mercredi 31 juillet 2013

Des poches pour la route (6)

Deon Meyer, A la trace
L’Afrique du Sud, avec ou sans Mandela, est un pays qui déborde de ses frontières et offre à Deon Meyer un formidable terrain d’exploration, en marge de la société. Dans ce gros roman dont la dernière partie se raccroche aux trois premières par un spectaculaire rétablissement, il multiplie les intrigues croisées. Guerre des gangs, trafic de rhinocéros cachant peut-être autre chose, bateau suspect chargé d’une cargaison inquiétante, indices d’un attentat d’Al-Qaïda en préparation… Milla, qui découvre le monde du renseignement, rencontre le séduisant Lukas Becker et s’imagine en chemin vers la grande aventure. Mais de quel côté de la légalité ? Les nœuds sont si serrés que la lecture se fait parfois presque à l’aveugle. Mais Deon Meyer ne lâche rien avant la fin.

Paul Fournel, La liseuse
Robert Dubois, éditeur parisien à l’ancienne, sur le point d’être largué par une époque trop rapide pour lui, découvre le livre électronique grâce à une stagiaire. Une révolution, un effondrement qui confirme tout ce qu’il craignait. Il n’est pourtant pas opposé a priori au progrès. Mais son amour du papier est tel qu’il ne retrouve plus le plaisir de lire. Sinon à la fin, quand il se retranche derrière une muraille faite de tout ce qu’il n’a pas eu le temps de lire pendant qu’il était éditeur. Paul Fournel ne prétend pas être semblable à son personnage. Il le montre à un moment où quelque chose se ferme définitivement pour lui. Il en fait un portrait amical, tremblé, dans un amour commun entre Robert Dubois et son créateur pour la lecture. Quel que soit le support.

Pierre Michon, Je veux me divertir
Pierre Michon aime le court et on aime sa manière de faire court. Inspiré par le peintre Watteau, ce texte extrait de Maîtres et serviteurs donne la parole au curé de Nogent et déploie un style somptueux. Devant sa toile, l’artiste ébauche de grands gestes qui finissent en petites touches, comme s’il devait se lancer de loin pour arriver à la précision. L’écrivain pratique la même retenue, précédée d’élans qui semblent devoir nous emporter au-delà du sujet, et y reviennent toujours.

Dominique Manotti et DOA, L’honorable société
Un meurtre empoisonne l’entre-deux tours d’une élection présidentielle française. Il existe une manière simple de se débarrasser du problème : orienter l’enquête vers un groupe d’activistes écolos. Mais les liens entre la politique et l’économique sont assez incestueux pour sentir très mauvais. Bien sûr, toute ressemblance avec des personnages connus ne serait due qu’à l’imagination du lecteur. Imagination bienvenue, qui titille l’esprit pendant tout un roman nerveux et bien informé.

mardi 30 juillet 2013

Des poches pour la route (5)

Fred Vargas, L’armée furieuse
La mie de pain comme arme du crime, ce n’est pas banal. Le sucre comme indice, non plus. Adamsberg, guidé par ses intuitions et opposant une résistance passive à tout esprit de méthode, se trouve face à ces ingrédients. Pour les épicer, les ombres maléfiques qu’une « armée furieuse » désignant des victimes à venir. Et le meurtre d’un grand patron, apparemment sans rapport avec ce qui précède. Sinon que tout est lié dans le flou où baigne l’esprit du commissaire. Ce flou lui va bien.

William Trevor, Cet été-là
Une belle histoire d’amour, fragile et inévitable, irlandaise et universelle, dans les années cinquante et de tous les temps. Ellie et Florian n’avaient rien pour se rencontrer, le hasard et une disponibilité d’esprit – de l’âme, a-t-on envie d’écrire – les ont pourtant rapprochés. William Trevor fait, d’une liaison banale, une œuvre d’une extrême beauté, presque douloureuse à force de livrer ses secrets. On entre dedans par mégarde, on n’en sortira plus.

Isabelle Autissier, L’amant de Patagonie
Un choc de cultures : Emily, orpheline écossaise de 16 ans, se retrouve en Patagonie à la fin du 19e siècle, gouvernante dans la famille d’un pasteur. Participer à l’œuvre de Dieu auprès des tribus locales, apprendre aux enfants les rudiments de la langue anglaise : une noble ambition, partagée par les autres Blancs d’Ouchouaya, comme elle écrit le nom d’un endroit rebaptisé depuis Ushuaia : le bout du monde, un climat âpre et des conditions de vie difficiles. Donc exaltantes.
Mais, si l’on peut espérer faire progresser les Indiens Yamanas vers la civilisation, les préjugés de l’époque marquent clairement les différences : « Sauvage un jour, sauvage toujours », affirmait déjà un capitaine de bateau à Emily. Qui, pourtant, se rapproche d’Aneki en qui elle voit surtout un homme capable de partager avec elle une vie où ils trouveraient un équilibre entre leurs origines. L’ouverture aux autres affichée par le pasteur trouve là une limite infranchissable : fréquenter un de ces sauvages n’a pour lui rien à voir avec une union chrétienne et seul le désir de la fornication doit être à l’œuvre dans l’attirance éprouvée par Emily.
Oser l’aventure, vivre avec Aneki une année d’errance pénible et belle à la fois, ce sera le sommet atteint sur un chemin escarpé au bout duquel la chute s’annonce rude. Isabelle Autissier, dont le roman s’accompagne d’une voix extérieure, place les difficultés sur le plan matériel comme sur le plan moral, les transpose à la génération suivante – un fils est né – et dit, à travers son personnage, l’impossibilité de devenir ce qu’on n’est pas. Emily aurait voulu être une Yamana, posséder les dons qu’une vieille femme a cru déceler en elle. Mais sa volonté de combattre se heurte à la réalité. Et la réalité est brutale, elle parle de possession blanche et de mort pour ceux qui ne l’acceptent pas.

lundi 29 juillet 2013

Des poches pour la route (4)

Joseph Conrad, Amy Foster
Une longue nouvelle où un naufragé ne parlant pas anglais échoue dans un village du Kent. Son aspect rebutant et sa langue incompréhensible en font un objet de frayeur pour la population. Il s’intègre cependant, se marie avec la jeune fille qui avait manifesté de la bonté à son égard mais finit victime de la peur instinctive de l’Autre. Un bijou, dont la puissance risque d’être amoindrie par une préface trop explicative. Il vaut mieux la lire après.

Julien Blanc-Gras, Touriste
Julien Blanc-Gras a rencontré des humanitaires. Il sait que ce n’est pas sa vocation. « Si je ne peux pas sauver le monde, je le raconterai », écrit-il dans un livre où il affirme son ambition de visiter tous les continents, tous les pays. Et il y va, en se moquant copieusement de lui-même, en toute connaissance des limites entre lesquelles il voyage, sans prétendre tout connaître et fasciné par les questions sans réponses. A lire de toute urgence avant de partir. Et même si on reste.

Stewart O’Nan, Emily
Emily n’a plus vingt ans depuis longtemps, elle en est consciente depuis la mort de son mari. Peut-être devrait-elle acheter, d’ailleurs, une voiture plus maniable que la grosse Oldsmobile qui dort dans le garage ? Après Nos plus beaux souvenirs (réédité en même temps), Stewart O’Nan offre à la vieille dame de 80 ans d’autres beaux moments, teintés de la nostalgie de ce qui n’est plus. Jusqu’à une fin en forme de nouveau départ, puisqu’il n’est jamais trop tard.

Chico Buarque, Quand je sortirai d’ici
Plus que centenaire, Eulálio Montenegro d’Assumpção ressasse quelques épisodes de sa vie. Les événements, tragiques pour certains, se superposent les uns aux autres, les époques se mêlent et l’espoir d’un hypothétique futur demeure entier : « Quand je sortirai d’ici », dit-il plusieurs fois… La coulée presque continue d’un récit qui digresse et dont le narrateur radote exerce une irrésistible fascination. Autant que la désagrégation d’une famille qui tombe en ruines.

dimanche 28 juillet 2013

Des poches pour la route (3)

Il y a deux ans, Michaël Ferrier vivait à Tokyo au moment du tremblement de terre qui, dans la foulée, a donné naissance à un tsunami et a provoqué la catastrophe nucléaire que l’on sait. Il raconte et on tremble avec lui. Pas de peur, ou pas seulement. Mais physiquement, car il transpose la réalité dans une langue poétique qui touche le corps autant que l’esprit. Jamais peut-être n’a-t-on subi un séisme et ses conséquences de manière aussi intime. A moins de s’y être trouvé soi-même, bien sûr.

Mons Kallentoft, Printemps
Malin Fors, quatrième saison – La 5e saison, vient de paraître (Seuil). L’inspectrice qui fonctionne à l’intuition est très remontée contre le poseur de bombe à cause duquel deux petites filles sont mortes, puis leur mère. Une banque semble avoir été visée sur la Grand-Place de Linköping. L’attentat est revendiqué par un groupe inconnu dont c’est la première manifestation. Mais les voix des petites mortes guident Malin dans une tout autre direction. Haletant.

Alan Bennett, So shocking !
Il est toujours temps de vivre une sexualité libérée. Mrs Donaldson et Mrs Forbes, les héroïnes de deux courts romans choquants – choquants pour rire – le découvrent en même temps qu’un goût pour la sensualité qu’elles ne se connaissaient pas. Alan Bennett, spécialiste de la littérature médiévale, est aussi, sur un ton très contemporain, un prince de l’humour et des situations cocasses décrites avec élégance. Comme ses autres livres, celui-ci est de premier choix.

Marcel Theroux, Jeu de pistes
Quand il apprend la mort de son oncle Patrick, Damien March se demande d’abord : « Patrick qui ? » Il l’avait presque oublié. Mais sa disparition le conduit à changer de vie, à se poser beaucoup de questions sur cet homme qui fut un écrivain connu et, par un effet de miroir, à se regarder lui-même d’une tout autre manière. En tirant des fils autour de lui, Damien serre des nœuds. Jusqu’à devoir les trancher dans une conversation finale où tout s’éclaire.

samedi 27 juillet 2013

Des poches pour la route (2)

Linwood Barclay, Crains le pire
Syd, dix-sept ans, a disparu. Tim, son père tremble, évidemment. Il vit aussi avec le remords de lui avoir fait une remarque désagréable lors de leur dernier petit déjeuner. Lancé sur des pistes qui se révèlent fausses, Tim découvre un gros paquet de mensonges qui ne sentent pas bon et qu’il a lui-même contribué à installer dans leur vie. Peut-être coupable pour la police (mais de quoi ?), Tim se perd dans le mystère. Plus agréable pour nous que pour lui.

Michel-Ange à Istanbul, ou plutôt à Constantinople comme on le disait alors, pour réaliser un projet de pont dessiné par Léonard de Vinci. C’est la merveilleuse anecdote à partir de laquelle Mathias Enard tisse une toile romanesque à la hauteur de son sujet. Il y a la politique, le rêve, l’art, et surtout la difficile ou impossible rencontre entre des cultures si différentes. Mais de ce choc en apparence incongru naissent des images proches de la perfection. Prix Goncourt des Lycéens 2010.

Francisco Gonzalez Ledesma, La dame de Cachemire
Une chaise roulante abandonnée, le cadavre d’un homme égorgé. Pour commencer. Les ruelles de Barcelone regorgent de mystères que l’inspecteur Méndez, au fond, se passerait bien de connaître. Mais c’est plus fort que lui : au mépris de sa hiérarchie et en suivant des pulsions pas toujours très nettes, il fouine, fouille et trouve. Le romancier espagnol est un maître de la dérive et des vérités à demi énoncées rapidement submergées par d’autres préoccupations.

Kenneth Cook, L’ivresse du kangourou
La nouvelle qui donne son titre au recueil est savoureuse. Le kangourou alcoolique qui y sévit mérite une place au panthéon animal de la littérature. Il n’est pas le seul : les lézards à collerette, un énorme chien et un chat encore plus impressionnant, une autruche et d’autres animaux du bush australien occupent le terrain mieux que le narrateur. Qui, lorsqu’il s’occupe des hommes seulement, n’est pas moins drôle dans sa manière de raconter les choses.

vendredi 26 juillet 2013

Des poches pour la route (1)

En attendant la rentrée littéraire, qu'y a-t-il à se mettre sous les yeux? Non, personne n'a lu tous les bons romans parus depuis le début de l'année - et je ne parle pas de la nuit des temps. Il faut se limiter. Et je reprends, en quelques livraisons, "mes" meilleurs poches des six premiers mois de 2013 - ceux que j'ai lus et dont il n'a pas encore été question dans ce blog parce que, même dans les poches, je n'ai pas tout lu. Que pensiez-vous?

Laura Kasischke, Les revenants
Aux frontières du fantastique, Laura Kasischke continue son exploration de la société américaine, en particulier de sa jeunesse. Le campus d’une petite université a été secoué par la mort accidentelle d’une étudiante. Son petit ami, dit-on, en est responsable. Mais la communauté est encore davantage ébranlée par le retour de Nicole qui rôderait dans les chambres comme un fantôme. A qui l’on devra, peu à peu, le dévoilement d’une vérité peu reluisante.

Avant le film de Robert Redford, le roman, inédit en français, de Neil Gordon. Une réussite totale. Le récit est à plusieurs voix : les protagonistes d’une affaire qui remonte à la guerre du Vietnam et à l’opposition contre celle-ci. Un climat de guerre civile régnait aux Etats-Unis, dans lequel chacun agissait en fonction de ses idées. Au prix de secrets et de tragiques déchirures familiales qu’il faut, des années après, tenter de réparer par l’irruption de la vérité.

Philip Roth, Le rabaissement
Simon Axler n’est plus le comédien qu’il a été. La grâce a disparu. Et en même temps le bonheur de se trouver sur scène, car il est conscient de ses nouvelles limites. Sa lucidité est terrible et lui vaut de s’enfoncer dans la dépression. Philip Roth lui laisse une chance dans un couple improbable. Mais peut-on se sauver de soi-même en exacerbant la sexualité ? Toutes les questions fondamentales du grand romancier américain sont là, en trois actes serrés.

Jean-François Parot, L’enquête russe
Nicolas Le Floch est le James Bond du 18e siècle, à ceci près qu’il sert le royaume de France. Contre, d’ailleurs, la perfide Albion qui lui fait la guerre. S’il ne dispose pas des gadgets sophistiqués de son homologue britannique tardif, son engagement physique et son intelligence très fine sont au même niveau. Il vaut mieux, car il devra enjamber bien des cadavres avant de convaincre le fils de Catherine II de Russie qu’il devrait se ranger du côté du pays où il voyage incognito en 1782.

mercredi 24 juillet 2013

Le prochain lauréat du Man Booker Prize chez Belfond ?

Ce n'est pas encore certain, bien entendu. Mais il se pourrait bien que le lauréat du célèbre prix littéraire britannique - il sera annoncé le 15 octobre - soit à ce moment, depuis presque deux mois, au catalogue des traductions chez Belfond. Encore faudra-t-il avoir passé le cap de la shortlist, le 10 septembre, laquelle se limite habituellement à cinq titres alors qu'il y en a treize dans la longlist publiée hier. (Je vous en épargne l'énumération, le lien est là pour les curieux.) On verra à ce moment. Quoi qu'il en soit, seuls deux des romans appartenant à cette longlist seront à ce moment parus en français, et tous les deux chez Belfond - ils sortent en même temps, le 22 août. Ce qui me permet de faire une brève incursion, grâce aux présentations de l'éditeur, dans la prochaine rentrée littéraire - moins d'un mois, ça se rapproche!

Colum McCann, Transatlantique
1919. Aviateurs vétérans de la Grande Guerre, Jack Alcock et Teddy Brown s’apprêtent à relever un nouveau défi: de Terre-Neuve jusqu’en Irlande, effectuer le premier vol transatlantique sans escale de l’Histoire, à bord de leur machine fétiche, un Vickers Vimy IV. Emily Ehrlich, pétulante journaliste, et sa fille Lottie leur confient une lettre à l’attention de leur famille installée à Cork.
1845. Esclave métis évadé, Frederick Douglass a bravé les flots de l’Atlantique. Après la publication de ses mémoires, il est invité par son éditeur à parcourir l'Irlande, alors frappée par la grande famine. Une jeune domestique, Lily Duggan, sera marquée à vie par la rencontre avec cet homme extraordinaire, que les Irlandais surnomment «The Dark Dandy».
1998. New York-Londres-Belfast-Dublin-Washington-New York: négociateur du processus de paix en Irlande du Nord mandaté par le Président des États-Unis, le sénateur George Mitchell passe sa vie dans les airs. Une spirale infernale, une existence mécanique et paradoxalement vide que viennent parfois illuminer certains petits moments de grâce. Comme sa rencontre avec cette femme malicieuse de quatre-vingt-seize ans, Lottie.
Colum McCann bâtit un pont sur l’Atlantique, entre l’Amérique et l’Irlande, du  XIXe siècle à nos jours. Personnages réels et personnages de fiction déroulent ensemble un long écheveau que tisse chaque voyage, chaque aller-retour dans le temps et dans l’espace. Quatre générations de femmes croisent leurs destins avec ceux de ces héros provisoires, jusqu’en 2011… Hannah a aujourd’hui entre ses mains la lettre qu’écrivit sa grand-mère Emily, jamais remise à ses destinataires, intacte, et qui pourrait peut-être la sauver…

Un sac en plastique échoué sur le sable de la baie Desolation, un de ces débris emportés par le tsunami. À l’intérieur, une vieille montre, des lettres jaunies et le journal d’une lycéenne, Nao. Ruth, romancière en mal d’inspiration, se laisse happer par l’histoire…
Dans un bar à hôtesses de Tokyo, Nao raconte sa vie: ado déracinée, martyrisée par ses camarades, mais aussi celle de sa fascinante aïeule, nonne zen de cent quatre ans; de son grand-oncle kamikaze, passionné de poésie; de son père qui cherche sur le Net la recette du suicide parfait. Des instants de vie qu’elle veut confier avant de disparaître.
Alors qu’elle redoute de lire la fin du journal, Ruth s’interroge: et si elle, romancière, avait le pouvoir de réécrire le destin de Nao? Serait-il possible alors d’unir le passé et le présent? La terre et le ciel?
Entre réalité et imaginaire, une rencontre littéraire bouleversante entre deux femmes en quête d’identité. Puisant dans la tradition des «I-Novels» japonais, un roman empreint de questionnements métaphysiques, mais aussi humanistes et écologiques, auquel se mêle une réflexion sur le temps, le langage, la méditation et l’Histoire. En même temps, toute la terre et tout le ciel est une œuvre originale, profonde et pleine d’humour.

Belfond pourrait même être un des acteurs principaux de l'édition française pendant la prochaine rentrée. Car, dans le domaine français, on ne s'y débrouille pas mal non plus, s'il faut en juger par la sélection pour le prix du roman Fnac: quatre titres dont... deux chez Belfond! Les voici eux aussi. Ils seront en librairie dès le 14 août.

Julie Bonnie, Chambre 2
La naissance: le plus beau moment de la vie et pourtant... Lorsqu'elle ouvre les chambres de la maternité où elle travaille comme puéricultrice, Béatrice doute de l'existence qu'elle a choisie. 
Une maternité. Chaque porte ouvre sur l'expérience singulière d'une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes. 
Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d'autres encore, compagnons d'une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale. 
Jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l'hôpital.
Un hommage poignant au corps des femmes, et un regard impitoyable sur ce qu'on lui impose.

Hugo Boris, Trois grands fauves
Le portrait de trois prédateurs: Danton, Hugo et Churchill. Trois héros qui ont en commun d'avoir été confrontés très tôt à la mort, d'avoir survécu et d'y avoir puisé une force dévorante. Trois survivants qui ont opposé leur monstruosité à la faucheuse. 
Trois grands fauves, ou comment défier la mort en trois leçons.
Trois portraits fragmentés et subjectifs, raccourcis saisissants d'une vérité qui échappe aux historiens. Une filiation imaginaire se tisse entre les personnages, dessinant une figure nouvelle. Qu'est-ce qu'un grand homme? Où est son exception?

mardi 23 juillet 2013

Royal Romance plutôt que Royal Baby

Royal Romance, quatre ingrédients dans le verre, bien davantage dans un livre qui avait exigé un peu de patience au début de l’année dernière. Le premier roman de François Weyergans depuis son prix Goncourt de 2005 (« Trois jours chez ma mère ») et son élection, en 2009, à l’Académie française.
Fidèle à sa réputation, François Weyergans s’était fait attendre. Plus de six ans depuis son précédent roman, Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005. Avec une date de parution retardée deux fois, de janvier à mars, le temps aussi de changer le titre puisque le livre annoncé comme Mémoire pleine était devenu Royal Romance. Le titre précédent évoquait, semble-t-il, la saturation d’une mémoire de téléphone. Celui-ci est le nom d’un cocktail dont raffole Justine : « moitié gin, un quart Grand Marnier, un quart fruit de la passion, un soupçon de grenadine ». Le voici réédité au Livre de poche.
Daniel Flamm a beaucoup aimé Justine qu’il a rencontrée à Montréal. Il se souvient d’elle et tente d’écrire pour comprendre ce qui est arrivé entre eux et à chacun d’eux, pourquoi leur histoire a eu lieu (« une expression qui tombe à pic : les lieux auront compté dans le récit  que je m’apprête à faire »), comment elle s’est achevée. Et ce qu’il en reste.
Le début du roman nous en dit un peu plus sur Daniel Flamm, écrivain devenu conseiller artistique d’une papeterie finlandaise dont le patron s’est entiché de lui. Sur le papier, il semble en savoir presque autant qu’Erik Orsenna – auteur d’un livre sur le papier, avec un goût pour le savoir encyclopédique pareil à celui de Flamm. Celui-ci a écrit un ouvrage sur le sel pour lequel il a couru le monde. Avec Weyergans et Orsenna, l’Académie française ne manque pas de curiosité. Ni, pour eux deux en particulier, de sujets de conversation.
Flamm ressemble encore bien plus à Weyergans. Il lui est arrivé de renoncer à écrire un livre à force de retard provoqué par sa fascination pour les informations qui l’envahissent. « L’actualité est l’ennemie de mon travail », écrit-il. Un écrivain serait-il donc condamné à vivre en ermite afin d’éviter les distractions qui le détournent de son travail ? Poser la question n’est pas y répondre. Car ces distractions, ingérées, digérées, deviennent une part importante de la matière romanesque, la part qui relie, pour le lecteur, la fiction au monde.
Repassons par le sel pour revenir à Justine. Celle-ci a inspiré l’héroïne du roman que Flamm consacre au sel : « la jeune femme qui aimait les films pornos, la Québécoise sur qui je vais écrire maintenant quelque chose qui serait à mes romans comme ces bonus qu’on ajoute aux DVD. » Sinon que, dans ce cas précis, le film original n’existe pas et il faut l’imaginer d’après ce qu’en dit la sorte de bonus.
Tout l’art de François Weyergans est là, sur une ligne de fuite qui conduit toujours plus loin en marge du livre qu’il ne fera pas. Le romancier pratique la procrastination pour réussir à en faire une dynamique créatrice. On vogue avec lui où il nous mène, qu’importe l’endroit pourvu que le voyage soit beau, qu’on en rapporte des souvenirs à la pelle.
Donc, parler longuement de Justine ici est peut-être superflu. Puisqu’elle est le sujet affiché du roman, l’essentiel est probablement ailleurs et sa présence est le catalyseur autour duquel s’organisent des éléments disparates. Les lieux, notamment, dont il était question plus haut, Strasbourg, Paris, Montréal. La littérature, de Sterne à Starobinski. La musique, le cinéma, le théâtre – disons-le quand même, Justine est comédienne quand Daniel la rencontre. Sans oublier l’amour, moteur du roman. Et quantité de détails précis, dont tous ne concernent pas le sel ou le papier, qui créent massivement un saisissant effet de réel.

lundi 22 juillet 2013

Je reviens presque tout de suite

J'étais en voyage, voilà, je suis rentré.
Rendez-vous ici pour des retrouvailles, à partir de demain.

lundi 24 juin 2013

Le mythe du cow-boy et la guerre d’Irak

Nicholas Evans a connu le meilleur tout de suite, quand son premier roman, L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, est devenu un best-seller international dès sa parution en 1995, rapidement et efficacement relayé par le film de Robert Redford. Dix-sept ans plus tard, au moment où son cinquième livre sort en traduction française, l’écrivain britannique n’a toujours pas retrouvé le même niveau de succès. Il ne s’en inquiète pas outre mesure : « J’ai eu beaucoup de chance avec mon premier roman. Heureusement, on ne sait jamais pourquoi un livre marche très bien et d’autres moins. Mais avoir eu cela une fois dans ma vie, c’était un beau cadeau. »
Il y a aussi des chevaux dans Les blessures invisibles, bien qu’ils jouent un rôle moins central. Il y a surtout, autour de Tommy enfant puis adulte, en Angleterre et aux Etats-Unis, bon nombre de personnages aux trajectoires complexes qui se croisent et s’éloignent, selon les périodes, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.
Parmi les éléments en apparence disparates que Nicholas Evans organise dans un récit ample, il en est un qui a, plus que les autres, déclenché l’écriture : « C’était en 2003, quand Bush et Blair, d’autres aussi, ont envoyé des soldats en Irak. Comme des millions de gens en Angleterre et partout dans le monde, j’étais furieux. Un soir, à la télévision, j’ai vu une conférence de presse de George Bush, dans son ranch au Texas. Il était habillé comme un cow-boy. Il avait un Stetson, des bottes, un jean. J’ai été frappé par le fait que le président des Etats-Unis, le pays le plus puissant du monde, au moins à ce moment-là, se présente en cow-boy. L’Ouest sauvage continuait à être un symbole très important. J’ai été immédiatement renvoyé à mon enfance. Petit garçon, j’étais fasciné par les westerns, je jouais aux cow-boys et aux Indiens. Aujourd’hui, on connaît la vérité sur la conquête de l’Ouest : c’est une histoire violente, pleine de massacres d’hommes et d’animaux. Pourtant, le mythe reste plus puissant que la vérité… »
Tommy est lui aussi un enfant fou de westerns. Mais pas très heureux dans sa famille. Moins encore au pensionnat où il devient le souffre-douleur d’autres élèves. Sa sœur, Diane, déjà une jeune femme – on comprendra mieux les années qui les séparent grâce à une des nombreuses révélations qui font rebondir le roman –, est une actrice pleine d’avenir. Les Etats-Unis l’appellent et elle devient la compagne de Ray Montane, un acteur spécialisé dans les… westerns, précisément. De quoi faire le bonheur de Tommy, ou presque. Car il devra apprendre combien la fiction de l’écran est parfois très éloignée de la réalité. « Ray joue le rôle d’un homme bon et honnête, mais sa personnalité n’est pas du tout celle-là. »
Ray ne deviendra donc pas le père de substitution que cherche l’enfant au milieu des secrets de famille mis progressivement au jour et qui ont déchiré sa vie. Beaucoup plus tard, Tommy sera lui-même père d’un fils, Danny, qui devient militaire et se trouvera accusé d’un massacre en Irak – on revient à cette guerre. Nicholas Evans n’a eu besoin que de suivre l’actualité pour cet épisode : « J’ai lu beaucoup de choses sur le massacre de Haditha, en 2005, qui vient d’ailleurs d’être jugé. Et, finalement, personne ne sera vraiment puni. »
La construction du roman bouscule sans cesse la chronologie. Dès le premier chapitre, on apprend que la mère de Tommy est condamnée à mort. « On le sait, mais on ne sait pas grand-chose », dit Nicholas Evans dans un grand éclat de rire. Il réserve en effet, dans les quatre cents pages qui suivent, de belles surprises à son lecteur. Même si celui-ci ressemble à l’écrivain, l’atmosphère dramatique de la scène initiale l’aidera à poursuivre : « Je suis un lecteur lent. Et, si un livre ne m’intéresse pas après 60 ou 70 pages, parfois, je le laisse. Donc, je veux que le lecteur soit tout de suite dans l’histoire. » Le résultat est convaincant.

vendredi 21 juin 2013

Un été d’amour en terre irlandaise

Ellie est heureuse, parce que son bonheur est sans ambition particulière. Orpheline, elle a été engagée comme gouvernante dans la ferme de Dillahan, veuf après un accident dont il s’est toujours senti responsable. Les deux solitudes se sont rapprochées, le mariage a suivi, malgré la différence d’âge. Dillahan est un homme bon, plein d’attentions pour une jeune épouse qui le seconde parfaitement. Le couple repose sur une complémentarité de bon aloi, tout le contraire d’une passion amoureuse. Dans l’Irlande des années cinquante, où la famille est une structure aussi sociale que religieuse, la situation n’a rien de particulier.
Mais la simplicité avec laquelle Ellie mène une existence peu propice aux contacts extérieurs la rend plus fragile devant l’inattendu. Quand, à l’enterrement de Mrs Connulty, notable de Rathmoye et fidèle aux bonnes œuvres de la paroisse, Ellie voit un jeune homme prendre des photos, elle ignore encore le séisme qui se prépare. Dans un premier temps, d’ailleurs, toute la ville s’interroge sur la raison de ces photos qui semblent incongrues, et au moins inhabituelles. Pourquoi photographier un service funèbre ?
En réalité, Florian, qui s’essaie à la photographie faute d’avoir le talent d’aquarelliste de ses parents, est tombé par hasard sur le cortège. Il était venu à Rathmoye pour prendre des clichés d’un cinéma incendié, cherchant dans un sujet sinistre le déclic qui ferait de lui un artiste, ou au moins lui permettrait de s’en approcher.
Au contraire d’Ellie, Florian est un homme libre, et même un homme indécis sur son avenir. Il s’est retrouvé un peu malgré lui dans la région après le décès de ses parents, il n’a pas l’intention d’y rester et caresse le projet de vendre la maison familiale, ainsi que tout ce qu’elle contient, avant de partir vers Dublin, première étape d’une autre vie.
Ellie et Florian n’ont rien en commun. Sinon que celui-ci trouve celle-là séduisante, et qu’elle n’est pas insensible au charme du jeune homme. Cet été-là ne sera pas comme les autres…
William Trevor, quatre recueils de nouvelles et six romans traduits en français avant celui-ci, compose son récit à la manière d’un aquarelliste – en guise peut-être d’hommage aux parents de Florian. Chaque touche nouvelle interdit le remords dès qu’elle est posée sur la page, et la construction de l’intrigue amoureuse n’autorise aucun retour en arrière. Pour Ellie, en particulier, consciente de trahir son mari, consciente aussi des rumeurs qui courent les rues et qui font d’elle, dans l’esprit du lieu et du temps, une dépravée.
Lumineux et grave à la fois, le roman raconte un émerveillement provisoire, un engagement qui n’est pas vraiment partagé entre les deux protagonistes. Il le fait avec une finesse de sentiments telle que jamais on ne pense à se moquer de la naïveté d’Ellie, emportée malgré elle, et malgré Florian qui n’en demandait pas tant, dans des rêves irréalisables.
Bien des détails mériteraient d’être relevés. Ils servent tous à nous rendre le décor et ses habitants plus proches, jusque dans les gestes accomplis pour la bonne marche de la ferme. N’en citons qu’un, car il survient comme le grain de folie qui apporte des vérités au mauvais moment : Orpen Wren, vieux protestant, n’a plus toute sa tête et croit vivre à une époque antérieure, mais il éveille des échos troublants dans son délire apparent.


mercredi 19 juin 2013

Le Livre de poche a 60 ans (3) L'âge du numérique

Sur le site Internet du Livre de poche, il y a longtemps qu’une place est faite aux avis des blogueurs, à côté de ceux des libraires, des lecteurs et des jurés – puisqu’un « Prix des lecteurs » rassemble un certain nombre de personnes choisies pour désigner chaque année deux lauréats, l’un en catégorie « Littérature », l’autre en « Polar ».


A l’occasion du soixantième anniversaire, l’éditeur a demandé à autant de blogueurs de choisir un de leurs livres préférés. Un catalogue a ainsi été constitué avec Les 60 coups de cœur des blogueurs et j'en ai choisi un exemple en illustration de cette page. Il n'a pas été choisi au hasard. Oui, votre serviteur a été retenu parmi les 60 commentateurs (influents ?) de la blogosphère littéraire. Pas d’inquiétude : cette petite bouffée de vanité s’évaporera très rapidement.
Mais le numérique, ce sont aussi et surtout les ebooks, les livres électroniques, dont je parlais il y a quelques jours comme concurrents directs du format de poche. On s’y est mis aussi, d’abord discrètement, et maintenant avec la volonté affirmée d’aller de l’avant :
« Avec près de 500 titres commercialisés à la fin de l’année 2012, le catalogue numérique du Livre de Poche propose aux lecteurs une grande diversité de titres : des classiques souvent accompagnés d’un appareil critique et de notes, de la littérature contemporaine et des documents, des polars, des pratiques…
Ils sont regroupés sous la marque L’E-book du Livre de Poche.
En 2013, ce label fera notamment la part belle à des auteurs comme Patricia Cornwell, Ken Follett, Robert Ludlum, Stefan Zweig… »
Les nouveautés comptent encore un grand nombre de classiques, pour des raisons évidentes : les textes sont libres de droits, il ne faut négocier qu’avec les éventuels préfaciers et commentateurs. Viennent donc de paraître des ouvrages d’Emile Zola, Arthur Rimbaud, Victor Hugo, Clément Marot, Aloysius Bertrand, Jean Racine, Stendhal, Jules Verne…
Mais Boris Vian, particulièrement à l’honneur cette année d’adaptation de L’écume des jours au cinéma, est aussi dans le catalogue, ainsi que quelques autres cités ci-dessus.
Plus original : cette semaine (le 17 juin, pour être précis) est paru le premier épisode du « premier roman-feuilleton numérique ». L’affirmation est excessive, car l’expérience a déjà été tentée – et parfois réussie – par des éditeurs purement numériques. Mais il vaudra peut-être la peine de s’intéresser à ce Guillaume Pipon, encore inconnu puisqu’il s’agit de son premier roman. A666 – c’est le titre de son ouvrage – est le résultat d’un concours d’écriture organisé par Le Livre de poche et le site WeLoveWords. On nous y promet « un véritable lot de mystères, d’action, de retournements », ce qu’il faudra bien entendu vérifier. Dix épisodes se succéderont à raison de deux par semaine, jusqu’au 18 juillet. C’est annoncé comme une lecture de vacances, mais on n’est pas obligé d’être en vacances pour lire, n’est-ce pas ?

mardi 18 juin 2013

Maurice Nadeau et Samuel Beckett : quelques précisions

Hier, quand la nouvelle de la mort de Maurice Nadeau a commencé à circuler, on pouvait lire un peu partout une dépêche qui, dans son début, donnait quelques noms d'écrivains prestigieux découverts par cet éditeur à propos duquel tous les superlatifs utilisés étaient justifiés. Mais lui attribuer la découverte de Samuel Beckett, même si on ne prête qu'aux riches, était pour le moins abusif. Ce n'est pas parce que Wikipédia le dit qu'il suffit de recopier des éléments de la notice pour ne pas faire d'erreur.
Il faut s'en faire une raison: Maurice Nadeau n'a pas découvert tout le monde et il est passé - de peu, mais quand même - à côté de Samuel Beckett. Il m'en avait parlé en 1990, de la même manière qu'il en avait parlé à beaucoup de gens. Je lui demandais quel était son plus mauvais souvenir d'éditeur:
Au fond, ce que je regrette le plus, c'est de ne pas avoir publié celui que je considère comme le plus grand, Beckett. J'aurais pu le publier, et je n'ai pas osé. La timidité, ou le manque d'argent... je ne l'ai pas pris! Oui, ça, c'est un mauvais souvenir...
Il fournit quelques explications supplémentaires à Laure Adler, dans Le chemin de la vie:
Beckett. Je l’ai raté, c’est Lindon qui l’a publié. Tu vois, nous avions quelque chose de commun. Beckett, c’était son épouse qui promenait à travers Paris ses manuscrits dont personne ne voulait! Elle m’a donné à lire deux ou trois pages, de je ne sais plus quel roman qui a été publié plus tard. Je n’ai pas pris position parce que je ne savais pas, au fond, de quoi il s’agissait.
Cela ne l'a pas empêché, très vite, d'écrire des articles sur le futur prix Nobel de littérature, de se rapprocher de lui, de publier de nombreux textes inédits dans Les Lettres nouvelles, et de lui donner plus d'une page, pour un autre inédit, dans le premier numéro de La Quinzaine littéraire. Cela s'appelle Assez et commence ainsi:
Tout ce qui précède oublier. Je ne peux pas beaucoup à la fois. Ça laisse à la plume le temps de noter. Je ne la vois pas mais je l'entends là-bas derrière. C'est dire le silence. Quand elle s'arrête je continue. Quelquefois elle refuse. Quand elle refuse je continue. Trop de silence je ne peux pas. Ou c'est ma voix trop faible par moments. Celle qui sort de moi. Voilà pour l'art et la manière.
Dans le même numéro de La Quinzaine, Piot Rawicz publiait un article sur La maison de Matriona, d'Alexandre Soljenitsyne. "Le premier article en France sur Soljenitsyne", écrit ce matin Claire Devarrieux dans Libération. C'est peu vraisemblable: Une journée d'Ivan Denissovitch existait en traduction française depuis 1963. Le livre était paru chez Julliard, où travaillait Maurice Nadeau à l'époque. A-t-il pour autant découvert Soljenitsyne, comme l'affirme Wikipédia (et la dépêche d'hier)? Je ne le jurerais pas, ni le contraire d'ailleurs. Et je me contente volontiers des auteurs dont il est certain qu'il nous les a fait connaître. Ils sont bien assez nombreux pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en ajouter.

lundi 17 juin 2013

Maurice Nadeau, une maîtresse nommée littérature

Maurice Nadeau, comme Nelson Mandela - certes dans un autre registre. On sait que même les grands hommes meurent un jour. Maurice Nadeau avait eu 102 ans en mai et il s'est battu jusqu'au bout pour la littérature, en particulier pour que vive, après lui, La Quinzaine littéraire fondée en 1966. Éditeur majuscule, lecteur découvreur, il nous laisse, depuis hier, un héritage fondamental.
Retour en deux temps sur un homme que j'avais rencontré une fois seulement (c'est ici) mais dont j'ai souvent, à ma modeste mesure, croisé le chemin.


2011 : ses cent ans


Maurice Nadeau est un homme innombrable. Pas tant par son âge, puisqu’on peut en donner la mesure, 100 ans le 21 mai, que par son travail. Il a fait les yeux doux à la politique, mais la littérature a été sa maîtresse, avec une exemplaire exigence. Il l’a servie sans faiblir, malgré les infidélités des auteurs qu’il avait découverts, malgré le manque chronique de moyens financiers, malgré une errance d’une maison d’édition à une autre, jusqu’à ce qu’il décide de fonder la sienne.
Comme lui, les Editions Maurice Nadeau sont toujours en activité. Lui, il vient d’ailleurs de publier des entretiens avec Laure Adler sous un titre emprunté à Lautréamont et qui fut aussi le nom d’une collection qu’il a créée : Le chemin de la vie.
Maurice Nadeau n’accorde pas trop d’importance à son âge. D’ailleurs, « il n’y a pas de quoi se vanter d’avoir cent ans », remarque-t-il. A moins d’avoir un secret pour y parvenir ? Du genre une cuillerée d’huile d’olive chaque matin ? Nous ne le saurons pas. S’il y a une recette, une seule, ce serait la lecture : « Cette possibilité miraculeuse de sortir de la petite vie, celle qu’on nous impose, et de se trouver tout d’un coup dans des mondes qu’on n’imaginait pas, où on se trouve bien, où on se trouve mal, mais on se trouve ailleurs. C’est toujours un monde beaucoup plus intéressant que le sien propre. Voilà pourquoi je me suis toujours adonné à la lecture, pourquoi c’est mon occupation principale, encore aujourd’hui. »
Lecteur, donc, Maurice Nadeau exerce son esprit critique. Dans une Histoire du surréalisme publiée en 1945, définitive selon lui puisqu’il y actait la fin du mouvement. Dans Le roman français depuis la guerre (1969), panorama exemplaire d’une littérature en train de se faire. Dans de multiples préfaces, parfois rassemblées en volumes, sur Flaubert, Sade ou Leiris – quatre textes sont repris en fin de volume, sur Calet, Baudelaire, Balzac et Lowry.
Et surtout dans la presse. Pendant sept ans, il a été critique littéraire au Combat de Camus, il a travaillé à France-Observateur et à L’Express, il a fondé, en 1966, La Quinzaine littéraire, avec François Erval. Elle reste, après avoir traversé des turbulences dues aux conditions économiques de sa réalisation – les collaborateurs n’y sont pas payés, parce que cela ne serait pas possible –, une revue de référence, hors des pressions des milieux de l’édition.
L’édition, c’est précisément son autre terrain de jeu. Un terrain presque aussi vaste que le paysage parisien.
« Tu as fait le tour de Paris », lui dit Laure Adler. « C’est-à-dire que partout on finissait par me dire gentiment “Bon, ça va, c’est très bien ce que vous faites, mais vous comprenez… on ne gagne pas beaucoup d’argent… ” », répond-il.
Si Maurice Nadeau avait été l’éditeur d’une seule maison, son catalogue serait un des plus riches de la seconde moitié du vingtième siècle. Mais il n’a été longtemps que directeur de collection et, quand il était poussé vers la sortie, il n’emportait pas ses auteurs avec lui. Au contraire de beaucoup, il ne signe d’ailleurs de contrat que pour un seul livre, sans exercer le « droit de suite » qui lie un écrivain à une enseigne.
Au Pavois, il publie David Rousset en 1947. Puis, chez Corrêa (Buchet-Chastel), Henry Miller, Lawrence Durrell, Malcolm Lowry. Chez Julliard, où il crée la collection « Les Lettres nouvelles » en 1953, en même temps que la revue du même nom, il découvre Tahar Ben Jelloun, Angelo Rinaldi, Hector Bianciotti, devenus académiciens (le premier au Goncourt). Il continue à faire traduire des écrivains étrangers en masse : Leonardo Sciascia, John Hawkes, Witold Gombrowicz… Malgré ses qualités, la collection perd plus d’argent qu’elle n’en gagne.
En 1965, il lit le manuscrit du premier roman de Georges Perec, Les choses« Je le lui fais retravailler un peu, il me le rapporte, et paf ! il décroche le Renaudot. On tire tout de suite à 200.000. Et c’est au même moment qu’on me dit : “Ça va, vous avez assez perdu d’argent comme ça !” Les choses sont concomitantes mais ces gens ne le savent pas, ce sont des banquiers, ils ne voient que les résultats. Ils se disent : “Il fait perdre trop d’argent, on le met à la porte !”Je suis donc parti en leur laissant ce prix. L’aventure avait duré de 1953 à 1966. Je savais qu’elle continuerait ailleurs. »
En effet. Il se retrouve chez Laffont, dont il éreintait souvent les livres dans ses articles. Pour deux ans seulement, le temps que le conseil de surveillance lui dise « ce que j’avais déjà entendu ailleurs : je perds trop d’argent. » Il rebondit grâce à une petite maison d’édition, qui lui propose de coéditer ses livres sous le nom Le Sycomore/Maurice Nadeau. Et, finalement, en 1978, il crée sa propre structure, Les Lettres nouvelles/Maurice Nadeau, dont il n’a gardé, depuis 1984, que son nom. Mais sa politique n’a pas changé : il lit les manuscrits, il mise sur des découvertes. Extension du domaine de la lutte, le premier roman de Michel Houellebecq, par exemple…
« L’édition réclame des gens qui ont envie de découvrir des écrivains. Heureusement, il y a quelques petits éditeurs, surtout en province, qui essaient de publier ce qui leur plaît, et c’est cela le plus difficile. Les grands éditeurs, eux, publient ce qui plaira au plus grand nombre, en vue, surtout, du profit. Nous ne faisons pas le même travail. »
Un jour – le plus tard possible, espérons-le –, le temps abattra cet homme, comme les autres. Mais l’occasion est belle de célébrer la présence parmi nous de cette exception culturelle à lui tout seul, un chêne qui a poussé droit sans céder à aucune pression extérieure. Sur Le chemin de la vie, Maurice Nadeau a trouvé bien des merveilles qu’il a tenu à partager. Grâces lui soient rendues, pourrait-on dire, en paraphrasant le titre d’un de ses livres.

2012 : le vainqueur des prix littéraires

En librairie, on vend mieux que bien, depuis la distribution des lauriers d’automne français, les romans de Joël Dicker, Jérôme Ferrari, Patrick Deville, Julie Otsuka ou Scholastique Mukasonga. Leurs éditeurs se réjouissent : Bernard de Fallois et L’Age d’homme, Actes Sud, Le Seuil, Phébus, Gallimard. Dans la sagesse de ses 101 ans, Maurice Nadeau ne dit rien. Disons-le à sa place.
Qui a publié les premiers ouvrages d’Emmanuelle Pireyre, Prix Médicis ? Maurice Nadeau : Congélations et décongélations et autres traitements appliqués aux circonstances, en 2000, et Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, en 2001. Et les premiers ouvrages de Mathieu Riboulet, prix Décembre ? Encore Maurice Nadeau, quatre titres entre Un sentiment océanique en 1996 et Le regard de la source en 2003.
Maurice Nadeau est éditeur depuis la fin des années quarante.
Sur la durée, il est statistiquement normal qu’il ait été le premier à publier des écrivains alors inconnus et aujourd’hui célébrés. Mais il est au-delà des statistiques. Le goût et la curiosité sont ses guides, beaucoup plus sûrs comme cette saison de prix vient encore de le prouver. Disons-le donc : le gagnant des prix est Maurice Nadeau.

Le Livre de poche a 60 ans (2) Succès et catalogue 2013

Nous vous parlons souvent, ici, de rééditions au format de poche. Elles ne sont pas toujours choisies dans la collection qui fête son soixantième anniversaire (aucun privilège !) mais beaucoup en viennent. Depuis le début de l’année, nous y avons trouvé, entre autres exemples, des ouvrages d’Arnaud Delalande, Vikram Seth, Eric Reinhardt, Patricia Cornwell, Donato Carrisi ou Riikka Pulkkinen : deux Français, quatre traductions pour ce panel incomplet. Le Livre de poche reste un territoire international où le grand public se sent comme chez lui.
On en veut pour preuve le dernier (à la date du mercredi 12 juin) classement hebdomadaire des meilleures ventes de livres au format de poche publié par la revue professionnelle Livres Hebdo. On y trouve sur vingt-cinq ouvrages classés, sept parus au Livre de poche, presque le tiers :
5. Volte-face de Michael Connelly
8. Le passager de Jean-Christophe Grangé
9. L’île des oubliés de Victoria Hislop
10. L’écume des jours de Boris Vian
11. Et puis Paulette… de Barbara Constantine
15. Spirales de Tatiana de Rosnay
24. Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan
La liste de mes envies, de Grégoire Delacourt, vient de paraître, trop tard pour entrer dans un classement qu’il dominera, à coup sûr, la semaine prochaine. On attend, au début du mois prochain, le probable succès de L’amant de Patagonie, d’Isabelle Autissier. Et la période de la rentrée littéraire verra arriver, comme c’est la coutume, quelques ouvrages précédemment primés ainsi que d’autres dont les auteurs publient en même temps leur nouveau roman.
Et nous ne parlons là, par goût pour les fictions avec lesquelles les écrivains nous introduisent dans leur monde, que de littérature au sens traditionnel du mot.
Le Livre de poche, c’est en outre un certain nombre de séries qui échappent à cette étiquette. Ginette Mathiot et son célèbre livre de cuisine ont été cités dans les meilleures ventes de tous les temps au Livre de poche.
Elargissons donc l’horizon, en survolant les nouveautés parues ou à paraître de mai à juillet 2013. On verra que les séries abondent, dans les domaines les plus divers.
« Biblio romans » et « Biblio essais » accueillent, l’une la Correspondance 1923-1941 de Vita Sackville-West et Virginia Woolf, l’autre le onzième volume des Questions de principe de Bernard-Henri Levy, où le philosophe regroupe ses chroniques du Point, expliquant ici en préface comment et pourquoi il s’astreint à cet exercice.
Les policiers et les thrillers occupent aussi une belle place parmi ces parutions, et deux d’entre eux étaient d’ailleurs repris dans les meilleures ventes ci-dessus : les romans de Michael Connelly et de Jean-Christophe Grangé.
Dans la série « Littérature de l’imaginaire » sont groupés deux genres très populaires, la fantasy et la science-fiction, avec notamment L’Algébriste, de Iain Banks, décédé dimanche dernier.
L’inusable Ginette Mathiot est de retour avec Je sais cuisiner autour du monde (« Vie quotidienne »). En « Bien-être/Santé », Laurence de Cambronne propose une nouvelle édition de Votre premier mois avec bébé. Et les « Bulles en poche », pour la bande dessinée, rééditent La page blanche de Pénélope Bagieu et Boulet.
Il faut encore compter avec « La Lettre et la plume », où l’on trouve La Méditerranée en goélette & L’Amérique en auto, de Georges Simenon, pour une fois chroniqueur plutôt que romancier.
Cette longue énumération n’est pas exhaustive, puisque toutes les séries ne sont pas représentées pendant les mois envisagés pour l’instantané que nous avons tenté de prendre. Nous avons une affection particulière pour « La Pochothèque », où de forts volumes rassemblent des œuvres souvent complètes, dans une présentation élégante et à un prix modéré qui n’interdit pas la qualité des commentaires. On y trouve par exemple Miguel de Cervantès, Lawrence Durrell, Doris Lessing, Irène Némirovsky, Georges Perec ou Stefan Zweig…

samedi 15 juin 2013

Le Livre de poche a 60 ans (1)


En février 1953, la France a vécu une véritable révolution culturelle. Les effets n’ont pas fini de s’en faire sentir. La création du Livre de poche – la collection, pas le format – a changé les habitudes de lecture, a donné une nouvelle vie à bien des livres, a inventé des graphismes qui n’avaient pas cours auparavant dans l’édition. Retour sur six décennies bien remplies.
Au point de départ d’une grande aventure, il faut toujours un homme audacieux, capable de bousculer les idées reçues et de convaincre des partenaires. Cet homme s’appelait Henri Filippachi. Il avait été nommé, en 1936, directeur du service Distribution de la Librairie Hachette, un des éditeurs (comme son nom ne l’indique pas) les plus importants de l’époque. Après la guerre, il imagine d’adapter en France le format américain du Pocket Book et, avec l’aide de Guy Schoeller (celui-ci inventera plus tard la collection Bouquins), crée Le Livre de poche. Albin Michel, Calmann-Lévy, Grasset et Gallimard suivent le mouvement, les premiers titres peuvent paraître en février 1953, vendus à 2 francs, c’est-à-dire six fois moins cher, en moyenne, qu’un ouvrage en format traditionnel.
Il n’est pas inutile de rappeler quels furent les premiers titres mis en vente dans cette nouvelle collection :
N° 1 : Kœnigsmark de Pierre Benoit
N° 2 : Les Clés du royaume d’A.J. Cronin
N° 3 : Vol de nuit d'Antoine d’Antoine de Saint-Exupéry
N° 4 : Ambre de Kathleen Winsor
N° 5 : La Nymphe au cœur fidèle de Margaret Kennedy
N° 6 : La Symphonie pastorale d’André Gide
N° 7 : La Bête humaine d’Emile Zola
Il y avait là de la littérature populaire, des œuvres de qualité, des traductions, de quoi proposer une gamme tout de suite assez variée pour séduire un large public. Un très large public : aujourd’hui, Le Livre de poche revendique, malgré la création de collections concurrentes dans les vingt ans qui suivirent (J’ai lu en 1958, Presses Pocket et 10/18 en 1962, Points en 1970, Folio en 1972), des chiffres impressionnants :
5 200 titres au catalogue à la fin 1912 ;
plus de 2 000 auteurs à la même date ;
plus d’un milliard de livres fabriqués et vendus depuis 1953.
Le Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, a dépassé les 5 millions d’exemplaires. Au-delà des 4 millions, on trouve Vipère au poing, d’Hervé Bazin, le Journal d’Anne Frank et Germinal, d’Emile Zola. A plus de 3 millions : J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir, de Christine Arnothy, Lettres de mon moulin, d’Alphonse Daudet, La cuisine pour tous, de Ginette Mathiot, Thérèse Desqueyroux, de François Mauriac, Le parfum, de Patrick Süskind, Le silence de la mer, de Vercors. Il faudrait ajouter neuf titres à plus de 2 millions d’exemplaires et une soixantaine de millionnaires…
En effet, cela frappe les esprits. Et les auteurs, malgré des droits moindres que pour une première édition, se réjouissent d’être repris en poche, car le revenu plus petit par exemplaire est largement compensé par le nombre. Quant aux lecteurs, qui sont pour beaucoup des acheteurs, ils sont nombreux à attendre la réédition à prix réduit des livres dont ils avaient entendu parler au moment de leur sortie…
Bref, tout le monde est content.
Sauf quelques-uns, bien sûr : Julien Gracq, par exemple, n’a jamais voulu que ses livres paraissent au format de poche et celui-ci, à sa création, fut décrié comme tant d’autres innovations dans le domaine culturel. La revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes, écrivait sous la plume de son directeur : « Les livres de poche sont-ils de vrais livres ? Leurs lecteurs sont-ils de vrais lecteurs ? » Mais l’œuvre de Jean-Paul Sartre a beaucoup bénéficié du format de poche par la suite, et le maître à penser d’une partie de l’intelligentsia a dû se résoudre à conclure que la polémique n’avait pas de raison d’être…
Il suffit d’ailleurs d’entrer dans une librairie pour constater que le poche – c’est-à-dire Le Livre de poche et les autres collections d’un format comparable – y occupe une belle place. Des Etats-Unis nous vient la rumeur que l’avenir du poche serait compromis en raison du succès croissant des liseuses, tablettes et autres supports électroniques pour la lecture d’ebooks. Le phénomène doit être suivi de près, mais nous n’en sommes pas encore là.