jeudi 14 novembre 2019

Goncourt, la marque qui déchire

Quel est en France le prix littéraire d’automne qui génère le plus grand nombre de ventes ? Le Goncourt. 367.100 exemplaires en moyenne de 2014 à 2018, selon les chiffres de l’Institut GFK. Et ensuite ? Le Goncourt, aussi, mais celui des Lycéens. 314.000 exemplaires. Joli doublé qui consacre une marque venue de loin et qui a su se renouveler pour rester au-devant de l’actualité : le premier Prix Goncourt a été attribué en 1903 à John-Antoine Nau et, depuis 1985, cette récompense unique a fait des petits.
À l’initiative de l’académie Goncourt elle-même, le Goncourt de la nouvelle a été créé en 1974, celui de la biographie en 1980 (à présent Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux). Puis vinrent en 1985 celui de la poésie, ajoutant depuis en légitime hommage à l’auteur d’une monumentale Histoire de la poésie qui siégeait en son sein le nom de Robert Sabatier à son appellation, et en 1990 celui du premier roman. Ils n’étaient, à leurs débuts, que des Bourses Goncourt, ils ont franchi l’épreuve du temps et ont été revalorisés en autant de Prix Goncourt. Sans atteindre, et de loin, la notoriété de celui que vient de recevoir Jean-Paul Dubois. (Auquel, car je n’aurai peut-être plus l’occasion de le faire, j’applaudis encore une fois.)
Entre-temps, la Fnac, qui était en 1988 la plus importante enseigne à la fois culturelle et commerciale de France, avait eu l’idée de génie de créer le Goncourt des Lycéens, « avec la bienveillance de l’académie Goncourt », dit la notice Wikipédia. Académie Goncourt qui, néanmoins, a dû se sentir suffisamment gênée un temps par l’aspect commercial du projet pour tenter de retrouver son indépendance et promouvoir elle-même, un temps, une Bourse Goncourt jeunesse. La puissance de feu de la Fnac et le succès croissant du Goncourt des Lycéens a eu raison de celle-ci, toute gêne est oubliée.
Rectificatif: il n'y avait dans la Bourse Goncourt jeunesse que du plaisir et aucune gêne vis-à-vis d'une enseigne marchande, comme me le signale un message d'un juré actuel. Je le cite: «créée à l’initiative de Michel Tournier, elle était remise à l’auteur d’un album jeunesse pour les petits, avec l’appui de la ville de Fonvieille, lieu de naissance d’Alphonse Daudet. Le jour où celle-ci s’est retirée, ça s’est arrêté, voilà tout.» Dont acte.
Sur base de la première sélection Goncourt annoncée en septembre, des comités locaux rassemblant près de 2.000 lycéens lisent et commentent, sélectionnent à leur tour (huit titres cette année) en vue du vote final qui a couronné cette année, vous le savez déjà, le roman de Karine Tuil, Les choses humaines, couronné hier par le Prix Interallié.
Les chiffres de ventes fournis pour le Goncourt des Lycéens mériteraient d’être analysés plus finement, en particulier pour les années concernées. Car le cumul de 2019 est loin d’être une première et l’effet du prix des jeunes lecteurs s’est additionné avec celui du Renaudot en 2014 et 2015 (David Foenkinos et Delphine de Vigan), du roman Fnac en 2016 (Gaël Faye) ainsi que du Prix littéraire du Monde en 2017 (Alice Zeniter).
L’académie Goncourt elle-même, sollicitée un peu partout, parraine depuis 1998 des Choix Goncourt dans différents pays. La Pologne avait ouvert en 1998 une série qui a, depuis, gagné d’autres territoires : l’Orient, la Serbie, l’Italie, la Roumanie, la Tunisie, la Belgique, la Suisse, la Slovénie, l’Espagne, la Bulgarie, l’Algérie, la Chine, le Brésil, le Royaume-Uni, l’Autriche, la Grèce, la République tchèque, le Maroc et la Géorgie. J’en oublie peut-être.
Ils essaiment, les académiciens Goncourt…

mercredi 13 novembre 2019

Prix du livre européen: Jonathan Coe et Laurent Gaudé

Le dernier ouvrage de Laurent Gaudé, Nous, l'Europe, banquet des peuples (Actes Sud), devait attirer l'attention des journalistes européens, réunis sous la présidence de Barbara Hendrickx, pour leur Prix du livre. Ce texte en vers (que je n'ai pas lu) reçoit le prix de l'essai.
Côté roman, celui de Jonathan Coe, Le cœur de l'Angleterre (Gallimard), en plein feuilleton du Brxit, avait également de solides arguments à faire valoir. Prix du roman, donc.
Jonathan Coe l’explique dans une note à la fin de son nouveau roman, Le cœur de l’Angleterre : il n’avait pas l’intention de continuer la série d’ouvrages dans lesquels il avait mis en scène les Trotter – le premier, traduit en 2002, portait pour titre original The Rotters’ Club (Bienvenue au club en français), le deuxième semblait boucler la boucle dans Le cercle fermé (2006). Mais une adaptation théâtrale du premier et un commentaire chaleureux sur le second ont remis en selle Benjamin Trotter et sa sœur Lois.
Les circonstances sont aussi celles d’un moment politique singulier : après la victoire de son parti aux élections parlementaires de 2015, David Cameron tient sa promesse d’organiser un référendum par lequel la population décidera de rester dans l’Union européenne ou de la quitter. On sait comment les choses se sont passées, on sait moins comment elles finiront et on ignore en général quels ont été les dessous de l’affaire. Peut-on faire confiance à un roman pour les révéler ? Peut-être pas. On peut en revanche faire confiance à Jonathan Coe pour en fournir une version comique.
Elle se présente lors d’une des rencontres qu’ont à intervalles irréguliers Doug, éditorialiste de gauche, forcément de gauche, et Nigel, d’abord sous-directeur adjoint de la communication dans le gouvernement de coalition en 2010 puis de plus en plus proche de Cameron. En 2016, la conversation où ils abordent la question du Brexit vire à l’absurde : « Je croyais que ça s’appelait le Brixit », dit Nigel en affirmant que, de « Dave » (Cameron) à tous les membres de l’équipe, ils utilisent ce mot. Bel exemple d’improvisation politique sur un terrain que le Premier ministre croit maîtriser alors qu’il n’en a qu’une vision très floue. Il n’envisage pas un instant que les électeurs puissent décider une sortie de l’Union européenne. Devant Doug, Nigel se livre à une « logique acrobatique » d’une confondante légèreté : « C’est un pari, oui, un pari colossal. L’avenir du pays décidé sur un coup de dés. Dave est prêt à prendre ce pari et c’est ce qui fait de lui un leader fort et résolu. »
Il y a bien d’autres aveuglements dans Le cœur de l’Angleterre, au plus haut niveau du pouvoir ainsi que, surtout, dans des sphères privées. Au sein des familles, y compris la famille Trotter, l’atmosphère est pesante et reflète l’état profond d’un pays où gronde une colère sourde. Sophie, la fille de Lois, voit ainsi grandir la faille idéologique qui la sépare de son mari Ian. Elle est mue par de généreux principes, il s’enferme dans la logique d’un protectionnisme teinté d’un racisme qui ne se cache plus guère. Au cours d’un repas, Sophie craque : « Est-ce que tu te rends compte que tu passes ta vie à m’accuser, moi comme le reste du monde, d’être trop politiquement correcte pour ton goût, ces temps-ci ? Ça tourne à l’obsession chez toi. En plus, je soupçonne que tu ne sais même pas ce que ça veut dire. »
Benjamin et Lois, les deux personnages principaux, semblent se tenir en retrait du débat permanent qui agite la société. Du début, en 2010, à l’enterrement de leur mère, à la fin, en 2018, ils ont surtout à résoudre leurs propres contradictions. Elles ne sont cependant pas extérieures au monde qui les entoure et auquel, qu’ils le déplorent ou s’en réjouissent selon les cas, ils appartiennent.
Le cœur de l’Angleterre est un roman d’une redoutable lucidité. La fiction prouve une fois de plus qu’elle a les moyens, quand elle est construite par un écrivain de talent, de nous éclairer sur le présent autant que sur ce que nous sommes. Omniprésent, l’humour en rend la lecture jubilatoire.

samedi 9 novembre 2019

Non, je n’ai rien contre les cerfs


© Clame Reporter
Pourtant, je n’ai lu ni Les grands cerfs, de Claudie Hunzinger (Grasset), qui a reçu cette semaine le Prix Décembre ni La tentation, de Luc Lang, Prix Médicis du roman français le lendemain. J’avais déjà lu et apprécié auparavant des livres de l’une et de l’autre, la présence de l’animal aux bois fiers n’avait rien pour m’éloigner de leurs nouveaux romans.
Quoiqu’on fasse, on n’arrive décidément pas à tout lire.
(Et je n’ai pas non plus tardé à fournir cette explication parce que j’aurais été embarrassé d’en trouver une, il ne faut mettre ce retard que sur le compte de la fourniture électrique qui a été, ces derniers jours, pire que défaillante. Ce n’est pas la première fois, je me précipite dans ces cas-là sur les travaux les plus urgents, généralement ce qu’attend de moi Le Soir et c’était, hier, pour écrire un article sur le très beau Miss Islande d’Auður Ava Ólafsdóttir, traduit par Éric Bouty, paru chez Zulma et orné désormais d’une bande qui signale le Prix Médicis étranger.)
Mais je voulais vous parler des cerfs, et me défendre de la réputation qu’on pourrait me faire de les fuir, afin de n’être pas en butte à la colère de la prochaine meute de ces animaux que je pourrais rencontrer – encore que, sous les contrées où je vis, la probabilité soit mince…
Je rappellerai donc des faits.
Comment je n’ai pas craint de me loger, le temps de la lecture, à l’Hôtel du Grand Cerf de Franz Bartelt (Seuil), quelque part du côté de la frontière franco-belge, malgré le fantôme d’une actrice morte là quarante ans plus tôt et l’inquiétant remue-ménage qui s’y produit dans l’espace de la fiction.
Comment, avec Caroline Lamarche, j’ai chanté Dans la maison un grand cerf (Gallimard), en chœur avec Berlinde, plasticienne, qui fait de l’animal un usage singulier et très personnel.
Comment, enfin, pour ne pas remonter trop loin dans le temps, j’ai été accompagné par l’image d’un daim blanc (d’accord, il y a une nuance) grâce à Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel (Gallimard), avec Robert De Niro lui-même.
Tu le vois bien, cerf, petit ou grand, tu es mon ami. Et je serai le tien si tu le désires…

mardi 5 novembre 2019

Prix Femina spécial, Edna O'Brien

C'est donc pour l'ensemble de son oeuvre, mais à l'occasion de la traduction, par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, de Girl...
Là où passe Boko Haram, les écolières perdent non seulement tout espoir de poursuivre leurs études mais aussi d’être considérées comme des êtres humains. Elles ne sont plus que des outils de soulagement pour le repos des guerriers ou des organes reproducteurs, priées de fournir des remplaçants mâles aux combattants abattus. Dans les remerciements qui suivent son nouveau roman, Girl, la romancière irlandaise Edna O’Brien n’explique pas pourquoi elle s’est intéressée à ce drame ni pourquoi elle s’est rendue au Nigeria afin de le comprendre. Elle dévoile cependant comment elle en est arrivée à choisir le moyen d’en parler dans une fiction : « mon unique méthode était de faire entendre leur imagination et leur voix par le truchement d’une seule fille particulièrement visionnaire. »
Voici donc Maryam, qui nous avertit d’emblée : « J’étais une fille autrefois, c’est fini. » Avec ses amies, elle a été arrachée au dortoir de l’école, elle a voyagé en camion, elle a espéré être retrouvée, puis elle a perdu cet espoir mais elle a survécu.
Sans pathos, sans rien masquer non plus des conditions dans lesquelles la jeune fille est détenue et exploitée, la romancière raconte un parcours qui, on l’imagine, peut se confondre, à quelques détails près, avec beaucoup d’autres.
Il y a là tous les sévices qu’on imaginait, et dont la presse nous avait déjà longuement entretenus, dans les détails. Il y a en outre, et c’est pourquoi la fiction se révèle supérieure au reportage dans la capacité à ouvrir les yeux, l’incarnation de Maryam qui subit ces sévices. Sa chair et son esprit souffrent, nous souffrons avec elle puisque nous l’accompagnons sur ce chemin qu’elle n’a pas choisi et où chaque pas semble plus atroce que le précédent.
Edna O’Brien se garde bien cependant de peindre le tableau en noir et blanc, sans nuances. Maryam peut estimer qu’elle a de la chance, un temps, d’avoir été choisie comme épouse d’un homme qui n’est pas le pire. Le pire, de toute manière, elle l’a déjà connu.
Edna O’Brien n’entonne pas non plus un chant désespéré. Elle laisse une chance à Maryam, même s’il s’agit de passer par une porte très étroite et que la jeune femme ne pourra jamais oublier ce qu’elle a subi. Nous non plus qui, à chaque fois que nous entendrons à nouveau parler de cette région du monde et de ce qui s’y passe, aurons à l’esprit une personne plutôt qu’une abstraction.
On sort de là secoué comme rarement, partagé entre le soulagement et la tentation de gratter les cicatrices désormais en commun avec l’héroïne.
J'ajoute que le Prix Femina essai va à Emmanuelle Lambert pour Giono, furioso (Stock)

Prix Femina étranger, Manuel Vilas

Autoportrait ? Cela y ressemble bien. Ordesa, de Manuel Vilas, traduit par Isabelle Gugnon, est la longue complainte d’un écrivain qui ne parvient pas à faire le deuil de ses parents. Cela ne semble pas enthousiasmant. Et pourtant, dans les méandres des remords, l’illumination des souvenirs, la perte de moments, l’oubli de visages, la disparition d’articulations importantes d’autrefois, la vie et la mort se renvoient sans cesse la balle. Le mouvement est parfois infime, parfois il prend une amplitude plus grande – toujours il exerce sur le lecteur une fascination qui ne cesse de croître jusqu’aux dernières pages, un épilogue en forme de poèmes qui reviennent, afin que nul n’oublie, sur quelques idées fortes parmi celles qui animent Ordesa.
Ordesa est une vallée pyrénéenne à côté de laquelle se dresse le mont Perdu, nom symbolique qui ne se pose pas là par hasard puisque tout le livre est une tentative de résistance à l’effacement de faits que le temps érode. Et aussi à ce qu’a fait le père : « Plus que mourir, mon père s’est perdu, il a pris la tangente. Il est devenu un mont Perdu. »
Au point de départ, et pour expliquer la difficulté à affronter sereinement cette disparition ainsi que celle de la mère, il y a peut-être cette faute originelle – du moins considérée comme telle –, d’avoir choisi la crémation plutôt que l’enfouissement : « la crémation est irréparable, elle interdit toute possibilité d’exhumation du corps. »
La peur a accompagné le narrateur au fil des années : peur des colères du père, quand il se mettait à tout casser sans jamais cependant s’en prendre directement aux membres de sa famille, peur de l’appartement, de la ville, peur de tout, mais il faut l’envisager comme un sentiment salutaire : « Mon Dieu, comme j’aime les désespérés. Ce sont les meilleurs. »
Il y a eu la culpabilité, aussi, devant les gestes ambigus d’un prêtre que la mémoire n’a pas retenus, ce qui est pire que s’ils étaient restés avec précision, car la présence du Mal, quand celui-ci est flou, interdit aux victimes de se racheter, les rend « excrémentielles », méprisables. « On aime les héros, pas les victimes. »
Et le narrateur n’a certes rien d’un héros. Seule peut-être son affirmation de la liberté, quand il a volontairement renoncé à l’enseignement qui le tenait enfermé dans un statut social précis, fut un geste de bravoure. Mais sa valeur est allée ensuite en diminuant, la faute à une vie qui se délite en compagnie des morts, et des morts que les morts ont connus, et des morts à venir qui auront côtoyé les vivants d’aujourd’hui.
Ordesa est un roman obsessionnel, sur l’étroite ligne de crête qui sépare deux mondes pas si étrangers l’un à l’autre qu’il y paraît. La conscience aigüe des limites de l’homme fournit l’équilibre précaire de celui qui raconte avec ironie : « Le côté comique de la condition humaine, c’est qu’elle n’a pas besoin de la vérité, considérée comme un ornement, un ornement moral. »
Ordesa est un livre âpre qui réveille.

Prix Femina français, Sylvain Prudhomme

« Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui partent. Et ceux qui restent. » C’est clair. Ou presque. Dans Par les routes, Sylvain Prudhomme pose face à face, ou côte à côte, deux hommes qui ont été, ensemble, de grands voyageurs. Puis ils se sont séparés. Le narrateur, écrivain, n’a plus pensé que de loin en loin à celui qu’il appelle l’autostoppeur. Il n’est retombé sur lui que quinze ans après, par hasard, à condition de croire au hasard, à V., une petite ville où il vient chercher la solitude et le dépouillement qui conviennent à son prochain travail.
Il est arrivé avec peu de bagages. Des livres, surtout. Il loue un deux pièces à l’ameublement sommaire. « J’ai pensé : on voit mieux dans le peu. On vit mieux. On se déplace mieux, on conçoit mieux, on décide mieux. » Mais il y a, dans le même lieu, l’autostoppeur, qu’il retrouve bientôt, qui donne l’impression de s’être posé aussi : il a une femme, Marie, un fils, Agustín. Pas vraiment posé pour autant : à intervalles irréguliers, il reprend la route, incapable de rester sur place.
Il a limité ses voyages au territoire de la France – avant, ils partaient ensemble pour des destinations bien plus lointaines. Il collectionne les rencontres, les portraits de ses « autostoppés » qui l’ont emmené ailleurs pour un parcours plus ou moins long. Il trace ses parcours sur une carte, voit ce qui lui manque, les régions qu’il a peu explorées. Repartira peut-être dans ces directions-là. Quittera les autoroutes qui ont longtemps été ses axes de prédilection – il sait tout des aires de repos, celles qui sont favorables à un départ rapides, celles où on traîne, les plaisantes, les autres…
Il explique cette vie à celui qui fut son ami, et peut-être le redevient petit à petit, à moins qu’il soit en train de prendre sa place. Pendant que l’autostoppeur voyage, le narrateur s’occupe d’Agustín, tient compagnie à Marie, occupe le terrain dans un glissement insensible mais irrésistible vers une situation quasi familiale. Avec une question qui le taraude : et si l’autostoppeur, en réalité, ne partait pas ? S’il se contentait de rester dans le coin pour observer ce qui se passe ? « J’ai pensé à Jean-Claude Romand, à tous les imposteurs qui plutôt que d’avouer qu’ils n’ont plus de travail passent leurs journées à faire mine d’être occupés, zonent du matin au soir sur les parkings, dorment et mangent dans leur voiture – jusqu’au jour où ils craquent, s’effondrent, ne supportent plus de mentir à tout leur entourage. »
Par les routes est un voyage par étapes et par procuration, un beau voyage dont ne parviennent, à V., que des échos lointains – téléphone, photos, cartes postales. Ils sont suffisants pour décrire un ailleurs flou tandis que le narrateur s’ancre. Et peut-être l’autostoppeur a-t-il besoin que quelqu’un le fasse à sa place, puisque ce n’est pas dans sa nature. Même la scène finale, magnifique et surprenante, se jouera sans lui.

Sylvain Tesson à l’affût

Dans L’Express de cette semaine, en commentaire du palmarès des meilleures ventes de livres en France, cette ouverture : « Il y a un phénomène Tesson. » Phénomène à plusieurs titres. Il prend la tête du classement dans la catégorie fiction, ce que n’est pas La panthère des neiges (Gallimard), à moins de considérer que le récit bascule du côté de l’imaginaire à partir du moment où Vincent Munier, photographe, un des compagnons de voyage de Sylvain Tesson au Tibet, fait promettre à celui-ci, « si j’écrivais un livre, de ne pas donner l’appellation exacte des lieux. Ils avaient leurs secrets. Si nous les révélions, des chasseurs viendraient les vider. » La géographie devient alors poésie.
Phénomène aussi depuis que Sylvain Tesson a, hier, reçu le Renaudot (du roman ! décidément !) sans avoir été présent dans aucune sélection préliminaire. Si ces sélections ne servent à rien, autant qu’on nous le dise, on n’en tiendra plus aucun compte. Ou pas davantage que le jury, au moins.
Je ne me plaindrai pas pour autant du choix fait par le Renaudot : il m’a poussé à lire, hier soir et ce matin, La panthère des neiges. Et je n’y trouve que des raisons de m’en réjouir.
Le voyage auquel Munier convie Tesson, après une sorte de test préliminaire qui consiste à guetter des blaireaux en bord de Marne, est à l’opposé de tous les principes auxquels l’écrivain avait tenté de rester fidèle :
C’était la première fois que je me tenais si calmement posté, dans l’espérance d’une rencontre. Je ne me reconnaissais pas ! Jusqu’alors, j’avais couru de la Yakoutie à la Seine-et-Oise, obéissant à trois principes :L’imprévu ne venant jamais à soi, il faut le traquer partout.Le mouvement féconde l’inspiration.L’ennui court moins vite qu’un homme pressé.
Et le voici à découvrir les vertus de l’attente, de la patience, de ne pas savoir si le but du voyage – observer la panthère des neiges – sera atteint. Il n’en est pas prêt pour autant, comme le fut Peter Matthiessen, auteur d’un livre qui porte presque le même titre, Le léopard des neiges, à se satisfaire d’un échec : « Au cours de son séjour au Népal en 1973, Peter Matthiessen n’avait jamais vu la panthère. À qui lui demandait s’il l’avait rencontrée, il répondait : « Non ! N’est-ce pas merveilleux ? » Eh bien non my dear Peter ! ce n’était pas « merveilleux ». Je ne comprenais point qu’on pût se féliciter des déconvenues. C’était une pirouette de l’esprit. Je voulais voir la panthère, j’étais venu pour elle. »
Sylvain Tesson, au cœur de la nature, se sent observé par elle, tenu à l’œil – et pas seulement par une panthère. « Les bêtes sont des gardiens de square, l’homme y joue au cerceau en se croyant le roi. C’était une découverte. Elle n’était pas désagréable. Je savais désormais que je n’étais pas seul. »
La nature de cette nature, si j’ose dire, est d’être là même quand le regard inexpérimenté n’y discerne rien, ou pas grand-chose. Et, dans l’affût qui devrait être non seulement le « mode opératoire » du chasseur (pas celui qui tue, à qui s’en prend plusieurs fois l’auteur, plutôt celui qui regarde pour ne capturer que des images) mais aussi « un style de vie ».
Tout étant dans le Tao (et réciproquement, dirait un écho après lequel on se demanderait si cela a été mal entendu ou, au contraire, bien compris), il suffit d’ouvrir le livre que Sylvain Tesson a emporté. « Agit sans rien attendre. Je me demandais : « attendre, n’est-ce pas déjà agir ? » L’affût n’était-il pas une forme d’action puisqu’il laissait libre voie aux pensées et à l’espoir ? Dans ce cas, la Voie du Tao aurait recommandé de ne rien attendre de l’attente, pensée qui m’aidait à accepter de demeurer là, assis dans la poussière. »
Rien d’un roman, donc, mais un beau livre, qui vaut le détour par les grottes gelées d’où l’on observera le monde autrement.

lundi 4 novembre 2019

La belle surprise du Goncourt, le coup d'éclat du Renaudot

Moi-même, j'y croyais - c'est dire. Amélie Nothomb au Goncourt, c'était plié. Et puis, pas du tout. Et, au final, tant mieux. J'avais aimé Soif, certes. Mais j'avais adoré Tout le monde n'habite pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois, qui l'a emporté au deuxième tour par six voix contre quatre. Je vous l'avais écrit ici, où je vous renvoie donc si vous désirez savoir ce que je pense de ce livre.
En revanche, si vous ne connaissez pas l'homme Jean-Paul Dubois, je peux vous glisser ce que j'avais retenu d'une rencontre avec lui. C'était en 1992, il publiait deux livres cette année-là, je n'ai pas l'impression qu'il a changé depuis.


Jean-Paul Dubois n’est pas un écrivain français. Ou peut-être faudrait-il dire, tout simplement, qu’il n’est pas un écrivain parisien – bien que journaliste au Nouvel Observateur, il vit à Toulouse et évite autant que possible la capitale. Ou encore qu’il est, dans sa tête, un gaucher – il faisait, dans son premier livre, un Éloge du gaucher, ce ne devait pas être un hasard.
Atypique et cependant boulimique, le voici avec deux livres cet automne : un roman, Une année sous silence, et un recueil de chroniques, Parfois je ris tout seul. De celui-ci, on voudrait citer un ou deux de ces instantanés drôles ou tragiques, jamais aussi sérieux qu’ils pourraient l’être, jamais aussi légers qu’ils pourraient paraître, mais, si on commence, on n’arrête pas. Car ces 123 petites histoires qui n’en sont pas, pour ne se suivre en rien, ont quand même toutes en commun d’être un regard sur la vie quotidienne, prise de biais, mais il arrive souvent, c’est tant mieux ou tant pis, selon les cas, qu’on s’y reconnaisse. Par un petit détail, par un sujet essentiel, peu importe. Et c’est pour cela que, quand on rit, on rit un peu jaune.
Toujours est-il que Jean-Paul Dubois n’est pas du genre à arborer fièrement, comme un étendard, ses deux livres comme un exploit. Il se dit formé à l’écriture par quinze ans de journalisme, précise que cela ne lui permet pas nécessairement d’écrire bien mais au moins de le faire vite, et rigole à l’idée de l’angoisse devant la page blanche : « Quand vous écrivez un livre, il n’y a aucune contrainte, vous avez le temps que vous voulez, on vous paie pour ça et, moi, la seule chose qui peut m’empêcher d’écrire, c’est la paresse. L’angoisse de la page blanche, je ne connais pas. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais il y a tout un mythe autour de ça… Oui, on peut écrire dans la douleur, mais on écrit. Ce sont des livres, quoi ! » Comprenez : ce ne sont que des livres, après tout !
Mais quand des livres traduisent, comme Une année sous silence, un tel sentiment de désespoir, un tel détachement de la vie, c’est qu’ils représentent, quoi qu’en dise leur auteur, quelque chose d’essentiel.
Paul Miller a le sentiment que sa femme est en train de devenir folle. Les autres pensent que c’est lui qui va mal. Égaré entre ce qu’il croit être la réalité et l’image qu’on lui en renvoie, il se sent de plus en plus exilé de lui-même. Il ne faut pas vingt pages à Jean-Paul Dubois pour raconter tout ce qui s’est passé avant : la distance de plus en plus grande entre Paul Miller et sa femme, puis entre le monde et lui, la mort de sa femme, son installation dans un petit appartement, son déclin dans la hiérarchie sociale…
L’histoire de Paul Miller est terrible, elle est fondamentalement désespérée. Encore faut-il, pour penser cela, qu’on s’accorde avec le sens commun qui détermine comment on peut réussir sa vie et comment on peut la rater. De ce point de vue, il est clair que Paul Miller est un raté. D’ailleurs, il passe entre les mains des psychiatres, ce qui est bien la preuve qu’il est incapable de s’assumer, non ?
Mais là où Jean-Paul Dubois trouve un axe assez solide pour, sinon retourner le point de vue, au moins en faire douter, c’est quand il fait tout raconter par Paul Miller lui-même. La logique s’effondre. Si Miller ne veut plus parler, ce qui représente aux yeux du monde un échec flagrant, une incapacité fondamentale à accepter l’existence des autres, c’est pour lui une victoire, puisqu’il décidera, quand il le voudra, de reprendre la parole. Et ses emplois minables qui paraissent mériter le mépris – ses fils ne se privent d’ailleurs pas de le lui manifester – ne sont-ils pas un moyen de trouver une liberté nouvelle ?
Quand on parle avec Jean-Paul Dubois, il ne commente pas vraiment ses livres. Sans doute parce qu’aucun commentaire n’est nécessaire. Il suffit de passer cette Année sous silence avec Paul Miller, on aura l’impression de lire un romancier américain, au style précis, chirurgical au meilleur sens du mot – parce qu’il entaille la peau et pénètre les chairs afin de donner à voir ce qu’un homme peut avoir de plus intime –, avec cette manière si particulière de mettre sur le même pied, comme pour brouiller les pistes, l’accessoire et l’essentiel, et, au bout du compte, on réalise que même l’accessoire donne accès à l’essentiel…

Au Renaudot, on n'a peur de rien, et surtout pas de balayer le dernier jour les titres qui étaient encore sélectionnés un peu plus tôt. Aucun de ceux-ci n'a résisté au débarquement, porté par je ne sais quel juré, de Sylvain Tesson, dont La panthère des neiges a été choisi au deuxième tour, par six voix contre deux à La part du fils, de Jean-Luc Coatalem, et deux autres à Pourquoi tu danses quand tu marches, d'Abdourahman A. Waberi.
Je ne l'ai pas lu, je ne vous en dirai donc rien, et pas davantage du Renaudot essai, (Très) cher cinéma français, d'Eric Neuhoff, ni du Renaudot poche, Une vieille histoire, nouvelle version, de Jonathan Littell.

samedi 2 novembre 2019

La possibilité d'un Goncourt pour Amélie Nothomb


Et si Soif recevait le Goncourt, comme cela se murmure de plus en plus à quelques jours, à quelques heures de la proclamation, est-ce que ce serait un scandale ou une consécration méritée ? Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Plutôt une utilisation consciente de la notoriété d’une autrice bien installée dans le paysage éditorial – non seulement par sa régularité mais aussi par ses chiffres de vente – pour renforcer la notoriété d’un prix littéraire prescripteur, quoi qu’on dise de sa baisse d’influence. Ce serait de bonne guerre.
Ce serait par ailleurs opportun. Beaucoup de lauréats ont été primés (à l’usure ?) pour un livre faible après que le jury Goncourt avait manqué le chef-d’œuvre et ce ne serait pas le cas d’Amélie Nothomb : Soif est un roman audacieux et réussi.
Audacieux, car la romancière s’attaque à un sujet de taille, connu, archi-connu, dont il n’y a plus rien à dire même s’il s’écrit encore de nombreux livres sur lui. Jésus, d’accord, on l’a déjà rencontré, l’image est familière, l’histoire aussi et la croix pèse encore sur notre société qui ne s’en remet pas de l’avoir découpée en morceaux sacrés comme une marchandise – tandis que les marchands du Temple avaient provoqué le courroux divin, ou semi-divin, tout dépend de la croyance de chacun.
C’est lui (Lui ?) qui parle : « J’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort. L’avantage de cette certitude, c’est que je peux accorder mon attention à ce qui le mérite : les détails. » N’est-ce pas là-dedans que se cache le diable, au fait ? Mais, comme le dira Thérèse d’Avila, citée par Jésus sous la plume de Nothomb qui n’en est pas à un anachronisme près : « Je crains moins le démon que ceux qui craignent le démon. » Même pas peur, donc.
Beaucoup de déceptions, en revanche. Il a fait des miracles en croyant faire le bien, soulager des malades, nourrir les affamés, tout ce que vous savez. Et, au procès, les bénéficiaires de cette magie bienveillante défilent comme témoins à charge. « Les trente-sept miraculés ont déballé leur linge sale. » On ne peut décidément compter sur personne : « aucun des miraculés n’éprouve pour moi la moindre gratitude, au contraire, ils me reprochent amèrement mes miracles, même les époux de Cana. » Il préfère se souvenir de la joie qui régnait ce jour-là, de sa mère « pompette, et cela lui allait bien. » Jésus n’a pas de rancune et encore moins de haine, on s’y attendait un peu.
Toute l’histoire aurait l’air d’une farce s’il ne mourait à la fin. Le contraire d’une surprise. Mais il y a la soif, thème majeur que désigne le titre, obsession du Christ sur la croix qui en vient à être vaguement soulagé par un mélange d’eau et de vinaigre. La soif étanchée est pur plaisir, même dans le pire moment d’une existence terrestre : « C’est la preuve que je suis sauvé : oui, au degré de douleur où je suis arrivé, je peux encore trouver mon bonheur dans une gorgée d’eau. »
Amélie Nothomb avait préparé le terrain (aride, le terrain, dans une région du monde qui n’a pas été choisie au hasard : « Il me fallait une terre de haute soif ») : « Aucune jouissance n’approche celle que procure le gobelet d’eau quand on crève de soif. »
Amélie Nothomb nous abreuve d’une eau vive qui pétille d’intelligence et de finesse. En effet, ça fait du bien.

jeudi 31 octobre 2019

Grand Prix du roman de l'Académie française : Laurent Binet

Une déception, pourquoi ne pas le dire? Je voulais absolument lire ce roman, je l'ai lu, je n'imaginais pas un instant en le terminant que l'Académie française en ferait son Grand Prix du roman. Et pourtant... Bon, les événements incompréhensibles ne manquent pas dans le monde littéraire. Les livres incompréhensibles non plus...
Les deux premiers romans de Laurent Binet, HHhH et La septième fonction du langage, étaient ambitieux, brillants et très réussis. Le troisième, Civilizations, est tout aussi ambitieux et brillant. Moins réussi cependant. On s’y est précipité en confiance, dans le souvenir des précédentes lectures où le plaisir côtoyait l’intelligence. Et puis, malgré des moments d’enthousiasme, on a perdu pied, sans réussir à suivre l’écrivain dans sa reconstruction audacieuse du monde. Chaque fois que se produit un tel phénomène peu plaisant, il faut redouter une faiblesse du lecteur plutôt que de l’auteur. Nous nous avancerons donc avec précaution sur un terrain mouvant qui, peut-être, aurait semblé moins étranger six mois plus tôt ou six mois plus tard.
Bref, venons-en au fait : Laurent Binet envoie – c’est la deuxième partie du roman – Christophe Colomb dans une impasse, malgré la fierté d’avoir pris pied sur quelques territoires peuplés de sauvages et les avoir attribués à « Vos Altesses », les commanditaires du voyage d’exploration. En cette fin d’année 1492 porteuse d’abord de grands espoirs, puis au début de 1493, le vent a tourné, il n’est plus question que d’épreuves envoyées par Dieu à qui il ne reste plus qu’à recommander les âmes des courageux aventuriers. Dans son journal, Christophe Colomb écrit, après la mort de tous ses compagnons : « Je vais nu, comme un chien errant, presque aveugle, sans plus personne qui fasse attention à moi. » Exit l’homme providentiel qui aurait dû changer la face du monde – et, selon les historiens, l’a changée. Mais le romancier n’est pas dupe.
Ceux qui infléchiront véritablement le cours des événements sont venus de l’ouest, ils ont débarqué à Lisbonne sous le commandement d’Atahualpa, jeune empereur de Quito déchu après une guerre fratricide qui l’a décidé à chercher d’autres territoires. Ses effectifs sont réduits : « cent quatre-vingt-trois hommes, trente-sept chevaux, un puma et quelques lamas ». Mais ce qu’ils réalisent mérite d’occuper plus des deux tiers de Civilizations.
Atahualpa et son amante Higuénamota, l’âge d’être sa mère, l’esprit nourri de contes anciens, trouvent Lisbonne dévastée par un tremblement de terre. La catastrophe sera placée à l’arrière-plan de la chronique : « L’an 1531 de l’ancienne ère est l’an 1 de la nouvelle ère, puisqu’il marque la venue de l’Inca, par la mer Océane. » Les remous sanglants qui ont suivi, en 1492, l’expulsion des Juifs d’Espagne et l’Inquisition sont effacés par l’avènement de la nouvelle religion du Soleil, dont l’Inca est le représentant sur terre.
« Les 95 thèses du Soleil » résument les règles en vigueur dans le « Nouveau Monde » selon une vision inverse de la nôtre. Elles définissent un cadre religieux d’où découle une politique habile à utiliser les antagonismes pour se faire des alliés. Les 183 hommes, contre toute attente, renversent les régimes les mieux établis, la conquête est une réussite. Elle ne va pas, bien entendu, sans quelques secousses qui sont le piment de l’Histoire, fictive comme réelle.
Laurent Binet glisse des clins d’œil – une pyramide est construite dans la cour du Louvre, par exemple. Et, pour clore le récit dans une quatrième partie, Cervantès entre en scène, observé notamment en pleine lecture des Chroniques d’Atahualpa dans une tour dont le propriétaire rentre chez lui : Michel de Montaigne. Belle rencontre. Mais dont la raison d’être, comme d’autres anecdotes qui abondent dans le roman, reste obscure.

Prix littéraires : rien ne va plus, faites vos jeux !

Plus prudent que Lucie Cauwe, j’ai attendu les dernières sélections pour établir mes pronostics et lancer des affirmations sans preuves, nuancées de quelques doutes qui m’offriront opportunément des positions de repli…
Le Grand Prix du roman de l’Académie française sera attribué ce jeudi, dans l’après-midi. Ce qui aurait offert aux journalistes littéraires travaillant pour des journaux ne paraissant pas le 1er novembre tout le temps nécessaire à la réflexion si, l’époque ayant changé, il ne fallait maintenant réagir au quart de tour pour la version en ligne des mêmes journaux.
Donc, je me précipiterai, comme d’autres, pour saluer l’audace de l’Académie française qui aura couronné Jour de courage, de Brigitte Giraud (Flammarion), le seul roman de la sélection qui assume à la fois son sujet et sa forme, sans être aussi bouleversant qu’il le voudrait. Mais, l’audace n’étant pas la caractéristique la plus répandue à l’Académie française, celle-ci risque d’en afficher une fausse avec L’île du dernier homme (Albin Michel), de Bruno de Cessole. Cela parle de terrorisme, c’est dans l’air du temps, mais ce n’est qu’à moitié réussi. Quant à Civizations (Grasset), de Laurent Binet, comme il est plus qu’à moitié raté, je ne m’y attarderai pas.
Après ce premier acte, à moins qu’il s’agisse d’un prologue, la journée de lundi va retenir l’attention des éditeurs, des imprimeurs, des commentateurs et même de quelques écrivains et écrivaines – celles et ceux dont les noms se trouvent encore sur les listes du Goncourt et du Renaudot.
Le Goncourt devrait aller, mais n’ira pas, à Jean-Paul Dubois dont j’ai adoré le roman, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (L’Olivier). Car Amélie Nothomb, j’ai déjà expliqué pourquoi, sera la lauréate, cent ans après Marcel Proust, pour Soif (Albin Michel). Jean-Luc Coatalem (La part du fils, Stock) et Olivier Rolin (Extérieur monde, Gallimard) n’ont aucune chance, sauf si, cela s’est déjà vu, aucun des deux livres favoris ne parvenant à la majorité, des votes se reportaient sur l’un des deux autres. Hypothèse peu vraisemblable néanmoins.
Au Renaudot, je vais faire un choix de copinage, car je serais « trop » content si Abdourahman A. Waberi recevait le prix avec son élégant Pourquoi tu danses quand tu marches ? (Lattès), mais l’affection que j’ai pour lui ne m’empêche pas de mesurer la faiblesse de sa position stratégique par rapport aux quatre autres ouvrages. Parmi lesquels, d’ailleurs, je suis bien en peine de distinguer un véritable premier choix tel que l’entendrait le jury. Peut-être le roman de Jean-Luc Coatalem, La part du fils (Stock), bénéficie-t-il d’un léger avantage. Quoique, si l’on procède par élimination, il devrait s’imposer. Comme Waberi, Jean-Noël Orengo n’a pas écrit son meilleur livre avec Les jungles rouges (Grasset). La Maison (Flammarion), d’Emma Becker, est un ouvrage assez déplaisant par certains aspects. Et Le bal des folles (Albin Michel), le premier roman de Victoria Mas, n’est pas tout à fait aussi réussi qu’on le clame un peu partout.
Mardi, le Femina entre en piste. Si les seules vertus littéraires étaient prises en compte, il y aurait un lauréat évident, Alexis Ragougneau avec Opus 77 (Viviane Hamy) – je dois néanmoins préciser que je n’ai pas lu le roman de Luc Lang, La tentation (Stock). Tous des autres ont davantage de qualités que de défauts – cette sélection est une des plus belles de la saison – et il ne dépend donc que de la personnalité des lectrices du jury de parvenir à imposer un autre nom. La sensibilité de Dominique Barbéris (Un dimanche à Ville-d’Avray, Arléa), la puissance évocatrice de Michaël Ferrier (Scrabble, Mercure de France, qui mériterait bien un spécial copinage aussi), le charme fou de Sylvain Prudhomme (Par les routes, L’Arbalète-Gallimard) ou la violence de Monica Sabolo (Eden, Gallimard) ont des arguments.
Comme je n’ai pas lu assez des titres sélectionnés pour le Prix Décembre (jeudi), je passe mon tour. Mais je ne serais pas triste si Sofia Aouine l’obtenait avec Rhapsodie des oubliés (La Martinière), un beau roman habité par une langue rebelle.
Vendredi, le(s) Médicis ne m’ont pas facilité la tâche en zappant l’étape (pourtant tacitement contractuelle, si j’ose dire) de la dernière sélection. Malgré l’abondance de biens, je décide que Santiago H. Amigorena recevra le prix du roman français pour Le ghetto intérieur (P.O.L.).
Et les essais, et les romans étrangers, me direz-vous ? Il me manque trop de lectures, surtout côté essais, mais je veux bien me mouiller côté étranger. Dommage que je n’ai pas d’espions dans la place, car ils sont très probablement déjà attribués…
Le Femina pour Girl (traduit par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser), d’Edna O’Brien et le Médicis à Ordesa (traduit par Isabelle Gugnon, Sous-Sol), ça vous va ?
Si les résultats ne sont pas conformes aux prévisions ou ne rejoignent pas vos goûts, les réclamations sont à faire auprès des jurys eux-mêmes. Non, pas ici, car je n’y suis pour rien.

mercredi 30 octobre 2019

Daniel Fano, au revoir et merci

Photo Les Carnets du Dessert de Lune
On croit que les amis ne vieillissent plus quand ils sont loin et qu'ils ne donnent de leurs nouvelles que par des livres. Ce n'est pas ainsi que fonctionne la vie, malheureusement, et la mort de Daniel Fano, lutin magnifique, vient de me le rappeler.
Daniel était né en 1947, il s'intéressait à tout - ses articles consacrés à la littérature de jeunesse ont été des modèles du genre - et travaillait, dans ses fictions traversées de ce tout, manière hachis Parmentier goûteux, à faire naître des rires parfois tragiques.
En souvenir ému, quelques moments de lecture...


Le privilège du fou (2005, Les Carnets du Dessert de Lune)
Daniel Fano passe tout à la moulinette de collages audacieux d’où sourd la violence du monde. Les souvenirs jaillissent à la figure, images passées ou récentes, dialogues, musiques. Toutes les guerres sont là, celles qui ont été montrées en direct et celles que les films ont inventées. La pornographie naît moins des sexes exhibés que d’une horreur quotidienne avec laquelle, pourtant, il faut vivre. Alors, écrire serait une des rares armes utiles. Que l’auteur manie sur un rythme enlevé. C’est bien notre univers, il est reconnaissable. Mais il est aussi revisité par un œil lucide et amusé par ses propres peurs.

Sur les ruines de l’Europe (2006, Les Carnets du Dessert de Lune)
Les collages étourdissants de Daniel Fano nous entraînent une fois de plus dans un tourbillon d’images. Images du monde contemporain, reflets d’une actualité plus ou moins récente. Images de cinéma, puisées à une vaste culture. Images littéraires, images inventées, le tout mixé à la manière d’un cocktail frappé. Le rythme est soutenu, les surprises explosent à chaque paragraphe. Ce condensé de réel monte à la tête dans une agréable ivresse. A consommer sans modération.

Ne vous inquiétez plus c’est la guerre (2015, Les Carnets du Dessert de Lune)
Daniel Fano a construit un de ces nouveaux kaléidoscopes dont il a le secret, fragments du monde placés sous une lumière crue où se révèlent des personnages souvent connus. Les légendes sont tordues, le flux d’informations rythme les pages comme il rythme nos jours. Avec, à l’arrière-plan, une remarque qui suscite des questions : « On peut facilement transformer une information douteuse en vérité encyclopédique. » Le collage semble fait au hasard, mais il nous entraîne du côté de la lucidité où le bien et le mal se confondent dans des constructions qui nous dépassent. Du moins en apercevons-nous ici quelques saillies qui ont échappé à la globalité broyeuse de sens et qui fournissent matière au sourire autant qu’à la réflexion. La poésie de la juxtaposition suppose un travail précis de marqueterie et une tension qui ne se relâche jamais.

De la marchandise internationale (2017, Les Carnets du Dessert de Lune)
Daniel Fano ratisse large et fait feu de tout bois. Entre collage d’influences précisées dans une note et imagination délirante, ses personnages inspirés de livres ou de films s’agitent dans le vaste bocal du monde. Cela a tout du thriller sans queue ni tête, on meurt souvent dans des circonstances atroces, la lutte est féroce. Le texte crépite, on croit entendre une vieille machine à écrire débiter les feuillets et hacher menu les phrases.

L’intercepteur de fantômes (2018, Traverse)
B. Palmer trouve  que Bruxelles a bien changé depuis trente ans. Les endroits qu’il hantait en compagnie de l’avant-garde artistique et littéraire de l’époque n’existent plus. Même ses complices de l’époque ont, pour la plupart, disparu. Dans une promenade géographique autant que temporelle, Marc Dachy revit le temps d’une fiction presque vraie accompagnée d’une version si réelle qu’on la croirait imaginée. Une évocation belle et puissante.

Bientôt la Convention des cannibales (2019, Les Carnets du Dessert de Lune)
Une cinquantaine d’années à travers un joli monde, le nôtre, éparpillé façon puzzle. L’écriture tire dans les coins, le kaléidoscope tourne à une vitesse folle. Les corps sont transpercés, torturés, bien qu’ils jouissent parfois dans une frénésie propre à l’assassinat, réussi ou non. Il arrive que des agents doubles aux noms improbables ressuscitent pour réussir ce qu’ils ont raté la fois précédente. C’est leur destin.

Le Renaudot sélectionne, le Médicis attend


Attribué lundi prochain en même temps que le Goncourt, le Renaudot a élagué sa sélection de romans français, écartant ceux de Nathacha Appanah, Lenka Hornakova-Civade et Sylvain Prudhomme (je regrette surtout l’absence de ce dernier). Il reste cinq titres dont un en commun avec la dernière liste du Goncourt – saurez-vous le retrouver ?
  • "La Maison", Emma Becker (Flammarion)
  • "La part du fils", Jean-Luc Coatalem (Stock)
  • "Le bal des folles", Victoria Mas (Albin Michel) 
  • "Les jungles rouges", Jean-Noël Orengo (Grasset)
  • "Pourquoi tu danses quand tu marches?", Abdourahman A. Waberi (J-C. Lattès)

Dans la liste des essais, trois ouvrages ont aussi été éliminés mais, comme il y en avait moins, il n’en reste plus que trois.
  • "La Bruyère, portrait de nous-mêmes", Jean-Michel Delacomptée (Robert Laffont)
  • "(Très) cher cinéma français", Eric Neuhoff (Albin Michel)
  • "A l'absente", Martine de Rabaudy (Gallimard)

Pendant que ce jury-là travaillait, celui du Médicis se reposait. Les dernières sélections devaient être données à peu près en même temps que celles du Renaudot. Il n’y en a pas, ou bien ce sont les mêmes que les précédentes – cherchez la différence.
Demain, l’Académie française attribuera son Grand Prix du roman. Lundi, Goncourt et Médicis ouvriront une semaine où leur succéderont les prix Femina, Décembre et Médicis. Il y a du pain sur la planche.
Et des pronostics à établir, comme Lucie Cauwe ? Peut-être, on verra cela tout à l’heure ou demain matin…

dimanche 27 octobre 2019

Quatre romans pour un Goncourt


L’esprit de Marcel Proust soufflait-il à Cabourg, ce week-end, au Grand Hôtel où séjourna souvent l’auteur d’À la recherche du temps perdu et où se célébrait le centième anniversaire de son Goncourt ? C’est là, en tout cas, que la dernière sélection pour l’édition 2019 du Prix Goncourt devait être annoncée.
Et l’a été au moment où je publie cette note de blog.
Mais ne l’a pas encore été au moment où je commence à l’écrire et où je me mouille (vous me croirez surtout si je me trompe) en affirmant que s’y trouveront les romans de Santiago H. Amigorena, Jean-Paul Dubois et Amélie Nothomb – quant au quatrième, je sèche.
Peut-être y a-t-on fait lecture d’une nouvelle « retrouvée » et enfin publiée dans le volume intitulé LeMystérieux Correspondant et autres nouvelles inédites, édité par Luc Fraisse et paru récemment aux Éditions de Fallois – où cela aurait-il pu se faire ailleurs ? Le fondateur de cette maison avait été un des grands défricheurs des inédits de Proust dont il a révélé Jean Santeuil et, dans une moindre mesure, Contre Sainte-Beuve – mais quant à la mesure de la place prise par les textes de ce dernier ouvrage, elle est immense…
Je me souviens, en tout cas, avoir séjourné un week-end au même Grand Hôtel de Cabourg pour, me semble-t-il, la remise d’un Prix Marcel Proust (mais il s’agissait peut-être d’une autre récompense, parce que je n’en retrouve pas trace dans mes articles – à moins que le côté tape-à-l’œil de ce week-end, dont je ne conserve pas un souvenir éblouissant, m’ait à ce point irrité que j’avais décidé de n’en rien écrire ? allez savoir…). L’esprit, quel qu’il soit, ne souffle pas toujours.
Bref, j’écris ceci, que j’allonge, en attendant le moment de l’annonce prévue, selon le site de l’académie Goncourt « en fin de matinée », et il est 11h43, ce qui devrait être à peu près ça, mais pas tout à fait, donc puisque rien ne vient encore.
Et puis, voici un tweet à 12h08. Les quatre derniers sélectionnés sont :
  • "La part du fils", Jean-Luc Coatalem (Stock)
  • "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon", Jean-Paul Dubois (L'Olivier)
  • "Soif", Amélie Nothomb (Albin Michel)
  • "Extérieur monde", Olivier Rolin (Gallimard)

Alors ? Deux de mes trois évidences sont confirmées, pas la dernière. Rendez-vous le lundi 4 novembre pour le résultat du vote final.

jeudi 24 octobre 2019

Arrêtez de l'appeler l'Intergrasset

Le Prix Interallié fut, autrefois, une chasse quasiment gardée des Editions Grasset. Un auteur de cette maison avait-il été cité parmi les favoris des prix d'automne, et frustré de n'en obtenir aucun? Il pouvait compter sur l'Interallié pour rattraper le coup. Il y a eu des séries spectaculaires d'années consécutives où un candidat malheureux publié chez Grasset empêchait tout autre écrivain (rarement écrivaine) d'avoir la moindre chance à l'Interallié.
Cette année, si cela fonctionnait encore de la même manière, cela aurait pu être la bouée de secours pour Yann Moix. Mais la ficelle eût été trop grosse, et la bouée est resté à bord où l'on n'entend plus de la même oreille les cris désespérés de l'homme à la mer(de).
Pas un auteur Grasset, donc, dans la dernière sélection. Mais le beau nom de Sylvain Prudhomme, au cas où... Et quelques autres, bien sûr, dans le cas contraire. Ce sera le 13 novembre, une date qu'on aimerait ne plus voir au calendrier (comme certains numéros de dossard ne sont plus attribués dans des courses cyclistes endeuillées par la mort d'un coureur). Mais le calendrier s'en fout (au contraire de nous).

  • "Les minets", François Armanet (Stock)
  • "L'île du dernier homme", Bruno de Cessole (Albin Michel)
  • "Où vont les fils ?", Olivier Frébourg (Mercure de France)
  • "Par les routes", Sylvain Prudhomme (Gallimard)
  • "Le cœur battant du monde", Sébastien Spitzer (Albin Michel)
  • "Les choses humaines", Karine Tuil (Gallimard)



Prix Femina, dernière sélection

Oui, j'ai été absent une grosse semaine, quelque part entre le Nobel de littérature et les nouvelles sélections des prix littéraires français - je me disais que j'avais un peu de temps pour me promener dans une ville que je connaissais mal, mais il a fait mauvais, je me suis peu promené et j'ai beaucoup lu, très bien. Loin de mon bureau, j'ai malgré cela pris du retard dans un certain nombre d'activités quotidiennes, tout n'est pas encore à jour mais ça va mieux (j'en connais qui attendent encore, néanmoins, une réponse à un mail vieux d'une semaine ou davantage, ça va venir).
Ceci dit, je me suis demandé pendant près de dix heures, sur le chemin du retour - plus de cinq cents kilomètres en taxi-brousse, sur des routes à peu près correctes mais tout est dans le "à peu près" qui implique quand même pas mal de portions abîmées - si la voiture arriverait à destination. J'avais devant moi un pare-brise dans un état que la photo ci-contre m'évite d'avoir à décrire, et dont je me demandais, à chaque vibration un peu forte, quand il me tomberait sur les genoux. Bon, ce n'est pas arrivé, il y a de petits miracles. Et le chauffeur, très occupé pendant une heure ou deux à faire son quinté (ou son quarté, ou son tiercé, allez savoir), plus attentif aux palmarès des chevaux et à pianoter sur son téléphone qu'à la route, n'a quand même pas réussi à quitter celle-ci...
Donc, je peux m'occuper d'autre chose que d'accidentologie et en particulier de la dernière sélection du Femina, annoncée hier pour les trois catégories d'ouvrages que lit ce jury. Romans français, il en reste six, cinq romans étrangers et neuf essais. Je ne vous fais pas attendre davantage, voici les listes.

Romans français
  • "Un dimanche à Ville-d'Avray", Dominique Barbéris (Arléa)
  • "Scrabble", Michal Ferrier (Mercure de France)
  • "La tentation", Luc Lang (Stock)
  • "Par les routes", Sylvain Prudhomme (Gallimard)
  • "Opus 77", Alexis Ragougneau (Viviane Hamy)
  • "Eden", Monica Sabolo (Gallimard)

Romans étrangers
  • "Borgo Vecchio", Giosuè Calaciura (traduit par Lise Chapuis, Notabilia)
  • "Le cœur de l'Angleterre", Jonathan Coe (traduit par Josée Kamoun, Gallimard)
  • "Le grand royaume des ombres", Arno Geiger (traduit par Olivier Le Lay, Gallimard)
  • "Girl", Edna O'Brien (traduit par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser)
  • "Ordesa", Manuel Vilas (traduit par Isabelle Gugnon, Sous-Sol)

Essais
  • "La Bruyère, portrait de nous-mêmes", Jean-Michel Delacomptée (Robert Laffont)
  • "La fabrique du crétin digital: les dangers des écrans pour nos enfants", Michel Desmurget (Seuil)
  • "L'usage du vide: essai sur l'intelligence de l'action, de l'Europe à la Chine", Romain Graziani (Gallimard)
  • "La langue confisquée: lire Victor Klemperer aujourd'hui", Frédéric Joly (Premier Parallèle)
  • "Giono, Furioso", Emmanuelle Lambert (Stock)
  • "Débuter, comment c'est: entrer en littérature", Bertrand Leclair ("Agora", Pocket)
  • "J'ai oublié", Bulle Ogier avec Anne Diatkine (Seuil)
  • "Arpenter le paysage: poètes, géographes et montagnards", Martin de la Soudière (Anamosa)
  • "La fabrique de l'écrivain national: entre littérature et politique", Anne-Marie Thiesse (Gallimard)¨

J'emprunte ceci, après retrait des livres qui étaient là et n'y sont plus, à Lucie Cauwe dont le blog m'a fourni, sans aucun problème de pare-brise, un parfait état des lieux pour savoir où on en est dans les sélections des prix littéraires.
Quant à savoir pour qui je voterais si j'appartenais au jury du Femina (il faudrait déjà que je sois une femme, je crois qu'il est trop tard pour transgenrer), ce serait pour Alexis Ragougneau et Manuel Vilas - je précise que je n'ai pas lu encore les livres de Luc Lang, de Giosuè Calaciura ni d'Arno Geiger. Je fais l'impasse sur les essais...

vendredi 11 octobre 2019

L'Académie française choisit trois romans

Ils étaient dix lors de la première sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française. Sept ont disparu et, sans surprise, il en reste trois.
Les noms des absents de la deuxième sélection? Jean-Baptiste Andrea, Jean-Luc Coatalem, Cécile Coulon, Jean-Noël Orengo, Sylvain Prudhomme, Christiane Taubira et Karine Tuil.
Mais alors, il reste qui, après ce grand coup de balai?
  • Laurent Binet. Civilizations (Grasset)
  • Bruno de Cessole. L'île du dernier homme (Albin Michel)
  • Brigitte Giraud. Jour de courage (Flammarion)

Le roman de Laurent Binet m'a franchement déçu - j'en attendais trop -, celui de Brigitte Giraud moins - mais j'en attendais moins, aussi, tout est relatif - et il me reste à découvrir l'île de Bruno de Cessole. Pas de favori pour l'instant, donc, et une proclamation à venir le 31 octobre.

jeudi 10 octobre 2019

Prix Nobel de littérature : Olga Tokarczuk et Peter Handke

Je ne reste pas longtemps ici, je vous glisse à toute vitesse deux débuts de livres récents des lauréats.

On commence par Olga Tokarczuk et Les Livres de Jakob, roman traduit du polonais par Maryla Laurent.
Le bout de papier avalé se coince dans la trachée à la hauteur du cœur, la salive l’imprègne, l’encre noire, spécialement conçue pour cette missive, se dissout lentement et les lettres perdent figure. Dans le corps humain, le mot se divise alors en substance et en essence. Tandis que la première disparaît, la seconde, privée de forme, se laisse capter par les cellules du corps parce que, étant essence, elle est toujours en recherche d’un support matériel, même si cela doit se faire au prix de nombreux malheurs.
En ce qui concerne Peter Handke, voici le premier paragraphe d'Essai sur le fou de champignons, traduit par Pierre Deshusses.
« Et de nouveau ça devient sérieux », me disais-je tout à l’heure malgré moi, avant de me mettre en chemin vers ma table où je suis assis maintenant avec l’intention d’apporter une certaine – ou incertaine – clarté à l’histoire de mon ami disparu, le fou de champignons. Et dans le même temps, je me disais malgré moi : « Ce n’est pas possible ! Tout ce sérieux au moment d’aborder et d’écrire une chose qui, quoi qu’il en soit, ne va pas changer la face du monde ; une histoire qui, en préambule (mot qui, pour une fois, est à sa place) à cet essai, m’a fait revenir à l’esprit le titre d’un film italien remontant à plusieurs dizaines d’années, avec Ugo Tognazzi dans le rôle-titre : La Tragédie d’un homme ridicule – pas le film lui-même, juste le titre. »

L’idéologie, c’est les autres, vraiment?


Les « Rendez-vous de l’histoire » de Blois, rendez-vous annuel bien inscrit dans le calendrier, nous vaut aujourd’hui un affrontement qui ne dit pas son nom entre différentes manières d’écrire le passé proche ou lointain. Intéressante confrontation…


Le Figaro littéraire consacre donc, cette semaine, un dossier à la manière de faire de l’Histoire aujourd’hui. Attention, c’est saignant, dès le titre : « Histoire globale, histoire en miettes… » Vous voilà prévenus !
Patrice Gueniffey : « le type d’histoire un peu facétieuse et très idéologique mis à la mode par Boucheron. »
L’exploration du monde, ouvrage collectif dirigé par Romain Bertrand ? Sous-tendu par « l’idéologie déconstructionniste », affirme Paul François Paoli, affligé par « le nouveau conformisme » de l’ensemble : « Nos déconstructionnistes déconstruisent tout, sauf leurs propres prémisses idéologiques. »
S’il en manquait, on irait rechercher en pages intérieures la chronique hebdomadaire d’Éric Zemmour. À propos de La liberté d’esprit, par Stéphane Toussaint, il y parle même de « nouvelle peste dogmatique » pour qualifier « ce vent venu d’Amérique, celui du politiquement correct, des études de genre, ou encore décoloniales ». Il a dû être distrait, sans quoi il aurait ajouté « mauvais » après « vent ».
L’idéologie, c’est les autres, on l’aura compris. Contre les tristes visions qu’elle engendre, ses adversaires revendiquent la force de l’évidence. Celle-ci, bien entendu, n’ayant rien d’idéologique.


Arrive aussi, en même temps, Le Libé des historien∙nes, et à l’édito un trio de choc : Ilsen About, Dominique Kalifa, Gérard Noiriel. Le premier s’intéresse aux peuples tsiganes, le deuxième au crime et à ses représentations, le troisième met en parallèle les écrits d’Éric Zemmour et d’Édouard Drumont. Parmi les collaborateurs du journal, aujourd’hui, Patrick Boucheron, entre autres, le honni par excellence des partisans de l’évidence. Ils l’ont fait exprès ? Mais non, ma bonne dame, mon bon monsieur, ils sont dévorés par le crabe idéologique, qui vaut bien un cancer en phase terminale !
Retour de volée signé Gérard Noiriel dans une page d’éditoriaux : « Toute recherche repose sur un point de vue, mais cela n’empêche pas que nous devons respecter des règles de méthode qui nous incitent à utiliser les armes de la critique savante, y compris contre la mémoire officielle. »
Tout est dit : le point de vue est assumé – tandis qu’en face, on se contente d’évidences.
Dis-moi (ou pas) d’où tu parles…

mercredi 9 octobre 2019

Femina et Renaudot, on précise


Les deuxièmes sélections des prix Femina et Renaudot ont été annoncées hier, c’est le moment d’observer qui sort, qui rentre, qui reste, bref, les mouvements à travers lesquels on n’essaiera pas encore, parce que ce serait sans espoir, de désigner des favoris…

Le roman français, au Femina, a perdu cinq candidats et candidates : Patrick Autréaux, Bernard Chambaz, Isabelle Desesquelles, Alexandre Labruffe et Anne Pauly. Dommage pour les livres que j’avais lus et aimés – trois d’entre eux, quand même, avec une mention spéciale pour Avant que j’oublie, d’Anne Pauly. Je note qu’ils disparaissent en même temps de toutes les listes, puisqu’ils n’avaient été retenus que par le Femina.
Seize moins cinq égalent onze : Nathacha Appanah, Dominique Barbéris, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Victor Jestin, Luc Lang, Victoria Mas, Sylvain Prudhomme, Alexis Ragougneau, Monica Sabolo et Karine Tuil.

Dans la même catégorie, le Renaudot a été plus radical en enlevant la moitié des titres de la première sélection. Au revoir à Kaouther Adimi, Santiago H. Amigorena, Aurélien Bellanger, Michaël Ferrier, Hubert Haddad, Victor Jestin, Vincent Message et Alexis Michalik. Seuls, parmi eux, conservent des chances ailleurs, Santiago H. Amigorena (Goncourt et Médicis), Michaël Ferrier (Femina, on vient de le voir) et Victor Jestin (Femina et Médicis).
En attendant une troisième sélection, le prix se jouera donc entre Nathacha Appanah, Emma Becker, Jean-Luc Coatalem, Lenka Hornakova-Civade, Victoria Mas, Jean-Noël Orengo, Sylvain Prudhomme et Addourahman A. Waberi.
Saurez-vous retrouver les trois noms en commun entre le Femina et le Renaudot ?

Renaudot et Femina attribuent aussi des prix de l’essai, mais la sélection donnée pour le Femina est la première (13 titres) tandis que celle du Renaudot est la deuxième (6, au lieu de 9 auparavant). On se contentera de signaler que Jean-Michel Delacomptée est le seul auteur retenu par les deux jurys, pour son Le Bruyère, portrait de nous-même (Laffont).

Le roman étranger ne concerne, en revanche, que le Femina – on ne lit pas dans les étranges langues étrangères, même après traduction, au Renaudot. Il y avait 11 titres dans la première sélection, il y en a 10 dans la deuxième, mais pour montrer qu’on a bossé quand même, on ne s’est pas contenté d’écarter un livre. Trois, en fait, ceux de Nina Allan, Sergueï Lebedev et Maggie Nelson.
Et non, il n’y a pas d’erreur dans la soustraction puisque deux nouveaux, Jonathan Coe et Diana Evans (voilà qui me réjouit) ont fait leur apparition aux côtés d’Ahmet Altan, Giosuè Calaciura, Arno Geiger, Chris Kraus, Sigrid Nunez, Edna O’Brien, Paolo Rumiz et Manuel Vilas. Recomptez : cela fait dix.

Tout cela est à suivre, bien entendu.