dimanche 20 janvier 2019

La mort de Sam Savage

Sam Savage, qui vient de mourir à 78 ans, était un romancier américain qui a pris son temps avant de publier: il avait 65 ans quand son premier livre est paru. Le succès est venu avec le deuxième, Firmin, l'histoire d'un rat désormais orphelin. Il n'avait qu'une demi-douzaine d'ouvrages à son actif mais il y avait chez lui un ton singulier que deux courts articles restitueront peut-être, au moins en partie.

Firmin. Autobiographie d’un grignoteur de livres (traduit de l’américain par Céline Leroy, 2009)

Firmin a trop lu. Forcément. Dans le sous-sol où il est né en 1960, avec ses douze frères et sœurs, il n’y avait que des livres. Livres à ronger, pour se mettre quelque chose sous la dent. Livres à lire, aussi, pour s’évader et trouver des phrases dont l’une serait parfaite en ouverture de son autobiographie. Firmin est un rat. Avec des réflexes de rat, surtout quand il est question de survie. Mais avec aussi une étonnante capacité à goûter la littérature dans ce qu’elle a de meilleur. D’ailleurs, après avoir squatté un entrepôt de librairie, il s’installera, un peu plus haut, chez un écrivain. Malheureusement, le quartier de Boston où il vit est voué à la démolition, en partie parce qu’il est infesté de… rats.
Le premier roman traduit en français de Sam Savage est moins une fable animalière qu’une réflexion sur la lecture et l’écriture, envisagées avec des yeux neufs, émerveillés. Désespérés, en outre, parce qu’il s’agit d’une histoire triste.

Spring Hope (traduit de l'américain par Pierre Martin, 2015)

Une femme à la recherche d’images du passé, quand sa mère écrivait dans des cahiers et se nourrissait de poésie. Une sorte de Je me souviens, à la Georges Perec, en même temps qu’un détournement de la méthode : certains souvenirs sont inventés ou recomposés, les effets parfois répétés créant une musique décalée par rapport à celle qu’a dû entendre celle qui écrit. Tous les écarts sont annoncés et fournissent de beaux moments.

mardi 15 janvier 2019

La famille déchirée de Rosetta Loy

Trouvera-t-on un jour meilleur champ romanesque que la famille ? Cette partie constitutive de la société, qui l’imite ou la caricature quand elle est assez large, est le lieu de tous les affrontements et de tous les rapprochements. Elle reste par conséquent un espace privilégié pour faire exister des personnages jusqu’aux limites d’eux-mêmes, dans un vase clos où s’exacerbent les passions. Ces familles imaginaires réagissent avec une force rare aux éléments venus d’ailleurs, les « pièces rapportées » qui jouent souvent des rôles de trouble-fête dans un jeu de rapports humains aux règles fixées par les habitudes.
Les routes de poussière, premier roman traduit (par Françoise Brun; en 1989) en français de Rosetta Loy, avait reçu en Italie… quatre grands prix littéraires ! Comme si le même roman d’une rentrée littéraire hexagonale recevait plusieurs des récompenses automnales après lesquelles courent auteurs et éditeurs. Ce qui est inimaginable en France s’est donc produit en Italie. À lire Les routes de poussière, on le comprend : cet ouvrage ample est habité par une lumière exceptionnelle, celle de la vie même.
Rosetta Loy survole quatre générations de paysans piémontais auxquels le destin ne rend pas toujours l’existence facile en ce début de dix-neuvième siècle où les guerres bousculent les populations civiles. Le travail de la terre est âpre, et les forces inégales. Les hommes prennent femme par amour ou par calcul, et la famille s’agrandit malgré les deuils successifs.
Les liens qui retiennent les personnages au sein de la descendance du Grand Masten n’ont pas toujours la même force. Pidrèn et le Giaï, les deux fils du Grand Masten, devaient épouser deux sœurs. Mais une seule d’entre elles, Maria, est belle, et elle a choisi le Giaï. Alors, Pidrèn est parti, sans savoir qu’il serait attendu après la mort de son frère, pour continuer à tracer sur la carte du temps, dans les bras de Maria, le chemin de la vie. Pour faire des enfants qui, eux-mêmes, connaîtront des sorts divers. De Gavriel, jamais marié mais amant fidèle, à Luis aux deux femmes, en passant par Bastianina si pieuse qu’elle deviendra religieuse et si douée qu’elle peindra même pour le Vatican, les frères et les sœurs suivent des chemins qui semblent les séparer avant de les rapprocher à nouveau, serait-ce par le biais d’une histoire d’amour avortée qu’il aurait bien fallu qualifier d’incestueuse.
Tout cela a la saveur d’une mémoire à laquelle nous aurions accès tout à coup, comme si elle était devenue la nôtre. A force d’avoir respiré dans ces pages la poussière des sécheresses ou d’avoir trempé dans la boue des inondations, nous avons appris ces paysages. Et ils sont habités.

mardi 8 janvier 2019

Monica Sabolo : «Il y a une sorte de silence aquatique»


Le cinquième roman de Monica Sabolo, Summer, est une réussite. Summer a disparu quand elle avait dix-neuf ans, son frère Benjamin s’interroge encore, 24 ans après, sur son destin. La quête le conduit, par la psychanalyse, à l’intérieur de lui-même où il découvre des choses qu’il aurait, préféré ne pas savoir. Et aussi, avec la trame lâche d’un roman policier sans cadavre, à résoudre l’énigme de manière surprenante. Tout séduit dans un livre qui superpose, avec une grâce d’écriture de chaque instant, les images du passé et les questions du présent – les certitudes du temps où Summer était là et les doutes qui, depuis, se sont installés en rongeant le personnage principal.
Au début du roman, la présence du lac Léman, les visions qu’a Benjamin de Summer immobile sous la surface et la citation d’« Ophélie » de Rimbaud en exergue, tout cela évoque des images un peu trompeuses…
Oui, parce que ce n’est pas vraiment le personnage principal.
Vous jouez beaucoup à tromper le lecteur.
Au final, en effet, on dirait que je suis rouée. Mais je ne l’ai pas fait exprès. En fait, l’histoire s’est construite en même temps que je l’écrivais. Au point de départ, j’avais très envie d’écrire sur le lac, sur l’eau. Et aussi sur la disparition : comment vit-on avec les êtres qu’on aimait et qui ne sont pas morts, mais auxquels on n’a plus accès ?
La disparition de Summer est-elle une sorte d’évaporation, quand tout file entre les doigts ?
Tout est liquide, comme les personnages sous l’eau. Il y a quelque chose d’un mouvement qui berce, de paroles qui ne sont pas forcément entendues ou qui ne sont même pas prononcées, une sorte de silence aquatique.
A quel point le temps peut-il être suspendu ? Il l’est après la disparition de Summer, il semble l’être encore pour Benjamin, vingt-quatre ans après.
Est-ce qu’il est parti avec elle, est-ce qu’ils vivent dans un monde parallèle, à travers la surface d’une piscine ? Il s’est arrêté, il s’est évaporé lui aussi.
Il y a une dimension de fait divers : il arrive que des jeunes filles disparaissent. Y avez-vous pensé ?
Non, je n’ai pas vraiment pensé à ça. J’ai quand même toujours été très sensible aux disparitions sans réponse. Pas forcément les jeunes filles qui se volatilisent dans la nature mais, par exemple, les femmes de la place de Mai, en Argentine, qui sont dans cette quête et cette impossibilité de vivre parce qu’elles ne savent pas ce que sont devenus leurs enfants. Bien sûr qu’ils sont morts, mais il n’y a pas de corps, il n’y a pas eu de mots. Cela me touche très profondément.
L’absence de corps, c’est l’impossibilité de faire son deuil ?
Oui, c’est l’impossibilité de faire son deuil et d’avancer. Comment vivre avec des choses qui sont suspendues ?
Comme le temps suspendu, et cela participe à la cohérence d’un livre par ailleurs superbement écrit. Avez-vous beaucoup travaillé l’écriture ?
Beaucoup. C’était comme un chant, j’avais envie de travailler la poésie, quelque chose d’organique, parce que j’ai la sensation que c’est la nature sauvage qui raccroche au réel. Avec le cycle des saisons, les lumières, les odeurs qui reviennent, on ne peut pas échapper à ce qui s’est passé. Même si on n’en parle pas, même s’il y a un secret, même s’il y a des conventions, le monde sauvage est plus puissant.
Rien ne s’arrête, comme le dit en substance Benjamin ?
Oui, et c’est terrible. La famille, au bout d’un moment, continue de vivre comme si de rien n’était. Son prénom n’a pas été prononcé depuis des années.
Vers la fin du livre, qu’il faut taire, l’inspecteur Aebischer dit à Benjamin : « Vous savez ce que j’ai toujours trouvé étonnant avec votre famille ? C’est justement que personne ne semblait vraiment vouloir savoir où elle était, votre sœur. »
Parfois, les questions ne sont pas posées parce qu’on ne veut pas avoir les réponses. C’est d’ailleurs le courage de Benjamin. Il y va, il pose les questions et c’est une traversée qui va être difficile.
Benjamin s’est-il aussi construit au fur et à mesure de l’écriture ?
Sa personnalité était là à l’origine. J’ai grandi avec lui, je me suis glissé dans son corps à l’adolescence. Je trouvais plus facile d’aborder un homme à cet âge-là, je ne me sentais pas capable de le faire avec un homme adulte.
A cause de la réalité trouée du roman, on pense parfois à Patrick Modiano. Le rapprochement vous convient-il ?
Ça me touche beaucoup. J’adore Modiano, je trouve qu’il y a une telle puissance dans les trous de la mémoire…

jeudi 3 janvier 2019

«L'amie prodigieuse», tout en poche

Oui, bien sûr, les quatre volumes, c'est peut-être un peu gros pour tenir dans la poche, à moins d'avoir prévu le coup et de très grandes poches, assez accueillantes pour y glisser, après les trois premiers volumes de L'amie prodigieuse en Folio, le quatrième qui paraît aujourd'hui - L'enfant perdue. Si vous êtes abonné à Canal+, il sera difficile de résister (et donc, de renoncer aux poches géantes, pas sûr que celle d'un kangourou ferait l'affaire, d'ailleurs). Parce que les saisons 2, 3 et 4 de la série vont se faire attendre et, je vous connais, vous n'aurez pas la patience, vous allez vous jeter sur les livres. Donc, ce quatrième et dernier volume.
Comme tout lecteur attaché depuis le début aux amies Lila et Elena, nous avions hâte de savoir comment cela se termine – mais on évitera de vous le dire, pas question de gâcher le plaisir.
Plaisir : le mot est lâché. Un an après avoir mis de côté la longue histoire, on y replonge avec, tout de suite, une confortable familiarité. Il n’était pas possible d’oublier les deux formidables personnages que sont ces femmes liées indissolublement par leur passé commun autant que par des différences qui les conduisent à confronter sans cesse ce qu’elles étaient, ce qu’elles sont, ce qu’elles pourraient devenir.
Impossible aussi de ne pas ressentir la forte présence de la ville de Naples, où tout a commencé et où tout finira peut-être. Avec ses classes sociales qui vivent à l’écart les unes des autres, ses troubles liés à des trafics en tout genre mais où la drogue prend de plus de place, l’ambiance singulière des années 80 qui résonnent encore des attentats et des conflits idéologiques.
Elena, devenue écrivaine, est une figure du monde intellectuel. On l’écoute, elle commente l’actualité, elle met ses idées de liberté en pratique dans sa vie privée. Mais elle continue à observer comment Lila, décidément la plus douée des deux, se retranche dans une attitude radicale : elle n’a jamais quitté Naples, n’a jamais écrit, ne revendique que d’être elle-même. Lila est, au fond, un modèle pour Elena, mais inaccessible : « D’après moi, Lila était dotée de clairvoyance, un don que je lui attribuerais toute la vie, et je n’avais aucun mal à l’avouer. »
La contradiction fondamentale entre les amies repose sur l’écart, le gouffre, entre les apparences : Elena réussit, Lila rate – et est frappée par un malheur que le titre du quatrième tome évoque. En réalité, elles éprouvent l’une et l’autre tout le contraire et vivent dans une compétition qui ne dit jamais son nom. Elle se cache derrière les nuances de la langue, tantôt le dialecte avec ses mots directs, orduriers, tantôt l’italien plus policé, nuancé. Quand Elena cherche à obtenir une vérité de Lila, celle-ci lui répond en italien : « Elle avait recours à l’italien comme à une barrière et je cherchais à la pousser vers le dialecte, notre langue de la franchise. Mais alors que son italien était traduit du dialecte, mon dialecte était de plus en plus traduit de l’italien, et nous parlions toutes deux une langue factice. »
L’exploration de la sincérité et du mensonge dans une relation aussi intime est probablement le grand projet d’Elena Ferrante dans L’amie prodigieuse. Elle en a visité toutes les facettes. Et on a vraiment aimé ça.

mercredi 2 janvier 2019

Les sentiments intellectualisés d’Amélie Nothomb

La politesse des uns engendre tout naturellement celle des autres et la ponctualité d’Amélie Nothomb vaut bien le respect du lecteur qui s’accorde, sans trop de mal, à son rythme annuel. Le cru 2017, aujourd'hui relayé par la réédition au Livre de poche, est fourni sous un titre énigmatique : Frappe-toi le cœur. Enigmatique car incomplet, et il le restera, à moins d’avoir en tête l’œuvre complète de Musset, jusqu’à la page 93 : « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. » Diane, personnage central du roman, la cite à Olivia Aubusson, maître de conférences dont elle suit les conférences avec passion. Diane est en septième année de médecine et a choisi la cardiologie, avec ce que cela comporte de science mais aussi de portée symbolique. La preuve par Musset, donc, qui a assez impressionné Diane pour orienter le cours de ses études.
Quand la citation arrive, on a déjà lu la moitié du roman. Marie, la mère de Diane, n’est plus une inconnue. Difficile, cependant, d’affirmer qu’elle a suscité la moindre émotion. Et pour cause : ni la grossesse ni l’accouchement de son premier enfant ne semblent la concerner. Ce qui se passe dans son corps reste extérieur à sa compréhension, à sa sensibilité, à son cœur pourrait-on dire. La tendresse que Marie ne donne pas à sa fille, Olivier, le père, n’en est pas avare. Diane est pour lui une pure merveille mais son émerveillement irrite Marie pour qui l’affection de son mari est désormais tout entière reportée vers leur fille…
Celle-ci, à deux ans, a déjà tout compris : « Je savais », répond-elle à ses grands-parents quand ils lui expliquent la froideur de sa mère. La précocité, si surprenante soit-elle, n’est pas un problème pour Amélie Nothomb. La cohérence psychologique d’un personnage est parfois plaquée sur son parcours sans grand souci de vraisemblance. Mais qu’importe, pourvu qu’il y ait du relief dans le tableau. Et celui-ci n’en manque pas. Car Diane ne se contentera pas de sa clairvoyance à deux ans ou de citer Musset plus tard : elle réfléchit, elle analyse, elle se fixe un objectif, être Reine comme sa mère telle qu’elle la voit. L’objectif est susceptible d’être modifié en chemin : à 11 ans, Diane ne voudra plus qu’être adulte « pour accéder au statut sublime de docteur. » Le but est plus durable, cette fois, comme on l’a vu.
L’aspect brillant des reliefs pâlit cependant devant les efforts trop visibles faits pour les mettre en valeur. Comme s’il fallait absolument passer beaucoup de temps à creuser dans les profondeurs obscures de l’esprit pour augmenter les différences de niveau. Les tempêtes qui surgissent dans le joli crâne de Diane deviennent, à force d’explications, d’illisibles réseaux de courbes de pression, de relevés de température, de vitesses du vent. Si Diane a besoin de ce fonctionnement avec tous ces détails, le lecteur n’en éprouve pas toujours la même nécessité.
Au fond, on est, malgré le rebondissement qui survient à la fin du livre, moins frappé au cœur qu’au cerveau. Ce qui était peut-être, après tout, le projet romanesque d’Amélie Nothomb, histoire de surprendre une fois encore son large public.

mardi 1 janvier 2019

Tout Maigret 1. Pietr-le-Letton (1931)

Le 4 septembre 2019, il y aura trente ans que Georges Simenon est mort.
Les Editions Omnibus saisissent l'occasion pour rééditer, du 31 janvier au 4 avril, les dix volumes de Tout Maigret, avec de nouvelles couvertures signées Loustal et des préfaces inédites.
Je saisis l'occasion pour entreprendre la lecture ou, selon les cas, la relecture, de cette intégrale, dans l'ordre de rédaction des ouvrages (selon Wikipedia).
Mon agenda me dit que nous sommes, depuis quelques heures, en 2019. On commence donc aujourd'hui.

Georges Simenon se met à l’épreuve d’une spécialité déjà pratiquée dans ses vies précédentes, sous différents pseudonymes : le roman policier, avec un personnage récurrent qui va l’accompagner longtemps. Avec le commissaire Maigret, il convient de montrer que l’auteur sait de quoi il parle, quitte à déstabiliser le lecteur pour bien lui faire comprendre qu’il va découvrir le dessous des cartes, démonter les mécanismes les plus mystérieux de la Sûreté parisienne. Voici donc, d’emblée, jeté là pour nous faire participer aux jeux de codes, un télégramme incompréhensible : « Xvzust Cracovie vimontra m ghks triv psot uv Pietr-le-Letton Brême vs tyz btolem. »
Quelques lignes plus loin, il est obligeamment traduit par Maigret, pour lui-même autant que pour les néophytes : « Police Cracovie signale passage et départ pour Brême de Pietr-le-Letton. » Merci, on n’avait saisi que le nom du personnage en cause, et qui donne son nom au titre du livre…
Les horaires de chemin de fer jouent, dans ce début, un rôle majeur. Maigret imagine le parcours de l’homme surveillé, signalé à Amsterdam, à Bruxelles, bientôt à Paris. Le train doit se trouver quelque part entre Saint-Quentin et Compiègne, estime Maigret. « Dans la voiture 5, compartiment G. 263, Pietr-le-Letton était sans doute occupé à lire ou à regarder le paysage qui défilait. » Il n’y a qu’à attendre, relire le « portrait parlé » de l’individu (en chiffres d’abord, en clair ensuite) et se rendre sur le quai à l’heure où arrive le train. Rien de plus simple, en principe. Voici d’ailleurs une forme d’oreille caractéristique repérée, cible en vue. Sinon qu’un crime vient aussi d’être constaté dans le train à l’arrêt et que peut faire un commissaire sinon pratiquer les formalités d’usage ? En commençant par remarquer une oreille semblable à celle qu’il avait cherchée et trouvée !
L’énigme n’est pas très complexe, reconnaissons-le, pas besoin de s’appeler Maigret pour en comprendre l’essentiel. Nous n’en sommes pourtant qu’aux premières pages, et on ne va s’ennuyer ensuite. Car Pietr-le-Letton offre à Maigret des sous-énigmes en forme de puzzle dont les pièces doivent bien finir par s’assembler pour former un ensemble cohérent. Ce à quoi notre bon commissaire va s’employer avec patience, non sans une certaine lourdeur qui augmente la force d’inertie selon laquelle il semble progresser dans son enquête. Jusqu’aux avant-derniers chapitres, 17e et 18e, au cours desquels le détail des engrenages est complaisamment fourni autour d’une bouteille de rhum.
On en oublierait presque que Maigret, au cours de l’affaire, a été blessé, l’occasion pour Mme Maigret de le dorloter un peu dans les dernières pages.

lundi 31 décembre 2018

La mort d'Edgar Hilsenrath

Son éditeur, Le Tripode, annonce la mort d'un écrivain rare, devenu célèbre en France et en Allemagne, son pays d'origine, sur le tard, après s'être fait connaître aux Etats-Unis. Né en 1926, déporté dans un ghetto ukrainien avec sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale, Edgar Hilsenrath a publié son premier ouvrage, Nuit, aux Etats-Unis en 1966. Le Nazi et le barbier, puis Orgasme à Moscou suivirent, ainsi que Le conte de la dernière pensée, Les aventures de Ruben Jablonski et, en 2006, Terminus Berlin (à paraître en février au Tripode). En 2010, j'avais été sidéré en découvrant Le Nazi et le barbier...

Le destin d’un créateur politiquement très incorrect vaut au roman qu’Edgar Hilsenrath écrivit il y a quarante ans, Le nazi et le barbier, de nous arriver précédé d’une aventure éditoriale peu commune. L’auteur, survivant d’un ghetto en Ukraine, a commencé à écrire après la guerre mais son premier roman, Nacht, n’a connu qu’une brève existence dans les librairies allemandes. En revanche, l’éditeur américain qui l’avait mis à son catalogue en 1966 a demandé un autre livre à Hilsenrath. Celui-ci rédige alors, en allemand, Der Nazi und der Friseur, dont la traduction sort aux Etats-Unis en 1971. Et en France trois ans plus tard – mais, semble-t-il, dans une version incomplète. En Allemagne, une soixantaine d’éditeurs le refusent. Un des traducteurs résume les raisons du blocage : « Pas comme ça, Monsieur Hilsenrath, pas comme ça ! Ce n’est pas comme ça qu’on doit parler de l’Holocauste ! » On ne rit pas avec ce sujet. Surtout si on est juif…
Heureusement, un livre puissant finit toujours par trouver ses lecteurs. Après bien des années, le talent d’Edgar Hilsenrath reconnu jusque dans son pays – depuis la fin des années 80, il est couvert de prix littéraires –, voici une traduction intégrale qui secoue par l’humour dont elle déborde.
Evacuons tout de suite la barrière entre bien-pensant et mal-pensant. Entre bon et mauvais goût. Le romancier ne s’en soucie pas, pourquoi devrions-nous l’édifier dans des pages où elle ne se trouve pas ? La vie de Max Schulz, d’origine aryenne pure souche quel que soit son père parmi cinq possibilités, devenu meurtrier de masse avant de prendre l’identité d’un Juif ayant échappé à l’Holocauste, relève d’une amoralité tranquille. Rien ne vaut la survie. Et celle-ci justifie tout, y compris les pires horreurs.
L’horreur commence tôt pour le petit Max. Battu et violé par son beau-père, hanté par les coups de bâtons et les sévices en tous genres, il ne trouve la paix que dans la famille d’Itzig Finkelstein. Son ami a le même âge que lui mais il est juif et le salon de coiffure de son père est très fréquenté, au contraire de celui que tient le beau-père de Max.
Au physique, tout oppose Max et Itzig. Le premier est une caricature de Juif. Le second, d’un Aryen. Les apparences trompeuses n’empêchent pas chacun de suivre son destin. Max, d’être fasciné par un discours d’Hitler qui constitue un grand moment du roman. Itzig, d’être rejeté avec sa famille et d’être déporté vers les camps de la mort au moment où Max, qui a revêtu l’uniforme SS, est devenu un assassin en série.
Comment Max, quand la guerre s’achève, échappe à la mort pour tomber entre les mains d’une vieille folle. Comment il devient, en compagnie d’une comtesse grande et blonde, un gros bonnet du marché noir. Comment il décide de se faire passer pour un Juif rescapé, de se faire tatouer un numéro sur le poignet et d’émigrer en Palestine. Comment finit cette histoire. Autant d’épisodes qu’il restera à découvrir en lisant le roman d’Edgar Hilsenrath.
C’est une expérience inhabituelle. Elle oblige à se tenir tout au bord de la folie, à laisser débouler tous les excès, à envisager l’impensable. Un impensable qui a bien eu lieu et dont l’écrivain nous fournit une version inédite. Avec les trouvailles d’une écriture où le grave et le grotesque s’équilibrent.

Et quelques mots d'Orgasme à Moscou:
Plus c’est gros, plus le romancier s’en amuse. La taille du sexe grâce auquel Sergueï Mandelbaum a procuré un orgasme à Anna Maria Pepperoni, fille d’un parrain de la mafia américaine, est l’objet de toutes les supputations. Toujours est-il qu’il faut faire sortir d’URSS l’amant et futur père  pour célébrer le mariage. S. K. Lopp s’en charge, Kebab lui succède dans une folie comparable, pas très loin de celle qui agite souvent San-Antonio.

dimanche 30 décembre 2018

14-18, ce ne sera pas fini en 2019

Les commémorations deviennent silencieuses, le traces restent. Les livres aussi. Sur le point de changer de millésime, le calendrier ne change rien au nom de la collection Bibliothèque 1914-1918, c'est-à-dire une partie de la Bibliothèque malgache. Vos libraires préférés ont certainement une offre de livres numériques à vous proposer. Ce sera dorénavant, pour les 22 titres de cette collection, sous une nouvelle couverture. En voici une vue d'ensemble, ou presque, car l'ensemble débordait de la photo de famille...


samedi 29 décembre 2018

Entre deux eaux

2018 ou 2019?
Où suis-je?
Encore avec Philippe Lançon ou déjà avec Michel Houellebecq?
Ni l'un ni l'autre, en réalité. D'une part, j'ai pratiqué cette semaine l'élagage saisonnier (à raison de deux saisons par an seulement) qui consiste à mettre de côté (mais pas trop loin, car l'ensemble de la bibliothèque doit rester accessible à chaque instant) les livres dont je n'aurai, en principe, plus l'occasion de parler - au moins avant leur parution au format de poche, belle occasion, souvent, de revenir à des textes que je n'avais pas eu le temps, malgré l'envie, ou pas l'envie tout simplement de lire. Les remords sont féconds, cela se vérifie presque chaque semaine dans mon cas. (Là, par exemple, je lis Les déraisons, d'Odile d'Oultremont, paru l'an passé et réédité cette année en 10/18 - euh... non, ce n'est pas tout à fait ça, il est paru en janvier et ressort l'an prochain, mais c'est presque demain et, oui, j'y suis en plein, il faut bien que je l'avoue. Surtout, je voulais dire que je me marre malgré la gravité du propos.)
Donc, exit 2018. Mais exit Houellebecq aussi, avant même la parution de Sérotonine la semaine prochaine. Toute la presse en a parlé, merci pour lui, n'y revenons plus, je prendrai mon tour peut-être quand l'excitation sera retombée, à moins que, allez savoir, on n'est jamais à l'abri d'un mouvement moutonnier dans l'excitation collective. Bon, on verra...
De toute manière, il n'y a pas que les nouveautés. Je travaille aussi, ces jours-ci, sur un curieux et ancien inédit, Sous le voile de l'islam - on en reparlera d'ici peu, j'espère. Je fouine dans les archives, dans la presse d'autrefois, je retourne des collections déjà cent fois explorées et où il se trouve toujours du neuf à faire avec le passé, soit parce qu'un nom est devenu, pour avoir été rencontré plusieurs fois, presque familier, soit qu'une note en bas de page ait lancé le voyageur littéraire sur des pistes jamais empruntées par lui auparavant.
Il n'y a pas de compétition entre la présence de 2018 (ou de 1933) et celle de 2019. Toute lecture est bonne à prendre et même la plus ennuyeuse est susceptible de projeter un rayon lumineux vers une zone d'ombre qui attendait cet éclairage pour se révéler digne d'être mise en valeur. Quelle que soit la date de parution d'un livre, l'année prochaine ou dans l'avant-dernier siècle...
Promesses, promesses...
Dans le flou, certes, mais je sais que certaines seront tenues, avec joie.

mercredi 26 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «Et nous qui revenons de chez les Allemands nous rions.»


Le président Wilson au milieu de ses soldats

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
L’imagination, comme l’esprit, a ses idées fixes. On se figure un paysage ou un homme de telle façon et on croit que c’est vrai. Pour notre compte nous voyions très bien Wilson assis dans sa Maison-Blanche ainsi que devant le Panthéon l’est notre Penseur. Wilson n’a pas son doigt contre son front ni ses yeux figés ; il vit, rit, se tourne et va tout comme s’il n’avait jamais eu à réfléchir davantage que nous.
Nous venons de passer une journée autour de lui. Nous l’avons vu le soir sur les minuit alors qu’en son wagon il allait se coucher. Nous l’avons vu, le matin à son petit lever, à sept heures – sept heures du mois de décembre ce qui fait bien 5 heures du mois de mai. Nous l’avons vu en train de déjeuner : à tous ces instants il était gracieux. C’est certainement un penseur mais c’est un penseur souriant.
Le président Wilson allait passer la Noël avec ses soldats et, pour leur témoigner encore plus de grâce, Mme Wilson l’accompagnait. C’était un grand jour. Jusqu’à présent l’illustre homme n’avait en France vu que la France, cette fois, transplantée il allait y voir l’Amérique. Un jour par l’effet de sa décision des centaines de milliers d’hommes avaient été jetés sur notre sol. Il allait voir comment ils portaient le casque qu’il leur avait donné.
Le président Wilson était sûrement prédestiné ; il a une figure et des attitudes faites exprès pour des médailles. Quand il salue par exemple comme quand il est descendu à la gare de Chaumont et qu’il s’est trouvé devant ses drapeaux et son hymne il prend son chapeau haut de forme et d’un geste simple en décoiffant sa tête en coiffe son cœur et il reste ainsi immobile et c’est très grand. C’est bien la première fois que le chapeau haut de forme paraissait si plein de dignité. Et, à Chaumont encore, à la sortie de l’hôtel de ville, alors qu’il venait d’entendre une fois de plus combien on l’aimait, en France, et qu’il allait remonter dans sa voiture, il se retourne, voit que des jeunes filles et des enfants rougissent d’envie d’aller lui serrer la main : « Eh bien, venez », leur dit-il, et tous accourent et il serre toutes les mains et il se laisse entourer. Les policemen, devant leur bel ordre si rapidement défait en éclatent de rage impuissante. Comme si on voulait lui faire du mal, à votre président !
Regardez-le, tenez, et dites-moi s’il n’est pas content de cette jeunesse qui l’assaille. Il n’est pas pressé de remonter en auto ! Voyez donc comme il rit.
Mais Wilson va voir ses soldats. C’est à trente kilomètres de là, sur le plateau qui domine Langres. Il arrive.
Ses troupes y sont, massées. Les bataillons américains plus que tous les autres de n’importe quelle nation font une impression de masse. Cela vient de ce que les hommes marchent côte à côte, qu’ils ont des fusils sans baïonnette qui ne les dépassent guère et que le casque plat des Anglais, avec ses bords en aile, semble encore réunir par les têtes ces rangs pressés. Un bataillon américain est trapu. C’est comme un mur qui s’avancerait. Il y en a là de six divisions. Et Wilson va enfin les voir, les siens qu’il envoya à la bataille. Ce régiment, celui qui passe le premier, il a tenu le Chemin des Dames. Il l’a tenu jusqu’au 21 mars, le 21 mars de cette année. Froid souvenir, Monsieur le Président. Il se leva alors, car il fallait frapper ailleurs. Ce secours-là nous vous le devons. Merci. Et ce second ? Ah ! celui-là c’est à Château-Thierry qu’il était, en juin, le 10 de cette année aussi. Ils étaient déjà sur la Marne, les Boches, Monsieur le Président. Marchand, notre général Marchand qui était également à Château-Thierry un soir, sur le coup de six heures près de la statue de La Fontaine, disait alors que l’ennemi ne s’arrêtait pas de pousser : « J’ai ma division, et j’en réponds et j’ai à gauche les Américains et j’en réponds aussi. » Merci. Et ce troisième ? C’est Saint-Mihiel. Merci. Et ce quatrième ? C’est Montfaucon. Merci.
Le président Wilson est debout, à sa gauche est Pershing. Il regarde passer ceux qui, à sa voix, se sont levés. Ils passent, s’enfonçant dans la boue, les yeux tournés vers lui, leur drapeau, qui a cessé d’être neuf, claquant à leur tête. Ils sont dans leur aspect de guerre, tels qu’ils partaient, quand sur nos routes angoissées, dans ce printemps ils montaient à notre aide. La victoire avec tout son prix enveloppe leur marche. Wilson profondément les regarde.
Et nous qui revenons de chez les Allemands nous rions. Les Allemands veulent se jeter dans les bras de Wilson. Ils disent : « Wilson nous écoutera. » Ce que Wilson écoute nous a tout l’air d’être autre chose. Ce n’est peut-être même pas seulement les pas de ceux qui défilent. Si c’était le dernier soupir de ceux, par les Allemands, couchés en terre ?
Le Petit Journal, 26 décembre 1918.

Ainsi se termine, pour ce blog, la publication des articles d'Albert Londres de 1914 à 1918. Il reste le livre:
3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

dimanche 23 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «Le premier craquement s’entendit dans la marine.»


Comment naquit la révolution allemande

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Cologne, … décembre.
Il suffit d’être en face d’un fait pour qu’il cesse d’être étonnant. Si, hier, quand l’Allemagne était l’empire le plus discipliné de la terre on vous eût tracé le tableau que, politiquement, elle offre aujourd’hui, vous n’eussiez pas voulu l’admettre.
Le premier craquement s’entendit dans la marine. Rien d’étonnant. Ce n’est pas de ces dernières années que la marine allemande présentait moins de discipline que les troupes de terre. Depuis des années, et s’accentuant à mesure, des feux follets de mécontentement montaient les soirs des ponts des navires. C’est que la vie sur les bateaux est plus intime que dans les casernes, les marins observaient de plus près leurs officiers, ils les voyaient mangeant bien, buvant bien. « Ces messieurs se régalent et nous, nous avons toujours des betteraves », disaient-ils. Les permissions étaient rares, on bougonnait ; la guerre arriva, les motifs d’excitations augmentèrent de volume, les betteraves aussi ; ceux qui revenaient des croisières de sous-marins racontaient la terrible vie.
L’impatience de prendre la mer pour de glorieuses aventures n’attisa en rien leur sourde colère ; s’ils demandaient du nouveau, ce n’était pas d’aller à la bataille : c’était d’être mieux. Le mieux ne vint pas. 1917 vit leurs premières velléités révolutionnaires. Les autorités frappèrent, emprisonnèrent. On leur renfonça leurs cris dans la gorge. Les mois passèrent, aigrissant les cœurs, excitant les esprits. Ça gagna, ça gagna.

Leur arrivée dans les villes

… Donc, de Kiel, de Brême, de Hambourg, de Wilhelmshafen, par groupes de six à sept ils arrivent à Berlin, à Francfort, à Düsseldorf, à Cologne. Cela se passa le 8 et le 9 novembre. Débarqués d’auto, ils courent aux casernes, entrent dans les cours, crient : « C’est fait, c’est la révolution, c’est fini. » Les soldats apparaissent aux fenêtres, écoutent, applaudissent, jettent de l’étage leur matelas, leur manteau, leur casque. Le succès, insensiblement, hausse et inspire les révolutionnaires, ils disent : nous sommes l’autorité. Ils vont à la gare, en prennent la direction, au télégraphe, le réglementent, à l’hôtel de ville, s’y installent.
Comment se fait-il que les pouvoirs établis leur aient laissé faire ça. Après coup ils se le demandent et ne comprennent plus.
Éclairons l’événement. Si les marins trouvèrent un si subit écho dans les casernes d’Allemagne c’est que depuis longtemps la discipline jouait mal chez les troupes d’arrière. Ces soldats, habitants des villes, mal payés, faisaient des affaires. Leur préoccupation était de trafiquer, ils revendaient aux civils la nourriture des mess. Tous avaient la main ouverte, c’était à coups de billets de cinq marks ou de billets de mille. Les sergents-majors recevaient de l’argent des recrues pour les oublier sur la liste de tours de départ au front.
Le chef de la police de Düsseldorf avouait : « Je sais qu’il y a plus de trois mille déserteurs qui travaillent dans les usines de la ville, qu’y puis-je ? les soldats à ma disposition les approuvent. Tant qu’il n’y aura pas de troubles, je fermerai les yeux, de plus, je n’ai pas d’ordres. » Au passage des trains ramenant les troupes de Russie, à Coblentz surtout, 25 pour cent du régiment disparaissaient. Les soldats blessés qu’on ramenait sans cesse au feu se libéraient d’eux-mêmes. À Bruxelles, des bureaux clandestins de faux certificats militaires s’enrichissaient. Ces hommes, ainsi munis, retournaient en Allemagne. Dans les petites villes, vite percés, on les coffrait ; dans les grandes, on avait peur, on les laissait. La discipline était débordée.

Des marins aux soldats

Donc, succès : les soldats suivent les marins. Les officiers apprennent d’heure en heure que le mouvement est général, ils ne savent que faire ; dès qu’ils se montrent, les hommes leur retirent épaulettes, cocardes, sabre ; quelle décision prendre ? Ils vont s’enfermer dans leur domicile. Les révolutionnaires sont maîtres, ils se rendent aux prisons, se présentent en armes ; libérez, disent-ils, c’est nous qui commandons. Désarmé, le porte-clefs ouvre, les gredins se répandent. Cologne, prison de matelots, la première, vit ce spectacle. Réunion immédiate dans les casernes, chaque compagnie doit choisir un homme de confiance, il est choisi. Des socialistes habitués de la parole rassemblent ces délégués : — Vous, vous irez chez le gouverneur, vous, chez le bourgmestre, vous, à la police, vous, à la place. Accompagnés d’un parleur, ils partent, arrivent devant les autorités. Bref est le discours : « Désormais, tout ce que vous ordonnerez sera contresigné par ces hommes. » Au-dessus de ces hommes, un comité se forma, le Soldatenrath.
L’exemple était donné. Les casernes qui n’avaient pas reçu la visite des marins se joignirent à l’organisation. Les hommes allaient trouver leurs officiers : « Nous voulons faire un Soldatenrath. — Faites. »
Le peuple, les socialistes n’étaient pas seuls ; libéraux, avocats suivaient l’aventure. Il y avait des Soldatenraths de bourgeois comme de prolétaires. Il y en eut qui comptèrent des capitaines. Dès le lendemain de cet état, des ordres arrivèrent partout de Berlin. Ils disaient : les officiers pourront conserver leurs armes, leurs épaulettes et continuer leurs occupations, pourvu que leurs actes soient contrôlés par le délégué. Ces événements se déroulaient entre la demande d’armistice au général Foch et son acceptation. C’est peut-être pour cela que les parlementaires voyagèrent de nuit ! Le troisième jour de ce nouveau régime, les ouvriers se joignirent aux soldats.

L’aspect du nouveau régime

Les riches, au début, prirent peur, les souvenirs de Petrograd dansèrent devant leurs yeux, les premières vingt-quatre heures furent pleines de frissons. Puis les jours, en se succédant, repassèrent au calme. On promenait ses doigts dans la crinière du fauve. On disait : « Tiens, voilà un Soldatenrath. » Connaissance était faite. Les ouvriers en profitèrent, réclamèrent deux marks de plus de salaire quotidien, la journée de huit heures ; leurs désirs furent exaucés. Les officiers touchèrent leur traitement non diminué. Partout les comités furent sages ; ils contresignaient de confiance, c’était des gens ordonnés, ils étaient pour la bonne marche des affaires, sauf à Berlin.
À Berlin, les nouveaux organisateurs de la société ont gaspillé déjà 800 millions. C’est d’être de la capitale qui leur a donné ces idées de grandeur, c’est aussi que des emplois plus représentatifs les y invitaient.
Le Petit Journal, 23 décembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3

jeudi 20 décembre 2018

Les arts malgaches à la Bibliothèque malgache


Deux ouvrages paraissent simultanément à la Bibliothèque malgache, pour prolonger l’exposition parisienne Madagascar. Arts de la Grande Île, au musée du quai Branly-Jacques Chirac (du 18 septembre 2018 au 1er janvier 2019).


Madagascar et les colonies excitent bien des appétits en France et la presse en témoigne pendant l’époque coloniale. D’autres volumes publiés par la Bibliothèque malgache compilent quantité d’articles parus dans les journaux de Madagascar ou de métropole, sur le ton général de : nous apportons la civilisation à ces grands enfants que sont les Malgaches, en échange nous prenons dans la Grande Île de quoi accroître nos richesses en même temps que nous offrons aux courageux colons les meilleures conditions pour entreprendre et prospérer.
Nous avons fouillé cette presse à la recherche de textes qui se seraient intéressés aux arts pendant l’époque coloniale.
Première constatation : ils ne sont pas très nombreux. On ne fera pas mine de s’en étonner. Le principal souci du colonisateur était économique. Quant à la civilisation, celle qui était apportée devait, par sa qualité supérieure, faire négliger un passé par nature insignifiant.
Deuxième constatation, qui découle en droite ligne de la première : si le Malgache a une âme artiste, c’est dans l’imitation qu’il la développe le mieux, ne cherchez pas chez lui une démarche créatrice originale. Tel est, du moins, le discours qui se répand chez les rares personnes à se pencher sur le sujet.
Troisième constatation, car il faut bien chercher à se rassurer : quelques exceptions osent tenir des propos différents et s’intéresser aux arts malgaches en leur reconnaissant une spécificité.
Voilà, dans les grandes lignes, la teneur des textes rassemblés ici (en respectant la graphie choisie par chaque auteur pour les mots malgaches, dans une grande diversité) en guise de témoignage du passé, et pour prolonger les réflexions suscitées par l’exposition déjà citée.
ISBN 978-2-37363-078-7 (2,99 € ou 9.000 ariary)


Quand je me suis installé à Madagascar en 1997, je ne connaissais presque rien de la Grande Île – rien de son Histoire, à peine un peu plus de sa géographie, une infime partie de sa vie culturelle, quant aux coutumes locales, j’aurais été bien en peine d’en évoquer le moindre pan. Autant dire que j’arrivais vierge sur un terrain riche dont j’avais tout à découvrir. Situation exaltante, certes, mais parfois embarrassante quand j’étais contraint, par honnêteté, d’avouer mon ignorance.
L’ignorance se soigne. Jamais autant qu’on le voudrait, hélas ! Mais j’ai fait des efforts, plutôt plaisants d’ailleurs, pour découvrir au moins une partie de ce qui m’avait été caché auparavant. Pour créer les occasions de rencontres et accélérer des études sauvages, je n’ai rien trouvé de mieux que prolonger ici les activités auxquelles je me livrais déjà en Belgique : le journalisme culturel est un espace ouvert dans lequel chaque article est prétexte à ramener quelques pierres d’une construction globale qui restera toujours inachevée mais dont certains pans devraient, à force d’insister, ressembler à quelque chose. À la réalité d’une vie artistique que mènent, en dépit des difficultés rencontrées, des créateurs ardents, des talents parfois ignorés.
De ce présent, ou d’un passé très proche, voici un témoignage, mosaïque d’articles publiés en différents endroits et surtout dans deux quotidiens d’Antananarivo : La Gazette de la Grande Île (2004-2005) et Les Nouvelles (2005-2006). À dire vrai, ma contribution aux Nouvelles, à cette époque, n’était qu’un complément à une émission culturelle diffusée du lundi au vendredi par la radio Alliance 92. « Un quart culture » (parce que cela durait un quart d’heure) se nourrissait, pour l’essentiel, d’entretiens avec des artistes qui ont défilé devant mon micro pendant un an (d’autres, parfois les mêmes, l’avaient fait en 2000-2001 dans une émission hebdomadaire dont j’ai oublié le titre mais pas la durée – une heure et demie – sur les ondes de RLI). La récolte fut abondante, elle aurait peut-être mérité d’être exhumée. Mais il aurait fallu retrouver les enregistrements des émissions et les transcrire, ce qui semble pour l’instant impossible.
On se limitera donc à découper en dix chapitres, des arts plastiques au théâtre, une compilation d’articles qui ne prétend pas être le reflet global d’une décennie de vie culturelle et se contente d’en fournir un écho assourdi. Pertinent ou pas, chacun en jugera. Avec bienveillance, si possible, pour les ruptures de ton qui interviennent dans certains sujets littéraires : des forums animés au Centre Culturel Albert Camus d’Antananarivo (actuellement Institut Français de Madagascar) étaient précédés d’un vague portrait de l’écrivain invité, dans un style plus parlé qu’écrit.
Pierre Maury.
ISBN 978-2-37363-077-0 (2,99 € ou 9.000 ariary)

mardi 18 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «J’ai besoin de savoir ce qui se passe chez vous.»


Contre Berlin !
Les Rhénans, par deux courants, aboutissent à la même formule

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées britanniques.)
Cologne, 15 décembre.
La Koelnische Volkszeitung, je veux dire la Gazette populaire de Cologne, catholique, publiait un curieux numéro. En tête, sur la moitié de sa page et précédée de ces mots : « Séparons-nous de Berlin », puis, en dessous, « La reconstruction de l’Allemagne en quatre Républiques », elle imprimait une carte de l’ancien empire effectivement partagé en quatre tranches.
Cet ancien empire avait pourtant une figure nouvelle : s’il était dégonflé à l’ouest de l’Alsace-Lorraine, il était par compensation gonflé au sud-est des pays allemands d’Autriche !

Les 4 Républiques

Première tranche : la République rhénane-westphalienne comprenant les provinces du Rhin, la Westphalie, Hesse-Nassau, grand-duché de Hesse, Bade, Pfalz.
Deuxième tranche : la République du Sud comprenant le Wurtemberg, la Bavière, puis les douze millions de Boches d’Autriche.
Troisième tranche : la République du Nord comprenant Oldenbourg, Hanovre, Hansatdate, Schleswig-Holstein, Mecklembourg, Poméranie, la Prusse orientale.
Quatrième tranche : la République du Centre comprenant le Brandebourg, Posnanie, Silésie, Saxe et Thuringe.
Mon journal en main, je me suis rendu à la gazette catholique.
Un mot d’explication à mes lecteurs. Je dois leur dire comment un Français, la guerre toute vive, entre depuis quelques jours en relation avec des Allemands. Je me présente aux domiciles qui m’intéressent, demandant à voir la personne que je cherche. Mon uniforme évite la discussion. Comme si j’étais le messager d’une autorité qui ne souffre pas de délai, les garçons m’introduisent. En présence de mon personnage, je lui tiens ce discours : « Je suis correspondant. J’ai besoin de savoir ce qui se passe chez vous. Vous pouvez me renseigner. Je vais vous poser des questions. » Et, debout, sans courtoisie, commence la séance.

À la « Gazette populaire de Cologne »

Donc, j’arrive à la gazette catholique. On me met en face de M. Bernhard Reuter, rédacteur politique. Lunettes, barbe, homme d’âge, aspect sévère.
— Je voudrais savoir, lui dis-je, qui appuie ce projet que voici dans votre journal, projet qui divise l’Allemagne en quatre républiques ?
— Le parti catholique et la majorité des gros industriels et agriculteurs du pays rhénan.
— Pourquoi les industriels sont-ils à la tête de ce mouvement ?
— Les industriels rhénans sont à la tête de ce mouvement parce qu’ils représentent à eux seuls une des principales sommes de l’effort national et que Berlin n’a jamais rien compris à leurs besoins, ni à leurs intérêts.
— Dans les limites de cette République du Rhin et de Westphalie, quelle est la force de ce parti dont vous êtes le porte-parole ?
— Soixante-dix pour cent.
— On m’avait dit cinquante.
— C’est plus, mettez 65.
— De quoi se composent les 45 pour cent d’opposants ?
— De sociaux-démocrates et de nationaux-libéraux.
— Croyez-vous que les délégués de votre pays arriveront dans cette proportion et avec ce programme à l’Assemblée nationale ?
— Nous le croyons.
— Reconnaissez-vous assez de force au gouvernement actuel de Berlin pour qu’il réussisse la réunion de l’Assemblée nationale ?
— Nous le croyons assez fort.
— La tendance bolcheviste, le groupe Spartacus ?…
— Le groupe Spartacus a une grande bouche, mais peu de peuple à manger.
— Mais il est des villes où les anarchistes ont la majorité.
— Seulement à Düsseldorf, Duisburg, Solinghem et Remscheid.
— Ce que vous voulez est simple. L’Allemagne sous l’Empire comprenait vingt-six États. Vous voulez que, sous la République, elle ne comprenne que quatre divisions.
— C’est exactement ce que nous voulons.
— Il me semble, monsieur, quand je regarde votre carte et quand je vois, dans la part réservée à la République, que vous joignez les pays allemands d’Autriche à la Bavière et au Wurtemberg, que vous ne vous rendez pas exactement compte en ce moment de votre situation internationale. Vous disposez de vous-mêmes comme si vous n’étiez pas vaincus.
— Le grand peuple que nous sommes a confiance dans les principes du président Wilson.
— En 1914, l’Allemagne ne fit aucun cas de ces principes et, dans la conférence, le président Wilson siégera aux côtés des nations qui vous connurent d’autres sentiments.
— Les principes de Wilson sont l’avenir. Maintenant nous voulons la République. Nous comptons que la théorie américaine de la Société des Nations l’emportera.
— Vous comptez que l’Entente permettra à l’Allemagne, vaincue et coupable, et dont elle apprécie le fond de l’âme, de sortir de la paix plus puissante, c’est-à-dire plus menaçante que jamais ?
— Notre puissance ne sera plus menaçante.
— Cela, la conférence de Paris le jugera.

Et le retour du Kaiser ?

Une autre question :
— L’empereur a-t-il une chance de retour ?
— Non.
M. Reuter dit ce non avec une force singulière. Je puis signaler que les nombreuses personnes interrogées là-dessus m’ont, toutes, avec le même accent de franchise, répondu non. Je réponds :
— Ni le kaiser, ni le kronprinz ? Mais ne croyez-vous pas que la dynastie des Hohenzollern pourrait revenir, le fils du kronprinz, par exemple ?
— Attendons, fit M. Reuter.
— Mais si la dynastie revient, il n’y aura pas de République ?…
Mon Allemand me fit une réponse bien nationale :
— On ne peut pas dire ça maintenant !
À la « Gazette de Cologne » autres idées mêmes conclusions
Vous venez de voir le parti catholique. En cette contrée de l’Allemagne, il est seul partisan de la division de l’ancien empire en quatre républiques. Les sociaux-démocrates et les nationaux-libéraux réclament une république unique.
Je me suis rendu à la Gazette de Cologne qui est contre le mouvement de la gazette catholique. Là, j’eus deux Allemands. Sur ma demande, tous deux sont fort soucieux de me faire entendre la thèse contraire.
— Le mouvement de notre confrère, nous disent-ils, n’est qu’un calcul religieux. Le système des quatre républiques ne vaut pour lui que parce qu’il serait l’encerclement du protestantisme par le catholicisme. Si cela était, ils rejetteraient dans la bande nord du pays toute la Prusse luthérienne et deviendraient les maîtres partout ailleurs.
— Alors, vous, que voulez-vous ?
— Nous voulons une seule république pour toute l’Allemagne, mais sans l’hégémonie de Berlin.
— Expliquez-vous.
— Nous ne voulons plus que Berlin soit la tête du pays : nous demandons que la future Assemblée nationale ne se réunisse pas à Berlin, mais dans une ville plus centrale, Cassel ou Francfort.
— Qu’avez-vous donc contre Berlin ?
— Son passé dominateur et, pour le présent, ses vagues bolchevistes.
— Craignez-vous le bolchevisme ?
— Non.
— Alors pourquoi en parlez-vous toujours ?
— Comme d’une minorité dont, à chaque instant, il faut s’écarter.
Rappelons que les socialistes majoritaires, voilà deux jours, me firent la même réponse.
— Comment entrevoyez-vous votre avenir ?
— Nous voulons une forme de république fédérative comme en Amérique.
— Entretenez-vous aussi la foi que les 12 millions d’Austro-Allemands y entreront, c’est-à-dire que l’Allemagne défaite possédera un cadre plus puissant que celui de 1914 ?
— Nous nous tenons sur le principe des nationalités.
— Votre nationalité ne fut pas un gage pour la paix des nations.
— C’était une question de militarisme.
Ici encore, j’ai coupé court. D’autres que nous en reparleront.
— Et l’empereur ?
Les deux Allemands, directement, accompagnant leur voix d’un geste de sincérité, ont répondu :
— Non, non ! l’empereur est fini. Le mouvement républicain est profond !
Je crois, en effet, que c’est exact. Mais tout de suite, finale encore bien nationale, ils ont ajouté :
— Si ce n’était pas l’ombre du bolchevisme, que nous ne craignons cependant pas, nous serions heureux de cette libération.

Et ils ne se croient pas battus !

J’ai enquêté à Aix-la-Chapelle, à Duren, à Cologne, à Bonn. Ma religion est faite. L’Allemagne pérore et propose comme si elle n’était pas battue, elle ne se rend pas compte qu’elle aura insuffisamment payé ses méfaits, qu’elle ne comprend pas pleinement encore, en reniant Guillaume et en embrassant la République. Elle met en le président Wilson une confiance injurieuse. Dans sa belle incompréhension de tout ce qui est en dehors de sa race, elle le regarde comme une mère qui ne demande qu’à pardonner à l’enfant qui revient. La guerre, c’est une vieille histoire ! La France, l’Angleterre, on n’en parle plus ! On les a oubliées ! Il n’y a que l’Amérique, les Allemands l’adoptent pour patronne. À elle les invocations ! Leur forme de république sera américaine, leurs aspirations américaines, leur vie renaissante américaine. Et leur mentalité, est-ce qu’elle l’est ?
Le Petit Journal, 17 décembre 1918.

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samedi 15 décembre 2018

14-18, Albert Londres : «La fanfare est sur la première arche, elle n’en bougera pas.»


Les Britanniques franchissent le Rhin

(De notre correspondant de guerre accrédité aux armées britanniques.)
Cologne, 12 décembre.
Plus on va, plus les observations qui vous frappèrent dès le début s’accentuent. L’Allemagne ne comprend qu’elle est vaincue que lorsque, sur ses pavés, elle entend sonner le pas des vainqueurs. Ainsi, il en fut à Cologne.
Souvenez-vous un moment de la ligne Hindenburg, des formidables jours de guerre de septembre à octobre, alors que craqua la dernière muraille ennemie. Résisterait-elle, s’effondrerait-elle ? Ce fut l’angoissante énigme de ce temps. Elle tomba. L’un des premiers succès qui décida de sa chute fut Drocourt-Quéant, la charnière. C’est l’Anglais Ferguson qui le remporta.

La prise de possession de Cologne

C’était lui, hier, qui, à Cologne, arrivait. Arrivait pour faire la loi. Il fit son entrée par la gare venant par train. La possession fut immédiate. De suite, sur les murs fleurirent les affiches blanches ; elles étaient signées Plumer, commandant d’armée, la deuxième armée, celle qui occupe. Rien de nouveau dans ses articles que les mesures ordinaires du vainqueur : interdiction de la circulation, fermeture des établissements à sept heures du soir, suppression des journaux ; des avertissements de soumission suivaient. Cologne, qui, comme toutes les villes allemandes, avait reçu ses troupes battues sous les fleurs, commença à saisir la signification de l’armistice. Le soir, la fête tomba, on n’entendit plus dans la Hohestrasse les orgues de barbarie ; les tirs, distraction nationale à l’égal du cinéma, ne brûlèrent plus de poudre, les gens s’enfermèrent, les poings se rongèrent : villes de Belgique, villes de France martyrisées ! une fois encore dans la personne d’une cité de sept cent mille âmes, vous étiez vengées !
Le lendemain et aujourd’hui 12 décembre 1918, flammes de la lance au vent, la cavalerie de George V apparut. Elle était reluisante comme pour une parade de gala. Les chevaux, tous le poil fait et choisis, les cuirs passés au velours, les hommes rasés d’une demi-heure. Même sans soleil, car il pleuvait, elle resplendissait. Elle ne faisait pas une vaine entrée, s’exposer dans un défilé n’était pas son programme, elle ne s’arrêterait pas ; Cologne pour elle n’était pas un but, c’est plus loin qu’elle allait. De même que tomba la muraille Hindenburg, l’autre, le grand fossé national, le Rhin, allait s’écrouler. Cologne n’avait pas mis ses volets comme d’habitude, Allemands et Allemandes circulaient. Ce n’est pas la sensibilité qui les étouffera.
Le passage s’opéra par le pont Hohenzollern, grand pont de Cologne. À la tête, je vous l’ai déjà dit, Guillaume Ier ; à gauche, Guillaume II, à cheval et en bronze, partent sur la Gaule. Juste au-dessous de la statue du Guillaume vaincu s’étale une terrasse. Plumer, le vieux, le rude Plumer, et, derrière lui, en casquettes à bande rouge, cent officiers de son état-major pour assister à l’acte historique, par hasard, ont choisi cette tribune. Au fond, du côté d’où viennent les vainqueurs, la cathédrale tout entière vue par son chevet, entre la cathédrale et la montée du pont, haie d’Allemands, puis le pont avec ses deux Guillaume. En avant.

« Sambre-et-Meuse » devant les Guillaume

La fanfare est sur la première arche, elle n’en bougera pas, la voilà qui attaque : c’est Sambre-et-Meuse. Si le Rhin pouvait parler je lui aurais demandé son impression, Sabre au poignet, les cavaliers de Londres, d’Écosse, des comtés, franchissent le fleuve. C’est un ensemble sur qui les photographes se précipitaient affamés. C’est celui de la terrasse et de ce qui la surplombe. Ce qui la surplombe, c’est Guillaume II, il détourne du spectacle sa tête de bronze, ce n’est pas qu’il a honte, c’est qu’il ne voit ni ne comprend rien, c’est du moins ce qu’explique le geste de son bras droit qui à toute la Germanie dit : suivez-moi. En dessous, de plain-pied avec la terre, sur la terrasse, est planté le drapeau anglais, l’entourant les cent casquettes rouges, devant ces casquettes, Plumer qui salue et à côté de Plumer le petit chien blanc du général, sur son derrière. Les cavaliers sans arrêt passent. La fanfare change de carton, c’est maintenant l’air de Faust, gloire immortelle de nos aïeux. Ça c’est pour les mânes de Guillaume Ier. Les cavaliers passent, chacun sur son visage porte toute la dignité de l’Angleterre. De voir une armée qui quatre ans se battit, des hommes aux chevaux et au matériel si éclatants, les Boches qui regardaient crottée partir la leur en ouvrent la bouche. Jusqu’au haut du manche du fouet qui toute fraîche a sa petite bague blanche au ripolin. Yeux à droite, hurle à ses soldats chaque chef d’escadron quand il arrive devant la terrasse, si bien que les autos mitrailleuses ont elles-mêmes entendu, elles n’ont pas d’yeux, mais le moment venu elles tournent vers Plumer en signe de salut leurs canons de fusil et Guillaume est juste derrière Plumer, ce qui est très amusant.
Nous sommes de l’autre côté, le Rhin est franchi, encore trente kilomètres à couvrir, la victoire se précise ; il fallait ça.
Le Petit Journal, 15 décembre 1918.

3,99 euros ou 12.000 ariary
ISBN 978-2-37363-076-3