Affichage des articles dont le libellé est Philippe Rey. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Philippe Rey. Afficher tous les articles

vendredi 4 mai 2018

Les Goncourt de printemps

C'est l'autre saison riche de l'académie Goncourt. On en parle moins, on a tort...
Poésie, nouvelle et premier roman trouvent place dans un beau palmarès qui mérite de s'y arrêter un moment.

La poétesse luxembourgeoise Anise Koltz, souvent récompensée par d'autres jurys, reçoit, pour l'ensemble de son oeuvre, le Goncourt de la poésie. A près de 90 ans (elle les aura en juin), il n'était pas trop tard, mais il était temps. Il y a deux ans, la collection Poésie/Gallimard avait publié une anthologie de ses poèmes, sous le beau titre: Somnambule du jour. J'en extrais le début de sa préface:
Dès que j’écris une phrase, je suis désorientée et embarrassée, déjà, j’ai envie de la rejeter pour dire dans la suivante le contraire. C’est que j’ai toujours l’impression que l’essentiel m’échappe. La double face, le côté caché des choses.
Et deux vers sous la simplicité desquels grouille un monde poétique:
Mes poèmes sont des pierres / du mur de lamentation
Le Goncourt de la nouvelle couronne, au premier tour à 6 voix contre 4 pour Hélène Lenoir (Demi-tour, chez Grasset), il aurait pu le faire il y a onze ans pour Microfictions (mais cela avait été, alors le Prix France Culture/Télérama), Régis Jauffret pour Microfictions 2018 (Gallimard), suite (et pas fin?) d'une entreprise gigantesque (étiquetée roman sur la couverture) à travers laquelle l'écrivain entend raconter, par fragments, rien moins que le monde. Un peu plus de mille pages pour moitié moins d'histoires brèves, taillées à l'os, cyniques, sévères, cruelles, et pourtant si tendres.
Je vous confie la chute de la dernière microfiction du volume, en espérant vous donner envie de découvrir tout ce qu'il y a avant:
Installée à la table de la cuisine Karine faisait semblant de corriger le manuscrit pendant que les deux flics me demandaient de les suivre tranquillement pour ne pas les obliger à me passer les menottes devant les enfants.
Le Goncourt du premier roman va, au premier tour à 6 voix contre 4 pour Myriam Leroy (Ariane, chez Don Quichotte), à Mahir Guven pour Grand frère (Philippe Rey), un ouvrage paru lors de la dernière rentrée littéraire d'automne et pas vraiment noyé dans la masse puisqu'il a émergé à la faveur, cette année déjà, des Prix Première, en Belgique, et Régine Deforges, en France. Le début accroche l'attention:
La seule vérité, c’est la mort. Le reste n’est qu’une liste de détails. Quoi qu’il vous arrive dans la vie, toutes les routes mènent à la tombe. Une fois que le constat est fait, faut juste se trouver une raison de vivre. La vie ? J’ai appris à la tutoyer en m’approchant de la mort. Je flirte avec l’une en pensant à l’autre. Tout le temps, depuis que l’autre chien, mon sang, ma chair, mon frère, est parti loin, là-bas, sur la terre des fous et des cinglés. Là où, pour une cigarette grillée, on te sabre la tête. En Terre sainte.

mercredi 4 novembre 2015

Les trois lauréats du Femina

Oui, en français tel que je l'ai appris dans des grammaires déjà anciennes, le masculin l'emporte sur le féminin, même si j'imagine qu'on a, depuis, trouvé une autre manière de le dire. Il y a en tout cas trois lauréats au Prix Femina - un homme et deux femmes, mais remontez d'une ligne ou deux si ce pluriel masculin vous gêne (il me gêne aussi, comment faire?).
Christophe Boltanski, au deuxième tour, a été préféré à Charif Majdalani - qui était mon favori - et c'est donc La cache, son premier roman, qui est couronné cet année. Un excellent roman, d'ailleurs, dans lequel on entre comme dans un immeuble qu'on visiterait non pour l'acheter mais pour connaître la vie de ses habitants. Ils ont des parcours d'exception, à différents titres. On s'attache à eux. A certains plus que d'autres, bien entendu, mais leurs portraits par fragments émeuvent sans que jamais l'auteur utilise la corde sensible.
Par six voix contre cinq à La zone d'intérêt, de Martin Amis, La couleur de l'eau, de Kerry Hudson, a été choisie pour le Prix du roman étranger.
Dans la catégorie des essais, Emmanuelle Loyer et son Claude Levi-Strauss (Flammarion) pourront arborer la bande du Femina.
Je ne vous en dis pas plus long, l'orage menace...

jeudi 3 avril 2014

Les tourbillons mortels de Joyce Carol Oates

Les remous fascinants et effrayants des Chutes du Niagara. Le bruit insoutenable. Les projections d’eau. La destination parfaite pour un voyage de noces. Et l’autre face de la ville américaine toute proche : le Love Canal, empli de déchets toxiques, sur lequel s’empoisonnent des habitants sans défense. La richesse et le drame. Parfois, le drame tout court dans un décor de carte postale, quand un pasteur se jette dans les Chutes au lendemain de son mariage.
Ariah, la jeune veuve, a eu alors le sentiment d’être damnée. De n’avoir pas droit au bonheur. Ou seulement de manière provisoire : quand le brillant avocat célibataire et flambeur Dirk Burnaby la prend sous son aile, décide avec sincérité de l’aimer pour toujours, Ariah s’engage très vite au mépris de l’opinion publique dans un deuxième mariage, convaincue cependant de ce que Dirk la quittera un jour. Et résolue à reporter son affection sur ses enfants.
Joyce Carol Oates, romancière généreuse, écrit plusieurs histoires en une. A elle seule, Ariah possède trois vies, dont les deux premières sont chaque fois gommées par la suivante – mais laissent des traces silencieuses que ses enfants auront un jour le courage de retrouver. Les aspects privés se doublent en outre de la tragique affaire de pollution mortelle déjà évoquée. Dans laquelle Dirk, passionné pour une cause juste – et ébranlé par son attirance pour la femme qui l’a convaincu de se battre pour elle – laissera beaucoup plus que sa réputation.
Au verso d’une jolie carte postale, les mots semblent souvent d’avoir pas d’importance. Ici, ils se gonflent de vagues terribles nourries de secrets délétères. Ils emplissent un livre dans lequel on atteint très vite le point de non-retour : le courant est puissant, il faut se laisser emporter.
De la même manière que plusieurs sujets s’interpénètrent, plusieurs lectures différentes, selon la sensibilité de chacun, peuvent être faites des Chutes. Aucune ne sera neutre, tant la passion affleure chez tous les personnages.

P.-S. Le roman ressort dans une nouvelle collection de poche, Fugues, inaugurée aujourd'hui avec quatre premiers titres, dont celui-ci.