mardi 10 décembre 2013

La mort de Jean-Luc Benoziglio

Un petit coup au moral ce matin en apprenant la mort de l'écrivain suisse qui était né en 1941 et avait reçu le prix Médicis en 1980 pour Cabinet-portrait. J'ai aimé ses livres, tous ses livres sauf un - je ne crois pas en avoir manqué un seul, depuis Quelqu'un bis est mort (1972), un titre qui résonne bizarrement aujourd'hui, jusqu'à Louis Capet, suite et fin. L'homme était pareil à ses romans: il se tenait à distance de ce qu'il disait, avec une légère ironie. J'ai eu la chance de le rencontrer trois fois. En 1989, à la sortie de Tableaux d'une ex, et en 1998 pour Le feu au lac. Plus longuement la dernière fois, en 2007, quand il est venu à Madagascar à l'invitation de l'ambassade de Suisse. Je l'avais alors interrogé pour un forum littéraire du Centre culturel français, ce qui m'avait donné l'occasion de l'introduire devant un public qui ne le connaissais guère dans une tentative de portrait parlé que je vous restitue aujourd'hui.

Loin de moi l’idée de me prétendre spécialiste de Benoziglio, qu’on appelle souvent Beno, un peu par sa faute puisqu’il a écrit un roman intitulé Beno s’en va-t-en guerre. Mais j’ai lu pas mal de ses livres, je les ai généralement beaucoup aimés (il y a eu une exception, personne n’est parfait – là, je ne sais pas si je parle de l’écrivain qui aurait raté un de ses romans, ou du lecteur, moi, qui l’aurait lu dans de mauvaises dispositions d’esprit, ça arrive aussi). Aujourd’hui, c’est la troisième fois que je vais avoir le plaisir de bavarder avec lui.
Nous cherchions l’autre jour en quelle année nous nous étions rencontrés à Bruxelles pour une interview. J’ai trouvé : c’était en mars 1998, quand venait de paraître Le feu au lac, son dixième roman.
Et puis, comme les archives des journaux sont de mieux en mieux tenues, j’ai trouvé trace d’une autre rencontre plus lointaine, en 1989, je ne sais plus où, à l’occasion de la sortie de Tableaux d’une ex.
Votre parcours de romancier, Jean-Luc Benoziglio, est bien plus vaste. Il commence en 1972 avec Quelqu’un bis est mort, sous la couverture classique à cadre rouge des Editions du Seuil. Vous aviez quitté la Suisse où vous étiez né en 1941 (à Monthey, dans le Valais, je le précise puisque nous sommes ici dans le cadre des journées suisses) pour vous installer à Paris. Vous me disiez, plus tard, que vous ne savez pas si vous l’auriez écrit ni publié si vous étiez resté en Suisse. On en reparlera peut-être.
Toujours est-il que vous n’en restez là – votre bibliographie compte aujourd’hui, si je ne trompe pas, quatorze romans – et que, dès l’année suivante, vous récidivez. C’est Le midship où vous mettez à mal la logique traditionnelle du récit.
Parce que, il faut le dire, vous n’êtes pas de ces écrivains qui construisent des plans habiles pour tenir le lecteur en haleine. L’essentiel me paraît être, chez vous, l’écriture, le ton, je dirais presque la couleur du roman. Ainsi qu’une mise à distance pratiquée avec beaucoup d’humour. Il m’est souvent arrivé de rire de bon cœur en vous lisant. Et ce n’est pas si fréquent, ce mariage de la finesse et de la drôlerie.
Peut-être est-ce cet aspect de votre œuvre à ses débuts qui a séduit Denis Roche, fondateur en 1974 de la collection Fiction & Cie aux Editions du Seuil qui vous publiait déjà. Il accueille en tout cas cette année-là votre troisième roman, La boîte noire. Boîte noire qui, comme chacun sait, est orange pour les avions. C’est bien cette boîte-là dans le livre, mais pas seulement. En effet, écrivez-vous, « la boîte dans laquelle il est d'usage d'enfermer un cadavre est rarement rose. »
Fidèle aux Editions du Seuil, c’est assez rare pour le signaler, fidèle dès lors à la collection Fiction & Cie, c’est encore plus exceptionnel, vous êtes en tout cas devenu, en ce milieu des années 70, un auteur remarqué, au moins par la critique, et suivi par un cercle de lecteurs qui vous rendent, en quelque sorte, la fidélité dont vous vous témoignez envers votre éditeur.
Je ne vais pas aligner les quinze titres, d’une part parce que ce serait un peu fastidieux, d’autre part parce que nous aurons certainement l’occasion de parler de beaucoup d’entre eux dans l’heure qui vient. Mais je voudrais m’arrêter quand même sur quelques-uns, à commencer par de fameux Béno s’en va-t-en guerre qui vous a abrégé, en quelque sorte, le nom de famille. Quand j’ai lu ce roman, j’ai en tout cas commencé à me demander si vous n’étiez pas en train de me surveiller par-dessus mon épaule. En effet, je l’ai lu en Grèce. Et la Grèce y est très présente. Cela faisait un effet très bizarre. C’était comme si vous l’aviez su…
En 1980, l’impression est même devenue gênante. Le personnage de Cabinet-portrait, publié cette année-là, a rangé une encyclopédie dans les toilettes et il lit tout le temps qu’il y passe. Je vais avouer une chose très intime : je lis aussi aux toilettes – pas une encyclopédie, plutôt des romans. Et je n’étais pas certain d’avoir envie d’aller au WC en votre compagnie.
En tout cas, une fois de plus, le livre était drôle, très drôle, plein d’énergie. Et il a été couronné, comme on dit, par le prix Médicis, qui n’est pas la moindre des récompenses littéraires d’automne en terre parisienne.
Je saute quelques étapes, je m’arrête un peu plus loin à Tableaux (au pluriel) d’une ex, en 1989 (entre parenthèses, celui-là a reçu le prix Passion, c’est un peu moins prestigieux que le Médicis mais j’imagine que ça fait toujours plaisir). Ce livre est le portrait éclaté d'une maîtresse avec laquelle le narrateur a rompu, à moins que ce soit le contraire. Les tableaux, dont plusieurs sont d'extraordinaires morceaux de bravoure, collectionnent les moments du passé vécus par les amants dans une harmonie à géométrie très, très variable. Vous y faites faire une gymnastique très tonique à la langue et aux phrases. Le Dictionnaire des onomatopées de Pierre Enckell et Pierre Rézeau cite d’ailleurs cette phrase pour illustrer un de ses articles : « Tandis qu'elle regardait le vide, j'ai regardé, floc-floc, dégouliner son imperméable. »
Je continue à enjamber votre œuvre à grands pas, pardonnez-moi, il faut bien que je vous laisse ensuite du temps pour vous exprimer, et j’en arrive à ce titre bien suisse, Le feu au lac, nous sommes donc en 1998. L’histoire, vaguement inspirée d’un fait divers réel, d’un Suisse arrivé riche en France et mort dans la misère. Comme beaucoup de vos livres, j’ai envie de dire qu’il ne « se donne » pas tout de suite. Le lecteur, habitué à des rythmes plus attendus, à des récits plus convenus, a besoin d’un petit temps d’adaptation. Il suffit de se laisser aller à votre écriture – mais il faut le faire –, et puis c’est le bonheur.
Peut-être ne me suis-je pas donné ce temps d’adaptation quand j’ai commencé à lire La pyramide ronde, en 2001, dont j’ai décroché assez vite – c’est l’exception dont je parlais au début.
Ce n’était pas grave, puisque j’ai renoué complètement avec vous et votre prose il y a trois ans, avec le livre suivant, au titre magnifique : La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés. S’il n’y avait que le titre qui était magnifique… Tout le roman est superbe. Au milieu de ce roman, une quarantaine de pages sont la transcription du brouhaha audible (ou inaudible) dans une soirée parisienne. C’est d’une drôlerie vraie à faire hurler de rire, et le juste contrepoint à une matière plus grave. Avant et après, un homme revit, devant une maison désertée par ses habitants, la dernière journée qu’il y a passée. Cela ressemble à une journée de vacances qui se termine mal, mais de manière si prévisible qu’on en veut presque au personnage de ne pas l’avoir vu venir.
Votre dernier livre paru n’est pas mal non plus – je ne le dis pas trop fort, je ne voudrais pas aligner les superlatifs. Dans Louis Capet, suite et fin, vous imaginez le destin postrévolutionnaire d’un roi qui aurait été exilé… où ? je vous le donne en mille : en Suisse, bien sûr. Voici donc Louis Capet (et non Papet, comme certains auront tendance à l’appeler) réfugié dans le petit village protestant de Saint-Saphorien, avec peut-être un avenir dans la profession de serrurier. Vous vous en donnez à cœur joie dans la description de sa vie quotidienne, contrariée par le manque d’égards dont fait preuve la population envers ce papiste, égayée par la présence d’Aline qui fait son ménage et par laquelle il est agréablement troublé. De temps à autre, une visite officielle rompt le rythme des journées. Tout cela, avec une légèreté de ton qui autorise des incises, des apartés du narrateur et des changements de ton incessants.
C’est un survol un peu rapide, au terme duquel je voudrais ajouter la présence discrète, dans votre œuvre, d’un texte qui n’est pas un roman et qui, d’ailleurs, n’est pas sorti de votre imagination. Vous avez en effet traduit une partie de la Bible dans cette édition parue en 2001 et qui a fait tant de bruit. Frédéric Boyer avait demandé à plusieurs écrivains de donner leur version française de ce livre fondateur. Vous vous êtes chargé du Deutéronome, de la Lettre aux Hébreux et des Lettres de Pierre. Confrontation difficile et enthousiasmante, je le suppose, au cours de laquelle vous vous demandiez, disiez-vous au magazine Lire : « Jusqu’où nous, les auteurs, pouvions-nous aller trop loin ? »

10 décembre 1913 : Paul Souday trouve "Du côté de chez Swann" obscur

Paul Souday tient le feuilleton littéraire du mercredi dans Le Temps depuis l'année dernière - il occupera la place, prestigieuse, jusqu'à sa mort en 1929. C'est à lui que revient naturellement de traiter Du côté de chez Swann dans le quotidien. Il se fend d'un long article plein de réserves...


Marcel Proust : À la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann, 1 vol., Bernard Grasset

M. Marcel Proust, bien connu des admirateurs de Ruskin pour ses remarquables traductions de la Bible d'Amiens et de Sésame et les Lys, nous donne le premier volume d'un grand ouvrage original : À la recherche du temps perdu, qui en comprendra trois au moins, puisque deux autres sont annoncés et doivent paraître l'an prochain. Le premier comporte déjà cinq cent vingt pages de texte serré. Quel est donc ce vaste et grave sujet qui entraîne de pareils développements ? M. Marcel Proust embrasse-t-il dans son grand ouvrage l'histoire de l'humanité ou du moins celle d'un siècle ? Non point. Il nous conte ses souvenirs d'enfance. Son enfance a donc été remplie par une foule d'événements extraordinaires ? En aucune façon : il ne lui est rien arrivé de particulier. Des promenades de vacances, des jeux aux Champs-Élysées constituent le fond du récit. On dit que peu importe la matière et que tout l'intérêt d'un livre réside dans l'art de l'écrivain. C'est entendu. Cependant on se demande combien M. Marcel Proust entasserait d'in-folios et remplirait de bibliothèques s'il venait à raconter toute sa vie.
D'autre part, ce volume si long ne se lit point aisément. Il est non seulement compact, mais souvent obscur. Cette obscurité, à vrai dire, tient moins à la profondeur de la pensée qu'à l'embarras de l'élocution. M. Marcel Proust use d'une écriture surchargée à plaisir, et certaines de ses périodes, incroyablement encombrées d'incidentes, rappellent la célèbre phrase du chapeau, dans laquelle M. Patin, en son vivant secrétaire perpétuel de l'Académie française, se surpassa pour la joie de plusieurs générations d'écoliers. M. Marcel Proust dira : « Ce doit être délicieux, soupira mon grand-père dans l'esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d'inclure la possibilité de s'intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu'elle avait oublié de fournir celui des sœurs de ma grand-mère du petit grain de sel qu'il faut ajouter soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de Molé ou du comte de Paris. » Ou encore : « J'allais m'asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un font gothique, d'une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d'un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée de laquelle (?) s'élevait par deux degrés, en saillie de la maison et comme une construction indépendante, l'arrière-cuisine. » J'ai choisi ces exemples parmi les plus courts.
Ajoutez que les incorrections pullulent, que les participes de M. Proust ont, comme disait un personnage de Labiche, un fichu caractère, en d'autres termes qu'ils s'accordent mal ; que ses subjonctifs ne sont pas plus conciliants ni plus disciplinés, et ne savent même pas se défendre contre les audacieux empiétements de l'indicatif. Exemple : … « Certains phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que… la sensation même du changement nous est (sic) épargnée. » Ou encore : « … Quoiqu'elle ne lui eût pas caché sa surprise qu'il habitait (sic) ce quartier… » Le pauvre subjonctif est une des principales victimes de la crise du français ; nombre d'auteurs, même réputés, n'en connaissent plus le maniement ; des poètes joués dans les théâtres subventionnés et des critiques en exercice confondent fusse avec fus, eusse avec eus, bornât avec borna, et hier même un de nos distingués confrères citait, pour s'en moquer comme d'un monument de cacographie, cette phrase du président du conseil, M. Doumergue, laquelle est irréprochable : « Je ne crois pas que l'honorable M. Barthou s'attendît à être renversé. » On ne se figure pas, à moins de les lire d'un bout à l'autre et avec attention, combien sont mal écrits la plupart des ouvrages nouveaux. Visiblement, les jeunes ne savent plus du tout le français. La langue se décompose, se mue en un patois informe et glisse à la barbarie. Il serait temps de réagir. On souriait naguère des efforts d'un directeur de revue qui relevait sur épreuves tous les solécismes de ses collaborateurs. Ce n'était point, paraît-il, une sinécure. On commence à regretter ce courageux grammairien. Et l'on souhaiterait que chaque maison d'édition s'attachât comme correcteur quelque vieil universitaire ferré sur la syntaxe.
Cependant M. Marcel Proust a, sans aucun doute, beaucoup de talent. C'est précisément pourquoi l'on déplorera qu'il gâte de si beaux dons par tant d'erreurs. Il a une imagination luxuriante, une sensibilité très fine, l'amour des paysages et des arts, un sens aiguisé de l'observation réaliste et volontiers caricaturale. Il y a, dans ses copieuses narrations, du Ruskin et du Dickens. Il est souvent embarrassé par un excès de richesse. Cette surabondance de menus faits, cette insistance à en proposer des explications, se rencontrent fréquemment dans les romans anglais, où la sensation de la vie est produite par une sorte de cohabitation assidue avec les personnages. Français et Latins, nous préférons un procédé plus synthétique. Il nous semble que le gros volume de M. Marcel Proust n'est pas composé, et qu'il est aussi démesuré que chaotique, mais qu'il renferme des éléments précieux dont l'auteur aurait pu former un petit livre exquis.
Un enfant prodigieusement sensible a pour sa mère une adoration presque maladive. La solitude l'épouvante, et pour qu'il puisse au moins s'endormir, il faut que cette mère vienne l'embrasser dans son lit. Si elle ne peut ou ne veut venir, pour ne pas s'éloigner de ses invités, par exemple, c'est un vrai drame, presque une agonie. « Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit… » Mais cette curieuse nature d'enfant n'est étudiée que dans quelques pages assez pathétiques. Il ne sera presque plus question par la suite de ces terreurs nocturnes ni de cette tendresse filiale impérieuse et éperdue. Mais d'autres souvenirs se pressent en foule, évoqués par la saveur d'une tasse de thé et d’« un de ces gâteaux courts et dodus appelés “petites madeleines”, qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques ». Ce goût était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche, à Combray, la tante Léonie offrait au petit garçon, voilà bien des années. « La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté… Les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot – s'étaient abolies ou ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir… Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend force et solidité est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »
Ce n'est pas un cas d'association d'idées, ni même d'images, mais d'impressions purement sensorielles. Et M. Marcel Proust, comme tant d'autres écrivains contemporains, est avant tout un impressionniste. Mais il se distingue de beaucoup d'autres en ce qu'il n'est pas uniquement ni même principalement un visuel, mais un nerveux, un sensuel, et un rêveur. Sa tendance méditative lui joue parfois de mauvais tours. Il s'attarde en songeries infinies sur le caractère et sur la destinée d'êtres fort insignifiants, une vieille tante maniaque, férue de pepsine et d'eau de Vichy, une vieille bonne machiavélique et dévouée, un vieux curé ennemi des vitraux anciens et dépourvu de tout sentiment artistique. Quelques lignes auraient suffi pour croquer ces silhouettes. Certains épisodes troubles n'ont pas l'excuse d'être nécessaires. Que de coupes sombres M. Proust aurait pu avantageusement pratiquer dans ses cinq cents pages ! Mais il y a de bien jolies descriptions qui ne se bornent presque jamais au rendu matériel et que magnifie le plus souvent une inspiration d'esthète ou de poète. « La haie (d'aubépines) formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière ; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. » Et cela est éminemment ruskinien. On aimera aussi les surprises et les émotions de l'enfant lorsqu'il voit pour la première fois en chair et en os la duchesse de Guermantes, dont la famille descend de Geneviève de Brabant, et qu'il s'était représentée jusque-là « avec les couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre siècle, d'une autre matière que les personnes vivantes ».
Et voici l'explication du titre particulier à ce premier volume : « Il y avait autour de Combray (la petite ville où l'enfant et ses parents passent les vacances) deux côtés pour les promenades, et si opposés qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d'un côté ou de l'autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu'on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu'on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes… Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais vivre… » Mais après deux cents pages consacrées à ces souvenirs et aux anecdotes sur le grand-père, la grand'mère, les grand'tantes et les servantes, nous nous engageons décidément un peu trop « du côté de chez Swann » ; un énorme épisode, occupant la bonne moitié du volume et rempli non plus d'impressions d'enfance, mais de faits que l'enfant ignorait en majeure partie et qui ont dû être reconstitués plus tard, nous expose minutieusement l'amour de ce M. Swann, fils d'agent de change, riche et très mondain, ami du comte de Paris et du prince de Galles, pour une femme galante dont il ne connaît pas le passé et qu'il croit longtemps vertueuse, avec une naïveté invraisemblable chez un Parisien de cette envergure. Elle le trompe, le torture, et finalement se fera épouser. Ce n'est pas positivement ennuyeux, mais un peu banal, malgré un certain abus de crudités, et malgré l'idée qu'a Swann de comparer cette maîtresse à la Séphora de Botticelli qui est à la chapelle Sixtine. Et que d'épisodes dans cet épisode ! Quelle foule de comparses, mondains de toutes sortes et bohèmes ridicules, dont les sottises sont étalées avec une minutie et une prolixité excessives ! Enfin la dernière partie nous montre le jeune héros de l'histoire follement amoureux de sa petite camarade des Champs-Élysées, Gilberte, fille de M. Swann (que les parents du petit garçon ne voient plus depuis son absurde mariage). C'est, je pense, l'amorce du tome qui va suivre et qu'on attend avec sympathie, avec l'espoir aussi d'y découvrir un peu plus d'ordre, de brièveté, et un style plus châtié. On goûtera la conclusion mélancolique du présent volume : une flânerie de l'auteur adulte, vingt ans après, au bois de Boulogne, où il ne retrouve rien de ce qui l'avait tant charmé jadis. Il a la nostalgie des attelages et des élégances anciennes ; les automobiles et les robes entravées lui font horreur. « La réalité que j'avais connue n'existait plus… Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années. »
Paul Souday.


Proust lui répond le lendemain : « Mon livre peut ne révéler aucun talent ; il présuppose, du moins, il implique assez de culture pour qu’il n’y ait pas invraisemblance morale à ce que je commette des fautes aussi grossières que celles que vous signalez. »

lundi 9 décembre 2013

Ben Arès dans la transe du « Tromba »

Le quatorzième livre de Ben Arès, écrivain installé à Toliara, est un roman à l’inspiration très malgache, même si Tromba est publié en Belgique, son pays d’origine. Poète, Ben Arès bouscule le récit traditionnel en lui insufflant la force d’une écriture personnelle. Cet entretien, dont des extraits ont été publiés dans Le Soir, est repris de mon autre blog, Actualité culturelle malgache. Car son intérêt ne réside évidemment pas seulement dans le cadre géographique (et social, et linguistique, etc.) de l'ouvrage mais aussi et peut-être surtout dans le travail d'écriture qu'y mène Ben Arès.


Tromba est un livre sur lequel vous travaillez depuis longtemps ?
Oui, quatre ans.
Il s’est construit un peu à la fois ?
Exactement. C’est un peu lié au contenu. La première partie a été écrite assez vite mais retravaillée par la suite. Il fallait vivre des choses pour continuer. En même temps, je voulais conserver la fraîcheur du premier regard, si je puis m’exprimer ainsi, même quand je retravaillais. Donc, il s’est construit progressivement.
D’une certaine manière, ce livre est-il le reflet de votre propre évolution par rapport à Madagascar ?
Peut-être peut-on le dire ainsi. Il fallait prendre le temps de découvrir, il y a des choses que je ne voulais pas avancer sans les constater, les ressentir, les vivre…
Découvrir et accepter de ne pas tout savoir ?
Voilà, ça aussi. Parce qu’en effet il y a des choses qui restent en suspens, il n’y a pas une réponse à tout. Ce pays, comme je le perçois depuis quatre ans, est un peu comme une anguille qu’on saisit et qui s’échappe.
Le titre du livre, Tromba, n’apparaît dans le texte que tout à la fin du roman et s’explique dans la postface. Pourquoi Tromba ? Parce que c’est une transe, comme le dit aussi le titre ?
La transe, c’est une traduction qu’on peut donner de tromba, mais ce n’est pas tout à fait ça. C’est le processus d’écriture qui est une possession en soi, le sens principal du tromba, dans la mesure où on peut s’approprier les personnages et être en même temps possédé par eux. Il y a aussi une expérience personnelle, un dialogue avec cet enfant disparu et présent, qui draine tout le livre.
Surtout dans la première partie ?
Oui, dans la deuxième partie il ne transparaît pas de manière claire mais, quelque part, c’est toujours là aussi.
La deuxième partie est constituée de sept voix de femmes différentes, alors que la première partie est portée par la voix unique d’un narrateur qui vous ressemble beaucoup. Pourquoi ?
Dans la deuxième partie, le personnage masculin n’est plus vraiment là. Ou plutôt, il n’est présent que de manière sous-jacente, en tant qu’observateur.
Le point de départ, le projet de base, c’était la première partie ?
Essentiellement, oui. Ce qui m’a fait basculer, et qui est venu de manière instinctive, c’est que je suis tombé, d’une certaine façon, sur un cul-de-sac. Il s’est produit un déplacement qui se traduit par les différences entre les deux parties principales. C’est peut-être déroutant, même s’il y a un texte charnière qui permet de faire le lien. Je devais abandonner le regard que j’avais avec ma propre culture. Et puis, écrire, c’est aussi communiquer. Pas seulement une expérience personnelle mais aussi traduire ce que quelqu’un d’autre pourrait vivre.
Y a-t-il, à travers ce livre, l’ambition de parler de Madagascar sur un registre différent de ce qui se dit habituellement ?
Je n’en sais rien. J’ai exprimé les choses comme je les ressentais, avec intensité mais sur une longue durée.
L’écriture, dense et poétique, pleine de ruptures de rythme, est-elle là pour traduire cette intensité ?
Le rythme est toujours présent dans mon écriture, avec des allitérations, des assonances, il se traduit aussi dans la ponctuation… Au départ, je suis plutôt poète même si je me dirige de plus en plus vers la narration. Il reste cette trace du travail sur le langage qui me parle très fort. C’est peut-être plus présent dans la deuxième partie que dans la première, qui est plus narrative.
On n’arrive pas à cela dès le premier jet ?
Non, il y a du travail. Dans le premier jet, je lâche ce qui vient et je relis après un temps parfois assez long, plusieurs mois parfois, pour poser un regard distancié. Et là commence le travail du chirurgien, presque, au scalpel, on gomme, on barre des mots…
Pourquoi une postface était-elle nécessaire ?
C’est à la demande de l’éditeur. Je n’avais pas envie de donner toutes les clés d’accès, j’ai donné des pistes et le lecteur les prendra comme il aura envie de les prendre. Mais je voulais le laisser libre d’entrer sans filet dans le texte et de se faire sa propre idée. S’il a été un peu dérouté, il aura quelques pistes à la fin.
Dans cette postface, vous écrivez : « Je suis et resterai de race irritable. » Qu’est-ce à dire ?
Je suis quelqu’un de réactif par rapport à des opinions, des idées, des regards comme on en découvre ici sur le pays, avec toujours les mêmes clichés émis par lesVazaha sur les Malgaches. Je ne peux pas me taire, je réagis constamment par rapport à cela, cette manière de mettre tout le monde dans le même sac, de généraliser constamment. Je lutterai toujours contre ça. La deuxième partie est une sorte de réponse à ces clichés : les sept portraits sont différents parce que j’ai besoin de croire à l’individu.
Pour différencier les personnages, il faut leur donner des voix individuelles. C’est aussi de l’ordre du travail sur la langue ?
C’est du même ordre. Il y a des liens avec la langue malgache, notamment dans l’étymologie des noms de lieux, qui donnent des couleurs, des tonalités. C’est intéressant, parfois, quand on traduit les noms de lieux, parce que cela leur donne un sens. Antsirabe, c’est là où il y a beaucoup de sel, le pays des épines pour l’Androy… C’est porteur de sens et peut-être de certains caractères. Au-delà de ça, chaque région possède sa personnalité. Mais, au-delà de ça aussi, il y a des personnes…
La géographie, précisément, occupe une place importante dans le livre. Dès la première partie, il y a beaucoup de mouvement, même s’il est initié de manière lente. Et la plupart des sept personnages féminins de la deuxième partie n’ont cessé de bouger dans leur vie. Ce mouvement correspond-il à quelque chose de fondamental ?
Je ne me suis pas posé la question. Mais peut-être voulais-je me déplacer par rapport à ma situation personnelle, qui avait une implantation géographique, pour aller plus loin. Les gens bougent tout le temps et il me semblait important que ce mouvement soit présent de la même façon que les Malgaches se déplacent. Ce sont des nomades : ils vivent dans une ville, ils vivent dans une autre…
Du coup, vous battez en brèche cet apriori constant sur les tribus de Madagascar…
Voilà, les tribus, les ethnies… Les métissages continuent entre différentes ethnies et entendre dire que tous les Antanosy sont ainsi, tous les Merina autrement, c’est assez irritant aussi. D’autant plus que c’est nous, les Vazaha, qui faisons cela, tandis que les Malgaches ne s’en préoccupent pas tellement… Enfin, ça dépend, ils s’en préoccupent à d’autres niveaux… Il y a, en tout cas, dans les sept portraits, pas mal de déplacements, rapportés avec leur voix.
Leur voix ou celle que prend l’écrivain pour traduire ce qu’elles disent ?
Peut-être, oui. Je leur fais dire ce que, normalement, elles ne diraient pas. En cela, c’est inventé. Mais c’est comme si leur ressenti était traduit par des mots – qui ne sont pas le moyen par lequel tout le monde s’exprime. Les mots sont mes outils d’interprétation.

dimanche 8 décembre 2013

8 décembre 1913 : Francis Chevassu sur "Du côté de chez Swann" dans "Le Figaro"

Le Figaro, cette fois sous la signature de Francis Chevassu qui tient, en rez-de-chaussée de page quatre, le feuilleton littéraire, revient le 8 décembre sur le roman. Après tout, Lucien Daudet ne l’avait pas analysé. Un livre « fort original » mais qui « risque d’abord de déconcerter ». Il ne ressemble en effet à rien de connu. Un roman ? pas vraiment, il n’est pas romanesque. Une autobiographie ? mais tous les échafaudages sont là. Alors ?


La vie littéraire

C’est un livre fort original que celui de M. Marcel Proust ; mais il risque d’abord de déconcerter ; car il ne se classe à première vue dans aucun genre. Les licences que l’imagination de l’auteur semble y donner abondamment le feraient prendre pour un roman ; mais ces licences ne sont point romanesques. L’absence d’une intrigue et la fantaisie de la composition démontrent, au surplus, que le dernier souci de M. Marcel Proust fut de s’asservir à ce qu’on appelle communément l’observation de la vie. On songerait plutôt que, sous une forme inattendue, il a voulu rédiger une nonchalante et pittoresque autobiographie. Mais le premier soin d’un auteur de Mémoires est de faire, comme on dit, la toilette de ses souvenirs ; de ceux-ci, il en est qu’il exclut, d’autres qu’il pare avec application ; il tâche, en tout cas, à nous dérober les efforts préliminaires, les tâtonnements, les ébauches, tout le travail qui lui fut nécessaire pour imposer à son œuvre une ordonnance harmonieuse ou sévère ; sa construction achevée, il abat les échafaudages. M. Marcel Proust nous fait assister au contraire à la construction d’une autobiographie ; il nous montre avec quelle fantaisie la mémoire apporte, tantôt une pierre, tantôt une autre ; il nous entraîne à sa suite, explorateur tenace, dans les brousses du passé…
La merveilleuse imagination du romancier Wells n’a pas craint de jouer avec les siècles comme un enfant avec les tubes mobiles d’un télescope ; elle a inventé une fantastique machine à rapprocher le passé qui, recueillant au large de l’éther les vibrations dont se composait la vie des anciens hommes, les projette de nouveau sur notre globe et reconstitue sous nos yeux l’apparence, les gestes et la voix des contemporains de Louis XIV ou de Napoléon. M. Marcel Proust a réfléchi que le passé d’un individu n’est ni moins complexe, ni moins formidable que celui de l’humanité ; ses vibrations se prolongent aussi dans le présent de chacun d’entre nous. D’ordinaire, nous les laissons perdre ; quel trésor de méditation et de joie nous échappons ainsi chaque jour ! Car non seulement le passé survit, mais il vit vraiment, ne prend sa réelle valeur et ne s’épanouit que dans le présent… Comme le poète eut raison de dire :
Un souvenir heureux peut être sur terre
Plus doux que le bonheur…
M. Marcel Proust pense comme Musset ; c’est pourquoi il est parti « à la recherche du temps perdu ». À défaut d’une machine comme Wells, il a inventé une méthode pour retrouver le passé…
Les philosophes, qui sont gens affirmatifs, distinguent entre deux sortes de mémoires ; l’une involontaire, dont les caprices sont imprévisibles : ils la méprisent ; et ils estiment l’autre, qui serait au pouvoir de notre volonté. La prédilection des poètes est inverse de celle des philosophes ; ils aiment se fier aux révélations charmantes de la mémoire spontanée ; ils savent que celle-ci est liée à mille sensations fugitives, qui constituent notre personnalité plus que les froides et discutables entreprises de l’intelligence. Au lieu que la plupart des hommes ne prêtent qu’une attention distraite aux images mal coordonnées qui leur traversent l’esprit, les poètes tentent de les retenir sous leur regard intérieur ; M. Marcel Proust procède à la façon des poètes. Il a, comme eux, l’attention avide et inquiète ; la moindre image, il s’en saisit, la caresse, la questionne, analyse toutes ses réponses, les organise ; le plus souvent, il est magnifiquement récompensé, car cette image, en apparence insignifiante, tenait, par une multitude de fils ténus à toute une portion du passé, qu’il croyait à jamais disparue. La plus sûre méthode pour retrouver le temps perdu, c’est d’interroger minutieusement au passage chacune des sensations présentes ; car c’est le passé qui lui donne son charme ; mais tous ne savent pas l’y découvrir. « Je trouve très raisonnable, écrit M. Marcel Proust, la croyance sceptique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, dans un végétal, une chose inanimée, perdues, en effet, pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors, elles tressaillent, nous appellent et, sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
– Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer ; tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée en quelque objet matériel – ou plutôt dans la sensation que nous donnerait cet objet – que nous ne soupçonnons pas. Cet objet dépend du hasard, que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »
Il dépendait ainsi d’une tasse de thé que M. Marcel Proust retrouvât et ressuscitât joliment ses souvenirs d’enfance. Un soir, en effet, qu’il émiettait dans cette tasse « un de ces gâteaux courts et dodus appelés « petites madeleines » qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques », il sentit « à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau touchait son palais » qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire. Soudain, il se revit à bien des années en arrière, petit garçon, dans la chambre de la maison de campagne de Combray, où sa tante, le dimanche matin, lui donnait une petite madeleine trempée dans l’infusion de son déjeuner. Aussitôt « comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts, qui, à peine y sont-ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les bonnes gens du village et leurs petits logis, et l’église, et le tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé… »
Des souvenirs d’enfance ne s’analysent pas. Ceux de M. Marcel Proust nous introduisent dans une famille bourgeoise d’il y a vingt-cinq ans ; ils raniment des personnages et une atmosphère d’où commence à se dégager pour nous un charme. Il n’y a pas bien longtemps qu’un recul suffisant nous permet de dégager les traits et le caractère de ce que l’histoire appellera sans doute « l’époque 1888 » ; M. Marcel Proust en a joliment dégagé quelques-uns. On rencontre dans son livre de vieilles gens, son grand-père et sa grand’mère, dit-il, qui, vers le temps où Gambetta constituait son « grand ministère », conservaient un respect aujourd’hui disparu de la hiérarchie et des « classes sociales », étaient fiers sans doute d’être parfaits bourgeois, mais auraient cru commettre une faute en fréquentant « dans la noblesse et la société du faubourg » ; si bien que leur ami M. Swann, pour rester leur ami, était obligé de leur dissimuler qu’il était un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société.
M. Marcel Proust a finement dessiné et coloré la figure de cet Anglais à peu près naturalisé Parisien, amateur d’œuvres d’art et de jolies femmes, acharné à collectionner les chefs-d’œuvre et les amours, sans souci de leur provenance, et qui finit par épouser une « cocotte », comme on disait naguère, et comme on ne dit plus guère aujourd’hui. Mais une « cocotte vraiment lancée », la trop belle Odette de Précy. Ces Monsieur et Madame Swann ne se laissent au reste entrevoir qu’à travers la brume légère qui estompe le passé ; ils furent pour le petit garçon, qui les évoque après un quart de siècle, les magiciens dont tout petit garçon a besoin pour l’aider à transfigurer l’univers ; il était naturel que M. Marcel Proust disposât autour d’eux l’enchantement de ses souvenirs…
Il l’a fait avec un tact exquis et une habileté à laquelle on doit rendre grâce. Rien n’est plus délicat pour un écrivain que de définir des impressions d’enfant ; le moindre artifice littéraire risque de les alourdir ou de les déformer. Les souvenirs de M. Marcel Proust restent dans son livre à l’état de souvenirs, ils sont nets ; et pourtant, l’impression de l’homme mûr qui les évoque ne manque jamais de s’y superposer ; elle ne les transfigure pas ; simplement elle les prolonge en rêverie ou elle les éclaire d’un humour attendri et délicieux ; contrairement à l’usage, c’est le présent qui fait ainsi une auréole au passé… Il faut lire le livre de M. Marcel Proust sans hâte – car il est compact, et c’est le reproche qu’on lui doit adresser – par les après-midi d’hiver tellement ternes, ou par les après-midi d’été tellement éclatants que la réalité prend des airs de se reculer ou de se dissoudre ; il introduit sans violence dans le pays du souvenir, qui est aussi celui de la poésie et, parfois, de l’humour…
Francis Chevassu.

samedi 7 décembre 2013

Yvon Toussaint, l'autre disparu de la semaine

Chère cousine,

D'autres parlent mieux que moi de Nelson Mandela dont la mort, bien qu'attendue, m'a fait trembler un instant. Ce bref tremblement s'est renouvelé tout à l'heure quand j'ai appris, en lisant Le Soir dont il avait été directeur et rédacteur en chef, la mort d'Yvon Toussaint. Ce nom ne te dit peut-être rien, bien que tu puisses trouver dans mon blog une note consacrée à L'assassinat d'Yvon Toussaint - un autre Yvon Toussaint, parfait homonyme et médecin haïtien. En revanche, tu as déjà entendu parler de son fils, Jean-Philippe, qui a été un des romanciers les plus en vue de la dernière rentrée littéraire. Car oui, c'est la même famille, dans laquelle on trouve aussi Monique, une libraire - l'épouse d'Yvon -, et Marie-Dominique, leur fille, donc la sœur de Jean-Philippe, productrice de cinéma.
Yvon avait quitté Le Soir depuis longtemps - à l'arrivée de Robert Hersant dans le capital de la société, et pour des raisons de principe auxquels ils sont si peu nombreux à être fidèles. Il y était revenu, certes, par le biais d'une chronique dont la pertinence prouvait, s'il en était besoin, qu'il avait gardé son regard aigu sur le monde et la manière dont celui-ci tourne plus ou moins régulièrement.
Il avait été mon patron quand il m'a engagé à temps plein alors que j'étais un pigiste parmi beaucoup d'autres. En fait, il m'avait déjà chargé, en plus des articles littéraires que je donnais depuis 1983, d'une tâche excitante et lourde, pour laquelle j'avais travaillé à mi-temps pendant un an: réaliser deux fois par semaine, en collaboration avec un autre journaliste, une page résumant une année vue par le journal qui avait cent ans en 1987. C'est devenu un livre, que malheureusement j'ai égaré mais qu'on trouve encore dans le commerce de l'occasion.
J'ai, tu l'imagines, de nombreux souvenirs d'un homme que je respectais, admirais, et auquel je portais aussi de l'affection. Une seule anecdote. En 1987 aussi, Pierre Mertens reçoit le Prix Médicis. Il était aussi collaborateur du Soir. Forcément, nous étions heureux pour lui, et même pour nous, après tout. Il y avait des articles à écrire pour l'édition du lendemain. Il a fallu travailler vite car à peine la nouvelle était-elle connue qu'Yvon Toussaint avait réservé trois places dans le train de Paris pour que lui-même, Jacques de Decker et moi puissions être le soir même à la fête organisée par l'éditeur de Pierre, Le Seuil, pour saluer le lauréat. Une belle fête, d'ailleurs, prolongée très tard jusque dans les rues qui nous ramenaient à notre hôtel puis dans la chambre de Pierre où nous avons vidé le mini-bar. Heureux temps où un rédacteur en chef invitait un journaliste et un pigiste à partager des réjouissances...
Bon tout cela ne t'intéresse peut-être pas beaucoup, mais à qui voulais-tu que je le dise? Et puis, il me semble que je ne t'avais jamais raconté ça...
Je t'embrasse,

ton cousin


mercredi 4 décembre 2013

4 décembre 1913 : Proust n'a pas le Goncourt

Claude Francueil publie en première page de Gil Blas un long reportage sur « Un scrutin épique » au terme duquel, après onze tours, Marc Elder a reçu le Prix Goncourt pour Le Peuple de la mer. Avant de voter, il fallait manger – on fait les choses dans l’ordre inverse aujourd’hui. Autre différence : après les délibérations, les votes de chaque tour étaient révélés aux journalistes.
Ce jour-là, rien ne semblait devoir se décider. Léon Werth (La maison blanche) ralliait cependant de plus en plus de suffrages : trois voix au troisième tour, quatre au quatrième, puis il en reste là et Alain-Fournier (Le grand Meaulnes) fait son apparition avec trois voix au cinquième tour et quatre au sixième. Le Prix Goncourt ne peut se jouer qu’entre les deux.
Septième, huitième, neuvième, dixième tours, le jury ne parvient pas à dégager une majorité et Lucien Descaves propose Marc Elder – gravement malade, est-ce une qualité littéraire ? Le onzième tour lui apporte six voix, la majorité et le Prix Goncourt. Gustave Geoffroy, le président, n’a même pas eu à user de la prérogative de son poste qui lui donne deux voix si nécessaire. L’ouvrage primé est « un livre de grand mérite », mais qui n’a pas convaincu la postérité.
Quant à Marcel Proust, parce qu’il faut bien une raison à raconter tout cela, il en a été brièvement question, ainsi que le rapporte brièvement Claude Francueuil : « M. Paul Margueritte nous confie qu’au cours de la discussion, M. J.-H. Rosny aîné signala un livre de grande valeur, Du côté de chez Swann, dont l’auteur, M. Marcel Proust, n’avait pas fait acte de candidat. »
Notons aussi que le Times Literary Supplement daté du même 4 décembre publie un long article de Mary Duclaux consacré à Du côté de chez Swann. Proust a commencé sa conquête non seulement de la France mais de l'Europe cultivée...

mardi 3 décembre 2013

Le Prix Rossel à Alain Berenboom

Le Prix Rossel, principal prix littéraire belge, organisé par l'excellent journal Le Soir (j'y travaille, je ne vais pas dire le contraire!), a été attribué aujourd'hui à Alain Berenboom pour Monsieur Optimiste, que je vous ai présenté il y a moins d'un mois en compagnie des quatre autres ouvrages finalistes. Une récompense méritée, même si les concurrents possédaient aussi des qualités évidentes. (Et je repense avec émotion à l'époque où, vivant à Bruxelles - et campant presque au journal -, j'étais chargé, pendant que le secrétaire du jury appelait le lauréat, de prévenir celles et ceux qui ne l'étaient pas, et de les inviter quand même à la réception de remise du prix.)
Mon souvenir le plus récent d'Alain Berenboom date de l'année dernière, quand je me suis présenté, avec ma femme, à la porte d'enceinte de la Mairie de Saint-Malo pour l'ouverture du Festival Étonnants Voyageurs. Curieusement, le dossier qui nous avait été remis comportait tous les documents nécessaires à une accréditation complète... sauf l'invitation à cette réception inaugurale. Par chance, nous faisions la queue à côté d'Alain Berenboom qui s'est souvenu être aussi avocat. Et sa plaidoirie a ébranlé la sévérité de la dame qui nous barrait le passage...
Pour le connaître un peu mieux, je vous propose un portrait que j'avais écrit en 1997. Il venait de publier son quatrième roman. Et, s'il en est à une douzaine aujourd'hui, il me semble que ces lignes le montrent assez ressemblant à ce qu'il est en 2013.

Les accidents de l'Histoire, pour tragiques qu'ils puissent être, ont parfois, par une sorte d'effet pervers à rebours, des conséquences bénéfiques. Alain Berenboom a ainsi été le jouet de circonstances que sa famille n'avait évidemment pas choisie.
"J'appartenais à une famille très réduite. Parce que j'étais enfant unique, mais aussi parce que, avec une tante, mes parents étaient les seuls survivants de la guerre. Les autres parents, plus éloignés, s'étaient dispersés dans le monde." Enfant, bien que de nature plutôt sociable et ayant beaucoup d'amis, Alain Berenboom possédait donc peu de points de repère. "Mon père, venu de Pologne, et ma mère, de Lituanie, avaient peu de connaissances en Belgique. Mais c'est ici, à Bruxelles, qu'il est né au lendemain de la seconde Guerre mondiale, et très vite il s'est senti redevable autant à ses origines qu'au pays où il vivait. J'avais besoin de m'interroger sur la Belgique, sur la société à laquelle j'appartenais. Mon père, qui était militant sioniste de gauche, m'a donné une éducation laïque juive. Il m'apprenait comment Israël allait devenir un paradis terrestre. Je n'avais pas beaucoup de lumières, en revanche, sur l'éventuel paradis terrestre qu'allait devenir la Wallonie..."
C'est donc dans la lecture qu'il a cherché à en savoir davantage. Grâce aussi à ce qu'il appelle, avec une auto-ironie qui ne le quitte jamais, une chance: "J'ai porté des lunettes quand j'étais petit. Du coup, la première fois que j'ai joué au football - comme gardien de but parce que je ne courais pas assez vite - et que j'ai reçu un ballon sur le nez après quelques minutes de jeu, j'ai compris que ce sport m'était interdit."
Donc, la lecture s'est imposée très vite comme une porte de sortie, dans des registres qui correspondent bien à ce qu'est, aujourd'hui encore, Alain Berenboom: "Vers dix ou onze ans, j'ai commencé à lire, à la fois sérieux et pas sérieux. J'ai toujours adoré les bouquins d'aventure et de mystère, mais Kafka m'a beaucoup éclairé sur l'avenir du PS wallon..."
Plus tard, après son droit, devenu avocat, nourri par son histoire familiale d'un sentiment aigu de la justice et de l'injustice, choqué par la violence, Alain Berenboom s'est tout naturellement engagé dans les causes qu'il estimait justes. C'est ainsi qu'il a été secrétaire général de la Ligue des droits de l'homme et s'est occupé aussi de la Ligue contre la censure. "Mais ce combat au premier degré ne me convenait pas. C'est un combat purement politique, dans lequel il est interdit de prendre de la distance. Je ne parvenais pas à nuancer profondément les causes que je défendais, et je ne me retrouvais pas dans ce manque de nuances."
Il a quand même écrit quelques livres très sérieux, en particulier sur le droit d'auteur dont il est devenu un spécialiste. Et qu'il appelle une branche marginale du métier d'avocat. "Je ne fais pas de pénal. Je le ferais d'ailleurs très mal : j'enfoncerais mon client. Mon travail est plus intellectuel, plus critique. Je peux évaluer les éléments à ma disposition, et m'y rallier ou pas."
Quant aux grandes causes, il a trouvé un autre moyen de ne pas les abandonner: "Je ne peux m'exprimer sur les valeurs qui me tiennent à cœur que par le roman. Même pas un essai, parce qu'on tente d'y démontrer des choses. Je suis peut-être capable de les faire sentir, pas au-delà."
En réalité, même s'il a publié son premier roman assez tardivement - il avait 42 ans -, Alain Berenboom écrivait déjà beaucoup auparavant. Même deux ou trois romans menés jusqu'à leur terme. "Mais pas satisfaisants", commente-t-il brièvement. "Je suis un lent."
Puis est donc venu, en 1989, La position du missionnaire roux, cette improbable histoire d'un cadre suisse de Nestlé qui hait l'Afrique mais s'y retrouve coincé dans un détournement d'avion.
Avec ce manuscrit, Berenboom a eu le sentiment d'avoir franchi une étape. "J'étais satisfait d'avoir écrit un livre qui était à la fois drôle, burlesque, fantaisiste, et qui exprimait à ma façon des idées importantes, ce que je ressentais sur un certain nombre de problèmes. Il s'agit d'un roman qu'on peut lire comme un pur divertissement ou auquel on peut puiser quelques idées. Ce qui me plaît, c'est d'écrire des livres qu'on prend comme on veut."
L'écrivain avait trouvé son registre, celui qui correspond à sa nature profonde, et il n'allait pas, par la suite, changer d'orientation, malgré un écart involontaire au début de son travail sur son deuxième roman publié, La table de riz: "J'avais écrit une cinquantaine de pages très sérieuses, lugubres, tragiques, avant le massacre de Tien-An-Men. Après les événements, je l'ai repris et je l'ai écrit de manière humoristique. Je ne sais rien faire d'autre: c'est pour moi la seule façon d'aborder les choses sérieuses."
Même Auschwitz, qui lui a inspiré Le pique-nique des Hollandaises, a donné ce ton humoristique - comme une défense contre soi-même peut-être aussi, ce qu'il confirme involontairement en disant: "Je ne pourrai jamais écrire de mémoires, parce que j'ai trop de défenses personnelles pour entrer en moi."
Tous ses livres, et La Jérusalem captive le confirme, ont un autre point commun: ils sont nourris d'images et montés comme des films. Cela vient de loin: "A l'athénée de Schaerbeek, j'avais André Delvaux comme professeur de flamand. Il ne nous apprenait pas vraiment le flamand mais nous refilait des heures de cinéma chaque semaine. J'ai donc été imprégné autant par le cinéma que par la littérature. J'y ai trouvé tout de suite un plaisir, un instrument d'expression. Et, en effet, j'écris en images. L'amour du rythme et du montage m'a beaucoup servi dans l'écriture. Je raconte des histoires simples de manière compliquée, comme dans un roman picaresque, et j'ai besoin de raconter plusieurs histoires à la fois, ce qui rend la science du montage essentielle."
Plusieurs histoires à la fois... C'est sans doute ce qui correspond le mieux à la personnalité d'un homme qui aime aussi vivre plusieurs vies. L'humour et le sérieux, un métier appartenant à l'establishment mais pratiqué dans les marges, l'enfant d'une famille juive à qui son père lisait la Bible. Ce ne sont pas des contradictions, mais les éléments complémentaires d'un écrivain complexe et attachant.

lundi 2 décembre 2013

La mort d'André Schiffrin, éditeur qui croyait en sa mission

Le New York Times a annoncé la mort d'André Schiffrin, à Paris, à l'âge de 78 ans. Et alors? direz-vous peut-être, parce que son nom n'avait pas beaucoup circulé dans le grand public. Mais le fils de Jacques Schiffrin qui avait fondé la Bibliothèque de la Pléiade, ce qui n'est pas rien, avait exporté aux Etats-Unis, où il était installé (d'abord avec son père qui y était arrivé en 1941), quelques idées saines sur l'édition. Elles n'étaient pas faciles à défendre, et de moins en moins au fur et à mesure que le temps passait. La cause qu'il défendait était pourtant de celles auxquelles on avait envie d'adhérer.
Cette cause pouvait sembler totalement anachronique à une époque, la nôtre, où l'actualité de l'édition est constituée, en grande partie (mais pas seulement, par bonheur), de deux grands axes divergents: 
  • d'une part, un phénomène apparemment irréversible de concentration entre grandes maisons destinées à devenir de plus en plus grosses (l'exemple récent du rachat de Flammarion par Gallimard en est un exemple) en absorbant aussi, sinon dans la politique éditoriale, au moins dans les structures, des maisons plus modestes;
  • d'autre part, la croissance exponentielle du nombre d'ouvrages auto-édités sur diverses plateformes grâce auxquelles chaque auteur en devenir (ou qui ne bourgeonnera jamais) peut se croire capable de s'imposer dans la jungle commerciale du livre, et d'ailleurs parfois ça marche, pas toujours pour le meilleur hélas!

Dans L'édition sans éditeurs, paru en 1999 et toujours d'actualité, André Schiffrin dénonçait les dérives qui conduisent des gestionnaires à décider de la publication d'un livre en fonction de sa rentabilité, et peu importe la qualité. Il écrivait notamment ceci:
Stimulés par les bouleversements politiques de l’ère Thatcher-Reagan, les propriétaires de maisons d’édition ont toujours cherché à expliquer leurs virages en invoquant le marché: ce n’est pas aux élites d’imposer leurs valeurs à l’ensemble des lecteurs, c’est au public de choisir ce qu’il veut - et si ce qu’il veut est de plus en plus minable et vulgaire, tant pis. Des maisons aussi respectables que le fut Knopf n’hésitent pas à lancer des livres malsains et violents au point d’avoir été refusés par d’autres grands groupes. Toute la question est de savoir choisir les livres qui vont faire un maximum d’argent, et non plus ceux qui correspondent à la mission traditionnelle de l’éditeur.
Dans un entretien publié il y a un peu moins d'un an sur Bibliobs, il se montrait assez pessimiste sur l'avenir de l'édition - la vraie, celle avec des éditeurs qui font des choix littéraires:
Kafka, dont les premières éditions ne dépassaient pas quelques centaines d'exemplaires, aurait été refusé par les commerciaux, qui préféreront toujours une belle marge à la prise de risque sur un auteur sans perspective immédiate de profit.
Il ne verra plus l'évolution de l'édition dans les prochaines années. Nous, oui, pour un peu de temps encore. Ses cris d'alarme vont nous manquer, et sa sagesse aussi. Même si le pire n'est pas toujours sûr...

dimanche 1 décembre 2013

Tu m'as vu quand j'ai lu ?

Chère cousine,

Ne crois-tu pas qu'on exagère? Je sais que tu es comme moi: toujours un livre à portée de regard, et le plus souvent même les yeux franchement dirigés vers ses pages, le reste du monde étant absent pendant toutes ces heures que nous passons à l'intérieur. Le cœur ne bat plus au rythme commun de l'humanité mais à celui que nous impose l'auteur des lignes que nous suivons dans un substitut de l'existence. Tu me diras: oui, mais c'est parfois tellement fort!
Bien sûr, je n'essaierai pas de te convaincre du contraire puisque je pense comme toi. Quand même: regarde-toi, regarde-moi, quand nous sortons d'une pleine journée de lecture pendant laquelle nous avons traversé plusieurs univers différents. Dans quel état! Le regard est flou, nous ne savons plus où nous sommes, ni même parfois comment nous nous appelons. L'équilibre est instable (ça, c'est surtout pour moi: je lis couché et il est parfois difficile de se relever, j'ai le dos bloqué dans la position qui m'avait permis d'oublier les douleurs), les points de repère manquent...
Je parlais de cela l'autre jour avec Charles Dantzig, lecteur boulimique qui écrit, dans Il n'y a pas d'Indochine: «Je crois qu’au-delà d’une certaine dose, la lecture est une folie.» Je lui faisais donc remarquer que nous avions une conversation entre fous. Il ne m'a pas vraiment démenti:
Je crois, oui. En tant que lecteurs, nous accomplissons un acte aberrant. Aberrant et indispensable pour nous, parce que c’est ça qui nous aide à vivre. Mais 90 % de l’humanité n’accomplissent pas cet acte et le considèrent, précisément, comme aberrant. Et surtout dans les quantités où on le fait, c’est-à-dire que, aux degrés de lecture où nous sommes, je pense qu’il y a une espèce de concurrence entre nous et la vie. On a décidé, les grands lecteurs – et ne parlons pas du fait que certains de ces lecteurs deviennent écrivains, ce qui est un degré supplémentaire –, de créer une concurrence à la vie, une vie qui est plus parfaite, plus concentrée, plus condensée, meilleure, et c’est une forme d’aberration. Au fond, on devrait nous fusiller ! [Là, il a ri.] On accomplit quelque chose de tellement séparé du mouvement normal de la vie où les gens sont chefs d’entreprise, conquérants, chefs militaires, je ne sais pas. Le simple fait est un retrait de la vie. Si les autres faisaient attention, ils verraient bien qu’on est concurrents de la vie et ils ne seraient pas très contents. Mais nous ne le répéterons pas…
Alors, folle et à fusiller, chère cousine que j'embrasse?

Ton cousin.


jeudi 28 novembre 2013

Les meilleurs livres de l'année selon "Lire" et "Le Point"

Le mois de novembre n'est pas encore terminé qu'on en est déjà à faire le bilan de 2013. N'est-ce pas prématuré? En fait, pas vraiment: la littérature générale n'est pas du genre à envahir les librairies avec des nouveautés. On lit ce qui est paru dans les onze premiers mois - moins juillet, calme aussi dans le domaine, ce qui fait dix mois, avec un décalage souvent important vers la deuxième partie de l'année, la rentrée d'août-septembre et les prix littéraires.
Donc, Lire vient de choisir ses 20 préférés, et Le Point a fait pareil pour 25 titres, ce qui ne donne pas les mêmes résultats. je vous en laisse juges.

Lire
  • Meilleur livre de l’année : Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge (Actes Sud)
  • Roman français : Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
  • Roman étranger : Joyce Carol Oates, Mudwoman (Philippe Rey)
  • Premier roman étranger : Kevin Powers, Yellow Birds (Stock)
  • Révélation roman français : Delphine Coulin, Voir du pays (Grasset)
  • Nouvelles : Franck Bill, Chiennes de vie (Série Noire/Gallimard)
  • Premier roman français : Loïc Merle, L’esprit de l’ivresse (Actes Sud)
  • Voyage : Philippe Rahmy, Béton armé (La Table Ronde)
  • Fantastique / anticipation : Stephen King, Docteur Sleep (Albin Michel)
  • Autobiographie : Edna O’Brien, Fille de la campagne (Sabine Wespieser)
  • Découverte / étranger : Troy Blacklaws, Un monde beau, fou et cruel (Flammarion)
  • Polar : James Sallis, Le tueur se meurt (Rivages)
  • Histoire: Stephen Greenblatt, Quattrocento (Flammarion)
  • Biographie : Michel Winock, Flaubert (Gallimard)
  • Essai : Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier (Gallimard)
  • Sciences : Etienne Klein, En cherchant Majonara (Editions des Equateurs)
  • BD : Chloé Cruchaudet, Mauvais genre (Delcourt)
  • Audio : Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée lu par Vincent Schmitt (Audiolib)
  • Jeunesse : Pam Munoz Ryan, Le rêveur, traduit de l’anglais par Pascale Houssin, ill. Peter Sis (Bayard)
  • Gastronomie : Gérald Passédat, Des abysses à la lumière (Flammarion)


Le Point
  • Jaume Cabré, Confiteor (Actes Sud)
  • Jean d’Ormesson, Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit (Laffont)
  • Richard Ford, Canada (L’Olivier)
  • Mathieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme (Laffont)
  • Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut (Albin Michel)
  • Yasmina Reza, Heureux les heureux (Flammarion)
  • Alain Corbin, La douceur de l’ombre (Fayard)
  • Jean-Marc Roberts, Deux vies valent mieux qu’une (Flammarion)
  • Patrice Gueniffey, Bonaparte (Gallimard)
  • Philippe Jaenada, Sulak (Julliard)
  • Sandro Veronesi, XY (Grasset)
  • Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée (Guérin)
  • Céline Minard, Faillir être tué (Rivages)
  • John Le Carré, Une vérité si délicate (Seuil)
  • Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse (Stock)
  • Emmanuèle Bernheim, Tout s’est bien passé (Gallimard)
  • David Malouf, Une rançon (Albin Michel)
  • Karine Tuil, L’invention de nos vies (Grasset)
  • Peter Longerich, Goebbels (Héloïse d’Ormesson)
  • Hugo Boris, Trois grands fauves (Belfond)
  • Achille Mbembe,  Critique de la raison nègre (La Découverte)
  • Hilary Mantel, Dans l’ombre des Tudors 1. Le conseiller (Sonatine)
  • Antoine Compagnon, Un été avec Montaigne (Equateurs/France Inter)
  • Monica Sabolo, Tout cela n’a rien à voir avec moi (Lattès)
  • Ismet Prcic, California Dream (Les Escales)

Si vous êtes très sages, je vous donnerai les miens un de ces jours - mais il faut d'abord que je me réunisse avec moi-même parce que c'est sérieux, un jury d'une personne, et surtout que je lise encore deux ou trois choses...