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vendredi 13 décembre 2013

Les meilleurs poches de l'hiver (3)

Au fil des mois, je suis tombé sous le charme de ces livres. On partage le plaisir? Volontiers, en ce qui me concerne.


Une femme dont on se sait presque rien, sinon qu’elle a traversé brièvement l’histoire du cinéma et puis a été oubliée. Sur cette Barbara Loden, la narratrice écrit une brève notice pour une encyclopédie. Mais ce n’est pas parce qu’il faut faire court qu’il est inutile de tout savoir. Voici donc une recherche qui en entraîne d’autres, dans les enchaînements provoqués par une insatiable curiosité. C’est fascinant comme un puits sans fond, et cela méritait bien le prix du Livre Inter 2012.

Olivier Truc, Le dernier Lapon

Le 10 janvier, en Laponie centrale, le soleil ne se lève pas. Du lendemain au 28 janvier, on gagnera progressivement cinq heures de jour. Qui permettront à Klemet et Nina, de la police des rennes, de résoudre une double énigme : le vol d’un tambour traditionnel et le meurtre d’un éleveur de rennes. Pendant ce temps, Olivier Truc nous fait découvrir une civilisation dont nous connaissions peu de choses, grâce à une intrigue de plus en plus passionnante au fil des jours qui passent.

R. J. Ellory, Les Anges de New York

Frank Parish va mal depuis que son équipier est mort. Plus mal encore depuis que, devant les meurtres d’adolescentes, il s’inquiète pour sa fille. Et la mémoire de son père, héros de la police et grand corrompu derrière les apparences, achève de l’enfoncer. Flottant sur des litres d’alcool, peu soucieux des procédures, il a tout pour devenir un déchet de flic. Sinon qu’Ellory en fait le personnage central d’un roman qui se dévoile par couches successives.


La polyphonie est si parfaite que l’on croit souvent entendre une seule voix. Mais on comprend très vite qu’elle vient d’une multitude de femmes japonaises arrivées aux Etats-Unis pour y trouver un mari, au début du 20e siècle. Leur questionnement collectif et leurs souffrances partagées laissent un espace à des expressions de solistes, de quoi nommer ces anonymes. Un roman aussi inquiétant que fascinant, d’une terrible beauté qui lui a valu le prix Femina étranger.



Un des plus grands nouvellistes que les Etats-Unis nous ont donnés, et ils n’ont pas été avares dans le genre. On peut faire semblant de connaître l’espagnol et se planter dans une histoire d’amour qui l’utilise. Ou faire mine de se trouver bien l’été à New York, pour trouver plus fort que soi. Ou encore tout savoir de la manière d’entrer en littérature, et échouer. Huit bijoux, parmi les trois cents écrits en quinze ans par un auteur culte.

samedi 14 septembre 2013

Nathalie Léger, trois femmes en parallèle

Une femme, suppose-t-on, vue de loin. Dans un film réalisé par une autre femme, pas tout à fait une inconnue, quand bien même l’histoire du cinéma la relègue dans les marges. Qui se souvient de Barbara Loden ? Quelques archives. Et Nathalie Léger. Et nous, depuis que nous avons refermé son roman, prix du Livre Inter 2012. Barbara Loden a été l’épouse d’Elia Kazan, elle a réalisé un film, Wanda, où l’écrivaine cherche une clé. Et la clé de la narratrice, car Supplément à la vie de Barbara Loden, pour être bref, est néanmoins touffu. Les pages sont striées de lignes invisibles qui densifient un propos d’abord traité en surface et lui donnent la force d’un livre nécessaire.
Une femme (Nathalie Léger) raconte une femme (Barbara Loden) qui raconte une femme (Wanda, inspirée par un fait divers authentique). Le triangle narratif enfonce ses pointes dans ce qu’on ne sait pas, et qu’il s’agit de chercher en dépit des conseils de l’éditeur : « N’y mettez pas trop de cœur », avait-il dit. Il ne s’agissait, après tout, que d’écrire une notice dans un dictionnaire de cinéma. Pas de percer les secrets d’une vie presque sans histoire. « Quelle est l’histoire ? » C’est la question que pose sa mère à la narratrice, bien incapable de répondre simplement.
La réponse est un roman traversé par des interrogations sur son propre sens, sur le pourquoi de la dérive qui entraîne Nathalie Léger si loin du projet initial. Elle a beau se dire « convaincue que pour écrire peu il fallait en savoir long », ses recherches sont si disproportionnées qu’elles en deviennent comiques : « je plongeai dans la chronologie générale des Etats-Unis, traversai l’histoire de l’autoportrait de l’Antiquité à nos jours, bifurquai vers la sociologie de la femme dans les années 1950 à 1970, compulsai avec entrain des encyclopédies, des dictionnaires et des biographies, accumulai des informations sur le cinéma-vérité, les avant-gardes artistiques », etc. Et cette accumulation, même exagérée, est partie intégrante d’un dispositif qui nous happe.
Et, puisqu’une autre bonne nouvelle peut coïncider avec une réédition au format de poche, on apprend que Nathalie Léger a été nommée, cette semaine, à la direction générale de l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, plus souvent appelé par son acronyme, Imec. L’institut conserve, classe et donne accès, sous certaines conditions, à 600 fonds d’archives privées, déposées par des écrivains ou des maisons d’édition. Ces archives font de l’Imec un des hauts lieux de la recherche sur la littérature contemporaine. On espère que Nathalie Léger aura encore le temps d’écrire des romans.