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jeudi 23 janvier 2020

Jaume Cabré du roman à la nouvelle

Comme beaucoup d’autres lecteurs, nous avons découvert l’écrivain barcelonais Jaume Cabré avec la traduction de Confiteor, un roman ample et époustouflant de maîtrise technique autant que de finesse. Cette admiration a cependant un effet pervers : avant d’ouvrir la réédition en poche de Voyage d’hiver, on craignait la déception. Car comment pourrait-il réussir, en quatorze nouvelles, à reproduire la qualité d’émotion née du roman ? Plus étonnant, l’auteur lui-même a eu cette crainte, mais il le dit à la fin du volume et il a eu le temps de nous reconquérir : « Ce qui est curieux, c’est que je ne les ai jamais réussies du premier coup. […] Bien des fois, le thème, l’air et le conflit étaient les bons, définitifs : mais le ton était encore faux. Pendant des années, je me suis affairé avec une certaine perplexité à ce qui allait devenir ce livre, parce que j’avais des histoires ou des idées, mais ce que j’en tirais de concret ne parvenait pas à me convaincre. » Il a même cru qu’il n’était pas fait pour les nouvelles. Mais il a bien fait d’insister. Sans brasser les longs fleuves tumultueux qui se croisent dans Confiteor, Voyage d’hiver fait courir souterrainement des thèmes, des échos. Tout cela résonne en permanence et de plus en plus intensément au fil de la lecture.
La résonance est d’autant mieux audible qu’il est, d’abondance, question de musique. Dès le titre, on pense à Schubert. Et le voici, au premier rang d’une salle de concert, écoutant le récital du très contemporain Pere Bros. En voyant Schubert, le pianiste a bouleversé le programme, commençant par le dernier morceau qu’il devait interpréter. Celui où le compositeur méditait sur la mort (« la mort qui vient des brumes du Danube, d’abord lointaine puis terriblement proche »). Ce soir, on assiste peut-être à la fin d’un artiste : à l’entracte, Pere Bros annonce à son agent qu’il ne jouera plus après ce concert. Le contrat signé pour le Vatican, ce sera non aussi. La musique cède devant la place prise par son ami Zoltán. Elle cédera au moins après la deuxième partie, encore plus inattendue que la première : Contrapunctus, de Fischer, une pièce ni tonale ni modale, en sept variations, les audaces de Schönberg au temps de Mozart et de Beethoven…
Plus loin, dans d’autres textes, on retrouve Fischer. Et le Vatican. Et Schubert, à travers un de ses biographes. Gottfried Heinrich Bach, le simple d’esprit de la famille, capable lui aussi d’intuitions musicales géniales, ajoute un autre contrepoint. Zoltán, l’ami de Pere, le découvreur de la partition de Fischer, clôt le recueil, avec une incroyable histoire d’amour manqué.
Sous le signe du Voyage d’hiver naissent d’autres intrigues, dont aucune n’est totalement étrangère aux autres. C’est un collectionneur de livres n’intéressant personne, bientôt supplanté par sa femme de ménage devenue son assistante, qui compulse un traité sur les sons présent aussi chez les Bach, ceux-ci utilisant un marque-page qui chemine à travers le temps. C’est un Rembrandt devenu l’enjeu d’une lutte sans merci, symbolisée par Zéro, Un, Deux et Trois ignorant tous quel rôle ils jouent dans un contrat qui les lie à jamais.
Chaque nouvelle tient debout seule, elle n’a pas besoin des autres pour être admirable. Mais l’effet produit par un ensemble profondément irrigué de veines où courent la vie et la mort, l’art et la corruption, est une saisissante réinvention du réel. Jaume Cabré est aussi fait pour les nouvelles, c’est désormais une évidence.

vendredi 27 mai 2016

Jaume Cabré, la complexité au naturel

Il faut l’avouer : voici un roman autour duquel on a beaucoup tourné avant de se décider à le lire vraiment. Il y avait sa taille et son poids, bien sûr, mais on a déjà vu et lu plus long, plus lourd. Il y avait surtout le concert unanime d’éloges entonné par les lecteurs, professionnels ou non, qui avaient franchi le pas. C’était presque trop, jusqu’à faire naître l’impression d’une œuvre surévaluée, mais comment savoir sans vérifier ?
Un beau jour – le jour fut beau, en effet, même s’il a duré plus d’un jour –, on y est entré. Après quoi il ne reste qu’à ajouter un éloge aux éloges, parce qu’en effet on n’en est pas sorti : Confiteor est un grand, un très grand livre.
En fait, on comprend assez vite que Confiteor est une construction romanesque inhabituellement ambitieuse et même, sur le plan formel, d’une audace peu fréquente. Essayons de fixer quelques points de repère – alors qu’ils ne sont pas d’une grande utilité une fois qu’on est lancé dans un récit où tout s’impose avec naturel. Adrià, le personnage principal, qui est aussi le narrateur, ou du moins celui dont la voix domine à travers le truchement de Bernat, son meilleur ami, parle parfois de lui à la première personne, puis passe sans prévenir au « il ». De la même manière, c’est sans s’annoncer qu’une époque dont on était très éloigné arrive ou revient d’un coup au premier plan. Au fil d’un ouvrage qui joue sans cesse à nous surprendre, on se trouve presque simultanément à Auschwitz, à Barcelone aujourd’hui ou presque, à Rome dans les années soixante, dans les œuvres les plus puissantes de la littérature et dans la création pure susceptible d’émouvoir même quand elle est imaginaire.
Sous les aspects d’un bric-à-brac qui pourrait égarer, Confiteor (dont il faut peut-être donner le sens en français : « je reconnais, j’avoue ») est un livre organisé à la perfection, mais souterrainement, sous les couches du temps qui donnent de l’épaisseur aux thèmes et sous-thèmes dont on ne finit pas d’épuiser la richesse.
Suivons deux lignes mélodiques, dont personne (pas nous, en tout cas) n’osera dire qu’elles sont les principales tant elles sont tressées avec les autres, qui aideront à comprendre de quoi il s’agit. Parlons donc d’un violon et d’un amour.
Le père d’Adrià, vaguement antiquaire ou collectionneur, en tout cas passionné par les objets anciens dont l’existence peut être reliée à des faits marquants de l’histoire de l’intelligence et de la sensibilité, possède un violon enfermé dans un coffre. Ce violon, il rêve d’en faire l’instrument de la gloire de son fils quand celui-ci sera devenu un musicien de talent. Sinon qu’Adrià n’est pas particulièrement doué, beaucoup moins en tout cas que Bernat – qui rêve, lui, d’être écrivain. Mais c’est une autre histoire, tout en étant la même. Et ce violon singulier, marqué par le sang et qu’on viendra un jour réclamer à Adrià, est lié à la succession des cruautés dont l’humanité s’est montrée capable au cours des siècles, en passant par Auschwitz.
Tout cela n’est pas sans rapport – répétons-le, tout est lié – avec l’amour d’Adrià pour Sara. Amour comblé autant qu’amour impossible, en raison des circonstances, des origines juives de Sara, du parcours du violon, des fautes du père d’Adrià qui retombent sur celui-ci, dans un vaste tourbillon où le lecteur est entraîné sans aucune chance d’en sortir. D’autant que le mode de fonctionnement de ce tourbillon ne lui est donné que petit à petit. C’est seulement en refermant le livre – et avec l’envie presque physique, comme un besoin, de le recommencer aussitôt – qu’il comprendra quelle place avait chaque élément de cet ensemble.
Confiteor est un roman sournois, intelligent, on en sort effaré d’avoir connu, une fois dans sa vie, une telle expérience de lecture.