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jeudi 7 décembre 2017

Prix du Livre européen et Femina des Lycéens

Les yeux se tournent vers Bruxelles en cette fin de saison des prix littéraires - et non, non, ça n'a rien à voir avec les origines du père Smet. Dans la journée, le jury du Prix Rossel se réunira pour choisir un ouvrage parmi les cinq retenus dans la sélection. Mais, hier déjà, la capitale belge accueillait les lauréats du Prix du Livre européen. Raffaele Simone, côté essai, pour Si la démocratie fait faillite (Gallimard), ouvrage sur lequel je n'ai pas grand-chose à vous dire. Et, pour la fiction, le mieux connu (de moi au moins) David Van Reybrouck, pour un livre il est vrai à peine romancé, ce qui semble être devenu, après de Goncourt, une spécialité de son éditeur Actes Sud, Zinc (traduit du néerlandais par Philippe Noble).
C’est l’histoire d’un homme né en 1903 dans le minuscule Etat de Moresnet-Neutre où sa mère, domestique de Düsseldorf engrossée par son patron, s’est réfugiée et a accouché. Emil Rixen, confié à quatre ans à des parents adoptifs, ignore alors évidemment tout du passé industriel de ce territoire sur lequel sa vie a commencé et finira. Mais l’Histoire ne tarde pas à jouer avec les frontières. Occupation allemande en 1915, basculement vers la Belgique après le traité de Versailles en 1919, nouvelle occupation allemande de 1940 à 1945, retour à la Belgique, dans la zone géographique germanophone dont les limites sont fixées en 1962…
C’est l’histoire d’un homme qui, en raison de ces soubresauts historiques, a eu cinq nationalités au cours de son existence. « Il n’a pas traversé de frontières, ce sont les frontières qui l’ont traversé », écrit dans Zinc David Van Reybrouck. Qui, à travers le parcours d’Emil Rixen et ses frontières, dessine les contours de quelques folies humaines.

Par ailleurs, le jury lycéen du Femina a aussi annoncé, hier, son choix pour 2017: le premier roman de Jean-Baptiste Andrea, Ma reine (L'Iconoclaste), qui avait déjà reçu le Prix du Premier roman après avoir été très remarqué dans la rentrée littéraire.
Shell, qu’on appelle ainsi à cause de son blouson, a douze ans et vit dans la station-service de ses parents. Il en a assez d’être traité comme un enfant. Il veut être un homme, faire la guerre, et part vers la montagne. Ses jours difficiles sont illuminés par la rencontre de Viviane, petite séductrice avide de tester son pouvoir. Shell, subjugué, croit tout ce qu’elle dit. C’est beau. Mais il y a du danger à suivre sa reine les yeux fermés.

mardi 6 novembre 2012

Une page du prix Médicis essai

Comme je le disais il y a un instant, je n'ai pas lu Congo: Une histoire, de David Van Reybrouck. Mais j'en entends parler depuis son incroyable succès en Belgique néerlandophone, et sa réplique depuis qu'il est traduit de l'autre côté de la frontière linguistique. Puisque ce livre me tente, je vais peut-être vous tenter aussi, avec les premiers paragraphes.

C’est l’océan, bien sûr, mais manifestement il n’est plus le même, sa couleur a changé. Les vagues, larges et basses, continuent d’onduler gentiment, on ne voit encore que l’océan, mais le bleu se tache peu à peu de jaune. Cela ne donne pas du vert, contrairement au souvenir que nous a laissé la théorie des couleurs, mais un résultat trouble. L’azur éclatant a disparu. Les rides turquoise sous le soleil de midi se sont effacées. Le cobalt insondable d’où surgissait le soleil, l’outremer du crépuscule, le gris de plomb de la nuit : terminé.
A partir de maintenant, tout n’est que soupe.
Une soupe jaunâtre, ocre, rouille. On est encore à des centaines de milles marins de la côte, mais on le sait déjà : ici commence la terre. Le fleuve Congo se jette dans l’océan Atlantique avec une telle force qu’il change la couleur de l’eau sur des centaines de kilomètres.
Autrefois, le voyageur qui se rendait pour la première fois au Congo en paquebot se croyait presque arrivé à la vue de cette altération. Mais l’équipage et les habitués de la colonie faisaient vite comprendre au nouveau venu qu’il avait encore devant lui deux jours complets de navigation, deux jours au cours desquels il verrait l’eau brunir, se salir toujours plus. Debout contre le bastingage à l’arrière du bateau, il remarquait le contraste de plus en plus frappant avec l’eau bleue de l’océan que l’hélice continuait de faire remonter des profondeurs. Au bout d’un certain temps, de grosses touffes d’herbe dérivaient au fil de l’eau, des mottes, des îlots que le fleuve avait recrachés et qui à présent, perdus dans l’océan, ballottaient au gré des flots. A travers le hublot de sa cabine, il distinguait des formes lugubres dans l’eau, "des morceaux de bois et des arbres déracinés, arrachés depuis longtemps à la sombre forêt vierge, car les troncs noirs avaient perdu leurs feuilles, et les moignons dépouillés de grosses branches tournoyaient parfois à la surface avant de replonger".

Prix Médicis étranger : Avraham B. Yehoshua

La dernière sélection du prix Médicis étranger était prestigieuse. Outre le nom de Margaux Fragoso (la seule inconnue avant cette rentrée, puisqu'il s'agissait de son premier livre), on y trouvait ceux d'Antonio Lobo Antunes, Salman Rushdie, Ferdinand von Schirach, Juan Gabriel Vasquez et Avraham B. Yehoshua. Le dernier cité l'emporte, pour Rétrospective - un roman que vous connaissez déjà un peu si vous avez lu l'entretien que j'ai proposé avec son auteur.
Mon petit doigt, ce matin, ne m'avait pas menti: Rétrospective avait été ma deuxième lecture de rentrée (après le roman de Patrick Deville), pour cause de rendez-vous téléphonique avec l'écrivain.

La littérature venue d’Israël supporte très bien l’exportation, et il n’est guère d’année sans qu’elle nous donne une œuvre importante. Dans cette rentrée, le roman d’Avraham B. Yehoshua abandonne le territoire national. En apparence du moins, car c’est pour mieux revenir, par la bande, à des questions qui le concernent directement et dont l’écrivain abordait quelques-unes dans l'entretien déjà signalé. Rétrospective est l’histoire d’un cinéaste à la carrière bien remplie, plutôt satisfait de lui-même. Il se trouve soudainement replacé face à ses contradictions à l’occasion d’un hommage qui lui est rendu à Compostelle, ville très catholique où les symboles religieux se rencontrent à chaque coin de rue. Sinon que cette religion n’est pas la sienne.
Yaïr Mozes prend cette rétrospective comme il se doit, avec une fierté discrète : je le vaux bien, mais je vais la jouer modeste, se dit-il à peu près. Ruth, son actrice fétiche – elle ignore encore qu’elle ne jouera pas dans son prochain film – l’accompagne. Mais la rétrospective est un piège monté par Trigano, le scénariste de ses débuts, celui qui l’a embarqué dans le cinéma parce qu’il ne se sentait pas l’âme d’un réalisateur et avait trouvé en Mozes l’homme idéal pour concrétiser ses idées hardies. Si hardies d’ailleurs qu’elles ont fini par provoquer la rupture entre les deux hommes, Ruth ayant été, en refusant de tourner une scène, le catalyseur d’un désaccord fondamental qui les séparait depuis le début.
Cette scène, Mozes la trouve reproduite sur un tableau qui décore sa chambre d’hôtel. Coïncidence ? Pas vraiment, dans un roman construit sur la trame d’une machination complexe et destinée à rendre le cinéaste un peu meilleur qu’il ne l’était. A rendre justice au talent de Trigano, aussi : les seuls films de la rétrospective datent de l’époque où le scénariste travaillait encore avec Mozes. Et celui-ci aurait, au fond, préféré les oublier. Si on lui avait demandé son avis, il aurait plutôt programmé des films récents, dont l’absence d’audace est telle que certains critiques les trouvent quand même audacieux…

Quand il apprend que tout le monde, parmi les organisateurs, connaît Trigano, passé par là pour restaurer des œuvres que lui-même pensait perdues à jamais, Mozes mesure le piège dans lequel il est tombé, et devine qu’une confrontation avec son ancien compagnon de route sera nécessaire. Elle donnera lieu à une des plus belles scènes du roman, une des plus âpres aussi, car la mise en commun de vérités contradictoires ne se fait pas sans difficultés. Et Trigano est, plus que jamais, un homme de certitudes auxquelles les autres doivent se plier s’ils veulent trouver grâce à ses yeux.
J'ajoute que le prix Médicis essai va à David Van Reybrouck, pour Congo (Actes Sud), que je n'ai pas lu.