jeudi 29 janvier 2015

Patrick Grainville et le peintre des Indiens

George Catlin (1796-1872) était célèbre de son vivant, au-delà des Etats-Unis qu’il a parcourus pendant près de vingt ans pour collectionner les objets traditionnels des Indiens et surtout peindre ceux-ci tels qu’ils étaient encore. Pour un temps limité : dans Bison, le roman que lui consacre Patrick Grainville, celui-ci montre bien comment Catlin travaillait dans l’urgence, conscient des menaces qui pesaient sur cette civilisation. Il ne se trompait pas, nous le savons, et probablement les Français qui découvraient ses collections en 1845 les ont-ils reçues comme venant d’un monde occupé à se défaire. Baudelaire, Nerval, Gautier, Hugo, Delacroix ou George Sand étaient fascinés. Et nous aujourd’hui tout autant, par l’intermédiaire de Patrick Grainville.
Bison n’est pas une biographie du peintre. Quand il arrive avec Bogard, son guide et interprète, tous deux juchés sur leurs chevaux surchargés, dans un village sioux près de la rivière Wapiti, nous sommes en 1832. Son programme est fixé : « des dizaines de tribus à rencontrer, à voir… à décrire. » Programme à mener à toute allure, non seulement en raison de l’urgence déjà évoquée mais aussi des contraintes techniques : la peinture sèche vite, les ciels sont changeants, de nombreuses scènes, dont les chasses au bison, doivent être saisies dans leur mouvement. Le remords est interdit. « Il peut peindre ainsi cinq, six tableaux par jour. Cet été 1832, il peindra cent trente-cinq tableaux. A la volée, au fil des heures, des jours, des fleuves, des rafales de vent clair. »
Chez les Sioux d’Aigle Rouge, Catlin s’installe. Il partage leur vie assez longtemps pour gagner la confiance, apprendre les coutumes et même partager la couche de Cuisses, une troublante jeune femme. Les Indiens ne sont plus un groupe, ils deviennent des individualités, passionnantes pour certaines. Louve Blanche, la jeune Crow enlevée par le chef qui en a fait sa quatrième épouse. Ou Oiseau Deux Couleurs, « homme-femme », chamane, voyant-guérisseur. D’autres encore…
Catlin n’ira pas jusqu’à comprendre le besoin de guerre qui anime les Sioux et qui semble appartenir à leur vie sociale autant que bien d’autres traits culturels pour lesquels il éprouve davantage de considération. Souvent, son goût de collectionneur l’emporte sur le respect : il amasse les objets remarquables, se disant (pour se donner bonne conscience ?) qu’il est le seul à être capable de les sauver. Catlin est fascinant jusque dans ses contradictions.

mercredi 28 janvier 2015

Mali-France et retour pour Madame Bâ

Madame Bâ est une maîtresse femme, Erik Orsenna ne pouvait pas l’avoir abandonnée dix ans, sans avoir imaginé une suite. Souvenez-vous : dans Madame Bâ, elle écrivait à Jacques Chirac pour « résolument contester vraiment » le refus de sa demande de visa par le consulat de Bamako. Depuis, Jacques Chirac a répondu. Répondu vraiment, comme aurait dit l’héroïne : sa lettre est reproduite dans Mali, ô Mali, le livre grâce auquel on la retrouve, toujours tonitruante et tutoyant cette fois, à la fin du roman, François Hollande, puisque du temps a passé. Elle le conseille sur le règlement des problèmes de son pays et lui apprend ce qu’est cette terre sur laquelle l’armée française tente de remettre un semblant d’ordre sans très bien savoir comment les choses se sont installées au cours des années et des siècles.
Le pays a besoin de Madame Bâ, installée à Villiers-le-Bel, 95400, dans l’extrême nord du Mali (qui inclut Montreuil, 93100). Pour sa part, après dix ans de banlieue parisienne, elle ne voit pas très bien ce qu’elle pourrait apporter en retournant là-bas. Sinon que, quand même, cette Grande Royale ne doute pas de ses capacités et il suffit de lui dire qu’elle est indispensable pour qu’elle le croie.
La pétaradante institutrice reprend donc du service, au service des femmes qui s’éteignent sous les lois de l’Islam et continuent à faire des enfants comme si elles n’étaient bonnes qu’à ça. Mobilisée, Madame Bâ décide d’imposer l’instruction et le contrôle des naissances. Et d’y mettre les moyens nécessaires, grâce aux ramifications des relations familiales jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. Tant pis s’il y a des risques puisque là-bas, du côté de Tombouctou où on brûle des manuscrits, c’est la guerre. Mais la France est prête, la France arrive, la France est presque là… Puis elle y sera, et son président aussi, nous l’avons déjà dit.
Mali, ô Mali aurait pu être un livre formidable. L’idée de passer le flambeau du récit au petit-fils de Madame Bâ, Michel, désigné griot pour la circonstance, est excellente. Lui qui fut dealer de banlieue parisienne après avoir échoué à devenir une vedette de football, qui est sorti du milieu pour être musicien, apporte beaucoup par sa jeunesse et son impertinence mesurée. L’énergie de l’héroïne, son orgueil, ses certitudes, tout cela est intact et fournit l’élan de la lecture. Mais les faits sont là, envahissants. En écrivant, Erik Orsenna n’a pas échappé au rouleau compresseur de l’actualité immédiate et s’est senti contraint de fournir quantité d’informations dont la fiction aurait pu faire l’économie.
Mali, ô Mali n’est donc qu’un bon livre. Ce qui n’est pas rien.

mardi 27 janvier 2015

Le Prix des Deux Magots à Serge Joncour

Il restait deux ouvrages dans la dernière sélection du prix des Deux Magots 2015: Le météorologue, d'Olivier Rolin, qui ne l'a pas reçu; c'est donc l'autre, L'écrivain national, de Serge Joncour, qui a été couronné et succède à Etienne de Montety.
Serge Joncour n’inaugure pas une stèle à sa propre gloire, même si le personnage central de son nouveau roman, L’écrivain national, se prénomme Serge. Il est donc écrivain. National, il ne l’est en revanche que dans le discours du maire qui accueille l’auteur en résidence dans sa ville de Donzières. Le qualificatif lui vient, dans sa bouche en cœur de beau parleur, comme par accident, comme une fleur de plus dans une commune déjà labellisée Village fleuri de France et promise à un grand avenir grâce à la combustion de biomasse. Car on ne se paie pas que de mots à Donzières. Même, les mots ne sont là que pour faire joli. L’essentiel, c’est l’initiative locale, le progrès, l’emploi, etc., etc.
Un écrivain, national ou non, c’est décoratif, et tant mieux si, dans son prochain livre, il évoque les charmes de son séjour en bordure de forêt. Sinon que Serge se demande un peu ce qu’il fait là. Au programme de ces quelques semaines, des ateliers d’écriture, un feuilleton à écrire pour le journal du coin, une rencontre à la librairie de Michel et Marie, et beaucoup de temps à ne rien faire – l’essentiel pour un écrivain toujours occupé à préparer sa prochaine œuvre.
Et la vraie vie, dans tout ça ? Elle lui tombe dessus comme une aventure, quand il découvre qu’un homme a disparu sans laisser de traces et qu’on soupçonne Aurélik et Dora, deux marginaux vivant dans la forêt, de l’avoir tué. L’histoire de la combustion de biomasse tant vantée par le maire semble avoir suscité quelques réticences du côté de défenseurs de la nature et Dora possède un charme sauvage auquel Serge n’est pas indifférent.
Il y a, dans L’écrivain national, assez d’ingrédients pour donner naissance à un polar, à une romance ou à une réflexion sur l’écriture. Le livre n’est rien de tout cela. Ou tout cela à la fois et en même temps autre chose : la sensation des jours qui passent, dans un contexte peu propice à la maîtrise de soi-même puisque l’auteur en résidence est pris en charge et dirigé un peu trop à son goût, devient le moteur, avec des ratés qui ont leur charme, d’un récit débraillé. Mais ce débraillé-là a beaucoup de tenue.

14-18, Albert Londres et les envoûtés d'Arras




La guerre sur Arras

Entre la Lys et l’Oise, 24 janvier.
L’empereur avait dit : « Le 16, je ferai mon entrée dans Arras. »
Le 16 janvier.
Quatre jours après, ses troupes tentèrent ce qu’il fallait pour que, même en retard, l’homme qui dans la guerre ne voit que des entrées pût, du sabot de son cheval, toucher les ruines de la cité.
Arras fut leur dernière tentative.
Il avait quitté Crouy après l’affaire. La parade avait raté. On avait désharnaché sa monture. Adieu, Reims ! Il se rejeta sur Arras.
Arras est dans la mort. Une par une, le bombardement lui a éparpillé les côtes. Son sol est chaud et sent l’incendie. Il y a trois mois, c’était la même odeur. Nous la retrouvons. Dès la porte, la ville vous prend à la gorge. Les bûchers ne se sont pas éteints.
Laissons les ruines. Il n’est plus temps de vous peindre le martyre des pierres. Les images vous l’ont mis dans les yeux. Celui qui passe dans ces désastres n’a maintenant plus de cris. On ne peut pas toujours crier ! Quand il est avec un ami, il lui dit simplement : « Oui, oui », comme si cet ami comparait le spectacle aux plus hautes catastrophes. On regarde et l’on ne sent plus monter de soi qu’une grande pensée impuissante. L’émotion a pris de la base.
Les Allemands sont à neuf cents mètres de la Grand’Place. C’est de là qu’il y a peu de jours ils essayèrent d’y descendre.
Le cheval de l’empereur était prêt.
L’ennemi est à Blangy. Blangy est le faubourg immédiat d’Arras. Il est exactement dans le hauit du faubourg. Le reste est tenu par nous.
*
* *
Le 20 – l’état-major allemand avait su que la date du 16, d’abord fixée par eux, avait été connue de nous – le 20, ils attaquèrent.
Les Allemands possèdent quelques petits canons spéciaux pour tranchées. Ce jour, ils les avaient amenés à Blangy. Courts monstres à énorme gueule, ces canons portent à cent cinquante mètres et lancent à la fois plus de soixante-dix kilos de mélinite.
Ils bouleversèrent de la sorte notre première ligne souterraine. Nos soldats quittèrent leur abri. Les Allemands les virent s’en aller. Ils se rassemblèrent, firent masse, se collèrent épaule contre épaule et en avant, marche !
Les nôtres rusaient.
À la sortie de la tranchée, un sergent les avait repris dans sa main et conduits vers une usine branlante qui commande la route. Ce qui restait de fenêtres fut des meurtrières. Un homme se plaça derrière chaque tireur. Il lui chargerait et passerait le fusil. Silence.
Les Allemands avançaient. Ce n’était plus de la patrouille. Ils marchaient par rangs de huit. C’était davantage qu’une tentative. Ils y mettaient le prix. Ils avançaient. Ils étaient à six cents mètres de la Grand’Place.
Ils allaient dépasser l’usine. L’usine cracha.
Ils étaient si serrés qu’ils tombèrent par trois. Une balle suffisait pour plusieurs hommes. Ils se resserrèrent. Les Allemands meurent bien. Ils pensaient que le nombre neutraliserait l’obstacle. Ils tombaient. Ils tombaient trop. Ils ne pouvaient continuer avec ça dans les flancs. Ils se détournèrent de leur but pour donner sur l’usine. L’usine crachait comme tourne sur la pendule l’aiguille des secondes. L’Allemand tombait, le ventre dans la boue. Dans l’usine, quand le tireur était mort, son camarade prenait son fusil. Sur la Grand’Place, on entendait le combat. On y était.
Ils arrivèrent sur l’usine. Les renforts français aussi. Il était dix heures du matin quand les premières charges de mélinite nous firent quitter la tranchée. Il est une heure de l’après-midi. Se débarrasseront-ils de l’usine et parviendront-ils à l’entrée même d’Arras, au poids public, où l’on dit déjà partout qu’ils sont ?
Pas de canon. Du fusil. On n’entend que du fusil. Même au poids public, ils n’auraient pas encore Arras. Arras est en défense. À mesure qu’ils la tondaient par le bombardement, il lui poussait des griffes. À cette heure elles sont dehors. Sont-ils au poids public ?
La fusillade a le même son. Ce n’est pas par elle qu’on apprendra ce qui se dessine. Un cycliste passe à travers les ruines à toutes pédales. Le préfet est dans son bureau. L’évêque chez lui. Il est deux heures. Le temps ne s’arrête donc pas ? C’est par ailleurs que se fait le mouvement. Dans la ville même que de l’attente. On parle de l’usine. On dit : « L’usine ! » Mais on ne sait rien. On oublie, d’ailleurs, aussitôt ce que l’on pouvait savoir. Il y en a toujours qui reviennent au poids public.
*
* *
À trois heures la journée est dessinée. À trois heures. La ville n’en sait rien. La ville c’est cinq personnes sur les pierres. On entend de même les fusils. L’Allemand recule. C’est fait. On le reconduit. Il retraverse Blangy nos soldats au dos. Il regagne ses positions du matin. Nous regagnons notre terrain, notre tranchée. Le sergent gagne sa croix.
Et les trois mille habitants d’Arras ? Vous pensiez qu’on était en plein champ de bataille ? En plein champ de bataille avec trois mille âmes dedans.
Depuis plus de cent jours, Arras se défend comme aujourd’hui. On l’a bombardé. On ne le bombarde plus. C’est-à-dire qu’il faut s’entendre. Il ne s’y passe guère de jours qu’il n’y tombe de vingt à trente obus. Ce n’est pas ça bombarder. Les habitants disaient qu’on les bombardait quand il y en avait quatre cents du lever au coucher du soleil.
Où logent-ils ? Tous les quartiers ont leurs toits percés. Tous n’ont pas été sous l’acharnement. De ces rues anéanties, les habitants sont partis ailleurs chercher la vie. Les autres, les trois mille autres se sont accrochés aux choses qui restent. C’est par affection pour ce qui les a vus vivre qu’ils sont demeurés dans le risque de mourir ensemble.
Ils sont sur le front, en plein. Ils ont vu de leurs amis déchiquetés en allant chercher un pain. Ils savent qu’ils sont forcés eux-mêmes d’aller chercher ce pain.
Si dans la paix, au temps de la douceur des jours, on leur avait dit : « Une période viendra où vous vivrez dans un îlot de feu », ils eussent souhaité plutôt la mort. Ce temps est là. Ils auraient pu partir. Arras est cet îlot. Ils ne demandent qu’à y vivre.
Ils vivent naturellement. Ils ne sont même pas sous la terreur. Ne les imaginez pas dans les caves. Ils couchent sous les voûtes, mais guettent les instants de respirer sur le pas des portes. Dès qu’un obus s’ouvre sur leur trottoir, ils montent avec un balai, nettoient le passage. Le dimanche, ils vont à la messe, le reste de la semaine suivent l’enterrement de leurs voisins.
Ce jour, ils ont entendu la fusillade plus que jamais. Ce qui les effrayait en lecture, autrefois, ces contes de guerre où l’on se tailladait le corps, ils ont failli le voir. Ils ne sont pas partis. Leur esprit s’est dépouillé de toute chose extérieure à leur ville. Ils se sont peu à peu mariés à son sort. Rien ne les étonne de ce qui advient. Ce qui paraît un monde au passager n’est pour eux que le geste quotidien. L’atmosphère les a pénétrés. Ce sont les envoûtés d’Arras.
L’empereur n’y est pas entré. Mais Arras n’en a pas fini. Après son échec du 20, Guillaume, les yeux sur son étoile, le doigt sur le front, s’est écrié : « J’y rentrerai le 10 février. »
C’est aux alentours du mardi gras. Il y aura des confettis – en plomb.

samedi 24 janvier 2015

La reine des ventes

Tout, sauf une surprise: le livre qui s'est le plus vendu l'année dernière en France, bien qu'il soit paru dans les premiers jours du dernier quadrimestre, est celui de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment. 603.300 exemplaires, d'après le top 50 établi par GfK pour Livres Hebdo. Et, puisque le cinéma a décidé d'en tirer des images, il est probable que ce succès connaîtra une nouvelle flambée quand le film sortira en salles. Comme ce sera le cas, incessamment sous peu, pour Fifty shades (je ne sais pas pourquoi on est revenu au titre en V.O.), d'E.L. James, dont le premier volume au format de poche se place sur la deuxième marche de ce podium, avec 575.600 exemplaires.
Oui, on peut donc encore faire fortune avec un livre, mais il faut que celui-ci pique la curiosité et pénètre les alcôves qui nous sont habituellement, dans la vie normale, inaccessibles...
Eric Zemmour et son Suicide français n'ont pas tout à fait pris la forme du tsunami idéologique et commercial qu'espéraient ses partisans - ils avaient annoncé que le livre allait atteindre et dépasser les chiffres de vente de celui de l'ex-première compagne. On en reste assez loin, avec 338.200 exemplaires, pour la douzième place du classement et avec, il est vrai, une existence plus brève d'un mois.
Et la littérature, dans tout ça? Pour ne vexer personne, et surtout pas les lecteurs accrochés à leur best-seller comme à un doudou, on se contentera de relever les ventes et les classements des lauréats de prix littéraires.
La réédition au format de poche de La vérité sur l'affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, est dixième (375.700 exemplaires).
Charlotte, de David Foenkinos, quatorzième (319.900 exemplaires).
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, de Patrick Modiano, quinzième (285.400 exemplaires).
Pas pleurer, de Lydie Salvayre, vingt-cinquième (227.100 exemplaires).
Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, toujours en grand format, quarante-et-unième (167.800 exemplaires).
Et... c'est tout pour les prix littéraires - encore avez-vous noté comme nous que trois de ces titres seulement ont été couronnés en 2014.

vendredi 23 janvier 2015

Frédéric Verger dans la forêt d’Arden

Le premier roman de Frédéric Verger a failli obtenir le Goncourt en 2013 : il a fallu douze tours pour qu’Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, soit déclaré vainqueur d’un long bras de fer. En guise de rattrapage, le Goncourt du premier roman a fourni, l’an dernier, la reconnaissance d’un talent évident qui s’impose au cours de la lecture lente nécessaire à Arden, un texte qui se goûte comme un vin à la texture riche, avec des saveurs qui explosent au premier contact avec les papilles et qui, long en bouche, prolonge ensuite le plaisir par des sensations diverses.
Arden est un livre très drôle, bien que cela n’apparaisse pas si on le survole distraitement, et dont les phrases remuent avec beaucoup d’esprit. Il s’y glisse de subtils décalages entre les mots qu’on y lit et ceux qu’on aurait pu attendre. Cela, en outre, survient dans un ouvrage solidement charpenté et bourré jusqu’à la gueule d’histoires annexes. Forcément : Alexandre de Rocoule et Salomon Lengyel, les deux amis dont il est question, passent une bonne partie de leur temps à écrire ensemble des opérettes – le premier s’occupe surtout de la musique, le second du récit. Tout ce qui se passe autour d’eux, tous les gens qui passent dans l’hôtel d’Alexandre ou dans la boutique de Salomon leur sont prétexte à tisser une nouvelle intrigue, à en faire rebondir une autre, mais sans qu’ils ne parviennent jamais à terminer aucune de leurs œuvres. Celles-ci restent ouvertes sur des fins hypothétiques.
Leur méthode, qui peut aussi bien passer pour une absence de méthode, leur sera utile quand il faudra, semaine après semaine, imaginer une opérette sans fin devenue un feuilleton à la radio nationale de Marsovie, petit pays d’Europe Centrale qui semble échapper, pendant la guerre – nous sommes, pour l’essentiel, en 1944 –, aux pires exactions nazies. Un pays où, par conséquent, Salomon, juif, possède une chance de survivre à ce qu’on n’appelle pas encore la Shoah. Avec lui, les membres également juifs d’un orchestre dépenaillé deviennent la raison d’être du feuilleton radiophonique déjà évoqué, en même temps que ses interprètes.
Il faut imaginer la forêt d’Arden et le Grand Hôtel qui s’y niche comme Frédéric Verger nous les montre : un refuge qui échappe à la fureur du temps et, de manière plus générale, au temps, comme si rien ne pouvait en modifier l’âme, du moins jusqu’à ce que la contamination s’étende même à ce territoire privilégié. Un luxe de détails imaginaires habille les lieux de l’apparence de la réalité sans jamais peser sur un récit aux nœuds innombrables, entre lesquels on se perd avec bonheur sans jamais s’égarer vraiment, tant est grande la maîtrise de Frédéric Verger.

mardi 20 janvier 2015

Nelly Alard à l'ombre de Simone de Beauvoir

Il avait beaucoup été question, à Paris, du roman de Nelly Alard, Moment d’un couple (Gallimard), dès le moment de sa sortie à la fin du mois d’août 2013. Les milieux bien informés se chuchotaient, raconte-t-on, les noms des véritables protagonistes de cette aventure amoureuse d’un journaliste qui met son couple en péril à cause d’une liaison avec une femme politique. On veut croire que le jury du Prix Interallié, qui a couronné ce livre, ne l’a pas jugé comme une page de la presse people mais s’est contenté de ses qualités littéraires.
Si les amants y ont leur place, puisqu’ils bousculent un ordre établi, le personnage principal est Juliette, l’épouse d’Olivier, le journaliste, heureuse avec lui depuis dix ans et confiante dans leur relation. Deux enfants, une existence professionnellement valorisante – elle élabore de gros projets informatiques – et des amis sur qui ils peuvent compter font d’eux un couple idéal. Sinon qu’Olivier a cédé à la séduction de Victoire, socialiste et féministe. Il avoue un jour à Juliette que « ça dure depuis trois semaines ». Et tout s’écroule.
Juliette est une femme raisonnable, ou qui tente de l’être. Même quand elle hurle à l’intérieur, elle reste capable la plupart du temps d’envisager les choses avec le minimum de distance nécessaire pour peser les conséquences de ses propres réactions. Elle se trouve pourtant dans une situation pour le moins délicate. D’une part, elle connaît assez son mari pour savoir qu’il est incapable de prendre une décision radicale aussi simple qu’une rupture définitive et qu’il ira plutôt vers celle des deux qui lui montrera le plus d’amour, ou de besoin de lui. D’autre part, Victoire, sur qui d’abord elle ne veut rien savoir, même pas son prénom (elle se contente, un certain temps, de la première lettre, V), semble cultiver l’hystérie à un degré très élevé et les menaces de suicide sont à peu près les annonces les plus anodines de ce qui arrivera si Olivier la quitte…
Nelly Alard pose les faits et fouille le cœur de Juliette avec un scalpel particulièrement aiguisé. L’âme à nu, son héroïne devient presque celle de La femme rompue, de Simone de Beauvoir. Le roman est cité plusieurs fois. Et, chez Simone de Beauvoir, l’homme marié finit par quitter sa femme pour sa maîtresse. Voilà qui n’annonce rien de bon sur le chemin d’une reconstruction amoureuse d’autant moins évidente que Victoire ne lâche jamais rien. Jusqu’au pied de nez final, en forme de pirouette.

samedi 17 janvier 2015

Bernard Quiriny hors du monde

Nouvelliste ou romancier, Bernard Quiriny nous entraîne ailleurs, souvent dans d’habiles et rigoureuses constructions intellectuelles. Cette fois, Le village évanoui est une construction concrète, un village de mille habitants au centre de la France dont le romancier fait une description réaliste. Nous croiserons bon nombre de ceux qui y vivent, notamment par le biais d’une enquête dans laquelle ils sont invités à s’exprimer.
Mais le réalisme cède quand, à la stupéfaction générale, celle des habitants et la nôtre, le village se trouve, au matin du 15 septembre 2012, coupé du monde extérieur. Les voitures tombent en panne après cinq kilomètres, le réseau téléphonique est mort, Internet ne répond plus. Une aberration mentale provisoire ? Pas vraiment : l’isolement s’installe dans la durée pour un territoire de quinze kilomètres carrés devenu une île où l’on ignore ce qui se passe ailleurs. Pour autant que cet ailleurs existe encore – un seul signe semble attester que tout n’a pas disparu au-delà de la frontière invisible et infranchissable : l’électricité est toujours fournie, il faut donc bien qu’une centrale fonctionne quelque part.
La dimension philosophique du roman ne tarde pas à apparaître : l’enclavement soudain est-il un bien ou un mal ? Les avis divergent, tandis qu’ils se rassemblent sur la conséquence de cette loi : « la propension d’un territoire à la division est d’autant plus grande que le territoire est petit. » Verviers, un fermier, en est la preuve vivante : capable, sur son exploitation agricole, de vivre en autarcie, il décide de se soustraire à l’autorité locale, clôt ses terrains en y intégrant quelques surfaces voisines et invite ceux qui veulent se prendre en charge sous son autorité à rejoindre la sécession. Plus tard, il faudra faire venir des femmes pour assurer la reproduction, car il devient nécessaire d’envisager l’avenir à long terme. Bien entendu, la petite communauté est dépendante de la volonté de son chef. Une volonté solide, mais solitaire, ce qui laisse entrevoir une faille dans l’organisation future.
Bernard Quiriny creuse son sujet sans l’épuiser. Les conséquences de son postulat de départ conduisent en effet à des variations presque infinies, comme le montrent les commentaires des habitants sur une situation où les contraintes se sont multipliées. Valentin, 17 ans, ne peut plus écouter de nouveaux disques. Les déchets risquent de s’accumuler, constate Edmond, 56 ans, à moins qu’une gestion intelligente soit mise en place. Célestin, 30 ans, réécrit l’histoire de l’humanité aux dimensions de sa prison. Et si c’était une expérience ? se demande Martine, 40 ans…
Le romancier évite même de tourner en rond, ce qui n’est pas si facile dans un espace restreint ainsi que l’ont vite compris les amateurs de tourisme. Sa construction, soigneusement fermée sur elle-même, doit quand même offrir une possibilité d’ouverture pour ne pas s’écrouler sur elle-même. L’aventure est encore possible une fois le livre achevé.

jeudi 15 janvier 2015

14-18, Albert Londres et la ligne immobile



L’épopée sur place

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 11 janvier.
Où nous allions en octobre, quand nous nous avancions le plus loin possible, c’est là que nous allons encore en janvier quand nous voulons toucher le front.
Trois mois de chocs n’ont ainsi abouti qu’à faire vaciller par endroits la ligne qui sépare les ennemis.
Où sont les batailles qui ne demandaient qu’une journée pour illustrer une plaine ? Champ par champ les plaines d’ici ont gagné d’être historiques. Elles sont trop riches. La gloire y coule d’un flot recouvrant tout. Ce ne sera que la Bataille des Flandres. Alors et Nieuport, et Saint-Georges, et Pervyse, et Dixmude, et Ypres, et jusqu’à toi, passeur, et ta maison ?
Toujours les mêmes noms. Depuis trois mois nous ne vous parlons que de cela. Nous devenons monotone, n’est-ce pas ? Nieuport ! Pervyse ! Dixmude ! C’est vieux ! De loin peut-être. D’ici c’est infernalement jeune. Jour et nuit ces villes crient leur nom sous le canon. Elles ne sont que décharnées mais pas muettes. Ce sont des suppliciées attachées depuis cent jours au poteau et qui remuent encore les bras. Ne vous impatientez donc pas devant ces patientes. Les litanies que tant de pieuses femmes répètent chaque soir ont invariablement les mêmes noms. Les noms de toutes ces villes forment les litanies de l’héroïsme. Écoutez-les, si souvent qu’on les récite.
Nieuport ! C’est devant cette ville que l’on touche l’énormité des efforts qu’il faut produire pour s’assurer vainqueur.
Ainsi, le 4 novembre, la première fois que nous y entrions, on bombardait. Aujourd’hui, plus de deux mois après, deux victoires étant remportées en avant : Lombaertzyde, Saint-Georges, on bombarde toujours. Et pendant ces deux mois, pas une nuit de repos. On a même fait des œuvres de géant. On a construit sur le chenal qui relie Nieuport à la mer des ponts de bateaux. Hercule n’avait pas prévu ces travaux. On amenait les barques. Le chenal est très large. On se pressait pour avoir fini avant la marée. La marée arrivait. Durant toute la construction, les obus avaient passé sur la tête des travailleurs. Les travailleurs avaient mis leurs plus gros cordeaux, avaient serré les écrous « jusqu’à la gauche ». Ils défiaient toutes les autres équipes de pouvoir mieux faire. La marée arrivait. Le pont se mettait à danser. Les soldats travailleurs serraient, serraient. La marée délogeait deux ou trois bateaux. On leur courait après. On ne les rattrapait pas tous. Il y en a qui doivent rouler sur les grandes mers. Pendant que l’on bouchait ces trous, la marée en faisait d’autres. Comme des barques, des hommes étaient emportés. On n’arrivait pas à réparer ce que défaisait l’élément. On replaçait trois bateaux, il en désenchaînait trois. Le flux arracha tout, un soir. Un bataillon était sur l’autre rive. Quand il reviendrait, pas de retraite. Les soldats travailleurs se remirent à l’eau. Il y avait un vent de tempête qui forçait à courir et à recourir après les bateaux. Le temps passait, les obus aussi. La petite armée se présenta avant l’achèvement du pont. On le termina dans la nuit, à tâtons, pour ne pas être repéré. Le chenal houleux ne cessait de le balancer. C’est deux par deux que revint le bataillon.
Les lendemains on recommença.
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Suivons la ligne et reprononçons un de ces noms dont nous avons tant parlé : Rafnseappelle.
Là aussi il y a progrès. Ramscappelle était aux Allemands. Il est aux alliés. Ce n’est rien sur la carte. Ceux qui tracent chaque jour une ligne de notre avance à cette nouvelle, l’ont à peine déplacée d’une épingle. Voici ce que représente cette épingle contre le mur – et comptez combien vous en avez !
Au moins un mois de vis-à-vis et d’échange de mitraille. À chaque instant, des maisons s’effondrent et des membres sont arrachés des corps. Tentatives de la nuit, coups de force du matin, ruses du soir. On a fait taire la plupart des pièces ennemies, il en reste une. On va aller la chercher. Des Marocains partent sur le ventre, la baïonnette aux dents. Ils arrivent sur la pièce, embrochent les servants. Le village est conquis. Les Marocains en prennent possession des yeux. Il n’y a plus rien que deux cochons fouillant du groin des cadavres allemands.
C’était nous ne savons quand, en novembre ! On bombarde toujours.
Faisons quelques kilomètres sur la route. C’est dangereux, allons vite : Pervyse !
Vieille chanson encore que Pervyse ! Ça remonte au déluge – au déluge de feu !
Il y a des siècles que nous vous avons raconté que nous venions de voir dégringoler son clocher. Nous nous souvenons vous avoir parlé de ces officiers pas encore relevés qu’un obus avait écrasés sur la place. Oui, c’est vieux ! Nous y revoilà aujourd’hui. Il y a un mort, tout neuf, une sentinelle. Pervyse ! C’était octobre cela ! Et l’on bombarde toujours. Ce matin c’est entre l’église et le chemin de fer. Ça vous coupe tout de même un peu les jambes – aux sentinelles surtout.
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Continuons le chapelet, passons au grain suivant. On ne peut pas plus l’atteindre qu’autrefois. C’est Dixmude. Dixmude ! Depuis trois mois, l’épingle que vous avez mise sur ce nom, vous ne l’avez pas touchée, n’est-ce pas ? Il n’y eut pas d’avance ici, ni de recul. Enfin vous n’avez pas déplacé votre épingle ? On s’y est éventré pendant des dix jours de suite. Les fusiliers marins y ont gagné leur drapeau. Les fusiliers marins s’y sont installés dans des maisons en face des maisons des Allemands. Les fusiliers marins ont pris leur fusil par le canon et leur sont tombés dessus comme l’abatteur sur des bœufs. Ils sont encore là, et un peu ! pour parler votre langue, commandant, qui nous disiez hier, les paupières mi-fermées et le regard dans le lointain :
— Nous, nous avons toujours été des types qui tiennent plus à leur rêve qu’à leur gueule !
Laissez donc encore votre épingle sur Dixmude, ou plutôt mettez-en une à tête rouge.
Et la maison du passeur ? Nous avons vu le passeur. Pas le dernier, mais un vieillard qui « passait » dans le temps. « Pour ces pauv’es pierres, disait-il, pour ces pauv’es pierres. » Il ne voulait pas croire que des bataillons se fussent écharpés autour de « ça », de ça, dont il montrait la direction avec son bras.
Lui qui avait possédé ça à lui tout seul !
La maison du passeur, ce n’est même pas un point sur la carte. C’est au moins un nom. Entre Ramscappelle et Pervyse, il y a une ferme dont les murs pendants parlent aussi d’héroïsme. Pour la prendre, il fallut du sang. Cette ferme est un des points que l’on cite pour honorer ceux qui y sont tombés. Elle n’a pas de nom. On l’appelle la ferme sans nom. Ils se sont fait tuer pour une ferme sans nom !
Et Ypres ? Parce que l’on ne vous parle plus de ses halles, vous croyez qu’elles reposent dans la paix ? Parce que le petit rond qui marque la ville est un peu en arrière de la ligne du feu, vous pensez qu’il n’y a plus de feu ? On bombarde toujours. Les Allemands y font même de l’esprit. À coups de grosse caisse, bien entendu. De l’esprit bien ferré, bien lourd, bien carré, comme leurs souliers, quoi ! Ils sonnent sur la ville les douze coups de minuit par douze obus ! Ah ! qu’on est fier d’être Germain !
Sur place. C’est sur place que se fait l’épopée de 1914. C’est grandiose, et Murat n’eût pas trouvé une fois l’occasion d’y enlever son cheval. Au vingtième siècle, la France a donné des ailes au monde ; l’Allemagne lui offre des trous dans la terre. Chacun son âme. Mais quand vous lirez au communiqué une ligne de ce genre : « Entre la mer et la Lys, canonnades assez intenses avec progrès sur un point », pour tout ce qui est à pleurer et à magnifier dans cette journée, signez-vous, femmes qui croyez à la croix, et que les hommes regardent le drapeau !

mardi 13 janvier 2015

Retour gagnant au Japon pour Amélie Nothomb

Un état proche du bonheur : voilà comment nous nous sentions à la dernière page du vingt-deuxième roman d’Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse. Un état en harmonie avec le titre, qui ne nous est pas familier au moment de découvrir, millésime après millésime, la production régulière de l’écrivaine belge la plus populaire aujourd’hui. Nous n’avons en effet pas souvent partagé l’enthousiasme des quelques centaines de milliers de lecteurs et de lectrices qui lui font fête à chaque publication, au mois d’août pour l’édition originale, un an et demi plus tard pour la sortie au format de poche.
Entendons-nous bien, puisque ceci mérite une explication : depuis 1992, le talent de la romancière est une évidence difficilement contestable. Elle possède le don de la formule, du dialogue, du trait vif – bien d’autres se contenteraient d’une partie de ce qu’elle a reçu. Mais, car il y a un « mais », il nous a trop souvent semblé qu’elle gâchait ce don, en enfant capricieux qui se détourne très vite de ses plus beaux jouets : un vague sujet lui sert de prétexte à filer un récit bref, qu’on lit en une heure et dont on oublie tout très vite, sauf l’anecdote de point de départ. Une nouvelle aurait suffi, nous sommes-nous dit à de multiples reprises…
Et pourtant, chaque année, nous revenons vers Amélie Nothomb avec la certitude qu’elle réussira bien, un jour ou l’autre, à nous séduire de nouveau. La patience est toujours récompensée : c’est fait ! Et dès les premières lignes qui sont une promesse cette fois tenue :
« Tout ce que l’on aime devient une fiction. La première des miennes fut le Japon. A l’âge de cinq ans, quand on m’en arracha, je commençai à me le raconter. Très vite, les lacunes de mon récit me gênèrent. Que pouvais-je dire du pays que j’avais cru connaître et qui, au fil des années, s’éloignait de mon corps et de ma tête ? »
On ne peut plus croire à la coïncidence : quand Amélie Nothomb est à son meilleur, comme ce fut le cas dans Stupeur et tremblements ou dans Ni d’Eve ni d’Adam, c’est du Japon qu’elle nous parle, c’est-à-dire d’elle-même dans ses fractures les plus intimes. Elle utilise bien le détournement d’autobiographie dans d’autres romans, mais sans nous toucher de la même manière, comme si c’était bien là, et nulle part ailleurs, que se trouvait sa vérité de femme et de romancière.
L’anecdote : la romancière accepte de partir au Japon avec une petite équipe de télévision pour tourner un reportage sur les traces de son enfance. Elle a accepté d’autant plus facilement qu’elle pensait que le sujet serait refusé. Et puis, non, le projet se monte et il faut bien y aller, même à reculons. Quinze ans après son dernier séjour, elle donne deux coups de téléphone pour préparer celui-ci : au fiancé de Ni d’Eve ni d’Adam et à la gouvernante de sa petite enfance, qui a gardé la voix qu’elle avait autrefois.
Sur place, pendant neuf jours, les contraintes parfois absurdes d’un tournage pour la télévision ne parviennent pas à contenir ses émotions. Ainsi quand elle tombe en pâmoison devant un caniveau où elle reconnaît celui de son enfance, sans le moindre changement. Elle le fait remarquer à ses accompagnateurs, pour lesquels ce détail n’a bien sûr aucun intérêt. Ce décalage, elle le vit à plein, tout le temps, et jusque dans les rencontres. Cela pourrait être vain. Au contraire : c’est plein. Bien que parfois indicibles, les moments sont dits, écrits, jusqu’à faire ressentir le vide parfait et le kenshō : « Une épiphanie de cet état espéré, où l’on est de plain-pied avec le présent absolu, l’extase perpétuelle, la joie exhaustive. »
Amélie Nothomb à son meilleur, c’est excellent.

lundi 12 janvier 2015

Alan Hollinghurst et un poète

Oui, il s’en écrit encore, des romans à l’ancienne mode britannique, qui parlent de littérature et de bonne société, et dont l’auteur ose une première phrase parfaitement anodine : « Allongée dans le hamac, elle lisait de la poésie depuis plus d’une heure. » Dans la forme, Alan Hollinghurst a tout d’un écrivain du dix-neuvième siècle. Il est attentif aux changements de temps, avec les premières gouttes de pluie hésitantes ou le grondement insistant de l’orage. De la conversation, il fait une dentelle dont on ne se lasse pas de contempler les détails. Mais, avec ses personnages, il entreprend un roman du vingtième siècle où l’écriture, l’ambition, l’amour et l’orientation sexuelle fournissent à plusieurs générations une matière à creuser presque sans fin – et sans ennui pour le lecteur, ce qui représente, quand on y pense bien, un tour de force.
Tout commence en 1913, quand George Swale invite, dans le petit domaine familial de Deux Arpents, son ami de Cambridge – et de cœur, et de corps – Cecil Valance. Daphné, la sœur de George et la jeune fille qui lisait dans la première phrase, attend l’arrivée de Cecil avec une exaltation contenue. De lui, elle sait qu’il écrit des poèmes, précisément, qu’il en publie, même, et qu’il bénéficie auprès de son frère d’une aura dont elle est incapable de comprendre toutes les raisons d’être. Plus tard, beaucoup plus tard, elle dira : « Cecil ne signifie rien pour moi, j’ai été folle de lui pendant cinq minutes il y a soixante ans. » Ce qui n’est ni tout à fait faux, ni tout à fait vrai, et résume en quelques mots la manière dont le séduisant Cecil a conduit Daphné vers son frère cadet, Dudley, un mariage, des enfants, tout ce qui constitue la vie normale, à l’époque, d’une femme partagée entre ses rêves et le sens des réalités.
Plus tard aussi, un poème jeté sur le papier par Cecil à l’intention de Daphné prendra un sens qu’il n’avait peut-être pas, tandis que les lettres échangées entre Cecil et George auront été examinées à la loupe par des historiens de la littérature plus soucieux probablement de démêler la vie sexuelle des auteurs que le sens de leur œuvre, à moins que ce sens ne soit, à leurs yeux, forcément enfoui dans les secrets de la correspondance privée.
Alan Hollinghurst est un grand romancier gay. Et un grand romancier tout court. Il parvient à entrelacer les thèmes de son roman dans un récit équilibré, dont on serait bien en peine de dire quel pan de cette fiction s’y trouve privilégié. L’enfant de l’étranger – du titre, nous nous garderons de donner la clé – traverse même, mais très vite et surtout pour ses conséquences, la Grande Guerre dont l’anniversaire est tellement dans l’air de notre temps. Prenons cette coïncidence (l’édition originale est parue il y a deux ans) comme le signe de ce que réussit l’écrivain : écrire à la manière d’autrefois un ouvrage résolument contemporain dans les questions qu’il pose à la société, à la littérature et aux analystes des deux, avec leur esprit de système qui évolue selon l’époque. On a rarement aussi bien montré combien l’interprétation d’une œuvre dépend non seulement du moment où elle est émise mais aussi de la relation entre le commentateur et les proches de l’écrivain.

dimanche 11 janvier 2015

Nina Simone en son déclin

Le tropisme américain de Gilles Leroy le tire du côté des Etats du Sud. Alabama Song, prix Goncourt 2007, l’y amenait sur les traces de Zelda Fitzgerald. Zola Jackson plongeait dans le tohu-bohu de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans. Cette fois, c’est Nina Simone, roman, titre qui revendique la part de fiction, avec en personnage principal la chanteuse née en Caroline du Nord en 1933. Mais, au moment où se déroule le récit, elle est vieille et malade dans un autre Sud, en France, où elle terminera sa vie en 2003.
Ricardo, une jeune Philippin, est le témoin de cette dernière époque. Il a été engagé pour faire les courses et le ménage. Sa motivation n’est pas totale et, au village, on a tout fait pour le décourager : « N’allez pas là-bas, lui ont dit les gens du village à qui il demandait son chemin. Elle a le Mal en elle et personne ne sait si c’est le diable ou simplement qu’elle est dérangée du cerveau. On prie pour qu’elle déménage. » La grande dame en son déclin est parfois pathétique. Elle reste pourtant un personnage hors du commun, dont le romancier fait une figure de légende abîmée par le temps, c’est-à-dire aussi une femme avec ses nombreuses cicatrices et ses souvenirs glorieux. Elle a voulu occuper une place qui n’existait pas : « J’invente la musique classique noire », explique-t-elle à un journaliste qui essaie de coller une étiquette sur sa musique…
Au fil des jours, elle confie à Ricardo, pour qui elle éprouve une véritable affection, des pans entiers de son histoire. Elle pique, par intervalles irréguliers, de terribles colères que l’on pourrait graduer « un peu comme l’échelle de Richter mesure les séismes sans les prévenir. » Elle remonte sur scène. Un peu. Difficilement. La fatigue est immense, les massages ne la soulagent plus. Et c’est peut-être là qu’elle est la plus belle, dans sa monstruosité et son orgueil, dans son abandon et sa volonté, assumant toutes les contradictions de celle qu’elle est devenue.
Bien sûr, il s’agit d’un roman. Mais il nous conduit au plus près de son héroïne.

samedi 10 janvier 2015

Alexandre Lacroix au cœur de Paris

Le parcours débute au Jardin du Luxembourg. Il ne quittera pas les arrondissements du centre, traversant la Seine pour s’achever dans le 3e, rue Charles François Dupuis, à quelques pas du square du Temple. Le narrateur commence par s’asseoir sur une chaise où il se gèle. C’est l’automne, il pense à la femme qu’il aime et qu’il rejoindra, au bout de la promenade, pour lui poser une question que la marche aura fait mûrir. La marche et les digressions qui l’accompagnent.
Alexandre Lacroix récolte, sur l’itinéraire de son personnage, quantité d’informations et d’émotions qui s’accumulent pour dresser de Paris, ou de l’idée qu’il se fait de Paris, un inventaire plein de sensibilité. Mais en désordre, comme celui du livre de Walter Benjamin qu’il évoque : le philosophe et écrivain allemand avait entrepris, pour compléter ses flâneries parisiennes, d’écrire un livre total sur la capitale française. Il y a travaillé treize ans, de 1927 à 1940, accumulant une documentation par laquelle il s’est trouvé dépassé. Il a fallu attendre longtemps après sa mort la publication de ses notes. Mille pages serrées de citations dans lesquelles, contre toute attente, se dessine un sens : « Le plus étrange, c’est que l’ordre des citations dessine une réflexion très cohérente : on peut, d’un fragment à l’autre, deviner quels développements aurait proposé Benjamin. »
La cohérence du Voyage au centre de Paris s’impose d’abord par la géographie : le parcours que nous avons évoqué et qu’un plan, en fin de volume, aide à visualiser. Mais la cohérence s’impose surtout, plus souterrainement il est vrai, par une interrogation constante sur le rapport à la ville ainsi que sur le rapport aux autres à travers la ville. Cette ville-là, précisément. Le livre commence d’ailleurs par une question : « Est-ce que j’aime, ou est-ce que je déteste Paris ? » Elle se déclinera ensuite tout au long d’un roman encyclopédique par certains aspects. Où cherche-t-on, en effet, les réponses que l’on ne trouve pas en soi ? Dans les livres, bien sûr, et Alexandre Lacroix se confond, de ce point de vue, avec son promeneur.
Il (l’auteur ou le personnage ?) a toujours aimé lire. Une bibliothèque a d’ailleurs été le lieu de rencontre avec la femme qu’il aime – celle qui l’attend au bout du chemin. A force de fouiner, des lectures peu communes se sont glissées parmi d’autres plus prévisibles. Quai du Louvre, observant la mousse qui pousse entre les pavés, il pense au traité qu’avait publié, en 1866, le botaniste William Nylander : Les lichens des jardins du Luxembourg. Puis au « petit trésor de style » d’un autre ouvrage, Écologie (phanérogames – mousses – lichens) de quelques sites de Paris, par Maurice Bouly de Lesdain. Il date de 1948 et la période de guerre y joue un rôle plus important que ne laisse croire un titre aussi factuel.
Alexandre Lacroix exhume aussi, entre autres curiosités susceptibles de provoquer des envies de découvertes, un roman d’anticipation d’Alfred Franklin, employé à la Bibliothèque nationale, Les ruines de Paris en 4875. Edité en 1875, réédité plusieurs fois, et notamment en 1908, il devient, sous la plume d’Alexandre Lacroix, Les ruines de Paris en 4908, le titre ayant évolué au fil du temps. Peu importe l’année : il est aussi divertissant que l’annonce l’auteur.
Celui-ci est donc un érudit. Mais sans pédanterie, ce qui lui évite d’ennuyer. Le moindre détail s’articule au trajet qui lui-même modifie l’état d’esprit.

vendredi 9 janvier 2015

14-18, Albert Londres et l'angoisse




De l’angoisse sur deux villes

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 4 janvier.
Le petit garçon avait onze ans. Son métier de fortune était de crier les journaux. Ce matin il avait bien vendu. Arrêté sur le trottoir il comptait sa monnaie
— Trente-deux, trente-quatre, trente-cinq…
Une bombe tomba du ciel à ses pieds. Un des éclats lui enleva un morceau du crâne. Il croula. Ses sous roulèrent dans la rue.
Des passants coururent à lui ; marchant dans son sang, ils agirent pour le mieux. Une dame, geste de déchirante bonté, ramassa ses sous et vint les glisser dans la poche de l’enfant. L’enfant avait les yeux ouverts, il dit : Merci, et mourut à l’âge de la première communion.
Au-dessus de Dunkerque, quatre avions ennemis passaient. Le ciel était radieusement bleu. De même les plus beaux fronts portent souvent les pensées les plus noires.
L’un sur l’autre d’autres coups éclatent, le monde court. Encore d’autres coups. Où ? On court. La ville si vide dans tous les sens, les quatre avions tournent sur les toits. Un monsieur planté sur sa porte regardait le ciel à travers ses jumelles. Un coup lui arrache le bras. À chaque éclatement la tête guidée par l’oreille va aux quatre coins de la ville. Des petites filles pleurent très fort dans la rue. On les engouffre dans un couloir. Les balles de fusil rentrent dans l’air comme dans du feutre. C’est un bruit mat. Encore des coups. On ne les a pas dénombrés, l’esprit n’est pas au calcul. Ils semblent trois fois plus nombreux. Les bombes tombent. Des femmes entassées dans un café poussent des cris de femme. C’est un bombardement. Au coin un autre enfant est mort. Une mère pense au sien qui revient de l’école. Elle court sur le chemin, le vent dans les cheveux. Un homme est mort contre ce mur. Les avions tournent régulièrement. Les éclatements cessent. Les avions ne disparaissent pas. Midi
On ignore s’ils ont fini de lâcher leurs engins. Ils maintiennent leur danger sur les têtes. Ils savent que la veille la rafale disloqua dans les hangars les appareils qui leur donnaient la chasse. Ils ont au moins vingt-quatre heures de sécurité. Ils en prennent une au-dessus de Dunkerque.
Les forts tirent sur eux, les fumées blanchâtres du shrapnell s’épanouissent au-dessous de leurs ailes. Ils sont plus haut que la portée. Ils ne lancent plus rien. Ils ne sont plus le danger mais la menace et la menace agit de même sur les nerfs non préparés.
Les gens sont debout dans les maisons. Chaque esprit se pose sur celui de sa famille qui était dehors. On saura bientôt que vingt-deux ont été ramassés morts ou ramenés chez eux pour mourir. Dunkerque, qui était prête il y a deux mois au plus grand choc, se voit subitement devant une mesquine attaque. L’ébranlement passé elle se retrouve. Deux heures après il ne restait dans le cœur de la ville, outre les larmes pour les vingt-deux cercueils, que du sang-froid.
Cela ne fut qu’un coup rapide. Il est ici une autre ville qui saigne tous les jours par les veines de ses enfants. Depuis plusieurs mois qu’elle nous a accueilli, nous l’aurions vue, si les pierres pouvaient refléter l’angoisse, pâlir et se défaire. Nous allons raconter votre histoire, petite cité, frêle oiseau sur la branche. Furnes !
Nous y arrivons en octobre. La lune était dessus. Vingt phares d’auto aveuglaient les maisons. La place était à toutes les autres places que nous avions rencontrées jusqu’ici ce qu’un bébé frisé est à une grande personne.
On n’était pas encore certain que les Belges se fussent retournés à temps pour barrer l’Yser. On disait à voix haute que dans trois jours les Allemands rentreraient. Le patron de l’hôtel vendait ses cigares pour rien.
L’agitation régnait. Chaque silhouette nouvelle aperçue dans les rues était un homme dangereux. Les maires, les gendarmes vous sautaient sur l’épaule. En moins de deux heures il en vint sept nous secouer dans la soupente que nous avions trouvée chez un épicier flamand.
Pendant quatre jours des maisons se fermèrent. On annonçait l’ennemi. Il n’est plus qu’à dix kilomètres. La petite ville allait de l’espérance à l’acceptation. Elle ne vivait que d’attendre le matin ce qui se passerait jusqu’au soir et le soir ce qu’apporterait la nuit. Elle s’anémiait d’heure en heure quand elle reprit des couleurs. L’ennemi était bien arrêté sur l’Yser. Elle allait pouvoir respirer quelque temps. Le patron de l’hôtel regrettait d’avoir vendu ses cigares.
Il était bien arrêté sur l’Yser ! Elle s’habitua vite au bruit du canon, aux avions, aux bombes et aux fléchettes qu’ils lançaient en passant et lorsque de retour des routes de Nieuport, de Pervyse ou de Dixmude on traversait sa barrière de chemin de fer on retrouvait sa place déjà presque comme un havre.
Puis Furnes connut la gloire. C’est là qu’Albert venait quand défilaient ses soldats pour que chacun d’eux pût voir, résumée et magnifiée, la Patrie le regarder partir.
On y vit le président Poincaré fixer d’un œil direct le drapeau de la Belgique et George V d’Angleterre, immobile au pied du même bec de gaz, réfléchir.
Devant tant d’honneur qui lui montait au front, cette petite ville, véritable jouet pour touristes, oubliait ses périls.
Ce jour on déjeunait. La journée avait commencé pareille aux précédentes : bruits de canon, hommes en sang qui revenaient, hommes en force qui partaient. On déjeunait. Un premier obus jeta le tintamarre en plein centre. Chacun se leva de sa table. Et d’autres fracas, d’autres obus et des toits qui dégringolaient. On bombardait subitement. La ville est si menue que chaque coin eut sa part. Les gens dans la rue se dispersaient en criant tous à la fois. Ces cris se mêlaient aux masses tonnantes qui s’abattaient. Furnes s’était oubliée mais ne l’avait pas été. On pensait bien à la lier, ainsi que toute la Belgique dans le cercle d’horreur.
On ramassa les morts. On s’organisa pour mieux secourir les blessés le lendemain. Le lendemain on ne bombarda plus.
Les propriétaires des maisons décoiffées firent remonter les toits. Il y eut, sur les lattes, des ouvriers qui chantaient en posant les tuiles. On savait que la pièce qui avait tiré d’une ferme avait été, si l’on ose dire, ramenée par les oreilles dans le camp des alliés. On tenait sur toute la ligne. Les Allemands avaient affaire ailleurs. Au bout de deux ou trois jolies lunes sur les pignons dentelés de la place, Furnes, rassurée, essuyait ses larmes. Devant l’église, des enfants jouaient à avoir peur, l’un faisait l’obus, il criait : poum ! les autres faisaient les affolés et couraient aussitôt en piaillant.
Une après-midi, six obus sur la gare. En rentrant, le soir, on vient à nous, on nous dit d’un ton mal assis : « Six obus sur la gare ! » Le jour suivant il en avait huit, le surlendemain autant.
Les Allemands ont installé un canon sur un truc et le promènent, à l’intention de Fumes, sur la voie d’un vicinal.
Et tous les jours, depuis, c’est de six à douze obus – et de cinq à six morts. Les avions collaborent. Tous ceux qui partent sur Dunkerque emportent la « ration » de Furnes, ils la lui donnent à l’aller ou au retour. Il en vient aussi qui restent longtemps au-dessus, malgré les shrapnells qui montent et les mitrailleuses qui teurententent. Ceux-là ont une autre mission que de tuer. Ils ne lâchent rien. On comprend que derrière celui qui conduit, un officier précise des points. C’est de même à Dunkerque. Ils repèrent. Le canon ne peut pas y aller, ils pensent aux zeppelins.
Furnes n’est pas encore endommagée. Sauf la première fois, les autres bombardements n’ont guère pu dépasser la ligne de chemin de fer. Mais qu’ils s’y efforcent ! Hier un obus a gagné cinquante mètres sur les précédents. On sent qu’ils se dépensent en ingéniosité pour trouver le moyen de laisser derrière eux cette ruine de plus.
C’est dans cette atmosphère pleine de fièvre que vit maintenant la petite flamande. Elle est certaine aujourd’hui qu’ils la veulent. Elle les attend avec tous ses panaches : ses deux beffrois, la pointe de son église, le haut de ses pignons, comme M. de Flayolles avec son plumet.

mardi 6 janvier 2015

Les conseils de Dany Laferrière

L'édition originale de Journal d'un écrivain en pyjama ne portait pas de la mention : « de l’Académie française » que cette parution au format de poche a eu largement le temps d'intégrer à la couverture et à la page de titre. Il n’est, heureusement, pas besoin de cela pour goûter la manière dont Dany Laferrière propose, entre humour et sérieux, insolence et pertinence, le récit de sa vie d’écrivain. Une vie « à lire et à écrire. Cela a-t-il un sens ? Je ne le sais. » S’il n’a pas la réponse à la question, nous pouvons la lui souffler : oui, bien sûr, le sens que donne chaque lecteur à des textes vibrant de, précisément, leur quête de sens.
Sous forme de notes assez brèves, chacune consacrée à un pan (ou à un détail) de son métier d’écrivain, l’auteur fournit des conseils, parfois contradictoires, à l’usage de celles et ceux qui aimeraient faire comme lui. Et bénéficier des avantages de la situation : « quand on a écrit quelques livres qui ont eu l’heur de plaire à un certain nombre de gens, on vous invite à voyager pour jouer à l’écrivain. Je me souviens encore de cette première fois où on m’avait invité en Belgique aux frais de la princesse. Rien à payer ? Non, monsieur, ni vos billets, ni vos taxis, ni votre chambre d’hôtel, ni vos repas. » Elle n’est pas belle, la vie d’écrivain ? En pyjama ou en uniforme d’académicien…
Certes, il est agréable de voyager à l’œil, encore faut-il avoir prouvé deux ou trois choses par les livres publiés. Et, donc, avoir sué sur des manuscrits, surtout quand il s’agit de s’acharner sur une vieille Remington achetée chez un brocanteur. C’est avec cette machine que Dany Laferrière a écrit son premier livre, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, et beaucoup de ceux qui suivirent. Il ne savait rien de ce qui l’attendait : « je me suis assis devant la machine pour écrire ma première phrase. J’ai attendu la suite tout l’après-midi. […] J’ai passé l’été à écrire avec un seul doigt tout en me nourrissant de fruits et de légumes. J’étais devenu un véritable athlète de l’écriture. »
D’une certaine manière, ces notes sont celles que l’écrivain aurait aimé lire avant de commencer. Récapitulation d’une expérience, elles sont destinées à faire gagner du temps aux apprentis écrivains. Pas à passer moins de temps sur leur travail : il ne cesse de dire qu’il faut non seulement écrire mais aussi corriger et réécrire, et passer des jours, des mois, à lire, nécessaire confrontation avec les autres. Et même, premier de 182 conseils lapidaires (un à la fin de chaque note) : « Une journée par mois, sans lire ni écrire, pour garder un pied dans la réalité, ce qui vous permettra d’avancer d’un pas dans le rêve. »
Après cela seulement, peut-être aura-t-on droit aux voyages et aux hôtels gratuits.

lundi 5 janvier 2015

Donna Tartt, quatorze années dans la vie de Theo

Un tableau, à peine dévoilé par la couverture du livre sous une déchirure de papier, et deux explosions. Un des angles, pas le seul, sous lequel peut être envisagé Le chardonneret, troisième roman de la romancière américaine Donna Tartt, aussi ample, aussi touffu que les précédents. Comme eux, un plaisir de lecture long et intense.
Le tableau fournit le titre du roman. Il est l’œuvre de Carel Fabritius, peintre néerlandais du 17e siècle mort à Delft en 1654 lors de l’explosion de la poudrière de la ville. La deuxième explosion est un attentat de notre époque, un 10 avril à New York, au MoMa, alors que Theo et sa mère visitent une exposition dans laquelle se trouve le tableau de Fabritius. Quatorze ans plus tard, alors qu’il se trouve dans un hôtel d’Amsterdam et que Le chardonneret occupe toujours une place importante dans sa vie, Theo rêve de sa mère pour la première fois depuis longtemps, avec la culpabilité qu’il éprouve chaque fois qu’il pense à elle : il se croit responsable de sa mort ce jour-là, l’arrêt au musée s’étant produit sur le chemin du collège dont Theo venait d’être exclu temporairement.
Plutôt que le tableau, le premier que sa mère dit avoir aimé grâce à une reproduction trouvée dans un livre, Theo avait remarqué une fille qui visitait aussi l’exposition avec un vieil homme à cheveux blancs. Puis, alors qu’il était séparé de sa mère, « il y eut un éclair noir et des débris furent balayés vers moi puis tournoyèrent, après quoi le grondement d’un vent chaud me heurta de plein fouet et me projeta de l’autre côté de la salle. » Près de lui, quand Theo reprend conscience, le vieil homme semble lui désigner Le chardonneret, puis il lui donne une bague en expliquant où il devra l’apporter. Le garçon de treize ans, choqué mais entier, se trouve chargé d’une mission en même temps que d’un chef-d’œuvre qui n’a pas fini de l’éblouir. Ni de lui pourrir la vie.
Car, ne sachant que faire du petit tableau, légèrement plus grand qu’une feuille A4, et n’ayant surtout aucune envie de s’en séparer, il laisse passer trop de temps pour qu’il lui soit encore possible de le restituer sans d’embarrassantes explications. Theo a, en outre, des préoccupations immédiates : où va-t-il vivre ? Son père s’était déjà enfui, il n’a plus sa mère, il échoue dans la famille d’un ami de collège mais la situation ne peut être que provisoire.
On a beau s’attacher à Theo pendant quatorze ans, on est obligé de reconnaître qu’il gardera toujours un côté voyou. Moins cependant que Boris, devenu son meilleur ami et son complice de bêtises adolescentes à Las Vegas où Theo vit quelque temps chez son père qui s’est souvenu de l’existence d’un fils, imaginant simultanément qu’il pourrait payer ses dettes de jeu grâce à l’argent déposé sur un compte au nom de ce fils.
Les aventures s’enchevêtrent de manière inextricable, la bague du vieil homme ayant aussi permis à Theo de retrouver Pippa, la fille du Musée et de rencontrer son oncle Hobie, avec qui il travaillera, remontant sa boutique d’antiquités chancelante au prix de manœuvres très peu orthodoxes. N’essayons pas de résumer : le parcours d’ensemble est aussi excitant que sont touchants les moments sur lesquels s’attarde Donna Tartt.
Et cette belle réussite se conclut par une méditation désenchantée sur le sens de la vie, où tout serait sombre s’il n’y avait eu la lumière émanant du tableau.

vendredi 2 janvier 2015

Un Dickens du 20e siècle, Charles Palliser

Parfois, on se dit qu'il n'est pas inutile pour un romancier de bien connaître le genre dans lequel il travaille, d'en être non seulement un pratiquant intuitif de la fiction mais d'en avoir aussi démonté tous les mécanismes afin de mieux pouvoir les utiliser. Le risque d'encombrer les récits de commentaires, ou de les stériliser en se contentant d'une technique sophistiquée sans chair vive, existe néanmoins. Mais, quand l'auteur ajoute un grand talent à un immense savoir-faire, cela peut donner Le Nom de la rose...
Charles Palliser, qui est né près de Boston aux États-Unis, a connu un parcours scolaire complexe, fréquentant pas moins de onze établissements en Suisse, en Nouvelle-Angleterre et dans le sud-ouest de l'Angleterre. Cette formation semble avoir porté ses fruits, puisqu'il enseigne maintenant en Écosse la littérature de fiction des dix-neuvième et vingtième siècle. Il a aussi publié des articles savants sur quelques écrivains, mais cette apparence austérité avait quand même laissé percer le goût de la fiction au début des années quatre-vingts, quand il avait donné deux pièces de théâtre, l'une montée en Écosse, l'autre jouée à la radio.
Monsieur le professeur cachait quand même bien son jeu: en 1989, il a fait paraître son premier ouvrage de fiction, plus de mille pages d'une construction romanesque exceptionnellement forte, sur des bases qui évoquent irrésistiblement Dickens, et avec un sens aigu de la mise en place des éléments. Même dans les pays anglo-saxons, vers lesquels on se tourne maintenant presque machinalement (et pas toujours à raison) quand on cherche une fiction qui a du souffle, il est peu fréquent qu'un écrivain commence une carrière de romancier avec un tel volume.
La réédition au format de poche est en cours. Trois volumes parus, les deux derniers arriveront dans un mois. Cinq volumes dans notre langue: L'héritage de John Huffam, Les Faubourgs de l'enfer et Le Destin de Mary sont là, La Clé introuvable et Le Secret des Cinq Roses sont annoncés. Ils correspondent aux cinq parties de l'oeuvre originale dont les titres sont plus sobres: The Huffams, The Mompessons, The Clothiers, The Palphramonds et The Maliphrants, autant de noms de familles qui se mettent en place dans un ensemble dont tous les éléments vont par cinq, ce qui n'est pas une surprise dès lors qu'on a compris l'articulation du premier volume - puisqu'il comporte, faut-il le dire, lui aussi cinq parties, définies par des dessins de roses symbolisées, de une à cinq, chaque ensemble étant légèrement différent du précédent...
Inutile d'essayer de tout expliquer: il faudrait raconter l'intégralité de l'histoire et, d'une part, celle-ci a besoin de toutes ces pages pour se mettre en place tandis que, d'autre part, elle ne livre ses énigmes que petit à petit. L'essentiel tient en effet à un suspens: que saurons-nous du mystère qui entoure l'héritage de John Huffam? Celui-ci dépend d'un codicille aussi secret que le plus secret des secrets d'État, et la mère de John - Mary - a beau dire à son fils qu'il saura un jour, le moment de la révélation lui semble toujours trop éloigné et il voudrait tout connaître de sa propre histoire, à commencer par le nom de son père qui, au début du roman, lui est inconnu.
La question, qui semble simple, rebondira souvent vers des sous-questions dont le roman se nourrit souterrainement, mine de rien. Car une des choses qui impressionnent chez Palliser est la manière dont il amène naturellement les modifications dans la situation de ses personnages. À commencer par celle de John qui, tout au début du roman, est un enfant irresponsable surveillé par sa gouvernante dès qu'il met le pied dehors, empêché de dire le moindre mot aux étrangers, puis qui devient un jeune homme prenant de plus en plus d'aplomb, jusqu'à dominer sa mère qu'il a, en effet, bien raison de raisonner quand elle se laisse aller à ses impulsions.
Il y a plusieurs manières de raconter Le Quinconce. C'est un mélo. C'est un roman intellectuel. C'est du dix-neuvième siècle. C'est du vingtième. C'est d'hier et d'aujourd'hui, pour tout dire, et dans tous les sens, dans le fond comme dans la forme, pour reprendre des notions éculées et néanmoins claires - c'est une autre question, mais il faudrait bien la poser: est-il nécessaire qu'une question soit dépassée pour pouvoir être comprise?
Bref, Le Quinconce passionne par tous ses aspects, et on doit au traducteur - Gérard Piloquet - d'apprécier jusque dans les moindres nuances les différents niveaux de langue des dialogues. Car la campagne anglaise du dix-neuvième siècle, où commence le roman, n'est pas moins riche en pittoresque que le Londres où se poursuit le récit, et les écarts de langage sont parfaitement reproduits en français, ce qui est une sorte de performance.
Il n'empêche que la plus belle performance est à mettre au crédit de Charles Palliser qui parvient à mener de front plusieurs projets dans le même roman, et c'est sans doute d'ailleurs pourquoi il devait atteindre ce format inhabituel. Il arrive à mêler ses différents fils dans un seul tissu et même si celui-ci ressemble parfois à un patchwork, toutes les coutures tiennent et se cachent derrière la diversité de l'ensemble.
Il fallait du souffle pour mener à bien une entreprise aussi complexe et en même temps aussi tenue. Charles Palliser fait la démonstration de moyens dont on mesure mal, à ce premier essai transformé, les limites. Car il est permis de penser qu'il pourrait prendre d'autres modèles littéraires que Charles Dickens - pour autant que notre connaissance de la littérature anglaise du dix-neuvième siècle ne nous ait pas conduit sur une fausse piste, tant il est probablement d'autres auteurs moins connus et peut-être plus proches du Quinconce -, et réussir tout autant un roman très différent.
John Huffam ne s'appelle sans doute pas Huffam. Ce doute, du moins, nous est très rapidement instillé. Sur son nom - qui n'est pas de la rose mais de cinq roses, pas moins! -, les hypothèses s'échafaudent tels de fragiles châteaux de cartes dont l'équilibre est compromis par le moindre souffle, mais on les regarde monter comme des miracles préservés à chaque instant de la destruction par la volonté de celui qui les bâtit avec une audace ne reculant devant rien.
Faut-il le dire? Le Quinconce est mieux qu'une heureuse surprise. C'est une découverte dont la traduction mériterait bien d'être élevée, parmi les romans les plus ambitieux qui nous arrivent de l'étranger, dans le cercle des meilleurs. Charles Palliser n'a pas que de l'ambition, il possède les moyens nécessaires à celle-ci, et il le prouve. Il faut saisir ces volumes, ces cinq tomes, et les lire comme un feuilleton. On verra ensuite comment leur autre dimension, plus intellectuelle, apparaît au lecteur attentif...