mercredi 30 mars 2011

Laurent Mauvignier : des hommes et de leurs blessures

Laurent Mauvignier fait appel à Jean Genet, en épigraphe, pour poser la question à laquelle Des hommes tentera de répondre: «Et ta blessure, où est-elle?» Car il faut bien qu’il y ait une blessure quelque part pour qu’un simple cadeau d’anniversaire ait pareilles conséquences. Pour que, tout de suite, on devine que quelque chose d’anormal se produit lorsque Feu-de-Bois, un surnom qui s’est substitué au prénom de Bernard, entre dans la salle où sa sœur Solange fête ses soixante ans et son départ à la retraite.
Dans les douze premières pages, de l’arrivée de Bernard jusqu’au moment où Solange ouvre la petite boîte où se trouve le cadeau, Laurent Mauvignier travaille caméra à l’épaule. Avec les ressources de l’écriture en plus. L’image ne suffirait pas pour dire: «Aujourd’hui, on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais.» Il a soixante-trois ans, «il n’a pas toujours été ce type qui vit aux crochets des autres», c’est donc qu’il a un passé et que son passé ne ressemble pas à son présent. Il n’empêche: il fait tache. Sinon, pourquoi le remarquerait-on à ce point? Et pourquoi un tel malaise quand Solange découvre la «grande broche en or nacré» que lui offre son frère?
Le lecteur ressent le malaise. Bernard, encore bien plus. Surtout quand Solange, qui a épinglé la broche à la place de celle qu’elle portait, l’a enlevée: «et j’ai vu comment Solange a hésité en relevant les mains vers la broche, puis en se décidant franchement à la retirer, prétextant quoi, je ne sais pas, rien, peut-être rien, elle ne va pas avec ce pull, elle est trop belle, oui, trop belle pour ce pull, tu es fou, Bernard, de l’or, et puis quoi, avec quel argent.»
Puis les conséquences du malaise, le brusque emportement contre Chefraoui, l’Arabe du village – le bougnoule, dit Bernard, qui n’en a pas fini avec sa colère, qui va se rendre chez Chefraoui, effrayer sa femme et ses enfants, provoquer un peu d’agitation chez le maire et les gendarmes, peu habitués à pareil comportement, pourtant prévisible, disent certains, de la part d’un homme si sauvage…
«Et ta blessure, où est-elle?» Bien plus loin. Elle a été ouverte quarante ans plus tôt, ne s’est jamais refermée. En 1960, la France faisait une guerre qui ne disait pas son nom. Des jeunes appelés traversaient la Méditerranée, posaient le pied en Algérie et découvraient la peur en même temps que la violence. Violence d’ailleurs exacerbée par la peur, répression sans aucune limite, représailles de même, dans des combats où il valait mieux ne pas réfléchir si l’on voulait en sortir sans devenir aussi enragé qu’un animal.
Bernard a-t-il gardé sur la peau l’odeur des villages incendiés, jusqu’à la reproduire dans sa vie récente et mériter son sobriquet, Feu-de-Bois? N’a-t-il jamais pardonné à sa mère d’avoir retiré tout le bénéfice de son travail avant la majorité? A-t-il toujours conservé des doutes sur les relations entre Mireille, rencontrée à Oran puis devenue sa femme, et Rabut, le cousin avec qui il s’est battu à la sortie d’un dancing?
Rabut, porteur, dans les premières pages, de la caméra (aussi imaginaire que subjective) dont nous parlions plus haut, et qui ne comprend pas mieux que les autres ce qui se passe quand les événements se précipitent. Rabut, porteur aussi de cauchemars partagés avec Bernard et d’autres. Rabut, qui voudrait «savoir pourquoi on fait des photos et pourquoi elles nous font croire que nous n’avons pas mal au ventre et que nous dormons bien.»
Entre les deux hommes déchirés par une haine confuse, Laurent Mauvignier dessine des souvenirs communs. Et des lignes de fuite qui se brisent sur des cadavres trop nombreux, sur des trahisons, sur de profonds malentendus. Des hommes ne parle que de cela: des hommes. Avec leurs ambitions déçues, leurs erreurs tragiques, leur insondable bêtise. Notre insondable bêtise.

(Article à paraître dans le prochain numéro de C'est dans la poche.)

samedi 19 mars 2011

Olivier Rolin : chronique d'une mort postposée

Tous ses amis avaient déconseillé à Olivier Rolin de séjourner à Bakou en 2009. Par sa faute: dans Suite à l’hôtel Crystal, un ouvrage précédent, il avait mis en scène son suicide («en tout cas celui d’un personnage qui porte mon nom») cette année-là, dans un hôtel de Bakou. L’esprit de contradiction a fait le reste: «La multiplication de ces affectueuses mises en garde fit évidemment naître en moi l’idée que je devais à tout prix me rendre à Bakou en 2009, et y demeurer assez longtemps pour laisser à la fiction de ma mort sur les bords de la Caspienne […] une chance raisonnable de se réaliser.» Le voici donc, lesté d’ouvrages sur le thème de la mort, face à la possibilité de sa propre fin…
Malgré l’argument de départ, Bakou, derniers jours n’a rien de dramatique. Bien au contraire, on y rit souvent. Olivier Rolin joue avec l’idée de ce suicide sans faire semblant d’y croire. Il l’envisage comme une issue romanesque à un voyage paresseux, au cours duquel il se laisse happer par des rencontres, des images, des souvenirs. Ses pensées sont souvent vagues. Des réflexions lui viennent en marchant «comme sans y penser, ou plutôt au gré de ce soliloque intérieur que se tiennent les marcheurs, et qui est à la pensée ce que le grommellement est à la parole éloquente.» Les pages s’accumulent, bric-à-brac sans grande organisation qui pousse l’auteur à s’interroger sur ce qu’il est en train d’écrire: «ce récit que j’écris, que vous lisez, à quoi ça rime? Et d’abord, qu’est-ce que c’est? Un journal de voyage, des lambeaux de souvenirs mal cousus entre eux, un testament? «Un livre sur rien», presque sans sujet, ou dont le sujet reste presque invisible, comme le rêvait Flaubert (mais alors, il faudrait qu’il tienne «par la force interne de son style», et ce serait évidemment présumer de mes forces)? C’est une promenade sur un fil. Un monologue à basse voix, pour des oreilles patientes, attentives. Une lettre à des amis, connus et inconnus.»
On voudrait tout citer, tout partager de ce livre, tant le bonheur de s’y trouver est grand. L’écriture fait des vagues, bat comme la Caspienne – une mer? un lac? s’interroge le narrateur, vaguement, bien sûr. Des lectures arrivent en écho. Maeterlinck, Verhaeren et Pierre Mertens passent par là. Des histoires du passé surgissent, qui contiennent, pour plusieurs d’entre elles, la matière de romans. L’espion disparu qui resurgit beaucoup plus tard, par exemple. Ou Une nuit d’amour de Charles de Gaulle, inventant la brève liaison du général avec une chanteuse lyrique après l’opéra auquel il assista à Bakou.
Olivier Rolin ne développe guère, laissant au lecteur le soin d’imaginer la suite. Comme les chats qu’il observe, il est économe de ses mouvements. Mais «ils ont l’air de savoir ce qu’ils font ici, eux» – au contraire de lui. Économe des quelques mots qu’il connaît en russe, aussi, dont il range les plus jolis dans son «petit tiroir à mots agréables». Économe de descriptions qu’il expédie en quelques lignes – et quelles lignes! Mais il n’est pas avare des doutes et des questions qui relancent sans cesse son récit.
Bakou, derniers jours est un ouvrage qui échappe à toute définition simpliste. Et qui marquera longtemps les esprits. Il est difficile de se sentir plus vivant qu’en lisant l’histoire de cette mort annoncée et manquée – tant mieux pour les prochains livres d’Olivier Rolin.

(Article à paraître dans le prochain numéro de C'est dans la poche.)

dimanche 13 mars 2011

C'est dans la poche : Spécial littératures nordiques

Un peu de retard, comme souvent - mais le Salon du Livre de Paris n'est pas encore ouvert et ce sixième numéro de C'est dans la poche est tout entier consacré aux écrivains des cinq pays scandinaves qui y sont invités.

Cinq pays, combien de langues, combien d’horizons? Une vingtaine de livres et autant d’auteurs dessinent des paysages beaux et tourmentés. Comme les habitants, semble-t-il, au moins pour le côté tourmenté, s’il faut en juger par une littérature policière qui se porte bien dans ces régions septentrionales. Le reflet, peut-être, d’une société qui connaît elle aussi ses crises.
À lire les écrivains scandinaves, on découvre des communautés aussi variées que sous d’autres contrées. Tant il est vrai que tout est, au fond, partout pareil et reproduit, sous différentes latitudes, des mécanismes sociaux similaires.
Par ailleurs, le monde est perméable.
Entre les frontières de ces pays, d’abord. Sofi Oksanen écrit en finnois l’Histoire de l’Estonie dans Purge. Plus loin dans le temps, la découverte du Groenland, à présent province danoise, s’écrit en islandais…
Ouvrons encore l’horizon. Le Suédois Henning Mankell est chez lui au Mozambique comme dans son pays natal. Le Danois Jørn Riel n’a rien trouvé d’extraordinaire à s’installer en Malaisie. Et n’est-ce pas Karen Blixen dont la vie africaine a été à l’origine du film Out of Africa?
Décidément, la carte et le territoire – comme disait l’autre – nous exposent à bien des surprises. Comme elles sont, dans l’ensemble, plutôt bonnes, personne ne songera à s’en plaindre.
Le voyage vers le nord, que Jean-François Regnard avait fait dès le XVIIe siècle (Le voyage en Laponie), est moins éreintant dans les livres que dans les conditions de l’époque. Il reste une belle destination.

Pour lire cette livraison, suivez les liens:

jeudi 3 mars 2011

L'année littéraire (16) - Le retour de Frédéric Berthet

Pourquoi suis-je, de son vivant, passé à côté de Frédéric Berthet sans le voir? Nous avions le même âge - le mien continue de croître tandis que le sien s'est arrêté à 49 ans, quand il s'est suicidé en 2003. Nous lisions souvent les mêmes livres, avions beaucoup d'admirations en commun. Je ne découvre tout cela qu'aujourd'hui - hier, en réalité - grâce à la réédition d'un roman, Daimler s'en va (son seul roman, paru en 1988), et à la publications de ses Correspondances 1973-2003.
Allons, puisque les livres sont là, il n'est pas trop tard pour être ébloui.
Car Daimler s'en va est un texte éblouissant, pétillant comme le champagne qu'on boirait en attendant la fin du monde. Daimler, détective privé, s'est suicidé avant son créateur. Sans gravité: il a franchi une porte par ennui, ne trouvant plus d'intérêt dans ce monde, malgré la manière fantaisiste dont il le considérait.
Avec ce roman, on est résolument ailleurs, grâce au point de vue détaché d'un écrivain pour qui chaque observation, chaque réflexion est l'occasion d'une pirouette. Daimler s'en va donc en dansant, et on danse avec lui comme avec son ami Bonneval, dans les deuxième et troisième parties.
Olivier Frébourg avait aimé, à sa parution, ce "roman cynique, bref, alcoolisé, désespéré au bout du compte..." Michel Déon aussi, qui l'avait écrit à Philippe Solllers: "C'est excellent. J'aime ce ton. Très curieux: il y a une nouvelle vague (Lambron, Sureau, Berthet, etc.) qui, sans vraiment innover, apporte un peu d'air dans la littérature, de la gaieté, de la désinvolture. Le lecteur en sort rafraîchi."
Deux extraits d'un copieux volume de Correspondances dans lequel on voit Frédéric Berthet se construire comme écrivain, tout entier tendu vers ce but. Il se lie d'amitié avec Roland Barthes, fréquente Jean Thibaudeau, rencontre Francis Ponge. Mais il cherche aussi à s'assurer des revenus suffisants, et c'est pourquoi il entre au Quai d'Orsay, pour obtenir un poste aux services culturels à New York où il restera trois ans, de 1984 à 1987. A ce moment, l'écrivain en lui n'a pas encore réussi à percer vraiment. A trente ans, il n'a publié, et il s'en désole, qu'un recueil de nouvelles - pour lequel il a reçu une avance de 2.859 FF...
Il n'ira, au fond, jamais très loin. Cinq livres publiés de son vivant, un succès d'estime resté ignoré du grand public, des projets plein la tête cependant et la volonté de travailler, jusqu'à mener le projet de six livres à la fois... Michel Déon, qui lui écrit beaucoup, tente de le tempérer pour qu'il se concentre sur un manuscrit au lieu de s'éparpiller. La leçon ne porte pas vraiment.
Le volume de ce qui a été publié, même si l'on ajoute l'œuvre posthume, est assez mince par rapport aux ambitions de départ. Du moins, à en juger par Daimler, l'exigence était-elle au rendez-vous, pour une belle réussite. Peut-être parce que Frédéric Berthet avait la tête théorique et le pied léger. Il s'est frotté, surtout quand il était jeune, aux grands théoriciens de la littérature qui occupaient le terrain à son époque. Mais, en ce qui concerne ses propres textes, il a appliqué cette loi qu'il exprimait dès 1980 dans une lettre (non envoyée) à Jean Thibeaudeau: "Est vrai ce qui me fait sourire." Puisque cela nous fait sourire aussi, c'est gagné!
Un seul regret à propos des Correspondances de Frédéric Berthet: quelques notes auraient été bienvenues pour situer certaines personnes, puisque toutes ne sont pas aussi connues que Patrick Besson ou Jean Echenoz.

mercredi 16 février 2011

L'année littéraire (15) - François Nourissier, le corps a craqué

Je ne me suis jamais représenté François Nourissier comme l'homme d'influence auquel on le réduisait souvent. Pour l'avoir lu (La crève, Le maître de maison, Allemande, etc.) avant de savoir quelle place il occupait dans le monde germanopratin, il a toujours été d'abord, à mes yeux, un écrivain.
Ensuite, au fil de nos rencontres, j'ai appris à le connaître - et à l'apprécier. Il avait de la littérature une haute opinion tandis que la vie littéraire l'amusait. Il était surtout lucide. Quand il était conseiller chez Grasset, il expliquait pourquoi le comité de lecture passait surtout son temps à refuser des manuscrits dont certains auraient peut-être mérité un meilleur accueil. Il écoutait, il répondait aux questions avec franchise.
Puis, tandis que je m'étais éloigné géographiquement des lieux où je l'avais souvent croisé, lui-même a senti son corps le lâcher. Ses derniers livres sont des déchirements.
J'ai pourtant aimé le retrouver, même diminué, dans le nouveau roman de Pierre Assouline, Vies de Job, où les visites au vieil homme sont l'occasion de pages amicales et émouvantes.
Et, puisque François Nourissier a fait profession de s'exposer sans fards, je vous propose l'article que j'avais écrit à la parution du Prince des berlingots, un livre terrible et indispensable.

Jusqu'au bout. François Nourissier ne nous épargnera rien de la maladie qui le diminue, Miss P., ni putain ni respectueuse. Le plus écrivain des parkinsoniens (malgré les recueils de poèmes de Jean-Paul II que Nourissier, d'ailleurs, voit pencher et trembler, dans le rythme) ne change pas de regard sur lui-même. Fidèle à son grand principe d'auto-dépréciation, il explique ici, une fois de plus, quel chemin détourné il a emprunté: «Devenir respectable en n'essayant plus de l'être : telle était la recette.» Si c'était si simple, il faudrait reconnaître que cela a plutôt bien fonctionné. Puisqu'il est devenu Prince des berlingots - on veut dire, il veut dire: président de l'Académie Goncourt, détenteur de l'influence réelle ou supposée qui accompagne le titre. Mais est-ce si simple?
François Nourissier ne serait pas l'autobiographe qu'il est depuis 1963 (Un petit bourgeois) à travers maintenant sept ouvrages, s'il s'en était tenu à une idée simple. A moins, bien sûr, de qualifier ainsi la constance dans la mise en scène de moments interprétés, plus vrais dans leur version écrite que dans leur version vécue.
Bref, au fil du temps, l'âge aidant, chez l'auteur immatriculé parisien (75... ans!), les sujets évoluent en fonction d'un état physique qui se dégrade, mais sans apitoiement. Quel étrange retournement de situation, dont l'ironie se goûterait volontiers si elle n'était, en un sens, tragique, quand l'homme qui aimait les femmes se surprend à baver en public près d'une princesse de Monaco! Pourtant, Nourissier racontant cela parvient à être presque drôle. Quand on se surprend à sourire, voire à rire, on se retourne, gêné, de peur d'avoir été observé en train de se moquer d'un handicapé. Mais, si quelqu'un nous observe, c'est l'écrivain en personne, l'œil rieur lui aussi.
Il y a pourtant des moments de découragement, il est impossible de sourire toujours devant l'incapacité d'accomplir les gestes les plus simples. Quand sortir d'une baignoire devient une aventure, quand quitter un restaurant s'apparente à un steeple-chase maladroit, quand l'ambulance est au rendez-vous... Non, décidément, Nourissier ne nous épargne rien. «Jamais je ne me passerai sous silence», dit-il d'ailleurs au début de ce texte éprouvant, exaltant, troublant.
Il appartient à chaque lecteur d'accepter la confrontation avec le corps déglingué - et l'esprit lucide. Mais le chemin est, somme toute, plus naturel qu'il y paraît. Car la route tortueuse qui correspond, il ne faut pas se mentir, à une fin de parcours chaotique est une victoire de chaque instant. Contre les pieds en béton le matin, contre celui des deux doigts avec lesquels il tapait ses textes à la machine qui refusent désormais tout service. Malgré tout cela, et bien d'autres soucis qui hantent le quotidien, voire chaque instant puisque les rémissions sont brèves, la vie continue. Donc l'écriture.
Il n'entre sans doute pas dans les intentions de François Nourissier de se transformer tout à coup en donneur de leçons. Mais quelle leçon, pourtant, que ce Prince des berlingots empli de dérision et de volonté, à parts à peu près égales! Et qui poursuit, souterrainement, le but affirmé dans la dédicace: «Discréditer la maladie, la déshonorer, lui arracher le masque horrifique, c'est-à-dire ridicule, dont l'affuble notre peur.»
L'homme souffre et meurt, c'est bien entendu. Mais pas sans lutter.

San-Antonio, bien vivant

C'était en 1990, Frédéric Dard venait de publier Le mari de Léon, sous son pseudonyme préféré, San-Antonio. Quand j'ai rencontré l'écrivain, nous avons donc parlé de son dernier roman. Mais pas seulement. Il était à ce point évident qu'il avait construit une œuvre, cohérente et novatrice... J'avais donc envie de parcourir avec lui cette carrière à nulle autre pareille. Si présente encore dans notre présent qu'une intégrale est en cours d'édition - le septième volume vient de paraître.
L'occasion rêvée d'exhumer cet entretien réalisé au bar d'un hôtel d'aéroport - Frédéric Dard n'avait pas beaucoup de temps, même s'il ne s'est jamais montré pressé dans finir au cours de la conversation.
Que voici donc.

Savez-vous combien de livres vous avez écrits?

À peu près. J'ai dû en pondre environ deux cent vingt. Je n'en suis pas tout à fait sûr mais, maintenant que Christian Dombret en a établi la bibliographie, je vais pouvoir les compter à tête reposée et me mettre à jour, faire un bilan.

Quand vous avez commencé, saviez-vous que vous alliez écrire autant?

Non, pas du tout. Je n'avais pas d'autre ambition que de trouver une petite place dans le journalisme. Jamais je n'aurais pensé devenir romancier. Si, je voulais écrire des livres, mais au compte-gouttes, des bouquins très chiadés avec des ambitions littéraires. Ce n'était pas du tout l'usine...

Est-il exact que vous rêviez du Goncourt?

Oui, bien sûr! Au passage, en me disant que ce serait le Nobel plus tard! Des rêves d'adolescent, parce que j'ai écrit très tôt... J'ai sorti mon premier bouquin à seize ans, tous les espoirs m'étaient permis. Et puis, comme il fallait bouffer, je voulais faire du journalisme. Alors, je suis arrivé à Paris, venant de Lyon, pour trouver une place dans les journaux. J'avais quelques recommandations et c'était tout de suite après la Libération, il y avait une floraison de journaux qui s'étaient créés à ce moment-là, qui d'ailleurs commençaient déjà à tomber. Les feuilles mortes se ramassaient à la pelle. Je n'ai rien trouvé. Et ma femme de l'époque m'a dit: «Pourquoi n'écrirais-tu pas des romans policiers en attendant?» Je l'ai fait, et son conseil a conditionné toute mon existence.

Vous avez fait le contraire de Simenon. Lui avait commencé par écrire des romans populaires, pour se faire la main, avant d'en arriver aux Maigret et à ses «romans durs». Vous avez débuté par de la littérature ambitieuse avant d'écrire des romans populaires. Est-ce ainsi que cela s'est passé?

Oui. Et j'espère être en train de boucler vaguement une boucle avec un livre comme mon dernier, par lequel je retombe - retomber, je ne sais pas si c'est le mot, si c'est une élévation ou une chute -, avec lequel je rejoins en tout cas un côté «littéraire». J'ai la volonté de m'échapper de ce San-Antonio qui m'a valu gloire et argent, si j'ose dire, pour bâtir en marge quelque chose de plus «montrable».

N'avez-vous pas eu envie de signer Le Mari de Léon, et d'autres romans du même genre que vous aviez déjà écrits, Frédéric Dard plutôt que San-Antonio?

Non, parce que j'ai fini par constater que le côté bicéphale est illusoire. Ça ne rime pas à grand-chose. On ne met pas tantôt la casquette de Frédéric Dard, tantôt la casquette de San-Antonio pour écrire. C'est le même homme. J'avais donc le choix entre tout signer Frédéric Dard ou tout signer San-Antonio. Je dois avouer que j'ai obéi à des considérations matérielles: San-Antonio est tellement plus connu que Frédéric Dard, il a eu des tirages plus importants, je me suis dit que ce serait bête de ne pas signer San Antonio puisque j'ai construit cette espèce de chose qui marche à fond. Pourquoi renoncer à ce potentiel de succès?

Vos lecteurs n'ont-ils pas été surpris, il y a deux ans, avec La Vieille qui marchait dans la mer?

Non, mais ce n'était pas ma première tentative. J'avais déjà sorti un certain nombre de bouquins comme Y a-t-il un Français dans la salle?, Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants, Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches? - pardon de me citer, mais je veux dire que Le Mari de Léon est un nouvel étage de la fusée qui se constitue, La Vieille allant plus loin, celui-ci allant peut-être encore plus loin, je n'en sais rien. Je m'enfonce dans une espèce de spirale, il y a un vertige de l'écriture qui s'empare de moi et que je ne peux pas assumer dans le cadre des San-Antonio. San-Antonio, c'est un merveilleux tapis roulant qui m'amène à ça et qui me tient en état de créativité. Et j'ai bien l'intention, si Dieu me prête vie encore quelques années, de recommencer, de bâtir mon truc définitif, ma petite tour. Ça donnera ce que ça donnera, mais chaque homme a son ambition. Moi, avec l'âge, j'ai de plus en plus envie d'écrire, et j'écris de plus en plus.

Et vous pensez que vous aurez le Goncourt un jour?

Ah non, pas du tout! Vous me direz que je suis comme le renard qui trouve que les raisins sont trop verts, mais pas du tout. L'expérience fait que, maintenant, je souris d'apitoiement quand je pense que j'ai eu envie de ça à une époque. J'ai l'excuse d'avoir été trop jeune. Les honneurs, les récompenses littéraires, tout ça, ça me fait hausser les épaules. Cela dit, j'ai des tas de copains de mon âge qui sont à l'Académie et qui ont fait des carrières pompeuses, des carrières à palanquin.

C'est une des choses que vous avez en commun avec Simenon: vous êtes un romancier populaire, certes, mais reconnu par l'intelligentsia.

Exactement. Différemment, bien sûr, et plus modestement, j'ai un parcours comparable. Je me rappelle d'une époque, lors de mes premiers contacts avec les milieux littéraires, où des écrivains «chevronnés» me demandaient: «Alors, mon jeune ami, qui aimez-vous?» Je répondais Simenon, parce que je l'avais pris dans la gueule. J'avais tout de suite compris que ce monsieur chamboulait quelque chose, il avait apporté une autre façon de s'exprimer. Mais les romanciers en question, les écrivains BCBG levaient les bras au ciel. Ils me disaient: «Vous n'y pensez pas, il ne faut pas avoir des maîtres comme ça, vous allez vous pervertir! Ce n'est rien du tout, Simenon, c'est du petit roman policier.» Moi, je continuais: «Pas du tout, c'est de la littérature. C'est ça, la littérature!» Et j'ai assisté à la reconnaissance de cet homme qui est maintenant incontesté et incontestable, un des grands écrivains de ce siècle. Il y a Proust, Céline et Simenon comme écrivains nouveaux, vraiment nouveaux.

Mais au contraire de lui, qui a pu écrire des Maigret aussi forts que certains de ses «romans durs», vous avez deux registres bien différents...

Quand un créateur chemine, il fait des acquisitions et il change. Le type qui écrit des San-Antonio maintenant, ce bonhomme vieillissant, n'a rien de commun avec le petit jeune plein de maladresse et d'enthousiasme du début. L'enthousiasme, je l'ai toujours, et peut-être même plus profondément, plus noblement. C'est un enthousiasme pur, je ne suis pas encombré par les convoitises, par des soifs d'honneurs, de décorations... Tout ce qu'on a pu me proposer jusqu'à présent, je l'ai refusé. Comme Simenon. Quelque part, il a dû m'influencer là aussi. Un homme qui écrit ce que j'écris, avec cette désinvolture, ne peut pas entrer dans une chapelle quelconque et avoir les liens dorés de la gloire, ce n'est pas possible. Ce serait une espèce de camisole de force. Il ne faut pas se laisser attraper par ça!

Dans l'écriture des San-Antonio proprement dits, avez-vous le sentiment d'avoir évolué?

Au début, je n'aspirais qu'à écrire des romans faciles à lire, drôles, qui amusent le public. Je ne m'étais pas cassé la tête outre mesure, j'avais simplement décidé de faire le Peter Cheney français. La Môme vert-de-gris, Cet homme est dangereux, tout ça, c'était la coqueluche de cette époque en littérature populaire. Et je me suis dit: je vais créer un archétype de flic, avec toutes les conventions possibles du gars qui fait le coup de poing, qui se sort de toutes les situations, qui baise toutes les filles, qui boit... Une caricature. Mais je fais ça avec gouaille, le côté latin, même plus, le côté franchouillard. Bérurier, c'est le gros con de Français, alors que San-Antonio, c'est l'aspect cocardier, titi parisien survolté. Et j'ai gagné la timbale, ça s'est mis très vite à se vendre, les tirages montaient. Puis, brusquement, j'ai reçu des témoignages de Cocteau, de Sauvy qui a écrit dans Le Mercure de France qu'il venait de découvrir un écrivain. Alors, j'ai compris que je pouvais faire acte littéraire tout en écrivant ça. C'est le plus grand cadeau que la vie m'ait fait, parce qu'on n'emmerde pas un auteur de romans policiers, il ne gêne personne, et j'ai pu m'ébattre en toute liberté, j'étais le cheval qui galope dans la prairie, qui fait ce qu'il veut. Je n'ai jamais eu le moindre compte à rendre à personne, c'est la liberté totale, et c'est grisant. Je m'arrête au milieu des pires histoires, et je me paie une ou deux pages de ce que j'appelle mes délirades. Et mes délirades, c'est ce qui reste en moi quand j'ai bien réfléchi aux choses. Je le fais passer là-dedans sous une forme plus ou moins cocasse, et tout le monde avale ça! Mais... je ne suis pas trop énorme, de parler de moi comme ça? Chaque fois, au bout d'un moment, je me dis: mais qu'est-ce que je suis en train de raconter? Je me peins en doré, c'est ridicule!

Pour en venir au Mari de Léon» ce qui surprend, c'est que vous vous attachez davantage à Léon, qui est un personnage assez falot, plutôt qu'à Boris, en qui vous aviez un grand acteur. Pourquoi?

Quand vous êtes une vedette, dans le show-biz, dans le théâtre, des espèces de petits piranhas qui viennent vous sucer la gloire. Vous êtes en butte, sans qu'il y paraisse parce qu'ils savent se rendre presque indispensables, aux gars qui vous facilitent les choses, qui vous organisent des coups, qui vous flattent - bien entendu, ça commence ainsi. J'ai vu cela, je pourrais citer des noms. Et tout le monde pense à Hossein quand je décris Boris...

D'autant que vous avez beaucoup travaillé avec lui...

Ça fait trente-neuf ans que nous sommes amis et on est vraiment devenus des frangins. C'est formidable, mon aventure avec Robert. Je l'aime, je suis Léon vis-à-vis de lui. J'aime Robert vraiment d'amour, en tout bien tout honneur, parce que c'est un sentiment très fort, très exaltant. Il y a eu une période où il était vedette de cinéma, avant de devenir un grand du théâtre. Il avait toujours trois ou quatre mecs, trois ou quatre Léon accrochés à ses basques. Il leur payait le tailleur, les impôts, les putes... C'était quelque chose de frappant. Et moi, j'étais ulcéré de voir Robert qui devenait une espèce de pâte à modeler, on en faisait ce qu'on voulait. Je trouvais ça indigne. J'ai pris un peu mes distances parce que j'étais irrité par les gens qui l'entouraient, ces bouffons intéressés. C'était lamentable! Un jour, je le lui ai dit. Il en a convenu et sa vie a changé.

Vous avez donc voulu faire le portrait d'un de ces parasites...

Oui, mais en poussant les choses plus loin. C'est, en fait, une réhabilitation de ce type d'individu. Je me suis imaginé que l'un d'eux pouvait aimer vraiment. C'est pourquoi mon Léon admire, il ne vit qu'à travers l'autre. Il est éperdu d'admiration. Le mot «idole» est galvaudé mais, là, il a son sens: Boris est son idole. C'est l'être qu'il aurait voulu être. Et il est tellement fasciné par lui qu'il admet de ne pas être lui-même cet homme. Le peu qu'il a acquis, il le met même au service de l'autre. C'est pour ça qu'il lui arrange des coups, qu'il lui trouve des filles. Il fait du chantage quand il faut pour arranger les bidons quand il veut faire un film, etc. C'est ce portrait-là que j'ai voulu faire, en effet.

jeudi 10 février 2011

L'année littéraire (14) - Fiction (?) et vie privée

Le sujet revient régulièrement sur le tapis, et c'est bien naturel. Les écrivains n'ont pas assez d'imagination - enfin, pas tous - pour éviter, dans leurs romans, la présence du réel. Celui-ci est même plutôt le bienvenu puisque, s'il est réel, il devrait être au moins vraisemblable et donner à leurs livres la même autorité qu'un article de journal ou une page de journal télévisé. Puisqu'on vous le dit, ça a vraiment existé...
Donc, des personnes se retrouvent dans des fictions. Ou des membres de leurs familles. Ce n'est pas toujours agréable.
(Je ne suis pas certain d'avoir apprécié de m'être lu, certes tel qu'en moi-même, mais dans une posture discutable, dans le livre d'un auteur qui avait traversé quelques instants de ma vie.)
Les choses ne vont pas toujours jusqu'au procès. La vraie Hélène du roman de Christine Angot, Les petits, ne semble pas envisager une action en justice, bien que tous ses proches l'aient reconnue dans le portrait peu flatteur proposé par l'écrivaine. L'article que lui consacre Anne Crignon, Comment Christine Angot a détruit la vie d'Elise B., ne l'évoque pas. Le problème d'un procès, c'est qu'il sert de publicité à l'ouvrage mis en cause...
La famille d'Edouard Stern, le banquier suisse tué en 2005 par sa maîtresse dans le cadre d'une relation sado-masochiste, n'a pourtant pas hésité à attaquer Régis Jauffret et son éditeur, le Seuil, pour la manière dont le roman Sévère traite un fait divers dont la presse a parlé d'abondance. La publicité n'est pas faite ainsi qu'au livre, mais aussi au film en projet qui devrait en être tiré, avec Laetitia Casta dans le rôle de la maîtresse et Benoît Poelvoorde dans celui du banquier assasiné. Triste affaire, belle fiction?
Triste fiction et belle affaire, en tout cas, que cette autre accusation portée contre PPDA qui aurait, dans Fragments d'une femme perdue, recopié au moins en partie des lettres que lui avait adressé la femme par laquelle le roman a été inspiré. Le journaliste-écrivain-copiste, à peine (mal) sorti de l'affaire Hemingway, devra donc répondre au tribunal (en juin, en principe) de sa supposée légèreté dans l'utilisation qu'il ferait des phrases écrites par d'autres que lui. Bien sûr, il est encore, à l'heure qu'il est, présumé innocent...
Il serait fastidieux d'établir une liste - elle serait trop longue - de grands écrivains ayant, par le passé, puisé ainsi dans ce qu'ils savaient de leurs proches pour armer leurs personnages de caractéristiques vraisemblables. Au moins a-t-on aujourd'hui oublié les originaux, quand on se souvient encore des personnages.
Moralité: à la fin, c'est généralement la fiction qui gagne. Mais la fiction de qualité, catégorie dans laquelle chacun est libre, ou pas, de ranger les livres évoqués aujourd'hui - la postérité jugera, et nous ne serons plus là pour donner notre avis.

mercredi 9 février 2011

La Maria de Pierre Pelot

Pierre Pelot n'arrête pas. Et c'est très bien ainsi. En ce début d'année, le revoici avec Maria, l'histoire d'une femme qui, pendant la Seconde guerre mondiale, a été assimilée à son mari, délateur de résistants. J'ai eu la chance de l'avoir au téléphone pour parler de son livre - pas seulement, car nous nous connaissons depuis longtemps et il y avait quelques années que nous n'avions pas bavardé.
Quelques-uns de ses propos sont parus dans un article du Soir. En voici l'intégralité. (Sauf les digressions privées, qui, malgré toute l'affection que je porte à mes lecteurs, ne les regarde pas.)

Ce roman s’inspire-t-il d’une anecdote réelle?

Au départ, oui. Il y a l’histoire des déportés qui ont été «donnés» aux Allemands par un collaborateur. Il y a un type, un jour, qui a fait une liste de gens. Dans le village, les Allemands emmenaient des habitants en camion au sommet du Ballon d’Alsace où ils devaient construire des fortifications pour arrêter les Américains quand ils seraient là.

Les soixante-trois dont une vingtaine seulement sont revenus?

C’est tout à fait ça. Un jour, sur la place du village, plutôt que de les emmener travailler, il y avait d’autres véhicules, avec des gens de la Gestapo de Nancy et une liste. On a embarqué ces gens-là, dont en effet vingt sont revenus bien plus tard. Mais, après cette affaire-là, il y a eu une deuxième lettre qui a dénoncé le dénonciateur. Lequel dénonciateur a été capturé par les maquisards, fusillé sans autre forme de procès – peut-être même pas fusillé, selon une version des événements, il a été simplement abattu. Et puis son épouse, qui n’était au courant de rien, a été elle aussi embarquée par les maquisards. J’ai une version d’un fils de témoin de l’époque qui me dit qu’elle a passé quelques jours un peu difficiles dans le camp du maquis.

Des jours qui ressemblaient à ceux que Maria passe dans le roman?

Je ne sais pas si ça va jusque-là. Il paraît que oui, mais évidement, je n’ai pas de preuves. Puis elle a été relâchée et elle a vécu ensuite une vie difficile, parce qu’elle était associée aux méfaits de son mari. Elle tenait un petit bistrot à l’écart du village, comme on dit chez moi, et plus personne ne venait. Ça a été très difficile. Et, en effet, elle a eu un fils. Je ne saurais pas dire s’il était de son mari légitime ou des exactions qu’elle a subies – exactions est un mot faible. Là, on est toujours dans l’histoire vraie. Beaucoup plus tard, cette dame est morte, le fils est parti…
A partir de ça, je me suis découvert une autre Maria, assez proche de cette dame-là. Pour son histoire avec son fils, c’est de la fiction, évidemment. Comme ce qu’elle fait après 80 ans…

Dans ce roman comme dans d’autres, vous introduisez une sous-couche d’histoire ancienne derrière des événements plus récents. Pourquoi?

Je ne sais pas. Mais, si on veut creuser le personnage de ma Maria à moi, c’est une jolie institutrice qui donc, en tant qu’institutrice, connaît des choses et s’est probablement déjà intéressée à l’histoire de sa région. Par la suite, avec ce qui lui arrive dans le camp des maquisards, je pense qu’elle est tout simplement morte après ça, d’une certaine manière. Je crois que c’est une manière qu’elle a trouvé de se reconstituer, de se retrouver une identité, c’est de s’intéresser en profondeur à l’histoire de cette région. Elle présente de grandes similitudes avec sa vie à elle, c’est le bruit et la fureur des deux côtés. Je ne la connais pas tout à fait non plus, mais je pense que c’est motivé par ça. Cette sous-couche, comme je l’avais fait aussi dans La montagne des bœufs sauvages, permet de parler d’un pays à travers les gens. Je ne vois pas d’autre manière d’en parler mieux. Quand on raconte l’Histoire avec un grand «H», en général, on se borne aux faits mais on oublie un peu les personnes. C’est un peu ce que j’avais fait quand j’ai écrit C’est ainsi que les hommes vivent. J’ai voulu parler de la guerre de Trente Ans à travers les gens qui l’ont vécue et qui n’y ont rien compris.

Là aussi, il y avait des échos qui créaient un rapport au présent…

Oui, toujours. J’en suis venu à cela, je crois beaucoup aux fantômes. Je crois que les gens qui s’en vont ne nous quittent jamais tout à fait. D’abord parce qu’il y a le souvenir, la mémoire, et que ça compte beaucoup, se souvenir. On passe notre temps presque à ça, d’ailleurs. Le présent, c’est une drôle d’invention, c’est mal foutu, c’est du bricolage. On passe tout le présent à penser à l’avenir, à ce qu’on va faire demain, ou on se souvient de ce qu’on faisait hier…

Le présent aurait un statut ambigu?

Ah! oui! Je trouve…

Maria est un roman bref, mais qui touche à beaucoup de choses. En particulier à cette méfiance extrême qui habitait les gens, au point que Maria ne savait rien des activités de son mari… Cette méfiance était-elle présente dans ce qu’on vous a raconté?

Oui. Même, mon père a plus ou moins participé au maquis, et je n’en ai jamais rien su, sinon par des «on-dit», des choses qui m’ont été rapportées par après par des fils de personnes qui l’avaient vécu avec lui. Mais lui n’en avait jamais parlé. Il est bien évident que quand on était à cette époque dans la vraie résistance, un père de famille pouvait y tremper sans que personne de sa famille le sache. Maintenant, à propos de ce livre, on ne me parle pratiquement que de l’épisode de la résistance. Alors que, en fait, ce n’est que le point de départ de l’histoire de Maria. Ce que j’ai surtout voulu raconter, c’est ses 80 ans de vie. C’est ce côté-là qui me fascine. Je me suis retrouvé un jour, il n’y a pas très longtemps, dans l’hospice du roman, qui existe à côté de chez moi. Là, je me suis rendu compte d’une chose: dans les petits villages, il y a des tas de personnes qui ont eu une enfance commune. Puis la vie les sépare totalement, et tout à coup les voilà qui se retrouvent, au bout d’une vie vécue, dans ce genre d’établissement. C’est une situation assez étonnante et je m’en suis évidemment servi.

C’est la fin, dont il est difficile de parler si l’on tient à préserver l’intérêt du récit. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que tout le livre tend vers cette fin.

Bien sûr. J’ai une énorme admiration pour cette dame. Elle est digne et, à la fin, elle trouve le moyen d’être dignement d’une indignité absolue.

Pour terminer le roman, il y a un chapitre, si on peut appeler cela un chapitre, de quatre lignes. C’est un apaisement? L’histoire est close, on peut passer à autre chose?

Oui, complètement. Et probablement que quelque chose d’autre va continuer…

Un autre thème est traité indirectement, c’est que la notion de justice, pendant la guerre, est devenue quelque chose de très flou.

C’est le moins qu’on puisse dire. On l’a vu un nombre incalculable de fois. À partir du moment où chacun fait sa justice, ça devient très flou. Je ne peux pas excuser, il est hors de question d’excuser, mais j’ai été obligé de me mettre à la place des personnages, et on peut comprendre. Pour eux, Maria est une coupable totale. C’est une salope, en fait. Elle est de mèche avec le type qu’ils vont buter. Il y en a eu des tas et des tas, des règlements de comptes dans ce style.

Maria, comme quelques autres de vos livres récents, est un roman bref. C’est devenu votre mesure?

Je ne sais pas. Il se trouve que cette histoire-là ne pouvait pas… Si, elle aurait pu se raconter en cinq cents pages. Mais, pour moi, c’était la distance qu’il fallait. Il y a des histoires qu’on raconte en deux ans, et d’autres qui se situent à leur aise dans un mois. Celle-ci, je voulais que ce soit dense, intense, condensé, que ce soit bien écrit. Et puis, peut-être que je voulais montrer aussi que les histoires courtes, ça peut être bien.

mardi 8 février 2011

L'année littéraire (13) - Hommage à Andrée Chedid

Andrée Chedid n'allait pas bien, on le savait depuis que son fils Louis avait dû modifier certaines dates de concerts. Apprendre sa mort n'a donc pas été une véritable surprise, d'autant qu'elle avait 90 ans. Je me souviens d'une petite dame en apparence fragile mais dont les mots, dans ses livres comme dans la conversation que nous avons eue en 1989, démentaient la fragilité.
Voici l'article que j'avais écrit, après l'avoir rencontrée, à propos de L'enfant multiple.

Andrée Chedid a dû accorder beaucoup d'importance au sujet de L'enfant multiple. D'abord parce qu'elle lui avait déjà consacré une nouvelle (dans Mondes miroirs magies), ensuite parce qu'Omar-Jo, le petit garçon qui est le personnage principal, lui ressemble beaucoup: il a, comme elle, connu le Liban, et se retrouve en France, loin de ses origines...
Je pense qu'on met toujours de soi, même s'il y a des décalages d'âge et de lieu. Omar-Jo m'est très cher, je me suis attachée à lui. J'avais envie d'imaginer un enfant venu de partout...
Malgré tout ce qu'il y a de tragique dans ce roman - Omar-Jo a perdu ses parents dans le décor apocalyptique de Beyrouth -, le récit est un conte de fées éclairé par la présence magique d'un manège qui, au coeur de Paris, attire les regards.
Il y a le spectacle, évidemment, et le spectacle est toujours une féerie. J'y suis très attachée. J'adore la chanson, la musique, le music-hall, le cirque. J'ai essayé d'implanter cela dans le réel. J'aime bien ce double étagement de réalité et de fable. Je n'y pense pas en écrivant, mais c'est une chose qui m'est naturelle, de passer de la réalité à la fable, des larmes au rire, aux contraires...
Omar-Jo, cet enfant dont le double prénom témoigne d'une double origine, chrétienne et musulmane, a donc rencontré Maxime, un forain fatigué à qui il redonne le goût de vivre, de sourire, au point que ce sourire attirera une femme, et qu'une véritable famille se reconstituera ainsi autour d'un enfant qui est cependant blessé. Il manque un bras à Omar-Jo, mais il ne veut pas de la prothèse qu'on lui offre, sans doute parce que le bras absent est pour lui le symbole de tout ce dont il a été coupé... La fidélité à son passé, à ce qu'il est, se manifeste aussi par l'attitude de son grand-père qui est resté au Liban et qui, là-bas, construit un manège pour vivre dans le même univers que son petit-fils. Par-delà la Méditerranée, les deux personnages se répondent.
Le grand-père était un artiste, et l'enfant est sauvé par son imaginaire. L'homme est fait de rêve et de réel.
Avant d'en venir au roman, Andrée Chedid a écrit de la poésie. Elle ne conçoit pas pour autant le langage d'un récit comme celui d'un poème.
C'est assez différent sur le plan de la discipline. Il y a une construction, aussi, qui est différente. Ce sont deux formes d'écriture. Je n'arrive pas à écrire des poèmes quand j'écris un roman. Mais ce que j'essaie d'écrire, c'est la même chose: un cri à l'intérieur de l'âme. La poésie est essentielle. Elle permet de toucher à des choses plus quotidiennes, plus événementielles même.
Sans le savoir, Andrée Chedid a construit une œuvre, livre après livre. Ce qu'elle nous dit parle de l'homme dans ce qu'il a de plus fort en lui, d'indestructible malgré les assauts du monde. On peut l'appeler, pour être simple, la force de vivre. Une force qui se communique à la lecture: comme ses précédents ouvrages, L'enfant multiple est d'une grande générosité envers le lecteur.

dimanche 6 février 2011

C'est dans la poche, le n° 5 est paru

Quand je ne poste pas de notes pendant un certain temps, ne vous inquiétez pas: c'est parce que je travaille trop pour avoir le temps de m'y consacrer. Il y en avait, pourtant, des choses à commenter, ces dernières semaines! (Martine, Céline et les autres...) Quelques-unes survivront peut-être aux jours qui passent.
En attendant, j'ai quand même bouclé le cinquième numéro du mensuel gratuit C'est dans la poche, celui de février - avec quelques jours de retard et quelques pages de moins que ce que j'espérais...
Vous y trouverez des articles sur une vingtaine de nouveautés, et un petit entretien avec l'écrivain américain T.C. Boyle à propos de son roman Les femmes.
Je vous souhaite d'excellentes lectures, et si j'ai contribué à des choix qui vous conviennent, je m'en réjouis déjà.
Voici les liens pour la lecture et/ou le chargement:
Et je rappelle aux distraits qu'un petit site permet de retrouver les numéros précédents.

jeudi 20 janvier 2011

L'année littéraire (12) - Millenium : cherchez la femme

L'histoire est d'autant mieux connue que Stieg Larsson, l'auteur des trois volumes de Millénium, est mort en 2004 avant leur parution l'année suivante - et à plus forte raison avant leur succès. Dès le début de la déferlante, on s'est donc interrogé sur la personnalité de ce journaliste engagé devenu écrivain. Et on est tombé sur sa compagne de trente ans, Eva Gabrielsson.
Compagne et pas épouse.
Le droit suédois, qui a des intransigeances qu'on n'imaginait pas, ne reconnaît aucun droit à celle qui n'est donc pas veuve. Celle-ci n'a donc rien à dire sur l'exploitation de l'œuvre, aucune légitimité à en tirer des revenus. Et on ne dit rien du fameux quatrième volume, qui était en cours d'écriture, mais loin d'être terminé. Seule la famille officielle est reconnue légitimement.
Aujourd'hui, Eva Gabrielsson en a gros sur la patate, je la comprends. Elle publie un livre auquel Marie-Françoise Colombani a apporté sa collaboration, Millénium, Stieg et moi.
Et c'est apparemment le livre de la semaine dans la presse française. Anne-Françoise Hivert, correspondante de Libération en Suède, a rencontré Eva Gabrielsson. Antoine Jacob a fait le voyage pour La Croix. Et L'Express publie des extraits du livre.
De quoi mieux connaître les origines de Millénium. Et ses conséquences...

mercredi 19 janvier 2011

L'année littéraire (11) - Jean Dutourd, donc

Je ne pensais franchement pas vous entretenir de Jean Dutourd, mort avant-hier à 91 ans, et dont je garde le souvenir d'une rencontre où son intransigeance sur la langue française m'avait atterré.
Mais, en levant les yeux d'un gros roman dont il me reste à lire 300 pages, je tombe sur un article ancien, paru en 1991, qui prouve que je m'étais rendu une fois chez lui. Je l'avais oublié.
Souvenir d'un homme que je n'ai jamais appris à aimer...

Jean Dutourd est un homme exquis. Il reçoit chez lui, dans son bureau-bibliothèque qu'il n'a pas eu besoin d'équiper de rayonnages - quand il a acheté la maison, la pièce en était déjà toute garnie! -, et s'inquiète du confort de son interlocuteur. Puis il se met à raconter l'histoire de son nouveau livre, Portraits de femmes. Quoiqu'en fait d'histoire...
«L'histoire, ce n'est jamais très important. C'est une petite histoire qui s'est faite toute seule. Je ne savais pas très bien comment cela allait continuer. Je m'amusais à faire l'histoire d'un écrivain sans talent. Et puis, grâce à l'imagination, je ne m'en suis pas contenté...»
Alors, du point de départ qui était un portrait de Remi Chapotot, écrivain à succès mais tâcheron des lettres, Jean Dutourd a basculé vers des portraits de femmes. D'une femme, en particulier, la secrétaire de l'écrivain.
«C'est mon fantasme, Mme Petitdidier. L'idée d'avoir une secrétaire comme ça, vous pensez... Idéale! Idiote, tout ce qu'il faut, parfaite, consciencieuse, connaissant bien son métier, aux petits soins...»
Viendront ensuite deux autres femmes, une Bordelaise qui a décidé d'enlever de haute lutte le cœur de l'écrivain et une animatrice de salon littéraire qui est une sorte de monstre sacré à la Françoise Verny. Mais, avouons-le, ces portraits successifs ne nous ont pas apporté de très grand plaisir. Ils ont quelque chose de pesant qui n'enthousiasme guère. Tant pis. La conversation continue, sur le thème de la postérité.
«Le gros lot, c'est d'être lu après qu'on est mort, par des gens qui sont véritablement sans passion. Aujourd'hui, les gens vous lisent avec les passions du moment. Ils vous connaissent grâce aux moyens de l'information. Par leur canal, on devient sympathique aux uns, antipathique aux autres. Les uns vous lisent avec bienveillance, les autres avec malveillance, parce que vous les caressez dans le sens du poil ou, au contraire, parce que vous leur donnez de l'urticaire.»
Et puis, tout professionnel de l'écriture qu'il soit avec sa cinquantaine de livres derrière lui, Jean Dutourd n'est pas à l'abri de la panne, qu'il appelle fausse couche quand elle survient en cours d'écriture.
«J'ai eu trois fausses couches dans ma vie. Il y a très longtemps, j'avais 32 ans, j'avais envie d'écrire un livre sur la Commune avec des ambitions idiotes. Je me disais: non seulement je vais faire Guerre et Paix, mais je vais y ajouter la Révolution, je vais enfoncer Tolstoï! Quand on part avec des idées comme ça, c'est raté d'avance. Bien entendu, au bout de 150 pages, je me suis arrêté parce que mon héros me sortait par les yeux. La deuxième fois, c'était l'histoire d'un jeune homme et j'en avais 250 pages quand je me suis arrêté, stoppé net. Je l'ai laissé dormir sept ou huit ans, et puis je l'ai repris. Ça a donné un roman qui s'appelait Henri ou l'Éducation nationale. La troisième fausse couche, elle vient de se produire, mais ce ne sera pas une vraie fausse couche parce que je vais la reprendre, il y a là-dedans des trucs qui m'intéressent.»
Épatant, non? (Oui, Jean Dutourd a bien utilisé son mot fétiche dans la conversation.)

dimanche 16 janvier 2011

L'année littéraire (10) - Ils ont vendu, ils vendent, ils vendront, mais...

Il y a quelques jours déjà que Le Figaro a publié son palmarès annuel des romanciers français les plus vendus. Un box-office dont je me passerais bien, pour le remplacer allègrement, et sans le moindre remords, par mon bilan personnel de 2010 d'où les tirages sont absents au profit de l'exigence littéraire.
Mais les échos rencontrés par la liste des dix, dont trois sont millionnaires en nombre d'exemplaires, sont tels que je ne résiste pas à y ajouter mon commentaire - après avoir pourtant hésité à le faire.
D'abord, comprenons-nous bien: je n'ai rien contre la bonne littérature populaire (mais qu'est-ce que la bonne littérature, populaire ou non? ah! ce n'est pas encore aujourd'hui que je parviendrai à donner une réponse). Dumas, c'est formidable!
Mais Marc Levy, Katherine Pancol et Guillaume Musso, les trois premiers de la liste? Bof!
Poursuivons...
Anna Gavalda, c'était bien à ses débuts. Tatiana de Rosnay, je n'ai pas lu. Éric-Emmanuel Schmitt, assez pour ne pas avoir envie d'en lire davantage. Michel Houellebecq, j'ai déjà dit pourquoi je n'en pensais pas beaucoup de bien. Amélie Nothomb aussi. Maxime Chattam, c'est parfois distrayant.
Mais je sauverais très volontiers Fred Vargas, dont le personnage principal, Adamsberg, est devenu un familier. En dépit du fait qu'elle est violemment attaquée, avec d'autres intellectuels français, par un écrivain que j'aime beaucoup, Antonio Tabucchi, dans Le Monde daté d'aujourd'hui à propos de ses prises de position sur l'affaire Battisti - mais cela n'a strictement rien à voir avec la qualité de ses romans policiers. Ceux-ci étant peut-être la vraie littérature populaire d'aujourd'hui...

vendredi 14 janvier 2011

L'année littéraire (9) - Angot m'angoisse

Dans les articles parus ces jours-ci sur le nouveau roman de Christine Angot, Les petits, je traque les réserves que pourraient émettre les journalistes. Et je ne trouve que des éloges. Presque une déclaration d'amour collective. Je vois très bien les phrases que son éditeur pourrait publier, en caractères gras, dans un prochain placard publicitaire.

Le lancinant roman de Christine Angot.
Fabienne Pascaud (Télérama)

Ce sens du rythme, des discours et des voix qui lui est propre.
Claire Devarrieux (Libération)

Impossible de lâcher ces Petits.
Raphaëlle Rérolle (Le Monde)

Le courant passe entre cet homme et nous, et le livre prend.
Claude Arnaud, (Le Point)

Pour tout dire, Claude Arnaud fait quand même quelques reproches à l'écrivaine. Mais, en dehors du fait que j'ai lu la même histoire que les autres dans Les petits (dont Claire Devarrieux fait un résumé circonstancié, comme s'il n'y avait rien d'autre à en dire, sinon pour ajouter une phrase destinée au placard publicitaire monté ci-dessus), j'ai l'impression d'avoir passé du temps dans des pages très différentes.
Non, le livre ne prend pas, il n'a pas de style, il est plus ennuyeux que lancinant. Tous les tics de Christine Angot sont là. Ni plus, ni moins.

jeudi 13 janvier 2011

L'année littéraire (8) - Alexandre Dumas en Italie

On ne peut pas, même à L'Express, trouver chaque semaine de quoi nourrir la polémique. C'est dans la rubrique Indiscrets, secteur culture, que je trouve l'annonce de la parution, en avril, du premier tome d'une série d'inédits d'Alexandre Dumas: les chroniques qu'il publia, dans les années 1860, et alors qu'il habitait Naples, dans un journal qu'il avait lui-même fondé. On en reprend (volontiers) pour 3000 pages.
Mais l'épisode n'était pas si peu connu que cela, comme l'affirme le magazine. Très récemment, en 2007, Claude Schopp, qui sera aussi de cette aventure, avait publié des Chroniques napolitaines d'hier et d'aujourd'hui déjà puisées dans les chroniques de Dumas pour L'Indipendente.
Dont on peut dire ceci:
Dumas admirait Garibaldi et aimait Naples. Il y fonde un journal en 1860, qu’il écrit presque seul pendant plus de trois ans et où, donc, il parle de tout et de rien. Claude Schopp, infatigable arpenteur et découvreur de son œuvre, y a puisé la matière d’un volume inédit et passionnant. Deux longues chroniques historiques l’ouvrent, écrites comme des romans. Des sujets d’actualité le complètent, où Dumas raconte surtout des histoires de brigands. La ville de Naples en est pleine et le banditisme semble être un art local. L’écrivain le dénonce, certes, mais il y prend aussi, à l’évidence, du plaisir. Après tout, ce sont de merveilleux sujets pour des articles brefs ou pour des feuilletons dans lesquels il n’est même pas nécessaire de tirer à la ligne. C’est de l’excellent Dumas.

mardi 11 janvier 2011

L'année littéraire (7) - Un médiologue à l'académie Goncourt

Curieuse élection à l'académie Goncourt aujourd'hui: Michel Tournier (86 ans) ayant demandé, après François Nourissier et Daniel Boulanger, à devenir membre honoraire, il sera remplacé par Régis Debray, inventeur-promoteur et, à ma connaissance (pardonnez-moi si je me trompe, je ne suis pas spécialiste), seul utilisateur de...
(Un instant, il faut que je réprime un éclat de rire.)
... de, donc, la médiologie.
Le ci-devant médiologue, qui eut plusieurs vies (dont l'une fut révolutionnaire en compagnie du Che) depuis le siècle dernier, devient donc l'un des dix jurés qui vont décider, en novembre prochain, de l'avenir de la littérature - euh... non, c'est peut-être excessif: du roman que l'on achètera en cadeau à la fin de l'année.
Longtemps, l'académie Goncourt a été composée de romanciers. Dont on pensait ce qu'on voulait. Mais au moins écrivaient-ils des romans.
Puis vint Bernard Pivot qui, sans appartenir à la profession, avait bien mérité d'icelle et avait pour autre mérite d'être un vrai, un grand lecteur - ce pourquoi on peut lui pardonner beaucoup, s'il y a d'ailleurs quelque chose à pardonner.
Mais Régis Debray?
(Pardon, encore un éclat de rire à réprimer.)
Le roman n'est pas tout à fait pour lui un terrain inconnu. Il a reçu le prix Femina en 1977 pour La neige brûle, dont je garde le souvenir lointain d'un livre correct, pas davantage. Je garde aussi le souvenir d'une conférence prétentieuse pendant laquelle Régis Debray m'avait exaspéré en enfonçant des portes ouvertes. Certes avec élégance, mais surtout en noyant les lieux communs dans un jargon qui tentait de les faire passer pour une pensée neuve.
Bref, je ne tiens pas son élection à l'académie Goncourt pour une bonne nouvelle.

dimanche 9 janvier 2011

L'année littéraire (6) - Quelques centaines de milliers d'exemplaires plus tard

Voilà, j'ai fait comme quelques centaines de milliers de lecteurs: j'ai lu Indignez-vous!, de Stéphane Hessel. Un livre sur lequel il s'est publié des commentaires bien plus abondants que le texte bref dont il est constitué - l'équivalent de quelques articles. Le succès était tout à fait inattendu, comparable (sinon supérieur) à celui de Matin brun, de Franck Pavloff, dix ans plus tôt. Cela s'achète comme une friandise au moment de passer à la caisse, on passe un quart d'heure dedans, et puis, apparemment, on en parle autour de soi.
Le tirage doit, à l'heure qu'il est, approcher le million d'exemplaires. Et, comme toujours dans ce type d'emballement généralisé, il repose en grande partie sur un malentendu.
Car Stéphane Hessel, vieux monsieur très digne qui affiche ses 93 ans («C'est un peu la toute dernière étape», écrit-il), n'était pas prédestiné à une telle fête au soir de sa vie. Il lui a suffi (si j'ose dire) d'une vingtaine de pages qui seraient passées inaperçues dans un magazine pour qu'un éditeur pense à les brocher sous forme de livre et que la machine démarre...
Serions-nous entrés dans un temps où la nécessité de l'indignation deviendrait plus urgente qu'à d'autres époques? Stéphane Hessel a-t-il appuyé, sans le savoir - mais avec la force de son expérience et de sa conviction -, sur le bon bouton, celui qui allait déclencher une prise de conscience collective?
A dire vrai, je ne sais pas. Il n'est pas mal, cet opuscule. Mais je n'y ai pas trouvé ce qui pouvait remuer les foules. Peut-être ai-je réussi à préserver mes propres indignations et n'ai-je pas besoin qu'on me pousse à le faire savoir? Mais il ne me semble pas que les gens, autour de moi, soient si différents...
Alors? Ben, alors, je n'ai pas d'explication. Le succès va où il veut, après tout...

samedi 8 janvier 2011

L'année littéraire (5) - Les mots interdits

Il y a quelques années (assez nombreuses, ces années), j'avais utilisé dans un article l'expression "politiquement correct" que le chef d'édition m'avait demandé de modifier parce qu'il ne la comprenait pas et que, donc, nos lecteurs ne la comprendraient pas non plus. Il n'avait probablement pas tort. Mais, s'il était encore en poste aujourd'hui, il ne réagirait pas de la même manière. Le politiquement correct est partout: on enlève la cigarette de Malraux ou la pipe de Tati sur les timbres et les affiches, au prétexte que la publicité pour le tabac est interdite. Sans penser un instant qu'en pratiquant comme les plus efficaces censeurs de l'ère stalinienne, on réécrit une Histoire qui n'en demandait pas tant, trompant par la même occasion un public qui, souvent, ignorera l'image authentique.
Voilà qu'un éditeur américain de Mark Twain a eu une nouvelle idée, dans le même état d'esprit: supprimer de la prochaine édition des Aventures de Tom Sawyer et surtout de leur suite, celles de Huckleberry Finn, l'infâme mot "nigger".
L'éditeur, Alan Gribben, était (quand même) conscient de la polémique qui pourrait naître après cette décision. Ce qu'il appelle "the pejorative n-word" (qu'il n'ose même pas citer dans sa préface!), utilisé 218 fois par Mark Twain dans Huckleberry Finn (et, ajouterai-je, neuf fois dans Tom Sawyer), est donc remplacé, pour atténuer l'offense, par le mot "slave".
Il n'y a pas (tout à fait) de quoi en faire une affaire d'État. Mais quand même... Modifier le texte d'un écrivain n'est pas une initiative anodine. Je me demande même si le droit moral des héritiers ne pourrait pas être invoqué pour interdire cette pratique dont on voit où elle commence, et dont on ne sait où elle s'arrêtera.
Car la prochaine étape devrait consister, si la logique est respectée, à supprimer le mot "femme" de tous les livres puisque (merci, John Lennon) Woman is the Nigger on the World...

jeudi 6 janvier 2011

L'année littéraire (4) - La dynastie chahutée des Jardin

Le plus souvent, les livres d'Alexandre Jardin m'insupportent. J'y trouve un mélange mal maîtrisé de naïveté et de roublardise qui fait de lui, comme écrivain, le fils indigne de Pascal Jardin - encore faudrait-il que je relise celui-ci pour vérifier - qui me semble avoir été doté d'un talent très supérieur.
Pourtant, Des gens très bien, lu il y a quelques jours, et d'où ne sont pas tout à fait absentes la naïveté et la roublardise notées plus haut, m'a touché. Il y est question d'un homme que Pascal Jardin avait rendu célèbre dans Le nain jaune: Jean Jardin, père de Pascal et grand-père d'Alexandre. Il était directeur de cabinet (dircab, comme on ne le disait probablement pas à l'époque, ce qui n'empêche pas Alexandre Jardin d'utiliser le mot plusieurs fois) de Pierre Laval du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943, donc notamment au moment de la rafle du Vél' d'Hiv'...
«Ce pourrait être un des livres polémiques de la rentrée», écrit Marianne Payot dans L'Express. Dont la conclusion se rapproche de ce que j'ai moi-même ressenti: «On referme ce livre songeur, dubitatif, tout à la fois agacé et touché, incrédule et compatissant. Alexandre Jardin, lui, dit signer aujourd'hui son acte de renaissance. Au bénéfice du doute, souhaitons-lui une deuxième vie, plus apaisée...»
Dans Le Point, sur cinq pages qui reprennent aussi un entretien avec l'historien Robert O. Paxton et un extrait du livre, Émilie Lanez ne tient pas des propos très différents. Pour elle aussi, «Ce livre fera du tintamarre.» Et elle s'étonne de la transformation survenue entre le jeune homme de Bille en tête et l'adulte de 44 ans qu'il est aujourd'hui: «On l'avait quitté romancier de bluettes, amateur d'improbables épopées conjugales, prophète souriant de la félicité matrimoniale, rejeton très tôt doué - à 23 ans, il est l'auteur le plus vendu dans le monde - d'un père, Pascal Jardin, étourdissant écrivain et dialoguiste. On le retrouve changé.»
En effet. Et promis peut-être à un joli succès en ce début d'année.
Il est présent aussi ce matin à la Une du Figaro, on parlera de lui cet après-midi dans Le Monde et il sera ce soir sur le plateau de La grande librairie (France 5, 20h35) en compagnie de, tiens donc!, Stéphane Hessel, dont Indignez-vous!, à peine un livre par son format, écrase actuellement tous les autres titres dans les listes de meilleures ventes.

mercredi 5 janvier 2011

L'année littéraire (3) - PPDA rhabillé pour la fin de l'hiver

Polémique, deuxième!
Celle-ci possède, comme la première, un air américain, puisqu'il est question d'Ernest Hemingway. Et surtout de son nouveau biographe, Patrick Poivre d'Arvor. Il publie (ou aurait dû publier, je reviendrai sur cette incertitude) chez Arthaud, le 19 janvier, Hemingway, la vie jusqu'à l'excès.
Jérôme Dupuis, de L'Express, l'a lu. Attentivement. Avec, à côté, le livre de Peter Griffin, Ernest Hemingway, tome 1: Au fil de sa jeunesse, traduit chez Gallimard en 1989 - et épuisé.
Le journaliste a trouvé d'étranges ressemblances entre les deux ouvrages: «Les "emprunts" opérés par le journaliste-écrivain sont manifestes, massifs, et comme portés par un étonnant sentiment d'impunité. Selon notre enquête, ce sont près de 100 pages de son Hemingway, la vie jusqu'à l'excès qui sont directement inspirées de l'ouvrage de Griffin, sans qu'aucuns guillemets le signalent. Des dizaines et des dizaines de paragraphes s'apparentent à des "copier-coller", souvent grossièrement maquillés par des inversions de phrases ou l'usage effréné de synonymes.»
Pour appuyer ses dires, Jérôme Dupuis fournit trois exemples en fac-similé de passages dont le rapprochement est en effet troublant. Pour le moins.
Il y a plus troublant encore.
Contacté par L'Express, PPDA trouve «très désobligeant ce soupçon de plagiat» (il ne s'agit pas de soupçon, contrairement à ce qu'il dit, mais d'une véritable accusation). Il explique qu'il a passé un an et demi à écrire ce livre et qu'il a évidemment lu les autres biographies de l'écrivain américain, «au nombre desquelles celle de Griffin me semble la meilleure sur le jeune Hemingway.»
D'accord. Mais alors, pourquoi, se demande Jérôme Dupuis, ne se trouve-t-elle pas renseignée dans la bibliographie pourtant copieuse qui accompagne l'ouvrage? (Bibliographie que le journaliste de L'Express considère d'ailleurs comme un leurre, après y avoir relevé des références de livres dont il n'a été fait aucun usage.)
On dirait vraiment (c'est mon interprétation) qu'après avoir mangé en cachette la moitié d'un pot de confiture, un sale gamin l'a caché derrière les autres (pleins) en espérant que sa mère ne s'en apercevrait jamais...
La mère (Jérôme Dupuis) s'en est aperçue, s'est mise en colère et a sorti, en guise de pan-pan-cul-cul, un titre éloquent: «Patrick Plagiat d'Arvor».
Depuis hier, on se gausse donc.
Moins chez l'éditeur, qui s'est fendu d'un communiqué pas très (pas du tout) convaincant dont Livres Hebdo donne la substance: «Suite à l’article publié par l’Express.fr, au sujet de la biographie à paraître de Patrick Poivre d’Arvor, Hemingway, la vie jusqu’à l’excès, les Editions Arthaud tiennent à préciser que le texte imprimé, qui a été diffusé par erreur à la presse en décembre, était une version de travail provisoire. Elle ne correspond pas à la version définitive validée par l’auteur, dont la commercialisation en librairie est prévue fin janvier ».
Une erreur des documentalistes... Ouais...
En attendant, aujourd'hui, le livre n'est pas annoncé sur le site de l'éditeur (je ne sais pas s'il y était auparavant). Et on attend de voir si les 414 pages initialement prévues seront au rendez-vous du 19 janvier...

mardi 4 janvier 2011

C'est dans la poche : n° 4

Le quatrième numéro de votre mensuel préféré (?) est arrivé, avec quelques changements notables. Entre autres celui-ci, tel qu'il est décrit dans l'éditorial:

Jusqu’à présent, nous nous contentions de présenter des livres au format de poche publiés avant la parution du magazine. Pour fêter dignement l’année nouvelle, nous anticiperons désormais de quelques jours. Vous trouverez ici des articles sur des ouvrages qui ne sont pas encore en librairie – mais qui sont sur le point d’y arriver.
Ainsi, les deux grands blocs (quatre pages chacun, presque deux dossiers pour le prix d’un!) constitués par des articles et des entretiens concernent Dany Laferrière et Pierre d’Ovidio. L’énigme du retour, du premier, sort le 5. L’ingratitude des fils, du second, le lendemain.
Ce changement nous semblait nécessaire pour être autant que possible dans l’actualité. Même si le poche est souvent dédaigné par celles et ceux qui font l’actualité, nous connaissons assez de lecteurs qui attendent les offices (comme on le dit chez les libraires) avec une légitime impatience. Si nous rencontrons mieux celle-ci, nous aurons atteint un de nos objectifs.

Voici les liens de chargement:

L'année littéraire (2) - Andreï Makine, l’amour plutôt que l’idéologie

Bernard Pivot inaugure l’année par une chronique (Le Journal du dimanche, 2 janvier) consacrée au nouveau roman d’Andreï Makine, Le livre des brèves amours éternelles (Seuil, parution le 6 janvier). Chez un écrivain qu’il estime «au mieux de son talent classique» (l’expression ne semble pas avoir été suscitée par un enthousiasme débordant), il trouve «la dissidence par l’amour».
À dire vrai, ce «splendide roman» paraît avoir retenu l’attention de Bernard Pivot par ce qu’il éveille chez le lecteur de souvenirs brûlants de ses propres passions – encore que l’introduction de l’article ne soit pas très claire, si bien qu’on se demande, un temps, s’il est question du livre de Makine ou d’autre chose.
De toute manière, «le personnage le plus émouvant est un authentique dissident» et non le narrateur. Voilà qui tendrait, chez un esprit mal tourné, à évoquer, malgré les compliments, un échec: si la fiction est moins puissante que la réalité, à quoi sert-il d’écrire un roman?

lundi 3 janvier 2011

L'année littéraire (1) - Gatsby, magnifique ou pas ?

Début d'année, bonnes résolutions...
Je vais essayer de vous faire vivre l'année littéraire à travers une revue de presse permanente, dans laquelle je compte bien glisser mon grain de sel quand j'aurai lu les livres dont il sera question - non, je ne suis pas du même avis que tous mes confrères.
On commence tout de suite.

L’année littéraire 2011 a commencé fin 2010, dans Le Figaro Magazine (31 décembre), sur un ton polémique. Forcément : l’article est signé Frédéric Beigbeder. À la nouvelle traduction française du roman de Francis Scott Fitzgerald, The Great Gatsby, il ne trouve que des défauts.
Il argumente: la première et la dernière phrase sont comparées dans le détail. La version de Julie Wolkenstein (chez P.O.L., parution le 5 janvier) est, c’est vrai, et dans les deux cas, faiblarde ou plutôt laborieuse, par rapport à celle qu’il cite. Au fait, laquelle cite-t-il? Victor Llona a été le premier traducteur de Gatsby le magnifique, dont Jacques Tournier a donné, déjà, une deuxième version plus tard. Sur ce point, Frédéric Beigbeder nous laisse un peu sur notre faim quand il écrit: «Nous avons avec ce roman des habitudes de vieux garçon, les textes de Jacques Tournier et Victor Llona nous rappelaient notre jeunesse». N’y avait-il pas de différences entre eux? Un point à creuser…
Au moins, sur le titre, Tournier n’avait rien changé à Llona. Tandis que Julie Wolkenstein se contente d’un sobre Gatsby dans lequel Frédéric Beigbeder voit «un crime de lèse-majesté intolérable». Proposant d’autres traductions de l’adjectif manquant, d’ailleurs plutôt moins bonnes que «le magnifique».
L’auteur de l’article aimerait bien avoir lancé avec celui-ci la première polémique de 2011: «Il me semble que je ne vais pas être le seul à pousser des cris d’orfraie analogues à ceux d’une «flapper» simulant un orgasme pour quelques colliers de chez Tiffany. Son exercice parfaitement vain (refaire un travail déjà fait, en moins bien) nous rappelle ce principe de base : pour être un bon traducteur, il faut d’abord être un bon écrivain.»