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dimanche 1 janvier 2017

Douze hommes et un zodiaque

Dans la scène initiale, ils sont douze hommes, rassemblés le 27 janvier 1866 au fumoir de l’hôtel de la Couronne à Hokitika, Nouvelle-Zélande. Walter Moody y entre sans avoir été invité. Ni rejeté, d’ailleurs. Mais le jeune Britannique en quête de l’or dont on parle beaucoup dans la région a le sentiment d’avoir interrompu quelque chose. Tout le monde s’est tu avant même son arrivée, le bruit de ses pas dans le couloir a suffi à interrompre les probables conversations. Le nouvel arrivant a pénétré à l’intérieur d’un cercle fermé sur un secret, sur un mystère, sur une intrigue, tout cela à la fois, et qui ouvrira lentement ses plis pendant près de mille pages.
Les Luminaires, deuxième roman d’Eleanor Catton, est une redoutable machine narrative construite avec une remarquable précision. Son architecture générale repose sur une solide structure. Les personnages présents dans la pièce où nous entrons avec Walter Moody sont douze, comme les signes du zodiaque, comme les parties de l’ouvrage. Par ailleurs, la taille des chapitres et des parties va en diminuant, ce qui donne l’impression d’un roman de plus en plus pressé d’arriver à son terme tandis que les titres des chapitres deviennent plus longs que leur contenu. L’effet est assez étonnant, le sens de ce que nous lisons dans le texte se révélant seulement si on prend la peine de bien lire des intitulés qui peuvent aller jusqu’à remplir une page. La matière de la fiction se renverse, peut-être était-ce le moment de retourner le sablier du temps.
Les jurés du Man Booker Prize qui ont récompensé Les luminaires en 2013 ont probablement été aussi impressionnés que nous par la construction formelle. Mais elle ne serait rien sans le souffle fourni par des personnages aux caractères de plus en plus précis, qui jouent des rôles doubles ou triples dans des affaires embrouillées où dominent longtemps les incertitudes. Les données de base sont pourtant limitées : Crosbie Wells a été retrouvé mort dans sa maison isolée et Emery Staines a disparu après avoir été vu pour la dernière fois par Anna Wetherell, notoirement prostituée. Au tribunal, quand les nœuds auront été assez resserrés pour en arriver là, l’honorable juge Kemp fera, à propos de la profession de cette dernière personne, une mise au point pour éviter tout écart de langage : « En évoquant le ci-devant métier de Mlle Wetherell, vous pourrez choisir parmi les termes de “péripatéticienne”, “belle-de-nuit” ou “praticienne du vieux métier”. Me fais-je bien comprendre ? »
Car tout ne peut être nommé abruptement, il faut y mettre des formes. La citation, qui relève par elle-même de l’anecdote, est dans sa signification représentative des Luminaires : chaque élément de vérité est, de la même manière que l’or qui fait affluer les aventuriers dans la région, extrait avec beaucoup d’efforts de tout ce qui empêchait de la voir.
A la surface du récit, celui-ci se déroule comme un roman du dix-neuvième siècle, où tout est expliqué, décrit, placé sous différents éclairages. Si l’on se satisfait de cette lecture, il y a déjà bien du plaisir au rendez-vous. Mais, en se faufilant entre les événements, en les reliant sur terre et dans les constellations, on découvre les faces cachées d’un univers fictionnel riche de toutes ses strates. Un exploit littéraire, en somme.

mercredi 31 décembre 2014

Le 31 décembre, nous sommes déjà en 2015

La distribution des nouveautés chez les libraires, c’est une logistique lourde et complexe destinée à mettre en place les « offices », c’est-à-dire l’ensemble des volumes publiés en même temps, le jour de leur parution. Le client fidèle à son libraire voit donc arriver, chaque mercredi et jeudi pour le gros de la troupe, les volumes fraîchement imprimés dans lesquels il attendait de se plonger. Quand les choses se passent normalement.
Car les jours fériés bouleversent parfois ce bel ordonnancement. Parmi eux, le premier de l’année tombe, la prochaine fois, et donc presque tout de suite, un jeudi. Impossible, en pratique, de fournir le 1er janvier votre enseigne préférée : elle sera probablement fermée. Donc, ce sera le lendemain ou, dans un accès de prudence, la semaine suivante. Sauf pour quelques cas, et non des moindres : des nouveautés de 2015 devraient être en librairie dès aujourd'hui. Gallimard, plusieurs éditeurs du groupe et d’autres distribués par ses équipes ont donc choisi de gagner un jour sur le calendrier plutôt que d’en perdre un.
De sorte que la traduction du roman avec lequel Eleanor Catton a reçu l’année dernière le Man Booker Prize, Les luminaires (Buchet-Chastel), devrait être disponible pour celles et ceux qui, solitaires au réveillon de Nouvel An, désirent l’occuper à la lecture. Avec 992 pages, il y a de quoi traverser une nuit blanche, et même plusieurs. Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard), arrivera en même temps. Et, du côté des écrivains français, Jérôme Garcin (Le voyant, Gallimard), Gilles Leroy (Le monde selon Billy Boy, Mercure de France) ou Jean Rolin (Les événements, P.O.L.), pour ne citer que les plus attendus, se présenteront eux aussi avant l’heure.
Ensuite, ce bref moment d’agitation passé, la vie du livre reprendra son cours normal. Avec, bien sûr, d’autres occasions de se précipiter sur, par exemple, dès le 7 janvier, Vernon Subutex, 1, de Virginie Despentes (Grasset), Soumission, de Michel Houellebecq (Flammarion, mais une copie du livre circule déjà sur Internet depuis deux ou trois jours), ou Danser les ombres, de Laurent Gaudé (Actes Sud). Et tous les autres. Le programme est copieux avec 549 ouvrages de fiction annoncés par Livres Hebdo jusqu’au 28 février. La rentrée d’hiver n’est pas frileuse.

P.-S. Je vous souhaite, quelle que soit la date où vous l'ouvrirez, une excellente année de lectures.

samedi 6 décembre 2014

Prochaines nouvelles du front

549. Le chiffre magique. Celui du nombre de livres annoncés dans la rentrée littéraire d'hiver selon Livres Hebdo, du 31 décembre (oui, 2015 commence en 2014!) au 28 février.
Mais peut-être faut-il dire 548 + 1, car nous, lecteurs, ne craignons pas de décomposer les grands nombres en leurs composants de base, un peu comme dans une recette de cuisine.
Tous ne partent pas sur un pied d'égalité dans ce nouveau déferlement de nouveautés et il en est un qui est beaucoup plus attendu que les 548 autres. Le nouveau roman de Michel Houellebecq, penseur littéraire, penseur économique, penseur politique, écrivain gon-courtisé bien que parfois un peu con-con, le nouveau roman de Michel Houellebecq, dis-je, ou plutôt dit son éditeur Flammarion, paraîtra le 7 janvier et s'intitulera, sonnez tambours, résonnez trompettes, Soumission. Ce qui n'en dit pas très long sur son contenu. N'étant pas un fan absolu, je répète ce que j'ai déjà dit ailleurs: le livre qui était annoncé jusque-là sans titre, ou plutôt avec l'indication Titre à venir, aurait pu rester dans la catégorie des promesses jamais accomplies. Et avec un titre qui, somme toute, n'était pas si mal.
Bon, et les 548 autres, alors? Je n'en ai pas encore lu grand-chose, mais un de ceux qui viennent de m'arriver est une promesse de lecture que je m'étais faite (et, ne gardant rien pour moi, je vous l'avais dit à l'époque) il y a plus d'un an, le 16 octobre 2013, quand Eleanor Catton a reçu le Man Booker Prize pour The Luminaries, devenu en français Les luminaires. 992 pages qui m'excitent fort.
Il en reste 547, mais je ne vais pas tout dévoiler tout de suite, laissons venir les choses petit à petit...

mercredi 16 octobre 2013

Man Booker Prize, un coup de jeune et une prise de poids

Hier soir était attribué le très attendu Man Booker Prize, principal prix littéraire du Commonwealth - à travers lequel l'Empire britannique survit comme une entité culturelle pleine de diversité puisque les lauréats viennent d'un peu partout. Eleanor Catton, qui l'a reçu cette année, est néo-zélandaise (bien qu'elle soit née au Canada où son père était doctorant). The Luminaries est son deuxième roman - le premier n'avait pas échappé à l'édition française puisqu'il avait été traduit en 2011 sous le titre La répétition (paru en poche au début de cette année) et considéré, à sa sortie, comme une révélation de la rentrée - une révélation qui, malheureusement, m'avait échappé et je ne l'ai pas lu davantage quand il a été réédité en février dernier.
Eleanor Catton est seulement la deuxième Néo-zélandaise à recevoir ce prix, après Keri Hulme en 1985. Elle est surtout, à 28 ans, la plus jeune lauréate (le plus jeune lauréat, même, tous sexes confondus) de l'histoire du prix et son roman, qui arbore fièrement 848 pages, est aussi le plus épais de tous ceux qui ont été couronnés jusqu'à présent.
Elle est habituée aux prix littéraires: elle a commencé dès 2007 en remportant un concours de nouvelles organisé par le Sunday Star-Times, son premier roman a été couvert de récompenses diverses et le deuxième, The Luminaries, vient donc de recevoir le prix littéraire le plus important du Commonwealth.
Il commence ainsi:
The twelve men congregated in the smoking room of the Crown Hotel gave the impression of a party accidentally met. From the variety of their comportment and dress—frock coats, tailcoats, Norfolk jackets with buttons of horn, yellow moleskin, cambric, and twill—they might have been twelve strangers on a railway car, each bound for a separate quarter of a city that possessed fog and tides enough to divide them; indeed, the studied isolation of each man as he pored over his paper, or leaned forward to tap his ashes into the grate, or placed the splay of his hand upon the baize to take his shot at billiards, conspired to form the very type of bodily silence that occurs, late in the evening, on a public railway—deadened here not by the slur and clunk of the coaches, but by the fat clatter of the rain.
Ils sont douze, comme les signes du Zodiaque, ce n'est pas par hasard: une carte zodiacale précède d'ailleurs la première partie. Une autre apparaît au début de chacune des autres parties. Il y a, vous l'auriez deviné sans que je vous le dise, douze parties dans ce roman chargé de symboles qui va en s'accélérant à travers des parties de plus en plus courtes, pour un récit qui se situe en Nouvelle-Zélande pendant la ruée vers l'or, en 1866.
Prometteur. Il est certain qu'à la sortie de la traduction française, je me jetterai sur ce roman.