mercredi 19 juillet 2017

Max Gallo plus que centenaire en livres publiés

On savait Max Gallo malade, il l’avait lui-même annoncé. Aujourd’hui, j’apprends sa mort, à l’âge de 85 ans. Il n’y aura pas de place dans sa tombe, s’il en a une, pour y placer son œuvre complète, sinon en édition numérique : il a publié, lis-je sur le site de France Info, plus d’une centaine de livres. Je n’avais pas compté, mais je ne suis pas surpris. D’une part parce que j’étais bien incapable de lire un ouvrage sur Mussolini quand il a publié le sien chez Marabout, dont les collections tapissaient des murs de la maison où je vivais enfant – et c’était déjà une réédition, en 1966… D’autre part parce que l’abondance de sa production a fini par me détourner de ses livres, je n’arrivais pas à suivre et surtout ceux que j’avais ouverts m’ont semblé assez bâclés. Il n’est pas le premier académicien français à avoir pressé sa documentation jusqu’au bout des possibilités de contrats avec des éditeurs. Il n’est probablement pas le dernier non plus.
Autre chose m’en avait aussi éloigné, qui est plus personnel et, pour tout dire, un peu idiot, avant le temps où les lectures m’ont étouffé.
Je l’aimais pourtant bien, Max Gallo, dans les années 70, et cela a duré. Nous nous étions rencontrés plusieurs fois, il y avait de la sympathie. Je crois. Quand il a donné, à un personnage déplaisant d’un de ses romans (j’ai oublié lequel), mes prénom et nom, j’ai éprouvé un malaise que je n’ai ai malheureusement jamais eu l’occasion d’évoquer avec lui. C’était vers le milieu des années 90, et puis de toute manière j’ai quitté l’Europe en même temps que Max Gallo et ses livres.
J’avais éprouvé du plaisir avec Le cortège des vainqueurs, Un pas vers la mer, L’oiseau des origines, la suite romanesque de La baie des Anges, quelques autres aussi. Puis le plaisir a diminué, s’est estompé. Tout s’explique, je pense, quand je relis les quatre articles brefs que je retrouve, écrits sur quelques ouvrages pendant une période assez courte, entre 1995 et 1998. Ils sont généralement consacrés à des rééditions au format de poche et la date que je donne est celle de leur parution dans Le Soir. Ils sont tels qu’ils sont parus, et se répètent, pour le lecteur d’un quotidien qui ne se souvient pas toujours de l’article précédent…
Voici ces quelques textes.

Les rois sans visage (1995)
Entre la publication, au printemps, du Fils de Klara H et celle, à l’automne, de L’Ambitieuse, deux volumes du vaste cycle La Machinerie humaine, la réédition des Rois sans visage permet au lecteur ayant pris le train en marche d’accéder à un autre pan de ce portrait du siècle.
On y découvre les fils secrets du pouvoir, ceux qui lient souterrainement des hommes détenteurs d’un passé inavouable, mais que d’aucuns aimeraient mettre au jour. Le conflit est fondamental, entre la vérité et le mensonge. Et, comme il le fait si bien, Max Gallo le traduit dans une aventure humaine dont les protagonistes nous touchent directement, parce qu’il nous les fait connaître de près sans rien masquer de ce qu’ils sont.
Notons que, si La Machinerie humaine est construite comme un ensemble cohérent, chacun de ses épisodes est détaché des autres et peut se découvrir indépendamment des précédents. C’est au hasard des lectures dans le désordre qu’on rencontrera des personnages déjà croisés ailleurs…

La part de Dieu (1996)
Max Gallo poursuit, à grandes enjambées, la construction de cette Machinerie humaine qui se veut, et qui de plus en plus est, l’équivalent de La Comédie humaine de Balzac, celle-ci pour le dix-neuvième siècle, celle-là pour le nôtre. Septième volume de cette entreprise romanesque à l’ambition rarement égalée à notre époque, La part de Dieu en est aussi le troisième à paraître en moins d’un an, ce qui témoigne d’une création à jet continu, et cependant très organisée, inspirée par les questions d’une époque dont les ambiguïtés ne sont pas moindres qu’il y a un siècle.
Le livre qui vient de paraître, où on retrouve un certain nombre de personnages déjà rencontrés précédemment mais qui peut se lire sans rien savoir des épisodes précédents, aborde la question délicate des nouvelles croisades engendrées par la nouvelle donne sociale d’aujourd’hui.
Prenons une cité (autrefois, sans doute, dite « modèle ») dans laquelle, à Clermont, ville de départ des croisades catholiques d’autrefois, vivent un grand nombre de musulmans. Certains de ceux-ci, sous prétexte de résister à une assimilation qu’ils trouvent fondamentalement malsaine, agitent des idées qui les conduisent à des actes violents, ou au moins à les susciter. Et, quand des meurtres sont commis dans les environs, le commissaire Beaufort tente de relier tous les éléments dans un ensemble cohérent dont tous les liens soient satisfaisants pour l’esprit.
Mais comment détacher complètement les réactions personnelles de l’intérêt général ? Une des forces de ce roman de Max Gallo est de ne pas masquer les faiblesses d’un homme qui, pour représenter la loi, n’en est pas moins homme, et s’engage par conséquent parfois sur des voies sans issue pour des raisons purement personnelles.
Posant des questions graves, et le faisant, ce qui est la force du romancier, avec un côté visionnaire – Max Gallo précise qu’il a terminé ce livre avant les récents attentats imputés à l’intégrisme musulman –, l’auteur met en scène les dessous de notre monde. Il est bon que l’écrivain ne laisse pas à l’information le droit absolu à la vérité. La fiction a en effet cette qualité particulière, quand elle est intelligemment menée, de rendre compte du réel avec une force singulière qui la rend sans doute intelligible au grand public, et qui lui donne du sens. Et c’est d’autant plus vrai que ce sens n’est pas restitué de manière simpliste, voire manichéenne.
Max Gallo n’est pas un écrivain de haut vol, un de ceux dont la langue interpelle dès les premières lignes d’un livre. Mais il possède d’autres qualités, tout aussi indispensables à la liberté d’expression, puisqu’il dénonce les aspects cachés de notre société et démonte les mécanismes du secret dont nous nous satisfaisons trop souvent.

Le fils de Klara H. (1997)
Dans son immense Machinerie humaine, un ensemble romanesque dont un nouveau volume doit d’ailleurs sortir ces jours-ci (La femme derrière le miroir, chez Fayard), Le fils de Klara H. est un des titres les plus durs et les plus humains de Max Gallo. Il y accomplit le tour de force qui consiste à voir un personnage honni, Hitler, par les yeux de sa mère – la Klara H. du titre.
En même temps, par une mise en parallèle qui fonctionne à la perfection, à la manière d’une machinerie, précisément, très au point, il saute par-delà quelques décennies pour mettre en scène un authentique complot d’extrême-droite situé dans notre présent, et qui trouve ses racines dans les années d’entre-deux guerres.
L’horreur d’une violence extrême appartient à notre quotidien, les événements de l’année dernière en Belgique nous l’ont abondamment prouvé. Le romancier, avec les qualités d’un visionnaire, place des faits comparables, bien que différents, dans le contexte d’une idéologie qu’il ne finira jamais de dénoncer.

Le faiseur d’or (1998)
Serge Derain, dans le huitième volume de La machinerie humaine, est un écrivain ambitieux mais dont le succès des deux premiers romans n’est pas à la hauteur des attentes affichées par son éditeur. Au lieu de publier son troisième livre, celui-ci le lance donc sur un projet plus commercial. Etant entendu que l’argent appelle l’argent, le sujet en sera Samuel Ringel, grand financier, gourou de Wall Street, au passé soigneusement réécrit et aux méthodes expéditives.
Derain n’a pas l’habitude de côtoyer ce monde. Il en sera très vite le prisonnier, retenu par des chaînes en or – l’argent et son pouvoir ! – avant de basculer une fois encore devant l’horreur de ce qu’il découvre. Gallo joue avec les réseaux de la haute finance pour en démonter les mécanismes secrets, et montrer comment l’or appelle la mort.

14-18, Albert Londres : «Le prince du sang est un garçon qui a du cœur»




(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, juillet 1917
Eitel de Prusse est aussi un voleur. Cet « aussi » ne veut pas dire que d’autres également de sa race sont des voleurs, cela se comprend tout seul, il est là pour indiquer que le mot « voleur » doit prendre rang, dans le Gotha, à la suite de ses autres qualités.
Je ne viens pas vous apprendre le fait, mais vous montrer les lieux du crime. Eitel a déménagé deux châteaux : ces deux châteaux je viens de les voir. Quand j’écris : « Je viens de les voir », cela prouve que je m’exprime mal : pour voir quelque chose, même un château, il faut que ce quelque chose existe. L’un est au Frétoy, il a encore ses murs ; l’autre était à Avricourt, car maintenant il n’y est plus : le gentilhomme prussien, en décampant le fit sauter.
Avricourt et Frétoy sont voisins. Pour tromper les bombes, le prince du sang habitait l’un ou l’autre. Le prince du sang est un garçon qui a du cœur : il ne peut pas rencontrer deux fois les objets sans s’y attacher.
— Ah ! fauteuil, s’écriait-il, ah ! fauteuil, je te reconnais, je me suis déjà assis sur toi.
Et se tournant vers son déménageur :
— Emballez.
Il reconnut ainsi quinze pièces au moins, quinze sur seize : ce qui reste ne remplirait pas la seizième. Et il a brisé, parce que trop lourdes, les statues du parc.
Le prince du sang n’a pas uniquement du cœur, il a du tact. Le châtelain d’Avricourt ne lui était pas étranger. Il l’avait rencontré plusieurs fois à Monte-Carlo à la table du prince de Monaco. Aussi, châtelains, profitez de la leçon. Si jamais un jour vous apprenez qu’un prince du sang – du même sang – fait partie d’un dîner auquel vous êtes priés, fuyez : « Cet honneur-là vaut un château. »
Le propriétaire du Frétoy a déposé une plainte contre lui. Ce n’est pas assez, que la bienséance universelle en fasse autant.

Le Petit Journal, 18 juillet 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 17 juillet 2017

14-18, Albert Londres : «Un secteur est calme jusqu’au jour où il rentre en fureur»




(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 15 juillet.
C’est quand ils sortent des tranchées et vont se mettre le ventre au soleil à l’arrière.
Je sais parfaitement qu’en lisant cette phrase, les poilus hurleront. Ces hurlements, je n’ai aucun mérite à les deviner, je les ai entendus. Ils diront que je fais partie de cette bande d’aboyeurs qui jappent sans rien savoir, dans la mesure du moins où il est possible à un aboyeur de japper. Ils se tromperont : si je les ai vus le ventre au soleil, je ne veux pas dire qu’ils y passent leur vie. C’était, comprenez-le, une façon de m’exprimer et ce que je voulais exprimer, c’est que, pour la première fois depuis un nombre de jours qui part de quinze et atteint même trente, vous pouviez, sans crainte d’y recevoir quelques kilos de fer, étaler votre panse à la face du ciel. Vous allez encore crier en assurant que vous n’avez pas de panses parce que pour avoir une panse il faut faire de bons dîners. Ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer. Ce n’était qu’un mot. Mais, je vous connais, je sais que vous êtes susceptibles, et ne voulant pas me brouiller avec vous, j’explique mes mots.
Hurlez d’autant moins, et si je dis : « hurlez », ce n’est pas encore que je veuille prétendre que vous n’avez pas de bouches. Je dis « hurlez » parce que c’est plus fort et que tout ce qui est faible ne vous va plus. Hurlez donc d’autant moins que je sais ce qui vous touche. Ce qui vous touche, c’est qu’alors que, les mains derrière le cou, les genoux en l’air et le ventre au soleil, vous goûtez enfin le bonheur de ne pas être mort, on vienne vous dire : « Allez, prenez le fusil, il y a revue ou exercice. »
Carrément, ce n’est pas un coup à vous faire. Ce n’est pas un coup non plus à vous frapper. Il y a exercices et exercices. Il faut voir. Si on vous tire de vos positions couchées pour vous mener à un maniement d’armes d’avant 1914, c’est avec joie que je vous écouterai rouspéter, mais si on vous dit ; « Réveillez-vous, venez faire du football, venez apprendre à lancer des grenades sur leur trogne, venez essayer de la gymnastique Hébert », eh bien, c’est à essayer.
Mais je ne suis pas là pour plaider. Et, en plus, ce n’est pas pour vous de l’avant que je pensais me démener aujourd’hui sur le papier, c’est pour les autres, je voulais leur dire ce qu’était une relève, aussi bonsoir.

Au Chemin-des-Dames

Ils venaient de tenir la tranchée plus que de coutume. Et si ce n’avait été que ça ! Mais c’est qu’ils avaient, le dernier jour, subi l’attaque du Chemin-des-Dames. Ç’avait été un cas spécial ! Le secteur était calme, on avait dit : « Ça peut aller. » Mais, un secteur est calme jusqu’au jour où il rentre en fureur et ce jour-là fut le dernier.
Enveloppés de boue, comme l’hiver les dames le sont de fourrures, les lèvres noires ils descendaient. Leurs souliers, leurs chaussettes et leurs pieds ne faisaient plus qu’un tout cimenté. Si c’étaient eux qui portaient le bardas ou le bardas qui les poussait, cela j’aurais bien voulu le savoir, de même que j’aurais désiré connaître de quoi était faite la peau de leurs joues et celle de leurs mains : ce devait être en taffetas. C’est que non seulement ils avaient le dernier jour essuyé l’attaque du Chemin-des-Dames, mais c’est que l’attaque du Chemin-des-Dames avait été l’un des coups les plus sauvages du grand pays barbare des tranchées. Les feux qui, pour toute l’Histoire, illuminent le nom de Verdun, n’avaient pas l’intensité de ceux qui tombèrent sur votre chemin, ô dames ! Et si le fait est croyable c’est que ceux qui le reçurent ici l’avaient déjà reçu là-bas. Seulement là-bas cela dura des jours et encore des semaines tandis qu’il ne sévit que trois quarts d’heure ici. Ce n’est pas la bataille que je vous raconte, c’est la relève. Mais pour bien vous faire voir la relève, il faut vous dire la bataille. Et le Boche, cette fois, avait attaqué à la flamme. Les fusils ne sont plus que de pauvres vieilles choses de panoplie.
Pas plus qu’avec des sabots on ne fait maintenant la guerre avec ces instruments-là. Ce fut à 3 heures du matin qu’ils tombèrent sur les tranchées du chemin, ils y tombèrent la flamme au poing. Autrefois, ceux qui étaient frappés mouraient au feu, disait-on ; que va-t-on dire aujourd’hui ? À 3 heures du matin le feu lui-même, le feu avec ses flammes, ses étincelles, ses fumées, ses brûlures, sa terreur, courait sur eux. La flamme qui brûle le bois et fond l’acier n’est pas contente de la chair. La chair se défend mieux que tout, mais la flamme est plus forte encore. Et c’est d’elle que sortaient ces hommes. Ils n’avaient pas que les lèvres noires, ils avaient les yeux tout éblouis et ce qu’ils avaient surtout, ou plutôt ce qu’ils n’avaient plus, est la vieille clarté de leur esprit. Leur esprit fut tant secoué qu’il avait comme moussé et la mousse n’était pas encore tombée. Est-ce le bardas qui les poussait, est-ce eux qui traînaient le bardas ? Ils arrivèrent.

Hors de la fournaise

Ils se regardèrent d’abord personnellement. Ils cherchaient par quel bout se reconnaître. Par les pieds ? Impossible. Par le ventre ? Ils n’en avaient pas. Par la figure ?
— Prête-moi ta glace.
— Ah ! font-ils, même ma mère ne me retrouverait pas.
Puis ils veulent s’asseoir, il fait beau, l’herbe est chaude ; ils essayent, ils ne peuvent pas ; ils sont comme dans un pot de fleur au milieu de la boue sèche de leur capote. S’entr’aidant, ils sortent de leur moulage. Puis ils pensent :
— Quand on réfléchit, on est saoul sans boire, dit l’un d’eux.
C’est exact. Figurez-vous que vous dégringoliez du ciel, eux remontent de l’enfer.
Puis ils se réveillent.
— Eh ! Bertrand ? Qu’est devenu l’autre Bertrand ?
— L’autre Bertrand ? Il n’est pas là.
— Alors, il s’est fait « cueillir ».
Et ils se mettent à chercher ceux qui manquent. Il en est déjà qui commencent à dormir.
— T’endors pas, mon vieux, tu vas avoir le cauchemar.
Et peu à peu, dans leur regard, la vie revient.

Le Petit Journal, 17 juillet 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

dimanche 16 juillet 2017

Pierre Assouline : «Frankenstein doit beaucoup au Golem de Prague»

Le dixième roman de Pierre Assouline, Golem, s’ouvre par une question anodine qui, si on y prête attention, se révèle pleine de sens : « Quand fond la neige où va le blanc ? » Il faudra attendre la dernière ligne pour le savoir, après des détours dont la géographie reproduit, sur une carte d’Europe, les coups d’un problème d’échecs dessiné par Samuel Beckett au dos d’un manuscrit.
Gustave Meyer est un maître de ce jeu. Imprévisible, doté d’une mémoire phénoménale que son « ami » le Docteur Klapman, a encore augmentée sans le prévenir, il est soupçonné d’avoir tué son épouse. Sa fuite est le moteur d’un livre passionnant et intelligent, bourré d’informations inattendues qui, toutes, servent le récit.
Vous aimez découvrir des domaines que vous ne connaissiez pas. On suppose que la maîtrise scientifique du cerveau ne vous était pas familière avant d’écrire Golem
Je m’intéresse depuis quelque temps au transhumanisme, à des choses comme ça, et ça s’est fait progressivement. Je ne suis pas du tout un scientifique, donc ça m’a obligé, avec un grand plaisir, à me documenter, à aller voir des tas de gens, à aller dans des hôpitaux, à assister à des opérations. J’aime l’apprentissage permanent.
En fait d’apprentissage, il s’agit d’une sorte d’apprenti-sorcier. Le Docteur Klapman a un côté Frankenstein, non ?
C’est-à-dire que le Golem historique, si je puis dire, celui de la légende, est la matrice de tous les robots, de tous les Frankenstein. Frankenstein de Mary Shelley doit beaucoup au Golem de Prague. Toute créature plus ou moins artificielle créée par l’homme, à son image mais avec des capacités exceptionnelles, doit au Golem de Prague.
Le Golem, qui donne son titre au roman, en a-t-il été le point de départ ?
La plupart de mes livres sont des obsessions, des choses qui me hantent depuis très longtemps. Le Golem de Prague, c’est d’une part le livre de Gustav Meyrink, que j’avais lu, que j’ai relu, et puis les deux films : celui de Paul Wegener, que j’avais vu au cinéclub de France 3 il y a très longtemps, et celui de Julien Duvivier. J’avais assisté, il n’y a pas longtemps, à un cycle de conférences sur la Kabbale, qui m’a beaucoup intéressé. Tout ça a fait un faisceau qui m’a amené à me replonger dans le Golem, sans me poser de questions. C’est venu naturellement.
Gustave Meyer, le personnage principal, est obsédé par Rothko, par un air de musique, par le destin des Juifs d’Europe. Transposez-vous vos obsessions chez lui ?
Oui, mais je ne suis pas obsessionnel au sens pathologique. Je suis extrêmement attaché à la musique et chaque roman a une bande originale qui n’est pas anodine. De même pour Rothko. Je voulais que mon héros soit associé à un peintre et je me suis rendu compte après que Rothko avait un destin lié à l’Europe centrale. Mais toutes ces choses viennent spontanément et c’est après coup, quand je relis, ou quand c’est publié, que je me dis : c’est évident !
Pourquoi avoir fait de Gustave Meyer un joueur d’échecs ?
Je ne réfléchis pas beaucoup… Je joue aux échecs depuis très longtemps. Ca me plaisait que ce soit un joueur d’échecs parce que je voulais en faire un solitaire. Mon roman est très marqué par la relecture de Kafka, Le procès, surtout. Le début du livre, c’est l’homme qu’on vient arrêter sans lui dire pourquoi. L’histoire du Procès, c’est un châtiment à la recherche de sa faute. Il y a de ça chez mon personnage : il est virtuellement condamné, on veut l’arrêter, il ne comprend pas pourquoi.
Golem est écrit avec une allégresse plus grande que vos précédents romans. Avez-vous eu l’impression d’un état de grâce en y travaillant ?
Allégresse, certainement, car je prends un immense plaisir à construire et à écrire. Etat de grâce, oui, mais à chaque livre, et c’est fugace. Pour Golem, je l’ai peut-être connu en faisant des repérages à Prague, dans la synagogue Vienne-Nouvelle en priant un soir de chabatt. J’ai regardé le plafond, en direction du grenier tandis que des loubavitch psalmodiaient et j’ai « senti » que le Golem était toujours là, prisonnier là-haut…

vendredi 14 juillet 2017

Les premières sélections de la rentrée littéraire

Les critiques littéraires du Monde sont-ils adhérents à la Fnac? Voire libraires dans les mêmes grandes surfaces culturelles, en raison de leur faible salaire? L'idée traverse l'esprit après la publication des sélections pour le Prix littéraire Le Monde (annonce le 8 septembre) et pour le Prix du roman de la Fnac (le 14 septembre). Sur les onze titres de la première liste, six ont été aussi retenus par la Fnac. Celle-ci, il est vrai, ratisse beaucoup plus large avec 35 ouvrages, dont 9 en traduction. Là où le quotidien du soir se limite au domaine français.
Il n'est pas sans intérêt de croiser ces sélections pour mettre en évidence les six romans présents dans les deux. Les voici:
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)
Vous ai-je déjà dit que j'avais été très séduit par les livres de Sorj Chalandon et de François-Henri Désérable?
Si j'observe aussi la sélection du Prix Stanislas réservé à un premier roman, je constate que Pierre Souchon en est absent tandis que Jean-Baptiste Andrea (Ma reine, L'Iconoclaste) et Sébastien Spitzer (Ces rêves qu'on piétine, L'Observatoire), retenus à Nancy, le sont aussi par la Fnac.
Sont-ce là les premières tendances de la rentrée à venir? Il est trop tôt pour l'affirmer. Contentons-nous, pour l'instant, d'enregistrer ces frémissements et de vous fournir les deux nouvelles sélections. (Celle du Prix Stanislas vous a été livrée ici, et un récapitulatif des différentes sélections, qui a pour vocation d'être largement étoffé - avant de se réduire, car c'est la règle - est disponible ici.)

Prix littéraire Le Monde (8 septembre)

  • Jakuta Alikavazovic. L'avancée de la nuit (L'Olivier)
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Patrick Deville. Taba-Taba (Seuil)
  • Pierre Ducrozet. L'invention des corps (Actes Sud)
  • Anne Godard. Une chance folle (Minuit)
  • Camille Laurens. La petite danseuse de quatorze ans (Stock)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)

Prix du roman de la Fnac (14 septembre)

  • Jean-Baptiste Andrea. Ma reine (L'Iconoclaste)
  • Brit Bennett. Le coeur battant de nos mères (Autrement)
  • Anne et Claire Berest. Gabriële (Stock)
  • Jean-Marie Blas de Roblès. Dans l'épaisseur de la chair (Zulma)
  • Miguel Bonnefoy. Sucre noir (Rivages)
  • Sorj Chalandon. Le jour d'avant (Grasset)
  • Paolo Cognetti. Les huit montagnes (Stock)
  • Marie Darrieussecq. Notre vie dans les forêts (P.O.L)
  • Léonor de Recondo. Point cardinal (Sabine Wespieser)
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Pauline Dreyfus. Le déjeuner des barricades (Grasset)
  • Jenni Fagan. Les buveurs de lumière (Métailié)
  • Yves Flank. Transport (L'Antilope)
  • Emily Fridlund. Une histoire des loups (Gallmeister)
  • Claudie Gallay. La beauté des jours (Actes Sud)
  • Brigitte Giraud. Un loup pour l'homme (Flammarion)
  • Nathan Hill. Les fantômes du vieux pays (Gallimard)
  • Anna Hope. La salle de bal (Gallimard)
  • Philippe Jaenada. La serpe (Julliard)
  • Aline Kiner. La nuit des béguines (Liana Levi)
  • Lola Lafon. Mercy Mary Patty (Actes Sud)
  • Charif Majdalani. L'empereur à pied (Seuil)
  • Gilles Marchand. Un funambule sur le sable (Aux forges de Vulcain)
  • Gaëlle Nohant. Légende d'un dormeur éveillé (Héloïse d'Ormesson)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Eric Reinhardt. La chambre des époux (Gallimard)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Jean-Luc Seigle. Femme à la mobylette (Flammarion)
  • Pierre Souchon. Encore vivant (Rouergue)
  • Sébastien Spitzer. Ces rêves qu'on piétine (L'Observatoire)
  • Martin Suter. Eléphant (Christian Bourgois)
  • Thomas Vinau. Le camp des autres (Alma)
  • Richard Wagamese. Jeu blanc (Zoé)
  • Colson Whitehead. Underground railroad (Albin Michel)
  • Alice Zeniter. L'art de perdre (Flammarion)
P.-S. A propos du Monde, Eric Chevillard annonce ce matin dans son blog, L'Autofictif, qu'il ne reprendra pas son feuilleton des pages livres à la rentrée. Il me manquera.

jeudi 13 juillet 2017

Jean-Claude Fignolé dans l'éternité

Jean-Claude Fignolé, auteur d'une bonne douzaine d'ouvrages, a aussi été une figure active de la vie sociale et politique à Haïti, où il était né en 1941. Il vient de mourir à 76 ans. On se souviendra notamment du dernier livre qu'il avait publié, son sixième roman, Une heure pour l'éternité.
En 1802, le général Leclerc, à qui Bonaparte a donné sa sœur Pauline en mariage, contraint Toussaint-Louverture à se rendre. Saint-Domingue rentre dans le rang. Pas pour longtemps, mais c’est une autre histoire. Jean-Claude Fignolé, écrivain haïtien, au premier rang des intellectuels de son pays, s’arrête dans Une heure pour l’éternité à l’agonie de Leclerc, mort à trente ans l’année même de sa victoire, le 1er novembre. Il a été vaincu par un ennemi plus terrible que les hommes, la fièvre jaune. Sa dernière heure dure plus de quatre cents pages et remonte parfois loin en arrière dans le temps…
Dans son délire, Victor Emmanuel Leclerc tient une longue conversation avec son meilleur ennemi, auquel il a fait face quelques mois auparavant. Toussaint-Louverture n’est pourtant plus là puisqu’il a été exilé en France. Mais son fantôme est bien présent, et capable d’opposer à Leclerc des arguments contradictoires. On suppose que le militaire, qui croyait avoir la confiance de Bonaparte, débat surtout avec lui-même et avec ses démons, ébranlant les certitudes les mieux ancrées dans sa formation et sa carrière.
Tout est relu à la lumière de la mort prochaine. Les erreurs, dont celle d’avoir laissé la vie à Toussaint qui revient le hanter. Les trahisons, dont celle de Bonaparte par rapport aux idéaux révolutionnaires depuis qu’il s’est rallié aux intérêts économiques. Dont celle, surtout, de Pauline. Leclerc la savait volage – le mot est faible –, il la découvre livrant des secrets à l’ennemi.
Pauline est une deuxième narratrice, guère plus lucide que son mari, mais pour de tout autres raisons. Tout entière conduite par la recherche du plaisir, elle est une parfaite libertine qui aime séduire et aller jusqu’au bout de ses désirs. La relation incestueuse avec son frère, Bonaparte en personne, ne l’empêche pas de rester la frondeuse de la famille, une autre forte tête. L’éloigner par peur du scandale a été un des objectifs du Premier Consul en nommant Leclerc à la tête de l’armée qui doit reconquérir Saint-Domingue. Mais elle s’est remise à ses jeux érotiques dès la traversée, et les poursuit sur l’île, découvrant même l’extase dans ses relations avec un Noir. Découvrant, presque en même temps, l’horreur d’une guerre qui ne dit pas tout à fait son nom et dans laquelle tous les moyens sont bons pour écraser l’adversaire. Pas tout à fait lucide mais presque, Pauline prend ainsi la mesure de la cruauté que n’encourage ni ne décourage son époux. Et se met à le détester franchement…
Une troisième narratrice, voix de la raison résignée, a aussi sa place dans le roman : Oriana, souvent appelée Nana, est la camériste de Pauline et la gouvernante de son fils, Dermide. Témoin des frasques de Pauline, qu’elle organise parfois à contrecœur, Oriana est en quelque sorte la gardienne de valeurs disparues, celle qui peut faire, en son for intérieur, tous les commentaires – et celle qui, probablement, se rapproche le plus du romancier.
Car, s’agissant de Leclerc et de Pauline, Jean-Claude Fignolé les laisse à leurs propres obsessions. Ce qui donne à son livre tressé de trois discours parfois contradictoires une sorte de subjectivité éclatée, à travers laquelle apparaît une vérité floue – mais dont il faut bien se contenter. Le privilège du roman est de poser, sur un moment de l’Histoire, une grille de lecture dont chacun fait, en somme, ce qu’il veut. Et c’est très bien ainsi.

mercredi 12 juillet 2017

14-18, Albert Londres : «Les Boches tapent comme des sourds»



Devant le Casque et le Téton
Une forge de la victoire

(Du correspondant du Petit Journal.)
Front français, juillet.
Le Téton, le Casque et toute la chaîne de ce front de Champagne prennent, cet après-midi quelque chose pour leurs crêtes. Les Boches ne se faisant décidément pas à nos coups de main et sortant d’en écoper un, tapent comme des sourds. C’est à croire qu’ils veulent, sous leur mitraille, river les ouvertures d’où, enveloppées de feu et de fumée, surgissent nos sections.
Mais, à proximité de là, une autre musique se joue. Au Casque, au Téton – au Casque qui n’a plus de crinière, et au Téton qui n’a plus de forme, car les obus ont grillé le bois de l’un et trituré la ligne de l’autre – au Casque et au Téton est le vrai concert qui s’exécute ; ici ce ne sont que des mesures pour rien : on répète. Parfaitement, on figure une attaque. Ainsi, quand le rideau se lèvera franchira-t-il plus facilement la rampe – pardon ! le parapet.
Que supposiez-vous donc qu’était la guerre ? En étiez-vous encore à penser que des hommes, tous bien en rang, baïonnette au fusil, attendaient dans leurs tranchées le signal de s’élancer en chœur et des cris dans la bouche sur l’ennemi ? La guerre, si loin de là, la victoire ne se conquiert plus, elle se forge, nous n’avons plus de champ de bataille, mais des usines de mort.

Le « montage » d’un assaut

Donc, nous sommes dans cette plaine, et, tandis que lorsque nos yeux se portent à gauche, nous voyons des geysers de fumée sourdre de la colline champenoise ; là, à trente mètres, nous assistons au « montage » d’un assaut. Où sont les guerres où il suffisait d’avoir son enthousiasme à la pointe de sa baïonnette ? Une bataille, aujourd’hui, est comme une montre, si on veut qu’elle marche il faut que chaque pièce soit bien taillée et à sa place. Et ces pièces-là ce sont les hommes. Quand une compagnie désormais part à l’assaut, chacun sait ce qu’il doit faire, non seulement il le sait vaguement, mais il doit le savoir par cœur ; les fusiliers mitrailleurs partiront d’un pas réglé, soutiendront leur arme de belle façon et ne se livreront à aucune fantaisie ; les grenadiers suivront leur marche et leurs mouvements seront cadencés, ils ne jetteront pas leurs bombes comme un enfant jette un caillou sans aucune discipline, ils les prendront d’une manière apprise, et tendront le bras à tant de degrés et projetteront la mort mathématiquement, au commandement du chef de section : « à 15 mètres, à 25 mètres, à 40 mètres » leur crie-t-il. À force de répétition, ils ont ces mesures dans le geste ; les tromblons, c’est-à-dire, les grenadiers à fusil, partiront à leur tour, ils ne dépasseront pas les précédents ; un assaut n’est plus une course, c’est un système ; ils avanceront dans une certaine ligne d’où ils ne s’écarteront pas, car les mitrailleuses les flanquent. Puis se démasquera l’homme de feu, l’homme qui porte sur son dos un petit réservoir comme s’il allait sulfater les vignes, mais en fait de sulfate, c’est une flamme dévorante qu’il cache et ses vignes à lui sont les gueules des Boches. Ne criez pas, c’est nous qui avons reçu les premiers du feu dans les yeux et ce n’est pas cesser d’être humains que de cesser d’être poires. Quelques hommes avec une baïonnette seront également de l’équipe, ils sauront piquer et dépiquer une panse avec méthode ; on leur a appris ça comme aux jeunes filles à broder. Ce groupe terrifiant, appuyé de petites bêtes pouilleuses de tranchées, tels ce canon de 37 et d’autres, progressera au milieu d’une cage de feu dont l’artillerie par derrière se chargera d’élever les barreaux.

Tous à vos pièces

Mitrailleurs, grenadiers, tromblons, piqueurs, sulfateurs, où sont nos petits pioupious à baïonnette ? Nos petits pioupious à baïonnette sont sur la Marne, sur l’Yser, sur Verdun, dans l’Histoire. Aujourd’hui, tous à vos pièces, représentez-vous soldats de France : voilà le mitrailleur qui s’est habitué à faire des poids, car son instrument pèse plus qu’une paille ; voilà le grenadier qui ressemble à la Semeuse de nos pièces de vingt sous quand il prend le fruit de mort dans son tablier et au discobole quand il allonge esthétiquement le bras pour le lancer ; voilà le tromblon qui, avec son fusil à tumeur, a l’air de ces quêteurs de cavalcade qui, du sol, sollicitent les sous aux balcons ; voilà le piqueur qui découd les Germains ; voilà le sulfateur qui les sulfate en rouge, et le crapouilloteur qui les amoche.
Et voilà l’enfer. Car tout ce que je vous ai dit là ne vous a rien fait entendre. Et l’enfer c’est par l’oreille aussi qu’il vous apparaît.
D’ailleurs, si vous aviez été dans cette plaine avec moi, en vue du Téton et en vue du Casque – le Téton et le Casque, ah ! les bons boxeurs ! Qu’est-ce qu’ils encaissent ! – si vous aviez été avec moi sur le rowail vous n’auriez rien vu. Rien, sinon de la fumée et quelle fumée ! Il paraît qu’il ne fallait pas de fumée au début de la guerre sur les champs de bataille ! Si le théoricien de cette atmosphère libre revenait, ce qu’il éternuerait ! Mais ce que vous auriez entendu ! Et ce qu’il faut, pour vous épater, c’est entendre. L’infanterie n’est plus une infanterie, c’est une artillerie sur jambes. L’artillerie, l’autre, celle qui est sur roues, « encage », la nouvelle, celle qui est sur jambes, déblaie ; elle précède le combattant mieux que son nez. L’infanterie française est maîtresse de son barrage.
Quand une section se déclanche, elle fait cent fois plus de bruit que jadis une compagnie. Cela siffle, éclate, tonne. À vingt pas derrière, cette fureur me tassait le cœur. On n’avait pas l’impression d’une attaque, mais d’un cataclysme. La puissance de destruction dépassait tout héroïsme concevable. Pas un être ne pourrait tenir, même se présenter devant. À quoi bon ? C’était comme un ouragan qui déracinerait les chênes et emporterait les maisons.

Des couleurs s’élèvent

Au milieu de cette fumée géante, de ce vacarme infernal, s’élevaient des couleurs. C’était un 14 juillet sur le Pont-Neuf. Parmi le tromblon qui striait l’air, le fusil mitrailleur qui bégayait en vitesse, la grenade qui, ayant copié son éclatement, jouait à l’obus, des danses serpentines se pavanaient, elles se pavanaient parce qu’il y a grenades et grenades et que puisqu’il y en avait une à main, une autre à fusil, il pouvait bien s’en trouver une troisième à chimie. Très belles couleurs ! Le beau bouquet ! Ah ! Boches ! sacrés veinards, vous allez mourir maintenant en lumière !
Un coup de clairon est lancé. La répétition se termine. Le Casque et le Téton ingurgitent toujours du 120 et du 150.
… « La troupe qui est uniquement brave à l’heure actuelle est une troupe qui meurt glorieusement, c’est tout. »
Qui prononce cette phrase derrière moi, alors que j’ai encore les yeux et les oreilles dans la fumée et le bruit ?
C’est Gouraud. Il passe en vous flanquant son regard dans le corps et il s’en va, sa manche vide.

Le Petit Journal, 11 juillet 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mardi 11 juillet 2017

Edith Wharton visite le front en 1914

Voici l'autre nouveauté, illustrée, de la collection Bibliothèque 1914-1918 de la Bibliothèque malgache.

Quand paraît, en 1916, la traduction française de Fighting France from Dunkerque to Belfort (Charles Scribner’s Sons, New York, 1915), Edith Wharton possède déjà une solide réputation. Elle a « conquis les suffrages des lettrés français » par le roman, rappelle Francis Chevassu dans Le Figaro du 27 septembre 1916, où il présente ses Voyages au front dans un feuilleton littéraire consacré cependant pour l’essentiel à un livre de René Moulin, La guerre et les neutres.
Même remarque dans La Revue hebdomadaire, le 29 septembre : « dès avant la guerre les lettrés français avaient remarqué et aimé les charmants ouvrages de cette Américaine, éprise du charme latin au point de l’avoir fait sien. »
À présent, écrit dès le 16 juin le Journal des débats, « tous les Français doivent lui être reconnaissants jusqu’à l’émotion de la sympathie qu’elle a bien voulu nous témoigner. » En relevant les qualités qu’Edith Wharton attribue à la France et aux Français, le chroniqueur conclut qu’elle « a bien mérité de notre pays. »
Francis Chevassu n’est pas loin de tirer, de sa lecture, la même leçon favorable à ce pays : « Le livre de Mme Edith Wharton constitue, en même temps qu’une œuvre de valeur, l’un des plus nobles témoignages dont nous puissions nous enorgueillir. »
La Revue hebdomadaire n’est pas moins admirative pour l’ouvrage, mais trouve surtout matière à louanges dans des nuances restées inaccessibles aux deux autres journalistes :
« Mme Edith Wharton aime la France comme une patrie élue, cela est certain, mais elle la juge avec fermeté ; elle ne se laisse aller à l’enthousiasme qu’à bon escient, et non sans nous avoir dit, tendrement, d’ailleurs, mais nous avoir dit, quelques-uns de nos défauts, quand il est nécessaire de les rappeler pour donner toute leur valeur aux vertus acquises ou réveillées. Qu’il est bon, qu’il est réconfortant, quelle fierté heureuse et émue, d’agir, de donner notre effort sous un tel regard amical, – et ce regard, on le devine innombrable, – un regard qui juge les causes, qui nous rend justice, qui nous choisit, qui nous donne tant d’amour et de respect… Vous lirez ce livre où, sans une faute de mesure ni de sentiment, sans littérature, et cependant avec quelles belles et heureuses expressions parfois, Mme Edith Wharton a su conter, juste dans le ton qu’il fallait, non pas en touriste sacrilège, ni en pèlerin mystique hystériquement exalté, – et c’était bien difficile de raconter quelque chose et de ne pas donner dans l’une de ces tares exaspérantes, – a su conter ses voyages aux tranchées, aux lignes de feu, aux pays dévastés, aux pays reconquis ! Vous le lirez, vous qui souffrez tant de toute la littérature qui s’est emparée des reliques et les porte comme l’âne de la fable, et vous le lirez aussi, vous, Français et, surtout… Françaises à qui je pense un peu, je l’avoue, en écrivant cette dernière phrase et qui voudrez, en considérant le tact d’une étrangère qui nous est si fraternelle et en vous efforçant d’y atteindre, ne pas nous faire démériter de ce qu’elle admire le plus en nous. »
1,99 euros.

lundi 10 juillet 2017

Jean Giraudoux en 1914

Deux nouveaux titres de la collection Bibliothèque 1914-1918, à la Bibliothèque malgache, sont disponibles depuis ce matin. Voici le premier, on parlera demain de l'autre.

Le 12 décembre 1917, les membres de l’Académie Goncourt se réunissent pour attribuer leur prix annuel. L’année précédente, on a couronné Le feu, d’Henri Barbusse. Cette fois, les ouvrages consacrés à la guerre restant les plus en vue, Jean Giraudoux est dans la course avec Lectures pour une ombre. Mais l’auteur des Provinciales (1909) a déjà reçu, raconte Pierre Assouline dans Du côté de chez Drouant, un autre prix d’une valeur de 25 000 francs – le Goncourt « vaut » 5 000 francs. Faut-il quand même le couronner ? Oui, pensent trois jurés qui, au quatrième tour de scrutin, lui donneront encore leurs voix. Mais ils sont six à se rassembler en faveur d’Henry Malherbe dont La flamme au poing remporte donc le prix Goncourt cette année-là. Au grand dépit de quelques journalistes pour qui la quasi-absence, dans les débats, de Vie des martyrs, le premier roman de Georges Duhamel, est incompréhensible. Cet écrivain l’obtiendra d’ailleurs l’année suivante avec Civilisation. Ce ne sera jamais le cas, en revanche, de Jean Giraudoux. Qui, pour se consoler, n’aura eu droit qu’au nouveau prix littéraire dit « des cinq cent mille francs », dont la singularité consiste à ne rien donner au lauréat – cette récompense ayant surtout pour objectif de dénoncer l’inflation des dotations dans le milieu littéraire.
Lectures pour une ombre est cependant bien accueilli dans Le Temps où, c’est l’ironie de la chose, officie Henry Malherbe. L’auteur de l’article (paru une dizaine de jours après le Goncourt et signé P. S.) est admiratif :
« Ces Lectures pour une ombre, ce sont bien des récits de campagne, mais on n’en connaissait point encore de ce style. C’est mieux que la guerre en dentelles ou en gants blancs, c’est la guerre en tenue de tous les jours, la guerre accueillie avec une sorte d’indifférence polie et narquoise, comme un incident un peu gros auquel il faut bien assister et prendre part, mais sans lui permettre de nous émouvoir ni surtout de rien changer à nos habitudes d’esprit. Pas de grands mots, pas de grands gestes, pas de drame ! Le stoïcisme en quelque sorte mondain de M. Jean Giraudoux met son point d’honneur à éviter toute manifestation inutile et à ne manquer sous aucun prétexte aux règles du savoir-vivre. »
Il modère cependant son propos :
« Rien n’est moins banal assurément que cette façon correcte et distante de tout présenter comme très ordinaire. Sans doute, il peut y avoir aussi un inconvénient. Trop de simplicité finit par tourner au maniérisme. C’est aussi un procédé que de mettre tout au même plan, de tout estomper et atténuer, d’insister sur les arbres au point d’empêcher de voir la forêt, de traiter par prétérition des choses capitales, par exemple de nous révéler par hasard et indirectement qu’on a pris un drapeau ennemi, parce qu’il faut bien mentionner la déception des hommes à qui celui qui fut chargé de le déposer aux Invalides a oublié de rapporter les journaux. Mais ce sont là des défauts qui ne sont pas communs. Au surplus, l’émotion et la ferveur patriotique percent malgré tout, dans quelques courtes phrases que leur effacement voulu ne fait que rendre plus frappantes. Le tact et le bon goût, même avec un peu trop de scrupules, même avec quelque affectation, si l’on veut, n’excluent pas l’héroïsme. »
2,99 euros

dimanche 9 juillet 2017

Les prix littéraires d'avant-saison

C'est un peu comme pour les soldes: la période des pré-soldes est aussi importante, voire davantage, que celle qui la suit. Les pré-prix participent donc eux aussi à la préparation de la rentrée littéraire qui, je le rappelle pour les distraits, débutera dans un gros mois seulement. Mais les livres sont prêts et, parmi eux, deux lauréats de prestigieuses récompenses attribuées aux versions originales de leurs romans.

De Colson Whitehead, je vous ai déjà parlé deux fois ici. La première, c'était à l'occasion du National Book Award attribué l'an dernier à Underground Railroad. La seconde, cette année, pour le Pulitzer de la fiction au même roman. Il sort en français le 23 août chez Albin Michel, dans une traduction de Serge Chauvin. En avril, je vous avais fait le service minimum, avec la première phrase en langue originale - en américain, donc. En voici un peu plus, cette fois en français, avec la première page presque intégrale.
La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non.
C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Des razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante rafler les femmes et les enfants, qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à la mer, enchaînés deux par deux. En fixant le seuil noir, Ajarry crut qu’elle allait retrouver son père dans ce puits de ténèbres. Les survivants de son village lui expliquèrent que lorsque son père n’était plus parvenu à tenir le rythme, les marchands d’esclaves lui avaient défoncé la tête et avaient abandonné son corps sur le bord de la piste. Sa mère était morte bien des années plus tôt.
La suite en août, par conséquent.

En Italie, c'est aussi un doublé qui a salué Paolo Cognetti pour son roman intitulé, dans la Péninsule, Le otto montagne. Il a reçu deux fois le prix Strega cette année. D'abord celui qui est réservé à la jeunesse, ensuite celui qui s'adresse plutôt aux adultes. Un roman qu'on peut lire de 7 à 77 ans? On le vérifiera à partir du 23 août aussi, dans la traduction d'Anita Rochedy qui parait chez Stock est s'intitule Les huit montagnes.
En voici le premier paragraphe.
Mon père avait une façon bien à lui d’aller en montagne. Peu versée dans la méditation, tout en acharnement et en bravade. Il montait sans économiser ses forces, toujours dans une course contre quelqu’un ou quelque chose, et quand le sentier tirait en longueur, il coupait par la ligne la plus verticale. Avec lui, il était interdit de s’arrêter, interdit de se plaindre de la faim, de la fatigue ou du froid, mais on pouvait chanter une belle chanson, surtout sous l’orage ou en plein brouillard. Et dévaler les névés en lançant des cris d’Indiens.
Par ailleurs, le Prix Stanislas, qui sera attribué le 29 août pour être remis à son auteur le 9 septembre à Nancy à l'occasion du Livre sur la Place a annoncé une sélection de dix ouvrages, eux aussi à paraître. Son but est d'aider au lancement d'un nouvel auteur, qui sera donc un de ceux-ci:

  • Jean-Baptiste Andrea, Ma Reine, L’Iconoclaste
  • Emmanuel Brault, Les Peaux rouges, Grasset
  • Cyril Dion, Imago, Actes Sud
  • Olivier El Khoury, Surface de réparation, Noir sur Blanc
  • Thomas Flahaut, Ostwald, L’Olivier
  • Pascale Lécosse, Mademoiselle, à la folie !, La Martinière
  • David Lopez, Fief, Seuil
  • Paul-Bernard Maracchini, La Fuite, Buchet Chastel
  • Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent, Finitude
  • Sébastien Spitzer, Ces rêves qu’on piétine, L’Observatoire

samedi 8 juillet 2017

14-18, Albert Londres de retour sur le front français



De l’armée de Sarrail à l’armée de Pétain

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, … juillet.
C’est pour tous ceux à qui la guerre ne parle plus que j’écris aujourd’hui. Je débarque de Salonique. Pendant vingt-sept mois j’ai accompagné nos armées en exil. J’étais avec elles aux Dardanelles, cul-de-sac de la mort, en Serbie dans les villages aux maisons noires, en Macédoine sous la fièvre. J’arrive de chez Sarrail et tombe chez Pétain.
France, depuis le temps que je t’avais quittée, je n’avais pas vu qu’on avait massacré tes maisons, tes églises, tes cathédrales, qu’on avait coupé tes arbres comme on rase les cheveux d’un criminel, qu’on avait vidé tes villes et tes hameaux. Je n’avais pas vu ce que ces trois rudes années avaient déposé chez tes soldats de sérieux dans les yeux et de croix sur les poitrines. Je l’avais su, je ne l’avais pas vu. Aussi, que ceux qui n’aperçoivent plus distinctement le paysage tragique de la guerre parce qu’il leur est trop familier ou qu’ils en sont trop loin viennent avec moi. Je vous emmène, suivez le nouveau débarqué : nous allons voir.

Ce qu’ils ont fait d’une partie de la France

Les Boches ont dévasté une partie de la France. Sur des cinquantaines de kilomètres, il ne nous reste plus qu’à mettre des gardiens chargés de faire visiter les ruines. En marchant des journées entières dans ce qui fut une terre heureuse, vous n’entendez plus que des phrases dans ce goût : « Ici, ce devait être un four. » « Là, c’était vraisemblablement l’école. » Ce sont les paroles que les touristes prononcent à Pompéi. Tout le nord de la patrie est devenu Pompéi. Sur ces lieux on comprend tout, on perçoit que le plan de l’Allemagne n’était pas seulement de nous battre, qu’il était de nous assujettir. S’ils ont démoli notre pays, c’est qu’ils voulaient, après l’avoir pris, le rebâtir à leur goût. Nos églises étaient trop fines d’allure, leur vieux bon Dieu était habitué à quelque chose de plus confortable, ils lui construiraient ça. Ils pulvérisaient les maisons pour que leurs habitants, n’ayant plus d’abri et s’étant arrangé une vie ailleurs, ne soient pas tentés de revenir chez eux. Ils enverraient des Boches à leur place et leur élèveraient des demeures de Boches. Étouffant, ils se donneraient de l’air. Ils coloniseraient à leur porte. Ils traiteraient la France comme le Cameroun. Mais quelqu’un se mit en travers et ce quelqu’un est le poilu.

Le Poilu

Le poilu n’est plus celui de 1914. Remisons les images d’Épinal. Le soldat qu’une ivresse neuve emballait a disparu. Il reste un homme sentant l’âpre grandeur du rôle qu’il joue et ne se payant plus d’encens. C’est un héros à froid et ce héros n’admet plus qu’on se croie quitte envers lui en composant quelques ritournelles autour de son héroïsme. Ce qu’il a fait, il le sait aussi bien et mieux que nous. Quand on parle de lui, les trémolos dans la voix ne l’impressionnent plus. Une bonne réalité palpable l’intéresse davantage qu’un murmure d’admiration. Il a appris à voir, à juger. Nous n’avons plus à lui en remontrer. Quand on lui commande un acte, il est inutile de lui en faire mousser l’importance. Si c’est important, il le comprend tout seul. Quant à la beauté du geste, maintenant il s’en moque. Il consent bien à risquer la mort, mais n’entend plus se suicider.
Trois ans d’expérience implacable lui ont démontré qu’à la guerre contre les Boches on ne mourait plus en gants blancs. Il est devenu ce que la nécessité exigeait qu’il devînt pour tenir le coup : pratique. Il n’a pas perdu le nord, il ne demande pas plus que son droit, mais son droit il le veut. Sa sensibilité n’est pas éteinte pour tout cela, il sait la réveiller quand il faut. Si les grands mots ne le secouent plus, ce qui mérite réellement son émotion il sait encore où le trouver. Le même soldat que sur ce trottoir de village nous rencontrerons pensif, inquisiteur même, nous le verrons une heure après, sous les armes, le regard haut et fier parce que l’on accroche la croix de guerre à son drapeau. Le poilu n’est pas une machine, c’est un homme et c’est cet homme qui battra la brute.
Et c’est aussi l’immense effort qui a surgi de la France. Regardez ce régiment. Ce n’est plus un défilé d’hommes prêts à bondir, c’est une masse d’ouvriers partant travailler à l’usine de la patrie. Ce ne sont plus des soldats, ce sont des spécialistes. Chacun est à ses pièces : voilà le bombardier, puis le mitrailleur, puis le torpilleur, puis tant que vous en voudrez, voilà encore d’autres insignes. Ils ne vont plus le drapeau en tête, l’âme fébrile et je ne sais plus quelle vision d’épopée devant les yeux. Ils ne marchent plus vers l’aventure mais à la besogne. Chacun sait la place qu’il occupera, la fatigue qui l’attend et les risques du métier. Les ouvriers de la France, tous en uniforme, froids, montent vers le feu.

Trente-quatre mois plus tard

Et de ces usines, j’en reconnais. Voilà trente-quatre mois, j’étais sur cet observatoire, je m’y retrouve aujourd’hui. Ces batteries que je vois, là, au pied, je les avais vues ; ces marmites boches qui tombent là sur cette route, je les avais vues tomber là sur la route ; la ligne des nôtres, les lignes des autres, que je vois en avant, je les avais vues. Si, en septembre 1914, quand je contemplais tout cela, un homme m’avait frappé sur l’épaule et dit : « Dans trente-quatre mois, tu reviendras à cette même place, tu seras adossé au mur de cette même petite maison et, là, où tu vois cet éclair, ces marmites et ces lignes, tu verras encore cet éclair, ces marmites et ces lignes. » Si cet homme m’avait dit cela, je me serais senti écrasé par l’impossible. Et cela est.
Alors, pendant que l’on essayait de prendre la Turquie, de sauver la Serbie, de rentrer en Bulgarie, alors, pendant toutes ces dizaines de mois où sous un autre soleil, avec d’autres de vos frères, je cheminais en Orient, vous, silencieusement, vous avez tenu dans la même boue et sous la même mort.
Holà ! Français de l’arrière, qui seriez déjà fatigués, voilà trente-quatre mois que des Français aussi – mais dans la boue et la mort – n’ont pas bronché !

Le Petit Journal, 7 juillet 1917.


La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.