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jeudi 17 mai 2018

Gaëlle Nohant, Prix des Libraires pour «Légende d'un dormeur éveillé»

Hier, le Prix des Libraires 2018 a livré son verdict: Gaëlle Nohant est la lauréate, pour un roman qui s'inspire de la vie de Robert Desnos et dont j'avais eu l'occasion de parler avec elle lors de sa sortie, l'an dernier. Entretien autour de Légende d'un dormeur éveillé.


Après L’ancre des rêves, un premier roman passé presque inaperçu il y a dix ans, Gaëlle Nohant a connu un grand succès avec La part des flammes, un fait divers augmenté de passionnante fiction. Le pari consiste à susciter le même intérêt à partir d’une vie de poète, Robert Desnos (1900-1945). Sur le plan littéraire, c’est déjà gagné, malgré la complexité d’un projet dont l’écrivaine nous explique quelques secrets de fabrication, et son plaisir de l’avoir mené à bien.
Qu’est-ce qui vous a séduite chez Desnos ?
En premier, l’œuvre. Un de mes professeurs de français était fou de Desnos et nous avait fait étudier quelques poèmes. Cette poésie est devenue ma poésie de chevet. Pendant plus de vingt ans, je ne me promenais pas sans avoir un recueil de Desnos sous la main.
La découverte de l’homme est venue ensuite ?
Oui, j’ai appris rapidement qu’il avait été déporté et, un soir, en 2015, j’ai réalisé que l’anniversaire de sa mort était passé à peu près inaperçu.
En effet, Desnos est un peu oublié. N’avez-vous pas craint de faire fuir votre public en le choisissant comme sujet ?
Je m’inquiétais surtout devant l’ampleur du défi. Quel que soit le sujet, ce qui importe, c’est la manière de le traiter. Mon but était de faire un roman accessible au plus grand nombre, passionnant. Faire revivre Desnos en soi, c’était déjà compliqué, mais il fallait aussi faire revivre plusieurs époques et tous ses amis.
Il y a beaucoup de personnages…
Au départ, j’avais sous-estimé le problème. Comme il a le don de l’amitié, je ne pouvais pas le faire revivre sans ses amis. Du coup, je me retrouvais avec une espèce de « hall of fame ». Mais je voulais absolument montrer quel ami il était. J’ai passé deux ans avec lui et tous ses amis, ça m’a passionnée. C’était incroyablement enrichissant et je voulais le partager avec les lecteurs, leur donner l’impression d’y être.
Connaissiez-vous déjà ce milieu et cette époque ?
J’en avais la connaissance de quelqu’un qui a lu les surréalistes et qui s’intéresse un peu à cette époque. Mais rien à voir avec la connaissance nécessaire pour écrire un roman. J’ai dû lire à peu près deux cents livres. Il y avait aussi des images de l’INA et la presse pour se replonger dans l’état d’esprit.
Les documents vidéo aident à rendre les choses plus concrètes ?
Ça aide, notamment pour tout ce qui est historique. Le problème, c’est que vous avez une documentation immense, dans laquelle il ne faut pas se perdre, dont il ne faut garder que ce qui est utile et surtout ne pas en faire un cours d’histoire ou de littérature. D’un point de vue de romancière, j’avais beaucoup d’ambition. Je voulais montrer son parcours poétique, ses engagements d’homme. Je voulais surtout donner le sentiment du temps luxueux passé avec eux, donc laisser beaucoup de place à leurs conversations, à leurs familles.
Auriez-vous un goût pour les catastrophes ? Après l’incendie du Bazar de la Charité, voici l’Europe et le monde à feu et à sang…
Ce n’est pas que j’aime les catastrophes, mais j’aime bien ce que les personnages révèlent à travers leurs réactions. Quelle est la marge de liberté par rapport aux événements, comme se débrouillent-ils pour quand même garder leur liberté au sein d’un monde où on choisit pour eux sans cesse ? Desnos est un très bel exemple : il reste libre toute sa vie. Ça fait beaucoup de bien, pour cette raison, de fréquenter Desnos.
L’amour est un élément essentiel. D’abord, il donne l’impression d’un homme amoureux de l’amour, puis il devient amoureux d’une femme. L’avez-vous ressenti ainsi ?
Complètement. Son amour pour Yvonne George est un amour fantasmé. Il aimait aimer et souffrir de l’amour. Ça lui a permis d’écrire des poèmes magnifiques. Je rends donc grâce à Yvonne George, même si elle ne m’est pas du tout sympathique par ailleurs. Après, on rentre dans une vraie histoire d’amour, avec la dimension charnelle, avec la dimension de ratage qu’il peut y avoir dans une histoire d’amour et qui la rend bouleversante. Il a quand même un goût pour les femmes fatales, difficiles d’accès et très libres. Mais il a cette qualité d’accepter la liberté de l’autre. Je crois que c’est pour ça que Youki va s’attacher à lui, très progressivement, non sans réticences. Elle est tombée sur un homme vraiment têtu et patient.

lundi 17 mars 2014

Valentine Goby, Prix des Libraires

La proximité du Salon du Livre de Paris, celle du printemps, la circulation alternée, la pollution (et quoi d'autre?), tout cela donne à cette semaine les airs d'une fête pendant laquelle, comme en automne, on distribue des récompenses littéraires.
Maylis de Kerangal ne pouvait monopoliser complètement l'actualité - Prix du Roman des étudiants et Prix RTL/Lire en trois jours, il fallait laisser un peu de place aux autres. A une autre, au moins: Valentine Goby, qui a été choisie aujourd'hui comme lauréate du Prix des Libraires 2014. Cette romancière et son livre paru en août dernier sont également d'excellents choix.
Suzanne Langlois s’appelait Mila quand elle était à Ravensbrück. Elle n’y est restée que quelques mois, mais elle était enceinte en entrant et, quand elle est sortie, son bébé mort avait été remplacé par un autre. La faim, l’épuisement, la maladie, la gamme presque infinie de toutes les souffrances étirent le temps d’un livre au-delà de la douleur. Jusqu’à la frontière fragile entre la vie et la mort, quand se jouent les dernières défenses d’une femme et du groupe auquel elle appartient.

jeudi 29 août 2013

La solitude d’une femme de cosmonaute

La vie de Léna ressemble à celle des femmes de marins. Comme elles, Léna connaît l’absence, les longues périodes pendant lesquelles Vassili est à la Base. Mais Vassili n’est pas marin. Il est aviateur au moment où l’URSS est sur le point de se défaire, ce que personne ne prévoit encore. Léna ne maîtrise rien de son calendrier, dicté par la hiérarchie. Il rentre quand il peut, parfois au milieu de la nuit. Elle préfère, d’ailleurs, puisqu’il n’est pas alors accaparé par les enfants des cohabitants, désireux d’entendre Vassili raconter ses vols.
Léna devient femme de cosmonaute quand Vassili est choisi pour une mission de plusieurs mois sur la station Mir. Avant le départ, le rythme devient plus régulier, ensuite, il faudra attendre le retour pendant des mois…
La solitude d’une femme est au cœur du premier roman de Virginie Deloffre, qui traduit ce sentiment dans les lettres que Léna envoie à sa famille d’adoption. Elle y apparaît de plus en plus fragile, minée par les incertitudes liées à la carrière de son mari. De son côté, celui-ci transmet au livre la vibration d’une exaltation venue de loin, des intuitions géniales d’un savant méconnu du dix-neuvième siècle et prolongée dans une course à l’espace menée contre les Etats-Unis, l’adversaire de la Guerre froide. Chaque succès est un moment de fierté nationale, et le récit qu’en fait la romancière transcende la documentation pour devenir le pilier central de la construction.
Ajoutons que la vie quotidienne dans le Grand Nord sibérien est restituée avec talent. Il y a bien des raisons de découvrir Virginie Deloffre. Les libraires ne s'y sont pas trompé: ils ont donné leur prix à ce roman.

lundi 18 mars 2013

Yannick Grannec, prix des Libraires 2013


Le théorème de complétude est un sujet peu abordé dans les dîners en ville. Sauf quand ils rassemblent, à Princeton, Albert Einstein et d’autres scientifiques, parmi lesquels Kurt Gödel qui en avait fait, en 1929, son sujet de thèse. Il n’est pas besoin de l’avoir compris pour connaître le bonheur de lire Ladéesse des petites victoires, un premier roman aussi ambitieux qu’accessible. S’il y est question des recherches de Gödel, Yannick Grannec les aborde de biais et avec la curiosité de celle qui n’avait elle-même pas tout saisi, comme elle nous l’explique : « J’ai rencontré l’étrange monsieur Gödel à dix-huit ans, quand le fameux Gödel, Escher Bach m’est tombé entre les mains. Et des mains, puisque ce livre fabuleux était particulièrement ardu ! Il y a cinq ou six ans, j’ai lu un essai sur l’œuvre de Kurt Gödel, puis un autre. Dans chacun, sa femme Adèle y était à peine mentionnée et en termes pas toujours flatteurs. J’ai eu une intuition, celle d’une belle et intense histoire à raconter. Une histoire d’amour de près de 50 ans entre un génie des mathématiques et une petite danseuse. Et à travers elle, toute l’histoire scientifique du 20e siècle. »
Cherchez donc la femme… ou plutôt les femmes. Anna Roth, documentaliste, est chargée de convaincre Adèle Gödel, dans sa maison de retraite, de léguer à l’Institute for Advanced Studies de Princeton les archives laissées par son mari. La rencontre entre la jeune femme et la veuve de 80 ans est celle de deux caractères entiers qui mettront du temps à s’accorder et à trouver une complicité inattendue. Elle est aussi le point de départ d’un double récit : celui d’Adèle qui raconte le passé et celui d’Anna qui vit au présent. La structure s’est imposée : « Dès le début. Le personnage fictif d’Anna Roth, “celle qui écoute”, était nécessaire pour faire parler Adèle et éclairer plus particulièrement la réaction des Gödel à la montée du nazisme. Elle me permettait aussi d’alléger le récit, d’amener un peu de fraîcheur. Les passages historiques et scientifiques étant très documentés, parfois compliqués à écrire, la relation entre les deux femmes est devenue la “récréation narrative” que je m’accordais pour souffler. Et puis Anna a pris corps, elle a refusé de n’être qu’un faire-valoir. Elle a réclamé sa propre histoire. Et ce que personnage veut… »
La relation entre Adèle et Anna constitue la colonne vertébrale d’un livre où chaque élément est à sa place, les scientifiques apportant non seulement une réflexion sur la connaissance mais aussi des moments de drôlerie qu’Einstein n’est pas le dernier à susciter.
Quant à l’aventure du premier roman, Yannick Grannec l’a vécue intensément, jusqu’aux excellents échos qui l’accueillent : « Tous ces moments sont fabuleux, émouvants et je range ces souvenirs bien au chaud pour des jours moins cléments. Mais l’écriture de La déesse des petites victoires a été un marathon solitaire de quatre ans. Avec quelques belles périodes de vrai « flow » et pas mal de grands moments de doutes. Alors, quand j’ai entendu au téléphone une voix inconnue me dire « je veux vous publier ». Oui, c’était peut-être le moment le plus intense. Le doute disparaissait enfin pour un instant. Pour un instant seulement. »

mardi 9 octobre 2012

Les libraires n'ont rien contre les prix littéraires

Bien au contraire. Les prix font vendre, si, si, contrairement à une idée reçue. Et ils ont leur propre prix des Libraires, dont la première sélection vient d'être annoncée. Copieuse, la sélection: 26 titres, ceux qu'ils défendent chez eux, auprès de leurs clients. Et pas toujours, comme pourrait le laisser penser la caricature de libraire dont je croise parfois les arguments imparables par écran de télévision interposé, en disant que c'est "génial de chez génial!" (Si vous avez reconnu quelqu'un, c'est probablement lui, parce que j'espère quand même qu'il n'y en a pas deux ainsi.)
Une belle sélection, en tout cas, pleine de livres dont on parle ailleurs aussi, et de pas mal d'autres qui risquent d'être balayés par la vague des prix d'automne. Une salutaire piqûre de rappel, donc.

  • Olivier Adam, Les lisières (Flammarion)
  • Metin Arditi, Prince d’orchestre (Actes Sud)
  • Thierry Beinstingel, Ils désertent (Fayard)
  • Julia Deck, Viviane Elisabeth Fauville (Minuit)
  • Nathalie Démoulin, La grande bleue (Rouergue)
  • Patrick Deville, Peste et choléra (Seuil)
  • Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Québert (de Fallois/L'Age d'homme)
  • Lionel Duroy, L’hiver des hommes (Julliard)
  • Nicolas d’Estienne d’Orves, Les fidélités successives (Albin Michel)
  • Eric Faye, Devenir immortel et puis mourir (Corti)
  • Jérôme Ferrari, Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud)
  • Yannick Grannec, La déesse des petites victoires (Anne Carrière)
  • Cécile Guilbert, Réanimation (Grasset)
  • Thierry Hesse, L’inconscience (L’Olivier)
  • Fabrice Humbert, Avant la chute (Le Passage)
  • Serge Joncour, L’amour sans le faire (Flammarion)
  • Fabienne Juhel, Les oubliés de la lande (Editions du Rouergue)
  • Marie-Hélène Lafon, Les pays (Buchet-Chastel)
  • Sébastien Lapaque, La convergence des alizés (Actes Sud)
  • Mathieu Larnaudie, Acharnement (Actes Sud)
  • Douna Loup, Les lignes de ta paume (Mercure de France)
  • Catherine Mavrikakis, Les derniers jours de Smokey Nelson (Sabine Wespieser)
  • Hubert Mingarelli, Un repas en hiver (Stock)
  • Derek Munn, Mon cri de Tarzan (Leo Scheer)
  • Makenzy Orcel, Les Immortelles (Zulma)
  • Joy Sorman, Comme une bête (Gallimard)

mercredi 24 mars 2010

Prix de saison, avant le Salon du Livre: Laurent Mauvignier et Elisabeth Filhol

Après la Foire du Livre de Bruxelles, le Salon du Livre de Paris. Dénomination plus classieuse, mais déchirements en coulisses. Après les prix littéraires d'automne, ceux du printemps. Une saison pleine de promesses, ouverte par les libraires et France Culture/Télérama.

Les libraires n'ont pas surpris, puisqu'ils avaient déjà fait leur choix à la rentrée de septembre. Ils avaient plébiscité Des hommes, de Laurent Mauvignier, dans le sondage de Livres-Hebdo. Six mois plus tard, ils n'ont pas changé d'avis. Je ne leur donne pas tort.
Laurent Mauvignier fait appel à Jean Genet, en épigraphe du roman, pour poser la question à laquelle Des hommes tentera de répondre: «Et ta blessure, où est-elle?» Car il faut qu’il y ait une blessure quelque part pour qu’un simple cadeau d’anniversaire ait pareilles conséquences. Pour que tout de suite, on devine que quelque chose d’anormal se produit lorsque Feu-de-Bois, surnom qui s’est substitué au prénom de Bernard, entre dans la salle où sa sœur Solange fête ses soixante ans et son départ à la retraite.
Dans les douze premières pages, de l’arrivée de Bernard au moment où Solange ouvre la petite boîte où se trouve le cadeau, l’écrivain travaille caméra à l’épaule. Avec les ressources de l’écriture en plus. Si l’image avait pu montrer comment Bernard était habillé, elle aurait difficilement pu faire comprendre que sa tenue était le fruit d’un effort inhabituel. Encore moins fournir l’information: «Aujourd’hui, on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais.» Avec une belle économie de moyens, l’auteur pose son premier personnage au milieu des autres, que nous allons apprendre à connaître. Il a soixante-trois ans, «il n’a pas toujours été ce type qui vit aux crochets des autres». C’est donc qu’il a un passé qui ne ressemble pas à son présent. Il n’empêche: il fait tache. Sinon, pourquoi le remarquerait-on à ce point? Et pourquoi un tel malaise quand Solange découvre la «grande broche en or nacré» que lui offre son frère?
Le lecteur ressent le malaise. Bernard, encore plus. Surtout quand Solange, qui a épinglé la broche à la place de celle qu’elle portait, l’a enlevée: «Et j’ai vu comment Solange a hésité en relevant les mains vers la broche, puis en se décidant franchement à la retirer, prétextant quoi, je ne sais pas, rien, peut-être rien, elle ne va pas avec ce pull, elle est trop belle, oui, trop belle pour ce pull, tu es fou, Bernard, de l’or, et puis quoi, avec quel argent.»
Puis les conséquences du malaise, le brusque emportement contre Chefraoui, l’Arabe du village, le «bougnoule». Bernard n’en a pas fini avec sa colère. Il va se rendre chez Chefraoui, effrayer sa femme et ses enfants, provoquer de l’agitation chez le maire et les gendarmes, peu habitués à pareil comportement, pourtant prévisible, disent certains, de la part d’un homme si sauvage…
«Et ta blessure, où est-elle?» Loin. Elle a été ouverte quarante ans plus tôt, ne s’est jamais refermée. En 1960, la France faisait une guerre qui ne disait pas son nom. Des jeunes appelés traversaient la Méditerranée, posaient le pied en Algérie et découvraient la peur en même temps que la violence. Violence d’ailleurs exacerbée par la peur, répression sans aucune limite, représailles de même, dans des combats où il valait mieux ne pas réfléchir si l’on voulait en sortir sans devenir aussi enragé qu’un animal.
Bernard a-t-il gardé sur la peau l’odeur des villages incendiés, jusqu’à la reproduire et mériter son sobriquet, Feu-de-Bois? N’a-t-il jamais pardonné à sa mère d’avoir retiré le bénéfice de son travail avant la majorité? A-t-il conservé des doutes sur les relations entre Mireille, rencontrée à Oran puis devenue sa femme, et Rabut, le cousin avec qui il s’est battu près d’un dancing?
Rabut, porteur, dans les premières pages, de la caméra (aussi imaginaire que subjective) dont je parlais plus haut, et qui ne comprend pas mieux que les autres ce qui se passe quand les événements se précipitent. Rabut, porteur aussi de cauchemars partagés avec Bernard et d’autres. Rabut, qui voudrait «savoir pourquoi on fait des photos et pourquoi elles nous font croire que nous n’avons pas mal au ventre et que nous dormons bien».
Entre les deux hommes déchirés par une haine confuse, Laurent Mauvignier dessine des souvenirs communs. Et des lignes de fuite qui se brisent sur des cadavres, sur des trahisons, sur des malentendus. Des hommes ne parle que de cela: des hommes. Leurs ambitions déçues, leurs erreurs tragiques, leur insondable bêtise. Notre insondable bêtise.

Quant au prix France Culture/Télérama, il sera remis demain soir, pendant l'inauguration du Salon du Livre, à Élisabeth Filhol pour son premier roman, La centrale.
Il y a cinquante ans, l'écrivain belge Jos Vandeloo publiait son premier roman, Het gevaar, traduit en français quatre ans plus tard par Maddy Buysse (Le danger). Les risques liés au nucléaire civil n'étaient pas, à l'époque, familiers aux lecteurs de fiction. Et il faudrait relire cet ouvrage à la lumière du premier roman d'Elisabeth Filhol. En partie pour se rassurer.
Dans Le danger, Alfred Benting, Harry Dupont et Martin Molenaar, qui ont été irradiés, sont des cas originaux que la médecine examine pour apprendre. Dans La centrale, le narrateur est suivi au fil de ses missions, la dose de radiations est évaluée en permanence et, une fois le quota franchi, le travail s'arrête jusqu'à la fin de l'année. Les risques d'accident physique sont connus et, autant que possible, limités. Le chômage, en revanche, est un horizon plat bien présent à l'esprit.
Travailleur DATR, soit directement affecté aux travaux sous rayonnement, le personnage principal n'est pas à l'abri d'un incident. Il se produit lors de sa mission à Chinon et hypothèque la suite…
Elisabeth Filhol semble ne pas pouvoir être prise en défaut sur ses informations. Le réalisme est tel, en tout cas, qu'il impose les images et le mode de fonctionnement d'une centrale nucléaire avec ceux qui y sont employés. A dire vrai, il ne s'agit pas que de réalisme: la beauté des descriptions aide à s'imprégner du lieu. Le monologue intérieur du narrateur est porté par une voix sereine, souveraine, que le lecteur n'a aucune envie de contrarier.
Explorer un monde inconnu du commun des mortels, nous y mener à travers l'intimité d'un homme dont c'est (à peu près) le seul univers, voilà le projet d'une romancière qui s'aventure hors des sentiers battus. En ouvrant des portes généralement scellées. On en sort contaminé, mais c'est sans risque.

mardi 10 mars 2009

Le prix des libraires : Dominique Mainard, encore un bon choix

Ils étaient 325 jurés, tous libraires, pour le prix attribué ce lundi. Et c'est Dominique Mainard qui l'a emporté avec son dernier roman, paru à la rentrée 2008, Pour vous. Un livre formidable, comme tout ce qu'elle publie - je l'avais découverte avec ses premiers recueils de nouvelles, elle est ensuite passée au roman avec bonheur, doublant son écriture personnelle d'un excellent travail de traduction, notamment d'un nouvelliste et romancier américain que je place très haut, John Cheever. Voici donc, à la veille du Salon du Livre, une récompense que j'applaudis à deux mains (ben oui, essayez, vous, d'applaudir à une main!).

Delphine a trente-cinq ans. Elle est la propriétaire de l’agence Pour Vous. Une agence très particulière : demandez-y n’importe quoi, vous l’obtiendrez. De la compagnie pour un grand-père. Un enfant à louer pour quelques heures par semaine. De l’aide pour faire les courses. Du temps à partager, et plus si affinités. La surveillance d’un malade, jusqu’à la fin, et jusqu’à lui donner la mort le moment venu. La conception d’un enfant pour une mère stérile. Rien ne paraît impossible, à une condition : n’espérez pas que Delphine fasse entrer le moindre souffle d’affection dans son travail. Pour le reste, elle est parfaite. Et, le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’elle paie de sa personne. Elle n’ignore pas qu’elle est en marge de la légalité pour un grand nombre de ses activités. Mais elle connaît si bien le besoin d’affection éprouvé par ses clients qu’elle trouve normal de leur mentir quand elle la leur procure. En cas de problème, elle sait qu’un contrat a été signé.
La nouvelle héroïne de Dominique Mainard fait froid dans le dos. Elle effectue un calcul cynique. Elle se repose sur des fiches soigneusement mises à jour et une comptabilité bien tenue. S’il est vrai que tout s’achète, en voici encore une preuve. Mais le cynisme est seulement du côté du personnage, pas de la romancière, comme on le verra plus loin dans le récit.
Delphine effectue elle-même l’essentiel des travaux de son agence. Elle a quand même une employée, Marja, la quarantaine, capable, elle, de pleurer et d’éprouver des sentiments. Marja ne comprend pas l’insensibilité de sa patronne. Craque parfois devant ses exigences et celles des clients. Elle se prête à leurs désirs. Prête même son fils. Mais n’en peut plus de se faire traiter de prostituée ou de mauvaise mère.
Marja est le miroir dans lequel Delphine ne se voit pas… « Je ne suis pas une gentille jeune femme, Marja, lui avais-je dit un jour ».
La directrice de Pour Vous n’est pourtant pas un être coulé d’une seule pièce. Une faille discrète apparaît en elle quand Jones veut la charger d’un travail qui semble pourtant plus anodin que bien d’autres : dactylographier les cahiers qu’Adorno, un amant de Jones, a écrits pour lui, d’une écriture difficilement lisible. Jones sait le rôle que Delphine a joué dans les derniers mois d’Adorno. Il ignore que l’accompagnatrice du malade a, après la mort de celui-ci, caché les cahiers dans l’espoir qu’ils ne soient jamais retrouvés, qu’elle s’est emparée d’une importante somme d’argent et qu’elle a précipité, à la demande d’Adorno, sa fin.
Delphine, quant à elle, est troublée par une mission qu’elle ne veut d’abord pas accomplir, avant de s’y plonger passionnément, de recopier elle-même le texte en y modifiant quelque peu la vision qu’il donne d’elle-même. Finalement, elle n’apprécie pas trop d’être jugée si froide. Pire : Jones ne la laisse pas indifférente. Alors qu’elle porte l’enfant d’une autre femme, pour la première fois, elle devine en elle quelque chose de si proche de l’amour qu’il faut bien l’appeler ainsi. La femme qui résistait à tout devient pareille aux héroïnes des romans à l’eau de rose qu’appréciait tant sa première employeuse.
C’est le monde à l’envers, à moins qu’il soit remis à l’endroit. Dominique Mainard aime ces pirouettes qui lui permettent de visiter l’intérieur des âmes, de presser ses personnages pour leur faire donner tout leur suc. Une fois encore, elle pratique une gymnastique plaisante qui nous oblige à considérer Delphine d’un autre œil. Et à reprendre espoir dans l’humanité : en définitive, le pire n’est pas toujours sûr.