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mardi 11 avril 2017

Colson Whitehead, le Pulitzer après le National Book Award

On vous a parlé ici de Colson Whitehead, à l'occasion du National Book Award, catégorie fiction, pour son roman The Underground Railroad. Le même ouvrage lui a valu, hier, le Prix Pulitzer pour la fiction. On commence à avoir vraiment hâte de lire cela qui commence, en V.O., par une phrase assez ouverte pour susciter l'envie:
The first time Caesar approched Cora about running north, she said no.
Le doublé de ces prix littéraires américains pour le même ouvrage est une circonstance assez exceptionnelle. Sauf omission, cela ne s'est produit que six fois depuis 1950, où Pulitzer et National Book Award ont commencé à coexister. La liste des lauréats ainsi couronnés par le Pulitzer et le National Book Award (on reste dans la fiction) est aussi brève qu'impressionnante. La voici, avec la date (ou les dates, National Book Award d'abord, Pulitzer ensuite) des prix:
  • William Faulkner. Parabole (1955)
  • Katherine Anne Porter. The Collected Stories (1966)
  • Bernard Malamud. L'homme de Kiev (The Fixer) (1967)
  • John Updike. Rabbit est riche (Rabbit is Rich) (1982)
  • Alice Walker. La couleur pourpre (The Color Purple) (1983)
  • Annie Proulx. Nœuds et dénouements (The Shipping News) (1993 et 1994)
Pas mal, non? Colson Whitehead est en belle compagnie.

lundi 20 avril 2015

Anthony Doerr, un Pulitzer à lire bientôt

On n'attendra pas longtemps pour lire en français le roman avec lequel Anthony Doerr vient de recevoir le Prix Pulitzer, catégorie fiction: All the Light We Cannot See. Il paraît en effet la semaine prochaine en français, sous le titre Toute la lumière que nous ne pouvons voir, traduit par Valérie Malfoy. Un bonheur ne venant jamais seul, l'écrivain américain, qui se trouve en principe déjà en France, sera présent au Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo du 23 au 25 mai. Sa présence s'imposait puisque le roman, situé pour une grande partie pendant la Seconde Guerre Mondiale, a la ville de Saint-Malo comme cadre principal. La faute (heureuse faute) à Francis Geffard, éditeur chez Albin Michel, qui l'a fait traduire en France dès 2003 et l'a conduit jusqu'à la cité corsaire. Il avait bien mérité d'être cité dans les remerciements en fin de volume.
Je n'ai pas encore le texte français sous les yeux mais voici, pour les lecteurs habitués à lire l'américain, les premières lignes du roman en V.O.
At dusk they pour from the sky. They blow across the ramparts, turn cartwheels over rooftops, flutter into the ravines between houses. Entire streets swirl with them, flashing white against the cobbles. Urgent message to the inhabitants of this town, they say. Depart immediately to open country.

The tide climbs. The moon hangs small and yellow and gibbous. On the rooftops of beachfront hotels to the east, and in the gardens behind them, a half-dozen American artillery units drop incendiary rounds into the mouths of mortars.
Et j'en profite pour effectuer un retour en arrière vers les deux premiers ouvrages d'Anthony Doerr.

Simenon aimait à dire qu’il cherchait l’homme nu. Anthony Doerr l’a trouvé, à un âge précoce puisqu’il a vingt-huit ans seulement. Son premier livre, un recueil de nouvelles, est bien la découverte saluée par la presse américaine. S’il faut avoir connu des expériences diverses pour arriver à ce genre de maturité littéraire, Anthony Doerr a brûlé les étapes : né aux Etats-Unis où il est actuellement installé, il a aussi vécu en Afrique et en Nouvelle-Zélande. Et il a dû, on l’imagine en le lisant, s’imprégner des paysages dont il restitue les détails avec une poésie qui les nettoie et les rend neufs comme aux premiers jours du monde.
C’est d’autant plus impressionnant que le personnage principal de la première nouvelle est aveugle. Collecteur de coquillages, il est installé au Kenya, à cent kilomètres de l’équateur, dans un petit parc marin parmi les plus reculés de cet archipel. Sa réputation est internationale, et pas seulement parce qu’il connaît « Le nom des coquillages », dont il détermine l’espèce au toucher : deux ans plus tôt, une jeune femme a été guérie d’une fièvre persistante en utilisant la dangereuse morsure d’un cône. Nancy a trouvé dans l’incident un bonheur inexplicable : « Elle affirma que la mer était devenue de la neige fondue, et elle s’était retrouvée sous une tempête de neige et tout cela – la mer, les flocons, le ciel blanc et glacé – palpitait. » Allez expliquer la vision à un aveugle… Toujours est-il que, depuis, il passe pour un grand sorcier. Et des journalistes viennent le voir de l’autre bout du monde. Lui-même ne se fait pas d’illusions sur ses pouvoirs et préfère mettre l’accent sur les dangers de la morsure, bien que ses visiteurs aiment croire aux miracles. Un jour, pourtant, le collecteur de coquillages est lui-même mordu et, avant d’être paralysé, il se souvient du bleu aperçu, enfant, dans des champs de glace. « Qu’était le noyau dur et brûlant de l’expérience humaine, au fond… ? »
Anthony Doerr met aussi en scène la bêtise des hommes. Dans « Quatre juillet », une compétition de pêche oppose des Américains à des Européens. Il s’agit de trouver, dans le mois, le plus gros poisson d’eau douce. Le circuit des Américains s’apparente à une galère infernale. Rien ne se passe comme ils le voudraient, les places manquent dans les avions pour rejoindre les régions réputées poissonneuses, et toujours décevantes quand ils y arrivent malgré tout – quand elles ne sont pas tout simplement interdites aux étrangers. C’est aussi pathétique que drôle jusqu’à la fin : le 4 juillet, dernier jour pour espérer remporter le concours, d’un canal d’eau stagnante au cœur de Vilnius, sous les quolibets d’écolières, ils sortent une carpe énorme et affreuse. Au moment de prendre la photo qui doit immortaliser l’exploit, l’appareil se bloque et tombe à l’eau…
Mais, en général, les personnages de ses nouvelles cherchent un rapport à la nature plus équilibré. Et le trouvent, en même temps qu’une paisible sérénité. Les dernières images ont souvent un effet de plénitude par lequel les hommes et les femmes se trouvent enfin en harmonie avec eux-mêmes.
Même la dernière nouvelle, « Mkondo », qui ressemble à l’histoire d’un échec, se termine sur le même ton réconcilié. Et les deux lignes ultimes sont, comme beaucoup d’autres dans ce livre, une bouffée de pur bonheur.

Après un recueil de nouvelles qui était bien plus qu’une promesse, l’écrivain américain Anthony Doerr s’attaque au roman sans rechigner devant l’ampleur de la tâche. Et A propos de Grace est une totale réussite, une œuvre dans laquelle on s’emplit d’un bonheur rare : celui de se sentir appartenir à la même espèce que les personnages.
David Winckler est habité par un don singulier et encombrant : il fait des rêves prémonitoires, annonciateurs de catastrophes qu’il ne sait comment empêcher. C’est d’abord, alors qu’il est encore enfant, un accident qu’il avait vu dans son sommeil, et qui se produit devant sa mère et lui. Plus tard, il rêve qu’il noie Grace, sa fille, en tentant de la sauver d’une inondation. Son travail de météorologiste faisant de lui un homme averti, il voit venir une irrésistible montée des eaux lorsque la pluie s’abat sur le sol gelé. Et, plutôt que d’affronter un événement auquel il craint ne pouvoir échapper, il s’enfuit. Pour disparaître pendant vingt-cinq ans.
Une longue période de transition commence alors, pendant laquelle David découvre aux Caraïbes une autre vie. Ses ambitions intellectuelles reléguées dans le passé, même s’il garde le vague espoir d’écrire un livre grand public sur l’eau, il trouve une relative paix de l’esprit dans un travail manuel très simple. Les premiers temps, il multiplie néanmoins les lettres adressées à Sandy, sa femme, porteuses d’une question lancinante : Grace est-elle vivante ? S’il obtenait une réponse positive, son abandon du foyer pourrait avoir été la seule manière de la sauver… Au lieu de cela, ses lettres lui reviennent un jour avec un mot rageur de rupture définitive – et aucune information sur le sort de Grace.
Il lui faudra donc un quart de siècle pour se décider à repartir aux Etats-Unis et commencer à chercher ce que sont devenues Sandy et Grace. Une longue quête aux accents héroïco-comiques, un passage avant d’échouer en Alaska et de retrouver sa passion d’enfance pour les cristaux de neige. Un froid glacial règne non seulement dans l’atmosphère, mais aussi entre sa fille et lui lorsque, enfin, il la retrouve. Il reste du chemin à faire avant que la glace fonde…
Autour de David, le romancier introduit des personnages secondaires qui, tous, occupent une belle place dans le récit et dans la vie du héros. Certains sont une facette d’un monde perdu, d’autres appartiennent à une existence nouvelle. Et tout l’art de l’écrivain consiste à nouer des liens, d’abord ténus puis de plus en plus forts, entre ces différents univers.
Il y a chez Anthony Doerr une autre caractéristique que l’on avait déjà pu percevoir dans son recueil de nouvelles : l’homme, au sens large, et ses personnages en particulier, ressentent une forte présence de la nature et des éléments, qui sont une part constitutive d’eux-mêmes. David, hydrologue, éprouve pour l’eau sous toutes ses formes une telle fascination qu’elle en devient vivante. Et Naaliyah, une jeune femme étonnante, trouve chez les insectes des correspondances saisissantes avec la société. Comme si Maeterlinck, de retour parmi nous, avait eu le temps de se pencher sur d’autres organisations que celles des fourmis ou des termites.
L’écrivain embrasse très large. Et étreint bien. Totalement maître de son sujet, il le conduit avec assurance vers une fin où l’on retrouve la neige, la glace et la mer…

mardi 15 avril 2014

Donna Tartt, Prix Pulitzer pour la fiction

Pour la liste complète des Prix Pulitzer qui viennent d'être attribués, c'est ici. On ne lésine pas sur le nombre de récompenses. Je me satisfais aisément avec la lauréate pour la fiction, Donna Tartt, romancière rare - un roman tous les dix ans - mais ambitieuse et qui possède les moyens de son ambition.
Un tableau, à peine dévoilé par la couverture du livre sous une déchirure de papier, et deux explosions. Un des angles, pas le seul, sous lequel peut être envisagé Le chardonneret, troisième roman de la romancière américaine Donna Tartt, aussi ample, aussi touffu que les précédents. Comme eux, un plaisir de lecture long et intense.
Le tableau fournit le titre du roman. Il est l’œuvre de Carel Fabritius, peintre néerlandais du 17e siècle mort à Delft en 1654 lors de l’explosion de la poudrière de la ville. La deuxième explosion est un attentat de notre époque, un 10 avril à New York, au MoMa, alors que Theo et sa mère visitent une exposition dans laquelle se trouve le tableau de Fabritius. Quatorze ans plus tard, alors qu’il se trouve dans un hôtel d’Amsterdam et que Le chardonneret occupe toujours une place importante dans sa vie, Theo rêve de sa mère pour la première fois depuis longtemps, avec la culpabilité qu’il éprouve chaque fois qu’il pense à elle : il se croit responsable de sa mort ce jour-là, l’arrêt au musée s’étant produit sur le chemin du collège dont Theo venait d’être exclu temporairement.
Plutôt que le tableau, le premier que sa mère dit avoir aimé grâce à une reproduction trouvée dans un livre, Theo avait remarqué une fille qui visitait aussi l’exposition avec un vieil homme à cheveux blancs. Puis, alors qu’il était séparé de sa mère, « il y eut un éclair noir et des débris furent balayés vers moi puis tournoyèrent, après quoi le grondement d’un vent chaud me heurta de plein fouet et me projeta de l’autre côté de la salle. » Près de lui, quand Theo reprend conscience, le vieil homme semble lui désigner Le chardonneret, puis il lui donne une bague en expliquant où il devra l’apporter. Le garçon de treize ans, choqué mais entier, se trouve chargé d’une mission en même temps que d’un chef-d’œuvre qui n’a pas fini de l’éblouir. Ni de lui pourrir la vie.
Car, ne sachant que faire du petit tableau, légèrement plus grand qu’une feuille A4, et n’ayant surtout aucune envie de s’en séparer, il laisse passer trop de temps pour qu’il lui soit encore possible de le restituer sans d’embarrassantes explications. Theo a, en outre, des préoccupations immédiates : où va-t-il vivre ? Son père s’était déjà enfui, il n’a plus sa mère, il échoue dans la famille d’un ami de collège mais la situation ne peut être que provisoire.
On a beau s’attacher à Theo pendant quatorze ans, on est obligé de reconnaître qu’il gardera toujours un côté voyou. Moins cependant que Boris, devenu son meilleur ami et son complice de bêtises adolescentes à Las Vegas où Theo vit quelque temps chez son père qui s’est souvenu de l’existence d’un fils, imaginant simultanément qu’il pourrait payer ses dettes de jeu grâce à l’argent déposé sur un compte au nom de ce fils.
Les aventures s’enchevêtrent de manière inextricable, la bague du vieil homme ayant aussi permis à Theo de retrouver Pippa, la fille du Musée et de rencontrer son oncle Hobie, avec qui il travaillera, remontant sa boutique d’antiquités chancelante au prix de manœuvres très peu orthodoxes. N’essayons pas de résumer : le parcours d’ensemble est aussi excitant que sont touchants les moments sur lesquels s’attarde Donna Tartt.
Et cette belle réussite se conclut par une méditation désenchantée sur le sens de la vie, où tout serait sombre s’il n’y avait eu la lumière émanant du tableau.

jeudi 26 avril 2012

Pas de fiction pour le prix Pulitzer cette année

Le prix Pulitzer, grande récompense américaine, ne s’intéresse pas qu’au journalisme. La fiction y a sa place depuis sa création en 1917. Le palmarès est de ceux qu’on regarde de près : Edith Wharton, Willa Cather, Sinclair Lewis, Margaret Mitchell, John Steinbeck, Robert Penn Warren, Ernest Hemingway, William Faulkner, William Styron, Saul Bellow, John Cheever, Toni Morrison, etc., ils sont presque tous là, les écrivains qui ont fait la littérature américaine du 20e siècle. Et même du 21: Michael Chabon, Richard Russo, Jeffrey Eugenides, Cormac McCarthy, Paul Harding (dont nous vous parlions il y a peu), parfois des confirmations, souvent des découvertes.
Cette année pourtant, comme c’était déjà arrivé plusieurs fois par le passé, le jury n’a pas réussi à s’accorder sur un livre et le palmarès restera vierge. Les trois finalistes, disent ceux qui connaissent leurs ouvrages, avaient pourtant belle allure. Claro, grand traducteur et directeur d’une collection où plusieurs lauréats ont déjà été publiés, s’énerve sur son blog. Une occasion manquée de promouvoir la littérature alors que ce prix est « vital et symbolique dans un contexte économique où les libraires indépendants ont presque tous disparu », écrit-il.
Les prix littéraires font souvent râler quand ils fonctionnent : trop de magouilles, trop de fausses valeurs, des lauréats inférieurs à ceux qui auraient dû être couronnés, liste non exhaustives des raisons de râler. Combien de fois s’est-on amusé à chercher, dans le palmarès du prix Goncourt, ceux qui l’ont eu et qui n’auraient pas dû, et ceux qui ne l’ont pas eu alors qu’ils auraient dû ? Le jeu est un peu vain, mais il fait toujours recette.
Mais, quand les prix littéraires ne fonctionnent pas, c’est bien pire encore !