooper. Ses écrits scandalisent, mais elle est distinguée en 1994 par le British Fantasy Award et fait figure de chef de file d'une avant-garde d'écrivains entre underground, terreur et poésie du corps.
En France, elle a publié Âmes perdues et Sang d'encre, Contes de la fée verte, la biographie Courtney Love et le sulfureux et extraordinaire Corps exquis. Sont parus au Diable vauvert, son recueil d’essais et chroniques, Coupable, la novela Plastic Jesus traduite par Virginie Despentes et deux recueils de nouvelles, Self made man et Petite cuisine du Diable et Alcool, qui inaugure la trilogie culinaire poursuivie avec La Belle Rouge.

Claudine Plas, Boris Vian à 20 ans (10 septembre)

Reprenant un leitmotiv de Boris Vian, le livre raconte le jeune homme que Boris était à 20 ans, avec au cœur du livre la question fondamentale de l'engagement.
De l’exode en juin 40 quand Boris, élève ingénieur quitte à bicyclette l’école Centrale repliée à Angoulême pour tenter de retrouver ses parents, en passant par les surprises-parties de Ville d’Avray, les souvenirs d’enfance, les copains, l’ambiance potache, la rencontre avec Michelle Léglise ( sa première femme) et le Major (son meilleur ami), son mariage, son 1er job d’ingénieur, le jazz et les premiers écrits… jusqu’à l’assassinat de son père au moment de la Libération, suivi peu après par la signature de son 1er roman Vercoquin et la Plancton chez Gallimard et par l’écriture de L’Ecume des jours, ce livre découvre une facette de Boris Vian sans doute moins connue, mais qui contient en germe le célèbre auteur, ingénieur, musicien et pataphysicien… Il décrypte l’enfance et la jeunesse de Boris : son milieu familial, sa formation intellectuelle et artistique, sa vie affective et amoureuse, les zazous et le jazz, le rôle des intellectuels pendant la guerre, et surtout ceux qui l’ont marqué. Il éclaire sa personnalité, la naissance de ses multiples talents et la genèse des œuvres qui le rendront célèbre.
Boris Vian est à sa manière représentatif d’une grande partie de sa génération. Non engagé, issu d’un milieu pacifiste et apolitique, le jeune garçon n’a pas les réflexes d’un militant, ni conscience politique. Pour lui la guerre est une aberration qui lui vole sa jeunesse. Condamné à brève échéance par une maladie de cœur, il rejette la morbidité de son époque et semble ignorer les drames qui se jouent autour de lui. Il refuse d’y prendre part. L’esquisse d’autres portraits, ceux de Guy Môquet, Hélène Berr, Juliette Gréco, Claude Abadie, permet aussi de croiser les destins et le vécu d’autres jeunes de son âge et de comprendre en quoi Boris est à la fois différent et très proche. Cette génération qui a eu 20 ans en 40 ne ressemble à aucune autre. A la libération, elle croit aux lendemains qui chantent, elle a soif d’innovation dans tous les domaines, (modes de vie, politique, musique, progrès technique, littérature…), que Boris, en livres et en chansons, défrichera en visionnaire précurseur et critique.

Née en 1957, diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Claudine Plas est l’épouse du chanteur Jean-Pierre Arbon. Un fils de 21 ans, Romain, et un beau-fils de 20 ans, Augustin. Jusqu’en 2001, elle fait carrière dans les médias avec le lancement du magazine Harper's Bazzar en France, puis dans le groupe Interdeco et chez Hachette Filipacchi Medias comme directrice générale de la filiale Produits dérivés et Nouveaux Medias. Depuis 2002, elle est éditrice de musique (chansons et musiques actuelles) et productrice de spectacles, avec sa société Plas&Partners Productions.

vendredi 8 mai 2009

Pirotte, l'homme et le poète

Il y a des années que je connais Jean-Claude Pirotte. Et des années que je ne l'ai pas vu.
Dommage.
Mais pas si grave.
J'ai, comme ses autres lecteurs, régulièrement de ses nouvelles. Et les dernières sont particulièrement copieuses. 900 pages de poèmes écrits de 1953 à 2003, un ensemble monumental. Le promenoir magique et autres poèmes est un parcours de longue haleine - et n'est pourtant pas l'intégrale de sa poésie.
Jean-Claude Pirotte a commencé tôt. Mais ses vers d'adolescent sont loin des hésitations habituelles à cet âge. Il a déjà une voix particulière, et il ne va cesser de la faire entendre, de plus en plus claire au fur et à mesure que les années et les doutes s'accumulent.
Est-ce parce qu'il ne se prend pas pour un poète qu'il l'est absolument? L'explication est trop simple. Lisez, vous verrez. J'ouvre le livre au hasard et je vous en offre une page.
demain c'est à nous deux Paris
mais pas Rastignac pour un sou
j'irai voir mon ami Kani
avec qui je fus parfois saoul

nous parlerons peu nous aurons
de longs silences mémorables
dans des bistrots nous rêverons
à des fortunes improbables

vous qui me lirez dans cent ans
(si vous avez le droit de me lire)
songez que mon fantôme a tant
et tant de choses à vous dire

en dépit de sa maladresse
et de son mutisme contraint
cartes postales sans adresse
et toujours le Diable et son train
Voilà une musique comme je les aime, autant que j'aime ce sacré bonhomme auquel Pol Charles consacre un petit essai éclairant. Les légendes de Jean-Claude Pirotte sont une lecture de l'œuvre entre les lignes, lecture augmentée de ce que les textes disent ou non de la biographie. Avec plus ou moins d'authenticité. Mais, quand Pirotte invente, c'est pour mieux éclairer. Et la sincérité est donc toujours totale.
Pol Charles n'a évidemment pas exploré que la poésie. Les récits et les romans sont aussi une nourriture solide pour lecteurs exigeants. On retrouvera donc ici l'écrivain qui fut avocat florissant avant de partir en cavale comme un voyou qu'il n'est pas - qu'il est un peu, mais alors c'est un voyou magnifique et flamboyant, à retrouver toutes affaires cessantes.

jeudi 7 mai 2009

Vous avez aimé Le Comte de Monte-Cristo?

Alors, vous avez toutes les chances d'aimer aussi Seul contre tous, le nouveau roman de Jeffrey Archer.
Misant sur la qualité d'un excellent scénario d'Alexandre Dumas, le romancier britannique (qui a aussi été homme politique) l'a transposé à notre époque, gardant les principaux ressorts du récit.
Brève piqûre de rappel. Dans Le Comte de Monte-Cristo, Edmond Dantès est condamné sur dénonciation, s'évade, devient riche et se venge.
Dans Seul contre tous, Danny Cartwright assiste au meurtre de son meilleur ami, qui est aussi le frère de sa fiancée. Il est accusé et condamné pour cet acte qu'il n'a pas commis, mais dont il connaît le coupable et les complices. Le principal handicap de Danny est de ne pas appartenir, contrairement aux quatre hommes qui lui font face, à la meilleure société londonienne.
En prison, où il se trouve en principe pour une vingtaine d'années, Danny se lie d'amitié avec ses compagnons de cellule, dont l'un, officier né dans une famille noble, fait son éducation. Elève doué, Danny ne tarde pas à égaler, voire surpasser son maître auquel il ressemble de plus en plus.
Bien sûr, puisque la trame est fixée, Danny s'évadera, deviendra riche et se vengera. Sans que rien ne soit simple. Les péripéties abondent, les personnages sont nuancés et ce gros livre, en définitive, passionne.

samedi 2 mai 2009

Satisfait ou remboursé !

La collection de poche 10/18 lance une opération de charme qui invite à la découverte d'écrivains encore peu connus. Pour trois titres bien précis, paraissant à raison d'un par mois, le lecteur qui n'est pas conquis peut être remboursé. Je vous passe les détails pratiques, tout est expliqué à l'intérieur de la bande qui orne les livres.
J'ai lu les deux premiers (le troisième ne sort que le 20 mai) et je n'ai aucune raison d'en demander le remboursement (d'autant que je n'ai pas de ticket de caisse, puisqu'ils m'ont été envoyés par l'éditeur).

Joey Goebel a imaginé une bien étrange manière de faire donner à de jeunes artistes prometteurs le meilleur d'eux-mêmes. Torturez l'artiste!, voilà le programme mis en application par la Nouvelle Renaissance qui se donne pour objectif de rehausser le niveau - assez lamentable, je suis bien d'accord - des arts populaires aux Etats-Unis.
Les recrues sont détectées très tôt: Vincent a sept ans quand il entre dans le circuit. Harlan sera son manager, et son rôle sera de le faire souffrir sans le détruire. Le procédé est efficace. Vincent devient, dans la chanson et à la télévision, un auteur de premier plan. Sa production tranche avec ce que donnent à entendre et à voir la plupart des autres créateurs.
Succès assuré, donc. Mais la manipulation est dangereuse. Harlan le savait. Vincent est au bord du gouffre. De plus, le manipulateur est lui-même manipulé, comme il finit par le comprendre. Le but final de l'opération n'était peut-être pas aussi noble qu'il y paraissait...
Un roman étonnant, d'un auteur que je ne connaissais pas, bien qu'il soit traduit par Claro, dont les choix ne sont jamais indifférents. Du coup, je crois bien que je vais lire aussi le nouveau Goebel, The Anomalies.

Kevin Brockmeier m'était tout aussi inconnu. J'avais tort: la revue Granta, qui publie régulièrement des anthologies de jeunes écrivains en se trompant rarement sur leur avenir (bien que sans les torturer), avait choisi celui-ci. Et Une brève histoire des morts est donc, assez logiquement, une autre révélation.
On se retrouve dans une ville étrange, l'équivalent d'un purgatoire où sont envoyés les morts. Ils y restent tant qu'un vivant pense à eux. Puis ils s'évaporent. L'atmosphère de l'endroit est évidemment étrange. La population ne cesse de croître, jusqu'au moment où elle commence à s'amenuiser.
Que se passe-t-il?
Une épidémie est apparue soudainement, l'humanité est en train de disparaître. Et il ne reste donc plus personne sur Terre pour penser aux défunts...
Pourtant, tous ceux qui ont connu Laura Byrd restent dans la ville. Serait-elle encore vivante? Sa participation à une expédition polaire avait tout, cependant, pour lui faire prendre les plus grands risques. Son aventure, avec en contrepoint l'existence des morts, devient un chant, une épopée à l'antique.