vendredi 9 septembre 2011

Un roman noir à la Thomas Pynchon

Thomas Pynchon nous revient avec un roman noir, voilà qui est assez inattendu après Contre-jour. A moins de considérer que son deuxième roman, Vente à la criée du lot 49, utilisait déjà les codes familiers aux lecteurs du genre. Et Vice caché serait donc sa deuxième incursion sur ce terrain, avec au centre de l’intrigue un détective privé, Doc, et autour de lui assez d’éléments pour détourner l’attention du nœud narratif.
L’auteur de V. ne sera jamais, a-t-on quelques raisons de penser, celui d’un roman confortablement installé sur les rails parallèles qui conduisent, de préférence à l’heure prévue, d’un point à un autre. Il préfère les voies tortueuses et les aiguillages multiples, les trains qui ne respectent par les horaires et qui transportent des foules hétéroclites, traversant des paysages peints de couleurs vives sous un ciel digne de celui qu’évoquaient les Beatles dans Lucy in the sky with diamonds. Bien que Pynchon ne parle pas des «Fab Four» dans Vice caché. Mais, sur la porte du bureau de Doc, la plaque porte la mention: «LSD Investigations, LSD, comme il l’expliquait quand les gens demandaient, ce qui n’était pas souvent, étant l’abréviation de “Localisation, Surveillance, Détection.”» 
Nous sommes à Los Angeles au début des années 70. Richard Nixon plane comme une ombre malfaisante au-dessus de ceux qui vivent sur la plage, décidés à prendre leur pied plutôt que d’aller faire la guerre au Vietnam, et «il distribue des poignées de biftons à tout ce qui ressemble de près ou de loin à des forces de l’ordre locales.» Doc, trop habitué aux joints pour être du bon côté de la barrière, est dans le collimateur d’un représentant local de ces forces de l’ordre, Bigfoot, aux méthodes peu orthodoxes. Définitivement l’enfoiré de service. Pas très différent de Doc, au fond, qui ne respecte pas grand-chose. Amis ou ennemis? Ordre ou désordre?
Mickey Wolfmann a disparu. Ce qui, en raison de la surface financière du bonhomme, fait désordre. Si l’on considère en revanche son pouvoir de nuisance comme promoteur immobilier, sa disparition est peut-être une manière de remettre de l’ordre dans un monde dévoué au fric. Néanmoins, Shasta, la maîtresse de Wolfmann, et parfois de Doc, est bien ennuyée. Bigfoot aussi, pour d’autres raisons. La ville, sous la menace de problèmes raciaux exacerbés par les émeutes de 1965, ressemble de plus en plus à une pétaudière. Comme le roman, qui semble nous filer entre les doigts. Le salon de massage que visite Doc en croyant tenir une piste s’est transformé en cauchemar. Plus de pensées confuses que d’avancées dans l’enquête. La faute à un abus de cannabis, comme semble le penser Bigfoot?
A la fin, il y aura de la musique partout, en particulier un saxophone et une voix de femme qui liquéfie Doc. Ainsi qu’une solution partielle à l’énigme de départ, avec des questions qui restent en suspens et une sorte d’apaisement, ou ce qui peut y ressembler le plus à la fin d’une histoire agitée. On l’aura traversée à la manière d’un surfeur porté par les vagues, avec ensuite le vague soulagement, proche de la frustration, de reprendre pied sur le rivage. Comme l’écrirait Pynchon: genre, c’est déjà fini? Oui, mais on se souviendra du voyage.

jeudi 8 septembre 2011

Picorée : Félix Fénéon

Je lis beaucoup de livres en commençant par le début et en m'arrêtant une fois tournée la dernière page. Une vieille habitude dont même la lecture sur écran chère à Frédéric Beigbeder (attention, ici, c'est de l'ironie) ne m'a pas détourné.
Il n'empêche. Je picore aussi, et d'abondance. Une page par ci, cinq par là. L'effet est parfois aussi dévastateur. Je tombe sous le charme, je me mets en colère, je cours voir ailleurs parce que trois lignes m'en ont donné l'idée. Que celui qui n'a jamais ouvert un livre pour y découvrir un paragraphe au hasard me jette la première liseuse électronique.

Aujourd'hui, entre deux romans (ceux de Philippe Lançon et de Hervé Le Tellier), je picore donc quelques instants dans Faits divers: 1210 nouvelles en trois lignes, de Félix Fénéon. Publie.net a eu la bonne idée de rééditer ce livre formidable, où l'écrivain se joue du fait divers en l'utilisant comme un matériau plastique, à faire entrer dans la dimension approximative d'un tweet.
Il ne s'agit pas de résumer le fait divers, mais plutôt de le mettre en scène sur un rythme donné, d'en tirer une image unique à partir de laquelle le lecteur fera ce qu'il voudra. Comme sur Twitter, les remords et les corrections sont autorisés. Un exemple, dès les débuts de ces Nouvelles en trois lignes - c'était le titre de la rubrique dont Félix Fénéon était chargé au quotidien Le Matin en 1905 et 1906. On lit ceci:
L’infirmière Élise Bachmann, dont c’était hier le jour de sortie, s’est manifestée folle dans la rue.
Et, un peu plus loin:
Certaine folle arrêtée dans la rue s’était abusivement donnée pour l’infirmière Élise Bachmann. Celle-ci est en parfaite santé.
C'est parfois tragique, souvent drôle. Le monde est ainsi fait qu'il regorge d'histoires, dont un romancier tirerait trois cents pages et dont Félix Fénéon faisait trois lignes agiles. Une gourmandise à déguster par petits morceaux, mais digne aussi d'un vrai grand repas complet. Toute l'humanité est ici.

Karine Tuil gagne au jeu de la vérité

Dans La domination, son précédent roman, Karine Tuil avait construit une trame subtile dont les éléments renvoyaient les uns aux autres avec une redoutable efficacité. L’écrivaine à qui un éditeur plus prédateur que séducteur commandait un livre sur son père récemment décédé se dédoublait dans deux textes parallèles. Le jeu complexe et pervers basé sur la manipulation et le dévoilement des secrets installait ses règles floues comme des évidences.
Six mois, six jours est, au premier abord, et malgré quelques points communs, plus simple. Seules les brèves interventions, sous forme de citations, de différents personnages, cassent le rythme du récit principal, monologue à flux tendu d’un témoin capital. Les dernières pages, quant à elles, donnent la parole à celui qui, tout au long du récit, en a été écarté. Pour finalement apparaître comme le plus intéressant de tous les protagonistes.
Le vieil homme qui se confie à une femme chargée d’écrire un livre sur la famille Kant s’appelle Karl Fritz. A 78 ans, il a gardé toutes ses facultés intellectuelles, d’autant plus facilement peut-être qu’il n’a pas connu la faiblesse d’aimer. Dit-il, du moins… Car les contradictions ne manqueront pas dans son discours.
Habité par une certaine véhémence, il a en tout cas décidé de tout dire, serait-ce dans le désordre, et de jeter bas les clichés flatteurs qui abondent sur cette riche dynastie allemande dont le passé déplaisant resurgit soudain, suite à une sombre histoire d’extorsion de fonds. Pour un motif qui pourrait être encore bien plus sombre.
Six mois, six jours, c’est le temps qu’il aura fallu à Herb Braun pour détruire la réputation de Juliana, héritière des Kant, par la séduction et le chantage. Comment cette femme à la morale rigide a-t-elle été conquise par le plaisir? Karl Fritz n’a toujours pas compris. Mais les faits sont là, et ils sont têtus. Expliqués par un complice de Herb Braun: «Aux enquêteurs qui l’écoutaient comme s’ils prenaient la déposition la plus importante de leur vie, il confia que Braun s’était donné six mois pour détruire Juliana Kant, sans violence physique, sans crime…» 
Le délai n’a pas été fixé par hasard, et peu importe s’il a fallu six jours de plus. Six mois, c’était le temps qu’il fallait pour mourir au camp de Stöcken, où une usine de la famille Kant faisait, pendant la guerre, une utilisation très audacieuse et très lucrative des ressources humaines… Dans ce qui ressemble parfois à un délire tant les faits sont énormes, Karl Fritz remonte l’histoire des Kant comme on grimpe une pente escarpée – avec le soulagement qui accompagne l’arrivée au sommet. Il raconte les grandes et les petites turpitudes, les alliances politico-économiques qui débouchent sur une participation à l’Holocauste, qui passent par un divorce, un mariage avec Goebbels en présence de Hitler et le reniement d’un père nourricier et aimant dont le seul défaut, mais de taille, était d’être juif.
Roman radical par sa forme autant que par son sujet, Six mois, six jours brasse des horreurs. Sur le ton d’une ironie colérique par laquelle le narrateur fait passer toutes les informations. Longtemps homme de confiance des Kant, il connaît tous leurs secrets, jusqu’aux plus terribles. Arrivé presque au terme de sa vie, désavoué par ceux pour qui il avait tout donné, il prend un malin plaisir à retarder les moments de vérité. Mais il y arrive toujours, finissant par mettre en lumière la place discrète mais essentielle de ce père juif rejeté par sa fille, et qui prendra la parole en dernier lieu.

mardi 6 septembre 2011

L'actualité littéraire (28) - Le Renaudot aussi

Toujours proches de l'académie Goncourt, les jurés du prix Renaudot n'ont pas tardé à remettre également leur copie. Plus copieuse, puisqu'elle comporte une sélection d'essais en supplément des romans.

Romans
  • Emmanuel Carrère. Limonov (P.O.L)
  • Marien Defalvard. Du temps qu'on existait (Grasset)
  • Patrick Deville. Kampuchéa (Seuil)
  • Colette Fellous. Un amour de frère (Gallimard)
  • Dalibor Frioux. Brut (Seuil)
  • Alexis Jenni. L'art français de la guerre (Gallimard)
  • Simon Liberati. Jayne Mansfield 1967 (Grasset)
  • Gilles Martin-Chauffier. Paris en temps de paix (Grasset)
  • Carole Martinez. Du domaine des murmures (Gallimard)
  • Eric Reinhardt. Le système Victoria (Stock)
  • Jean Rolin. Le ravissement de Britney Spears (P.O.L)
  • Shumona Sinha. Assommons les pauvres ! (L’Olivier)
  • Morgan Sportès. Tout, tout de suite (Fayard)
  • Anne-Sophie Stefanini. Vers la mer (Lattès)
  • Delphine de Vigan. Rien ne s'oppose à la nuit (Lattès)
Essais
  • Michka Assayas. Faute d'identité (Grasset) ;
  • Michel Crépu. Le souvenir du monde : essai sur Chateaubriand (Grasset)
  • Claude Durand. Agent de Soljénitsyne (Fayard)
  • Gérard Guégan. Fontenoy ne reviendra plus (Stock)
  • Marie Lebey. Oublier Modiano (Léo Scheer)
  • Laure Murat. L'homme qui se prenait pour Napoléon et autres essais pour une histoire politique de la folie (Gallimard)
  • Pierre Nora. Historien public (Gallimard)
  • Sylvain Tesson. Dans les forêts de Sibérie (Gallimard)
Une notable absence dans les romans, celle de David Foenkinos (à ce point favori du Goncourt qu'au Renaudot, on s'est dit que cela ne valait même pas la meine de le retenir?). Pas mal de points communs, quand même, avec sept titres présents dans les deux sélections.
Le prix de Flore fera ses premiers choix jeudi. La semaine prochaine, Décembre, Médicis et Femina prendront leur tour dans la queue.
Tout cela est à suivre dans la page Prix littéraires 2011, mise à jour au fur et à mesure que les informations sont données.

L'actualité littéraire (27) - Goncourt, première

L'académie Goncourt dégaine aujourd'hui, pour choisir quinze titres dans la rentrée.
  • Stéphane Audeguy. Rom@ (Gallimard)
  • Emmanuel Carrère. Limonov (P.O.L.)
  • Sorj Chalandon. Retour à Killybegs (Grasset)
  • Charles Dantzig. Dans un avion pour Caracas (Grasset)
  • David Foenkinos. Les souvenirs (Gallimard)
  • Alexis Jenni. L’art français de la guerre (Gallimard)
  • Simon Liberati. Jayne Mansfield 1967 (Grasset)
  • Ali Magoudi. Un sujet français (Albin Michel)
  • Carole Martinez. Du domaine des murmures (Gallimard)
  • Véronique Ovaldé. Des vies d’oiseaux (L’Olivier)
  • Eric Reinhardt. Le système Victoria (Stock)
  • Romain Slocombe. Monsieur le commandant (Nil)
  • Morgan Sportès. Tout, tout de suite (Fayard)
  • Lyonel Trouillot. La belle amour humaine (Actes Sud)
  • Delphine de Vigan. Rien ne s’oppose à la nuit (Lattès)
Reste à lire ceux qui ne me sont pas encore passés sous les yeux...

Furcy, l'esclave dont on n'ignore pas tout

En 1817, quand commence L’affaire de l’esclave Furcy, l’esclavage avait été rétabli à La Réunion sous la pression des planteurs.
Mohammed Aïssaoui souligne à juste titre que nous ne disposons pas des mêmes informations sur les maîtres et les esclaves. Des premiers, nous savons tout. Leurs patronymes se trouvent même encore sur les plaques de certaines rues. Des seconds, presque rien. Des détails physiques, des prix de vente, oui. Mais pas de noms, pas d’histoire individuelle…
Furcy, sur lequel l’auteur a retrouvé le dossier rassemblé par Gilbert Boucher, procureur à Saint-Denis, échappe à l’anonymat collectif grâce à une histoire singulière. Dont il aurait été possible de tirer un gros roman, malgré tout ce qu’on ignore, ou grâce à ce qu’on en ignore. Il n’aurait jamais dû, en droit, être esclave. Mais les ennuis ont commencé quand il s’est levé pour revendiquer sa liberté. Et il n’obtiendra celle-ci qu’en 1843 à Paris.
Mohammed Aïssaoui s’implique dans le récit. Et relate, au fond, le cas exemplaire d’un homme qui a subi son époque.

dimanche 4 septembre 2011

Le rêve perverti de Christophe Colomb, vu par Erik Orsenna

Erik Orsenna s’est découvert une vocation d’encyclopédiste du 21e siècle. Il nous parle de la grammaire, du Gulf Stream, du coton, de l’eau… Il n’oublie pas pour autant qu’il est romancier et joue sur les deux registres dans L’Entreprise des Indes. Un retour sur Christophe Colomb, par l’intermédiaire de son jeune frère Bartolomé, roi d’Hispañola (Saint Domingue). Il est interrogé par Bartolomé de Las Casas, désireux de savoir comment un projet en forme de rêve s’est transformé en génocide.
Cartographe à Lisbonne, où la géographie est un secret d’Etat pour servir aux projets de conquête du roi, Bartolomé fixe à la demande de Christophe les étapes de sa grande entreprise: ouvrir, en naviguant d’île en île, la route des épices vers l’ouest. Les livres ont anticipé le voyage, les mathématiques l’ont justifié. Et les ambitions diverses l’ont perverti…
C’est un régal de voir comment Christophe et son frère parviennent à expliquer, sans convaincre les Portugais, pourquoi la distance à parcourir sera limitée. Le calcul approximatif de la surface de l’Asie, en suivant le récit de Marco Polo, réduit d’autant le chemin dans l’autre sens. On sait à quel point la vérité s’est révélée différente.
La coïncidence du départ de Christophe Colomb et de l’expulsion des Juifs d’Espagne était un signe néfaste. La suite dira combien les hommes, même poussés par une légitime curiosité, sont toujours tentés de tomber dans les pires travers. Orsenna le rappelle dans un roman où la voix de Bartolomé est poussée par le besoin de livrer enfin ce qu’il n’était pas destiné à raconter lui-même.

samedi 3 septembre 2011

L'actualité littéraire (26) - La rentrée, une affaire qui roule

Plus de doutes: la rentrée littéraire a fait son nid dans l'actualité.
Et Delphine de Vigan, avec Rien ne s'oppose à la nuit, y a trouvé sa place.
Le prix du roman Fnac, que vous connaissiez avant son attribution officielle si vous lisez ce blog avec attention, va continuer de pousser son roman vers l'avant. (Il est déjà classé à la huitième place des meilleures ventes de romans pour Livres Hebdo.) C'est tout à fait mérité. Son livre est dur, parfois même insupportable, mais il est nécessaire - pour elle, certainement, mais pour les lecteurs aussi, confrontés aux vérités d'une famille où il était bon de la taire. Le sujet n'est pas particulièrement original, son traitement, où la romancière s'implique totalement, aide celle-ci à nous faire entrer dans ses doutes, ses colères, ses souffrances.
Si l'on se souvient que le précédent livre de Delphine de Vigan, Les heures souterraines, s'était retrouvé il y a deux ans dans la dernière sélection (de quatre titres) pour le prix Goncourt, je me dis qu'on n'a pas fini d'en entendre parler. Autant j'étais sceptique à propos des Heures souterraines, qui ne me semblait pas digne de tant d'honneurs, autant je me réjouis cette fois-ci.
Amélie Nothomb, pour sa part, n'a pas besoin de prix littéraires pour placer chaque année son nouveau roman en tête des meilleures ventes. Tuer le père n'échappe pas à la règle, et je ne sais s'il faut s'en réjouir aussi ou le déplorer, puisque je ne l'ai pas lu.
En revanche, je partage l'enthousiasme des lecteurs pour les deux romans étrangers en vedette lors de cette rentrée: Freedom, de Jonathan Franzen, dont je vous parlais il y a quelques jours, et 1Q84, de Haruki Murakami. Ils arrivaient, certes, auréolés d'un immense succès dans leur pays d'origine. Mais ce succès, on peut le constater à la lecture, était tout à fait justifié. Qu'il se renouvelle auprès du public francophone me semble plutôt une bonne nouvelle.
Une rumeur d'excellence bruisse aussi autour du nouvel ouvrage de Jean Rolin, Le ravissement de Britney Spears, entré de justesse, à la cinquantième place, dans les meilleures ventes de romans. Un livre fascinant, bien que je préfère ses récits à ses romans, et au sujet duquel je vous renvoie à mon article du Soir.
Il n'est pas trop compliqué de prévoir que, la semaine prochaine, le dernier thriller de Jean-Christophe Grangé, Le passager, fera une apparition remarquée dans les meilleures ventes, bien qu'il démarre lentement avant d'accélérer et de prouver une fois de plus le savoir-faire de son auteur.
Et que le bouleversant Limonov, d'Emmanuel Carrère, peut-être bien LE livre de la rentrée, le suivra de près en même temps qu'il sera retenu probablement dans les premières sélections que les jurys nous préparent dès le 6 septembre pour l'académie Goncourt.
Les rédactions de France Culture et de Télérama, en tout cas, ont fait leurs choix, vingt livres répartis également entre romans français et étrangers. Le voici:

Romans français
  • Ma chère Lise de Vincent Almendros (Minuit)
  • Repas de morts de Dmitri Bortnikov (Allia)
  • Limonov d’Emmanuel Carrère (P.O.L)
  • Clèves de Marie Darrieussecq (P.O.L)
  • Solène de François Dominique (Verdier)
  • Brut de Dalibor Frioux (Seuil)
  • O solitude de Catherine Millot (Gallimard)
  • So long, Luise de Céline Minard (Denoël)
  • Comme une ombre de Michel Schneider (Grasset)
  • Le ravissement de Britney Spears de Jean Rolin (P.O.L)
Romans étrangers
  • Scintillation de John Burnside (Métaillé)
  • L’accordeur de silences de Mia Couto (Métailié)
  • Freedom de Jonathan Franzen (l’Olivier)
  • Une femme fuyant l’annonce de David Grossman (Seuil)
  • Les revenants de Laura Kaschiske (Christian Bourgois)
  • Don Juan de la Manche de Robert Ménasse (Verdier)
  • 1Q84 d’Haruki Murakami (Belfond)
  • Les fantômes de Belfast de Stuart Neville (Rivages)
  • Persécution d’Alessandro Piperno (Liana Lévi)
  • Désolations de David Vann (Gallmeister)

vendredi 2 septembre 2011

Léonora Miano de la traite des esclaves aux enfants soldats

Les aubes écarlates, quatrième roman de Léonora Miano nous ramène dans l’Afrique de L’intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient. Une Afrique à laquelle l’écrivaine veut rendre la mémoire afin de mieux affronter le présent. Le texte, à la fois violent et poétique, met en scène les vivants et les morts dont les voix multiples tissent un récit qui en appelle au temps de la traite des esclaves et, en écho, à celui des enfants soldats. Léonora Miano atteint, dans Les aubes écarlates, sa maturité de romancière.
Entretien téléphonique.

Cinquante ans après ce que Kourouma appelait Les soleils des indépendances, l’Afrique semble bien désespérante…

Ce n’est pas désespérant. Au contraire, ces textes sont des actes de foi. S’il existe une conscience africaine capable de produire des romans sur ces sujets difficiles, c’est qu’il y a un espoir.

L’écriture est-elle donc une nécessité?

Je pense en effet qu’elle est nécessaire. Il y a beaucoup de désordre et de violence gratuite, qui est la manifestation d’une psyché ravagée. Il y a des enfants soldats, mais pas d’ennemi… Je suis parfois très inquiète. Car, même si nous avons pris conscience des problèmes, on tarde à trouver des solutions. Il faut agir maintenant.

A vous lire, la violence d’aujourd’hui semble être une conséquence de la négation de l’Histoire, en particulier de la traite des esclaves. A moins d’en être la continuation?

Les deux à la fois. Le passé qui n’est pas expurgé se répète. J’ai choisi de mettre en scène un destin d’enfant soldat parce qu’il me semblait, dans son horreur, le plus proche de ce qu’ont dû vivre des gens arrachés de leur village, enfermés, embarqués… Le désarroi est aussi grand que celui d’un enfant qu’on prend dans son village et à qui on met une arme dans les mains. On se sent impuissant et abandonné même des dieux, si on y croit. Et cela se passe dans des cultures qui imposent d’accepter son destin. Vous ne pouvez même pas y échapper par le suicide.

L’avenir de l’Afrique passe par les femmes, dit-on souvent. Votre roman est-il l’illustration de cette affirmation?

Les femmes sont l’avenir du monde, pas seulement de l’Afrique. Quand on leur donnera la place qui est la leur, pas pour dominer les hommes, je pense qu’on ira un peu mieux. Le masculin et le féminin sont deux principes qui doivent s’équilibrer. Il y a, en Afrique subsaharienne, encore beaucoup à construire pour que les gens y vivent bien. Il faudrait en particulier qu’une majorité des jeunes filles soit scolarisée. Elles ont en elles le souci de la vie. La violence n’est pas absente chez elles, mais elle s’exprime autrement.

Vous présentez Les aubes écarlates comme le deuxième volet d’une trilogie africaine. Pourquoi paraît-il en dernier?

Quand j’ai terminé le texte, je n’étais pas contente de quelque chose, mais je ne savais pas de quoi. Il m’a fallu trois ans pour trouver… L’ordre de parution est sans importance, ce n’est pas un feuilleton. Et c’était bien de laisser reposer le manuscrit. Ce temps m’a aussi permis d’acquérir le courage d’affronter le silence africain sur la traite.

Vous utilisez l’italique pour certains mots: rebelles, combattants, révolution, communauté internationale… Pourquoi?

C’est en partie une habitude prise pendant mes études. Mais c’est aussi parce que ces mots ne devraient pas être employés dans le sens où ils le sont. Il s’agit souvent d’abus de langage. Par ailleurs, le français est ma langue cérébrale. Mais, quand je tombe et que je me fais mal, je crie en douala.

mercredi 31 août 2011

Les hypermarchés culturels ouvrent la saison des prix littéraires

Plus rapides que les jurys traditionnels, libraires et lecteurs de deux grandes enseignes ont déjà fait leur choix dans la rentrée.
Virgin Megastore, associé au magazine Lire, a frappé le premier hier en couronnant le romancier écossais John Burnside pour (sauf erreur) son cinquième ouvrage traduit en français, Scintillation.
À défaut de donner un avis personnel sur ce roman, pas encore lu bien qu'il soit dans mon programme de lecture, je vous en confie les premières lignes.
Là où je suis à présent, j’entends encore les mouettes. Tout le reste s’estompe, comme le font les rêves dès qu’on s’éveille et qu’on cherche à se les rappeler, mais les mouettes sont encore là, plus sauvages et braillardes que jamais. Elles tournent et virent par milliers, appelant et criaillant d’un bout à l’autre de la presqu’île, tellement stridentes et ininterrompues que je n’entends que ça: ça, et un dernier murmure de vagues et de galets, un grondement local, insistant, derrière les cris de ces oiseaux fantômes dont je remarquais à peine la présence dans la vie qui fut la mienne avant que je franchisse le Glister. C’est tout ce qu’il reste de cette ancienne vie: des oiseaux, par nuées jacassantes, écumant la presqu’île; des vagues grises, froides, se déroulant sur la grève. Rien d’autre. Aucun autre son, et rien à voir hormis l’ample et pure lumière dans laquelle je m’avance de mon plein gré, sans relâche, au terme d’une histoire que déjà je commence à oublier.
Aujourd'hui, dans la foulée, on connaîtra le prix du roman Fnac. Un indice? Il s'agit d'un livre que j'ai commencé à lire il y a quelques jours et dont les habitués de ce blog ont donc déjà entendu parler. Plus de détails dans l'après-midi ou demain matin...

mardi 30 août 2011

Didier Daeninckx entre l'Afrique et l'Allemagne

Il s’appelle Ulrich, vit avec sa mère à Ruhrort, près de Duisbourg, et ne comprend pas, mais alors pas du tout, pourquoi les animaux domestiques des Juifs, décrétés perdus pour l’espèce, sont raflés puis tués par l’armée allemande. Prélude à d’autres rafles et à d’autres exterminations.
Il ne comprend pas davantage pourquoi il est tout à coup interdit de piscine. Ni pourquoi sa peau noire l’exclut d’une société où la pureté de la race est érigée en idéal absolu. Sa mère lui explique alors son amour pour un soldat africain de l’armée française qui a occupé la région en 1921. Et pourquoi il s’appelle aussi Galadio.
D’une situation qui rend la vie impossible au jeune garçon, Didier Daeninckx tire un bref roman sur la quête des origines. Les événements conduisent Galadio en Afrique, avant le retour après la guerre en Allemagne, pour découvrir l’étendue du désastre.
L’écrivain souffre des blessures de son personnage.
Nous aussi.

lundi 29 août 2011

Percy Kemp vers l'Apocalypse

Aux Européens qui s’imaginent, avec un frisson de peur mâtinée d’excitation, avoir connu l'an dernier l’Apocalypse après l’éruption du volcan Eyjafjöll en Islande, il faut conseiller d’urgence la lecture (ou la relecture) de La route, le roman de Cormac McCarthy. Des survivants y sont plongés dans un monde d’après-catastrophe. Une vraie, celle-là. Dans Le Mercredi des Cendres, le dernier thriller de Percy Kemp, Agaïev conseille le livre à Zandie. Une préparation à ce qui se met en place…
Mais Percy Kemp ne précipite pas les choses. Avant d’en arriver là, il a usé abondamment de dialectique et de rhétorique. Il a mis face à face, pendant neuf mois, Zandie et Agaïev, le premier étant prisonnier du second. Il a élaboré avec patience et précision les mécanismes de pensée qui fonctionnent dans le Monastère, où Charlie, relégué à l’étude des Ouïgours, ne parvient plus à jouer l’électron libre sur le terrain – l’Américain a fait trop de dégâts à Paris, sans résultat. Il a posé le Vieux de la Montagne en ennemi du Bien, régnant sur une Confrérie éparpillée dans le monde et parfois déchirée entre ses chefs locaux. Si le Vieux de la Montagne est un double de Ben Laden, il est aisé de décoder les noms des autres partenaires.
Percy Kemp a transformé le monde réel en un jeu mortel où la pensée joue le premier rôle et où les actions qui en découlent sont des coups inscrits dans une logique à long terme menant au terme de la partie: échec et mat. Sans qu’il soit possible pour autant de désigner un vainqueur, à moins qu’il s’appelle Pyrrhus.
Le temps du bon et du méchant est passé depuis longtemps. La vérité est relative, elle se forge dans notre regard. «On ne voit que ce que l’on veut bien voir», affirme l’Abbé (qui dirige le Monastère). Ajoutant: «Tout va si vite de nos jours que nous ne percevons plus avec nos sens, mais avec notre mémoire.» Le meurtre d’un homme à Bagdad est évidemment un acte terroriste, celui d’un autre à Marseille est tout aussi évidemment un règlement de comptes. Mais l’évidence est mensongère, comme Le Mercredi des Cendres ne cesse de le démontrer, imbriquant un raisonnement dans un autre, renversant les données comme on le fait d’un sablier qui a marqué une période, et qui recommence – avec d’autres enjeux.
Les hommes et leurs aspirations sont au cœur du système, ou plutôt des systèmes contradictoires qui s’affrontent en se rejoignant de temps à autre de manière inattendue. Ce qui permet au romancier d’imaginer une intrigue au-delà des clichés les plus ancrés dans nos pauvres raisonnements figés. Percy Kemp fait peur. Il avait prévenu en dédiant son livre «à tous ces émules de Kim qui, aujourd’hui encore, se trompent de combat et d’ennemi.» Ce qu’il décrit est une dynamique plutôt qu’une situation. Alliances et trahisons se répondent en participant d’une seule et même ambition: remettre de l’ordre sur une planète qui bascule doucement vers la folie. Serait-ce pour répondre par une autre folie…
Oubliez tout ce que vous avez appris du fragile équilibre géopolitique qui fait vibrer l’actualité. Ouvrez ce livre, au risque de ne jamais vous en remettre. Vous y êtes: non pas dans une autre vérité, mais dans le doute nécessaire.

samedi 27 août 2011

L'actualité littéraire (25) - Jusqu'au cou dans la rentrée littéraire

Plus personne, à moins de se désintéresser complètement de la vie du livre (et alors, je vous le demande, que faites-vous ici?), ne peut l'ignorer: la rentrée bat son plein, les chroniqueurs littéraires ont des poches sous les yeux, les libraires ont les bras rompus de mettre en place tant de nouveautés, les jurés soupèsent les mérites de tel ou tel roman qu'ils envisagent peut-être, ou à coup sûr, d'intégrer à leurs premières sélections.
La Fnac a, en tout cas, fait connaître le choix restreint à sept ouvrages parmi lesquels se trouvera son lauréat de l'année, annoncé le 31, dès mercredi donc. Il s'agit de:
Je n'ai lu encore que les romans de David Foenkinos et David Vann dans cette liste (celui de Delphine de Vigan est en cours).
Du premier, je serais prêt à reprendre exactement les mots d’Éric Chevillard dans Le Monde daté d'hier. Ce qu'il appelle Littérature pavillonnaire n'est de toute évidence pas sa tasse de thé. Ni la mienne. Retenez quand même que, pour l'instant, Les souvenirs est souvent cité comme favori du Goncourt. (S'il le remportait, cela me désolerait.)
Désolations, en revanche, est un roman puissant, noir, habité par des rêves impossibles qui conduisent au désespoir et à la catastrophe. Tout à fait digne du roman avec lequel on avait découvert David Vann l'an dernier, Sukkwan Island, dont je vous parlais pas plus tard que jeudi.

Si une brève présentation de la rentrée littéraire vous intéresse, je vous renvoie à l'article que j'ai publié hier dans Le Soir, Très étrangère, la rentrée 2011.
Et, pour suivre l'évolution des sélections des principaux prix littéraires, je vous renvoie au document Prix littéraires 2011, que je viens de créer et qui sera mis à jours au fur et à mesure qu'arrivent les informations.

vendredi 26 août 2011

Jean-Christophe Rufin : nids de terroristes au Sahara

Ambassadeur de France à Dakar, encore en poste à la sortie de Katiba, son dernier roman, Jean-Christophe Rufin a été marqué par une rencontre. Fin 2007, il a accueilli et écouté le survivant d’une famille française qui avait été massacrée dans le sud de la Mauritanie. «Par ce contact direct, le phénomène terroriste devenait pour moi une réalité concrète et presque intime», écrit-il dans une postface. Celle-ci lui sert aussi de défense anticipée avant l’éventuel rappel du devoir de réserve auquel il est tenu: «Les événements que je raconte ne se déroulent pas dans le pays où j’ai été en poste et ne sont pas tirés de mon expérience. Ils ne constituent en rien un témoignage et je n’ai utilisé, pour les décrire, aucune des informations confidentielles auxquelles mes responsabilités me donnent accès.» Dont acte. Bien que le lecteur s’en moque.
Toujours est-il que Katiba commence par le massacre de quatre touristes italiens sur une route mauritanienne. L’opération terroriste avait été montée pour prendre des otages et en tirer une bonne rançon. Impréparation, inexpérience des exécutants: l’échec est total. Dans la katiba – camp de combattants islamistes – dont il est le chef, Abou Moussa annonce une grande décision: malgré l’interdiction d’Abdelmalek, chef suprême de l’organisation, il va se remettre en contact avec Kader, jugé plus efficace. Mais suspect de faire passer le commerce avant la foi…
C’est le début d’un thriller très efficace, qui remet en scène l’agence de renseignements Providence imaginée par l’auteur dans son précédent roman, Le parfum d’Adam. En des temps où l’élection d’Obama inquiète les partisans de la lutte contre «l’axe du mal» désigné par son prédécesseur, une officine privée possède une liberté d’action dont l’administration américaine est dépourvue.
Voici donc, au cœur du Sahara, dans un vaste territoire où les frontières sont immatérielles et où règnent des bandes armées, une guerre nouvelle. Avec les moyens les plus sophistiqués de la technologie moderne, Providence surveille et agit. Ses hommes sont partout. Mais c’est une femme étrangère à l’agence qui trouble le jeu: Jasmine, au service du protocole du Quai d’Orsay depuis cinq mois, est sur l’échiquier géopolitique une pièce mal définie. Jeune veuve d’un consul avec qui elle a vécu deux ans à Nouadhibou, en Mauritanie, elle a fait en Afrique plusieurs voyages qui la désignent comme «mule», transporteuse de drogue. Si elle y retourne aujourd’hui sous couvert de mission pour une ONG, c’est probablement qu’elle cache quelque intention moins avouable…
Le roman est un kaléidoscope qui jongle avec la géographie, les alliances, les trahisons. Sa complexité s’accroît au fur et à mesure qu’on en découvre les ramifications. Les forces engagées dans la manœuvre seront toujours plus importantes qu’on le pensait. Et le but final, plus obscur qu’il était possible de l’imaginer.
Jean-Christophe Rufin jongle avec tout cela sans rater un mouvement. S’il est, comme il semble le démontrer ici, un grand lecteur de John Le Carré, il a parfaitement assimilé la leçon. Elle consiste, entre autres choses, à ne jamais lâcher son lecteur en cours de route, quitte à lui faire prendre parfois, le long de cette route, des vessies pour des lanternes. Cela n’éclaire pas beaucoup, juste assez pour pousser jusqu’au point de lumière suivant, puis au suivant, etc., jusqu’au bout. Qu’on atteint avec soulagement et regret. Le soulagement, vous verrez pourquoi. Le regret, parce que la dernière page a été tournée.

jeudi 25 août 2011

Père et fils face à face : "Sukkwan Island", de David Vann

Roy a treize ans quand Jim, son père, lui propose de passer avec lui une année sur une petite île de l’Alaska. Le but avoué consiste à vivre comme des pionniers dans une cabane en bois. Les provisions ne seront pas suffisantes, il faudra les reconstituer au fur et à mesure. Chasser, pêcher, fumer la viande et le poisson, faire face à la voracité des ours, rassembler assez de bois pour traverser l’hiver. Jim s’est imaginé que Roy prendrait cela comme une grande aventure, avec enthousiasme. L’enthousiasme n’est pas au rendez-vous. Roy a pressenti des motivations moins excitantes. Jim a lâché son travail de dentiste après avoir échoué dans d’autres entreprises, est sur le point de divorcer pour la deuxième fois et ne sait plus où il en est. Il espère donc probablement que ce séjour au cœur d’une nature peu accueillante l’endurcira assez pour lui donner les forces de repartir ensuite sur des bases plus solides. Et qu’il lui permettra de se rapprocher d’un fils dont il connaît, au fond, peu de choses.
Le premier roman de David Vann est divisé en deux parties que sépare un événement irréversible. La seconde est loin de correspondre aux espoirs placés dans la première. Celle-ci, déjà, n’avait pas été une villégiature agréable. Pas plus que Roy, Jim n’est préparé à affronter les difficultés qu’ils rencontrent. Il s’aperçoit très vite de tout ce qui leur manque. Il n’a pas pensé à tout. A-t-il d’ailleurs vraiment pensé? Il n’en donne l’impression que pour se rassurer lui-même. Et cela ne suffit pas à rassurer Roy. Quand il entend sangloter son père le soir, il se demande dans quelle galère il s’est embarqué et s’il ne ferait pas mieux de quitter l’endroit au plus vite.
En raison de la politique éditoriale suivie par la maison française qui publie la traduction de ce texte, il est tentant de s’attarder sur la présence de la nature dans Sukkwan Island. Sa place est importante, bien sûr. Presque complètement isolés du monde «civilisé», le père et le fils ont à réapprendre des gestes que les progrès techniques ont fait oublier. Et à redécouvrir, par conséquent, comment se comporter dans un milieu que l’homme n’a pas encore complètement domestiqué. Ce sur quoi semble reposer le projet.
Mais d’autres intentions jouent aussi leur rôle. Si bien que la relation entre le fils et le père, envisagée surtout par le premier des deux, prend le dessus sur le thème attendu. David Vann, qui dédie ce livre à son propre père, a placé ses personnages dans un espace où la complicité et la confrontation ont toute liberté pour s’exprimer. Parfois, Roy déteste son père au point de souhaiter le voir mourir. Il se sent contraint d’être plus fort que lui, de compenser ses faiblesses. D’où le drame qui surgit au milieu du roman, et qui fait naître une terrible angoisse.

mardi 23 août 2011

Elif Shafak : les effets pervers d'une révélation

Elif Shafak élargit son champ romanesque. Dans l’ordre où nous sont arrivées les traductions françaises, elle s’est d’abord ancrée en Turquie avec La bâtarde d’Istanbul et Bonbon Palace – sa plus belle réussite à ce jour. Lait noir abordait la question de la maternité sur un mode à la fois humoristique et grave, quelque part entre «chick lit» et Laurence Pernoud, à l’ombre de grandes écrivaines.
Avec Soufi, mon amour, elle lorgne du côté de Paulo Coelho. On peut espérer qu’Elif Shafak est moins contaminée par la révélation d’un chemin personnel que son héroïne, Ella Rubinstein. Celle-ci ne semblait pas avoir le profil idéal pour tomber dans des pièges aussi visibles que les quarante règles à découvrir, en même temps qu’elle, à travers le roman. Ella a sacrifié une vie professionnelle prometteuse à sa famille – qui l’a comblée. Mais les enfants sont grands, le mari moins fidèle que le chien. Pour le dire vite, elle s’ennuie un peu et pense trouver un travail à sa mesure comme lectrice dans une maison d’édition. Pas de chance: le premier manuscrit sur lequel on lui demande un rapport va changer sa vie. Il met en scène la relation entre un derviche et un poète au XIIIe siècle. Il contient des phrases définitives comme: «Les mots qui sortent de nos bouches ne disparaissent pas, ils sont éternellement engrangés dans l’espace infini, et ils nous reviendront en temps voulu.» C’est extrait d’une des quarante règles. Pardon: des quarante Règles, puisque la majuscule s’impose.
A dire vrai, on aurait dû comprendre dès le début que le livre était mal embarqué. Peut-être Elif Shafak en a-t-elle eu le pressentiment, puisqu’elle le dédouble en un roman dans le roman et transfère la fascination d’Ella pour le manuscrit vers son auteur. Qui, tant mieux pour elle et tant pis pour nous, ressemble à ce qu’il écrit. Accident de parcours ou nouvelle orientation?

vendredi 19 août 2011

Le ciel étouffant de Catherine Mavrikakis

Sous Le ciel de Bay City, mauve et toxique, Amy Duchesnay a passé une adolescence brouillonne, «hantée par une histoire que je n’ai pas tout à fait vécue», dit-elle. Sa mère et sa tante ont, au contraire de nombreux autres membres de leur famille, survécu à l’Holocauste. Les fumées d’Auschwitz sont pour Amy une encombrante réalité qui occulte la lumière. Et interdit tout espoir. La jeune fille ne peut prétendre qu’à rejoindre tous ces morts, emportant avec elle la maison et ses occupants dans un brasier libérateur. «Il faut incendier le ciel. Mets donc le feu à tout cela», lui a glissé, comme un ultime conseil, un vieil homme censé être le fantôme d’un grand-père disparu…
Le livre de Catherine Mavrikakis, son premier à paraître en France (les autres ont été publiés au Québec), ouvre un univers étouffant. L’air y manque en effet souvent, tant les obsessions d’Amy se gravent en nous sous la forme de blessures personnelles. Mais une sombre beauté habite pourtant ce désespoir à travers lequel résonnent des thèmes puissants, en particulier la culpabilité des survivants.
Survivante, Aly le sera au terme des quelques jours de juillet 1979 dont, beaucoup plus tard, elle retrace le déroulement. Le 4, date de l’Independance Day, est aussi le jour de ses dix-huit ans. Elle n’a pas attendu ce moment pour découvrir les possibilités offertes par le sexe. Elle ne s’interdit rien depuis longtemps. Mais «les centaines d’orgasmes dans des décapotables» ont le plus souvent été pour elle des occasions de regarder le ciel, et elle ne s’est jamais oubliée dans une extase qui lui reste inaccessible. Baignée par la musique d’Alice Cooper, elle est coupée du rêve américain qui lui paraît mièvre au regard de ce qui l’habite. Et si son anniversaire revêt cette année-là une importance particulière, c’est en raison de l’acte qu’elle a décidé de poser dans la nuit.
On ne saura jamais ce qui s’est exactement passé, même si la version d’Amy, à laquelle elle veut croire, est précise. Quelques éléments fantastiques tiennent le roman à petite distance d’un pur réalisme. Son héroïne, quant à elle, n’est parfois pas très loin de la folie. Elle s’accroche au ciel bien plus qu’à la terre. Elle continue à lancer dans sa direction les avions qu’elle pilote, comme pour zébrer la surface menaçante de traces provisoires et combattre les émanations asphyxiantes des fours crématoires.

jeudi 18 août 2011

Premier coup de coeur de la rentrée, Jonathan Franzen

Il en a déjà été beaucoup question un peu partout, Freedom ayant été annoncé comme un des événements de la rentrée littéraire. Ce qui n'est pas une preuve de qualité. Mais, dans ce cas, le livre est digne de l'attente (un an depuis l'édition américaine, ce n'est pas trop, finalement, pour cet épais pavé).
Neuf ans après Les corrections, Jonathan Franzen a tissé une nouvelle toile serrée, dont il y a beaucoup à dire - et bien davantage que ce que j'ai pu écrire ce matin dans Le Soir à travers deux articles.
Le premier, Franzen, populaire et exigeant, est surtout consacré à l'auteur, à sa carrière et à l'évolution de ses choix esthétiques. Évolution qui explique, en partie au moins, son succès.
Le second, «Freedom», des mensonges à tous les étages, s'attache plus particulièrement au roman. C'est là qu'il aurait fallu développer davantage le travail de l'écrivain sur ses personnages, les caractéristiques de ceux-ci, leur parcours dans le temps et la structure d'ensemble.
Du moins s'agit-il d'une première approche, qu'il faudra compléter par la vôtre au fil d'une lecture longue et enthousiasmante.

C'est la rentrée, pour les poches aussi

Depuis hier, les nouveautés de la rentrée littéraire doivent commencer à envahir les étals des libraires. Jonathan Franzen, Éric Reinhardt, Sorj Chalandon ou David Foenkinos sont sur les rangs, ainsi que 650 autres qui arrivent en même temps ou s'apprêtent à les rejoindre. Il y a de belles choses, et de moins belles, dans cette marée. Qui ne me détournera pas d'une actualité à plus petit format mais au moins aussi importante pour de nombreux lecteurs. Ils ont pris patience, ils sont récompensés: les livres qu'ils voulaient lire sortent maintenant en poche. On commence tout de suite.

John Maxwell Coetzee est mort. Non, pas vraiment. Seulement dans son dernier livre traduit en français. Poursuivant l’autobiographie inaugurée avec Scènes de la vie d’un jeune garçon et Vers l’âge d’homme, il rompt avec le récit personnel. Et confie les années 1972-1975, celles de sa naissance comme écrivain, à un universitaire imaginaire qui prépare un livre sur lui. L’universitaire en question n’a jamais rencontré le prix Nobel de littérature 2003 mais il interroge des personnes qui l’ont connu, surtout des femmes, pour se faire une idée de la personne qu’il était.
Quelques données biographiques traversent les entretiens. Pour ce qu’on en sait, elles correspondent à peu près à la réalité. En 1972, Coetzee vient de rentrer des Etats-Unis pour s’installer au Cap. Il a la trentaine, il enseigne et il publie Terres de crépuscule en 1974. Il écrit Au cœur de ce pays. Le reste est fourni, en dehors de fragments de ses carnets, par des témoignages. Ce n’est pas rien, le reste: quel homme il était, comment il se comportait dans la vie courante, sa position sur l’apartheid…
Julia, Margot, Adriana, Martin et Sophie disent-ils la vérité? Leur vérité, probablement, et encore. Certaines femmes en retiennent une partie intime. Mais l’authenticité d’une autobiographie est-elle plus grande? En insinuant cette question tout au long du roman, Coetzee joue avec le genre, met en doute sa validité et proclame la force de la fiction en l’appliquant à lui-même. Le filtre est double. Et l’image qu’on perçoit à travers n’est pas particulièrement flatteuse.
Julia a été sa maîtresse. Elle semble encore se demander pourquoi. Il n’était pas le type d’homme qui inspire le désir. Trop peu de présence, une retenue constante. Au lit, pas terrible. Elle le décrit comme solitaire, refoulé. Devenue psychologue après son émigration au Canada, elle explique pas mal de choses, sur elle-même comme sur lui. Surtout sur elle: dans leur histoire, il a été un personnage secondaire, celui qui se laissait mener dans une relation provisoire.
Margot, sa cousine, ne corrige pas vraiment le portrait. John était vraiment trop Coetzee, dit-elle, ce qui n’est pas un compliment dans sa bouche. Pourtant, elle aimait parler avec lui, et même le mauvais souvenir d’une panne de voiture qui les a obligés à y dormir laisse en elle des traces plutôt douces, quoique teintées encore, si longtemps après, de l’agacement éprouvé devant sa maladresse et son imprévoyance.
Chez Adriana, l’agacement devient une véritable irritation. Elle a eu l’impression que Coetzee flirtait avec sa fille cadette, trop jeune pour cela, pendant les cours d’anglais qu’il lui faisait. Puis qu’il reportait son faible pouvoir de séduction vers la mère, au point de s’inscrire à son cours de danse. Mais il bougeait comme une marionnette. Un corps sans âme…
Si Martin, qui était son ami, est plus retenu et s’interroge surtout sur la validité de la méthode choisie par le biographe, Sophie enfonce le clou. A l’université où il enseignait en même temps qu’elle, ses cours n’avaient pas plus d’âme que son corps. Et, politiquement, il était ailleurs plutôt que quelque part.
Une énigme, au fond, ce Coetzee. Un type pas trop sympathique, débordant parfois d’une sentimentalité intérieure qu’il exprimait avec difficulté dans les relations avec les femmes. Les lettres qu’il envoyait à Adriana assommaient celle-ci, mais il continuait. Un petit homme sans envergure, au sens moral. Avec, peut-être, probablement, un talent d’écrivain. Mais un petit homme peut-il être un grand écrivain?
C’est peut-être la principale question posée par ce livre. Il faut rappeler que c’est Coetzee qui la pose à son propre sujet. Avec la joie féroce de l’imposteur: Je vous ai bien eus! Si bien qu’on en est à l’admirer davantage encore. L’été de la vie est un grand roman. Il grandit celui qui s’y abaisse.