samedi 12 décembre 2015

Alice Munro, des nouvelles comme des romans

Un an avant son Nobel de littérature, Alice Munro avait publié ce qui est, à ce jour, son dernier recueil de nouvelles. Il nous est arrivé en français un an après sa consécration et vient d’être réédité au format de poche. Rien que la vie rassemble quatorze nouvelles dont les quatre dernières contrastent avec la tonalité générale de son œuvre. On pourrait commencer par là.
« Je crois qu’elles sont les premières et dernières choses – et aussi les plus proches – que j’aie à dire de ma propre vie », écrit Alice Munro dans quelques lignes de présentation. Elles se situent dans l’enfance et l’adolescence. La complicité avec Sadie, qui aide sa mère, et la mort de la jeune fille. Le démon de la haine qui lui donne envie de tuer sa sœur, et comment son père l’en libère. Une séance de danse avortée, parce que sa mère ne supporte pas la présence d’une ancienne prostituée. Et, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la sourde menace représentée par une voisine qui a habité la maison de la narratrice, découverte faite plus tard.
Surgis du lointain, ces souvenirs ne procèdent pas des constructions complexes mises en place habituellement par Alice Munro. Mais, sans atteindre la densité, qui lui est coutumière, de romans brefs, ils ouvrent des pistes de compréhension et des interrogations sur sa manière d’appréhender le monde des humains.
Cette manière, toute de finesse, fait le lien entre le « finale » de l’ouvrage et les dix premières nouvelles. Les êtres trouvent leur place dans le jeu habile de la vie en société, comparable dans certaines situations à la vie de couple. Par deux fois, dans « Jusqu’au Japon » et dans « Dolly », un homme et une femme sont si complices que toute explication entre eux est superflue. Elle leur semblerait porter atteinte à la perfection de leurs liens. Pourtant, cela n’empêche pas les dérapages, comme, précisément, dans une société où des failles discrètes menacent de s’agrandir jusqu’à devenir des gouffres.
Plusieurs nouvelles sont situées pendant la Seconde Guerre mondiale ou dans les années qui la suivent. L’époque est difficile, mais moins qu’en Grande-Bretagne où une femme a essayé de s’installer sans réussir à s’y acclimater.
C’est aussi le temps où on ne soigne la tuberculose que dans un sanatorium, et par des interventions chirurgicales périlleuses. Vivien Cash, engagée comme enseignante dans un sanatorium, ne tarde pas à être séduite par le médecin de l’endroit. Qui lui laisse entrevoir un mariage, dès qu’il aura deux jours de congé. Ils iront même jusqu’à la ville où doit se dérouler, avec discrétion, la cérémonie officielle. Elle n’aura cependant pas lieu, comme Vivien le comprend quelques instants plus tôt, lors d’une conversation, dans la voiture, perturbée par un problème de parking, symbole minuscule d’un problème plus profond.
Pour arriver au sanatorium, Vivian avait pris le train à Toronto. Le trajet, bref, l’avait fait changer d’univers. Si les trains canadiens n’ont pas, dans notre imaginaire collectif, la puissance évocatrice des grandes lignes européennes, Alice Munro en fait un espace aventureux qui déborde des parcours accomplis. A trois reprises, ce moyen de transport joue un rôle essentiel dans la vie de quelques personnages. Tout s’articule à la perfection chez Alice Munro.

vendredi 11 décembre 2015

14-18, Albert Londres sur un nouveau front




Nous occupons notre nouveau front

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, 9 décembre (arrivée le 10).

Notre concentration vers Salonique est terminée ; elle s’est effectuée dans les meilleures conditions. Notre décrochage de Krivolak et de Demir-Kapou ne nous a coûté que quelques hommes hors de combat ; c’était pourtant une opération périlleuse.
Nous avons fait sauter le tunnel de Demir-Kapou et le pont 133. À l’heure qu’il est, le grand pont sur le Vardar, en face de Stroumitza-Care, subit le même sort.
La brigade anglaise, inquiétée mercredi dans le secteur de Doiran, s’est dégagée à la baïonnette.
Nous occupons notre nouveau front.
Celui que nous venons de quitter n’avait plus de raison d’être. Nous avions poussé jusqu’à Krivolak et Demir-Kapou pour deux raisons : premièrement, donner la main aux Serbes ; deuxièmement, marcher sur Velès. Or, les Serbes ne sont plus et le manque de renforts nous interdisait toute offensive sur Velès. Sur un front plus resserré nous pourrons plus efficacement résister aux Bulgares qui, poussés par l’Allemagne, nous attaquent avec des forces supérieures en nombre.
De grandes pages vont s’écrire aux portes de Salonique.

Le Petit Journal, 11 décembre 1915.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 11 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

mercredi 9 décembre 2015

14-18, Albert Londres dans Salonique menacée




La menace allemande inquiète Salonique

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, 7 décembre.

La menace allemande semble se resserrer autour de notre armée d’Orient. Ce matin un régiment allemand est entré à Monastir, un régiment bulgare le suivait. Il est évident que ce ne doit être seulement pour occuper la ville.
L’inquiétude qui n’avait d’ailleurs jamais cessé grandit encore autour de Salonique. Une grande partie des réfugiés serbes se sont embarqués pour la France.
Cependant l’armée allemande n’a pas toute sa liberté d’action. On sent qu’elle est gênée par les concentrations russes en Bessarabie et par des mouvements certains en Bulgarie et en Turquie. L’Allemagne se hâte vers la réalisation de ses plans de peur d’en être bientôt empêchée.

Le Petit Journal, 9 décembre 1915.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 11 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre comme elle les a vécus, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

mardi 8 décembre 2015

14-18, Albert Londres, la réalité face au calendrier




Au milieu de l’angoisse balkanique

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, novembre.

Je répéterai des choses, j’en oublierai d’autres. Au milieu d’événements qui se précipitent, se contredisent et s’enchevêtrent, avec des dépêches qui sont censurées à Salonique, tronquées à Malte, revues à Paris, que peut-on fixer de définitif ? Comment aurait-on le temps de tracer le contour des endroits où se passent des drames quand les drames ne font que courir d’endroit en endroit. Tout juste si l’on peut attraper au vol les grands faits qui passent sans savoir toujours d’où ils viennent ni où ils vont.
Il y a deux Serbies, celle d’en haut qui étouffe, celle d’en bas qui attend d’être étranglée. Il y a deux morceaux d’armée française, celui qui se cramponne sur le Vardar et la Tcherna, celui qui veille sur Salonique et il y a la Grèce, la Grèce qui ne se dit plus notre amie, la Grèce qui fait des tranchées aux portes de Salonique. [censuré]
J’avais vu agoniser la Serbie, celle de Belgrade, de Nisch et de Kraguievatz, elle continue ; je sors de la Serbie de Monastir où une comédie se prépare au milieu de l’effroi, je reviens du front français où monte un seul cri : des renforts ou nous sommes obligés de reculer, [censuré]

Pas d’illusions !

Oui, pas d’illusions, la Serbie est à la dernière extrémité. On dit : il y a encore une armée serbe ; lâchant les Allemands, elle s’est concentrée dans la plaine de Kossovo. Là, sous le général Roïvotch, tous massés, dans une suprême foi, ils vont tâcher de forcer Katchanik, de se donner de l’air, de se jeter dans nos bras. C’est exact ; ils nous l’ont même dit, les malheureux ; ils nous ont fait savoir qu’ils allaient essayer d’arriver à nous puisque le manque d’hommes nous empêchait d’arriver à eux. Mais ils ne sont pas en nombre, ils n’ont plus d’arsenal, ils n’ont plus de greniers. Cela ne sera que la dernière ruée d’un peuple qui ne veut pas céder. Leur président du Conseil, Passich, a dit à la face du monde : « S’il le faut, l’honneur de la Serbie consistera à bien mourir. » La Serbie est en train de s’honorer pour tous les temps à venir. Nous assistons en ce moment à son évacuation dernière. Le gouvernement arrive membre par membre. Cela a commencé par le ministre de la Guerre, puis par le ministre des Travaux publics ; maintenant Passich est sur les sentiers de l’Albanie. Ils n’ont pas trouvé dans leur royaume une seule ville où pouvoir s’arrêter. Putnik aussi viendra, malade, couché, par les montagnes. Mais est-ce que son lit pourra passer ?

L’histoire invraisemblable de Monastir

À Monastir, c’est bien plus grave. Je vous ai télégraphié l’histoire invraisemblable de cette ville.
Le 11 novembre tout était perdu. Le colonel Vassich qui commande les pauvres troupes affamées qui étaient devant me l’avait dit, me l’avait répété. Les consuls, les fonctionnaires, tout était parti, la ville était vidée, les Bulgares n’avaient qu’à entrer. Ils sont arrivés jusqu’aux portes. « Plus qu’une heure, avons-nous dit, » et déjà sur la route de Prilep nous guettions les premiers cavaliers ennemis. Mais l’heure s’est passée, le jour suivant également et les cavaliers n’apparurent pas…
Mackensen les avait arrêtés aux portes. Ils ne voulaient qu’une chose : la Macédoine, ils arrivaient au bout de leur désir et on leur dit : n’y touchez pas.
Les Allemands veulent donc y entrer eux-mêmes ? Quand ils seront à Monastir ils pourront fredonner à la Grèce : « Si tu m’aides à tirer dans le dos des Français, tu auras Monastir. » En tout cas, quand ils seront à Monastir ils pourront descendre à Salonique au milieu des soldats hellènes, instruits et nourris par la France, et qui leur feront la haie sur le passage.
Ne croyez pas que je vous promène au milieu d’utopies. Les Allemands à Monastir, c’est une question de jours peut-être ; les Allemands à Salonique, c’est une question de famille entre Tino, comme on l’appelle à Berlin, et le kaiser.

Quel est le sort de nos troupes ?

[censuré]
Peut-être sur la foi de votre enthousiasme et de votre confiance, aperceviez-vous déjà nos soldats, dans une offensive foudroyante, s’avançant à Velès, s’avançant sur Uskub, donnant la main aux Serbes qui la leur tendaient si désespérément, puis, ensemble cette fois, marchant enfin sur Sofia ? L’armée française est enfermée dans un camp retranché. Telle qu’elle est, si elle ne reçoit pas de renfort, elle n’en sortira pas. Ah ! si l’on s’arrête aux faits de chaque jour, tout va bien. Écoutez par exemple :
Le 7 et le 8 novembre, nos troupes renforcées progressent vers Arkangel.
Le 9 novembre, nous enlevons les villages de Sirkevo et de Krusevica.
Le 10 novembre, nous enlevons Circevo-Car ; mais les Bulgares envoient des renforts, notre progression s’arrête.
Le 12 novembre, l’ennemi prononce une attaque générale, il est repoussé.
Le 13 et le 14 novembre, les Bulgares renouvellent leurs attaques, ils sont repoussés.
Le 15 novembre, l’ennemi a 4 000 hommes hors de combat.
Mais cela n’est que de l’héroïsme en plus à expédier en France pour ajouter à celui qui monte là-bas.

La réalité

La réalité, ce n’est pas ce calendrier, ce n’est pas un village pris, une gare occupée, une hauteur enlevée, la réalité, celle qu’il faut dire – et nous n’apprendrons rien à l’ennemi – c’est que nous sommes dans une impasse, c’est que devant les forces bulgares qui se déploient, devant cinq divisions turques qui marchent en Thrace, devant Mackensen qui descend sur Monastir, nous ne sommes qu’une poignée, c’est que depuis que les Serbes exténués ont quitté Babouna, l’armée Sarrail n’est plus qu’une angoissante petite troupe n’ayant plus de gauche et qui lutte à mort dans des montagnes glacées.
Aux Dardanelles, nous n’avions pas d’arrière ; ici, nous ne sommes qu’une avant-garde.
Avancer ? Impossible, elle a devant plusieurs fois son nombre.
Reculer ? Elle le peut encore. Le pourra-t-elle demain ? Derrière il y a la Grèce et derrière la Grèce il y a l’Allemagne. [censuré]

Le Petit Journal, 8 décembre 1915.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 11 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre comme elle les a vécus, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

vendredi 4 décembre 2015

14-18, Albert Londres observe et jauge




La campagne d’Orient change de face

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, 30 novembre.
(arrivée le 2 décembre.)

La campagne d’Orient va-t-elle brusquement changer de face ? La nouvelle que nous avons eue hier que les Allemands marchaient vers la Bulgarie n’était pas fausse. Ce matin, l’état-major d’Orient a reçu cette dépêche : « Les Austro-Allemands changeant de direction se dirigent en toute hâte vers la Bulgarie. »
En 1914, les Allemands descendaient directement sur Paris. Sans que l’on sût d’abord pourquoi, on les a vus obliquer ; leur plan avait été subitement changé. Ici, sans aucun doute, les Austro-Allemands descendaient aussi sur nous. Depuis trois jours leur trace était perdue et voici que tout à l’heure une dépêche pleine d’inconnus nous la révèle.
Quel est le motif de ce renversement soudain ? C’est là où, pour l’instant, nous sommes encore dans l’obscurité. Est-ce une raison intérieure bulgare ? une raison intérieure turque ? une raison bulgaro-turque ? Est-ce pour répondre à un débarquement russe ? Est-ce – mais cela est plus lointain – pour aller aider nos ennemis de Gallipoli à nous jeter à la mer ? Toute l’attention des puissances doit se porter ici.
Quand les Bulgares auront pris Monastir – il semble de plus en plus qu’ils veulent le prendre et que de plus en plus les Allemands le leur défendent, – enfin, quand ils auront pris Monastir, ils essaieront d’arrêter là leur guerre. Ce n’est certainement pas eux qui viendront exciter les armées alliées au combat. Est-ce bien ce que l’Allemagne attendait d’eux ? Et puis, que feront-ils des divisions turques, des huit divisions turques, qui sont sur leur territoire, en Thrace, à Soufflis, à Varna ? Ils n’en auront plus besoin.
Vont-ils leur dire de s’en aller, et s’ils le leur disent s’en iront-elles ?
Sans aucun doute quelque chose de nouveau se passe. Une lueur d’espoir est sur notre armée ; elle était aussi, ce matin, dans les yeux du général Sarrail. Si nous voulons en profiter, regardons vite notre situation sur le Vardar. Nous ne cessons d’être dans de grandes difficultés.
Nous pouvons tout dire sans crainte de rien apprendre à l’ennemi, tout se sait à Salonique, et le consul allemand, l’autrichien, le turc et le bulgare sont à Salonique avec des crayons et des oreilles.
Nous sommes venus ici pour donner la main à la Serbie, notre but ne peut plus réussir puisque la Serbie n’a plus de main. Alors nos ennemis ne seraient-ils pas vulnérables sur un autre point que celui-ci où nous sommes cramponnés ? Si des difficultés surgissaient soudain pour eux, peut-être pourrions-nous en profiter.

Le Petit Journal, 3 décembre 1915.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 11 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre comme elle les a vécus, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

mercredi 2 décembre 2015

14-18, Albert Londres et les héros épuisés




Parmi des héros épuisés

Notre envoyé spécial en Serbie, M. Albert Londres, qui se trouvait à Prilep avec l’héroïque armée serbe, nous a envoyé une lettre dans laquelle il trace un tableau émouvant de la résistance farouche des Serbes contre les Bulgares. Voici cette lettre.

Prilep, novembre.

Pendant que farouchement, détournant les yeux pour ne pas regarder les plaies qui la recouvrent, n’ayant plus ni de première, ni de seconde capitale, n’ayant plus de villes à maisons habitables, n’ayant plus d’arsenal, n’ayant plus de farine et plus de chemins pour aller en chercher et plus de téléphone pour le faire savoir ; pendant que la division de Soumadia se refuse à reculer sans frapper devant les trois divisions allemandes qui la poussent et fait deux mille prisonniers et prend quatre canons ; que la division de Katchanik ayant été forcée de lâcher le défilé et sentant un moment dans sa retraite qu’elle marche dans la plaine de Kossovo et ne pouvant tout de même pas laisser envahir la plaine de Kossovo revient sur ses pas et reprend Katchanik, qu’hier encore à Tétovo, un bataillon reprend Tétovo ; pendant que comme un taureau dans l’arène et criblé de banderilles, pour ne pas mourir avant que ses défenseurs lui aient ouvert un passage, la Serbie s’arc-boute, fonce et se débat devant l’épée pour ne pas recevoir le coup au cœur, il est un coin du royaume sanglant qui librement respire encore.
Ce coin est Monastir, Prilep, Babouna. J’en reviens. On ne l’atteint que d’une manière impressionnante, le train qui part de Salonique ne va plus tout entier à Monastir. À la frontière grecque, à Florina, on détache les wagons. Un seul reste accroché à la locomotive et dans la nuit, en toute hâte, sans lumière, le court convoi gagne la ville serbe. Il dépose de quatre à cinq personnes puis la locomotive et son wagon repartent aussitôt à Florina. Plus rien, maintenant, plus même une locomotive ne saurait s’arrêter une nuit en Serbie !

Monastir la nuit

Pas un feu dans la ville, pas un passant dehors, le silence, l’obscurité, le désert. À l’angle des rues, se confondant avec les murs tellement ils y sont appuyés, des civils armés montent la garde, vous arrivez sur eux sans les voir, ils vous braquent sous le nez une lampe électrique. N’ayez pas de sursaut : pour nous Français il n’est pas besoin du mot. Il n’est pas besoin du mot, il suffit de dire : « Franzous ! », la sentinelle volontaire prend un bon visage, laisse éteindre sa lampe et vous continuez.
À l’intérieur la ville est gardée par des citoyens, aux entrées par des gendarmes des bombes à la main.
L’avance des Bulgares sur Tétovo a fait sortir les comitadjis dans les campagnes. Près de Kostvaz, en exemple, ils ont assassiné un maire et deux instituteurs. Les paysans habitués à ces massacres et sachant ce que trois notables d’abord représentent de victimes, deux jours plus tard, ont attelé leurs bœufs à leurs chars, ont chargé leur famille et leurs poules, ils sont arrivés dans les faubourgs.
Tous les paysans de Serbie chassés de leur maison vivent maintenant sur leurs chars ! Plutôt toutes les paysannes car les paysans de Serbie ne vivent pas mais meurent à la guerre.
Quand on connaît, il reste un endroit où on peut frapper. C’est une petite salle où vingt hommes sont réunis attendant le train de Salonique. Ce sont des officiers et des fonctionnaires guettant le journal et l’arrivant. Un qui parle français traduit toutes les nouvelles puis ils se regardent, ils restent sans parler. Un joueur de guzla dans le fond de la salle fait pleurer son instrument. Dans les plus tristes moments, il y a toujours une chanson dans les maisons ou les montagnes serbes, et cette chanson vous ouvre le cœur pour y déposer la pitié.
Lugubre la nuit, sinistre le jour. Les magasins ne sont pas rouverts. Dans le quartier bulgare tout est fermé à la barre de fer. Seule une boutique n’est pas close, et dedans seul travaille un homme, la boutique contient des couteaux et l’homme en fait sans arrêt.
Voilà trente jours que Monastir ne communique plus ni avec le quartier général, ni avec le gouvernement. Là, sous le commandement du colonel Vassich, ce qui reste d’une division – il ne faut plus dire quand il s’agit de la Serbie : un pays, une division, un homme, mais, ce qui reste d’un pays, ce qui reste d’une division, ce qui reste d’un homme – ce qui reste d’une division ayant trouvé le plus sûr moyen de venir en aide à la Patrie qui étouffe s’efforce, au milieu du sang et de la faim, à rejoindre les troupes françaises.
Isolée, sans soutien, cette petite armée a résisté à Babouna jusqu’à la mort.
Babouna c’est trois choses : c’est un grand massif montagneux, une rivière et c’est une victoire serbe en 1912. Celui qui l’a remportée est le colonel Vassich, le même qui aujourd’hui tâche de la remporter une seconde fois. Ce pays en est arrivé là ; il ne lui suffit pas pour s’installer de vaincre un jour, il faut qu’il recommence trois ans après.
Là-bas, le roi Pierre, paralysé, ne se traîne plus que sur des cannes et le voïvode Putnik, privé de respiration, le voïvode Putnik qui semblait n’attendre que la dernière victoire pour aller l’annoncer à tous les héros morts, ne commande plus que de son lit, ici le colonel Vassich ayant sur les poumons une suite d’hivers dans la boue et le froid, n’anime plus la résistance que la fièvre aux poignets et le rose aux pommettes. Les chefs sont comme les hommes. Quatre ans, la Serbie a résisté debout, maintenant elle résiste couchée.
Si dans cette guerre, pour chanter les héros, on mesurait ses termes au chemin qu’ils ont fait sur la carte, on commettrait la plus cruelle injustice. Les faits sont souvent minuscules, l’âme qui les dirige est toujours grande. Ce qu’a obtenu stratégiquement la division serbe sur cette position, cela est vite dit.

Un contre trois

Le voici : quand les Bulgares sont arrivés à Velès, les Serbes ont fait un saut jusqu’à Isvor et se sont arrêtés sur la rive droite de la Babouna. Les Bulgares arrivèrent sur la rive gauche, les Bulgares étaient 15 000, les Serbes 5 000. Ils quittèrent la rive droite. Quinze mille contre cinq mille ce n’était pas assez, un nouveau régiment bulgare accourut. Les Serbes montèrent à 600 mètres sur la montagne, à Abdi-Pacha, et attendirent le choc. Les Bulgares menacèrent de les tourner. Les Serbes partirent s’adosser plus loin. Ils arrivèrent à Kossiak, toujours dans els montagnes. Mais c’était tout ce que le colonel Vassich pouvait demander à ses troupes comme recul. Elles reprirent le chemin de l’avant, anéantirent un bataillon bulgare, rejetèrent les autres sur Nikodin et regagnèrent les hauteurs de Kossiak. Ils occupent depuis toute la ligne des crêtes. Monastir était sauvée.
Mais l’émotion se perd dans tous ces noms. C’est loin de la France, Babouna. Vous comprendrez mieux la salut qu’il faut faire à cette division quand vous saurez qu’un contre quatre, sans autre ravitaillement que du pain, d’autres chaussures que des sandales, épuisée – excepté pour se battre – perdue du reste du pays, l’armée du colonel Vassich, au milieu des balles s’est dressée sur une montagne pour tendre fermement une main presque froide à l’armée française dont elle entend tout près la voix libératrice des canons.

Le Petit Journal, 30 novembre 1915.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 11 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre comme elle les a vécus, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

mardi 1 décembre 2015

Delphine de Vigan, le Goncourt des Lycéens après le Renaudot

Delphine de Vigan avait déjà reçu le Prix Renaudot pour D'après une histoire vraie. La voici, avec deux semaines de retard sur le calendrier, histoire de se remettre des attentats du 13 novembre (si on se remet jamais de cela), lauréate du Goncourt des Lycéens 2015.
Vous trouverez ici l'article et l'entretien qui vous diront tout (ou presque tout, car il y a des choses qu'il faut taire sous peine de priver le lecteur d'un mécanisme parfaitement installé) d'un livre plein de qualités.

Le Prix Rossel à Eugène Savitzkaya

Je dois dire que je l'espérais, malgré les qualités des autres ouvrages sélectionnés pour le Prix Rossel 2015: Eugène Savitzkaya, qui manquait vraiment au palmarès malgré une oeuvre capitale conduite depuis une quarantaine d'année, en est le lauréat pour Fraudeur, son roman paru au début de l'année en même temps qu'un recueil de poèmes, A la cyprine. Nous nous étions échangé, à propos de ces deux ouvrages, questions et réponses par écrit. Voici cette presque conversation.

Vous avez été relativement silencieux ces dernières années, publiant plus discrètement. Eprouviez-vous le besoin de prendre un peu de recul par rapport à l’écriture ?
En fait, j’ai dû m’habituer à ma fonction de professeur de littérature au sein de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Liège, et cela m’a demandé une grande concentration qui m’a quelque peu éloigné de ma propre création.
Dans Fraudeur, le « fou » d’une quinzaine d’années fait irrésistiblement penser à vous. S’agit-il bien d’une sorte d’autobiographie ? Réinventée ? Rêvée ?
Il s’agit bien d’un travail à partir d’un territoire précis situé en Hesbaye, région dans laquelle j’ai vécu de l’âge de cinq ans à l’âge de dix-huit ans avec mes parents et mes frères. J’avais très envie d’explorer une partie de ma mémoire et de mieux cerner le personnage de ma mère avec son histoire dans les bouleversements de l’Europe.
L’accent est mis sur les sensations davantage que sur les émotions, à moins que les émotions soient l’effet de ce que perçoivent les sens. En particulier l’odorat, le goût, le toucher, dans la continuité de vos livres précédents. Est-ce votre manière d’appréhender le monde ?
J’ai voulu préciser les sensations anciennes, celles de l’enfance et de l’adolescence et mesurer ma capacité à m’émouvoir encore à l’évocation d’un monde révolu. D’autre part, je considère que mon corps est un véritable récepteur et une sorte de sismographe très sensible.
Il y a, dans Fraudeur, une grande douceur, malgré quelques images plus brutales (les viscères des lapins, par exemple). Vous sentez-vous apaisé ?
Ne m’apaise que l’amour charnel et le vin jeune.
Si le décor est pour l’essentiel celui de la campagne wallonne, de multiples échappées se font vers des territoires plus slaves. S’agit-il d’un retour vers les origines d’avant votre propre origine ?
J’ai voulu rendre compte du peu que je sais de l’histoire de mes géniteurs, des pays où ils sont nés, qu’ils ont traversés, de leur exil dans l’accueillante Wallonie.
La poésie reste-t-elle pour vous un mode d’écriture fondamental qui vous conduit à publier, en même temps que le roman, un recueil de poèmes, A la cyprine ?
Non seulement elle est une écriture fondamentale, mais elle m’est indispensable. Elle me rattache à jamais à mon cher maître Jacques Izoard, le plus grand poète français avec François Jacqmin.

lundi 30 novembre 2015

Pourtant, elle tourne

Tu t’absentes deux semaines de la capitale où tu vis. Avec le génie des emboîtements qui te caractérise (formation Lego ?), tu as réussi à caler ces quinze jours dans une période où l’actualité littéraire s’annonce calme (et où la compagnie aérienne nationale, qui assure les vols intérieurs, respecte à peu près ses horaires). Bien sûr, on ne peut pas tout prévoir. Plus tôt dans l’année, tu étais à peine arrivé dans une autre ville que Günter Grass mourait… Tu gardes donc l’esprit en éveil et la connexion wifi à portée de portable. D’ailleurs, tu as un certain nombre d’articles à écrire et, quand tu pars, le dimanche 15, tu n’oublies pas que les lycéens annoncent leur lauréat Goncourt deux jours plus tard. Tu as lu tous les romans de la sélection.
Tu es prêt. Tu peux y aller.
Quand tu arrives, il fait chaud. C’est normal, rien à voir avec la catastrophe climatique annoncée. Tu apprécies. Dans la grande chambre du vieil hôtel où tu as tes habitudes, et où il n’y a toujours pas de wifi, tu t’installes. Le gardien connaît tes besoins : de la seule table dans la pièce, il enlève le poste de télévision, tu y installes ton ordinateur (il est presque neuf), une tablette, un disque dur externe, un téléphone, tes lunettes, trois livres papier, deux clés USB, deux autres pour d’éventuelles connexions 3G+, des câbles, des cigarettes, deux briquets.
Tu es mieux que prêt.
Et, à une dizaine de milliers de kilomètres de Paris qui tente de panser ses plaies, à un millier de kilomètres de chez toi seulement, tu prends tes marques, ton rythme, tu travailles, revois des potes perdus de vue depuis l’année précédente (pas tous, il y a en a que tu vois plus souvent, il y en a qui ont disparu entre-temps). Les livres que tu lis, généralement pour écrire autour d’eux, ne sont pas différents de ce qu’ils sont à Tana ou à Paris. L’actualité littéraire, elle, te parvient comme assourdie. Mais elle te parvient.
Le Goncourt des Lycéens est reporté à une date ultérieure, comme beaucoup d’autres événements culturels. Quand tu apprends enfin qu’il sera remis le 1er décembre, tu souris : tu seras rentré la veille et auras retrouvé un environnement mieux adapté. Puis ton sourire se transforme en grimace : c’est le même jour que le Prix Rossel, organisé par Le Soir, il faudra donc prévenir pour qu’il y ait un peu de place quand même dans les pages culturelles. La cuisine intérieure ne s’arrête jamais.
Au Goncourt des adultes, qui a bien fait décidément de miser cette année sur le formidable roman de Mathias Enard puisque, contrairement aux esprits chagrins qui prédisaient un flop en librairie pour Boussole, réputé peu accessible au lecteur moyen (l’acheteur du Goncourt annuel ?), ses ventes se portent bien, au Goncourt des adultes, donc, Régis Debray démissionne. Pourquoi est-ce que ça te laisse presque indifférent ? (Comment disait Chirac, déjà, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre ?) Tu sais en revanche que tu attendras avec intérêt le nom de son remplaçant ou de sa remplaçante. Il n’y a pas assez de femmes dans le jury, ce sera donc une femme. Si la logique est respectée. Mais la logique, en la matière…
Dans ton agenda, tu n’avais pas noté le Renaudot des Lycéens. Le voici pourtant attribué, à Alice Zeniter pour Juste avant l’oubli (Flammarion), que tu venais de commencer après avoir cherché en vain, depuis le début de la rentrée, les heures nécessaires à sa lecture. C’est bien, ce roman, c’est donc bien qu’il n’ait pas été tout à fait oublié dans les palmarès.
Sorj Chalandon reçoit le Prix du Style pour Profession du père (Grasset). Tu lui avais consacré un article louangeur, encore une occasion de se réjouir. Comme du Prix du meilleur livre étranger pour Martin Amis (La zone d’intérêt, Calmann-Lévy) dans la catégorie roman, puisque tu n’avais pas compris les articles qui s’en prenaient à un ouvrage dont tu avais apprécié le burlesque iconoclaste. Dans la catégorie essai, c’est Christoph Ransmayr qui est couronné (Atlas d’un homme inquiet, Albin Michel), tu ne peux que regretter de ne pas l’avoir lu…
Lire et Le Point ont choisi leurs meilleurs livres de l’année. Sous le signe du courage et de l’air du temps mauvais, les deux magazines ont élu, tous genres confondus, 2084, de Boualem Sansal (Gallimard). Lanceurs d’alertes, il est des vôtres, d’ailleurs Michel Houellebecq l’avait dit, dont Soumission (Flammarion) n’est retenu que par Le Point.
Les deux listes (20 livres dans Lire, 25 dans Le Point) présentent quelques analogies. On trouve dans l’une comme dans l’autre Cosmos, de Michel Onfray (Flammarion), Vernon Subutex, de Virginie Despentes (Grasset), Tout ce qui est solide se dissout dans l’air, de Darrah McKeon (Belfond).
Dans la liste de Lire, tu choisis Evariste, de François-Henri Désérable (Gallimard). Dans celle du Point, Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard aussi, pure coïncidence).
La rubrique nécrologique, elle non plus, ne s’arrête jamais. Tu avais prévu de la prolonger en lisant, récemment paru dans la collection Points, Mankell (par) Mankell, de Kirsten Jacobsen, un livre seulement parcouru au moment de la mort de l’écrivain suédois. Et voilà qu’un autre ouvrage tout frais dans la collection, Point Dume, de Dan Fante, te saute aux yeux quand tu apprends la mort du fils de John Fante. Puis, non, il n’est pas mort. Puis, oui, finalement, il a succombé. Annonce en sursauts, lecture quand même. Tu n’as pas perdu ton temps.
Et c’est ainsi que la Terre tourne pourtant, même quand tu ne la regardes pas tourner. Demain est un autre jour, comme on dit ici. (Un film réalisé par deux amis a pris ce titre, vous le trouverez sur YouTube, vous comprendrez mieux.)

A demain, donc.

lundi 16 novembre 2015

Sur la piste d’un mythe littéraire

Mykonos, Palerme et Formentera. D’Est en Ouest, presque une ligne droite – avec le soleil pour témoin. Mais le roman de Jean-Hubert Gailliot couronné par le Prix Wepler-Fondation La Poste, s’il s’intitule Le Soleil, fait moins référence à l’astre, présent malgré tout, qu’à un étrange manuscrit sur la piste duquel Alexandre Varlop, un narrateur grassement payé, a été lancé. La piste passe par les lieux que nous énumérions. Elle passe surtout par les noms de trois créateurs majeurs du siècle dernier, qui auraient été influencés par sa lecture : Man Ray, Ezra Pound et Cy Twombly. L’auteur du texte est inconnu. Mais il s’agirait, si ce manuscrit existe, d’une sorte d’absolu littéraire. De quoi mettre en appétit, en effet, les amateurs d’œuvres d’art sortant de l’ordinaire.
La quête est conduite paresseusement. Alexandre suit néanmoins le fil de ses découvertes, en passant par quelques moments intenses. Le sommet est atteint au De Filippis Non Stop Surrealistic Cabaret de Palerme, où un spectacle hors du commun met en scène une énorme masse de chair informe qui se divise et se reconstitue en de monstrueux accouplements. L’hystérie sexuelle gagne la salle. Un peu moins le lecteur, en raison de la longueur de l’épisode dont l’intérêt finit par diminuer.
Le reproche peut être fait à l’ensemble du livre. Trop souvent, l’écrivain se sent si bien qu’il fait durer les choses, bascule de la narration à la contemplation et son bonheur n’est pas complètement partagé.
Pourtant, quel sujet ! Et que de découvertes à faire avant de lever tous les mystères du manuscrit ! On a beau être freiné par certaines pages, on va jusqu’au bout. Et on ne le regrette pas.

dimanche 15 novembre 2015

14-18, Albert Londres sous le feu ou le poignard



À travers la Serbie envahie de tous côtés

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, 5 novembre.
Arrivée le 8 novembre.

Quand j’avais quitté Nisch, quelques drapeaux oubliés par le vent et les hommes flottaient encore aux fenêtres. Or, maintenant, les volets sont clos, la seconde capitale, qui est à la fois le but des envahisseurs du Nord et celui des envahisseurs de l’Est, est presque vide.
Toute la journée, j’ai rôdé dans ce silence, et à la nuit je me suis dirigé vers la présidence du Conseil. Vide, le chemin qui m’y conduit ; vide, le pont de fer qui enjambe la Nichava, toujours boueuse ; vide encore, et vide le bâtiment où je pénètre. Mes pas résonnent dans l’escalier, dans le couloir et devant la porte de M. Pachitch. Rien, pas un garçon. Une large caisse scellée est seule dans l’antichambre. Son secrétaire, M. Gabrilovitch, sort de son cabinet. Il est des minutes où des gens se jettent dans les bras de quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas la veille ; M. Gabrilovitch se jette dans les miens.
Le visage du secrétaire du président du Conseil reflète toute la tragédie où sombre son pays. Je lui dis : « J’ai vu ce que font les vôtres. Où puis-je envoyer mes dépêches ? » — « Je me le demande », répondit-il. — « Croyez-vous que j’aie le temps d’aller les mettre à Bucarest et de revenir ? » — Vous pouvez encore aller à Bucarest en partant immédiatement. Je ne vous promets pas que vous puissiez en revenir. » — « Puis-je aller à Salonique pour l’instant par Pritchina ? » — La route est libre, je doute fort qu’elle le soit quand vous arriverez à Pritchina. » — « Alors, vous êtes assiégé ? » — « Nous le sommes. Une seule route pas très sûre nous relie au monde, c’est à travers les montagnes de l’Albanie ; cinq jours de cheval. » C’est celle, comme vous le verrez, que j’ai été forcé de prendre.

Le vide de Nisch

M. Gabrilovitch me regarde et me dit : « C’est vide ici. Tout le monde est parti, nous ne restons qua cinq : le président, Iovanovitch et trois secrétaires. » Il reprend, le corps penché comme s’il souffrait : « Nous avons vécu des heures tragiques, nous avons vu le couteau s’approcher de notre gorge ; il ne nous a pas été permis de nous précipiter en avant pour l’arrêter…
» La Serbie se meurt, monsieur, nous n’avons de reproche ni dans le cœur, ni dans l’esprit. Nous resterons fidèles à nos amis jusque dans la famine et dans la mort. »
La physionomie, le maintien, la résolution de ce Serbe, me remuèrent dans mes profondeurs. Sur ce visage nerveux, crispé, on sentait passer l’angoisse comme parfois dans les yeux on voit venir des larmes.
À ce moment, un homme, la tête penchée, la longue barbe blanche pendant sur son manteau, apparut montant l’escalier ; c’était M. Pachitch. Nous sommes devant sa porte, pas un huissier pour la lui ouvrir. Je ne sais plus, tant l’heure est triste, si je dois lui adresser la parole. Nous n’avons pas pu faire davantage que de nous serrer seulement la main.
Je pénètre dans une salle nue et noire. M. Iovanovitch, ministre-adjoint des Affaires étrangères, doit me recevoir. Il me rejoint dans la pièce noire, il a sa main dans sa poche, et, la figure douloureuse, me montrant la pièce vide et sans lumière, la pièce où il n’y a pas un siège, il me dit : « Excusez-nous. »
C’est un des mots les plus tragiques que j’aie entendus.
Sur un des murs de cette pièce, une carte du royaume est épinglée. Toujours la main dans sa poche, M. Iovanovitch s’en approche. Ensemble, nous regardons à l’est, au nord, à l’ouest. Puis passant son doigt sur l’Albanie, il me dit : « Allez, monsieur, et bonne chance. » – Je sortis, pas un soldat ne montait la garde. La Nichava était encore plus sombre et si j’avais les yeux secs c’est qu’on ne peut tout de même pas toujours pleurer.

Les fugitifs

Le lendemain je monte dans un camion qui doit me rouler 70 kilomètres. Au bout de cela je trouverai des chars à bœufs et des chevaux. Dans trois jours je dois être à Pritchina. Arriverai-je avant que les Bulgares aient coupé la ligne d’Uskub à Velès ? C’est dans ce trajet que je vis la Serbie souffrir et marcher dans les vallées et les montagnes.
Les nouvelles recrues, à pied, sous la boue, par bandes, leur pauvre nourriture au dos, rejoignaient à cent ou deux cents kilomètres des casernes qu’ils n’étaient pas certains de trouver aux mains des Serbes. Il pleuvait, il a plu pendant mes dix jours de voyage. À chaque instant l’eau coupait la route, les recrues s’étaient résignées à quitter leurs chaussures comme des chemineaux, comme des mendiants. Les futurs soldats de la Serbie s’en allaient pieds nus.
Il n’y avait pas que les recrues, une autre triste théorie, triste jusqu’à la mort, marchait aussi. C’étaient les prisonniers autrichiens. La Serbie, alors qu’elle était force à force, il y a un an, à la victoire de Roudnik, a fait soixante-dix mille prisonniers. Pensez à cette armée de deux cent mille hommes qui fait soixante-dix mille prisonniers. Elle les a nourris jusqu’à présent, maintenant elle ne peut plus, la famine est à ses portes, elle veut bien la supporter, mais elle, seulement. Elle s’est tournée vers l’Angleterre, elle lui a dit : « Prenez-les moi. » L’Angleterre a dit : « Je les enverrai en Écosse » ; et, dans la boue de la Serbie, ces malheureux qui montraient naïvement la photographie de leurs amours, comme tout ce qui leur restait, marchent vers l’Écosse.
Je rentre en Macédoine, et en trois jours, et trois jours à pied et en chars à bœufs, je la traverse à moitié. Tout le long du chemin, des tombes : des musulmanes, des catholiques ; ce sont celles des dernières guerres et des massacres périodiques. La terre est grasse, les corbeaux d’ici sont deux fois plus gros que ceux de nos campagnes.
Et voilà des gens qui fuient, mais ils fuient en tous sens ; ceux du nord vers l’est, ceux de l’est vers le nord. Pressés de tous côtés, ils s’arrachent d’une canonnade pour se rejeter dans une autre.
Depuis Nisch, quatre jours se sont passés. Me voici à Pritchina. Trop tard.
Les Bulgares ont occupé Uskub. Je dois sortir par l’Albanie. Je gagne la gare à sept kilomètres. J’irai passer cette nuit à Ferrijovitch, sur la ligne d’Uskub. Au quartier général du général Boiovitch, seuls les trains militaires fonctionnent ; dans un fourgon, avec les soldats, j’attends le départ. Le soir descend, nous sommes en face de la plaine de Kossovo ; la plaine historique de la Serbie, celle où il y a six siècles le petit État perdit son indépendance, celle qui permit aux Turcs de gagner le Danube.

Mélancolie sublime du chant serbe

Les soldats chantent. Les chants des Slaves n’ont rien de commun avec les nôtres, ce sont des plaintes. Le soir descend et ils chantent, ils disent :
« Nous chantons pour que la montagne ressente notre chant guerrier. »
Ils disent encore :
« Camarade, je suis blessé, annonce à ma mère que je suis mort pour qu’elle excite mieux mon frère à me venger. »
Ils disent encore, et cela c’est leur fameuse chanson :
« Quand finira-t-elle cette nuit sanglante où tu es parti, ô mon bien-aimé, pour le grand combat. »
Ceci, ce ne sont que les paroles, mais si vous entendiez l’air ; l’air semble vous envelopper le cœur dans un linceul.
À huit heures, j’arrive à Ferrijovitch. Le quartier général est dans le train, c’est celui qui fait face au front bulgare d’Uskub. À peine ai-je fait vingt pas entre les voies que j’aperçois quatre homme emportant un autre mort ; le mort, c’est le colonel Doucham Glinich. Il vient de se suicider parce qu’il était trop malade et qu’il ne voulait pas assister impuissant à la fin de son pays.
On m’introduit dans le train, je vois le général Boiovitch, il me donne l’hospitalité, la machine accrochée chauffe sans cesse en pleine nuit ; s’il est besoin, il faut pouvoir partir sur le tronçon de ligne qui reste.

Sur le front albanais

La nuit fut sans alerte. Au matin, par un camion automobile, je gagne Prizrend ; c’est là que commence le troisième front, le front albanais. Prizrend est en état de siège, les Albanais ne peuvent plus sortir de la ville, on leur a enlevé la possibilité d’aller s’entendre avec les leurs. C’est assez que l’on ne puisse pas arrêter la nuit les feux sur les montagnes, c’est assez que l’on ne puisse pas pénétrer dans les mosquées pour y chercher les armes cachées.
Ceux d’ici, comme ceux de toute la région que nous allons parcourir, n’attendent que le signal pour se soulever contre les Serbes, et le signal ce sera l’avance des Bulgares sur Pritchina, sur Prizrend et sur Monastir.
Je quitte Prizrend, je vais entrer dans l’Albanie officielle, je vais plutôt y descendre, car la route pique droit. Ainsi j’atteins le premier poste serbe, Liuma, où, parmi les montagnes de rochers, va débuter ma randonnée à cheval. Le Congo est plus civilisé que l’Albanie. Si l’on ne voyait pas ce pays barbare et inaccessible cela dépasserait l’esprit qu’il y ait en pleine Europe une colonie de sauvages, un peuple qui n’a pas d’alphabet. Les Albanais s’appellent « Skipetars », fils d’aigle, ils ont plutôt l’air de fils de buse. Ils ont des villages où, dans chacun, se dresse une espèce de château fort ; c’est la redoute du plus riche pour qu’il puisse se défendre quand ses voisins se réunissent pour l’attaquer. Les maisons n’ont pas de fenêtre, elles n’ont que de petites ouvertures pour passer le fusil, ce n’est pas même le moyen âge, c’est le premier âge ; mais passons, passons, ne décrivons pas…
J’arrive à Dibra, j’y arrive juste au moment où le colonel, en toute hâte, envoie quatre cents hommes.
Entre Tetovo et Kitchevo, une bande de 300 comitadjis bulgares et albanais marche en armes ; c’est le commencement. Les Serbes sont réellement pris de front et des deux flancs ; c’est étouffés qu’ils mourront.
De Dibra à Monastir, en auto, depuis cinq jours que je marchais à travers la piraterie, je ne savais plus rien, aucun écho des batailles ne m’était parvenu.

À Monastir

À dix heures du soir, j’entrais à Monastir, la ville était vide, mais enfin, à dix heures du soir, ce n’est pas un indice d’événements. Je frappe à un hôtel croyant que les réfugiés d’Uskub et de Velès avaient déjà envahi la ville, je ne croyais pas trouver de chambres, l’hôtel était vide.
Premier étonnement ; dans la salle à manger quatre officiers serbes seulement. Eux aussi chantaient :
« Quand finira-t-elle cette nuit terrible où tu es parti, mon bien-aimé, pour le grand combat. »
C’est donc partout la nuit terrible, est-ce qu’elle serait proche d’ici ?
Je laisse les officiers à leur chant, je monte à l’étage, une fenêtre dans le fond du couloir est ouverte. Au-dessus des maisons, au-dessous des arbres, une lueur passe dans le ciel ; ce n’est pas un éclair, ce n’est pas un réflecteur, une autre lueur apparaît un peu plus à gauche, puis deux autres encore plus à gauche, c’est dans la direction de Prilep, ce sont les feux des quatre pièces d’une batterie. Je n’entends pas le bruit du canon parce que le vent ne l’apporte pas, mais il n’y a aucun doute, les Bulgares descendent de Velès sur Monastir ; c’est pourquoi j’ai trouvé l’hôtel vide. La ville, dès hier, a pris peur. Un jeune homme passe dans le couloir, je lui montre les lueurs, c’est le canon, dit-il. Il habitait un village à trois heures d’ici, les paysans l’ont abandonné cet après-midi. Ce sont les Autrichiens, me dit-il, qui avancent. Non, lui dis-je, ce sont les Bulgares ; les Bulgares ! fait-il, effrayé.
Les autorités leur avaient assuré que c’était les Autrichiens pour moins les affoler, car les Bulgares, c’est la femme, l’enfant, le vieillard dans le sang.
À cinq heures du matin, tout ce qu’il y a de voitures à Monastir roule vers la gare ; c’est la panique, c’est la panique parce que s’il y a des Bulgares qui avancent il y en a aussi vingt mille dans la ville ; vingt mille habitants de Monastir sont Bulgares, et quand les autres, ceux de l’armée seront plus près, quand ils auront fait signe, ces vingt mille sortiront et ce sera le massacre. À côté de la guerre, ce sera, comme à Uskub, une double bataille ; une petite au milieu de la grande, et la petite sera plus terrible…
À Belgrade, à Nisch, à Uskub, à Pritchina, Prizrend, à Monastir, en haut, à gauche, à droite, tout est menacé, tout est sous le feu ou le poignard.

Le Petit Journal, 10 novembre 1915

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 11 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre comme elle les a vécus, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

vendredi 13 novembre 2015

Sept pour le Goncourt des Lycéens

Non, non, l'Interallié, hier, ne terminait pas tout à fait la saison des prix littéraires. Il en reste et, parmi ceux qu'on attend encore, le Goncourt des Lycéens est assez important pour ne pas être ignoré. Outre qu'il mobilise un nombre considérable de partenaires et de participants, il a à mes yeux pour vertu essentielle de faire lire des jeunes en les motivant de belle manière.
Bon, l'année dernière, ils avaient choisi David Foenkinos, je ne dirai pas que j'ai applaudi bien fort...
J'espère qu'ils feront mieux mardi prochain, jour de la dernière délibération de leurs délégués. Ils ne discuteront pas, en tout cas, de Mathias Enard, qui avait déjà reçu le Goncourt des Lycéens et qui, bien que présent dans la première sélection du Goncourt (qui sert de base à la liste de lectures), n'appartenait pas aux propositions faites aux jeunes cette année. Il n'a pas perdu au change... Ils ne discuteront pas non plus de la moitié des autres écrivains présents dans cette première sélection, puisque sept d'entre eux ont été écartés: Nathalie Azoulai, Nicolas Fargues, Jean Hatzfeld, Hédi Kaddour, Simon Liberati, Boualem Sansal et Denis Tillinac.
Voici donc ceux qui restent, et parmi lesquels se trouve le Goncourt des Lycéens 2015. Parmi eux, deux lauréates de cette saison, au Décembre et au Renaudot.
Saurez-vous les retrouver?
  • Christine Angot, Un amour impossible (Flammarion)
  • Isabelle Autissier, Soudain, seuls (Stock)
  • Olivier Bleys, Discours d’un arbre sur la fragilité des hommes (Albin Michel)
  • Alain Mabanckou, Petit Piment (Seuil)
  • Tobie Nathan, Ce pays qui te ressemble (Stock)
  • Thomas B. Reverdy, Il était une ville (Flammarion)
  • Delphine de Vigan, D'après une histoire vraie (Lattès)