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samedi 10 mai 2014

Shakespeare en Afrique du Sud

Du noir et blanc à l’arc-en-ciel, l’Afrique du Sud a fait du chemin. Non sans douleur, comme le constate Peter Jacobs, de retour à Alfredville vingt ans après l’avoir quittée pour étudier en Grande-Bretagne, ce qui lui avait permis d’échapper au service militaire. Il est journaliste, il veut écrire un long article sur un meurtre qui le touche de près : Désirée, sa cousine, a été assassinée. Le coupable, désigné par la rumeur et quelques éléments de preuve, est aux arrêts : chef de la police locale, il est noir, ancien de la branche combattante de l’ANC et était le mari de la victime. Dans cette histoire, Peter Jacobs trouve d’intéressantes similitudes avec Othello : un homme noir tue une femme blanche « dont il est l’époux, la fille d’un personnage de haut rang de sa ville natale, lui-même étant fonctionnaire de valeur ». Comme en écho, l’ex de Peter, acteur et noir lui aussi, est engagé à Londres pour jouer un rôle dans une mise en scène d’Othello.
Sans se prendre pour Shakespeare, le journaliste est convaincu de tenir un sujet dont il devrait tirer un bon article, susceptible d’intéresser le New Yorker. D’autant plus qu’il a son idée sur la mise en perspective du fait divers : il veut comprendre « l’incidence possible de la politique dans des situations humaines dramatiques ». Sa théorie est au point et il ne cherche, en réalité, qu’à l'enrichir d’anecdotes pour la renforcer. La vieille animosité entre Noirs et Blancs, nourrie par le régime d’apartheid, fonctionnerait donc encore pour expliquer le meurtre et, au-delà de celui-ci, l’opinion publique. Mais la théorie ne tient que si le mari de Désirée est vraiment coupable. Et un faisceau de révélations, reçues par Peter de différentes personnes, à condition qu’il ne s’en serve pas mais qu’il juge quand même la situation en fonction de ce qu’il apprend, modifie considérablement la donne.
D’une enquête sociologique, et sans l’abandonner vraiment, Peter bascule vers une véritable enquête policière, au terme de laquelle il croira trouver l’assassin de sa cousine – avant de devoir remettre ses certitudes en question. Il n’aura d’ailleurs fait que cela au cours d’un séjour teinté d’une nostalgie qu’il se refuse. Influencé par l’ironie qui règne dans les milieux culturels britanniques, il a tendance à tout mettre à distance. Mais ce qu’il a vécu dans son passé le rattrape et il prend des coups quand il constate la persistance des clichés anciens dans la société d’aujourd’hui. Quand, dans le même temps, il ressent à nouveau son attirance d’autrefois pour son meilleur ami, une attirance mêlée cependant de gêne parce qu’ils ont suivi des chemins si différents qu’ils devaient bien conduire à les éloigner.
Un passé en noir et blanc, cinquième roman de Michiel Heyns – le quatrième traduit en français – expose de manière très fine les contradictions d’un pays qui n’est pas passé du pire au meilleur. Un bon exemple de ces contradictions se trouve dans la réponse faite par une thérapeute, ancienne militante de l’ANC, quand on lui a demandé si elle est contente d’avoir Zuma à la présidence : « Alors j’ai dit que je n’étais pas particulièrement contente d’avoir Zuma pour président, mais que, oui, je m’étais battue pour le droit du peuple à choisir son dirigeant. »
Tout est là, ou presque.

samedi 26 octobre 2013

Michiel Heyns saisit Henry James au travail

Entre 1907 et 1909, pendant que se déroule le roman de Michiel Heyns, Henry James prépare l’édition américaine de ses œuvres complètes qui doit, pense-t-il, lui apporter gloire et fortune. Il sera loin du compte mais peu importe. Dans cette période de travail intense, l’écrivain ne se contente pas de corriger ses livres. Il leur ajoute aussi des préfaces destinées à éclairer le lecteur sur les intentions placées dans tel ou tel texte. Si bien que sa production d’alors est le socle théorique à travers lequel on peut le lire – un socle paradoxalement glissé a posteriori sous la construction…
Pendant ces presque deux années, Frieda Wroth (qui s’appelait en réalité Theodora Bosanquet) est la proche collaboratrice du maître. Elle est La dactylographe de M. James et son point de vue sur les événements sera le nôtre. Le lecteur est placé quelques marches sous le génie, contraint de le considérer de près mais en contre-plongée, ce qui en accroît la grandeur tout en montrant des détails moins glorieux. Frieda ne comprend pas, par exemple, comment cet homme acharné à terminer l’œuvre qu’il dicte se laisse convaincre par son frère William d’assister aux conférences que celui-ci donne à Oxford. Et moins encore comment il accepte d’être envahi par les visites de l’encombrante Edith Wharton – « Elle l’avait vue plusieurs fois, triomphale occupante de Rye – klaxonnant dans sa grande automobile, faisant cliqueter ses bijoux, riant sans modération, traînant Mr James autour du jardin comme un vieux chien qui a besoin d’exercice, donnant ses instructions à Mrs Paddington pour les repas, et même disant à Frieda quelle sorte de ruban acheter pour la Remington ».
Frieda ne se contente pas d’observer avec son œil vif, ni de précéder parfois, en esprit, les mots de Henry James lors de la dictée. Elle vit, aussi, et non sans ambitions. Elle est séduite par un jeune ami de l’écrivain, Morton Fullerton (il deviendra l’amant d’Edith Wharton), qui la manipule pour récupérer, dans les papiers de son employeur, des lettres compromettantes. Elle s’intéresse à la transmission de pensée, très en vogue à l’époque, pour laquelle elle manifeste des dons singuliers, les doigts courant alors d’eux-mêmes sur la machine afin d’établir un dialogue avec la personne absente…
Surtout, Frieda aimerait publier elle aussi des livres. Son imagination lui fournit une abondante matière romanesque, sortie de la plume habile de Michiel Heyns. L’écrivain sud-africain, probablement aidé par des études faites en partie à Cambridge, a parfaitement assimilé le contexte britannique dans lequel vivait Henry James, lui-même venu d’ailleurs puisque, faut-il le rappeler, il était américain. La dactylographe de M. James est un livre d’une grande intelligence à travers lequel se transmet la vibration continue qui anime un artiste au travail, vibration partagée par une dactylographe. Encore ne pense-t-on plus un instant, après avoir lu le roman, à définir Frieda par sa fonction.