vendredi 1 août 2014

14-18, une anthologie chronologique (introduction)


Sauf si vous êtes sourd, aveugle et coupé de tout moyen de communication, vous n'ignorez pas que la Grande Guerre a éclaté il y a 100 ans. L'anniversaire se commémore un peu partout. Ici aussi, pour montrer comment la littérature s'est emparée de l'événement.
Le projet que j'espère mener à bien consiste en une anthologie chronologique de ces années 1914-1918. Présentée comme un feuilleton hebdomadaire qui commence demain, cette anthologie puise dans des ouvrages contemporains de la guerre, mais aussi dans toute la littérature qui a continué et continue d'en parler, jusqu'à aujourd'hui (et demain, car il n'y a aucune raison que cela s'arrête). Dans la presse, aussi, où des écrivains donnent de la voix.
Il y aura là, si je tiens le rythme jusqu'au bout, un florilège puisé aux sources les plus diverses - celles qui sont disponibles là où je suis. Pas seulement de la "grande" littérature, mais aussi des ouvrages populaires dont certains exaltent le patriotisme des populations. Une grande variété de ton s'annonce, rendez-vous demain et les samedis suivants.

mardi 29 juillet 2014

Vers la rentrée (5) avec Lydie Salvayre

Je n'introduis ici que les livres lus. Et, bien que réservant un avis plus circonstancié aux articles que j'aurai à écrire, je ne m'interdis pas de dire le plaisir (ou le déplaisir) trouvé dans les romans à paraître dans peu de semaines, à la rentrée. Lydie Salvayre ne m'a jamais déçu. Chacun de des ouvrages est différent des précédents. Mais chacun est porté par des indignations venues de loin et éclairé par une ironie réjouissante. Pas pleurer est de cette eau-là, torrentueuse, pas toujours claire, dans laquelle on trempe volontiers pour se nettoyer de quelques idées trop confortables.

Pas pleurer, selon l'éditeur

Deux voix entrelacées.
Celle, révoltée, de Georges Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les nationaux avec la bénédiction de lʼÉglise catholique contre les «mauvais pauvres». Son pamphlet, Les Grands Cimetières sous la lune, fera bientôt scandale.
Celle de Montse, mère de la narratrice et «mauvaise pauvre», qui, soixante-quinze ans après les événements, a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours radieux de lʼinsurrection libertaire par laquelle sʼouvrit la guerre de 36 dans certaines régions dʼEspagne.
Deux paroles, deux visions qui résonnent étrangement avec notre présent, comme enchantées par lʼart romanesque de Lydie Salvayre, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, portées par une prose tantôt impeccable, tantôt joyeusement malmenée.

L'auteur, Lydie Salvayre

Lydie Salvayre a obtenu le prix Hermès du premier roman pour La Déclaration, le prix Novembre (aujourdʼhui prix Décembre) pour La Compagnie des spectres et le prix François-Billetdoux pour BW. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues. Certains ont fait lʼobjet dʼadaptations théâtrales.

Les premières lignes

Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, monseigneur l’évêque-archevêque de Palma désigne aux justiciers, d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres. C’est Georges Bernanos qui le dit. C’est un catholique fervent qui le dit.
On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d’éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre. Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. Ma mère, le 18 juillet 1936, ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. Elle habite un village perdu de la haute Catalogne où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté.

dimanche 27 juillet 2014

Vers la rentrée (4) avec Olivia Rosenthal

S'agit-il d'un livre à moitié réussi, à moitié raté, ou suis-je passé à côté? Il faudra probablement que je le relise pour vérifier mais le nouveau roman d'Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, m'a laissé froid. Dommage, j'avais plutôt aimé On n'est pas là pour disparaître (2007), Que font les rennes après Noël? (2011) et Ils ne sont pour rien dans mes larmes (2012)...

Mécanismes de survie en milieu hostile, selon l'éditeur

Récit d'apprentissage, thriller métaphysique ou manuel d'exorcisme, ce livre raconte comment esquiver les coups et si possible comment les rendre.

Du même auteur, Olivia Rosenthal

AUX ÉDITIONS VERTICALES
Dans le temps, 1999
Mes petites communautés, 1999
Puisque nous sommes vivants, 2000
L’Homme de mes rêves, 2002
Les Sept voies de la désobéissance, coll. «Minimales», 2004
Les Fantaisies spéculatives de J.H. le sémite, 2005
On n’est pas là pour disparaître, 2007; prix Wepler-Fondation la Poste 2007; «Folio», 2009
Que font les rennes après Noël? 2010; prix Alexandre-Vialatte et prix du Livre Inter 2011; «Folio», 2012
Ils ne sont pour rien dans mes larmes, coll. «Minimales», 2012

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
Les Félins m’aiment bien, Actes Sud-Papiers, 2004
Les Lois de l’hospitalité, Inventaire/Invention, 2008
Viande froide, Éditions CentQuatre/Nouvelles Éditions Lignes, 2008
«Maison d’arrêt Paris - La Santé, 42, rue de la Santé, 75014 Paris», dans L’Impossible photographie: prisons parisiennes, 1851-2010, Éditions Paris Musées, 2010

Les premières lignes

Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Écrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié.

vendredi 25 juillet 2014

Vers la rentrée (3) avec Jean-Claude Pirotte

Trois mois après sa mort, Jean-Claude Pirotte publie encore. Comme un dialogue qui se poursuit entre un hypothétique ailleurs et des lecteurs. J'avais cru conclure avec une note écrite en mai (il en existe une autre version, publiée le lendemain sur le site La république des livres où Pierre Assouline lui a apporté une mise en forme plus soignée). L'écrivain reprend la main avec Portrait craché, roman si peu fictionnel et si touchant.

Portrait craché, selon son éditeur

Ni plainte ni complainte dans ce roman cru et nu où l'auteur fait corps avec son personnage pour tenir une chronique où le scalpel de l'humour noir découpe à vif humeurs et tumeurs. Les mots contre les maux. «Les livres sont des analgésiques», écrit Jean-Claude Pirotte. Ils survivront à cette humanité moribonde où le silence et la mort sont siamois. La littérature comme remède. Les ouvrages des écrivains qu'il aime – sa famille élective – font rempart autour de lui. L'écrivain plonge en eux pour revenir à la source, à l'orgueil de finir debout.

L'auteur, Jean Claude Pirotte

Jean-Claude Pirotte était poète, romancier et peintre. Son écriture nous entraîne dans les plis du quotidien et les courbes des vignobles, «au fond des chais obscurs et du secret lumineux du paysage» (Autres arpents, prix Marguerite Duras 2001). Il a notamment publié, au Cherche midi, Mont Afrique (1999), Hollande, poèmes et peintures (2007), Place des Savanes (2010), Brouillard (2014) et Portrait craché (2014). Il a reçu, en 2012, le Goncourt de la poésie pour l'ensemble de son œuvre. Il nous a quitté en 2014.

Les premières lignes

La paralysie faciale a déformé ses traits. Pour parler de lui, il convient de trouver un ton objectif, ce qui n'est pas si facile. Il est sourd de l'oreille gauche, le préciser est déjà entrer en lui comme par effraction. Il n'est plus jeune, loin s'en faut, et son esprit commence à vagabonder.
Sur cette petite table encastrée contre le mur, à la droite d’une bibliothèque dont les étagères sont presque dépourvues de livres, on remarque peut-être d’abord la boîte à rouler les cigarettes, le cendrier, le tabac fleur de pays numéro 6, wervik, dont l’arôme serait censé être typiquement belge, et puis le paquet de feuilles rizla croix, world’s n° 1, qui proclame l’art de rouler, the art of rolling à la manière, dirons-nous, d’un chanteur de jazz.

mercredi 23 juillet 2014

Vers la rentrée (2) avec Jean-Pierre Orban

Deux livres publiés en Belgique autour des années 1990, nouvelles et textes courts, et puis plus rien... Enfin, plus rien, c'est un peu simple. Car Jean-Pierre Orban a multiplié les activités autour de l'écriture et de l'édition, nous offrant notamment cette année, dans une nouvelle collection qu'il dirige avec Claire Riffard, le superbe roman du Sud-Africain K. Sello Duiker, La sourde violence des rêves. A la rentrée, il publie un roman à son tour, le premier, Vera. Titre bref pour un personnage complexe...

Vera, selon son éditeur

Au retour de Rome, quand j’ai aperçu la silhouette d’Augusto dans l’immense hall de la gare Victoria où il était venu m’accueillir, j’ai eu honte. Le train nous avait ramenés. Je ne peux le dire qu’ainsi. Au sens propre. Ce n’était plus nous qui nous emportions. Qui nous lancions vers l’avant comme à l’aller, les cheveux au vent, penchés par la fenêtre, la poussière me battant le visage, venue, on aurait dit, du sol de l’Éden. Le train nous ramenait. Tels des corps que l’on détachait de la terre offerte. On nous reconduisait dans le pays où nous vivions. Mais c’était quoi la vie? Et c’était où?
Londres, 1930: Vera vit à Little Italy avec ses parents, Ada et Augusto, immigrés italiens. Rapidement la jeune fille se laisse enrôler dans une organisation à la gloire de Mussolini. Elle croit naïvement que l’idéologie fasciste lui forgera une identité. Mais l’arrivée de la guerre chamboule ses espérances. Écartelée entre sa langue maternelle et celle du pays d’adoption, Vera se laissera emporter par d’autres dérives. Puis elle croira enfin venu le temps de construire le récit de sa vie et de l’Histoire. De trouver sa vérité, elle dont le prénom signifie «vraie», et de la transmettre…
Peuplé de personnages décrits à l’encre noire, ce roman bouleversant nous parle d’identité et de racines. Et de l’espoir, parfois déçu, de les dépasser.

L'auteur, Jean-Pierre Orban

Vera est le premier roman de Jean-Pierre Orban, qui a écrit pour le théâtre et la jeunesse. Il vit entre Bruxelles et Paris.

Les premières lignes

Acciuffateli tutti.
Est-ce que Churchill parlait italien? Connaissait-il un seul mot de cette langue? Et aurait-il lancé son ordre s’il l’avait fait dans la langue d’Augusto? Ose-t-on, quand on a fait l’effort de traduire sa pensée dans les mots de l’autre, le condamner à l’exil? Et l’envoyer à la mort.
Par le fond, comme l’empereur-clown Augusto.
Le fond, Churchill ne pouvait le prévoir. C’est ce qu’on a dit et ce qu’on dira. On dit tant de choses après. Mais c’est avant qu’il faut se garder de dire. On parlerait moins par la suite. On se tairait. On ne se prendrait pas les pieds dans les mensonges. On ne se fourvoierait pas dans les affabulations. Tous ces récits qu’on s’invente pour dissimuler ses manques. Toutes ces histoires qu’on construit pas à pas, mot après mot à mesure que disparaissent les êtres, les choses, les faits qu’ils sont censés désigner. Une chose ou un homme de moins, un mot de trop.

Pour en savoir plus, une vidéo (que je n'ai pas réussi à voir, vous aurez peut-être plus de chances) sur cette page.

mardi 22 juillet 2014

Vers la rentrée (1) avec Fiston Mwanza Mujila

Dans un mois, la rentrée littéraire envahira les librairies. Livres attendus ou surprises, déceptions, confirmations, enchantements, il y aura bien sûr de tout, et pour tout le monde. Autant l'avouer, je n'ai guère encore défriché l'espace ouvert par les 600 et quelques romans annoncés. Mais, puisque ma première lecture est aussi un coup de cœur, j'ouvre cette balade de pré-rentrée par le roman d'un primo-romancier, comme on dit, Tram 83, de Fiston Mwanza Mujila (Métailié).

Tram 83, selon son éditeur

La Ville-Pays est une grouillante mégapole africaine, coupée de l’Arrière-Pays par une guerre civile à laquelle on n’entrave rien. Au beau milieu, à côté d’une gare dont la construction métallique est inachevée, trône le Tram 83, lieu de tous les excès, mélange explosif de bar, boîte, bordel, salle de concert, tribune politique, abattoir, où toute la ville se retrouve et vient passer les nuits les plus effrénées. Bière en bouteilles qu’on décapsule avec les dents, musique en continu, rumba, salsa, bruits de rail, public survolté, installations sanitaires mixtes et sombres pour laisser libre cours aux corps, bagarres, évanouissements, rumeurs… Comme dans les chœurs antiques, ici le nombre fait force et tous les soirs on voit débouler les étudiants en grève et les creuseurs en mal de sexe et d’argent, les canetons aguicheurs (« Vous avez l’heure ? »), les touristes de première classe et les aides-serveuses, les biscottes et les demoiselles d’Avignon, la diva des chemins de fer et Mortel Combat, bref, toute la ville en tenue de soirée et prête à en découdre, réunie là dans l’espoir de voir le monde comme il va et comme il pourrait dégénérer.
Lucien, tout juste débarqué de l’Arrière-Pays pour retrouver son vieux pote Requiem et échapper aux diverses polices politiques, est dans l’écriture, mais dans un pays pareil les intellectuels n’ont pas la cote. Prof d’histoire dans un monde sans passé, il remplit des carnets au milieu du tumulte. Chamaillé par tout le peuple du Tram, il essaye d’être à la hauteur, sans conviction, et se retrouve immanquablement dans les situations les plus extrêmes – coincé dans les mines de diamants ou cuisiné par un flic mélomane qui tente de le convertir à Rachmaninov. Mais il émeut les dames. Pendant ce temps, Requiem, magouilleur en diable, et Ferdinand Malingeau, éditeur et amateur de chair fraîche, se disputent allègrement les foules du Tram. Car dans la Ville-Pays, une seule chose compte (et même le Général dissident approuverait) : régner sur le Tram 83 et s’attirer les bonnes grâces de ce peuple turbulent et menteur, toujours prêt pour l’émeute.
Premier roman éminemment poétique et nerveux, Tram 83 est une incroyable plongée dans la langue et l’énergie d’un pays réinventé, un raz-de-marée halluciné et drôle où dans chaque phrase cogne une féroce envie de vivre. Bienvenue ailleurs.

L'auteur, Fiston Mwanza Mujila

Né à Lumumbashi (République démocratique du Congo) en 1981, Fiston Mwanza Mujila vit actuellement à Graz, en Autriche. Il participe régulièrement à toutes sortes d’événements littéraires et a remporté de nombreux prix, dont la médaille d’or des Jeux de la Francophonie, à Beyrouth, en 2009. Auteur de recueils de poèmes et de pièces de théâtre, Tram 83 est son premier roman.

Les premières lignes

Gare du Nord. Vendredi, vers les sept-neuf heures du soir.
– Patience, mon ami, toi-même tu sais que nos trains n’ont plus la notion du temps.
La gare du Nord se dévergondait… Elle se résumait à une construction métallique inachevée, démolie par des obus, des rails et des locomotives qui ramenaient à la mémoire la ligne de chemin de fer construite par Stanley, des champs de manioc, des hôtels à bas prix, des gargotes, des bordels, des églises de réveil, des boulangeries et des bruits orchestrés par des hommes, toutes générations et nationalités confondues. C’était le seul endroit du globe où l’on pouvait se pendre, déféquer, blasphémer, s’amouracher et dérober sans se soucier du moindre regard.

Pour en savoir plus, un article paru dans Livres Hebdo.

lundi 21 juillet 2014

Pour ne pas oublier Nadine Gordimer

J'étais absent - en province et peu connecté - quand j'ai appris la mort de Nadine Gordimer, à un âge certes respectable. Malgré une actualité qui, hors littérature surtout, avait tout pour secouer tout le monde, c'est sur cet événement que je veux m'arrêter au moment de reprendre le cours normal des jours. A travers un article que j'avais écrit en 1998 (la date est importante pour situer les allusions au présent... d'alors) sur L'arme domestique, un roman qui venait d'être traduit chez Plon, a été réédité un peu plus tard en poche chez 10/18 et est, semble-t-il, épuisé sous l'une et l'autre forme aujourd'hui. Peut-on espérer le voir resurgir ou faudra-t-il que des pirates s'en emparent?
Nadine Gordimer, qui vient d'être nommée ambassadrice du programme des Nations unies pour le développement, n'en aura jamais fini avec son pays, l'Afrique du Sud. Bien sûr, la situation y a considérablement changé depuis la fin de l'apartheid. Mais celui-ci est encore trop inscrit dans le passé de ceux qui l'ont vécu pour ne pas laisser des traces dans les comportements. Des comportements que la romancière explore, dans L'arme domestique, en exploitant la situation particulière dans laquelle se trouvent quelques personnes.
Les Lindgard sont un couple de blancs bien tranquilles. Harald est administrateur dans une société qui octroie des prêts aux sans-abri pour leur permettre de se loger. Claudia est médecin. Ils n'ont jamais milité, au temps de l'apartheid, dans les mouvements qui luttaient contre lui. Ils ne se sont jamais non plus, semble-t-il, comportés comme ceux de leur race qui estimaient que le pouvoir et les richesses leur étaient dus. Malgré tout, ils ont vécu dans une société emplie de préjugés par lesquels ils n'ont pas été complètement épargnés. Leur fils, Duncan, a évolué plus vite et plus loin. Il vit en compagnie de Natalie, qu'il a sauvée d'un suicide, et partage une existence presque communautaire avec elle et trois homosexuels de couleurs diverses.
Un soir, un ami de Duncan débarque chez ses parents, porteur d'une mauvaise nouvelle: le jeune homme est en prison, accusé d'avoir tué un des trois hommes qui habitaient avec lui, au lendemain de l'avoir surpris occupé à faire l'amour avec Natalie. Les faits sont accablants, Duncan les reconnaît d'ailleurs, et c'est une véritable bombe qui explose sur la tête des Lindgard. Passé le premier moment de stupéfaction pendant lequel ils n'arrivent pas à y croire, ils ne pensent plus qu'à assurer la meilleure défense possible à leur fils. Duncan a déjà, en fait, choisi son avocat dont il dit qu'il est un ami. Cet ami, Hamilton Motsamaï, est noir... Harald et Claudia ne peuvent s'empêcher de craindre qu'il ne soit pas à la hauteur. Les fameux préjugés... Il leur faudra du temps pour être apprivoisés par un homme brillant, intelligent et bon.
Encore n'est-ce pas là pour eux le plus difficile. Si leur fils leur a toujours semblé un être raisonnable, ils ont maintenant à le connaître plus complètement, en fonction du travail accompli par une justice qui, sous les apparences, cherche à savoir qui il est, et découvre quelques aspects cachés qui ne sont pas toujours des plus plaisants. Sa relation avec Natalie était, par exemple, marquée par une volonté de pouvoir assez forte pour que la jeune femme - elle n'est pas une sainte non plus - en ait souvent souffert. Au point de pouvoir dire qu'entre l'eau où elle voulait se noyer et la vie avec Duncan, elle a choisi cette dernière car elle ressemblait plus sûrement à un suicide. Par ailleurs, Duncan avait eu, plus tôt, une relation homosexuelle avec l'homme qu'il a tué, et cela ne simplifie pas les choses.
Et puis, il y a l'arme, L'arme domestique qui donne son titre au roman. Un revolver qui se trouvait posé sur la table du salon, comme un objet familier, et que Duncan a saisi sans s'y être préparé pour abattre son ami. La présence de l'arme au milieu de la vaisselle témoigne d'un climat d'insécurité régnant dans l'Afrique du Sud aujourd'hui. Tous les problèmes ne sont donc pas résolus, loin de là, et la violence ambiante pèse lourdement sur les personnages du roman.

Un roman qui a quelque chose d'américain, dans la grande tradition des ouvrages de fiction consacrés à des procès dont toute la procédure constitue l'essentiel de la trame romanesque, mais qui s'inscrit aussi dans le regard d'un écrivain attaché à rendre compte de ce qui se passe dans son voisinage proche. Les êtres décrits ici sont contraints par les circonstances de se situer plus exactement dans une société où ils se trouvaient jusqu'alors démunis de toute conscience profonde. On les suit, dans cette plongée en eux-mêmes, avec l'attention passionnée que l'on met à considérer les bonheurs et les malheurs d'amis proches.

vendredi 4 juillet 2014

Quand un Haïtien découvre Montréal

Dany Laferrière a pris goût aux vers libres et reprend pour Chronique de la dérive douce une forme déjà adoptée dans L’énigme du retour. De retour, il en est question aussi, mais dans le passé, du côté de 1976. Nadia Comaneci est sur tous les écrans et Dany Laferrière, pas encore écrivain, débarque en exilé là même où la petite gymnaste roumaine engrange des médailles d’or. Montréal, donc. Pour un roman, certes, mais très proche de la vie de son auteur, comme celui-ci le confirme en s’expliquant d’abord sur le choix de la forme.
C’est un jeune homme qui arrive, empli de poésie. Et c’est par la poésie qu’il capte l’essentiel. C’est une déambulation, nez au vent.
Ce jeune homme est-il Dany Laferrière ?
Il est beaucoup moi. C’est une fiction littéraire, mais construite fondamentalement à partir de moi, comme si j’étais un matériau de travail. Ce n’est pas moi pour parler de moi, c’est moi pour modèle, comme quand un sculpteur travaille à partir d’un modèle et veut montrer autre chose.
Pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire ce livre ?
En fait, il était déjà paru au Canada en 1994, et je l’ai réécrit. Je pense qu’après L’énigme du retour, il fallait montrer l’autre face pour permettre au lecteur de mesurer le temps. C’est une des fonctions de la littérature : faire sentir le temps.
Est-il aussi l’autre face de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?
Tout à fait. C’est une clé. Dans Comment faire l’amour, le narrateur parlait surtout du monde anglo-saxon, probablement pour parler du colonialisme puisque le discours du Québec francophone était un discours de colonisé. Je ne pouvais pas l’endosser, parce que cela aurait été d’un humilié à un autre. Ici, il s’agit de la version vraie, les personnages ont leurs noms réels et on découvre que les jeunes filles étaient francophones. A l’époque, je voulais être un écrivain nord-américain et élargir l’espace, mais dans la langue française.
Les quatre saisons rythment le récit. Pourquoi ce choix ?
C’est très frappant pour quelqu’un qui arrive dans un pays du nord. D’abord, il découvre qu’il y a quatre saisons. Ensuite, l’obsession des habitants pour ces saisons, leur place dans les conversations. L’hiver qui pourrait revenir, l’été dont on déplore la brièveté, l’automne et ses couleurs… Je n’ai jamais entendu autant parler de dictature à Haïti que des saisons à Montréal. Donc, si on veut faire un portrait du Québec comme je l’ai tenté, il faut passer par les saisons.
Le texte est truffé d’images qui envahissent l’espace mental…
Les gens du sud sont visuels. A Haïti, particulièrement, ils sont peintres. L’œil est plus important que l’oreille. Ce que j’ai ressenti passe par des descriptions, c’est-à-dire des mots avec lesquels je transmets mes émotions au lecteur, pour lui faire comprendre, même s’il n’est pas moi, ce qu’était un moment donné, ce que j’ai vu.
Le personnage de l’Indien est proche du narrateur, tout en étant différent. L’Indien vit pour l’alcool et le narrateur, pour les femmes. Ce sont deux façons de voir le même monde ?
D’abord, j’aime beaucoup travailler sur les clichés. Il est rare qu’ils soient complètement faux, mais ils sont surtout très réducteurs. Par ailleurs, ces deux personnages représentent l’Amérique. L’un y était avant tout le monde, l’autre est arrivé en dernier et vient, en quelque sorte, remplacer le premier.

jeudi 3 juillet 2014

Manuel de l'arriviste littéraire (21) L'argent

Chapitre délicat.
Beaucoup d’entre vous n’ont pas le sou.
Et pourtant il faut vivre.
Comment gagner sa matérielle, en attendant que le commerce d’arriviste littéraire vous rapporte de belles et solides rentes ?
Nous n’allons pas vous conseiller d’entrer dans un ministère, dans une administration quelconque, dans une Librairie comme le dit Zola, dans une compagnie de navigation comme le fit Charles-Henry Hirsch, dans l’enseignement comme le firent Han Ryner, Romain Rolland, etc., etc. Fi donc ! nous ne vous conseillerons pas davantage d’écrire pour les éditeurs des travaux obscurs et d’imiter Anatole France qui rédigea, lors de ses débuts, un « Manuel de cuisine » qui parut chez Lemerre. Poah ! Vous avez l’âme trop bien placée, Messeigneurs, pour vous déshonorer de la sorte.
On peut gagner de l’argent à Paris de cent façons. Vous pouvez « taper » régulièrement vos amis et connaissances d’un louis, d’une thune ou de quarante sous. Seulement, ce n’est pas d’un rapport très sûr. Tant va la cruche à l’eau…
Nous vous donnerons dans notre prochain feuilleton des tuyaux plus précis et plus sérieux. 

Il n'y a pas eu de prochain feuilleton, pour raison de guerre. L'Aurore pressentait, le 1er août, les difficultés à venir pour la presse...
Si la guerre éclatait, les journaux et les revues seraient largement dépourvus de rédacteurs et même de directeurs. Bon nombre d’écrivains, qui publient toutes les semaines des contes dans les quotidiens, devraient aller endosser dans le plus bref délai la tunique ou la capote. Grands dieux, que deviendrait la littérature, si ce cataclysme éclatait ? Il nous resterait, il est vrai, les pontifes de dix-huit ans, qui fondent des revues à la douzaine et qui président des académies littéraires. Ce serait toujours une consolation.
P.-S. La présentation de cette série d'articles publiés dans L'Aurore en 1914 se trouve ici. Ils ont été retrouvés grâce à Gallica.

samedi 28 juin 2014

Manuel de l'arriviste littéraire (20) Les opinions politiques

Il y a des sottes gens qui vous affirmeront que la politique n’a aucune importance en littérature et qu’il faut vous en garder comme de la peste.
Ne les écoutez pas ! Vous serez obligé au contraire de faire de la politique.
Mais quelle politique, demanderez-vous ? Peuh ! Ça dépend des années, des mois, des semaines, des jours même. Votre conduite doit s’inspirer rigoureusement des indications que donne la girouette de la mode.
Évitez de vous singulariser et de faire montre d’opinions politiques que les gens influents méprisent. Suivez le courant. Si c’est nécessaire, soyez anarchiste, royaliste, socialiste, patriote, antipatriote, clérical, anticlérical.
Girouette ! Girouette ! Ne contrariez personne. Abondez toujours dans le sens de celui qui peut vous servir. En ce moment, la mode dans les milieux mondains que vous devez fréquenter pour arriver à la gloire, est au nationalisme. Soyez donc plus nationaliste et plus royaliste que Léon Daudet lui-même. C’est difficile mais avec de l’entraînement on peut y arriver.
En résumé. N’ayez pas d’opinions politiques permanentes… Ayez-les toutes en réserve, ça vaudra mieux.


P.-S. La présentation de cette série d'articles publiés dans L'Aurore en 1914 se trouve ici. Ils ont été retrouvés grâce à Gallica.

vendredi 27 juin 2014

Jean-Loup Trassard, les pieds sur la terre

Paru en 2012, le livre de Jean-Loup Trassard, L’homme des haies, ne semblait pas comme chez lui, cette année-là, dans la dernière sélection du prix Renaudot. Avec ses gros habits de paysan, Vincent, le narrateur, détonnait dans le milieu parisien. Certes, l’écrivain n’y est pas totalement étranger, à ce milieu, puisqu’il publie chez Gallimard depuis une cinquantaine d’années. Mais c’est dans la campagne mayennaise qu’il va chercher, à la meilleure source, les gestes traditionnels du cultivateur et de l’éleveur – les siens, pour une partie de sa vie. Son livre ne sentait même pas, comme les autres, l’encre fraîche (il sent la terre) : au lieu d’avoir été publié à la rentrée, comme il se doit quand il est question de prix littéraires d’automne, il était paru au printemps, sans bruit excessif. Une raison de saluer, en guise de remerciement, le ou les jurés qui ne l’avaient pas oublié et l’ont porté jusqu’à la dernière étape avant le prix Renaudot. Même si Jean-Loup Trassard ne l’a pas reçu, on s’y attendait, l’écrivain et photographe, ancien fermier de droits communaux, aura au moins été placé dans la lumière. Cela justifie bien un retour sur un ouvrage réédité au format de poche.
L’homme des haies pourrait être un livre pratique dont nous n’aurions pas, ou plus, l’usage. On y apprend que « la faucille fait bien pour le flanc de haie où c’est de l’herbe qui pousse, s’il y a des ronces j’aime mieux prendre ma serpe parce qu’à la serpe le manche est plus long, trente centimètres, non, un peu moins, mettons vingt-sept, vingt-huit, tandis que le manche d’une faucille est juste pour une largeur de main et quand on coupe des ronces à la faucille, ça arrive, on a bien plus de chance de se faire griffer la main droite. »
On y apprend que la huppe fait pu-pu, et même pu-pu-pu. Que les bourdons du trèfle ont le derrière roux et ne piquent pas. On y apprend que les patates, « comme poudrées par la terre sèche », sont douces à la main qui les dégerme facilement avec le pouce, mais aussi qu’effeuiller les betteraves encore en terre (« il faut prendre toutes les feuilles d’une seule poignée et tourner en serrant dur pour les arracher à ras de la betterave ») finit, bien que les feuilles soient tendres, par érucer la peau au-dessus du pouce, c’est-à-dire la râper, selon le glossaire qui, en fin de volume, explique les nombreux termes de patois mayennais semés dans le récit comme de petites graines poétiques qui donneront, ou pas, des fruits dans l’esprit du lecteur.
La précision des descriptions est presque clinique, mais les mots qu’utilise Jean-Loup Trassard n’ont jamais la froideur d’un constat. Ils paraissent usés aux mêmes endroits que les outils et l’usure leur donne un brillant beaucoup plus émouvant que celui du neuf. L’homme des haies, livre inutile pour la plupart d’entre nous, est indispensable. Il offre en partage une science empirique grâce à laquelle l’homme et la nature étaient des alliés avant l’ère des grandes exploitations agricoles et de l’arrachage des haies. Jean-Loup Trassard mérite mieux qu’un prix littéraire, il mérite des lecteurs.

jeudi 26 juin 2014

Marc Lambron à l'Académie française

Je suis comme Bernard Pivot. Il prend du retard dans ses lectures d'été en vue du prochain Goncourt. Je prends du retard dans la rédaction de ce blog. Pourtant, je suis certain de regarder moins de matchs que lui. Mais la Coupe du Monde de football est là et il est difficile d'y résister, même sans être aussi passionné que l'ancien animateur d'Apostrophes.
Combien d'académiciens français suivent-ils cette compétition? Je l'ignore. Ils ont, aujourd'hui, pris le temps d'élire, après trois tours de scrutin, Marc Lambron au fauteuil 38. Un jeunot: il est né en 1957. Mais ce conseiller d'Etat, critique littéraire à ses heures, a pris le temps de publier une quinzaine de livres dont le plus récent, Tu n'as pas tellement changé, est paru il y a quelques mois. Je ne l'ai pas lu, je viens de l'ouvrir, je vais m'y remettre dès que je vous ai posté cette note.
Je n'y parlerai pas de ses premiers ouvrages. Je les avais trouvés insupportables de fausse légèreté et de vraie prétention. Ensuite, cela s'est mieux passé. Voici les articles que j'avais écrits sur quatre de ses romans, parus entre 1993 et 2004.

Il ne suffit pas d’avoir publié des romans pour être romancier. Les deux premiers romans de Marc Lambron avaient tout de jeux gratuits dans lesquels on ne le suivait que de loin, en déplorant le gâchis que représentait ce talent mis au service de… presque rien. Et puis, voilà que L’œil du silence, cet automne, débarque avec fracas dans la rentrée littéraire, se frayant un chemin à larges coups d’épaules jusqu’aux prix littéraires – s’il n’avait pas eu le Femina, il aurait peut-être pu recevoir le Goncourt lundi –, ce qui ne ressemble guère au jeune écrivain maniéré qu’était Marc Lambron dans L’Impromptu de Madrid et La nuit des masques.
Marc Lambron lui-même paraît avoir conscience de ce changement : « J’imagine que, quand on écrit, il y a toujours une période d’essais, d’apprentissage, qui pour moi coïncidait avec mes deux premiers romans. Cette fois-ci, j’ai eu envie de poser la question d’un éventuel roman au sens romanesque, avec plus de volume, plus d’ambition, plus de travail. Je m’en suis donné les moyens puisque j’ai pris dix-huit mois de congé sans solde et que je me suis mis au pied du mur. Ensuite, c’est un roman écrit sur un personnage authentique, vrai, qui m’a contraint à aller chercher le plus loin en moi et, donc, bien que ce soit paradoxal, c’est mon roman le plus personnel. »
Le personnage réel s’appelle, dans sa vie comme dans le roman, Lee Miller. Née en 1907, morte en 1977, elle fut photographe, et notamment pendant la deuxième guerre mondiale. Marc Lambron utilise des points de repère purement biographiques, mais aussi sa liberté de romancier. Celle-ci, parfaitement maîtrisée et mise au service de son livre, lui a permis de piéger pas mal de lecteurs qui découvrent seulement à la dernière page que Lee Miller a réellement existé. « C’est un bon exercice de mentir vrai, comme dirait Aragon. J’ai construit le livre comme un authentique roman, et je comptais sur l’effet d’une découverte graduelle qui vient avec les flash-back. »
Marc Lambron utilise quelques procédés simples. D’une part, le roman est censé avoir été écrit par un Américain qui a connu Lee Miller, donc traduit ensuite en français. « Cela m’interdisait une certaine afféterie, une certaine coquetterie trop française. » D’autre part, le récit suit une ligne double: une ligne géographique qui correspond au voyage de Lee Miller, dans les derniers mois de la guerre, de Paris vers l’Europe centrale, en passant par la découverte des charniers, et une ligne temporelle qui permet de remonter dans son passé et de découvrir progressivement ce qu’elle fuit, quel souvenir atroce elle ne peut plus supporter.
Ces deux procédés disparaissent cependant dans l’épaisseur du roman, car celui-ci transmet véritablement la profondeur de ses personnages, qu’ils soient réels ou imaginaires. D’ailleurs, quand on est arrivé au terme du voyage, et qu’on a tout compris, on ne croit plus qu’il peut exister une autre Lee Miller que celle racontée par Marc Lambron. « Une femme qui dit : Cette guerre était excitante. Horrible, et vraiment excitante, est quelqu’un qui revient de loin, et pas seulement de la guerre. Le goût qu’elle a eu de la guerre, paradoxalement, c’est le fait que le goût de l’amour a été soudain à l’unisson de ce qu’elle avait ressenti d’assez obscur et d’assez déchiré en elle depuis le début. »
Toujours en première ligne, Lee Miller semble à peine happer le réel. Elle cadre, déclenche, recommence jusqu’au bout de son film et puis envoie la pellicule à Londres pour le développement. Elle ne voit pas elle-même les photos qu’elle prend. À peine l’image a-t-elle été devant ses yeux qu’elle a déjà disparu…
L’œil du silence est un roman saisissant, avec quelque chose de barbare et de fondamental. Il n’explique pas la violence du monde, mais, au moins, il en donne une vision qui ne cache rien de ce qu’elle est.

1941 (1997)
Marc Lambron avait déjà abordé la période de la Deuxième Guerre mondiale, dans L’œil du silence qui lui avait valu le prix Femina en 1993. Si les rumeurs de l’époque avaient un fondement, les dames de ce jury avaient d’ailleurs, à l’époque, bousculé le calendrier des prix littéraires d’automne pour couronner un roman qu’elles voulaient absolument à leur palmarès, et qu’on citait aussi comme favori du Goncourt. Depuis 1993, le Femina est donc attribué avant le Goncourt, et c’est peut-être à Marc Lambron qu’on le doit – bien involontairement de sa part, certes.
Voilà pour l’anecdote de la vie littéraire parisienne.
Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel, il y a ce nouveau roman, 1941, qui commence comme une histoire à la Modiano. En 1978, un jeune homme rencontre une jeune femme, Caroline, et apprend que les parents de celle-ci ont joué tous les deux un rôle dans la France occupée : le père, Pierre Bordeaux, a été Adjoint au Directeur des affaires politiques de la France Libre de 1941 à 1945 ; la mère, Carla, n’est pas seulement une figure du mouvement psychanalytique français, elle était aussi à Vichy en 1941. A quel titre ?
C’est là où commence non pas une enquête aux images floues comme Modiano en mène si souvent, mais un roman balzacien dont le narrateur principal est Pierre Bordeaux lui-même. « Le choix technique est aussi un choix éthique », explique Marc Lambron. « Je me suis notamment demandé qui allait parler. Pas un maréchaliste, de crainte d’un effet d’empathie. Ce qui m’intéresse, c’est d’être à la fois dedans et dehors. Bordeaux est pris dans le paradoxe de son époque : la condition de son impunité, c’est d’être pétainiste en apparence. Voilà pour le point de vue. Il fallait aussi trouver un ton. Ni l’héroïsme ni la culpabilité ne me paraissaient possibles. Alors, j’en ai fait un comptable de l’époque. Il faut dire les choses, en finir avec le placard. Mais ce n’est pas un roman affirmatif, c’est un roman interrogatif. »
En 1940, Pierre Bordeaux est entré en dissidence : Vichy lui paraît inconcevable, la voix du général de Gaulle le séduit. L’année suivante, quittant l’ambassade de Madrid où il était en poste, il est nommé à Vichy, précisément. Ce qui lui permet d’être recruté indirectement par Londres afin d’être prêt, sur place, à communiquer l’un ou l’autre document confidentiel auquel il aurait accès. Sa fonction officielle cache donc désormais un rôle de taupe et, sous la comédie des apparences, il est susceptible de servir une cause plus noble…
« Le déclencheur de ce livre a été l’ouvrage de Pierre Péan, Une jeunesse française, consacré à François Mitterrand. En le lisant, j’ai très bien compris la trajectoire de François Mitterrand mais j’ai éprouvé une grande perplexité à propos de l’arrière-fond. Cela se passait quinze ans avant ma naissance, ce qui créait chez moi un effet d’étrangeté, d’éloignement, mais j’ai ressenti cette envie d’aller au cœur du nid de vipères. »
Marc Lambron a vu Vichy comme un décor de théâtre, voire même un décor d’opérette : un hôtel, avec des labyrinthes de couloirs où se croisent des femmes perdues…
Puis vient Clara qui n’a rien, elle, d’une femme perdue. Elle est le contact de Pierre Bordeaux qui, bien sûr, tombe amoureux d’elle. L’intrigue se noue sur plusieurs plans qui sont parfois contradictoires : les amants manquent un peu de prudence et mettent leur mission en péril. Il n’empêche qu’ils vivent dans la double exaltation de leur amour et de ce qu’ils accomplissent – bien que, longtemps, Pierre Bordeaux se demande pourquoi Clara, qui a la nationalité suisse, s’est engagée dans cette lutte : elle est juive, ce qui est en effet une bonne raison.
Des descriptions finement ciselées placent les personnages au sein d’un monde en effet étrange, où les rôles se distribuent dans l’ombre, où un médecin presque fou veille sur le maréchal Pétain, où différentes factions agissent les unes sur les autres afin d’acquérir un peu de pouvoir en plus. « Je suis très précautionneux sur le factuel », dit encore Marc Lambron. « Quand j’avance quelque chose d’historique, c’est corroboré par l’histoire. Pour le reste, le roman joue son rôle : il avance des hypothèses, avec des gens qui sortent des mondes de Proust et de Céline. »
Ces hypothèses séduisent, car elles sont le mécanisme même d’un roman dans lequel les êtres se révèlent, à leurs propres yeux autant qu’aux nôtres

Bien malgré lui, Marc Lambron est l’homme par qui le scandale arrive. On s’en souvient peut-être : en 1993, L’œil du silence, son quatrième roman, était le favori du Goncourt comme du Femina. Et le jury de ce dernier prix en avait avancé la proclamation pour avoir la certitude d’inscrire le titre à son palmarès. La prééminence du Goncourt battue en brèche, il allait falloir attendre un peu avant de trouver un accord sur l’alternance de la chronologie des attributions de prix, telle qu’elle est en vigueur aujourd’hui.
Débarrassé des pressions du Femina, hors sujet pour le Médicis, Etrangers dans la nuit n’est en lice cette année « que » pour le Goncourt et le Renaudot. Et applique, avec le savoir-faire qu’on connaît à l’auteur, la méthode Lambron aux années soixante.
On ne sait pas vraiment où est l’essentiel du roman, dans les personnages, ce qu’ils vivent et sont, ou dans la reconstitution de ces années folles, désignées souvent par l’appellation non contrôlée de golden sixties et qui furent aussi les années de l’assassinat de Kennedy, de la drogue, de la guerre du Vietnam… Côté personnages, une double figure de femme domine le récit, deux sœurs américaines d’une beauté piquante et qui séduiront le même homme, le journaliste Jacques Carrère, à quelques années d’intervalle.
Tout commence à Rome, en 1960, dans des décors de cinéma italien où Tina White accroche la lumière comme la future vedette dont tout le monde lui promet le destin. Mais Tina est folle et droguée, l’histoire d’amour que vit Carrère avec elle est une succession de nuits où l’on plonge de plus en plus loin vers l’enfer. Arrive Kate, sa sœur aînée, pleine de bonne volonté et acharnée à sortir Tina de cet engrenage. Le rapatriement vers les Etats-Unis est organisé de manière musclée, disparition de Tina, fin du premier épisode.
Plus tard, quand Carrère retrouvera les deux femmes, Kate est devenue une journaliste appréciée, Tina navigue à vue, au risque de couler à nouveau, dans l’entourage d’Andy Warhol, le Vietnam fait l’actualité et rapproche, professionnellement d’abord, puis de manière plus intime, roulés qu’ils sont dans tous les sens par les événements, les deux journalistes, le Français et l’Américaine. Kate prend la place de Tina, mais peut-être est-ce la même femme qu’au fond de lui il aime, avec une identique frénésie déplacée de quelques années.
Résumée ainsi, l’histoire de ces personnages ne prend pas en compte le montage que Marc Lambron a réalisé autour d’eux, afin de faire apparaître, selon l’éclairage, tel ou tel pan de leur parcours. L’essentiel du livre est constitué par un récit de Jacques Carrière où alternent des parties construites et des pages de notes au jour le jour. Quelques ajouts de Kate donnent une version légèrement différente des mêmes événements. Et c’est une dizaine d’années plus tard qu’un autre Français entre en possession de ces pages troublantes. La mise en perspective a quelque chose d’affolant, et qui affole d’autant plus qu’une énigme non résolue apparaît et disparaît, comme un dessin dans le tapis.
Il y a, dans le livre, des morceaux de bravoure qui émerveillent et irritent en même temps. Chez Andy Warhol ou dans la jungle qui explose de toutes parts, Marc Lambron semble avoir tout vu, y être allé, avoir vécu. Mais le romancier, pour mieux nous en convaincre, en fait un peu trop. Et ces pages qui devraient nous transporter au cœur de l’action nous en éloignent, comme du cinéma-vérité appuyé.
Reste malgré tout qu’une époque entière est restituée dans une vision éclatée qui refuse une lecture unique des événements et s’autorise les diversions de la vie. La musique est aussi présente dans le décor qu’elle pouvait l’être dans les années soixante et on se surprend à entendre des refrains dont le titre, traduction d’un immense succès, n’est pas le moins présent à l’esprit.
Rome, Paris, New York, Danang forment une géographie inscrite dans le temps de nos mémoires, et Marc Lambron secoue celles-ci pour en réveiller les moments les mieux profondément enfouis. Lacan passe par là, qui lui aussi voulait exhumer des bribes et construire une compréhension. Dire qu’on a tout compris après avoir lu L’œil du silence serait excessif. Mais on a, quand même, passé de bons moments de nostalgie inquiète.

Les menteurs (2004)
Marc Lambron, cette fois, n’a pas eu besoin de documentation comme ce fut le cas pour L’œil du silence ou 1941, par exemple. Il lui a suffi de rafraîchir ses souvenirs et d’y placer ses trois personnages, pour raconter le ballet de leurs existences pendant la trentaine d’années écoulées. Un garçon et deux filles en 1975, quand ils se rencontrent. Un homme et deux femmes en 2004, quand ils se retrouvent. Les mêmes, bien entendu : Pierre, Claire et Karine, dans leur ordre d’entrée en scène.
« Que l’on ne compte pas sur moi pour la nostalgie », affirme Karine. C’est un choix. Confirmé immédiatement quand elle affirme avoir été, en 1975, une conne. C’était la saison des amours. Les trois personnages s’étaient tout de suite remarqués. Compétition dans laquelle il y a toujours au moins un perdant. Une perdante, en fait : Karine, quand elle comprend que Claire et Pierre se plaisent. La gagnante se souvient : « Nous étions comme deux danseurs de comédie musicale volant au-dessus des eaux. Si l’un de mes plus beaux souvenirs de jeunesse ressemble à une carte postale, je n’y peux rien, c’est idiot et c’est vrai. »
Ensuite, les routes se séparent. Et chacun de se construire une existence qui repose cette fois sur du concret. C’est moins drôle. Il faut utiliser les armes dont on dispose. L’intelligence de Claire, le charme singulier de Karine, les relations de Pierre… Les années passent avec leurs lots d’aventures en tout genre, avec la découverte d’autres horizons. Les Etats-Unis, l’Espagne, le monde…
Le récit des années pendant lesquelles les trois protagonistes installent leur carrière professionnelle et se brûlent en amour est découpé en tranches. Les voix se succèdent et se répondent, car le contexte est le même, mais vécu de manières différentes. Les centres d’intérêt varient, l’importance des événements aussi.
C’est la traversée de trente années pas particulièrement glorieuses, au cours desquelles cependant bien des choix sont encore possibles. Le monde a changé, il faut s’y adapter et interpréter les modifications intervenues dans l’environnement proche. A travers les réactions des protagonistes, la complexité de la société et les nouveaux enjeux qui s’y font jour sont mis en lumière bien mieux que dans un essai.
Car Marc Lambron a l’art de reconstituer les époques. Puisque celle-ci est la sienne, il le fait avec la précision d’un entomologiste qui a de la grâce dans le trait.

vendredi 20 juin 2014

L’avocat de la défense, ses devoirs, ses ambiguïtés

Ferdinand von Schirach est avocat de la défense à Berlin. Dans un premier recueil de nouvelles, Crimes, il utilisait son expérience pour raconter, un brin de fiction en sus, des affaires criminelles. Il est de retour, avec Coupables, qui a été réédité cette semaine au format de poche, sous la même forme brève. Les sujets sont proches de ceux du livre précédent, et il se met en scène – lui ou son double – sous son véritable nom et dans la fonction qu’il occupe. Celle-ci consiste parfois, faut-il le rappeler, à défendre l’indéfendable puisque le droit donne à tout inculpé, fût-il à l’évidence coupable des pires atrocités dans l’esprit de chacun, la possibilité de lutter à armes (presque) égales avec ses accusateurs.
La première nouvelle, « Fête communale », fonde l’ambiguïté avec laquelle doit vivre l’avocat. Elle est en quelque sorte l’occasion de son dépucelage judiciaire. Inscrit au Barreau depuis quelques semaines, le narrateur est contacté par un ami qui lui demande de défendre un accusé dans une sordide affaire de viol collectif d’une serveuse par les membres d’une fanfare locale. Ils étaient neuf, l’un d’entre eux semble n’avoir pas participé au crime et a prévenu anonymement la police mais, comme ils étaient tous masqués, la jeune fille est incapable de reconnaître l’innocent. Faute de preuves, et devant le silence des accusés, le juge décide un non-lieu et relâche les musiciens. La victoire est à la défense. Dans le train de retour, le jeune avocat et le camarade qui l’accompagne ne pensent pas un instant à s’en réjouir : « Nous savions que nous avions perdu notre innocence […]. Sur le trajet du retour, nous songions à la jeune fille et à ces hommes respectables –  nous n’échangeâmes pas un seul regard. Nous étions devenus adultes. En descendant du train, nous savions que, plus jamais ! les choses ne seraient simples. »
La suite le prouve en quatorze autres nouvelles. L’absurdité les habite parfois, comme dans « Dissection » où le narrateur défend un automobiliste qui a tué un jeune homme de vingt et un ans. Celui-ci se préparait à enlever, torturer et assassiner une femme qui, en rigolant, avait refusé son invitation à prendre un verre. Sa vengeance renforcée par ses goûts macabres serait terrible. Il l’imagine avec un plaisir trouble. Puis il est renversé par cette voiture dont le conducteur, sans le savoir, empêche une initiative meurtrière. La conclusion ne prend pas trois lignes du livre : « J’assurai la défense du conducteur de la Mercedes. Il fut condamné à un an et demi de prison avec sursis pour homicide involontaire. » Le bon sens populaire est heurté. Tuer un tueur potentiel, après tout, est-ce pire que de voler un voleur ? Mais le bon sens et la loi ne fonctionnent pas selon la même logique…
Chaque texte est un petit caillou coupant que l’on gardera malgré soi dans la chaussure.

mercredi 18 juin 2014

Robin Cook, arnaque à l'assurance

Tremblez, bonnes gens, les requins de la finance sont prêts à tout pour consolider leurs bénéfices. Même à contrecarrer, au prix de meurtres, les progrès de la recherche médicale quand celle-ci risque de transformer une idée géniale en affaire foireuse. L’idée géniale n’est pas très morale : il s’agit de racheter à vil prix des contrats quand un soudain besoin d’argent piège le signataire d’une assurance-vie. Puis d’encaisser de fortes sommes quand arrive la mort, statistiquement prévisible dans les cas de longues maladies. Imparable. Sinon que le Dr Rothman, déjà prix Nobel de médecine, se prépare à donner un grand coup de pied dans les statistiques. Il est sur le point de générer à la demande, à partir de cellules saines prélevées chez le malade, les organes défaillants. Ceux-ci ne présenteront aucun risque de rejet. La jeune Pia Grazdani, étudiante surdouée mais handicapée par ses difficultés à nouer des rapports normaux avec les autres, frétille à l’idée d’être associée à cette avancée majeure de la médecine.
Robin Cook fabrique des thrillers médicaux comme d’autres, des organes humains : avec une précision presque maniaque. L’enchaînement des faits suscités par des intérêts contradictoires pousse la logique du crime au-delà de ce que voulaient les deux principaux acteurs de l’arnaque à l’assurance-vie, surtout quand la mafia albanaise s’en mêle. Il arrive même qu’on tremble pour la vie de personnages auxquels on s’est attachés. Quant à l’argumentation scientifique, elle est d’autant moins contestable que le lecteur, en général, n’a pas les moyens de la contester. Robin Cook nous donne l’impression, en tout cas, de nous faire entrer dans les laboratoires de pointe les plus secrets. Il nous apprend au passage deux ou trois choses qui permettront de faire l’intéressant dans les dîners en ville, on peut l’en remercier. Ainsi que d’avoir passé quelques heures frémissantes sans lever les yeux d'Assurance vie, son dernier roman paru au format de poche en France.

lundi 16 juin 2014

Bruno Le Maire au cœur de la musique

L’attaque est peu assurée. En voiture, un journaliste entend une interprétation de la Septième Symphonie de Beethoven qui le frappe parce qu’elle est d’une « puissance inconnue ». Sa familiarité avec le répertoire classique est décrite de manière hésitante. Mais elle doit être plus grande que ne le laissent entendre ces premières pages, puisqu’il se lance à la recherche de tous les enregistrements du chef d’orchestre qu’il vient de découvrir. Puis il parvient à rencontrer un violoniste qui a longtemps fréquenté Carlos Kleiber et accepte de lui raconter le musicien tel qu’il l’a admiré.
Le sous-titre de Musique absolue doit être examiné de près : Une répétition avec Carlos Kleiber. Les souvenirs du violoniste englobent le temps de travail pendant lequel le chef poussait l’orchestre à faire sortir la même musique que celle qu’il entendait dans sa tête, au prix de difficultés presque insurmontables. Les répétitions, donc, qui passent par l’appropriation totale d’une œuvre pour chaque instrumentiste et vont vers le dépassement de la partition. Mais aussi la répétition, qui rapproche la musique et la politique : « la politique et la musique, c’est la même chose : la répétition. » Dans le même registre, Bruno Le Maire, homme politique et écrivain, glisse dans la bouche du violoniste une réflexion sur l’importance de la littérature pour les hommes politiques français.
On retrouve ici les éléments réels de la vie de Carlos Kleiber. Prétexte à une réflexion sur ce qu’est vraiment la musique quand on se trouve en son cœur.

vendredi 13 juin 2014

Manuel de l'arriviste littéraire (19) Le toupet


Le toupet

Voilà une qualité, jeunes aspirants, qu’il vous faut posséder. Sans elle vous ne parviendrez à rien. Vous devez tout oser. Ça vous réussira toujours. Ne vous dites jamais que vous risquez quelque chose. Allez de l’avant.
Si vous avez envie de connaître le grand écrivain Z., afin de vous faire recommander par lui, n’hésitez pas, présentez-vous à son domicile, à n’importe quelle heure, forcez sa porte, rudoyez ses domestiques, abasourdissez-le par votre verbiage, faites en sorte qu’il vous accorde aide et protection. Parlez haut. Soyez tout juste poli.
Si par hasard le grand écrivain Z. prend la mouche et vous met à la porte, avec un coup de pied au creux des reins, ne vous alarmez pas pour si peu. Vous en verrez bien d’autres. Du toupet ! Encore du toupet !
Assistez aux répétitions générales sans avoir d’invitation et serrez hardiment la main des grands critiques et des auteurs en vogue. Ça vous pose et vous n’avez pas à craindre que ces messieurs refusent. Ils connaissent tellement de monde qu’ils ne reconnaissent plus personne. 
Enfin, si vous n’êtes pas trop jeune, arborez à votre boutonnière une décoration ! La Légion d’honneur ou à défaut les palmes académiques.

P.-S. La présentation de cette série d'articles publiés dans L'Aurore en 1914 se trouve ici. Ils ont été retrouvés grâce à Gallica.

mercredi 11 juin 2014

Kawabata entre les sens et l’intelligence

Tout à la fin du livre, deux mots déçoivent : « texte inachevé ». Dommage. Car, dans Les pissenlits, Kawabata nous avait une fois encore promenés, comme il l’a fait dans toute son œuvre, sur la ligne ténue qui sépare le réel de sa perception, mobilisant les sens autant que l’intelligence. Du côté des sens, domine le jaune des pissenlits qui éclosent au printemps à Ikuta. Avec le son d’une cloche. Du côté de l’intelligence, une énigme apparemment insoluble : pourquoi Inéko souffre-t-elle de cécité devant le corps humain ?
La jeune fille, qui faisait du cheval en compagnie de son père, a vu celui-ci tomber d’une falaise et mourir. Plus exactement, elle a décrit avec précision ce qui s’était passé, alors qu’elle dit avoir fermé les yeux. Ensuite, la première manifestation de son mal a concerné une balle de ping-pong – le sport qu’elle pratiquait au lycée. Maintenant, c’est le corps de son amant qu’elle ne voit plus. Celui-ci, Hisano, a accepté à contrecœur d’accompagner la mère d’Inéko jusqu’à l’hôpital psychiatrique où la jeune fille sera soignée. Mais Hisano prétend que sa présence aurait, mieux que les médecins, contribué à guérir Inéko.
Une longue conversation entre la mère et Hisano, du retour de l’hôpital jusqu’à la nuit, constitue l’essentiel du roman. Kawabata oppose de biais ses deux personnages. Ils ne s’affrontent pas vraiment, bien que leurs désaccords soient profonds. Leurs paroles répondent au tintement de la cloche qu’Inéko a peut-être fait sonner elle-même à trois heures. Elles s’insinuent entre deux visions de la même personne pour approcher du moment où ces visions se confondront en une seule.
On peut en tout cas imaginer que le romancier conduisait le dialogue dans ce sens en même temps qu’il y ajoutait une tension sexuelle croissante. Mais on ne peut que l’imaginer, puisque Kawabata n’a pas écrit la fin d’un roman dont on ignore même la dimension qu’il aurait prise. Il n’empêche qu’il y a mis tout son talent.

mardi 10 juin 2014

Les prix de Saint-Malo 3. Lola Lafon et Carole Zalberg

Étonnants voyageurs, c'est fini pour cette année, il reste un site à visiter pour en retrouver les grands moments, les souvenirs de ceux qui y étaient (et en sont revenus, malgré la soudaine et cruelle absence d'un tire-bouchon dans le train de retour vers Paris). Et des prix littéraires, encore. Dont l'un des plus importants, le Prix Ouest-France, est allé à La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon. Un roman dont je vous ai déjà parlé et qui devient un cumulard des récompenses, comme cela arrive (trop) souvent et comme je m'en irritais un peu en évoquant le Prix du Livre Inter. Cela n'enlève rien aux grandes qualités de l'ouvrage, cela confirme aussi que tout ne tourne pas aussi rond qu'on pourrait l'espérer dans le monde des prix littéraires réputés hors cénacle parisien.

De Carole Zalberg, Feu pour feu a reçu le Prix Littérature-monde français. Pas de cumul, cette fois, mais un coup de projecteur bienvenu sur un livre paru en janvier et qui faisait son chemin dans une relative discrétion, tout en méritant mieux - et le mieux est venu...
L’exil, la peur, la honte. Carole Zalberg les décline Feu pour feu. Comme on dit œil pour œil, dent pour dent… Un père et sa fille Adama, qu’il tente de sauver. Les dangers sans nombre de la vie précaire, les conséquences de la révolte non maîtrisée, la faim, la soif – les besoins élémentaires et les contraintes plus complexes de l’immigration illégale dans des pays riches qui n’ont pas demandé à accueillir toute la misère du monde, selon la phrase, d’autant plus célèbre qu’elle est toujours tronquée, de Michel Rocard (car il disait aussi que la France doit en prendre sa part).
Ne cherchons pas ici une nouvelle enquête sur la condition des déplacés du Sud. La romancière brasse un matériau vivant qui ne se réduit pas en formules de sociologues et qui, au contraire, vibre de toutes les émotions, les sensations partagées avec le narrateur : « jour après jour, je répète quand on le demande le récit de ce qui nous a conduits là, toi et moi, et je maudis, menace de mille maux quiconque ose insinuer que peut-être tu n'es pas à ta place auprès de moi, qu'il faudrait un semblant de mère à cette enfant. »
La résignation ne sera pas la solution. Le roman non plus, malheureusement. Mais il porte haut une voix qu’on n’a pas coutume d’entendre – soit parce qu’elle est interdite de parole, soit parce qu’on n’y prête pas attention. Feu pour feu vient de recevoir le premier Prix Littérature-monde français et cela lui va aussi bien qu’à Dans le grand cercle du monde, de Joseph Boyden, premier lauréat étranger dont nous vous parlions la semaine dernière.

lundi 9 juin 2014

Les prix de Saint-Malo 2. Joseph Boyden, Littérature-monde

Créés cette année, les Prix Littérature-monde couronnent un ouvrage traduit et un autre en français. Côté traduction, le Canadien Joseph Boyden sera donc le premier lauréat, pour Dans le grand cercle du monde.
Quand Joseph Boyden aborde la question des caresses dans son dernier roman, Dans le grand cercle du monde, il convient d’être prudent : les Hurons et les Iroquois, en guerre sur le territoire d’un Canada convoité, au 17e siècle, par plusieurs nations européennes, utilisent en effet d’abondance les caresses. Qui sont des tortures dont la description met parfois le cœur au bord des lèvres. Bien sûr, ceux qui les pratiquent sont des Sauvages, comme les appelle Christophe, le Corbeau, c’est-à-dire le père jésuite envoyé auprès d’eux pour évangéliser, civiliser et participer à la conquête en pliant ces populations au moule français. Dans ce jeu d’influences, il y a des tribus amies – les Hurons – et d’autres ennemies – les Iroquois. Laissons à Dieu le soin de s’y retrouver…
Trois narrateurs racontent la même histoire, située entre deux grandes batailles. Christophe est le premier, entraîné bien malgré lui dans une fuite en compagnie des Hurons pourchassés par leurs ennemis. Le chef des Hurons, Oiseau, deuxième narrateur, a enlevé aux Iroquois une jeune femme, Chutes-de-Neige, dernière narratrice, dont il compte faire sa fille, pour remplacer sa femme qui a été tuée.
Le jésuite n’oublie jamais sa mission d’évangéliste. Il passe l’essentiel de son temps à essayer de convaincre les Indiens de renoncer à leurs croyances pour leur imposer la sienne. Plein de bonne volonté, il progresse dans sa connaissance de la langue, finit par comprendre à peu près ce qui se dit et même, dans ses bons moments, par entrevoir une autre conception du monde. Tout en restant fermement campé sur sa religion catholique, comme il le montre dans les textes qu’il envoie vers la France pour convaincre les donateurs de l’importance de sa mission.
Oiseau ne sait que faire du Corbeau. Il n’a pas tous les pouvoirs sur son clan. Bien qu’il soit un guerrier respecté, le conseil des anciens lui suggère parfois d’infléchir ses positions. Et tuer ou faire tuer le jésuite, comme il en a l’intention, ne semble pas une si bonne idée. Car les Français, que représente Christophe, peuvent aider les Hurons à combattre, en leur fournissant des fusils, ainsi qu’à s’enrichir par le commerce. Le jésuite représente cependant, pour Oiseau, un double danger : les épidémies, elles sont plus meurtrières encore que les combats, peuvent lui être attribuées et, surtout, il ne supporte pas son rapprochement avec Chutes-de-Neige. Celle-ci, issue d’un clan ennemi, réussit non sans mal à intégrer sa tribu d’adoption, après des épisodes de violente révolte.
Comment ces trois personnages, avec ceux qui les entourent, se situent les uns par rapport aux autres et à la nature, c’est ce que Joseph Boyden montre, sans rien démontrer, avec un souffle impressionnant.