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dimanche 23 juillet 2017

Jonathan Franzen et les secrets de famille

Jonathan Franzen fournit aux personnages de Purity une large panoplie d’émotions fortes et de sentiments mélangés. En refermant le livre, le lecteur les connaîtra plus intimement que certains de ses proches. Peut-être se dira-t-il qu’ils manquent quand même d’humour, les tourments leur étant plus familiers que les rires. L’écrivain, en revanche, prouve de temps à autre sa capacité à se moquer de lui-même.
Franzen écrit des livres épais, et c’est aussi l’ambition de Charles, dont l’une des qualités est d’être drôle, mais il n’est qu’une figure secondaire dans le récit. Conscient cependant de ce qu’il doit réussir pour trouver sa place dans la littérature américaine : « Jadis, il avait suffi d’écrire Le Bruit et la Fureur ou Le soleil se lève aussi. Mais à présent la taille était essentielle. L’épaisseur, la longueur. » Un peu plus loin, le même Charles fera cette réflexion : « Tous ces Jonathan ! La littérature est envahie de Jonathan. Si on ne lisait que le cahier Livres du New York Times, on croirait que c’est le prénom masculin le plus répandu aux Etats-Unis. Synonyme de talent, de grandeur. D’ambition, de vitalité. » Et d’auto-ironie, ajouterons-nous donc.
Charles, qui se rêve grand écrivain, est le mari, handicapé après un accident, de Leila. Celle-ci, journaliste de haut vol, se partage entre les soins à un homme qu’elle apprécie encore et la vie avec Tom, son patron, créateur et animateur de Denver Independent, une agence de presse d’investigation soutenue par une fondation. Avec Tom et Leila, on est plus près du cœur du roman. Quand Purity, qui déteste son prénom et préfère être appelée Pip, leur a proposé un joli scoop, ils l’ont prise sous leur protection sans rien savoir de ce qui se jouait à ce moment dans leur vie. Pip n’a pas tout dit. Elle ne sait pas tout non plus, d’ailleurs. Elle est manipulée par Andreas, que Tom a rencontré autrefois à Berlin et qui se veut un autre Julian Assange, la pureté en plus – et un nombre considérable de compromissions et de déviances, sans rien dire de l’acte le plus grave qu’il a commis dans son existence.
La plupart des protagonistes ont eu ou ont encore une vie familiale complexe, souvent à l’origine de leurs problèmes personnels. Le thème est creusé en profondeur, il dessine un réseau serré de désirs et de déceptions, sur fond de secrets plus ou moins bien gardés dans l’histoire des uns et des autres, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Car l’ancrage européen du roman joue un rôle important dans ses articulations politiques, puisque la carrière publique d’Andreas commence dans une famille privilégiée en Allemagne de l’Est, avant la chute du Mur de Berlin, et se poursuit après la réunification, sur une planète mondialisée où la circulation de l’information s’est modifiée grâce ou à cause d’Internet.
L’information est un autre axe du livre, envisagé du point de vue du pouvoir dont elle est un des éléments. Pip, dans une quasi conclusion, évalue les sources de l’horreur du monde : « Les secrets étaient un pouvoir. L’argent était un pouvoir. Le besoin que les autres avaient de soi était un pouvoir. Le pouvoir, le pouvoir, le pouvoir : comment le monde pouvait-il être organisé autour de la lutte pour une chose qui isolait et oppressait tant son possesseur ? »
Purity est un livre long. Mais à la juste mesure de la matière dense qu’il brasse sans générer le moindre moment d’ennui.

lundi 10 septembre 2012

« Freedom », des mensonges à tous les étages

Depuis Les corrections, son troisième roman paru en 2001, Jonathan Franzen a pris place parmi les écrivains américains les plus en vue. Lauréat du National Book Award et nommé pour de nombreux autres prix littéraires, encensé par la critique et plébiscité par les lecteurs, il recueillait ainsi les fruits de sa réflexion sur l’écriture. « Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de mal à être lisible », aime-t-il à dire maintenant. En effet, comme Freedom, Les corrections est un livre qui ne présente, au moins en apparence, aucune difficulté de lecture. Le style est limpide, les personnages développent leurs singularités au fil du temps qu’il est nécessaire d’y mettre. Seule la structure du récit présente quelques caractéristiques plus complexes, rompant avec la linéarité classique. Mais le cinéma a depuis longtemps habitué les spectateurs, qui sont parfois aussi des lecteurs, à cette gymnastique de l’esprit.
En 2010, la couverture du magazine Time présentant Jonathan Franzen comme le « grand romancier américain » a frappé les esprits. D’autant que pas un écrivain n’avait occupé cette place depuis Stephen King, en 2000. Il s’agissait pourtant d’une reconnaissance ambiguë : Franzen lui-même estime que la place de plus en plus réduite accordée à la littérature en couverture de l’hebdomadaire témoigne du déclin culturel des Etats-Unis. D’autant que les choix semblent effectués davantage en fonction du succès public que de la qualité. Avant Stephen King, Scott Turow et Michael Crichton avaient eu les honneurs du Time dans les années nonante. En compagnie, il est vrai, de Toni Morrison et Tom Wolfe. Populaires et exigeants, comme Jonathan Franzen.
C’est presque une manie aux Etats-Unis : comme les écrivains rêvent d’écrire « le grand roman américain » qui engloberait toutes les facettes d’un pays complexe, les commentateurs rêvent de désigner, en temps réel, « le grand écrivain américain ». La palme, toute théorique, se disputerait aujourd’hui entre Philip Roth, Don DeLillo, Corman McCarthy, Bret Easton Ellis ou Jonathan Franzen. Le temps réel n’étant pas le meilleur moment pour faire le tri, l’avenir s’en chargera. Comme il a placé dans le Panthéon littéraire de leur époque William Faulkner, Ernest Hemingway, John Dos Passos ou John Updike. Entre autres.
Pour en finir avec la manière dont Jonathan Franzen fait face au succès, il est intéressant de relever comment il a réagi devant sa double sélection au club du livre d’Oprah Winfrey. La première fois, en 2001, elle avait retenu Les corrections et invité l’auteur à son émission de télévision, formidable accélérateur des ventes. Mais Jonathan Franzen, se confiant à un journaliste, se demandait si la présence de son roman dans les choix de ce club ne risquait pas de le couper du public masculin. Devant ses réticences, Oprah Winfrey l’enleva de sa liste. Peu rancunière (ou désireuse de faire un joli coup), elle l’a réinvité en 2010 pour Freedom. L’auteur, reçu entretemps par Barack Obama, n’avait cette fois aucun argument à opposer à sa présence sur le plateau. Et, à l’animatrice qui lui disait : « C’est un honneur de vous avoir parmi nous », il répondit simplement : « C’est un honneur d’être ici. »
Pour avoir fait une partie de ses études en Allemagne, cet Américain né en 1949 a pu traduire, entre ses deux principaux romans, une pièce de Frank Wedekind, en même temps qu’il écrivait un essai et des mémoires. Auparavant, il avait publié en 1988 La vingt-septième ville et, quatre ans plus tard, Strong motion (non traduit en français), des romans influencés par les recherches formelles de l’époque. Il s’en est en partie détaché ensuite. Et, s’il cite volontiers des écrivains contemporains, au premier rang desquels David Foster Wallace qui était son ami, les noms de Balzac ou de Tolstoï reviennent souvent dans ses propos de la dernière décennie.
De la littérature européenne du dix-neuvième siècle, il a gardé l’ampleur et le goût d’approfondir le caractère de ses personnages. La modernité du siècle suivant lui permet en même temps d’écarter toute naïveté de ses livres, et de leur donner la force qu’on connaît.
Jonathan Franzen embrasse large dans Freedom. Le titre, déjà, l’autorise à envisager les différentes manières dont chacun use (ou abuse) de sa liberté, comment on l’acquiert ou on la perd, quels chemins elle conduit à prendre selon l’idée que l’on s’en fait. Nous sommes après le 11 septembre 2001, l’administration Bush a embarqué les Etats-Unis dans la lutte contre l’axe du mal, à l’aide de quelques mensonges assénés comme des vérités. Sous les applaudissements d’une partie de la population. Et les ricanements d’une autre.
Freedom, bien que son auteur se défende d’y délivrer un message, est un livre politique, au meilleur sens du mot. Dans le contexte d’une union nationale sollicitée pour la défense de la patrie, il introduit d’autres combats, menés par Walter Berglund et par Lalitha, son assistante. Le premier, convaincu depuis ses études universitaires de la nécessité de limiter les naissances pour lutter contre les grandes crises, embrasse la cause écologique et cherche à préserver la paruline, une espèce d’oiseau menacée. Il gagne le soutien d’un grand industriel qui investit dans le projet, non sans quelques arrière-pensées que Walter préfère ne pas voir. Tandis que, dans le même temps, il reproche à son fils de profiter de la guerre d’Irak pour faire fortune précocement. Les ambiguïtés et les contradictions se multiplient à tous les étages.
Et aussi dans la vie privée des personnages, car Freedom n’est pas seulement politique. Une partie importante du volume est occupée par l’autobiographie de Patty Berglund, l’épouse de Walter. Elle l’intitule « Des erreurs furent commises ». En effet. Par elle-même, d’abord. Elle ne s’est rapprochée de Walter qu’en raison de son amitié avec Richard, un rocker dont elle était tombée amoureuse. Et avec lequel elle n’en aura, d’une certaine manière, jamais fini. En porte-à-faux par rapport à sa vie, elle a, elle aussi, embarqué sa famille dans des mensonges et dans une forme de guerre. Qui, peut-être, prendra fin un jour.