dimanche 23 novembre 2014

Le service de presse numérique

Vincianne d'Anna m'a interrogé, il y a quelques jours, à propos des livres que je recevais en service de presse numérique. Elle a intérrogé d'autres personnes: côté journalistes, Michel Dufranne, qui avait parlé du sujet dans une émission, Lucie Cauwe, Gabriel Lucas; côté éditeurs, diverses maisons de Belgique francophone. A l'arrivée, un article paru sur le site Lettres numériques, Les services de presse en format digital, pour ou contre?, repris par ActuaLitté sous un titre différent: Proposer ses ouvrages aux journalistes: le service de presse numérique.Comme on ne se refait pas, j'avais répondu aux questions posées sous la forme d'un texte trop long pour être utilisé dans son intégralité. Mais il me permettait de faire le point avec moi-même sur ce sujet. Voici donc ce que j'avais à dire à ce propos.

Je me définis d’abord comme un lecteur, s’il est pertinent de se définir par l’activité qui vous passionne le plus et vous occupe une majorité du temps. Ma boulimie est sans limites et, partant, je ne me suis jamais senti freiné par aucun support. Les textes sont là où je les trouve, et cela peut être, ou avoir été, dans des éditions correctes comme dans les plus moches, sur du papier bouffant agréable au toucher et au regard comme sur le papier rongé d’acide, friable et bruni de vieux livres de poche. L’écran, les écrans ne sont jamais, dans l’absolu, qu’un support de plus, sur lequel un nombre croissant d’ouvrages sont disponibles.
Au point de départ, je me contentais d’un PC de bureau et d’un ordinateur portable, et les fichiers étaient généralement au format PDF. Par rapport au papier, cette configuration présentait déjà plusieurs avantages.
D’abord, le délai très bref entre l’apparition d’un besoin de lecture et l’affichage du texte sur l’écran. Qu’il s’agisse d’une nouveauté qu’il apparaît nécessaire de traiter rapidement dans un article ou d’un ouvrage libre de droits, le chemin semble raccourci entre l’émetteur et le récepteur. Si l’attaché(e) de presse est dans son bureau et qu’il/elle répond rapidement à une demande de service de presse, le fichier du livre arrive quelques minutes plus tard en réponse au courriel que j’ai envoyé. S’il s’agit d’un ouvrage du domaine public, il a toutes les chances d’être disponible dans l’une ou l’autre bibliothèque en ligne et il ne faut que le temps d’une recherche et celui du chargement.
Ensuite, la simplicité de la recherche dans le texte pour autant qu’il ne s’agisse pas d’un fichier en image pure (et encore, les outils d’OCR existent pour améliorer l’accès). On a beau prendre des notes au cours de la lecture d’un ouvrage papier, il arrive toujours qu’on n’ait pas écrit quelque part le numéro de page où l’auteur parlait de Kafka et, zut !, c’est précisément une citation qui aurait été la bienvenue à ce point de la rédaction de l’article ! Je n’ai pas besoin d’expliquer à quel point il est plus aisé de rechercher le mot « Kafka » dans un fichier que de le retrouver en feuilletant un livre qui peut être assez épais…
Enfin, et en passant à ce troisième point je fais un saut dans le temps, l’arrivée puis la généralisation du format ePub a rendu la lecture physiquement plus agréable en permettant aussi la diversification des supports et la simplification des déplacements. Mon premier achat de liseuse, il y a deux ans et demi, a considérablement accru mon confort de lecture, chez moi ou à l’extérieur. Actuellement, je lis essentiellement sur tablette à la maison (mais parfois encore sur ordinateur) et sur smartphone quand je suis ailleurs, passant parfois, en fonction des circonstances, de l’un à l’autre en cours de lecture d’un même livre.
Les éditeurs ont, dans leur grande majorité, compris leur intérêt à envoyer des fichiers plutôt que des livres papier. De leur point de vue (si j’essaie de me mettre à leur place), non seulement l’ouvrage est plus vite et plus sûrement rendu à destination (des livres sont égarés par les services postaux) mais aussi le coût de l’opération est quasiment nul, ce qui n’est pas le cas avec un livre papier qui a un prix de revient auquel il faut ajouter les frais d’expédition et le temps passé à le mettre dans une enveloppe, à rédiger l’adresse, etc.
Néanmoins, je note quelques réticences, essentiellement provoquées par la peur du piratage.
Dans les cas les moins aigus, je reçois des fichiers protégés de différentes manières, ce qui n’est pas très grave pour le format ePub pourvu qu’il soit possible de le copier sur les différents supports que j’utilise mais peut être plus gênant avec le format PDF quand il interdit le recadrage ou l’introduction de métadonnées, alors que j’ai besoin de réduire des marges parfois considérables et d’utiliser une signalétique interne pouvant être reconnue par mes appareils. Heureusement, il existe des outils pour ôter ces protections…
Dans les cas les plus aigus, mais ils sont peu nombreux, certains services de presse n’ont pas l’autorisation, dans leur maison, d’envoyer des fichiers. J’explique patiemment que les fichiers ne sortiront pas de chez moi et, petit à petit, l’idée fait son chemin même chez les plus réfractaires.
Si je considère la situation actuelle par rapport à ce qu’elle était il y a cinq ans, je dirais que je lisais à l’époque moins d’un livre sur dix à partir d’un fichier numérique. Tandis qu’à présent, j’en lis beaucoup moins d’un sur dix sur papier. Et, à l’intérieur des services presse numériques, la proportion du format ePub croît, doucement mais sûrement.
La tendance me semble irréversible, en particulier dans mon cas puisque, de Paris, source principale des envois, à Madagascar, lieu de leur arrivée, les communications physiques sont longues et parfois difficiles.
Faut-il ajouter que je m’en réjouis ?

samedi 22 novembre 2014

14-18, la mort d'Alain-Fournier

Le Figaro annonce, tardivement, ce qu'on pressentait: Alain-Fournier est mort le 22 septembre.
Nous le savions disparu depuis des semaines, mais espérions toujours. Aujourd'hui, des camarades reviennent, qui l'ont vu tomber, frappé d'une balle au front. Il avait vingt-huit ans...
Il y a juste un an, Alain-Fournier donnait sa première œuvre, le Grand Meaulnes, mélange singulièrement heureux de rêve et de vérité, dont l'extraordinaire fraîcheur surprit comme une source au milieu du désert. Ce n'était qu'un début. Plusieurs ouvrages depuis l'occupaient, déjà plus fermes, plus maîtres d'eux; il tendait au théâtre; et ses amis sentaient que, le jour prochain où il allait trouver l'équilibre dans cette alliance du rêve et du réel qui faisait le fond de son art, la France aurait un second Musset. Espoirs perdus!... Le Grand Meaulnes sera une des œuvres devant qui l'humanité pleure éternellement le génie fauché dans sa fleur, - comme Carmen, comme les poèmes de du Bellay.
Alain-Fournier était par excellence de ces êtres de choix qu'on voudrait soustraits au danger; en voyant ses dons merveilleux, sa grâce, sa beauté d'âme, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était de ces biens qu'un pays doit défendre et non exposer. Lui pensait autrement. Sévère et résolu sous ses dehors de page, plaçant au-dessus de tout le mépris de la mort, il voulait lutter lui-même pour sa race, pour ceux qui tirent sa culture. Il est tombé un soir, à la tête de ses hommes, disputant le terrain pied à pied. Puissent ceux qui le pleurent à son foyer trouver quelque adoucissement à leur peine dans la suprême beauté de cette mort, de ce jeune poète tombant en défendant le sol de ceux qui l'avaient fait ce qu'il était!
Julien Benda.
Hédi Kaddour, dans Waltenberg, remet en scène les déclarations qui entourent cette mort.
« Le lieutenant est mort ! »
Puis beaucoup de phrases, Alain-Fournier est mort, la littérature blessée à jamais, la fin de notre enfance, les arbres de Sologne sont en deuil, la communale est morte, la salle de classe à goût de foin et d’écurie, tout, la maison rouge, les vignes vierges, la lampe au soir, Noël, ballots de châtaignes, tout, les victuailles, enveloppées dans des serviettes, et les odeurs de laine roussie quand un gamin s’est réchauffé trop près de l’âtre, pas de corps identifié. La dépouille de Fournier manquait à l'appel.
« Henri Alban Fournier (dit Alain-Fournier) meurt frappé au front », affirme son beau-frère Jacques Rivière qui tient cela d’un homme.
« Il tombe frappé au front », raconte Paul Genuist.
« Une balle au front, dans une action héroïque », précise Patrick Antoniol.
Saint-Rémy, trois semaines après Monfaubert, la balle au front, c’est l'ordonnance de Fournier qui le dit, un nommé Jacquot, il a tout vu :
« Au front, tué net. »
Fournier avait écrit :
« J’ai choisi une ordonnance, un zouave, le genre crapule et débrouillard, campagnes au Maroc, deux dents démolies par les balles, je crains qu’il ne soit hâbleur. »
Hédi Kaddour, Waltenberg. Gallimard, 2005

vendredi 21 novembre 2014

Michel Leiris en Afrique (fantôme)

Aujourd'hui sort, dans la Bibliothèque de la Pléiade, un volume  le six centième de la collection  de textes de Michel Leiris, L'Âge d'homme, précédé de L'Afrique fantôme. Je m'attacherai ici au deuxième titre, le premier donc dans l'ouvrage.

On a coutume de considérer L’Afrique fantôme tantôt comme un classique de la littérature ethnographique, tantôt comme un classique du journal intime. Commençons donc par préciser que cet épais volume est un journal intime tenu dans le cadre d’une expédition ethnographique, ce qui lui donne, par la force des choses, une ouverture sur l’extérieur. Michel Leiris lui-même balancera entre deux points de vue sur son texte : au moment où il l’écrit, il lui arrive souvent de trouver excessive la place prise par ses sentiments ; plus tard, dans une note rédigée en 1950, le recul lui fait trouver moins considérable « le peu d’introspection qu’il contient ». Ce livre est alors, à ses yeux, « essentiellement éphémérides ou notes d’agenda ». Il en donnera la définition la plus exacte dans son préambule de 1981, ayant enfin pris le temps de savoir ce qu’il a donné là : des « carnets de route ».
Il s’agit en effet du texte à peine retouché écrit au jour le jour – à de très rares exceptions près, il se tient à cette discipline quotidienne – pendant les vingt mois qu’il passe, de mai 1931 à février 1933, avec la Mission Dakar-Djibouti, la deuxième de Marcel Griaule. Celui-ci est le véritable ethnologue de l’équipe. Michel Leiris en était le « secrétaire-archiviste » en faisant fonction dans le même temps d’enquêteur ethnographique. Les raisons personnelles qu’il a de participer à ce long voyage transparaissent par instants bien que, très vite, il se demande ce qu’il est venu y faire. Ce n’est peut-être qu’un coup de cafard bien légitime au début d’une absence dont il ne voit pas la fin. Mais c’est aussi, à coup sûr, le signe d’une forme d’indécision qui le conduit à ne pas savoir s’il a ou non bien fait de partir. Toujours est-il qu’il espérait, en s’ouvrant de nouveaux horizons, vivifier une existence que Paris, dans l’artifice de ses débats esthétiques (il participait aux conflits entre différentes branches du surréalisme), sclérosait. Sans avoir trouvé exactement ce qu’il cherchait, il ne sera malgré tout pas déçu, on le verra. Mais, à trente ans, il craint la vieillesse, comme si la vie était déjà derrière lui.
En attendant, il a devant lui tout un continent à traverser, soit de longues périodes d’avancée à un rythme souvent soutenu, interrompues par des séjours de durée variable en certains endroits privilégiés. Ces deux mouvements, le premier consistant à abattre des kilomètres, le second à creuser l’information là où s’arrête l’expédition, donnent le tempo du livre et expliquent aussi l’inégalité du traitement subi par les différentes phases : en route, le temps manque pour écrire. Les jours se succèdent alors très vite au fil des pages, ce qui rend mal compte d’un ennui parfois né lors d’interminables déplacements.
Il reste, avant de s’engager en sa compagnie sur les pistes africaines, à mesurer l’exacte part de la sincérité de ce journal. Michel Leiris la veut totale, et jusque dans le moindre détail, dont il voudrait tout noter, regrettant parfois le manque de temps nécessaire pour y arriver. Cela, du moins, pour les meilleurs jours, car il lui arrive de céder au découragement et de faire bref pour cette seule raison. Mais ces bonnes intentions ne résisteront pas jusqu’au bout. Fin 1932, dans un accès de rage contre l’inaction et la littérature, il écrit: « Malédiction à ce journal (qui quoi que j’aie fait aura bien fini par ne plus être tout à fait sincère). » Le lecteur prendra, grâce aux remords de l’auteur il est vrai, Michel Leiris en flagrant délit de mensonge par omission. Cette lecture-là est aussi passionnante que la recherche scientifique dans ce qu’elle a de meilleur quand elle est menée sur le terrain : « marcher de pièce à conviction à pièce à conviction, d’énigme à énigme, poursuivre la vérité comme à la piste… »
Reprenons au début. Après une traversée sans histoires de Bordeaux à Dakar, l’écrivain fait ses premières observations sur le terrain africain, le 31 mai. Et, dès le lendemain, aborde le problème délicat, qui l’occupera d’abondance, des rapports entre colonisés et colonisateurs – la veille, il n’avait vu, semble-t-il, que des scènes pittoresques ou des fonctionnaires blancs. Autant le dire de suite, cela ne lui plaît guère : « Comme nous le disait le fonctionnaire des affaires économiques et comme le disent tant d’autres coloniaux, dans les lieux où le noir est en contact direct avec la civilisation européenne, il n’en prend que les mauvais côtés. » Les enfants – pas encore contaminés ? – échappent à ses critiques, parce qu’ils « donnent une impression de gaîté et de vie que je n’ai rencontrée nulle part ailleurs. »
Plus à l’intérieur des terres, il est frappé par la panique qui saisit les habitants dans la plupart des villages traversés : « Il est évident que les gens de ces régions n’attendent rien de bon de la part des blancs… » Il est vrai que ceux-ci appliquent, pour imposer leur civilisation, des méthodes qui lui dégoûtent. Dégoûté, il l’était déjà par un endroit où on avait fusillé un homme. Il l’est encore à la vue de prisonniers : « Que dire, devant ces prisonniers, que nous voulons faire entrer de force dans le carcan de notre morale et que nous commençons et finissons par enchaîner… » La colère monte en lui au fil des jours et il finit par souhaiter une révolte des colonisés à la tête desquels il s’imagine volontiers : « Je ne conçois pas d’activité plus grandiose que de se mettre à leur tête, si, toutefois, ils voulaient l’accepter… »
Pour bien le comprendre, il ne faut pas perdre de vue qu’il appartient à une mission ethnographique. Sous cet angle, il est toujours décevant de constater la décomposition d’un pays sous l’influence des missionnaires et des commerçants. Ce qu’il voudrait, ce que voudraient ses compagnons, c’est rencontrer des cultures préservées dans leur authenticité.
Encore s’interroge-t-on sur la valeur de cette authenticité telle qu’elle est, d’une part, saisie par les voyageurs et, d’autre part, exposée par les indigènes. Les premiers, soucieux de conserver des traces de tout ce qu’ils ont pu voir, n’hésitent pas à faire « rejouer », pour les saisir sur la pellicule, des scènes auxquelles ils ont assisté la veille. Les seconds ont bien compris l’intérêt qu’ils avaient à monnayer leurs coutumes et, petit à petit, Michel Leiris doute de plus en plus de ce qu’on lui montre, se demandant s’il s’agit d’une manifestation spontanée ou d’une mise en scène destinée aux blancs. Nous y viendrons plus en détail lors de l’étape de Gondar, en Ethiopie, qui mérite d’être examinée attentivement ne serait-ce qu’en raison de sa durée – cinq mois.
Encore s’interroge-t-on aussi, avec Michel Leiris, sur la légitimité même de la mission dans l’espèce de pillage auquel elle se livre sur son chemin. Quantité d’objets sont achetés, plus ou moins de force, aux populations, ce qui ne va pas sans provoquer un certain nombre de protestations. « L’énormité de ce que nous commettons », comme l’écrit Leiris, avec des « cœurs de forbans », ira jusqu’à remplacer, dans une église, des peintures anciennes par des copies exécutées à la hâte sous prétexte de rafraîchir les lieux et pour la vraie raison d’emporter les œuvres originales. Il n’est pas surprenant qu’au moment de rapatrier la récolte en France, l’expédition se heurte aux doutes de l’administration locale. Celle-ci se prépare à visiter les caisses où sont enfermés les trésors et les ethnologues craignent tant d’être pillés à leur tour qu’ils n’hésitent pas à brûler une planche d’autel afin qu’on ne les accuse pas de l’avoir volée. L’objet disparaît dans les flammes pour tout le monde, sinon que, « hier soir, les motifs gravés en ont été relevés, afin que tout ne soit pas perdu du document. » On se console comme on peut. On se justifie, aussi, avec de bien faibles arguments : « Aux officiels, toutefois, qui estimeraient que décidément nous en prenons trop à notre aise dans nos transactions avec les nègres, il sera aisé de répondre que tant que l’Afrique sera soumise à un régime aussi inique que celui de l’impôt, des prestations et du service militaire sans contre-partie, ce ne sera pas à eux de faire la fine bouche à propos d’objets enlevés, ou achetés à un trop juste prix. » Précisons cependant que cette dernière remarque est émise sur le territoire d’une colonie française. Il y a, en revanche, peu à opposer quand c’est l’administration d’un État souverain comme l’Éthiopie qui tente d’intervenir...
Le pire, c’est encore quand, dans un bel élan de lucidité, Michel Leiris inscrit sa propre mission dans la logique coloniale : « De moins en moins, je supporte l’idée de colonisation. Faire rentrer l’impôt, telle est la grande préoccupation. Pacification, assistance médicale n’ont qu’un but : amadouer les gens pour qu’ils se laissent faire et payent l’impôt. Étude ethnographique dans quel but : être à même de mener une politique plus habile qui sera mieux à même de faire rentrer l’impôt. »
Ses états d’âme ne lui interdisent cependant pas de poursuivre le travail : outre ce journal, il mène des entretiens, il remplit des fiches. Sans être à proprement parler un ouvrage ethnographique, L’Afrique fantôme est quand même empli d’observations qui sont bien d’un ethnographe. Ethnographe et malheureux de l’être : « Ressentiment contre l’ethnographie, qui fait prendre cette position si inhumaine d’observateur, dans des circonstances où il faudrait s’abandonner. »
C’est à Gondar, moment particulier de l’expédition, que Michel Leiris a ces mots, et bien d’autres à travers lesquels il laisse voir sa fragilité. Pour la cohérence du commentaire, nous ne suivons pas la chronologie du journal au fil duquel les pièces d’un puzzle sont déposées au fur et à mesure qu’elles lui viennent sous la plume – soit qu’elles surgissent à sa conscience, soit qu’il ose enfin avouer l’un ou l’autre pan de sa vérité.
Ses sentiments sont très mélangés. Il n’est pas heureux dans sa sexualité, trop complexe, dont il attend trop, quand il voit certains de ses compagnons se poser moins de questions et, croit-il, vivre mieux pour cela. De manière plus générale, il a aspiré, à travers ce voyage, à devenir plus sauvage. Il s’est réjoui de devoir dormir sans pyjama, de mener ce qu’il appelle plusieurs fois une « vie archaïque », de tendre vers l’animal. Mais ce « désir d’être une brute » est contrarié par toute une éducation qui ne se laisse pas facilement oublier. Lors du séjour à Gondar, il est attiré par une femme, Emawayish, autour de laquelle il tourne longtemps, autant pour son travail que pour son compte propre. Il traîne trois mois, puis fait « un grand plongeon ».
Quand Leiris avoue cela, le lecteur croit que l’homme qui constatait être resté européen, n’avoir jamais couché avec une femme noire, a franchi le cap de la chasteté à laquelle il est resté attaché depuis le départ. Le lecteur se trompe. Au moment de faire le compte des gestes échangés entre ceux que, pourtant, le voisinage prend pour des amants – ce qui ne trompe guère sur l’état où devait se trouver Michel Leiris –, on trouve, comme caresse la plus douce de la part d’Emawayish, un « baiser au creux de ma paume » et, comme unique geste déplacé de la part de l’auteur (« un peu déplacé », dit-il), avoué quelques mois plus tard (les limites de la sincérité !) dans une note ajoutée : « La main sous la chamma. Et je me souviendrai toujours de l’entrecuisse humide, humide comme la terre dont sont faits les golems. » Encore plus tard, il justifiera sa retenue par le fait que, Emawayish étant excisée, il craignait de ne pas arriver à la faire jouir.
Emawayish, qu’il utilise comme informatrice à défaut d’aller jusqu’où il voudrait (ah ! cette nuit où il hésite, pour finalement y renoncer, à la rejoindre sur sa couche !), l’aura en tout cas marqué au point de lui faire comparer, plus tard, à la sienne la pâleur du visage de l’Empereur éthiopien. L’incomplétude de leur relation fait évidemment naître une certaine irritation chez Michel Leiris, qu’il reporte sur celle qui la provoque – peut-être malgré elle, mais on n’en sait rien.
Son état d’esprit influence sa perception des événements. Là où il était prêt, quelque temps plus tôt, à croire tout ce qu’on lui racontait, il en vient au contraire à se méfier. Sous la couche de « vérité » qu’on lui proposait d’examiner, il était fier d’avoir percé le masque pour atteindre la « vraie vérité », mais il ne s’agit peut-être que d’un autre masque, et la levée de ces mensonges successifs ne serait que prétexte à obtenir un peu plus d’argent, quelques cadeaux supplémentaires… Le dépit le pousse à des déclarations plus dures qu’il n’est permis : « plus de désir de femmes de couleur (autant faire l’amour avec des vaches : certaines ont un si beau pelage ! »). Il regrettera ces propos plus tard, mais il aura l’honnêteté de ne pas les enlever de son texte. Après tout, c’est ce qu’il a pensé – assez fort pour l’écrire – à ce moment !
Dans la foulée, son injustice frappe dans toutes les directions, et tant pis pour les Abyssins à qui il ne pardonnera jamais « d’être arrivés à me faire reconnaître qu’il y a quelque bien à la colonie. » Il corrigera, bien sûr : « C’est pourtant parce que l’Abyssinie n’était pas « colonie » […] que je m’y suis senti, tout compte fait, plus en contact que dans les autres pays que nous avons visités, pays dont les habitants tendaient à se présenter à moi comme des ombres plutôt que comme des partenaires consistants. Bons ou mauvais, l’on a des rapports plus sains avec des gens libres qu’avec des gens sous tutelle, le rapport du maître au serviteur ne pouvant jamais être un rapport pleinement humain. »
En fait, comme on l’a déjà remarqué à propos de l’Empereur, sa colère est retombée très vite. Le jour même du départ de Gondar, il n’en veut plus à personne et ce qu’il a déjà exprimé plusieurs fois sous différentes formes revient une fois encore : « il est si naturel qu’ils aient cherché à gagner un peu d’argent. »
Des notes au jour le jour n’ont pas pour fonction de fournir un discours construit selon la logique de la démonstration. Plus simplement, et plus fondamentalement en même temps, il s’agissait de rendre compte. Dans cette optique, tout ce qui le concerne relève moins du narcissisme que de l’évaluation la plus exacte possible de la position du narrateur par rapport à ce dont il parle. Parce que la subjectivité y est avouée, voire revendiquée, L’Afrique fantôme est sans doute un document plus vrai que beaucoup d’autres. Son auteur en était déjà conscient quand il était occupé à l’écrire, comme en témoigne cette remarque sur un projet de préface : « c’est par la subjectivité (portée à son paroxysme) qu’on touche à l’objectivité. Plus simplement : écrivant subjectivement j’augmente la valeur de mon témoignage, en montrant qu’à chaque instant je sais à quoi m’en tenir sur ma valeur comme témoin. »
Enfin, et puisque nous commencions par une tentative (presque désespérée) de définir l’ouvrage, il n’est pas inutile de finir par ce qui est peut-être un paradoxe. Tombant sur l’ouvrage d’André Gide, Voyage au Congo, Michel Leiris en fait un bref commentaire – qu’on résumerait, dans le langage d’aujourd’hui, par : tout n’est pas à jeter – qu’il conclut ainsi : « Écrire un livre de voyage n’est-il pas, il est vrai, une absurde gageure par quelque bout qu’on s’y prenne ? » Il n’empêche que, sous couvert de ne pas écrire un livre de voyage, Michel Leiris en a lui-même donné un des meilleurs qui soient !

jeudi 20 novembre 2014

Clôture en beauté, l'Interallié à Mathias Menegoz

C'est un beau dernier prix littéraire pour une saison somme toute très satisfaisante: Karpathia, le premier roman de Mathias Menegoz, vient de recevoir le Prix Interallié, par six voix contre quatre aux Nouveaux monstres, de Simonetta Greggio.
Un premier roman solide et atypique, comme presque plus personne n’ose en écrire et moins encore, peut-être, en publier : venu en droite ligne d’Alexandre Dumas, Karpathia, de Mathias Menegoz, est un pur bonheur de lecture, une longue évasion de 700 pages vers les années 1830, dans une Transylvanie où tout semble très, très lointain. La population y vit encore selon un régime féodal, à l’écart des révolutions qui agitent l’Europe.
Le premier paragraphe du livre fournit un début d’explication à cet immobilisme : « L’Empire d’Autriche fut moins affecté que ses voisins car le prince Metternich réussit à maintenir un couvercle policier et bureaucratique particulièrement pesant sur toutes les aspirations libérales. » La suite montrera comment l’absence de moyens de communication rapide entre Vienne et la Transylvanie permet d’y perpétuer un ordre ancien, en même temps que d’y instaurer des désordres variés.
Car, si Karpathia a tout d’un roman historique par une documentation en apparence très complète, il est aussi un roman d’aventures où l’héroïsme cohabite avec la veulerie, où la lutte pour la survie va de pair avec la conquête des richesses et où l’amour n’est pas en reste.
Le comte Alexander Korvanyi, d’origine hongroise, est promis à un bel avenir dans l’armée impériale. Mais il est amoureux de Cara von Amprecht, qui n’envisage pas un instant d’être la femme d’un militaire. C’est pour elle qu’il quitte la carrière des armes, non sans régler une dette d’honneur : alors que les esprits étaient échauffés après un spectacle, von Wieldnitz a traité Cara de « vraie Diane chasseresse », autant dire de prostituée. L’échange de coups ne suffit pas à laver la réputation de la femme aimée : il faut aller au duel. La scène est cinématographique mais filmée, si l’on ose dire, par le personnage principal.
Celui-ci n’a pas fini de nous entraîner sur le chemin des combats, après un voyage pénible, surtout pour Cara qu’il a épousée, vers ses terres. Il les trouve dans un état déplorable, se demande s’il n’est pas grugé par son intendant et doit faire face à une insécurité bien plus grande que celle de nos villes. Une bande de forestiers, organisée pour la contrebande et le pillage, craint de voir son influence réduite avec l’arrivée du comte sur ses propriétés et une véritable guerre s’engage. Un peu décousue dans son déroulement, certes, mais nous ne sommes pas dans le dix-neuvième siècle des Etats européens, plutôt dans une sauvagerie moyenâgeuse qui se manifeste par une sorte de guérilla avant l’heure.
Mathias Menegoz mène furioso les événements et une foule de personnages. Karpathia est de ces livres qu’on entame en se posant bien des questions sur le plaisir ou l’ennui qui nous attend. Celui-ci ne s’installe jamais, celui-là est constant, relancé sans cesse par les faits ou la relation de couple entre Alexander et Cara.

14-18, Albert Londres et Émile Vandervelde



Une voix d’homme au milieu des canons

Furnes, 17 novembre.
L’auto de Mlle Miss était la seule chose sur la route. Mlle Miss a des bottes, un pardessus kaki, une casquette retenue sous le menton. Son brassard ayant tous les cachets, elle va pour son compte chercher les blessés sous n’importe quoi. Elle les place dans sa voiture, prend le volant, les ramène à Furnes et repart. C’est une Britannique.
Elle était à son ouvrage. Nous écrivîmes sur la boue de sa glace : « Bonjour, mademoiselle Miss, bon retour ! », et continuâmes vers Dixmude.
Depuis deux jours Dieu s’en mêle. Stimulé par ses créatures, il a sorti son arsenal : l’éclair, le tonnerre, la pluie, le grêlon. En temps régulier, il y aurait de quoi se voir tomber dans toutes les maladies. C’est la guerre. On a froid mais on ne met pas de complaisance à le sentir. On a froid, on est trempé, mais comme si l’on ne devait pas avoir chaud, comme si l’on ne devait pas être au sec. C’est bien.
Les grêlons craquent sous la semelle, C’est un petit jeu. Toujours un moment de soustrait aux grandes vagues d’émotion qui vous pressent. Chaque fois, en approchant du combat, votre être intérieur se renouvelle ainsi. Il y a réellement, à un certain endroit des champs, une barrière invisible, où d’un côté l’on respire le commun, et de l’autre, le choisi. L’âme change d’enveloppement : vous passez d’une vie dans la vie.
Nous avions franchi la barrière. Ces maisons là-bas, c’était Alveringhem, près de Dixmude. Nous savions que par là, souterrainement, les Belges veillaient. Nous prenons en pleine terre, allant vers eux.
Le canon recouvrait normalement la région de son bruit. Un autre bruit nous frappa l’oreille : on parlait fort. Nous avançons. À l’abri d’une haie, plusieurs sections formaient un cercle cabossé. C’était du milieu que venait la voix. Du milieu, par intervalle, s’élevait aussi, au bout d’un bras, un parapluie replié. Sommes-nous devant Alveringhem, sous Dixmude qui ne cesse de fumer, que les Allemands occupent pour un quart, les alliés pour un autre quart ?
— David a vaincu Goliath ! disait la voix.
Ce n’était pas une récréation, une idée comme les soldats en ont, c’était un discours.
—  … Vous avez passé par de dures épreuves. Vous avez eu faim, vous avez eu froid, vous avez froid. Vous avez connu l’amertume des retraites. Vous étiez seuls à Liège, à Tirlemont, à Anvers, seuls contre un formidable ennemi, formidable par le nombre et l’organisation.
À droite du cercle, de la tranchée, du côté qui n’a pas de rebord, les Belges passaient précautionneusement les yeux.
— … Il y a vingt jours, les Allemands faisaient un effort désespéré pour vous enfoncer. J’étais parmi vous. Je vous encourageais, je vous demandais de tenir, je vous adjurais de défendre, coûte que coûte, ce qui restait de votre territoire. Vous l’avez fait. Vous avez arrêté le Boche…
— Oui, disaient les yeux brillants des petits Belges.
— Je viens vous en féliciter !
Un train anglais blindé, circulant sur une ligne proche, mit en batterie ses grosses pièces de marine.
— Je viens vous en féliciter…
La voix humaine était couverte.
— Je viens vous en féliciter. Le roi m’a dit…
Un officier qui ne quittait pas ses jumelles cria :
— Baissez-vous, monsieur le ministre.
L’Allemand ripostait à l’Anglais. Le shrapnell fit sa gerbe cent mètres devant la haie.
— Le roi m’a dit : « Allez voir les troupes. Faites-leur toucher leur héroïsme. Apprenez-leur où nous en sommes. Allez aviver leur espérance. » Mes amis, votre espérance, si elle est comme la mienne, doit être bien brillante. Au début vous étiez seuls.
— Baissez-vous donc, monsieur le ministre, cria l’officier !
Toujours devant la haie.
— Maintenant regardez : les Français, les Anglais sont à vos côtés. Des Indes, de l’Afrique du sud, du Canada, de toutes les terres, les hommes de liberté viennent vous apporter leur cœur et leur poitrine. Les cosaques, les cosaques sont en Prusse. Ils font déjà connaître à vos ennemis les misères de l’invasion.
— Bravo ! bravo !
— Mes amis ! on a cependant encore besoin de votre courage. Vous avez froid, vous avez la pluie sur les reins, avec l’Allemand ça vous fait trois ennemis, soyez trois fois plus fort. Rien ne doit plus vous arrêter, même si vous n’aviez plus de souliers, même si vous n’aviez plus de pain, car je vous dirais comme Bonaparte à ceux d’Italie : « Allez en chercher là-bas ! »
La pluie était de la grêle. On ne savait plus si les déchirements lumineux du ciel venaient du canon ou du tonnerre.
— … Car là-bas, ligotées, sont vos mères et vos femmes. Elles attendent que vous veniez les délivrer. Quand elles vous embrasseront, ce sera sur vos fronts glorieux. Dans nos villes ! mes amis, dans nos villes ! et le drapeau devant !
— Vive la Belgique !
— Vive la Belgique !
— Vive la Belgique ! crièrent tous les yeux des tranchées.
M. Émile Vandervelde, citoyen, ministre d’État, avait parlé.
La nuit, avec sa traîne piétinée par les éclairs, glissait vite. Regagnant leurs abris, les hommes se dispersaient à quatre pattes. Le ministre regardait. Devant lui, un soldat leva le cou et lui dit :
— Émile !
C’en était un de Charleroi. Un des meetings.
— Bonjour, dit le ministre. On peut compter sur toi ?
— Je défendrai la patrie comme j’ai défendu la sociale.
— Alors, ça va.
Le train blindé malmène les positions allemandes. Il circule après chacun de ses coups. Les ripostes n’arrivent pas à le repérer. Elles s’exaspèrent. C’est par cinq coups à la fois qu’elles arrivent. Et les coups sont l’un sur l’autre.
Ces batteries ressemblent à la personne en colère qui mêle ses mots dans la fureur de n’avoir pas raison.
La voix d’Émile Vandervelde est encore dans l’air. Elle a vaincu pour un moment celle des engins. Ce soir des hommes pensent.
Car ils sont partis, il y a cent dix jours, voyant merveilleusement où ils allaient. Il y avait assez d’enthousiasme dans leurs yeux pour que leurs routes en fussent éclairées. Ils marchaient en connaissance. Ils ont marché. Ils ont marché. Les mois ont amené une autre saison. Les habits se sont ratatinés sur les côtes : les jambes se sont trouvées moins légères. Le temps, le malaise, l’usure se suivant ont fait leur pesée sur les épaules.
Or, ces temps, par ces nuits et ces jours de froid, de pluie, de tonnerre et de mort, il faudrait être bien magnifique pour ne pas sentir pleurer en soi. Quand un soldat pleure, la vérité n’est pas de le consoler, c’est de le réveiller de ses larmes.
Émile Vandervelde, citoyen et ministre, est venu sonner du clairon. Il a rallié la pensée.
L’homme est plus droit. Le devoir ! on l’aurait toujours fait. Aurait-on toujours su que c’est une chose comme le ciel, que l’on voit peut-être, mais dont on n’a jamais pu toucher l’extrémité !
Albert Londres.

mercredi 19 novembre 2014

Prise de bec autour du Goncourt des Lycéens

David Foenkinos attise les passions, qui l'eût cru? Après le Goncourt des Lycéens qui succédait au Renaudot pour Charlotte, David Caviglioli a publié hier soir, sur le site de L'Obs, dans sa partie Bibliobs, un article, "Charlotte": le problème avec Foenkinos, que j'aurais volontiers signé si j'avais son talent. Je vous conseille vivement de le lire toutes affaires cessantes. Je lui ai en tout cas, lors d'une délibération secrète avec moi-même, décerné le Prix du Meilleur Article de la Rentrée sur David Foenkinos. D'avoir ensoleillé les premiers moments de ma journée, à une heure où le soleil se trouvait encore de l'autre côté de l'horizon, méritait bien ça.
Tout le monde n'a pas apprécié autant que moi, si j'en juge par le tweet posté en réponse par Bernard Lehut, journaliste littéraire à RTL. Jugez vous-mêmes.


Tout le monde a le droit d'apprécier les livres de David Foenkinos et, partant, les choix du Renaudot ainsi que du Goncourt des Lycéens. On a aussi le droit d'apprécier moins, de le dire, de l'écrire.
Mais s'il y avait, plutôt qu'un problème avec Foenkinos, un problème avec le Goncourt des Lycéens?
Avant d'expliquer pourquoi je me pose la question, il faut dire quand même, non pour désamorcer les remarques aigres-douces que cette note de blog suscitera peut-être, mais parce que je le pense sincèrement, pourquoi c'est bien, le Goncourt des Lycéens.
C'est bien parce qu'une génération réputée réfractaire à la lecture se trouve confrontée à de la littérature contemporaine et que les participants aux jurys, à différents niveaux, se passionnent, si j'en crois ce que je lis ici ou là (et j'ai très envie de le croire), pour leurs lectures.
C'est bien parce que, repensant à la manière dont j'ai abordé la littérature à l'âge de ces lycéens, je me rappelle que les enseignants donnaient l'impression de la présenter comme une langue aussi morte que le latin - car j'étudiais aussi, ou plutôt j'étais censé étudier le latin. Et voici, pour ces jeunes jurés, des livres publiés de frais ainsi que des rencontres avec des auteurs en chair et en os. (Je n'avais que l'os, à mon époque et dans mon milieu.)
C'est bien parce qu'un prix littéraire de plus reste, malgré tout le mal qu'on peut penser du système, une occasion de projeter un livre, des livres, dans l'actualité. Jamais je ne m'en lasserai, quels que soient ces livres et leurs mérites ou défauts respectifs.
MAIS...
Le revers de la médaille, ce sont peut-être bien les rencontres des candidats au Goncourt des Lycéens avec celles et ceux qui vont choisir entre eux.
Car enfin, qu'y a-t-il de plus important que le texte dans un livre? Celui qui l'a écrit a-t-il pour fonction d'en être l'auteur ou de le défendre? (J'ai failli dire: de le vendre.) La chair et l'os s'animent, sont plus ou moins sympathiques, et qui va me faire croire que cela n'influence pas le jugement des lecteurs, amenés à oublier les éventuelles scories d'un ouvrage parce que son auteur en parle si bien / qu'il est si beau / qu'il est drôle / qu'il a une présence... une présence, quoi, presque une aura?
Donc, le Goncourt des Lycéens est-il attribué à un roman ou à son auteur?
Vous me direz qu'il en va peut-être de même pour les prix littéraires traditionnels, le milieu de l'édition étant, comme tous les milieux, propre à engendrer amitiés ou inimitiés qui pèsent probablement au moment des votes.
Certes. Il n'empêche que le couronnement de David Foenkinos (et les votes pour Grégoire Delacourt) s'explique mieux quand on se pose des questions de ce genre.

mardi 18 novembre 2014

Encore David Foenkinos au Goncourt des Lycéens

Il n'en avait pas assez avec le Renaudot? Il fallait vraiment donner aussi à Charlotte le Goncourt des Lycéens? Dans une saison des prix littéraires qui ne se passait pas trop mal, cela fait un peu tache. Je vous ai déjà dit, il y a deux semaines, tout ce que je pensais du nouveau roman de David Foenkinos, je ne vais donc pas recommencer.
Mais quand même, les jeunes, ce n'est plus ce que c'était...
Hein? Il y a quelqu'un qui a dit: "Vieux con!"?
Si, si, j'ai entendu...
Lisez-le donc.
Je connais de bons lecteurs qui se sont arrêtés avant la cinquantième page. J'ai fait l'effort d'aller jusqu'au bout. Allez-y, vous m'en direz des nouvelles!
Mais, je vous en prie, ayez ensuite un petit, tout petit mouvement de curiosité pour prendre le temps de lire autre chose. Tiens, chez le même éditeur, par exemple, et si vous aimez la couverture blanche, il y a un roman d'Eric Reinhardt...

Sale affaire à Bruges

Bruges, la ville où Pieter Aspe confie des enquêtes au commissaire Pieter Van In, n’est pas morte, comme dans le roman de Georges Rodenbach. Mais on y rencontre des cadavres à chaque coin de rue, à commencer par une famille dans une villa cossue : deux enfants et leurs parents. Les premières constatations semblent montrer que le père a tué les autres avant de se pendre. Aucune certitude, bien entendu.
Van In écluse des Duvel et crache ses poumons chargés de nicotine et de goudron. Son adjoint, Guido Versavel, plus sobre, réserve ses excès à un amant de rencontre non protégée. Sa compagne, Hannelore Martens, juge d’instruction, soupire devant les excès du commissaire et se demande si elle ne ferait pas bien de le tromper. Mais les qualités humaines du flic sont à la hauteur de ses défauts, ce qui retient Hanelore près de lui – et le lecteur avec elle.
Il y a évidemment une enquête, qui nous conduira à tutoyer un ministre. D’accord, pas nous, mais Van In est si proche qu’il est facile de se croire avec lui, et de faire pareil. Tutoyons donc un ministre qui n’a pas que de bonnes manières et pour qui Van In est, on le lui a dit, un homme compréhensif capable de ne pas provoquer de vagues là où il vaut mieux rester en eaux paisibles. Deux précautions valent cependant mieux qu’une et, pour garder secrets certains aspects de sa vie, le ministre (que très vite on ne tutoie plus) est prêt à compromettre Van In. Qui, probablement, s’en fout.
De quoi ne se fout-il pas, le commissaire ? Pas de Hannelore et de leur enfant. Pour le reste, sa conception de l’humanité est assez ouverte pour y accueillir toutes sortes de personnes. Même une jeune collègue très excitée en sa présence – car il a une présence, Van In, personne ne peut le nier – appartiendrait à un cercle plus proche si les circonstances n’en décidaient autrement.
Quelques casiers de Duvel et quelques fausses pistes plus tard, l’affaire trouvera un épilogue brutal. Sinon qu’on ne sait toujours pas pour Versavel. Il faudra suivre le feuilleton puisque Le message du pendu est la onzième enquête de Van In en français et qu’il en reste un gros paquet à traduire. La femme tatouée, en grand format, vient de s'ajouter aux œuvres disponibles en français.

dimanche 16 novembre 2014

14-18, Albert Londres sous Dixmude


Dans une rue de Dixmude, la cité belge dont il ne reste aujourd'hui que des ruines fumantes, un obus, éclatant, provoque l'éboulement d'un pan de mur, tout près d'un photographe qui en a pris ce terrifiant cliché. (D'après l'Illustration.)

Sous Dixmude

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 10 novembre.
Nous étions partis pour Dixmude. Nous ne sommes allés que sous Dixmude. Les Allemands contre-attaquant étaient rentrés dans ces ruines. Contre-attaquant, Belges, fusiliers marins et zouaves les avaient bloqués dans les rues. Ça tapait. Pour enrayer l’avalanche, l’ennemi voulait crever le pont de l’Yser. Nos amis passaient dessus, les « brisants » le rataient.
Des éclairs de foudre humaine vous rayaient la vue, vous déroulaient, dans l’estomac, une infernale toupie. Ça tapait. Les Allemands avaient descendu leurs hommes de Nieuport. C’est ici qu’il fallait foncer. Ils y allaient le front bas, en vrais bœufs. Ils foncent comme ça, jamais l’œil au ciel. Ce qu’ils font ce n’est pas parce qu’ils voient l’étoile, c’est parce qu’ils ont du jarret. Dans Dixmude, à coups de feu, à coups de crosse, à coups de gueule s’arrachait la partie. À coups de gouttes de sang elle se marquait.
C’est par Pervyse que nous avions pris. Il y a deux semaines ce village était en pleine agonie. Il est mort. Insensibilité progressive du cœur !
Ce contact ne ralentissait plus notre pas. Au début un spectacle de cette douleur nous eût cloués. Chose familière, il passait devant nos yeux. Se ferait-on à la barbarie ? Ne penserait-on plus, face à ce désastre, que des familles apprendront peut-être en rentrant qu’on leur a détruit à la fois et leur fils et son berceau ? Cet hôpital de vieillards écroulé avec un vieillard dessous, cet anéantissement immédiat de tant d’efforts quotidiens, cette aile dévastatrice qui plane, tout cela ne vous empoignerait donc plus ?
C’est la guerre. Tout a perdu ses proportions. Ce qu’il faut pour vous chavirer maintenant, ce ne sont plus les grandes lignes des catastrophes : l’âme s’est faite à leur mesure.
En traversant Pervyse, au milieu de la ruine totale, ce qui nous a remués, ce sont deux maigres sœurs Saint-Charles qui, retroussées, s’en allaient vers les souffrances porter un matelas. Un matelas, mes sœurs ; pour tant de jeunes hommes, quelle jolie foi !
Vous avez devant votre mémoire cette ligne de chemin de fer qui se trouvait entre Pervyse et l’Yser, cette ligne où se sont arc-boutés les Belges pour rejeter l’Allemand derrière la rivière plusieurs jours enjambée ? Elle fut le rempart de toute la côte. Elle est l’ossuaire des présomptueux.
L’eau et le canon ont travaillé ensemble sur ce chantier. L’eau s’est quelque peu retirée, le canon hurle, dans un autre sens ; il reste le charnier détrempé. Venez voir, mères d’Allemagne, ce que, par cupidité, sous raison d’idéal, votre maître a fait de vos enfants. Si nous étions des Prussiens, nous prierions le vent de vous apporter cette odeur des vôtres. C’est d’ailleurs tout ce qu’il pourrait vous rendre d’eux.
Allons vers Dixmude. 7 kilomètres 600 encore. Nous ignorons ce qui s’y décide. Ne croyez pas que nous sommes au courant. Ce que nous connaissons, c’est ce qui est sous nos yeux. Nous savons, par exemple, à cette minute, que cette batterie vient d’être découverte, car elle file à coups de fouet. C’est un des traits qui silhouettent le mieux la guerre. Elle était là, tapie, crachant d’entrain sa mort à 4 000 ou 6 000. D’aussi loin, voilà qu’elle en reçoit autant. Elle attelle, se hâte, décampe. Les chevaux sont un peu saouls. Elle sort du champ, gagne la route. Le vent fait enfler le manteau des hommes. Tout en activant sa lanière sur le flanc des bêtes, l’artilleur se retourne. Il regarde la place qu’ils occupaient. Les shrapnells descendent dessus. Ça le lait rire. Ces shrapnells frappant à une porte où il n’y a plus personne. La batterie se rassied. Les chevaux soufflent. Elle est prête à recracher son baptême.
Et ce qui est sous nos yeux, pour le moment, la batterie passée, ce n’est plus rien. Plus de soldats, pas même de tombes : la terre. Mais la terre est devenue notre amie ; elle nous confie ses douleurs ; elle nous dit, nous montrant ces grands trous qu’on lui a faits dans le ventre : « C’était hier ! » Nous tâchons de ne pas trop peser sur elle. « Va voir, dit-elle aujourd’hui, c’est plus loin. » C’était plus loin, c’était à partir de Caeskerke.
Les Allemands, au matin, avaient repris Dixmude. On n’allait pas le leur laisser. Le mouvement se faisait là. Les Belges et les fusiliers donnaient déjà. D’autres Belges, sur la route, dans l’énervement, remuaient. Ils regardaient plusieurs fois de suite si leur fusil était bien chargé. Ils étaient en rang ; dans le rang, il se formait des groupes. Un soldat courait dix pas : il allait dire un mot à un camarade. Ce n’était plus la guerre de tranchées. On allait se voir d’un peu près !…
Le même soldat, revenu à sa place après avoir couru, recourait vers son ami : il avait oublié une partie des recommandations. Il y en avait sur les nerfs, les yeux tiquant, les doigts jouant, le sang en course ; il y en avait d’obéissants ; il y en avait de forts.
L’amiral qui commandait les fusiliers marins demanda des zouaves. Le nombre manquait de notre côté. Les Allemands pesaient trop. Les zouaves rappliquaient. Ils avaient plus que jamais l’air d’être deux dans leur culotte. Les Belges, déjà debout, se levèrent, tous du torse. Ils leur crièrent : « Bravo ! » En réponse, ils prirent leur chéchia par le cordon, lui firent faire des tours et se la recollèrent sur le crâne. Les Croix-Rouge étaient devant leur civière. « Retiens-m’en une ! » dit un zouave. Ils passaient sous le vent du clairon. Les Belges voulaient emboîter.
La fusillade roulait. L’Allemand devait terriblement pousser. Ce côté de la ville dégorgeait. L’amiral demanda des zouaves. Ça roulait. Les Belges y partirent. On se mêla. Tout se mêla : les hommes, les heures. Le soir, rien n’était décidé. Les Allemands étaient à Dixmude, les Belges, fusiliers et zouaves, en bouchaient la sortie. Il pleuvait.
Il fallut refaire beaucoup de kilomètres dans l’eau, la nuit et l’émotion. Les chiffres qui sont marqués sur les bornes des routes ne représentent plus pour nous des chiffres, ce sont des tableaux, des circonstances, des rencontres. Nous n’avons pas à marcher, de tel poteau à tel poteau, mais à fouler l’endroit où mourait ce petit Belge en ne disant rien, ni de sa mère, ni de sa ville, ni de son secret. Ceci n’est pas un croisement de chemins, c’est cette ambulance dont nous avons vu crouler le toit avec le major. Ces vingt maisons ne sont pas vingt maisons. C’est ce débat d’âme d’un général découvert par les obus, se demandant s’il doit sauver la manœuvre en se retirant ou laisser supposer à ses troupes présentes qu’un chef ne tient pas sous la mitraille.
Ainsi la route nous est une présence. Nous l’entretenons de nos souvenirs, butant parfois sur un cheval gonflé. Mais ce soir, nous ne pourrons converser longuement ensemble. Elle n’est pas à nous seule. Elle est aux compagnies qui vont vers Dixmude.
Car vous pensiez que c’en était fini de l’Yser, que les Belges l’avaient suffisamment gagnée ? Pas encore ! Il y a toujours des trognes qui s’y mirent. Alors les Belges accourent. L’Yser ! Ils lui donneront leurs cadavres à bercer plutôt que de lui laisser ce reflet sur la face.
Albert Londres.

vendredi 14 novembre 2014

Prix Renaudot et Goncourt des Lycéens

Le Renaudot des Lycéens n'a pas le même retentissement que le Goncourt des mêmes Lycéens - ou d'autres, en fait, mais l'essentiel est que ces jurés soient choisis dans une tranche d'âge où, déplore-t-on souvent, la lecture est un sport, ou un passe-temps, peu répandu.
Hier, en tout cas, les jeunes du Renaudot des Lycéens ont fait un excellent choix en donnant leur prix à un des très bons romans de la rentrée, oublié par tous les jurys d'adultes spécialisés. Eric Reinhardt, avec L'amour et les forêts, succède donc à Christophe Ono-dit-Biot, qui avait reçu la même récompense l'année dernière - en plus du Grand prix du roman de l'Académie française, ce qui laisse tous les espoirs à Eric Reinhardt, encore sélectionné pour l'Interallié. Et pour le Goncourt des Lycéens, dont on connaît, depuis hier aussi, la dernière sélection des six romans parmi lesquels se trouvera le lauréat, annoncé la semaine prochaine, le 18.
Voici cette liste:
  • Grégoire Delacourt. On ne voyait que le bonheur (Lattès)
  • Clara Dupont-Monod. Le roi disait que j'étais le diable (Grasset)
  • Benoît Duteurtre. L'ordinateur du paradis (Gallimard)
  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Eric Reinhardt. L'amour et les forêts (Gallimard)
  • Joy Sorman. La peau de l'ours (Gallimard)

Lydie Salvayre, lauréate du "vrai" Goncourt, ne s'y trouve plus et nous n'aurons donc pas cette année, comme cela arrive parfois, de doublé.
En revanche, le Prix Rossel, dont je vous ai donné samedi la sélection, a quelques chances (deux sur cinq) d'aller à un livre déjà récompensé. Vous savez depuis hier que Jean-Pierre Orban a reçu le Prix du Premier Roman pour Vera, et c'est hier aussi (mais trop tard pour que j'en fasse mention ici le jour même) qu'In Koli Jean Bofane a été couronné par le Grand Prix du Roman Métis pour Congo Inc.
Si un de ces deux-là ne reçoit pas le Rossel, ce ne sera pas très grave: ils ont déjà réussi leur saison des prix littéraires.

jeudi 13 novembre 2014

Jean-Pierre Orban, Prix du Premier Roman

Pendant qu'Aurélien Bellanger recevait le Prix de Flore pour L'aménagement du territoire, Jean-Pierre Orban se voyait couronné par le Prix du Premier Roman pour Vera, sélectionné aussi pour le Prix Rossel. Car il est belge... Je l'avais interrogé sur son livre, quelques semaines avant sa sortie.

Il vient de loin, le premier véritable roman de Jean-Pierre Orban qui avait publié en Belgique, il y a plus de vingt ans, un recueil de nouvelles, Chroniques des fins, et un « micro-roman », Les rois sauvages. Le long silence rompu par Vera ne correspond pas à un abandon de l’écriture. Au contraire. L’écrivain était plongé dans un immense travail, dont la matière l’a en quelque sorte débordé : « Je me suis enfoncé dans une recherche, au départ sur la rencontre entre Stanley et Livingstone, qui devait aboutir à un projet romanesque assez ambitieux, devenu monstrueux. J’ai remis en question mon rapport avec le roman, j’ai lu des théories sur le sujet. A cette époque, je vivais à Londres, j’avais à peu près coupé les liens avec la Belgique et je me suis trouvé noyé par ce projet. Puis je me suis relancé dans l’édition, ce qui m’a donné l’impression de reprendre pied dans le monde réel. J’étais trop dans l’écriture. Ensuite sont venues des nouvelles, du théâtre. Et Vera est née… »
On semble très loin de la rencontre entre Stanley et Livingstone. C’est pourtant de là, par un cheminement complexe, que vient cette Italienne de Londres, où ses parents sont installés à la manière de compatriotes partis chercher du travail ailleurs – en Belgique, pour d’autres. Elle a 11 ans en 1933, grandit en observant, fascinée, le pouvoir croissant de Mussolini dans son pays d’origine, trouve en Nunzia Chiegi une missionnaire répandant dans Little Italy, quartier peuplé d’Italiens, la bonne parole fasciste. Vera participe à un voyage organisé afin que la jeunesse, fer de lance du rayonnement italien à l’étranger, admire les réalisations du Duce – qu’elle rencontre au cours d’une cérémonie.
La guerre changera tout pour Vera : elle perd son père, arrêté comme ennemi potentiel et mort dans un naufrage au cours de son transfert vers l’île de Man. Elle perd aussi la foi dans la valeur symbolique d’une Italie conquérante, pour être séduite par la langue française et quelques Français, dont l’un sera probablement le père de son fils.
D’un épais manuscrit où se croisaient des histoires multiples, à des époques diverses, Jean-Pierre Orban a envisagé de faire plusieurs ouvrages : « J’ai divisé l’ensemble en une série de romans dont chacun porterait le nom d’un personnage. Et cet ensemble, qui s’appelle dans mon esprit Toutes les îles et l’océan, reste le projet final. Vera n’était pas le personnage le moins important de l’histoire, mais c’était celui sur lequel j’avais le moins écrit. J’avais en tête la trame de son histoire, j’avais quelques pages sur elle, surtout le début. Elle est devenue un personnage et une histoire en elle-même, jusqu’à engendrer un texte qui était d’ailleurs, en volume, le double de celui-ci. Il y avait une partie africaine, qui viendra plus tard. »
Dès le début du roman est posée une question qui traverse tout le livre : celle de la langue. Winston Churchill, à propos des Italiens installés en Grande-Bretagne, donne un ordre : Collar the lot – attrapez-les tous. L’aurait-il donné de la même manière en italien ? S’il avait dit : Acciuffateli tutti, le père de Vera aurait-il fini par le fond ? Le romancier y voit un point fondamental : « Ce qui sauve Vera, c’est la langue. Je crois que la langue est un pays, la seule terre ferme possible et la seule identité dont on peut difficilement se détacher. Je suis très intéressé par les passages d’une langue à une autre, comme chez Kundera ou Beckett, et je me demande quel est leur rapport intime avec la langue d’origine. On ne dit pas la même chose dans des langues différentes. »
L’ampleur du projet littéraire dont est issue Vera donne à celle-ci une épaisseur peu commune. On la devine traversée de thèmes qui seront développés ailleurs, plus tard. Un peu de patience, donc.

Quatre pour un Interallié

Deux des romans sélectionnés pour le Prix Interallié, qui sera remis le 20 novembre, ont été servis au passage: celui d'Adrien Bosc, Grand Prix du roman de l'Académie française, et celui de David Foenkinos, Renaudot.
Puisqu'il faut quand même faire mine de travailler en resserrant la sélection, on a divisé par deux, en partant du haut dans l'ordre alphabétique des auteurs. Dans la moitié supérieure, il y avait déjà Bosc et Foenkinos. Christophe Donner et Pauline Dreyfus (auteurs Grasset, une maison qui a longtemps été privilégiée dans le palmarès) les ont donc accompagnés, personne ne sait ce qu'ils sont devenus.
En revanche, il reste du beau monde, c'est-à-dire trois romanciers qui auraient pu espérer autre chose, et une que, probablement, seuls les jurés de l'Interallié ont lue (moi non plus, je l'avoue, mais ce sera réparé bientôt). Résultat de ce dernier écrémage, avec une sélection restreinte à quatre livres:
  • Simonetta Greggio. Les Nouveaux Monstres (Stock)
  • Serge Joncour. L’Ecrivain national (Flammarion)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Eric Reinhardt. L’Amour et les forêts (Gallimard)

mercredi 12 novembre 2014

14-18, Albert Londres à Furnes




Assis avec nos amis

[De l’envoyé spécial du « Matin »]
Furnes, 30 octobre.
On leur a d’abord mis le derrière dans l’eau. C’était une nuit. Furieuse de se voir ainsi enjamber, l’Yser éclata et, de petit filet, devint un lac. Les Allemands s’en allèrent se sécher plus loin. Comme c’est novembre, que le soleil est pâle et que nous sommes bons, dès le lendemain nous leur envoyâmes une provision de feu inusitée. Ils ne purent rester devant ce brasier si bien tisonné. Ils se retirèrent encore : le brasier les suivit.
L’infanterie belge put alors se reposer.
Nous sommes allé ce matin nous asseoir avec elle.
Il faisait beau, malgré la seconde nature de l’atmosphère. Dans les pays où l’on se bat, l’atmosphère n’est plus celle qui nous vient de la création. L’homme en guerre y ajoute le bruit continu de ses engins. Le roulement des canons est tellement serré, se marie si étroitement à l’air, que lorsqu’un coup détaché, ne faisant pas partie du tissu bruyant, éclate, on a la conviction qu’il vient de rompre un silence.
Le champ était grand. Les fusils assemblés le meublaient sur toute sa surface de cônes réguliers : le soldat faisait sa volonté.
— Il y a qu’on est content, sais-tu.
Ce petit Belge était content non pas d’avoir trouvé un cigare, mais pour de bien plus hautes raisons.
— On est content, on n’aura pas tenu pour rien. S’ils avaient complètement passé l’Yser, sais-tu, ils dévalaient ; pour ça, ils dévalaient. Alors on aurait tenu neuf jours – dix jours, moi – dix jours pour tout ça !
— Tu es content ?
— Ça, oui. Ah ! ce qu’il en vient depuis hier, et des chevaux frais, et des gars droits. Comment que tu les appelles, ceux qui ont défilé ce matin, qui avaient des choses comme les Turcs ?
Le petit Belge crie à ses amis le nom de ces soldats.
— Ça oui, c’est bon.
Ils sont fatigués, nos amis. Être au repos veut-il dire pour eux se reposer ? C’est simplement ne plus empiler de nouvelles fatigues. Car on ne se refait guère dans un champ avec ses habits sur soi et des betteraves pour oreiller. D’autant qu’ils n’y sont pas en paix. Un obus vient de tomber dans l’un de leurs coins. L’obus n’a pas éclaté, mais les voilà repérés.
— Déménageons, dit le commandant.
Ils rendossent le sac, ils reprennent le fusil, ils vont s’installer deux cents mètres plus loin.
Comment voulez-vous qu’ils se délassent ? L’acier les suit. C’est la troisième fois depuis hier. Un convoi de munitions d’artillerie, à cent mètres en avant, sur l’autre versant de la route, change aussi. Il a reçu deux obus. Ils n’ont enlevé que l’arrière-train d’un cheval.
Ils se réinstallent. Le départ, le chemin, cela s’est opéré flegmatiquement. Un obus ? Qu’est-ce qu’un obus ? Croyez-vous que ça leur fait plaquer le quart ? Un obus ? mais c’est la vie maintenant. A-t-on écopé depuis trois mois ? N’a-t-on pas la médaille de sa mère ? Et puis vingt pour cent sont de la camelote, on tombera sur ces vingt-là. Quant au reste autant en emportent le vent – et les éclats.
— Le voilà ! Le voilà !
Les Belges se lèvent, sautent, braillent. C’est le lièvre.
Le lièvre est un nouveau jeu. Lorsque les troupes sont au repos et qu’un lièvre traverse le champ, tous les bataillons se dressent. Il faut attraper le lièvre après l’avoir forcé. L’exploit accompli, le soldat héros du haut fait achève l’animal. Avant de le dépouiller il lui coupe une patte et la porte à son lieutenant (parce qu’un lieutenant c’est jeune et qu’une patte de lièvre c’est doux, et qu’en se la passant sur la joue, ça peut faire rêver à de plus tendres contacts), il donne les côtes à son capitaine, le râble à son commandant, et la peau à l’adjudant. On réserve les dents et les griffes pour le bouillon des Allemands.
Le lièvre était donc signalé. Il détalait en zigzaguant. Les soldats criaient : « Taureau ! taureau ! » Il passa entre les jambes, obliqua en tous sens, échappant à l’armée belge, il traversa la route, tomba chez les artilleurs : « Taureau ! taureau ! » fila entre deux rayons de roue puis décampa à l’horizon.
Le lieutenant n’aura pas sa patte.
Et la petite Anversoise apparaît. Nous allons vous présenter la petite Anversoise, née à Charleroi, et qui ne connaissait pas la géographie.
Toute l’armée belge la voit passer depuis trois mois. Elle piste son mari, du 1er grenadiers.
— Je suis née à Charleroi, monsieur ; mais Jean est d’Anvers et j’habitais avec. On trouve drôle ça que je le suive. Ils rigolent, tenez. Moi, je sais bien que c’est du courage pour lui quand je le trouve. J’ai fait toutes les routes à pied. Je ne connaissais pas la géographie. Je la sais maintenant.
Un soldat lui crie :
— As-tu vu le 1er grenadiers ?
— Pas depuis deux jours, non !
— Je sais où il est, moi.
— Eh ! dis-le.
— Dans ma poche.
La petite Anversoise lui coule un regard méprisant. Mais surtout elle n’aime pas les gendarmes.
— Ils savent qui je suis ; il faut que tous les jours ils m’examinent et mes papiers avec. Ils me disent qu’ils m’emprisonneront, de m’en aller, et sans politesse, monsieur, Mais moi, je n’ai pas peur. Je leur dis qu’on ne peut pas m’emprisonner, que je suis née à Charleroi, que j’ai autant de droit qu’eux de me promener en Belgique et que je cherche le 1er grenadiers, puisque Jean y est.
— Vous l’avez vu ?
— Il y a deux jours.
Toute sa joie secrète lui monta dans les yeux.
Petit cœur !
Et le défilé des routes de guerre continue.
Ce sont quinze prisonniers entre des chasseurs français. Eh bien ! dépouillez-les de leur uniforme, regardez uniquement leur figure – les figures de ces quinze-là – ce sont des hommes. Avant le choc, on leur aurait serré la main. Un soldat belge qui parle allemand marche à côté de l’un d’eux. Ils poursuivent une conversation, et dans le cours, suivant la phrase, instinctivement, ils se sourient. Une auto-mitrailleuse les croise. Un mitrailleur descend, s’insinue lestement dans la colonne, chipe le casque de l’un, remonte et file. L’Allemand a souri, d’un sourire qui entend. Ce sont des hommes, mais ils portent le même habit que ceux qui coupent les seins aux femmes. Ils ont collectivement piraté. La vertu française qui précipite le cœur vers l’ennemi désarmé, devant leurs œuvres basses s’est arrêtée, interdite. Et lorsque sur leurs pas les petites filles leur crient : « Hou ! Hou ! » ils ne font que cueillir les fruits de leurs graines.
Savez-vous ce qu’ils font encore, ce matin, en dehors du combat ? Ils achèvent de jeter bas les maisons comprises entre Furnes et l’Yser. Ils en étaient, ce vendredi 30 octobre, à 3 kilomètres de Furnes. Ce n’était même pas un village, deux groupes de fermes seulement. Leur Taube est venu planer entre, a laissé tomber dans le ciel des boules nuageuses blanches et noires. Sitôt aperçues, nous avons pris notre montre. Quatre minutes après, le premier shrapnell descendait sur les toits. Ils en lancèrent cinq.
Ils s’en vont, on les décolle ; alors, ils tapent sur les choses. C’était à 3 kilomètres de Furnes. Ils iront bien jusque-là.
Furnes, avec tes cinq maisons de poupée et ton flamant par-dessus le pignon ; Furnes, avec ton hôtel de ville où le bourgmestre ne devait entrer qu’en talons hauts et bas de soie ; Furnes, dont le beffroi porte un si mignon campanile, les bêtes sont là !
Albert Londres.