dimanche 18 octobre 2015

La mort de Gamal Ghitany

L'écrivain égyptien Gamal Ghitany, dont on vient d'apprendre la mort à l'âge de 70 ans, avait commencé par dessiner des tapis, nous dit son éditeur. Ensuite, il les a tissés avec des mots, comme journaliste d'abord, puis comme auteur d'ouvrages dont la plupart ont été traduits en français.
Je crois n'en avoir lu que deux, sur lesquels voici une occasion de revenir. Il restera les autres...

Que reste-t-il d’une vie ? A lire le dernier livre de Gamal Ghitany, on est tenté de répondre en premier lieu : des interrogations. Elles abondent dans Les poussières de l’effacement, cinquième volume de ses Carnets entamés en 1996, deux ans après sa première participation aux Belles étrangères.
Par exemple : « A quelle loi occulte obéit la mémoire ? Qui l’ordonnance, qui en trie le contenu, qui cache ce qu’elle doit cacher et révèle ce qu’elle doit révéler ? » Ou : « Est-il possible de cartographier le temps, d’y poser des jalons pareils à ceux dont on balise les lieux ? N’est-il pas vain de pointer un moment précis de notre existence concrète et de décider arbitrairement qu’il représente le point de séparation entre deux années, entre deux siècles, entre deux époques ? Un moment entre deux moments ? »
L’enfant aussi pose des questions. Pas vraiment les mêmes, mais qui, sous leur naïveté, laissent déjà percer l’inconfort de la condition humaine. Car les réponses qu’on donne à l’enfant sont presque toujours insatisfaisantes. Et l’adulte, de son côté, se laisse entraîner d’une interrogation vers une autre, sans qu’il n’y ait plus, cette fois, aucune réponse. La question se suffit, elle est le mouvement vital dans son essence.
L’ouvrage est, en réalité, une accumulation de fragments de longueurs variables. Parmi lesquels un autre titre revient fréquemment : Rêve. L’écrivain n’en cherche pas la signification. Il les fixe comme on le fait d’une image sur papier – plusieurs photographies trouvent aussi leur place dans cet album du temps qui passe, collection d’instants privilégiés à travers lesquels se revivent des émotions, des douleurs, des éblouissements, des odeurs…
Gamal Ghitany est doué pour le portrait. Les personnages auxquels il consacre quelques lignes ou quelques pages sont inoubliables. Et innombrables, ou presque. Ahmad-la-Morsure, qui terrorisait les enfants, est à lui seul le sujet d’une nouvelle. La jeune fille qui, dans une ville européenne, sort d’une berline et enlève sa robe pour se retrouver nue en rue, n’apparaît que pour disparaître – mais avec la force d’une explosion. Le boxeur kényan avec lequel l’écrivain converse brièvement a une présence incroyable. Comme tous les autres, connus depuis longtemps ou croisés par hasard.
Par nature, un livre de cette espèce abdique toute prétention à une quelconque construction. Il ne s’agit que d’accumuler des morceaux d’écriture, au fil de leur surgissement. Tout fait farine à ce moulin prodigue. Même si l’auteur affiche d’entrée l’intention qui était la sienne en commençant ce travail : « un projet littéraire […] consacré aux thèmes de l’identité, de la mémoire et de l’oubli. » Il semble y avoir davantage de mémoire que d’oubli ici. Quant à l’identité, elle se forge par les bribes d’histoires, par les moments recréés, par les rencontres.
Une dizaine de livres de Gamal Ghitany ont été traduits en français, dont des entretiens avec Mahfouz : il en est, à sa manière, le digne successeur.

Loin de la place Tahrir, l’Egyptien Gamal Ghitany court le monde dans le premier des deux Carnets (numérotés I & III) qui forment Muses et égéries. Personne ne lui reprochera pourtant d’être indifférent aux événements de son pays. Ses prises de position politiques lui ont valu l’emprisonnement sous Nasser et l’interdiction de publication sous Sadate. Mais il est ici question d’un sentiment moins attaché à l’actualité : l’amour, le désir des femmes, la magie des rencontres.
« Ce dont tu es amoureux, au fond, c’est de l’impossible », lui dit une de ses amantes à la fin du premier carnet. Remarque répétée deux fois dans le troisième, sans que soit précisée l’identité de la locutrice. La même ou une autre, peu importe puisque l’auteur doit se rendre à l’évidence : en effet, il court après l’impossible. Loin dans l’espace et à toutes les époques de sa vie.
Les deux parties du livre, la première où la géographie détermine la structure et la seconde où les moments se superposent sans se confondre, se complètent à la perfection. On soupçonne Gamal Ghitany d’organiser ses carnets selon des thématiques creusées au fil du temps. C’était déjà le cas dans le cinquième, Les poussières de l’effacement, traduit en 2008, où la mémoire et l’oubli fondaient une quête personnelle. Et le projet, commun aux différents carnets, a été initié en 1996, moment depuis lequel l’écrivain égyptien range ses notes pour leur donner une cohérence. Sans s’interdire des points de passage entre différents volumes, comme l’observera le lecteur attentif.
Puisque, souvent, il est question d’amour impossible, l’attraction est, davantage que la réalisation, au point de départ de ces pages. « La beauté féminine n’est rien d’autre qu’un signe renvoyant à la pureté du monde, dans ce qu’il contient déjà comme dans ce qu’il pourrait receler. J’ai passé ma vie à convoiter cette beauté, hélas je n’ai pas réussi à m’en rassasier et la chance ne m’a guère souri. »
Symbole d’un absolu rarement atteint, cette beauté génère des éblouissements sans fin. Ils traversent le souvenir, posés en des lieux précis – dont la description est parfois splendide, comme celle de la mosquée de Cordoue. Ou attachés à une figure unique de femme qui contient toutes les autres. Inépuisable, le sujet captive le lecteur comme il a retenu l’écrivain, tant celui-ci transmet les vibrations du cœur et du corps avec finesse.

Sortir de la guerre et se débarrasser de ses démons

Les grands romans ont beau avoir pris, sous l’impulsion de leurs auteurs, les formes les plus diverses, ils posent presque tous les questions fondamentales qui nous taraudent sur la nature humaine. Ils se gardent bien s’y répondre mais placent la lectrice ou le lecteur en face de quelqu’un qui pourrait être son double, plus souvent effrayant que rassurant. Renforçant par conséquent le malaise qui naît à chaque instant de nos faiblesses, si semblables à celles des personnages que nous côtoyons. Antoine Varenne a écrit un roman de ce genre, lorgnant du côté de Conrad, Kipling ou Stevenson – des noms cités en quatrième de couverture et, c’est si rare qu’il faut le signaler, très pertinents. Quand l’aventure qui fait vibrer la surface des choses rejoint en profondeur les grands combats entre le bien et le mal, cela peut donner Trois mille chevaux vapeur.
En Birmanie, Arthur Bowman est désigné pour une mission si secrète qu’il n’en connaît guère les objectifs. Et que, au moment où il croira avoir tout compris, il découvrira autre chose. Nous sommes en 1852, la Compagnie des Indes orientales règne sur le commerce grâce à l’appui d’une armée qui est moins au service d’un pays que de ses négociants. Dans cette armée, le sergent Bowman est une tête dure, le type qui ne craint rien pour se faire obéir et est prêt à aller encore beaucoup plus loin pour atteindre le seul but vraiment fondamental : survivre.
« Survivre », c’est le mot que Bowman trouvera en 1858 inscrit, en lettres de sang, dans un égout londonien, à côté d’un cadavre dont les blessures lui rappellent cruellement ce qu’il a vécu en Birmanie. Et que les cicatrices couturant son torse ne lui permettent pas d’oublier. C’est comme un cauchemar qui recommence. Il n’avait jamais vraiment cessé, bien entendu. La dizaine d’hommes qui ont survécu à la mystérieuse mission, et dont il ne sait ce qu’ils sont devenus, doivent avoir vécu leur retour à la vie civile avec des difficultés du même genre. Son cas est réglé : dans la police où il travaille, il passe pour fou et dangereux. Donc capable d’avoir commis le crime. Puisque ce n’est pas lui, c’est un des autres, dans le délire de ce qu’on n’appelait pas encore, à l’époque, un syndrome de stress post-traumatique. Bowman ne prouvera son innocence qu’en trouvant le coupable.
La route est longue, elle le conduira aux Etats-Unis où ont émigré deux, peut-être trois membres de la mission. La chasse est passionnante, pleine de surprises, elle révèle l’état de deux pays au milieu du 19e siècle et comment la société y fonctionne : plutôt mal et pas autrement, en fait, qu’à l’époque de la Compagnie des Indes orientales. C’est-à-dire par l’exploitation du plus grand nombre au profit de quelques privilégiés.
La route est surtout le reflet d’une évolution personnelle qui fait progressivement de Bowman un homme différent. Celui qui menait ses troupes avec fermeté, voire brutalité, se met à lire Thoreau et son cheval s’appelle Walden. Une femme l’a aidé à chasser quelques-uns de ses démons les plus agressifs.

vendredi 16 octobre 2015

Hitler, le retour, une fois de plus

Adolf Hitler dans un roman situé après son suicide le 30 avril 1945, beaucoup l’ont fait. Les premiers en exploitant la rumeur selon laquelle il n’était pas mort. On peut en rire, comme René Fallet dans Ersatz. Les amateurs d’uchronies font prendre d’autres voies à la biographie. Pour Eric-Emmanuel Schmitt, Hitler est entré à l’Ecole des Beaux-Arts de Vienne en 1908 (La part de l’autre). Pour Norman Spinrad, son échec en politique l’a fait émigrer aux Etats-Unis (Rêve de fer). Robert Harris ose le triomphe du Troisième Reich (Fatherland). Il y a les partisans du clonage, d’Ira Levin (Ces garçons qui venaient du Brésil) à François Saintonge (Dolfi et Marilyn).
Mais avait-on déjà endormi Hitler pendant 66 ans ? C’est ce qui lui arrive dans Il est de retour, le premier roman de Timur Vermes, arrivé en français après un immense succès en Allemagne. Et quelques polémiques sur la pertinence du sujet. Le débat aurait pu s’éteindre très vite, il suffisait de lire l’ouvrage qui contient sa propre justification. Nous y reviendrons.
Voici donc Hitler s’éveillant, en début d’après-midi, dans un terrain vague à Berlin. Il porte son uniforme, certes un peu défraîchi, s’étonne d’avoir dormi à la belle étoile et n’imagine pas le temps pendant lequel il est resté inconscient. Il a besoin de savoir ce qui s’est passé et se dirige vers un kiosque à journaux, où il espère trouver le Völkischer Beobachter ou le Stürmer. Ces titres sont absents. En revanche, il y a abondance de journaux en turc. Et le titre qui lui semble le plus familier, bien qu’il ne l’ait jamais vu, est le Frankfurter Allgemeine Zeitung : son titre est en caractères gothiques. La plus grande surprise est la date du jour : 30 août 2011.
Il faut accepter l’évidence. Ainsi que les inconvénients de la situation : Hitler n’a pas de logement, pas d’argent, pas de travail, pas même d’habits de rechange. Il doit compter sur la bienveillance du kiosquier pour l’héberger, malgré la ressemblance troublante avec un personnage historique bien connu. Et sur la clientèle de l’endroit, constituée en partie de producteurs et de gens de la télé, pour trouver un emploi. Il a déjà la tête d’un emploi qui trouvera certainement à resservir…
Commence alors l’irrésistible ascension médiatique d’un homme qui a déjà connu cela. Capable de s’adapter à sa nouvelle époque, il comprend que les supports ont changé : la télévision vaut mieux que la radio et YouTube, encore mieux que la télévision. Il n’a modifié en rien ses théories. Pour les producteurs d’une émission, pour le public, c’est tellement gros que l’effet comique est irrésistible, renforcé par le talent avec lequel il incarne Adolf Hitler. Forcément : il est Adolf Hitler, bien qu’il soit le seul à en être convaincu.
Voilà où le romancier fait le lien entre le personnage historique et la vacuité des médias, capables de remplir leurs tuyaux avec n’importe quoi, pourvu que cela les remplisse, quelle que soit l’odeur. D’où les dérives, dans la vie réelle, d’un humoriste – en 2011, dans le roman, Hitler commence sa deuxième carrière dans une émission de divertissement – devenu fer de lance d’une certaine extrême-droite. Hitler l’avait dit à Goering : « j’étais prêt à faire le guignol, s’il le fallait, si cela permettait de capter l’attention des gens. » Après que l’attention a été captée, il peut passer aux choses sérieuses : la grandeur de l’Allemagne, la pureté de la race ou la haine des Juifs – qui ne sont pas, comme il le répète plusieurs fois, un sujet de plaisanterie. Et pour cause !
La justification de l’ouvrage, que nous vous promettions plus haut ? Elle est dans une réponse que fait la directrice de la société de production télévisée à Bild : « Hitler révèle les contradictions extrêmes de notre société ». Ce que fait aussi Timur Vermes dans Il est de retour.

jeudi 15 octobre 2015

Encore six pour le Prix de Flore

Le Prix de Flore se démarque des autres récompenses de saison, et c'est bien.
Boualem Sansal a été éliminé, alors qu'il appartient aux trois finalistes du Grand Prix du roman de l'Académie française.
Certes, Laurent Binet a fait beaucoup parler de lui dès la sortie de son roman. Il y avait les pour et les contre - j'étais pour, je le suis toujours.
Jean-Noël Orengo, dont je n'ai pas encore lu La fleur du capital, a pour sa part obtenu un demi-Prix de Sade, mais le jury de celui-ci ne m'en voudra pas si je rappelle qu'il n'a pas tout à fait la notoriété de ceux qui viennent.
Quant aux quatre autres romanciers, Pierre Ducrozet (excellent), Emilie Frèche (bof!), Jean-Pierre Montal (pas lu) et Daniel Parokia (pas lu non plus), les autres jurys ne se les disputent pas.
Pour être complet, voici les noms qui avaient été cités dans la première sélection et qui ne sont plus dans la deuxième: Julien Blanc-Gras, Héloïse Guay de Bellissen, Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah, Boualem Sansal.
La liste actuelle se résume donc à ceci:
  • Laurent Binet, La septième fonction du langage (Grasset)
  • Pierre Ducrozet, Eroica (Grasset)
  • Emilie Frèche, Un homme dangereux (Stock)
  • Jean-Pierre Montal, Les années Foch (Pierre-Guillaume de Roux)
  • Jean-Noël Orengo, La fleur du capital (Grasset)
  • Daniel Parokia, Avant de rejoindre le grand soleil (Buchet-Chastel)
Pour retrouver toutes les sélections, voici le bon chemin.

Le dernier trio du Grand Prix du roman de l'Académie française

A deux semaines de la proclamation du lauréat, ils ne sont plus que trois dans la dernière sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française. Une femme et deux auteurs Gallimard ancrés, au moins en partie, de l'autre côté de la Méditerranée. Mais la tradition de l'Académie veut qu'on n'indique pas officiellement les éditeurs - et encore moins qu'on parle des origines des romanciers.
Donc, cinq noms ont disparu: Bernard Chambaz. Charles Dantzig, Gérard Mordillat, Antoine Mouton et Judith Perrignon. Il reste:
  • Agnès Desarthe, Ce coeur changeant (L'Olivier)
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Boualem Sansal, 2084 (Gallimard)
Vous dire à qui je voudrais qu'il soit attribué, ce Grand Prix du roman 2015? Pas facile. J'aime les trois livres, avec peut-être une légère préférence pour celui d'Agnès Desarthe. Mais, vous le savez, je n'ai pas le droit de vote... seulement celui de faire (re)découvrir, à la Bibliothèque malgache, deux des premiers lauréats.


14-18, Albert Londres s'inquiète pour la Serbie



Au secours de la Serbie

(De notre envoyé spécial.)
Nisch, 11 octobre.
(Arrivée le 13 octobre à Paris.)

La Serbie est peut-être sur le point de subir le sort de la Belgique ; elle appelle au secours !
Les premières troupes franco-anglaises qui devaient lui arriver sont à Salonique. Elles y sont depuis six jours et ce n’est pas à cause de complications diplomatiques qu’elles y restent, bien que Salonique soit à la Grèce et que la reine Sophie règne sur ce pays.
Tandis que les troupes alliées sont à Salonique, le frère de la reine Sophie fait passer le plus de soldats possible sur le Danube. L’angoisse est grande ici.

Les points d’attaque

Le 6 octobre, les Allemands ont attaqué sur tout le front de la Save et du Danube, leurs obus ont pris Belgrade rue par rue, quartier par quartier.
Ce n’est pas le seul point d’attaque ; les Allemands forcent à Ram et Dobravsiat. Ils cherchent de ce côté la clef de la vallée de la Morava qui les conduirait à Nisch. Les routes de Hongrie sont grouillantes de régiments et de convois ; nos aviateurs signalent des armées en marche. L’effort que tentent nos ennemis n’est pas une simple diversion ; un nouveau front vient de se créer, un nouveau péril vient de surgir.
Les Allemands ne vont pas seulement essayer de traverser le département de Négotine, pour rejoindre la Bulgarie et de là Constantinople. Ils savent que cette manœuvre serait dangereuse parce qu’ils auraient les Serbes sur leur flanc et leur arrière. Il leur faut de grands terrains pour se développer. Leur plan est plus haut que de traverser la Serbie, il comporte la conquête du pays. Il y a trois mois qu’on le savait, on ne l’a peut-être pas su suffisamment.

250 000 braves

Les Serbes sont 250 000 ; le tambour bat aujourd’hui dans les rues du royaume pour appeler la classe de dix-neuf ans. Ils sont prêts à mourir comme aux plus beaux jours de leur héroïsme.
Ils ont prévu l’agression depuis quatre ans ; ils l’ont prouvé avant-hier.
Le général, devant le nombre et les moyens des ennemis, avait permis à ceux de Belgrade de se retirer, ils sont restés sur l’asphalte, et c’est de l’eau rouge que les pentes de la capitale amènent maintenant aux égouts.
Ils tiendront jusqu’aux derniers, mais le dernier peut tomber. Ce serait la Russie coupée de l’Europe ; Guillaume au bras du Sultan entrant à Constantinople ; l’Allemagne maîtresse des Balkans ; c’est pourquoi la Serbie, pour elle et ses alliés, appelle au secours.
Les secours ne seront efficaces que s’ils débouchent pendant que les Serbes défendent encore le front du Nord.
Si, comme tout le prouve, Mackensen y met le prix, il n’aura besoin que de dix jours pour franchir le département de Négotine. Il ne lui en faudra pas trente pour atteindre Nisch. La Serbie est grande par ses faits, petite par ses terres. Au secours !

Le plan bulgare

C’est sur le front nord qu’est l’angoisse présente, elle peut être demain soir sur le front est. La Bulgarie, si elle n’y est pas forcée, ne bougera pas immédiatement ; elle a son plan aussi : faire la campagne comme la Roumanie en 1913 en ne perdant qu’un cheval lui irait très bien. Elle attendra, si le Kaiser le lui permet, mais le Kaiser ne semble pas d’humeur de le lui permettre, que l’Allemagne ait devant elle sa rivale, pour descendre en promenade et occuper la Macédoine, car pour la Bulgarie le reste du monde n’existe pas ; il n’y a que la Macédoine.
Les Français ont promis des hommes, les Anglais ont promis des hommes, les Russes ont des hommes. Quand les donneront-ils ? c’est tout de suite qu’il les faut, sinon le vieux roi Pierre, pris entre deux feux, pour ne pas voir la fin de son pays, se levant une fois de plus sur ses cannes, n’aura plus qu’à partir mourir avec les siens.


La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 9 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre comme elle les a vécus, Dans les remous de la bataille.

mercredi 14 octobre 2015

Le Prix Jean Giono à Charif Majdalani

Excellent, le choix du jury pour le Prix Jean Giono 2015, où Charif Majdalani succède à Fouad Laroui, avec Villa des femmes. Avant la ruée de la rentrée littéraire, j'avais tenu à l'interviewer, car il me semblait que l'oeuvre de cet écrivain ne bénéficiait pas de toute l'attention qu'elle méritait. L'essentiel de cet entretien est paru dans Le Soir, en voici l'intégralité.
Le premier enchantement, chez Charif Majdalani, naît toujours de l’écriture. Un paragraphe suffit pour donner le ton et ouvrir les portes d’un monde qui  se pénètre comme en rêve : aucun effort n’est nécessaire pour que chaque détail s’impose. Cette fois, on entre dans la Villa des femmes, avec le témoin de la longue histoire de la famille Hayek dont la gloire et la chute épousent en partie les soubresauts du Liban. La prospérité n’est jamais loin du malheur et les nœuds du récit enferment les personnages dans des rôles qui ne semblaient pas avoir été écrits pour eux.
Dans la plupart de vos livres, y compris dans Villa des femmes, vous évoquez une fiction qui éclaire une page de l’Histoire du Liban. Est-ce un projet global, une sorte de grand roman éclaté de votre pays ?
Je ne le dirais pas comme ça. D’ailleurs, il n’y a nulle progression temporelle d’un livre à l’autre. Je n’ai traité que deux époques, la charnière entre le dix-neuvième et le vingtième siècle, c’est-à-dire le passage de l’empire ottoman à l’époque moderne dans Histoire de la grande maison, et le passage de la paix à la guerre civiles dans les trois derniers livres. Si vous le remarquez, il s’agit toujours d’époque de changements, de transformations, de la fin d’un monde et de la naissance d’un autre à la place. C’est cela qui m’intéresse : le temps qui passe, la confrontation de l’homme aux violences de l’Histoire et sa capacité ou non à accompagner les changements qu’elle apporte. Certes, ce faisant, je trace forcément une part de l’histoire du Liban, un pays où les métamorphoses ont été nombreuses et brutales tout le long du XXe siècle. Et ce n’est pas fini. Mais je souhaite que ce que je dis à partir du Liban puisse être emblématique de toutes les situations historiques du même genre.
Peut-on écrire sur Beyrouth, sur le Liban, sans évoquer la guerre ?
La guerre colle à l’image de ce pays, et elle est en effet endémique à cause de la composition même d’une société caractérisée par ses déséquilibres. Mais cet état chronique de déséquilibre, qui peut à tout moment être mortel, est aussi l’occasion, pour la société libanaise, de trouver des solutions de coexistences toujours plus surprenantes. Ce qui fait du Liban un pays extrêmement dynamique et actif. On peut faire sur cela des romans, et je l’ai fait, dans mon premier livre et aussi dans le troisième, Nos si brèves années de gloire dont le titre dit bien qu’il n’y a pas que la guerre pour parler du Liban et de Beyrouth, heureusement.
Vous évoquez ceux, et surtout celles, qui restent, quoi qu’il arrive, et celui qui part, avant la guerre il est vrai. Mais vous vous gardez bien de donner raison à l’un ou l’autre choix…
Je me suis aperçu au fils des livres que ces deux postures, celle du sédentaire et celle du nomade ou de l’errant, étaient structurelles de mon imaginaire. Dans mes deux premiers livres, elles ont alterné, puisque le premier était l’histoire d’une maison, le deuxième celle d’un errant. Après cela, l’errance s’est trouvé n’être plus que fantasme de sédentaires. Villa des femmes est le premier de mes romans où les deux postures coexistent. Les sédentaires, c’est-à-dire ici les femmes, se retrouvent gardiennes d’un monde qu’elles n’aiment pas mais qu’elles vont quand même défendre héroïquement. Celui qui part, lui, le fait par fascination pour le grand monde et pour l’aventure, c’est-à-dire en fait par fascination pour ses lectures. Mais finalement, il est rattrapé par la nostalgie de la maison. La maison et le monde, c’est un thème éternel, qui vient de loin, de l’Odyssée, déjà, qui est autant un livre sur l’errance que sur la maison, la maison de Pénélope aussi bien que celle de Nausicaa.
Le narrateur de votre nouveau roman est un homme, au milieu des femmes, un observateur de ce qui se passe davantage qu’un acteur. Mais il sait presque tout des secrets de la maison. Sa position est-elle aussi le point de vue que vous offrez au lecteur ?
Cet homme n’a aucun rôle, et aucun pouvoir d’influer sur la marche des choses. Mais grâce au fait qu’il sait tout, parce qu’il est le confident de tout le monde, parce qu’il a le loisir d’observer, d’interpréter et de déduire, il a finalement le pouvoir le plus grand, celui de donner du sens à tout ce qui se passe autour de lui. Son regard et sa parole structurent le chaos ambiant. C’est grâce à lui que tout cela existe, en définitive, et résiste un peu à la destruction.
Votre écriture est à la fois narrative et poétique. Si l’on ne craignait pas les clichés, on oserait dire : orientale, comme dans les contes. Comment vous situez-vous par rapport à cela, stylistiquement ?
A vrai dire, je n’aime pas trop que l’on me compare à un conteur, parce que je ne sais rien des contes, je n’en lis pas, je n’en ai jamais entendu raconter. Toute ma culture est celle de la littérature écrite. En revanche, dire que mon écriture mêle poésie et narration, cela m’enchante et me fait immensément plaisir. Mais cela n’a rien à voir avec le conte. C’est un choix d’écriture, de prosodie, de rythme et un souci de rendre palpables les choses racontées. La littérature épique grecque, c’était déjà cela. Claude Simon, ce n’est que ça, sans parler de Pierre Michon, d’Antoine Volodine, d’Olivier Rolin…

The Man Booker Prize, tendance reggae

Depuis 2013, le Man Booker Prize s'est affranchi des frontières du Commonwealth, au risque de vérifier les prédictions de grincheux qui voyaient déjà la littérature américaine déferler sur un palmarès jusqu'alors très post-impérial.
Il n'en est rien jusqu'à présent: Eleanor Catton, lauréate 2013, est néo-zélandaise, Richard Flanagan, 2014, australien, et Marlon James, lauréat 2015 annoncé hier, est jamaïcain.
Celui-ci avait déjà été très remarqué pour son premier roman, The Book of Night Women (à ma connaissance non traduit en français), et A Brief History of Seven Killings, paru l'an dernier, couronné par le Booker Prize, est le troisième, après John Crow's Devil.
Tout ce qui vient de la Jamaïque n'est peut-être pas marqué par l'histoire du reggae et de Bob Marley. Mais, dans ce cas-ci, difficile de le cacher: les deux premières parties du roman se déroulent les 2 et 3 décembre 1976, au moment où Bob Marley et sa bande sont victimes d'un attentat que le chanteur évoquera dans une chanson de 1979, "Ambush in the Night". Titre repris par Marlon James pour la deuxième partie de A Brief History of Seven Killings. La suite du roman se déroule en 1979, 1985 et 1991.
En voici, dans la version originale, le premier paragraphe, précédé d'un mot, un seul. Celui qui parle à ce moment est Sir Arthur George Jennings, le fantôme d'un politicien...
Listen.
Dead people never stop talking. Maybe because death is not death at all, just a detention after school. You know where you’re coming from and you’re always returning from it. You know where you’re going though you never seem to get there and you’re just dead. Dead. It sounds final but it’s a word missing an ing. You come across men longer dead than you, walking all the time though heading nowhere, and you listen to them howl and hiss because we’re all spirits or we think we are all spirits but we’re all just dead. Spirits that slip inside other spirits. Sometimes a woman slips inside a man and wails like the memory of making love. They moan and keen loud but it comes through the window like a whistle or a whisper under the bed, and little children think there’s a monster. The dead love lying under the living for three reasons. (1) We’re lying most of the time. (2) Under the bed looks like the top of a coffin, but (3) There is weight, human weight on top that you can slip into and make heavier, and you listen to the heart beat while you watch it pump and hear the nostrils hiss when their lungs press air and envy even the shortest breath. I have no memory of coffins.

mardi 13 octobre 2015

Les cinq finalistes du Prix du Style

Dix de moins que dans la première sélection. Le jury du Prix du Style a fortement resserré ses choix, écartant d'un coup, d'un seul, Jeanne Benameur, Laurent Binet, Laurent Carpentier, Pierre Deram, Jérémy Fel, Hédi Kaddour, Diane Meur, Isabelle Monnin, Pierre Raufast et Thomas B. Reverdy.
Qui reste-t-il? Je sais que vous attendez impatiemment (même si c'est avec moins d'impatience que s'il s'agissait des finalistes du Goncourt, par exemple) les noms des cinq derniers sélectionnés, et que peut-être même votre œil a déjà glissé quelques lignes plus bas. Comme son nom l'indique, cette récompense, qui sera décernée le 24 novembre, s'attache à ce qui fait la spécificité d'une écriture. On verra laquelle sera célébrée cette année et cela se jouera entre:
  • Didier Castino, Après le silence (Liana Levi)
  • Sorj Chalandon, Profession du père (Grasset)
  • Mathias Enard, Boussole (Actes Sud)
  • Alain Mabanckou, Petit Piment (Seuil)
  • Astrid Manfredi, La petite barbare (Belfond)

Le Grand Prix de littérature américaine, c'est nouveau

Je devine ce que vous allez penser: est-il vraiment nécessaire de mettre en lumière la littérature américaine traduite en français alors qu'elle a déjà tendance à envahir les librairies? Que les traductions venues du continent nord-américain dominent largement en nombre toutes les autres? Mais c'est quoi, la littérature américaine? Les best-sellers fabriqués à la chaîne ou ce qu'ils masquent, des écrivains inventifs qui nous donnent du bonheur?
Fortement engagé dans la découverte d'auteurs de la deuxième catégorie, Francis Geffard, déjà à l'origine du Festival America, tous les deux ans (et la liste de ses activités est trop longue pour vous la donner dans son intégralité), a aussi lancé cette année le Grand Prix de littérature américaine, dont le lauréat (qui sera peut-être une lauréate) sera annoncé le 9 novembre. Une première sélection de neuf titres (un par juré? ils sont trois éditeurs, trois critiques littéraires et trois libraires) avait été publiée (mais pas ici, elle m'avait échappé) la semaine dernière. Elle comprenait les noms de Ryan Gattis, David Gilbert, Peter Heller, Rachel Kushner, Richard Powers et Meg Wolitzer, qui ont disparu de la sélection finale, donnée hier:
  • Richard Bausch, Avant et après la chute (Gallimard)
  • Laird Hunt, Neverhome (Actes Sud)
  • Marisha Pessl, Intérieur nuit (Gallimard)

dimanche 11 octobre 2015

Guerres indiennes au Canada

Quand Joseph Boyden aborde la question des caresses dans son dernier roman, Dans le grand cercle du monde, il convient d’être prudent : les Hurons et les Iroquois, en guerre sur le territoire d’un Canada convoité, au 17e siècle, par plusieurs nations européennes, utilisent en effet d’abondance les caresses. Qui sont des tortures dont la description met parfois le cœur au bord des lèvres. Bien sûr, ceux qui les pratiquent sont des Sauvages, comme les appelle Christophe, le Corbeau, c’est-à-dire le père jésuite envoyé auprès d’eux pour évangéliser, civiliser et participer à la conquête en pliant ces populations au moule français. Dans ce jeu d’influences, il y a des tribus amies – les Hurons – et d’autres ennemies – les Iroquois. Laissons à Dieu le soin de s’y retrouver…
Trois narrateurs racontent la même histoire, située entre deux grandes batailles. Christophe est le premier, entraîné bien malgré lui dans une fuite en compagnie des Hurons pourchassés par leurs ennemis. Le chef des Hurons, Oiseau, deuxième narrateur, a enlevé aux Iroquois une jeune femme, Chutes-de-Neige, dernière narratrice, dont il compte faire sa fille, pour remplacer sa femme qui a été tuée.
Le jésuite n’oublie jamais sa mission d’évangéliste. Il passe l’essentiel de son temps à essayer de convaincre les Indiens de renoncer à leurs croyances pour leur imposer la sienne. Plein de bonne volonté, il progresse dans sa connaissance de la langue, finit par comprendre à peu près ce qui se dit et même, dans ses bons moments, par entrevoir une autre conception du monde. Tout en restant fermement campé sur sa religion catholique, comme il le montre dans les textes qu’il envoie vers la France pour convaincre les donateurs de l’importance de sa mission.
Oiseau ne sait que faire du Corbeau. Il n’a pas tous les pouvoirs sur son clan. Bien qu’il soit un guerrier respecté, le conseil des anciens lui suggère parfois d’infléchir ses positions. Et tuer ou faire tuer le jésuite, comme il en a l’intention, ne semble pas une si bonne idée. Car les Français, que représente Christophe, peuvent aider les Hurons à combattre, en leur fournissant des fusils, ainsi qu’à s’enrichir par le commerce. Le jésuite représente cependant, pour Oiseau, un double danger : les épidémies, elles sont plus meurtrières encore que les combats, peuvent lui être attribuées et, surtout, il ne supporte pas son rapprochement avec Chutes-de-Neige. Celle-ci, issue d’un clan ennemi, réussit non sans mal à intégrer sa tribu d’adoption, après des épisodes de violente révolte.
Comment ces trois personnages, avec ceux qui les entourent, se situent les uns par rapport aux autres et à la nature, c’est ce que Joseph Boyden montre, sans rien démontrer, avec un souffle impressionnant.

vendredi 9 octobre 2015

Yasmina Reza, n° 6000 en Folio

Ce sont des nombres qui marquent et, dans une collection de poche comme Folio, les milliers ronds, si j'ose dire, ne semblent pas être attribués au hasard. Les auteurs doivent être représentatifs de quelque chose de particulier (mais de quoi?) pour y avoir droit. Cela semble bien le cas dans la petite liste qui suit:
  • n° 1000 : Raymond Queneau, Les fleurs bleues
  • n° 2000 : J.M.G. Le Clézio, Le chercheur d'or
  • n° 3000 : Daniel Pennac, Monsieur Malaussène
  • n° 4000 : Philip Roth, La tache
  • n° 5000 : Annie Ernaux, Les années
Et, donc, Yasmina Reza comme auteure emblématique de la collection avec le n° 6000 et Adam Haberberg...
Adam Haberberg ne va pas très bien. Marie-Thérèse Lyoc lui dira qu'elle l'a vu tout de suite, à la fin de la soirée qu'ils vont passer ensemble après s'être retrouvés par hasard. Ils ne se sont pas revus depuis le lycée. Et, au lycée, Haberberg avait plutôt l’œil sur Alice Canella, dont le nom lui revient tout de suite et dont il demande des nouvelles à Marie-Thérèse, pour apprendre qu'elle s'est suicidée vingt ans plus tôt. Tout semble dit. A-t-on vraiment envie d'accompagner chez elle, à Viry-Châtillon, une femme quelconque qui, dans les souvenirs, était déjà une lycéenne quelconque ? Pourtant, Haberberg accepte l'invitation. Il n'a rien de mieux à faire, n'a pas envie de se retrouver chez lui entre les enfants qui regardent des dessins animés et Irène avec qui les rapports se sont depuis longtemps dégradés. Faut-il qu'il soit au bout du rouleau pour s'entendre proposer Viry-Châtillon.
En réalité, Haberberg ne pense qu'à lui-même et au problème de l'heure : à quarante-sept ans, alors qu'il écrit sans enthousiasme des romans populaires, il vient de se découvrir un problème à l’œil gauche. Il avait masqué son œil droit avec sa main et dit à sa femme : je vois trouble. "Ça nous manquait, fut son commentaire." Le soutien moral censé venir du conjoint manque, à l'évidence. Les consultations chez l'ophtalmologue n'ont pas rassuré Haberberg. Et, ce jour-là, le jour de la rencontre avec Marie-Thérèse, il est assis sur un banc au Jardin des Plantes, à s'apitoyer sur lui-même.
Arrive donc Marie-Thérèse, surprise même pas agréable, puis la route, la soirée...
Est-ce que cela va faire un roman ? Yasmina Reza, bien entendu, est surtout connue pour son théâtre. Un atout pour les dialogues, sans aucun doute. Encore faut-il qu'à travers eux quelque chose se passe, que les personnages acquièrent l'indispensable épaisseur sans laquelle il sera impossible de croire en leur existence, serait-ce pendant moins de deux cents pages.
Au fil de la lecture, la méfiance s'estompe. La banalité de la situation est, paradoxalement, un excellent point de départ à questionner les insondables mystères de deux existences creuses dont la confrontation est une source permanente d'étonnements. Car on se demande comment ils ont fait pour tenir le coup jusque-là après l'extraordinaire monotonie qui a suivi le lycée. Il n'y a même plus Alice Canella pour justifier le moindre enthousiasme.
En réalité, ce sera le seul coup de théâtre (si l'on ose dire en parlant de Yasmina Reza), il y a encore Alice Canella. Une lettre d'elle, que Marie-Thérèse a gardée depuis trente ans et fait lire, après le repas, à Haberberg. Alice écrivait, entre les anecdotes d'une vie aventureuse comme on peut en rêver à la fin de l'adolescence : "Adam Haberberg a peut-être été amoureux de moi, comme la moitié du lycée (pas prétence la fille !!!), mais d'abord rassure-toi, il n'est pas du tout mon genre, trop lisible ! Maintenant c'est toi qui l'intéresses, j'en suis sûre."
Pourquoi faut-il qu'en amour tout le monde se trompe toujours ? Et quel piège était-ce, en définitive, que l'invitation de Marie-Thérèse ? Une occasion de revoir, floue en raison des yeux d'Adam, une vieille photo de classe ? Ou bien Marie-Thérèse attend-elle davantage, trente ans après ? Et qu'est-ce qu'il y aura ensuite, pour autant qu'il y ait quelque chose à raconter ?
Le roman s'interrompt abruptement. Il était temps : de la banalité du sujet, qui n'est pas rédhibitoire, il allait tomber dans la banalité du traitement, ce qui aurait été plus inquiétant. Yasmina Reza a réussi l'ellipse.

jeudi 8 octobre 2015

Les trois finalistes du Prix Jean Giono

J'apprends par un tweet - et, donc, j'aurais tendance à me méfier, après l'affaire du jour (le Nobel de littérature annoncé par un faux compte de la lauréate deux heures avant), mais celui-ci est de Bernard Lehut, dont je ne crois pas que le compte ait été piraté - que le jury du Prix Jean Giono a choisi ses trois finalistes. Ce qui écarte neuf, trois fois trois, livres présents dans la première sélection. Ce n'est pas du rabotage, c'est de la destruction massive. Et, à ce stade, on ne se préoccupe plus de savoir s'il y a, parmi les recalés, quelques noms attendus dans la rentrée. Vous jugerez vous-mêmes: Clélia Anfray, Olivier Bleys, Mathias Enard, Hubert Haddad, Isabelle Jarry, Jean-Yves Laurichesse, Alain Mabanckou, Pierre Senges et Alice Zeniter.
Quant aux trois qui restent, ils sauront le 14 octobre (par un tweet?) s'ils doivent renoncer à ces lauriers (et au joli chèque qui l'accompagne) ou s'ils peuvent exprimer leur joie (sur Twitter?).
  • Hédi Kaddour, Les Prépondérants (Gallimard)
  • Cherif Madjalani, Villa des femmes (Le Seuil)
  • Laurent Seksik, L’Exercice de la médecine (Flammarion)



Le Prix Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch

Le moins qu'on puisse écrire, c'est que l'Académie suédoise ne nous a pas surpris cette année en couronnant la Biélorusse Svetlana Alexievitch, citée depuis des années comme possible lauréate du Prix Nobel de littérature, et que les sites de paris en ligne plaçaient largement en tête des pronostics sans que, comme cela s'est parfois produit, des mouvements de dernière minute viennent tout remettre en question.
J'avais déjà, l'an dernier, visité avec insistance deux de ses livres, ceux qui se trouvaient dans ma bibliothèque, et j'avais été frappé par la justesse avec laquelle étaient rendues les voix des témoins qu'elle avait interrogés pour La supplication et La fin de l'homme rouge. Mais la vérité, c'est que je n'ai pas lu complètement un seul de ses livres. Je vais donc sagement me contenter de vous proposer les premières lignes de ces deux-là, même si c'est visiblement dans une vision intégrale qu'on devrait prendre vraiment conscience de leur ampleur. Si cela vous en donne le goût et que vous y allez voir de plus près, cela n'aura pas été inutile.

La supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse (1998)
«Je ne sais pas de quoi parler... De la mort ou de l’amour? Ou c’est égal... De quoi?
Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin... Je lui disais: “Je t’aime.” Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais... Je n’avais pas idée... Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.”
Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire... Tout le ciel... Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant... Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire...

La fin de l'homme rouge ou Le temps du désenchantement (2013)
Nous sommes en train de faire nos adieux à l’époque soviétique. À cette vie qui a été la nôtre. Je m’efforce d’écouter honnêtement tous ceux qui ont participé au drame socialiste…
Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme “ancien”, le vieil Adam. Et cela a marché… C’est peut-être la seule chose qui ait marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus. Les uns le considèrent comme une figure tragique, d’autres le traitent de sovok, de pauvre Soviet ringard. Il me semble que je connais cet homme, je le connais même très bien, nous avons vécu côte à côte pendant de nombreuses années. Lui – c’est moi. Ce sont les gens que je fréquente, mes amis, mes parents. J’ai voyagé à travers l’ex-Union soviétique pendant plusieurs années, parce que les Homo sovieticus, ce ne sont pas seulement les Russes, mais aussi les Biélorusses, les Turkmènes, les Ukrainiens, les Kazakhs… Maintenant, nous vivons dans des pays différents, nous parlons des langues différentes, mais on ne peut nous confondre avec personne. On nous reconnaît tout de suite ! Nous, les gens du socialisme, nous sommes pareils à tous les autres, et nous ne sommes pas pareils, nous avons notre lexique à nous, nos propres conceptions du bien et du mal, des héros et des martyrs. Nous avons un rapport particulier à la mort.

Le Prix Médicis élague avec difficulté

Il semble bien difficile de réduire les listes du Prix Médicis. Les deuxièmes sélections (mais c'est la première pour les essais) comptent encore 11 romans français et 8 romans étrangers (ainsi que, donc, 9 essais). Alain Defossé, Olivier Demangel, Fabrice Guénier et Boualem Sansal ont été écartés des romans français - la cote de Boualen Sansal serait-elle en baisse? Oya Baydar, Jane Gardam, Alessandro Mari, Joyce Carol Oates et Nathaniel Rich, des romans étrangers - alors que le nom de Joyce Carol Oates est toujours cité parmi les favoris du Nobel de littérature qui sera attribué dans quelques heures.
Autant dire qu'il est tout aussi difficile, au commentateur lointain que je suis, d'imaginer ce que pourrait être la décision annoncée, le 5 novembre, par ce jury. On y verra peut-être (mais ce n'est pas sûr) plus clair après la publication des dernières sélections, le 28 octobre.
En attendant, voici l'état des lieux.


Romans français
  • Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice (P.O.L.)
  • Christophe Boltanski, La cache (Stock)
  • Charles Dantzig, Histoire de l’amour et de la haine (Grasset)
  • Maryline Desbiolles, Le beau temps (Seuil)
  • Sophie Divry, Quand le diable sortit de la salle de bain (Noir sur blanc, Notabilia)
  • Hédi Kaddour, Les prépondérants (Gallimard)
  • Aram Kebabdjian, Les désoeuvrés (Seuil)
  • Laure Limongi, Anomalie des zones profondes du cerveau (Grasset)
  • Fabrice Loi, Pirates (Gallimard)
  • Antoine Mouton, Le metteur en scène polonais (Bourgois)
  • Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie (Lattès)
Romans étrangers
  • Javier Cercas, L’imposteur (Actes Sud)
  • Hakan Günday, Encore (Galaade)
  • Deepti Kapoor, Un mauvais garçon (Seuil)
  • Eirikur Orn Norddahl, Illska (Métailié)
  • Anna North, Vie et mort de Sophie Stark (Autrement)
  • Robert Seethaler, Une vie entière (Sabine Wespieser)
  • Jon Kalman Stefansson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (Gallimard)
  • Agatha Tuszynska, La Fiancée de Bruno Schulz (Grasset)
Essais
  • Antony Beevor, Ardennes 1944 (Calmann-Lévy)
  • Didier Blonde, Leïla Mahi 1932 (Gallimard)
  • Pierre Boncenne, Le parapluie de Simon Leys (Philippe Rey)
  • Serge Bramly, La transparence et le reflet (Lattès)
  • Jean-Michel Delacomptée, Adieu Montaigne (Fayard)
  • Cynthia Fleury, Les irremplaçables (Gallimard)
  • Nicole Lapierre, Sauve qui peut la vie (Seuil)
  • David Le Breton, Disparaître de soi (Métailié)
  • Gilles Sebhan, Retour à Duvert (Le Dilettante)

mardi 6 octobre 2015

Renaudot, plus rien à voir avec le Goncourt

C'est le divorce. Ou cela y ressemble fort.
Je ne me souviens pas (les archivistes devraient vérifier), dans ces dernières années, d'un tel écart entre les deuxièmes sélections des Goncourt et Renaudot.
La description est simple: intersection vide. Pas un titre qui soit à la fois chez les uns et chez les autres.
Le Goncourt garde Simon Liberati et Boualem Sansal? Le Renaudot les vire!
Le Goncourt vire Delphine de Vigan? Le Renaudot la garde!
Il reste donc neuf romans français pour le deuxième prix littéraire du 3 novembre, parmi lesquels je choisirais volontiers celui d'Agnès Desarthe.
Pour les essais, six titres sont sélectionnés, dont deux viennent d'arriver: ceux de Didier Blonde et de Philippe Forest.
Prochaine sélection le 27 octobre, faites vos jeux.


Romans
  • Yves Bichet, L'Eté contraire (Mercure de France)
  • Laurent Binet, La septième fonction du langage (Grasset)
  • Christophe Boltanski, La Cache (Stock)
  • Agnès Desarthe, Ce coeur changeant (L'Olivier)
  • Fabrice Guénier, Ann (Gallimard)
  • Philippe Jaenada, La petite femelle (Julliard)
  • Arnaud Leguern, Adieu aux espadrilles (Le Rocher)
  • Delphine de Vigan, D'après une histoire vraie (Lattès)
  • Alice Zeniter, Juste avant l'oubli (Flammarion)
Essais
  • Pierre Adrian, La Piste Pasolini (Les Equateurs)
  • Didier Blonde, Leila Mahi 1932 (Gallimard)
  • Philippe Forest, Aragon (Gallimard)
  • Sony Labou Tansi, Encre, sueur, salive et sang (Le Seuil)
  • Judith Perrignon, Victor Hugo est mort (L'Iconoclaste)
  • Jean-Michel Ribes, 1001 morceaux (L'Iconoclaste)