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mardi 24 octobre 2017

Annie Ernaux, une œuvre et le Prix Marguerite Yourcenar

Je n’ai malheureusement gardé aucune trace écrite de ma seule rencontre avec Annie Ernaux. Nous déjeunions à Bruxelles, où elle était venue, me semble-t-il, à l’occasion d’une Foire du Livre et je lui avais probablement dit à quel point ses premiers livres, lus dans les années 70, m’avaient ébranlé. Avec quelques autres, certes, mais elle appartenait au monde, que je découvrais avec avidité, d’une littérature en train de se faire et qui ressemblait peu à celle que des enseignants sans imagination m’avaient donnée à lire.
Je me souviens en revanche d’une anecdote de si peu d’intérêt que je ne résiste pas au plaisir de vous la raconter. Nous étions dans un restaurant où les plats traditionnels ne sont pas une aberration et j’avais essayé de lui faire goûter des pieds de porc panés, ce dont les deux représentants Gallimard qui nous accompagnaient (et offraient le déjeuner, merci à eux) l’avaient dissuadée. Je le regrette pour elle, et j’espère qu’elle a eu au moins une autre occasion d’essayer cela – mon repas, ce jour-là, je n’allais pas me dédire et, de toute manière, j’aime.
Le but de cette note n’était pas de vous raconter cette histoire (encore que…), mais de signaler le Prix Marguerite Yourcenar qui vient d’être attribué à cette grande écrivaine. Je signale au passage que je ne parle plus aux personnes qui comparent les livres de Christine Angot à ceux d’Annie Ernaux. Si l’intention est en partie la même, le talent n’est que d’un côté. Ne confondons pas une écriture et une tentative d’écriture. Merci.
Et voici, pour mémoire, des textes écrits à une époque dont les archives n’ont pas disparu.

Annie Ernaux pratique la mise à nu de sa propre existence avec une rigueur qui ne laisse, dans l’écriture, aucune place à l’émotion et fait naître celle-ci, au contraire, chez le lecteur. Il est vrai que, si les mots sont sagement alignés dans l’apparence de la froideur, ils ne font pas l’économie des sujets les plus difficiles. Celui qu’elle aborde cette fois-ci n’a cependant rien de particulièrement original : Passion simple raconte en effet comment une femme vit l’envahissement de son existence par la seule attente de l’homme aimé.
Il est marié, et probablement vit-il cette liaison comme une aventure provisoire, dans les plages que lui laisse son emploi du temps. Elle, écrivant après coup ce qu’elle a vécu, doit bien s’avouer qu’elle ne l’ignorait pas tout à fait. Mais ce soupçon était, comme tout le reste, balayé par la passion.
« Seule celle-ci justifiait encore l’existence. Je n’étais plus que du temps passant à travers moi, dit la narratrice en constatant qu’elle vit pour l’attendre, puis, quand il est là, dans la crainte de son départ prochain, avant que recommence le cercle infernal à l’intérieur duquel elle se demande où est le présent. »
Ce qu’elle raconte est moins une histoire que la description d’un état. Une description lointaine déjà, mais indissociable de ce qui a été vécu. Le temps de l’écriture n’a rien à voir avec celui de la passion. Pourtant, quand je me suis mise à écrire, c’était pour rester dans ce temps-là.
Il y a quelque chose d’obscène – obscénité nécessaire – à décortiquer ainsi, presque cliniquement, ce qui fut vécu dans la fièvre. Ce n’est pas par hasard si, dans une espèce de prologue qui n’est pas désigné comme tel, Annie Ernaux décrit une scène de film X vue à travers le brouillage de Canal + : tout montrer est bien son projet ; et elle s’en explique brièvement : « Il m’a semblé que l’écriture devait tendre à cela, cette impression que provoque la scène de l’acte sexuel, cette angoisse et cette stupeur, une suspension du jugement moral. »
Et puis, bien que nous ayons parlé de la narratrice et d’Annie Ernaux, il est impossible de ne pas les confondre à la lecture. Annie Ernaux ne fait rien pour masquer qu’elle est la narratrice. Nulle part Passion simple n’est qualifié de roman. Tout ce qui s’ajoute à la situation principale peut aisément passer pour un commentaire de l’auteur s’identifiant avec le personnage. Et Annie Ernaux va jusqu’à répondre par avance à ceux qui lui reprocheraient son « exhibitionnisme » : « Je ne ressens aucune honte à noter ces choses, à cause du délai qui sépare le moment où elles s’écrivent, où je suis seule à les voir, de celui où elles seront lues par les gens et qui, j’ai l’impression, n’arrivera jamais. »
Malgré tout, ce moment est arrivé. Il ne dure pas très longtemps – Annie Ernaux écrit serré, pas un mot de trop –, mais on le prend comme un coup de poing en pleine figure : ainsi donc, c’est ça, la passion ? On le savait, on ne voulait pas le savoir. Maintenant, on n’a plus le choix.

C’est Michel Tournier, si nos souvenirs sont exacts, qui avait annoncé, dans une liste de livres à paraître, un journal « extime ». L’ouvrage n’a pas été, jusqu’à présent du moins, édité, et Annie Ernaux vient de rattraper ce projet avec un Journal du dehors qui rejoint parfaitement ce qu’on imaginait derrière le projet de l’académicien Goncourt. Il ne s’agit pas, en effet, seulement de regarder autour de soi pour voir comment vivent les autres. Il s’agit plutôt de se définir par rapport à ces manières d’être, et de prendre conscience d’une existence liée à celle des autres. « C’est donc au-dehors, dans les passagers du métro ou du RER, les gens qui empruntent l’escalator des Galeries Lafayette et d’Auchan, qu’est déposée mon existence passée. Dans des individus anonymes qui ne soupçonnent pas qu’ils détiennent une part de mon histoire, dans des visages, des corps, que je ne revois jamais. Sans doute suis-je moi-même, dans la foule des rues et des magasins, porteuse de la vie des autres. »
Ce sont les dernières lignes du livre. Elles justifient, d’une certaine manière, l’existence de celui-ci. Car, pour le reste, il est très peu explicatif. Seulement descriptif, au plus près de ce qui arrive autour de l’auteur. Un couple dans le métro, le geste d’un clochard, la présence d’un ramasseur de caddies sur le parking du supermarché, autant de miniatures qui, les unes derrière les autres, constituent un tableau à la fois vaste et daté. Car les textes d’Annie Ernaux, écrits de 1985 à 1992, prennent déjà en compte, même sans le vouloir nécessairement, l’écoulement du temps. Des choses changent en sept ans, et elles apparaissent, comme apparaît le premier mendiant à un endroit précis, comme disparaît au contraire le ramasseur de caddies, comme se démolissent des immeubles cependant chargés d’histoire…
Journal du dehors est un livre-sismographe. Nous éprouvons les secousses de ce qui nous entoure, et Annie Ernaux en trace les courbes à notre usage, même si c’était d’abord au sien propre.
Parfois, parce que certains sujets sont proches, ou auraient pu être traités de cette manière, on pense aux Mythologies de Barthes. Trois lignes suffisent à nous y renvoyer, peut-être pour mieux faire comprendre ensuite en quoi ce projet-ci est différent. Il n’est certainement pas opposé à celui des Mythologies, ce serait trop simple, mais il n’est pas situé au même endroit, ou bien il est perçu d’un autre. D’ailleurs, il est déjà d’une époque postérieure, ce qui pourrait suffire à marquer d’importantes différences. « Pourquoi je raconte, décris, cette scène, comme d’autres qui figurent dans ces pages », se demande Annie Ernaux avec une écriture faussement débraillée. « Qu’est-ce que je cherche à toute force dans la réalité ? Le sens ? Souvent, mais pas toujours, par habitude intellectuelle (apprise) de ne pas s’abandonner seulement à la sensation : la « mettre au-dessus de soi ». Ou bien, noter les gestes, les attitudes, les paroles de gens que je rencontre me donne l’illusion d’être proche d’eux. Je ne leur parle pas, je les regarde et les écoute seulement. Mais l’émotion qu’ils me laissent est une chose réelle. Peut-être que je cherche quelque chose sur moi à travers eux, leurs façons de se tenir, leurs conversations. (Souvent, « pourquoi ne suis-je pas cette femme ? » assise devant moi dans le métro, etc.) »
La tentation de l’explication ne dure jamais longtemps, et sans doute aurait-il mieux valu citer des passages où Annie Ernaux est plus proche de son projet réel : montrer, garder une trace, se placer au plus près des autres. Sa vie, dans les endroits par lesquels elle passe ou par les actes qu’elle pose, transparaît de temps à autre. Moins, peut-être, que dans ses romans où l’autobiographie est aussi très présente. Ceux-ci mettent en scène, en effet, un personnage principal qui peut être confondu, à peu de choses près, avec l’auteur. Son Journal du dehors, au contraire, est un mur élevé autour de sa vie, avec parfois quelques ouvertures – mais le mur est accepté, car si ce n’était celui-là ce serait un autre, et un mur n’est pas nécessairement triste quand il délimite un territoire qu’on s’est choisi, serait-ce dans une ville nouvelle…

Se perdre (2001)
Entre le roman tiré d’un épisode vécu et les pages de journal qui le relatent au jour le jour, il y a la distance séparant Passion simple de Se perdre. Une dizaine d’années après avoir eu le désir vrillé au corps, Annie Ernaux laisse tomber le dernier masque, dans le tourbillon qui l’entraîne vers S., ce Russe qui fut son amant. La relation avec lui a un avenir limité. Le diplomate rencontré dans son pays, avec la naissance d’une attirance réciproque et violente, est en poste à Paris – mais il est marié et il repartira. Les jours et les semaines sont ponctués de moments volés, trop brefs malgré leur intensité. Très vite, Annie Ernaux apprend la peur : si l’appétit qu’elle éprouve pour son amant ne diminue pas, elle devine chez lui des signes d’éloignement. La distance se creuse. Annie Ernaux écrit, sur le même ton, les gestes du plaisir et les angoisses de l’absence. Elle s’interroge sur ses élans : sont-ils seulement sexuels ou s’agit-il d’amour ? Objectivement, les choses du sexe sont les mêmes quand on aime et quand on n’aime pas. Cela n’aide pas à répondre à la question, et n’est pas non plus une consolation.

La jalousie à l’état pur est une autre forme de passion amoureuse, plus envahissante peut-être encore. Annie Ernaux raconte ici comment, après avoir rompu avec son amant, elle n’a pas supporté d’apprendre que celui-ci a fait entrer une autre femme dans sa vie. Au scalpel, comme elle en a coutume, elle écrit comment elle vit ces semaines pendant lesquelles elle est obsédée par cette femme dont elle ne sait presque rien, et surtout pas le nom. L’occupation est exactement cela : un envahissement total par une personne qu’on imagine, qu’on croit deviner… jusqu’au moment où, d’ailleurs comme dans la passion amoureuse, les choses se calment. Mais, en attendant, quelle violence rentrée elle trouve en elle, apaisée peut-être seulement par les mots !

L’usage de la photo (2005, avec Marc Marie)
Il y a une photo qu’on ne verra pas. Mais elle est décrite avec complaisance. Les autres, de vêtements éparpillés sur le sol, se veulent des témoignages d’un amour pratiqué dans l’urgence. Certaines pages disent, dans le moindre détail, ce que montrent déjà les clichés. Puis tentent d’explorer ce qu’on ne peut voir. Un équilibre délicat entre journal intime et exhibitionnisme. Des moments de grâce entre des passages plus lourds.

Les années (2008)
Se souvient-on de Je me souviens ? George Perec y avait jeté, en vrac, des éclats de mémoire. Annie Ernaux lui rend hommage, reprend le projet et l’améliore : elle fait du rangement. Des années 40 à nos jours, elle revisite Les années de sa génération et des générations proches. Dans une vision collective où dominent « on » et « nous », elle imprime à son « récit glissant » la marque du temps qui passe. Une superbe réussite, qui lui vaut d’être rééditée sous le numéro 5000 de la collection Folio.

Au pays de l’hypermarché Auchan, c’est la fête toute l’année. On passe, sans avoir le temps de respirer, de Noël au ramadan ou à la Foire de printemps aux vins. Pour Annie Ernaux, l’hypermarché est une occasion de lever le nez des pages d’écriture. Pour mieux y revenir quand, pendant une année, elle tient le journal des moments passés chez Auchan, à Cergy. « Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là. »
Annie Ernaux ne s’est pas mise à considérer les grandes surfaces comme un espace littéraire le 8 novembre 2012, date du début de ses notes. Elle en a parlé dans Journal du dehors, en 1993, et dans La vie extérieure, en 2000. Le monde sensible n’a jamais été limité, pour elle, aux relations entre intellectuels. Et ce terrain-là est particulièrement riche, parce qu’il en dit long sur notre société.
Elle relève tout ce qu’elle voit, hésitant à en tirer des leçons mais ne cachant rien des questions qui l’habitent. La population est différente selon les jours et les heures. Les mélanges ethniques sont nombreux. Les caisses automatiques remplacent celles où l’on tente de mesurer, avant de choisir une queue plutôt qu’une autre, l’efficacité de la caissière. Le super discount propose des produits moins coûteux, mais en grande quantité et d’une qualité douteuse. Le jaune des panneaux des prix d’accroche lui semble de plus en plus agressif. Il est interdit de lire au rayon librairie…
Pendant ce temps, au Bangladesh, une usine textile brûle : 112 morts. Puis un immeuble s’effondre, qui abritait des ateliers de confection : 1127 morts. Dans les deux cas, les ouvrières, puisqu’il s’agit surtout de femmes, travaillaient notamment pour Auchan. « Evidemment, hormis des larmes de crocodile, il ne faut pas compter sur nous qui profitons allègrement de cette main-d’œuvre esclave pour changer quoi que ce soit. »
Regard au plus près, regard qui prend de la hauteur : Annie Ernaux a tout vu, tout compris de cet univers-là.

Annie Ernaux ? L’écriture de soi, l’autofiction pour le dire vite. Voilà sa case, une fois pour toutes, depuis l’avortement des Armoires vides, le père de La Place, les amours et les déchirures intimes devenues romans. A peine romans, d’ailleurs très vite aucune mention de genre n’est plus apparue sur ses ouvrages. Les commentateurs en ont fait des récits autobiographiques. L’appellation, trop réductrice, ne lui convient pas vraiment, expliquait-elle à Frédéric-Yves Jeannet dans L’écriture comme un couteau. Elle lui préfère, précisait-elle, celle de récits « auto-socio-biographiques ». Genre, s’il s’agit bien d’un genre, dans lequel elle a atteint une sorte de perfection avec Les années, en 2008.
Elle aurait pu clore sa bibliographie avec ce chef-d’œuvre de l’intime partagé avec la multitude, car ses souvenirs sont communs avec bien des lectrices et lecteurs. Il lui restait cependant à creuser une étape de sa propre construction, les années 1958 et 1959, sur lesquelles elle passait rapidement dans l’entretien déjà cité, signalant qu’elle avait, en pleine guerre d’Algérie et grâce à une professeure de terminale, découvert en même temps le marxisme, l’existentialisme et Le Deuxième Sexe.
Elle n’avait pas tout dit sur celle qu’elle appelle « la fille de 58 » dans Mémoire de fille, qui vient de paraître et où elle s’interroge sur ce que sera son dernier livre. Elle ne voulait pas, en tout cas, disparaître avant d’avoir fixé l’image de la jeune fille qu’elle était alors. Voici enfin terminé un texte déjà entrepris auparavant, puis abandonné, une trace de ce qui a été vécu « un été sans particularité météorologique, celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République, de Pelé champion du monde de foot, de Charly Gaul vainqueur du Tour de France et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour. »
Fallait-il raconter à la première ou à la troisième personne ? « La fille de la photo n’est pas moi mais elle n’est pas une fiction. » La fille de 58 et la femme qui écrit possèdent la même identité – au nom près, qui a changé en cours de route – et la même mémoire de ce moment-là, mais celle qui écrit connaît la suite, et regarde à distance. La fusion ne sera pas totale, décide Annie Ernaux, toujours attachée à la manière dont s’écrivent des livres où la forme participe du sens. Va donc pour la dissociation de la personne à des âges différents, la première sera « elle » et la seconde « je ».
« Je » raconte donc comment « elle », Annie Duchesne, quitte pour la première fois ses parents et travaille comme monitrice dans une colonie de vacances. Occasion d’une prise de liberté qui ne va pas sans risques pour une Annie très innocente et pleine de désirs. Elle ne connaît rien de l’amour physique, elle n’a jamais vu un sexe d’homme, elle se lance pourtant à corps (é) perdu dans la découverte, prête à tout, « amorale et cynique ». Elle couche avec le moniteur-chef, pas seulement, elle ne voit pas où est le mal mais le regard des autres change. « Ai-je soupçonné à ce moment-là qu’elles me tenaient pour une petite pute sans cervelle ? »
Corps libéré mais techniquement toujours vierge, la fille de 58 était, depuis cet été-là, prisonnière d’un sortilège dont l’écriture aujourd’hui la sauve en l’emmenant jusqu’aux années suivantes, celles où la littérature s’offre à elle comme un grand paysage à parcourir sans fin, et à pratiquer en commençant un premier roman. Celle, on est déjà en 1963, où elle vérifie qu’en effet elle était vierge – et, du coup, ne l’est plus.
Passée brutalement et sans en avoir conscience du statut de jeune fille à celui de femme émancipée (ou « petite pute », pour beaucoup), Annie aura pris le temps d’effacer les événements avant de leur donner la force d’une initiation involontaire.

vendredi 10 juin 2016

Annie Ernaux fait ses courses

Au pays de l’hypermarché Auchan, c’est la fête toute l’année. On passe, sans avoir le temps de respirer, de Noël au ramadan ou à la Foire de printemps aux vins. Pour Annie Ernaux, l’hypermarché est une occasion de lever le nez des pages d’écriture. Pour mieux y revenir quand, pendant une année, elle tient le journal des moments passés chez Auchan, à Cergy. « Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là. »
Annie Ernaux ne s’est pas mise à considérer les grandes surfaces comme un espace littéraire le 8 novembre 2012, date du début de ses notes. Elle en a parlé dans Journal du dehors, en 1993, et dans La vie extérieure, en 2000. Le monde sensible n’a jamais été limité, pour elle, aux relations entre intellectuels. Et ce terrain-là est particulièrement riche, parce qu’il en dit long sur notre société.
Elle relève tout ce qu’elle voit, hésitant à en tirer des leçons mais ne cachant rien des questions qui l’habitent. La population est différente selon les jours et les heures. Les mélanges ethniques sont nombreux. Les caisses automatiques remplacent celles où l’on tente de mesurer, avant de choisir une queue plutôt qu’une autre, l’efficacité de la caissière. Le super discount propose des produits moins coûteux, mais en grande quantité et d’une qualité douteuse. Le jaune des panneaux des prix d’accroche lui semble de plus en plus agressif. Il est interdit de lire au rayon librairie…
Pendant ce temps, au Bangladesh, une usine textile brûle : 112 morts. Puis un immeuble s’effondre, qui abritait des ateliers de confection : 1127 morts. Dans les deux cas, les ouvrières, puisqu’il s’agit surtout de femmes, travaillaient notamment pour Auchan. « Evidemment, hormis des larmes de crocodile, il ne faut pas compter sur nous qui profitons allègrement de cette main-d’œuvre esclave pour changer quoi que ce soit. »
Regard au plus près, regard qui prend de la hauteur : Annie Ernaux a tout vu, tout compris de cet univers-là dans Regarde les lumières mon amour.

lundi 20 mai 2013

Il n'y aura pas que Dan Brown cette semaine : la preuve par trois

A propos du nouveau roman de Dan Brown, Inferno, qui risque de monopoliser les tables de nouveautés cette semaine en librairie, je vous déjà dit ce que je pouvais en penser après une lecture partielle.
Voilà qui m'autorise le passage à d'autres livres, choisis en partie arbitrairement (je ne les ai pas lus) - mais en partie seulement, car leurs auteurs ne sont pas inconnus - et présentés par leurs éditeurs qui y croient, même sans avoir l'ambition d'égaler les tirages du best-seller américain.

Frédéric Lenoir et Simonetta Greggio, Nina

Adrien est un quadragénaire parisien, célibataire et sans enfants. Il a perdu le goût de vivre et décide, un soir, de se suicider. Il écrit son testament ainsi qu’une dernière lettre destinée à Nina, la femme de sa vie, la seule qu’il ait aimée d’un amour passionné et inconditionnel. 
Nina et Adrien étaient des enfants lorsqu’ils se sont rencontrés. Les souvenirs de leurs vacances d’été passées à Ravello, le joyau de la côte amalfitaine, remontent par vagues à la mémoire de Adrien. Repoussant son suicide d’un soir, puis d’un autre et encore d’un autre, il les met par écrit dans cette longue lettre à Nina, qui devient, au fil des nuits, la bouleversante déclaration d’amour qu’il n’avait jamais osé faire à la jeune Italienne. Adrien avait toujours rêvé de devenir écrivain. Il lui aura fallu attendre cet instant ultime pour oser écrire. À bout de forces mais apaisé, il avale un mélange de médicaments et tombe dans un coma profond. Il ne se doute pas que ses mots vont bouleverser plusieurs existences: celle de Nina d’abord, mais également celle de tous ceux qui, de près ou de loin, vont être touchés par son écriture.
Simonetta Greggio et Frédéric Lenoir signent ce roman à quatre mains pour plonger dans l’absolu et la simplicité de l’amour qu’on cherche toute sa vie et qu’on ne trouve, parfois, qu’au tout début.

Annie Ernaux, Retour à Yvetot

«Depuis la parution de mon premier livre, Les armoires vides, il y aura bientôt 40 ans, je suis allée rencontrer des lecteurs dans beaucoup de villes, en France et dans le monde. Jamais à Yvetot, malgré l’invitation qui m’en avait été faite à plusieurs reprises.»
Pour la première fois, le 13 octobre 2012, à la demande de la municipalité, Annie Ernaux accepte de rencontrer les habitants de la petite ville cauchoise où elle a passé son enfance. C’est le texte de cette conférence inédite que publie ce livre, accompagné d’un cahier de photos personnelles avec, en guise de légendes, des extraits de ses livres publiés chez Gallimard.
«Comme ne l’est aucune autre ville pour moi, (Yvetot) est le lieu de ma mémoire la plus essentielle, celle de mes années d’enfance et de formation, cette mémoire-là est liée à ce que j’écris, de façon consubstantielle. Je peux même dire: indélébile.»
«Il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art et (qu’) Yvetot donc vaut Constantinople». Gustave Flaubert (Lettre à sa maîtresse Louise Colet).

Pierre Bergounioux, Géologies
On sent ce qui se passe. On n’a pas besoin de le savoir précisément, à moins d’en éprouver de l’embarras, de la peine. La vie qu’on menait dans les régions rurales pauvres, excentrées, a pris un tour nouveau lorsque leurs habitants sont devenus conscients des privations, de la relégation dont ils étaient frappés. S’expliquer une chose, c’est la mettre à distance, en secouer la tutelle, donc recouvrer, de son côté, un début de liberté. Les mauvaises terres pèsent doublement sur la vie de leurs occupants. La médiocrité du rendement les prive de largesses et le paysage rend mélancolique. C’est cet empire de la terre sur les corps et les âmes qu’on s’est efforcé de saisir.

jeudi 20 octobre 2011

Poids lourds : Marcel Proust, Marguerite Duras, Annie Ernaux

Beaux arrivages, aujourd'hui, dans les librairies où les romans de la rentrée littéraire, en attendant les prix, vont devoir se serrer un peu pour faire la place à trois gros ouvrages séduisants que l'on pourrait, en les tirant tous de ce côté, ranger collectivement sous l'étiquette "autofiction". Avec des nuances...

De la manière dont il avait déjà traité Simenon, Pierre Assouline publie un Autodictionnaire Proust où l'homme et l’œuvre se retrouvent rangés dans l'ordre alphabétique, chaque entrée étant traitée par Marcel Proust lui-même. Dans ses livres ou dans les textes annexes - la très riche correspondance éditée par Philip Kolb est, en particulier, très utilisée -, Assouline puise la matière d'un livre passionnant, qui donne envie de retourner aussi vite à la Recherche, ainsi qu'il la nomme pour ne pas en répéter chaque fois le titre complet.
Sur lui-même, sur l'écriture, sur ses passions, sur sa maladie, sur le monde qui l'entoure, Proust retrouvé est un pur bonheur. On constatera, entre autres choses, qu'il s'intéresse parfois, bien qu'avec un esprit critique, à une littérature très éloignée de la sienne, par exemple à H.G. Wells. Il écrit à Mme Léon Yeatman en 1902:
Je voudrais que vous n'ayez pas lu pour pouvoir vous en distraire d'assez mauvais mais très amusants livres d'une sorte de Jules Verne anglais qui s'appelle Wells.
Dans une longue préface, Nul n'est moins mort que lui (titre emprunté à l'abbé Mugnier), Pierre Assouline refait, sans pédanterie, un parcours avisé parmi les multiples approches tentées autour de l'homme et de son œuvre. Je ne lui reprocherai, et encore, sans insister, qu'une chose: les quelques pages consacrées à Cees Nooteboom n'avaient peut-être pas leur place ici bien qu'elles se raccrochent de justesse au sujet de l'Autodictionnaire.

Les livres d'Annie Ernaux ne sont généralement pas très épais, mais elle y frappe fort, du côté de la vie. Ecrire la vie, c'est précisément le titre du volume qui rassemble une partie de sa production. Et l'on s'aperçoit qu'un bon millier de pages donnent à peine la mesure d'un travail poursuivi avec une belle constance depuis ses débuts en littérature. Une littérature âpre, moins exhibitionniste qu'on le dit parfois - rien à voir avec, par exemple, Christine Angot -, dans laquelle l'écrivaine fouille les souvenirs personnels pour en faire émerger le frémissement des corps et des cœurs, et y réussit si bien que Les années, en 2005, rompant avec sa propre intimité pour ouvrir plus largement le registre, s'est imposé comme une merveilleuse évocation d'une époque partagée par plusieurs générations. Annie Ernaux n'est donc pas limitée à elle-même...
Une anecdote, en passant. Il y a une vingtaine d'années, déjeunant avec Annie Ernaux dans un restaurant bruxellois, je découvre à la carte des pieds de porc panés, dont je cherche à lui faire partager le goût. Influencée par un représentant de sa maison d'édition, elle a, malheureusement pour elle (et pour moi qui aurais pu noter ses réactions), décliné la proposition...

Et puis, il y a Marguerite Duras, dont les Œuvres complètes sont éditées dans la Bibliothèque de la Pléiade. Elle y a évidemment sa place - même si celle-ci ne sera tout à fait définie qu'en 2014, quand paraîtront les tomes 3 et 4, complémentaires des deux premiers disponibles aujourd'hui.
Ce sont trente années (1943-1973) d'une production abondante, antérieure au gigantesque succès de L'amant, où sa voix singulière se pose, de plus en plus évidente au fil du temps, devenue familière à force d'être retrouvée de livre en livre. Comme c'est le cas pour tous les grands écrivains, on n'a pas lu Duras si on n'a pas lu les livres publiés avant son émergence comme figure populaire dans les années Mitterrand, reconnue par tous.
J'ai réédité dans ce blog Marguerite Duras et son charabia, le texte d'un entretien que j'avais eu avec elle à la parution de L'amant de la Chine du Nord. En le retrouvant, j'avais été surpris, une fois de plus, par la fraîcheur et la liberté de cette vieille dame. Si vous avez la chance de ne pas l'avoir lu encore, je vous conseille vivement d'y aller voir, je ne crois pas que vous serez déçu.

A défaut d'autodictionnaire, j'ajoute un peu d'autopromotion, pour des livres que j'ai intitulés, logiquement, Le journal d'un lecteur. Celui de l'année 1991 (disponible en version papier ou en PDF) reprend cet entretien avec Marguerite Duras, ainsi que d'autres avec des écrivains qui avaient aussi publié cette année-là: Le Clézio, Japrisot, Combescot, Djian...

samedi 16 janvier 2010

Folio n° 5000 : Annie Ernaux

Je suis certain de ne pas me tromper: quand une collection où les ouvrages portent des numéros passe un cap plein de zéros, les éditeurs prêtent une attention particulière au titre qui va être le millième, le deux millième, etc. Dans la collection Folio, je demande (et recommande) par exemple le n° 1000: Les fleurs bleues, de Raymond Queneau, paru en 1978. Le n° 2000: Le chercheur d'or, de Le Clézio, en 1988. Le n° 3000, Monsieur Malaussène, de Daniel Pennac, en 1997. Le n° 4000, La tache, de Philip Roth, en 2004. Et, arrivé en librairie cette semaine, le n° 5000, Les années, d'Annie Ernaux. Un tout petit club. Et des livres de grande qualité.
Je n'avais pas lu celui-ci à sa sortie. Pour être tout à fait honnête, je m'étais un peu détaché d'Annie Ernaux dont les premiers ouvrages m'avaient pourtant beaucoup marqué. Mais j'avais l'impression qu'elle tournait en rond. Les années prouve tout le contraire: à travers une soixantaine d'années de souvenirs qui, pour la plupart, sont communs à bien des gens, elle rend concret le passage du temps. Dans les dernières pages, elle décrit la forme prise par son projet:
Ce ne sera pas un travail de remémoration, tel qu'on l'entend généralement, visant à la mise en récit d'une vie, à une explication de soi. Elle ne regardera en elle-même que pour y retrouver le monde, la mémoire et l'imaginaire des jours passés du monde, saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité, la transformation des personnes et du sujet, qu'elle a connus et qui ne sont rien, peut-être, auprès de ceux qu'auront connus sa petite-fille et tous les vivants en 2070. Traquer des sensations déjà là, encore sans nom, comme celle qui la fait écrire.
L'ambition était grande. La réussite est complète. Et pleine de choses partagées.
Au milieu des années quatre-vingt-dix, les enfants bientôt trentenaires conseillaient d'aller voir C'est arrivé près de chez vous et Reservoir Dogs.

Je n'ai, quel scandale!, jamais vu Reservoir Dogs. Mais, c'est promis (promesse faite à moi-même), je ne le manquerai pas la prochaine fois que j'ai l'occasion de le voir. D'autant que le film de Quentin Tarantino est cité aussi dans le nouveau roman de Luis Sepulveda, L'ombre de ce que nous avons été. Coco Aravena, un des ses personnages, le trouve supérieur à Pulp Fiction. Il a peut-être raison, il faudra donc vérifier. Après avoir lu, bien entendu, le livre de Sepulveda.
Le nouveau roman de Luis Sepúlveda est dédié «A mes camarades, ces hommes et ces femmes qui sont tombés, se sont relevés, ont soigné leurs blessures, conservé leurs rires, sauvé la joie et continué à marcher.» Une explication s’impose avant d’en arriver au texte. Quand Salvador Allende devient président du Chili en novembre 1970, il incarne l’espoir d’une gauche à laquelle appartient Luis Sepúlveda, 21 ans alors. Le militant aux Jeunesses communistes est, comme beaucoup d’autres, arrêté après le coup d’Etat du 11 septembre 1973 qui place Pinochet au pouvoir. Condamné à vingt-huit ans de prison, il est libéré en 1977 mais contraint de s’exiler. La démocratie ne reviendra dans son pays qu’en 1990, mais Pinochet y restera encore huit ans commandant en chef de l’armée.