lundi 22 août 2016

Vivre, chanter et mourir

Super Mama Djombo est un groupe de Guinée-Bissau dont les grandes heures de gloire remontent à la fin des années 70. Les membres de la formation originelle ont connu des destins divers, deux sont morts, plusieurs sont installés à l’étranger – dont deux à Bruxelles. Il est bon de savoir que Sylvain Prudhomme s’est inspiré de la réalité dans Les grands. La piste musicale n’est pas sans intérêt. On pourrait cependant la négliger : le roman tient aussi très bien tout seul, en l’absence de ces références.
Couto, placé au centre du récit, est d’ailleurs un membre imaginaire du groupe. (Et probablement ne porte-t-il pas par hasard le nom d’un grand écrivain africain lusophone.) Il apprend, on est dans la fiction, la mort de Dulce, son ancienne compagne et chanteuse du groupe avant d’épouser un général qui est l’homme fort d’un coup d’Etat en préparation. Le même soir, Super Mama Djombo doit donner un concert. On l’annule en mémoire de Dulce ou, au contraire, on donne le meilleur en son hommage ? Ce sera au moment où, toute la ville bruisse de cette rumeur persistante, le général lancera ses hommes armés pour prendre le pouvoir et rompre le cercle vertueux des élections en cours…
Toute la journée, Couto traîne sa misère, ses souvenirs et ses questions. La ville apprend la mort de Dulce, ceux qu’il rencontre ne lui parlent que de cela, même un groupe de jeunes rappeurs qui se produit aussi le soir. Les craintes liées à l’agitation à venir se dissolvent dans l’alcool. Le corps d’Esperança, sa jeune compagne d’aujourd’hui, diffuse du plaisir. Mais Couto est égaré entre le passé et le présent, le succès populaire de chansons qui ont accompagné les soubresauts de son pays et ce soir encore, comme si la vie, l’amour, la politique n’étaient que recommencements.
Empli de présences fortes et de débats avortés, le roman de Sylvain Prudhomme se tient prudemment à l’écart de tout exotisme et nous transporte, par la magie de son écriture, en un lieu où l’on vit, chante et meurt.

samedi 20 août 2016

Les retournements de Régis Jauffret

Régis Jauffret l’écrivait en introduction : il a rejoint au printemps 2015 les « terres crépusculaires » de ceux qui ont passé le cap de la soixantaine. D’où ce Bravo lancé seize fois, non sans ironie, à de presque vieillard(e)s dont l’âge est souvent plus avancé. Mais pas tous : le narrateur d’« Une bonne espérance de vie » a seulement 55 ans et en a marre de se faire traiter de vieux. Même si sa femme, 28 ans, prétend le faire par affection.
Voilà le tableau et il faut bien du talent à Régis Jauffret pour en tirer quelque chose de réjouissant. Car Bravo est un livre bourré d’énergie. Parfois celle du désespoir, mais il suffit au lecteur de ne pas être à l’article de la mort pour se sentir très en forme en comparaison avec ce cortège de vieilles peaux.
Dans « Gisèle prend l’eau », un couple de vacanciers pourrait se contenter de prendre le soleil des Seychelles. Mais le mari devait, au point de départ, jouer un autre rôle et trouver le conjoint idéal pour Gisèle, avant de résigner à être celui-là, sans idéal. Piètre consolation : « Gisèle demeurerait belle et fraîche jusqu’à la fin de mes jours. » Fin annoncée dans un an ou deux, le temps, pourquoi pas, de s’offrir un grand frisson dont Gisèle ne sortira pas intacte.
Les blessures ne sont pas toujours, en effet, celles des années accumulées, même si elles contribuent à l’affaiblissement progressif et multiplient les risques de maladies opportunistes, prêtes à fondre sur un corps fatigué pour mieux l’achever. Comme dans « Le pollen du bonheur » où, à 63 ans, une femme n’a trouvé qu’un sens à sa vie. Et encore : sans être vraiment convaincue de sa pertinence. Elle se reproduisait. Dix garçons. Aujourd’hui, elle se sent mieux, elle a retrouvé sa dignité : un cancer.
Pas de quoi prendre un air affligé. Le pire peut devenir le meilleur, il suffit de l’envisager sous le bon angle – comme on photographie un visage asymétrique sous un profil plutôt que l’autre. Les situations les plus explosives fournissent les meilleures occasions de rire : « Une déferlante de haine » raconte une grandiose réception de Noël organisée par de vieux parents pour leur descendance au nombre imprécis. On dira, par euphémisme, que ça tourne mal. A moins que ça tourne très bien, c’est selon.
Car, de retournement en retournement, et même si les os craquent, l’esprit acquiert une souplesse grâce à laquelle il s’adapte à toutes les situations, dans une logique aussi confuse qu’inébranlable. D’où la tentation de voir Bravo comme un « roman mosaïque » plutôt qu’un recueil de nouvelles.
Les faits divers, ça suffit ? Les trois romans consacrés aux affaires Stern, Fritzl et DSK ont beaucoup fait parler d’eux…
Pour moi c’était écrire sur le réel, avec le réel, en essayant de sonder le réel en me rendant sur les lieux. Mais ces livres sont en même temps des fictions à part entière puisque j’investis le psychisme des protagonistes, ce qui est le privilège du romancier. DSK maintient sa plainte contre moi, ce qui devient grotesque après le déballage du procès de Lille. Il doit vraiment haïr la culture de l’écrit, car contrairement à ce qu’il a annoncé, il n’a pas osé porter plainte contre le film de Ferrara, Welcome to New York, dont il avait dit bien pire que de mon livre. 
La forme courte, et même plus courte que les nouvelles de Bravo, vous est familière. Y revenir, est-ce renouer avec un plaisir d’une nature particulière ?
Pas vraiment. Pour moi l’écriture est une. La fiction est toujours la fiction et jusqu’alors je n’ai jamais écrit que de la fiction… Seuls trois de mes livres partent d’événements réels, et j’en ai écrit quand même quelques-uns…
Vos vieux ne sont, dans l’ensemble, pas très sympathiques. Quelques-uns d’entre eux sont même franchement détestables. Ecrivez-vous contre vos personnages ?
Non. Mais les personnages sont des personnages à partir du moment où ils sont forts. Et puis les vieux ne sont ni plus gentils ni plus méchants que les jeunes. Je ne sais trop pourquoi beaucoup de gens pensent le contraire… Un type comme Staline par exemple, a été une ordure toute sa vie, Franco aussi…
Il en est quelques-uns dont les comportements semblent tout à fait invraisemblables. Vous ne vous étiez fixé aucune limite ?
Aucune. Mais l’invraisemblable le plus souvent existe…
Est-ce l’approche de la soixantaine qui vous fait regarder de plus près comment peuvent être les hommes et les femmes qui, devenus vieux, sont malgré tout « plus vivants que les morts » ?
Oui, comme je le dis dans le préambule de mon livre. En même temps, j’ai toujours parlé des vieux dans mes livres car ils contiennent toute une vie…

vendredi 19 août 2016

Bufallo Bill revu et corrigé par Eric Vuillard

Qu’est-ce que la version officielle de l’Histoire ? Une manière de la raconter pour faire croire aux hommes, comme à des enfants, qu’on leur dit la vérité et que la vérité est bonne. Pour démonter ce mécanisme, Eric Vuillard devient horloger, fouillant d’un regard précis les entrailles d’une montre, ajustant ici des rouages qui tournaient n’importe comment, là un ressort à la détente lâche, constatant à la fin, quand tout est en place, que l’instrument ne donne pas tout à fait la même heure qu’avant.
Congo avait déjà appliqué la méthode qu’on retrouve dans Tristesse de la terre. Le sous-titre, Une histoire de Buffalo Bill Cody, désigne la clef avec laquelle l’auteur va ouvrir la montre et exhiber son fonctionnement erratique. Ou, si l’on préfère, avec laquelle il va prouver pourquoi l’Histoire officielle est un récit biaisé : « Le spectacle est l’origine du monde », écrit-il en ouverture…
Avant la première phrase, on se sera arrêté, comme on le fera à l’entrée de chaque chapitre, sur une image. L’Indien emplumé qui posait pour la photo ouvre une collection de chromos destinée autant à l’édification des masses qu’à leur divertissement. Le Wild West Show, avec Buffalo Bill en tête d’affiche et Sitting Bull en vedette qu’on ose à peine dire américaine, participe de cette double démarche. Et attire les foules : quarante mille spectateurs assistent quotidiennement aux deux représentations, le spectacle se transporte jusqu’en Europe où son succès est comparable.
La troupe est monstrueuse : plusieurs bateaux ont été nécessaires pour faire traverser l’océan à ses huit cents personnes, aux chevaux, aux bisons, aux éléments des chapiteaux, aux décors, etc. Elle se trouve en France au moment où Buffalo Bill, ce héros qui avait inventé et laissé répandre sa légende, apprend que s’est produit, en décembre 1890 à Wounded Knee, un massacre qui deviendra une bataille dans l’imagerie populaire. Le passage d’un mot à un autre n’a rien d’anodin : Eric Vuillard les utilise dans deux chapitres distincts. D’un côté, la réalité. De l’autre, sa transformation après passage dans la moulinette de l’Histoire officielle.
Tristesse de la terre est un livre bref et brillant, là où on aurait pu attendre un gros essai. L’écrivain décrit, relate, glisse une incise, termine sur un chapitre consacré à Wilson Alwyn Bentley, qui consacra sa vie à photographier des flocons de neige, le givre, la rosée, sujets très éloignés de l’agitation du Wild West Show, avec ses coups de fusils, ses attaques, le sang qui coule. C’est la même terre, en moins triste.

jeudi 18 août 2016

Jean-Marie Blas de Roblès descend de Jules Verne

L’aventure. Non : l’Aventure. C’est le programme, simple mais alléchant, de Jean-Marie Blas de Roblès dans L’île du point Némo, un épais roman qui tient toutes ses promesses, et même un peu mieux que cela. On croit d’abord à un roman historique plein de fureur et de poussière, mais le champ de bataille où combattent Alexandre et Darius est reconstitué en soldats de plomb sur le parquet chez Martial Canterel. Puissance de l’imagination déployée d’emblée pour un envol majestueux vers des horizons insoupçonnés…
Intelligent en diable, le romancier puise à des sources multiples, dont certaines sont immédiatement identifiables et d’autres moins visibles, pour conduire un attelage fou sur une planète où les déchets de plastique se concentrent en un lieu unique au milieu des océans. Et tant pis ou tant mieux si c’est une métaphore puisqu’elle permet de retrouver le Nautilus du capitaine Nemo ainsi que d’autres héros de fiction transposés dans une époque proche de la nôtre.
Jean-Marie Blas de Roblès joue de tous les codes, populaires ou savants, fait courir devant lui une troupe sans cesse croissante de personnages, insère en guise de respiration quelques « Derniers télégrammes de la nuit » à couper le souffle – ce qui n’est peut-être pas la meilleure manière de reprendre sa respiration. Certes, mais comment freiner le déferlement d’événements improbables et pourtant reliés entre eux par la logique souterraine du roman ?
Des raccourcis saisissants font l’économie d’épisodes dont on aime à penser qu’ils nous auraient eux aussi réjoui : « Comment nos amis se retrouvèrent indemnes sur le rivage de Melville Island, au nord du continent australien, et par quels expédients ils réussirent à continuer leur voyage jusqu’à destination, c’est ce que nous nous permettrons d’omettre pour ne pas rallonger inutilement notre récit. » D’abrupts renversements de point de vue nous transportent dans les fabriques de tabac des Caraïbes où Le comte de Monte-Cristo est la Bible des cigarières, ou dans d’authentiques batailles comme celle qui voit nos héros (parmi lesquels Holmes) subir un bombardement de rhinocéros blancs et d’autres fauves alors que le train dans lequel ils traversaient la steppe russe est immobilisé.
Après quelques pages, on ne sait déjà plus où donner de la tête mais on s’accroche en espérant arriver à suivre. Quelques dizaines de pages plus loin, on voudrait décrocher qu’on en est devenu incapable. Il y a tant de vies ici, plus exaltantes les unes que les autres, qu’on a envie de les vivre toutes.

mercredi 17 août 2016

Amélie Nothomb, cette fois c'est bien

Les habitués de ce blog savent peut-être, s'ils suivent les épisodes annuels de mes démêlés avec l'oeuvre d'Amélie Nothomb, un véritable feuilleton, combien j'éprouve souvent des réticences devant des livres qui me semblent trop peu consistants pour être autre chose que des apéritifs à la rentrée littéraire. D'où, peut-être, leur présence au moment où celle-ci s'ouvre, avant de passer aux choses sérieuses.
Mais ne croyez pas que je me réjouis de tomber à bras raccourcis, chaque mois d'août que fait le calendrier, sur le nouveau roman de la dame au(x) chapeau(x). Au contraire, c'est toujours avec l'espoir de trouver enfin un livre réussi que j'ouvre le titre suivant. La déception, puisque souvent déception il y a, en est plus rude. Mais imaginez que, pour une fois, un roman d'Amélie Nothomb passe la barre à laquelle j'aimerais qu'elle se confronte. C'est le bonheur.
Excellente nouvelle, cette année, le bonheur est au rendez-vous avec Riquet à la houppe - il y a quatre ans, c'était Barbe bleue, et le conte revisité ne m'avait pas séduit. Il en va tout autrement cette fois.
Riquet, qui s'appelle en réalité Déodat, fils d'Enide et d'Honorat, possède une caractéristique qui n'échappe même pas au premier regard de ses parents: il est laid. Pire que laid: "fripé de partout, les yeux à peine ouverts, la bouche rentrée - il était repoussant."
Le pauvre petit comprend très vite ce qui lui est tombé dessus. Mais, philosophe précoce, décide d'accepter son apparence. Je suis laid, oui, et alors?
En face, ou au moins sur l'autre rive de la Seine, Lierre et Rose, nouveaux père et mère, nomment Trémière la fille qui vient de naître. Elle est ravissante...
A son vingt-cinquième roman, Amélie Nothomb n'en est plus, heureusement, à se contenter de poser là deux figures opposées et à leur donner une chance de se rapprocher, pour le meilleur ou pour le pire - on peut tout imaginer, et d'ailleurs la fiction est faite pour cela. Elle décrit une autre sorte d'évidence, du genre qui apparaît seulement après réflexion: un enfant trop laid et une enfant trop belle possèdent en commun leur rejet par les autres. Ils ne semblent pas faits pour se couler dans le moule de la normalité et en souffriraient s'ils n'étaient les premiers à comprendre qu'il en est bien ainsi.
Dans son exploration du conte, et l'exploration est voyage c'est-à-dire, ici, écriture ou réécriture, Amélie Nothomb pousse un peu plus loin que de coutume les paradoxes habituels aux mécanismes de ses romans. Riquet à la houppe est d'ailleurs, et je crois que ce n'est pas anodin, un livre plus long que ses précédents. Plus dense, aussi. Sans rompre pour autant avec ses thèmes de prédilection dont une certaine monstruosité est souvent la colonne vertébrale.
Décevants ou rassurants par rapport au talent qu'on lui prête (et qu'elle possède), les romans d'Amélie Nothomb font, à force, et à force de succès, ce qu'on appelle une oeuvre. Suffisante, a-t-il semblé, pour accueillir l'an dernier sa conceptrice à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. En la recevant, Jacques De Decker l'entraînait dans un tour du propriétaire où elle était chez elle, puisque sa lignée y était déjà représentée, en portrait ou en buste. Bustes et portraits, voilà qui correspond bien à sa bibliographie. Celle-ci, pour une grande partie, est une galerie de tableaux comme on en trouve dans les vieilles maisons de grandes familles, où il se trouve toujours quelques ancêtres à l'air si dégénéré qu'on se demande comment le sang a résisté à travers les générations. Riquet à la houppe, mieux que le Discours de réception d'Amélie Nothomb, fournit peut-être la réponse à cette interrogation: par l'amour.

mardi 16 août 2016

On fait le ménage

Demain, c'est la rentrée littéraire.
Depuis le temps qu'on l'évoque, il était temps d'y entrer, non? Cela veut dire que j'ai fait du rangement à la maison, dans les étagères, l'ordinateur, la tablette... Les livres parus jusqu'en juillet y sont, comme dans les librairies cette semaine, relégués à l'arrière-plan.
On peut le regretter. Et s'en consoler (un peu) avec l'idée que, de toute manière, des rééditions au format de poche, l'un ou l'autre événement ou une envie soudaine sont toujours susceptibles de faire revenir ces livres pas si vieux, et même encore très frais pour certains, à l'avant-plan.
Quelle est la durée de vie d'un roman? (Je dis: roman, puisque je suis surtout sur ce terrain-là, mais il n'est pas le seul.) Variable, sujette aux changements de température et de direction du vent, à l'humeur du jour ou même du moment, et surtout totalement imprévisible. Donc, rien n'est perdu.
Mais quand on pense, comme je le pense, que le livre est aussi (bien que pas seulement) un sujet d'actualité, quand on travaille (comme je le fais) pour un quotidien, l'attrait de la nouveauté reste puissant. Un bon moteur pour se remettre en appétit s'il en était besoin.
Mon seul regret devant la rentrée qui vient? Avoir lu, jusqu'à présent, parce qu'il restait de nombreux articles à écrire sur des livres déjà parus, trop peu de ces romans qui arrivent à partir de demain. Douze, ce n'est pas brillant. Mais le chemin est dégagé, les heures, les jours et les semaines qui viennent s'annoncent passionnants.

dimanche 14 août 2016

Un souvenir de Françoise Mallet-Joris

On a appris hier la mort, à 86 ans, de Françoise Mallet-Joris. Le première fois que je l'ai rencontrée, il y a une quarantaine d'années, elle vivait à Paris. La dernière fois, elle était installée à Bruxelles. Entre les deux (et avant, et après), elle a eu une vie pleine et une carrière littéraire éblouissante. Bref rappel, avec un portrait publié en 1997, à l'occasion de la sortie d'un roman, La maison dont le chien est fou.

Françoise Mallet-Joris avait de qui tenir : Suzanne Lilar, sa mère, a été un des grands écrivains belges. C’est donc tout naturellement que, très jeune, elle a commencé à jeter des mots sur le papier. Et pas pour tenir un journal, comme on aurait pu l’attendre d’une pré-adolescente : « A onze, douze ans, pendant la guerre, j’écrivais beaucoup de poèmes, des petits romans d’actualité – sur les difficultés du ravitaillement, par exemple – ou d’imagination, sous l’influence de Jules Verne. Il y avait des scaphandriers dans mes romans ! »
Elle n’avait pas seize ans quand elle a publié son premier livre, Poèmes du dimanche, appuyée par un des écrivains qui fréquentaient la maison familiale. « Je ne sais plus si c’était Crommelynck, Bernanos, qui était un assez bon ami de mon père, ou quelqu’un d’autre… »
Mais la vie ne pouvait se limiter à quelques poèmes publiés. A la fin de ses études secondaires, Françoise Mallet-Joris part à Philadelphie pour un an, envoyée là-bas par ses parents. Ceux-ci n’imaginaient pas tout ce qui allait arriver en peu de temps. A Philadelphie, la jeune fille tombe amoureuse et se marie… pour quelques jours. (Elle le fera deux fois encore par la suite, pour des durées croissantes.) Le goût de l’écriture ne l’a pas quitté entre-temps : loin d’Anvers, elle ébauche ce qui deviendra son premier roman publié, Le rempart des béguines. Un livre qui n’aurait peut-être pas pu naître sur place, dans une ville dont cette description aurait pu être mal reçue.
De retour en Europe, à Paris, Mallet-Joris termine son roman et le donne à lire chez quelques éditeurs. Elle ne connaissait rien des habitudes en la matière. « J’étais tellement enfant », dit-elle même, « que je croyais que Sartre était un patron de boîte de nuit. » Comme cela arrivera quatre ans plus tard à Françoise Sagan, Julliard est le premier éditeur à répondre – positivement. Comme cette maison était proche de Gallimard où le manuscrit se trouvait aussi, le jeune auteur ne trouve rien de mieux à faire que d’aller y annoncer la nouvelle. « Je ne me rendais pas compte : j’avais seulement l’intention de les prévenir, mais ma démarche leur a fait croire que je me moquais d’eux. » Cela n’empêchera pas, beaucoup plus tard, la célèbre collection Blanche d’accueillir deux autres romans de Mallet-Joris (Le clin d’œil de l’ange et Le rire de Laura).
Françoise Mallet-Joris allait de surprise en surprise : « L’idée qu’on me paie pour écrire, qu’on me donne une avance pour le roman, était pour moi tout à fait nouvelle. » En outre, « Le rempart des béguines » fut bien reçu, s’est plutôt bien vendu et amorçait une prestigieuse carrière, ouverte – pense-t-elle – à une époque plus favorable que la nôtre. « C’est beaucoup plus difficile aujourd’hui pour un auteur débutant. Quand j’ai publié mon premier roman, les gens étaient avides de lecture, de découvrir de jeunes auteurs. La télévision n’occupait pas la place qu’elle occupe maintenant… »
Toujours attentifs, ses parents la mirent en garde contre ce succès précoce. Françoise Mallet-Joris elle-même se demandait si elle allait continuer à vendre ses livres, se mit à lire des manuscrits pour Julliard et reprit même des cours de littérature comparée à la Sorbonne. Très vite, cependant, l’attrait exercé par ses romans sur un large public allait se confirmer, ce qui lui permit de se consacrer entièrement à l’écriture. Mais toujours avec la crainte de l’échec. « Ce doit être mon vingt-cinquième ou vingt-sixième livre, et chaque fois j’en suis malade. » Heureusement, les choses arrivent plutôt dans l’autre sens : quand elle a apporté, chez Grasset, le manuscrit de La maison de papier, on lui a fait comprendre que cela n’intéresserait personne. Résultat : cinq cent mille exemplaires vendus en édition originale !
Auparavant, elle avait reçu le prix des Libraires en 1957 pour Les mensonges, le prix Femina en 1958 pour L’Empire céleste, le prix de Monaco en 1965 pour Marie Mancini… Membre du jury du prix Femina de 1969 à 1971, elle ne quitta celui-ci que pour entrer à l’académie Goncourt. Elle a aussi été élue à l’Académie royale belge de langue et de littérature françaises, au siège de sa mère. Cette succession n’était possible que si Françoise Mallet-Joris retrouvait la nationalité belge (sans quoi elle aurait été élue à un autre siège, au titre de membre étranger puisqu’elle était Française). Elle accomplit donc les démarches nécessaires – et elle retrouve même de plus en plus souvent Bruxelles, avec un plaisir qu’elle ne dissimule pas.
Ces prix, ces titres pourraient laisser croire à une présence assidue dans les milieux littéraires. En fait, il n’en est rien : « Entre dix-huit et trente ans, j’ai eu quatre enfants vivants et plusieurs accidents. J’étais tout le temps enceinte ! J’ai aussi écrit quatre ou cinq livres comme nègre. J’avais une vie pleine, animée, mais très peu dans le milieu littéraire. En outre, je n’ai jamais aimé sortir le soir. Je n’étais pas, comme maintenant, avide de solitude, mais je vivais dans un cercle restreint. »
Grâce à cette vie, sans doute, Françoise Mallet-Joris n’a jamais cessé d’écrire. Grâce aussi à son imagination : « Je n’ai jamais manqué d’idées, de sujets. » Quant au succès qui l’accompagne, il s’explique plus difficilement – c’est toujours en partie un mystère –, mais quelques-unes des idées de l’écrivain sur la littérature contribuent à le comprendre : « Je me dis souvent qu’il y a tant de livres ennuyeux ! J’ai lu des milliers de romans policiers, mais je ne pourrais pas en écrire un. Alors, cette fois-ci, je me suis lancée dans une enquête à l’envers, pour prouver l’innocence de quelqu’un plutôt que sa culpabilité. C’est beaucoup plus difficile ! »
Pour La maison dont le chien est fou, Françoise Mallet-Joris a adopté une technique à laquelle elle est fidèle depuis longtemps : elle l’a écrit trois ou quatre fois, réfléchissant longuement à la construction, montant et démontant les chapitres pour leur donner le meilleur ordonnancement possible. « S’il y avait un autre art que j’aimerais pratiquer, ce serait l’architecture. Quand on déplace un volume, tout prend d’autres proportions. C’est la même chose dans la structure d’un roman. »


jeudi 11 août 2016

La rentrée littéraire court-circuitée

Je vous l'ai dit, je vous le redis au cas où vous auriez été inattentifs (et, si c'était le cas, relisez donc l'oeuvre complète d'Alexandre Jardin avant la parution de son prochain livre en octobre, si je me souviens bien du tweet qu'il a publié à ce sujet), je vous le redis donc pour la dernière fois, la rentrée littéraire, c'est la semaine prochaine.
Mais il n'y a plus de tabou en la matière, il en va de la rentrée comme du sexe féminin, dont L'Obs vient de s'apercevoir que les femmes en parlaient comme si, oui, oui, c'était une chose normale.
Le Point, qui ne déteste pas faire peur à ses lecteurs en parlant de la Turquie, propose dès aujourd'hui un choc (c'est la Une qui le dit) de la rentrée littéraire: Imbolo Mbue, dont Belfond publie (la semaine prochaine, donc, j'espère que vous suivez, sinon il n'y aura pas qu'Alexandre Jardin en gage) le premier roman, Voici venir les rêveurs. On apprendra quelle est la valeur du phénomène (l'éditeur américain Random House a acheté le manuscrit un million de dollars), mais nous saurons aussi deux ou trois choses sur un roman qu'en fait, j'ai envie de lire depuis que j'en ai entendu parler - et je vais essayer de ne pas traîner.
Imbolo Mbue, voyez comme le hasard (?) fait bien les choses, est aussi aujourd'hui dans Libération, mais la sortie de son roman est seulement signalée en note d'un article où, après Richard Ford et avant Hector Tobar, elle nous parle de "ses" années Obama. Et, à lire cet article, j'ai encore plus envie de plonger dans son roman.
La rentrée littéraire, je reviens au Point, c'est aussi l'occasion de jeter un coup de projecteur sur les premiers romans - qui, à d'autres périodes de l'année, passent plus inaperçus. En voici trois d'un coup, dans Le Point, dont ceux de Gaël Faye (Petit pays, chez Grasset) et de Line Papin (L'éveil, chez Stock) qui arriveront en librairie dans deux semaines seulement, ainsi que, annoncé pour la semaine prochaine, Sauve qui peut (la Révolution), de Thierry Froger, qui dit merci à Jean-Luc Godard pour son titre mais pas seulement (chez Actes Sud).
Je n'ai pas (encore) lu ces trois premiers romans, j'en ai lu quelques autres, dont un qui m'a fait une très forte impression: Monsieur Origami, de Jean-Marc Ceci (Gallimard, sortie le 25 août). Retenez ce titre et ce nom, on en reparlera...
Au Figaro, où l'on attend la reprise du littéraire, ils s'y sont mis à trois aujourd'hui pour se jouer une rentrée paresseuse: les dix auteurs attendus de la rentrée sont les plus prévisibles qu'il était possible de rassembler en une page, de Salman Rushdie à Jim Harrison, en passant par Karine Tuil (qu'une rumeur précoce donne favorite du Goncourt, ce qui n'est pas toujours une assurance), Eric-Emmanuel Schmitt (de cette académie-là), Yasmina Reza, Amos Oz, Philippe Delerm, Andreï Makine (de l'autre Académie), Stephen King et Yasmina Khadra.
On a le droit, heureusement, d'aller aussi voir ailleurs. Je prendrai ce droit, en tout cas.

mercredi 10 août 2016

En rayon, Stéphane Hoffmann avant la rentrée

Une semaine, c'est le temps qui reste avant les premiers offices de la rentrée littéraire, l'envahissement des librairies, les remords de n'avoir pas lu tous les livres déjà parus et qu'on aurait bien voulu mais qu'on n'a pas pu, etc. C'est dire qu'on va bientôt passer à autre chose, à de la nouveauté fraîchement sortie de l'imprimerie (bien que parfois depuis le mois de mai pour les services de presse aux professionnels de la profession), et que c'est d'un regard déjà lointain qu'on regarde la première partie de l'année 2016.
Puisqu'il n'y a presque plus rien à faire (?) pour les malheureux ouvrages bientôt balayés, retournons un peu plus loin dans le temps. Tant qu'à faire... Avec Les auto tamponneuses, que Stéphane Hoffmann publiait il y a cinq ans, à un moment où probablement il ignorait encore qu'il aurait le projet d'Un enfant plein d'angoisse et très sage, à paraître précisément la semaine prochaine.
Sur ce qui fut une nouveauté en 2011, article et extrait.

Quarante ans d’un mariage tout confort, sans excès. Mais, à l’intérieur, cela secoue si bien que Pierre et Hélène sont au bout d’un cycle dont ils se sont satisfaits, aidés par l’aisance matérielle et ancrés dans les habitudes. Parmi celles-ci, la plus remarquable est probablement qu’Hélène aimait Pierre absent. Il l’était souvent, cumulant les responsabilités et les postes dans des affaires florissantes qui lui prenaient à peu près tout son temps. « Une maîtresse serait moins prenante », disait Hélène, trouvant commode l’occupation de son mari et imaginant mal Pierre couchailler à gauche ou à droite – ce qu’il faisait pourtant.
Hélène s’est mise en tête de fêter dignement leur quarantième anniversaire de mariage, histoire de montrer à toutes leurs connaissances qu’ils vont bien. Tandis que Pierre a entrepris de se dégager du monde professionnel. Les deux projets sont en rupture totale avec les accords tacites qu’ils avaient passés entre eux. Ils ne sont plus dans des autos tamponneuses, à la liberté d’action limitée par la dimension de la piste, mais plongent dans l’inconnu. Un peu effrayant, cet inconnu. A moins qu’il soit l’occasion de rebondir.
Stéphane Hoffmann fouille, à la pointe sèche, les blessures secrètes d’une bourgeoisie qui s’ennuie sans oser se l’avouer. Sourires de façade et rancœurs tenaces, la recette est ancienne et cependant fonctionne encore très bien quand elle est réalisée, comme ici, sans la moindre lourdeur. Et avec un petit sourire ironique.

1
Bien que bordelais, Jean-Charles Lawton ne répugne pas aux concours de prouts. À cinquante ans bientôt, c’est même encore l’idée qu’il se fait de bons moments entre amis.
Aussi, lorsqu’on lui transmit une invitation pour le quarantième anniversaire de notre mariage : régate, suivie d’une soirée habillée, il crut d’abord avoir mal compris.

2
Pas tant que moi.
Quand, par Nelly Pilou (c’est la bonne), j’entends parler de ces festivités, je me précipite chez ma femme, que je trouve étendue sur son sofa – le fameux sofa d’Hélène –, lunettes au bout du nez, livre à la main, crayon entre les dents :
– Hélène, quelle idée ! Nous nous entendons bien, n’est-ce pas ?
Sans lever les yeux, elle murmure, comme pour elle-même :
– Oui.
– Es-tu heureuse avec moi ?

dimanche 7 août 2016

En rayon, Régis Jauffret avant la rentrée

Régis Jauffret, c'est parfois celui par qui le scandale arrive. Plusieurs de ses romans en effet, et particulièrement ces dernières années, sont sortis de la rubrique littérature pour passer dans la chronique judiciaire. Qu'on le regrette ou pas, les choses sont ainsi. Mais ne mélangeons pas tout, même si Cannibales, son nouveau roman à paraître dans une dizaine de jours, est encore une histoire d'amour qui franchit allègrement les limites de ce qu'on appelle la normalité - en supposant que celle-ci existe, personne à ma connaissance ne l'ayant encore prouvé de manière convaincante. A propos d'amour et d'histoire d'amour, je ressorts des rayons de la bibliothèque un autre roman, paru en 1998, dont le titre est tout naturellement... Histoire d'amour. Ce que j'en avais pensé à sa parution, et les premières lignes en prime.

Il est des livres dont on ressort un peu poisseux, avec l’envie de courir sous la douche pour se rincer du malaise qu’ils ont fait naître en nous. Mais rien ne peut nettoyer les traces d’Histoire d’amour, le cinquième roman de Régis Jauffret.
Si l’on s’en tient aux faits, pour lesquels le narrateur fera un peu de prison, c’est l’histoire d’un viol. Un homme suit une femme jusque chez elle, pénètre dans son appartement, la fait boire, en abuse. Sophie Galot, puisque tel est son nom, profite de ce qu’il s’est endormi pour appeler la police. On l’emmène, on le jette en prison, et après deux mois il en sort parce que Sophie a retiré sa plainte.
Un soir, il revient chez elle, les choses recommencent. Elle lui oppose une molle résistance, qui sera parfois plus vive à d’autres occasions, car il répète sans cesse ce viol. Elle change de travail, déménage, se cache, il la retrouve toujours, s’il le faut en allant chez ses parents – au passage, il violera aussi sa mère –, après un temps plus ou moins long.
Ils finissent, très curieusement, par se marier, et le « oui » qu’elle murmure lors de la cérémonie à la mairie – un petit oui mou et veule – est sur le même registre que sa relative passivité quand il la forçait, son incapacité à dire vraiment non.
Vue de l’extérieur, l’histoire peut se résumer ainsi.
Mais, précisément, elle est écrite d’un point de vue intérieur, puisque c’est le violeur qui raconte. Et il n’a pas le sentiment de commettre des actes vraiment violents, même s’il lui arrive de s’excuser après avoir quelque peu brutalisé Sophie quand elle l’a irrité. Il est mû par un seul sentiment : l’amour, bien plus que le désir.
Ce dont il rêve, c’est que Sophie s’habitue à lui, qu’ils vivent ensemble, qu’ils partagent un appartement… Rêve de fou, mais pas si fou peut-être – la fin semble presque justifier tout le reste, l’injustifiable.
Entre violence et émotion, le roman de Régis Jauffret refuse de choisir. Humain, trop humain, il se tient sur le fil du rasoir et donne le vertige. Ainsi donc, même dans des actes aussi insensés, il y aurait une logique ? Attention : l’auteur ne cherche pas non plus à excuser son personnage.
Le plus troublant, c’est qu’il n’y a aucun jugement dans sa démarche fictionnelle. Seulement ce malaise devant des sentiments que l’on aurait sans doute préféré ne pas voir, et les voici en face de nous…
Un matin, je l’ai vue assise en face de moi dans le wagon de métro qui me ramenait du lycée. J’ai tout de suite compris qu’elle serait ma femme. Sa poitrine était grosse, je me la figurais ferme, avec des aréoles d’un beau rose. Sous son pull, il me semblait que le ventre était plat, élastique, et qu’il se terminait par une pilosité abondante. J’imaginais son sexe chaud, sec, collé au sous-vêtement. Quand elle s’est levée et qu’elle est descendue sur le quai, je l’ai suivie. Elle a pris la rue St-André-des-Arts, elle s’est arrêtée pour acheter un croissant. Elle a bifurqué, et elle a débouché boulevard St-Germain. Elle est entrée dans une boutique. Je n’ai pas osé lui emboîter le pas, je suis resté un moment à l’épier devant la vitrine. Il n’y avait encore aucune cliente, elle rangeait des robes sur des cintres. Quand j’en ai eu assez d’être debout, je me suis installé à la terrasse vitrée d’un café voisin et j’ai attendu de la voir ressortir. Elle n’est apparue qu’à dix-sept heures trente, je l’ai prise aussitôt en filature.

vendredi 5 août 2016

En rayon, Vincent Borel avant la rentrée

On a, quelques jours avant la rentrée littéraire, l’œil forcément attiré - enfin, je dis forcément, mais c'est mon cas, peut-être pas le vôtre - vers des livres dont il se murmure qu'ils vont focaliser les regards des autres aussi. Alors que la rentrée est vaste, pensez donc, 560 romans annoncés. Et qu'il y a, chez des éditeurs aux catalogues moins vastes que les premiers auxquels on pense, des écrivains qui méritent d'être découverts ou suivis. Car non, on ne les a pas nécessairement ignorés jusqu'ici. Tiens, voici Vincent Borel qui publie, le 25 août chez Sabine Wespieser, son sixième roman à la même enseigne. Fraternels ne vient pas de nulle part, on le vérifie tout de suite avec Antoine et Isabelle, roman paru il y a six ans (et réédité en poche depuis). Article et premières lignes...

Ouverture en fanfare pour le nouveau roman de Vincent Borel : « Il n’y a jamais eu de chambres à gaz à Mauthausen, affirme posément Florian. » Qui est cette tête à claques de Florian ? Un anar de droite, « un Céline nain » qui veut faire son trou à la télévision. Pas de chance pour Florian, il brandit son brevet de révisionniste devant le petit-fils d’un homme qui a été déporté dans le camp dont il parle et en a ramené un témoignage poignant, qu’on lira peu avant la fin du livre. Doublement pas de chance pour Florian, il a lâché cette phrase devant Michel Ferlié, le patron qui a invité les deux hommes, avec quelques autres, en Jamaïque pour voir ce qu’ils avaient dans le ventre et choisir la prochaine vedette médiatique de la rentrée. Un soir, Michel expliquera à celui qui a visité Mauthausen pourquoi la conversation a suscité de la gêne chez lui. Il connaît l’histoire de la grande famille lyonnaise dont il est issu – et sa fortune aussi. Il sait que ses aïeux ont produit des gaz de combat pendant la Première Guerre mondiale. Et du Zyklon B pendant la Seconde…
Fin du prologue, début d’un roman qui va conduire d’Espagne en France, de 1917 à 1949, et retracer avec talent le parcours de deux familles. Les pauvres d’un côté, Antonio et Isabel. Les riches de l’autre, les Gillet et, plus tard, les Ferlié. D’une part Barcelone, de l’autre Lyon. Là, la lutte pour la république espagnole contre Franco, la poursuite d’un idéal après la défaite et la fuite en France, la déportation à Mauthausen, la nationalité française – Antonio et Isabel s’appelleront désormais Antoine et Isabelle. Ici, les alliances entre détenteurs du capital, par-delà les frontières, en Espagne, aux Etats-Unis, en Allemagne, sans se préoccuper d’idéologie, seulement d’argent – une autre forme d’idéologie, bien sûr.
A travers deux lignes tracées par des destinées aussi éloignées que possible l’une de l’autre, c’est toute l’Europe qu’embrasse Vincent Borel. L’Europe des grandes convulsions du siècle, accompagnées par les industriels qui rebondissent sans cesse, de la fourniture des uniformes à la fabrication de la soie artificielle, des gaz dont nous avons déjà parlé au nylon… Les mêmes convulsions sont en revanche subies par la plus grande partie du peuple, exploité par les patrons, avide d’une plus grande égalité et donc prêt à se révolter mais mal armés contre les puissants.
Antoine et Isabelle, malgré les deux logiques qu’il oppose, n’est pas un livre manichéen. Il se donne le temps d’approfondir les caractéristiques des différents personnages, il trouve un patron social en Espagne, il a du corps et du cœur. Malgré tout, l’auteur a eu beau faire, la figure d’Antonio-Antoine domine le récit. On ne s’en plaindra pas. Il a onze ans en 1917, quand sa famille quitte Miravet pour Barcelone. Il a tout à découvrir, et nous avec lui, d’une vie pour laquelle il est doué mais qui ne lui fera pas de cadeaux. Un beau roman, qui a déjà valu à Vincent Borel les prix Page et Laurent-Bonelli.
- Il n’y a jamais eu de chambres à gaz à Mauthausen, affirme posément Florian. Les traits blêmes de ses trente ans séchés par la tabagie se dessinent sur le golfe d’Oracabessa qui scintille sous la lune caraïbe. Je lui tape une cigarette. Je l’allume, énervé. - Comment tu peux dire ça ? Mon grand-père y a été déporté. Il a vu les cadavres qu’on en sortait pour les enfourner dans les crématoires. Ça marque un homme... À son tour Florian saisit une blonde. - Il a été abusé par sa mémoire. Toutes les victimes sont atteintes du même syndrome. Elles réinterprètent ce qu’elles ont vécu. Il ne faut jamais se fier aux témoins de première main. Ils mentent et ils se mentent. Je garde le silence. Venir de si loin pour entendre ça ? Ce propos délirant est-il la conséquence du décalage horaire ? Ou l’effet de la cocaïne pour l’achat de laquelle je lui ai prêté cinquante dollars ?

lundi 1 août 2016

En rayon, Claudie Hunzinger avant la rentrée

Depuis 2010, Claudie Hunzinger donne des romans chez Grasset. Le 31 août, ce sera L'incandescente, le quatrième. La nature, l'art et la mémoire se mêlent chez une écrivaine qui, avec Elles vivaient d'espoir, avait pris un virage important, probablement mûri de longue date.
L'infléchissement n'a cessé de se confirmer et la voie ainsi tracée est de plus en plus celle d'une romancière affirmée où la fiction transpose le réel avec une audace qu'elle avait longtemps contenue - ses livres précédents, cinq de 1973 à 1989, portaient l'étiquette de récits. Encore la distance est-elle parfois faible entre ce qui semble authentique et ce qui semble imaginaire.
Retour sur Elles vivaient d'espoir, puisqu'il reste trente jours avant la sortie du nouveau roman, avec un article et les premières lignes.

Claudie Hunzinger ne cache pas l’inspiration familiale de son premier roman. Les personnes auxquelles il est dédié en sont les personnages, et leurs noms n’ont pas été modifiés. Il y a Emma, sa mère, dont les cahiers retracent la vie. Un roman en soi, déjà. Thérèse, amie de cœur et de corps, destinataire des lettres recopiées dans un cahier, à l’existence bien plus romanesque encore, dont Claudie (elle est aussi dans le livre) croit qu’elle est seulement une part de la jeunesse d’Emma, et dont elle va explorer le passé comme une grande aventure. Il y a aussi Germaine, qui a bien connu Thérèse. Et Isabelle, dernière dédicataire d’Elles vivaient d’espoir, la seule à en être absente.
Emma et Thérèse ont partagé des rêves et des ambitions qui les rapprochaient, puis la vie les a séparées. Elles étaient animées d’une flamme commune à leurs caractères bien trempés. Quand le feu de l’une vacillait, l’autre soufflait dessus pour la ranimer. Jusqu’au moment où Emma s’est retrouvée mariée avec un Alsacien qui allait adhérer au parti nazi tandis que, de l’autre côté de la France, Thérèse menait une vie de combat dans la résistance communiste. Fidèle à son idéal, quand l’autre avait sombré, balayée par les vents mauvais de l’Histoire…
Deux établissements scolaires portent le nom de Thérèse Pierre. Emma devra à Claudie de rester dans les mémoires. Et à son petit-fils Robin, qui a réalisé Où sont nos amoureuses d’après l’histoire des deux femmes. Claudie Hunzinger, mère de Robin, avait écrit le texte de la voix off pour le film. Une affaire de famille, décidément. Et d’amour.
Emma était fille unique.
Ne fais pas ta princesse de la Moskova, lui disait sa mère.
A dix ans, au village, elle s’ennuyait. A seize ans, elle était à l’Ecole normale de jeunes filles de Dijon. Elle serait institutrice. Elle y était restée deux ans de plus, surveillante. A sa sortie, sa décision était prise : elle poursuivrait ses études. On était en juillet.
Un matin de cet été-là, cherchant tout autre chose, elle tombe sur la photo, au fond d’un tiroir, d’un jeune homme, son grand-père, qui lui ressemble comme un frère.
Le même jour, elle commence un carnet.
Elle note : L’avenir m’attire.
Et elle se coupe les cheveux.
Alors seulement l’élève un peu pâle fait place à la princesse ultramoderne, au visage hardi, ardent, qu’elle allait devenir.

dimanche 31 juillet 2016

14-18, Albert Londres : «Il écrit ses pensées quand elles lui viennent»



Chez le vieux roi des Serbes

« La France, nous lui devons tout !
La Serbie est sa fille ! »
(De notre envoyé spécial.)
Athènes, 30 juillet.
Il est dans une maison en proue sur la mer, immense comme son malheur.
Je ne suis pas venu lui parler politique ; c’est son fils, maintenant, qui s’occupe de ça. Je ne suis pas venu visiter le roi en exil : ce poème-là se chantera plus tard. L’Europe est encore trop rouge. Mais, à la fin de ces deux années qui ont fait trembler toutes les femmes, c’est celui dont la capitale reçut les premiers obus, qu’à Chalcis, ville morte, je suis religieusement monté voir.
Il était à Edypsos ; c’était un lieu d’été. Le monde arriva : il s’enfuit pour ici.
Il va mieux. Ce n’est plus le roi paralytique que quatre bœufs firent gémir le long des pistes albanaises. Il s’est redressé. Par moments même, il regrette sa canne.
Il parle haut ; il écrit. Drapé dans sa légende, il pense à l’histoire.
À la nuit, j’ai traversé le pont qui relie le continent à l’île d’Eubée où Chalcis dort. Comme dans les temps anciens, j’ai payé péage. J’ai rencontré, tout de suite, un colonel serbe : ce ne pouvait être que son aide de camp, je l’ai arrêté :
— Oui, me dit-il, je suis au courant, il vous attend demain. Pourtant, si vous voulez l’apercevoir avant, soyez de bon matin sur ce chemin ; il passera à motocyclette, revenant de sa promenade.
J’attends le long de la mer ; je m’étais levé de bonne heure. Je perçus, en effet, le bruit d’un moteur. C’était le roi qui rentrait.
Pour dire vrai, il n’était pas sur la machine. Je le saluai. Il me répondit.
Sa demeure est au bout de la route. Elle s’arrête juste à temps pour ne pas tomber dans la mer. Devant, il y a un jardin et, dans ce jardin, des statues en quantité et toutes blanches ; en revanche, sa maison est toute rouge. Des gendarmes grecs la gardent.
J’ai poussé la grille.
Le gendarme grec ne m’a même pas arrêté ; il était appuyé contre une des statues. On m’a fait entrer dans la salle à manger. Ici, vous vous présentez comme vous êtes, avec de la poussière sur les épaules, et vous pénétrez directement dans la salle à manger.
L’aide de camp me fait apporter de l’eau et de la confiture. Un ami du roi est également autour de la table : c’est un vieux compagnon de tous ses exils, un de ces amis avec qui on a brûlé sa jeunesse. Il est là comme le souvenir de l’homme qu’a été le roi avant qu’il fût le roi.
— Je l’ai tutoyé pendant cinquante ans, dit-il, puis, tout à coup, quand, à Genève, il reçut la dépêche qui lui apportait la couronne, je l’ai appelé Majesté.
Sa Majesté est dans la pièce à côté. On entend tout. Les souverains ont des palais avec des gros murs, des triples portes et des pièces d’isolement. Celui-ci n’a qu’une maison à galandages.
Il parle avec son docteur ; il parle haut. Nous écoutons. Le roi, en colère, lui crie :
— C’est tout ce que vous avez appris en Allemagne ?
Maintenant, il remue une chaise.
— Il doit s’asseoir, me dit l’ami. Il écrit ses pensées quand elles lui viennent.
Que cette maison, subitement, me paraît sainte ! Mais voilà que l’on remue encore. La porte s’ouvre : c’est le roi.
J’ai cru que la légende m’apparaissait. Il ne savait pas que nous étions là.
— Ah ! des Français, dit-il.
Puis, se penchant sur l’image :
— Voilà ce que je serai pour l’histoire : un vieil homme usé traîné par des bœufs comme les rois fainéants !
Son aide de camp se tenait droit, un officier d’ordonnance était derrière lui ; son fidèle ami du temps qu’il n’était qu’un homme regardait par terre.
C’était la Cour !
— Je fus le premier à dire : la France, personne ne la connaît. Et pendant les affolantes journées de descente sur la Marne, chaque matin je répétais : « Elle va bondir. » Elle a bondi… Je la connaissais.
Il était sans épaulettes, sans insigne, on ne pouvait pas savoir si c’était un général ou un soldat.
— Nous lui devons tout ; la Serbie est sa fille. Elle est venue nous chercher parmi la mort et la famine. Elle nous a traînés sur les mers ; elle nous a donné des habits, des souliers, des fusils.
Là, il se mit à crier très fort.
— Et mes enfants qui sont à Salonique, eh bien ! ce sont aussi les siens. Avec elle, ils connaîtront la victoire car qui, maintenant, ne la sent pas ?
— Voici juste deux ans aujourd’hui, sire, que le premier obus a déchiré votre capitale.
Alors ce roi qui venait de crier si fort tomba dans le silence. Au nom de sa patrie, il était rentré dans son âme et, grand comme la misère, devant la mer bleue comme les veines, avec une voix de rêve :
— Belgrade ! dit-il.

Le Petit Journal, 31 juillet 1916.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

vendredi 29 juillet 2016

En rayon, Luc Lang avant la rentrée

Dix romans de 1988 à 2014 pour Luc Lang, quelques autres livres semés entre ceux-ci, et une nouvelle fiction le 24 août, Au commencement du septième jour. Le volume est copieux, plus épais même que La fin des paysages dont, il y a dix ans, j'avais pensé beaucoup de bien. J'aurais pu choisir Liverpool marée haute, son deuxième roman, ou même le premier, mais le deuxième n'était pas sans rapports avec celui que je glisse dans votre boîte à idées de lecture en attendant la rentrée littéraire: il en était, d'une certaine façon, un premier état. Non que Luc Lang manque d'imagination pour créer de nouveaux univers. Plutôt parce qu'il avait eu, je suppose, le sentiment de quelque chose d'inachevé qu'il avait les moyens de conduire plus loin. La preuve par un article et quelques lignes du début.

Il y a d’abord le rythme particulier du texte, provoqué par la multiplication des points de suspension – ils arrivent même avant le premier mot : « … oui, je peux très exactement reconstituer la scène… » Celui qui parle dans ce tempo haletant s’appelle Martin Finley. Un tragique concours de circonstances l’a rendu doublement responsable d’une exposition d’art africain à Liverpool : Un siècle d’africanismes 1850-1950. Il n’était que l’assistant de Sir Abel Manson, le Commissaire général. La disparition de celui-ci a propulsé Martin, alors qu’il n’a pas la vocation, sur le devant de la scène. En outre, il a eu à élucider un accident survenu lors d’un déchargement de caisses contenant des œuvres destinées à l’exposition. Une chute, un mort, des tableaux endommagés, des masques disparus – perdus dans les eaux du port ou volés ? Accident ou sabotage ?
Martin Finley s’essouffle à tout raconter, sans cesse interrompu dans son élan, par l’irruption d’une idée faisant suite à la précédente ou par l’intervention d’un autre personnage. Et il court ainsi, à travers ce gros roman, une urgence à laquelle il sera difficile de faire face. Car les nouvelles responsabilités du narrateur l’amènent à comprendre que rien n’est simple dans les relations entre Abel Manson et cette exposition. Entre la Grande-Bretagne et les pays de l’Afrique de l’Est appartenant au Commonwealth. Entre sa bonne foi et l’attitude qu’il pense devoir adopter. Souterrainement, La fin des paysages est un polar psychologique.
Et, plus souterrainement encore, l’amplification sous un autre angle – plutôt qu’une reprise – de Liverpool marée haute, un roman publié il y a seize ans. C’était déjà une sorte de naufrage. Ici, la familiarité imposée par la voix de Martin donne au lecteur l’impression de sombrer avec lui. Le port est envahi par la vase. Et les cœurs, par un sombre dégoût au sommet duquel ne peut survenir qu’une catastrophe.
Il faut se laisser envahir sans réticence par l’allure (au sens où on prend une allure de course) de ce livre. Le second souffle vient très vite et l’on est porté jusqu’au bout.
… oui, je peux très exactement reconstituer la scène… le plateau de déchargement se balance mollement dans le vent froid, à plus de 12 mètres en surplomb de l’arête du débarcadère ; l’un des câbles cède, un accord de contrebasse vibrant dans l’air sourdement… les quatre caisses qui s’y trouvent empilées – comme si l’on n’avait pu les mettre en containers ! – s’engouffrent alors dans le vide… deux d’entre elles tombent entre le quai et la coque rouillée du Port Harcourt  ; avec le ressac de ce matin de janvier, le cargo achève de les concasser comme des noix sèches et elles se perdent dans les eaux grasses et mazoutées du port… une troisième éclate sur une bitte d’amarrage ; des statuettes et des masques se dispersent en gerbes d’ombres et d’or sur les pavés luisants, et la dernière, énorme, s’écrase plus doucement sur le sol… miraculeuse… le bois craque et gémit, dans un nuage de poussière, les parois se tordent puis s’abattent comme des cartes, mais la caisse, tombée à plat, laisse nus cinq grands tableaux, debout sur la tranche de leurs cadres dorés, tenus entre des cales de polystyrène… la poussière se dissipant, on découvre l’envers du dernier tableau, son châssis couvert d’étiquettes de galeries et de musées, et la toile brune, auréolée d’huile par endroits… plusieurs dates y sont inscrites au pinceau ; de l’autre côté de la caisse fracassée, on peut contempler le spectacle de la première peinture : près d’un oued bordé d’une maigre végétation exotique, à l’orée d’un désert pierreux et torride, des cavaliers, drapés de chatoyantes étoffes, s’affrontent en une espèce de fantasia, leurs visages d’un noir mat rend plus inquiétants les feux de leur regard… deux explosions donc, puis un silence lourd, oppressé, qui se répand en cet endroit des docks… parmi les éclats de bois et de plastique, parmi les masques, les statuettes, les parures, les bracelets de cuivre, les morceaux de vases funéraires qui jonchent le sol, les marins et les dockers se sont immobilisés, et ceux qui font face à la peinture croient à une apparition, cette chaude lumière d’Afrique, dans la grisaille des grues, des entrepôts et de la mer d’Irlande au fond de l’horizon… un miracle, j’insiste…

jeudi 28 juillet 2016

En rayon, Jean-Paul Dubois avant la rentrée

Grégoire Leménager, dans L'Obs paru aujourd'hui, explique qu'il a trouvé le temps long: cinq ans sans un nouveau livre de Jean-Paul Dubois. La dernière fois, c'était Le cas Sneijder. Du moins cela a-t-il laissé à Thomas Vincent le loisir de terminer tranquillement son adaptation cinématographique, sans se demander si le roman suivant n'aurait pas donné un meilleur film. Le suivant, il arrive presque: La succession sort le 18 août, et Grégoire Leménager a l'air d'aimer ça. Je suis bien obligé de lui faire confiance pour l'instant, ce qui est en général une attitude raisonnable, nos goûts ne divergeant pas trop. De toute manière, si je n'avais pas confiance en Grégoire Leménager critique, j'aurais confiance en Jean-Paul Dubois écrivain. Il m'a donné assez d'occasions de vérifier que je me vautrais avec plaisir dans ses livres. Hop! encore un au programme de lecture, donc.
Pour l'instant, contentons-nous de faire un grand pas vers le passé, à propos de deux livres parus simultanément en 1992. J'avais même rencontré leur auteur - au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice, si mes souvenirs sont exacts. L'Obs s'appelait encore Le Nouvel Observateur, Jean-Paul Dubois y travaillait et nous avons dû parler de bien autre chose que de ses dernières publications, semble-t-il, du moins si j'en juge par ce qui reste, dans mon article paru à l'époque, de notre conversation. Et vous n'aurez pas d'extrait cette fois-ci, je n'ai pas retrouvé les ouvrages. Bah! je suis à peu près certain que vous saurez vous montrer plus efficaces que moi.

Jean-Paul Dubois n’est pas un écrivain français. Ou peut-être faudrait-il dire, tout simplement, qu’il n’est pas un écrivain parisien – bien que journaliste au Nouvel Observateur, il vit à Toulouse et évite autant que possible la capitale. Ou encore qu’il est, dans sa tête, un gaucher – il faisait, dans son premier livre, un Éloge du gaucher, ce ne devait pas être un hasard.
Atypique et cependant boulimique, le voici avec deux livres cet automne : un roman, Une année sous silence, et un recueil de chroniques, Parfois je ris tout seul. De celui-ci, on voudrait citer un ou deux de ces instantanés drôles ou tragiques, jamais aussi sérieux qu’ils pourraient l’être, jamais aussi légers qu’ils pourraient paraître, mais, si on commence, on n’arrête pas. Car ces 123 petites histoires qui n’en sont pas, pour ne se suivre en rien, ont quand même toutes en commun d’être un regard sur la vie quotidienne, prise de biais, mais il arrive souvent, c’est tant mieux ou tant pis, selon les cas, qu’on s’y reconnaisse. Par un petit détail, par un sujet essentiel, peu importe. Et c’est pour cela que, quand on rit, on rit un peu jaune.
Toujours est-il que Jean-Paul Dubois n’est pas du genre à arborer fièrement, comme un étendard, ses deux livres comme un exploit. Il se dit formé à l’écriture par quinze ans de journalisme, précise que cela ne lui permet pas nécessairement d’écrire bien mais au moins de le faire vite, et rigole à l’idée de l’angoisse devant la page blanche : « Quand vous écrivez un livre, il n’y a aucune contrainte, vous avez le temps que vous voulez, on vous paie pour ça et, moi, la seule chose qui peut m’empêcher d’écrire, c’est la paresse. L’angoisse de la page blanche, je ne connais pas. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais il y a tout un mythe autour de ça… Oui, on peut écrire dans la douleur, mais on écrit. Ce sont des livres, quoi ! Comprenez : ce ne sont que des livres, après tout ! »
Mais quand des livres traduisent, comme Une année sous silence, un tel sentiment de désespoir, un tel détachement de la vie, c’est qu’ils représentent, quoi qu’en dise leur auteur, quelque chose d’essentiel.
Paul Miller a le sentiment que sa femme est en train de devenir folle. Les autres pensent que c’est lui qui va mal. Égaré entre ce qu’il pense être la réalité et l’image qu’on lui en renvoie, il se sent de plus en plus exilé de lui-même. Il ne faut pas vingt pages à Jean-Paul Dubois pour raconter tout ce qui s’est passé avant : la distance de plus en plus grande entre Paul Miller et sa femme, puis entre le monde et lui, la mort de sa femme, son installation dans un petit appartement, son déclin dans la hiérarchie sociale…
L’histoire de Paul Miller est terrible, elle est fondamentalement désespérée. Encore faut-il, pour penser cela, qu’on s’accorde avec le sens commun qui détermine comment on peut réussir sa vie et comment on peut la rater. De ce point de vue, il est clair que Paul Miller est un raté. D’ailleurs, il passe entre les mains des psychiatres, ce qui est bien la preuve qu’il est incapable de s’assumer, non ?
Mais là où Jean-Paul Dubois trouve un axe assez solide pour, sinon retourner le point de vue, au moins en faire douter, c’est quand il fait tout raconter par Paul Miller lui-même. La logique s’effondre. Si Miller ne veut plus parler, ce qui représente aux yeux du monde un échec flagrant, une incapacité fondamentale à accepter l’existence des autres, c’est pour lui une victoire, puisqu’il décidera, quand il le voudra, de reprendre la parole. Et ses emplois minables qui paraissent mériter le mépris – ses fils ne se privent d’ailleurs pas de le lui manifester – ne sont-ils pas un moyen de trouver une liberté nouvelle ?
Quand on parle avec Jean-Paul Dubois, il ne commente pas vraiment ses livres. Sans doute parce qu’aucun commentaire n’est nécessaire. Il suffit de passer cette Année sous silence avec Paul Miller, on aura l’impression de lire un romancier américain, au style précis, chirurgical au meilleur sens du mot – parce qu’il entaille la peau et pénètre les chairs afin de donner à voir ce qu’un homme peut avoir de plus intime –, avec cette manière si particulière de mettre sur le même pied, comme pour brouiller les pistes, l’accessoire et l’essentiel, et, au bout du compte, on réalise que même l’accessoire donne accès à l’essentiel…

mercredi 27 juillet 2016

En rayon, Jean-Baptiste Del Amo avant la rentrée

Je parlais de calendrier, hier. Avez-vous vu celui des prix littéraires d'automne publié, hier aussi, par Livres Hebdo? Un coup d’œil distrait donne à penser que les choses s'annoncent à peu près comme d'habitude. Mais non, pas du tout. L'Académie française, dont le Grand Prix du roman ouvre habituellement la série, sera devancée cette année, malgré une proclamation le 27 octobre, par le Prix Femina, dès le 25 octobre. Avec, pour celui-ci, l'annonce de la dernière sélection... la veille du prix. Il n'y a pas d'erreur? La source est, habituellement, très fiable, et on suppose qu'il en ira bien ainsi.
De toute manière, Jean-Baptiste Del Amo a damé le pion à tout le monde en recevant, dès le mois de juin, le premier Prix de l'île de Ré, pour son roman à paraître chez Gallimard le 18 août, Le règne animal. On marche sur la tête. Ou sur l'eau, ce qui n'est pas beaucoup plus assuré. Bon, de toute manière, j'ai lu tous les livres précédents de cet écrivain, il n'y a pas de raison de s'arrêter. Mais, comme promis hier, je jette un regard en arrière avec le premier roman de l'auteur, Une éducation libertine, paru en 2008 et, depuis, réédité au format de poche.
Avait-on déjà peint une Seine si noire ? Dans le magnifique premier roman de Jean-Baptiste Del Amo, elle charrie toutes les sanies de la ville, la peau de ceux qui y travaillent se couvre de squames répugnantes, une tête de bébé ou un cadavre de bourgeois y traîne parfois. Pour Gaspard, qui vient d’arriver à Paris, elle est le lieu de son premier emploi précaire quand il est chargé, avec d’autres compagnons d’infortune, de récupérer des trains de troncs d’arbre. Elle est aussi le rappel d’un autre fleuve, près de Quimper, où s’est achevée la poursuite d’un cochon et la vie de son père.
De Quimper à Paris, c’est la même crasse. Faite de sang et de lisier dans une enfance marquée aussi par un monstrueux accouchement de sa mère. Faite de déjections diverses et d’une persistante odeur de mort dans une capitale qui, dans les années 1760, offre au jeune homme des perspectives d’ascension sociale, même s’il a commencé sa carrière plus bas que terre, dans une misère répugnante et une promiscuité moite.
Gaspard possède quelques atouts sous sa dégaine de paysan mal dégrossi : il est joli garçon et ne manifeste pas le moindre signe de sens moral. Arriviste, il utilise donc ses armes sans aucun scrupule, séduisant des hommes situés de plus en plus haut dans la hiérarchie sociale afin d’atteindre le statut de parvenu dont il rêve. Sous les assauts répétés d’amants dont il se lasse vite, il n’éprouve guère de plaisir. Et ne pense qu’à la suite, quand il gravira un nouvel échelon…
Libertin, Gaspard n’est cependant pas un parfait cynique. La corruption des chairs au milieu desquelles il se vautre faute de mieux correspond chez lui à une corruption de l’âme dont il prend de mieux en mieux conscience. Il aimerait extirper le mal qu’il devine dans son corps, contre lequel il aimerait se battre. La lutte est inégale entre l’ambition et la perception sourde d’une douleur née des années plus tôt. Aux blessures de l’enfance répondent alors celles que s’inflige Gaspard, dans une tentative désespérée de quitter la spirale de la débauche où il est entré.
Ce roman pue. Pour la bonne cause : les odeurs délétères qui flottent au-dessus de ses pages sont le reflet d’une probable réalité à laquelle nous sommes confrontés sans préparation. Jean-Baptiste Del Amo l’affiche dès la première phrase : « Paris, nombril crasseux et puant de la France. » Avant de dérouler un récit somptueusement baroque, dans toute la gamme des teintes prises par les corps malades et les cadavres. On piétine un cimetière, la beauté s’efface rapidement, brûlée par l’acide de désirs bestiaux qui ne s’embarrassent pas d’hygiène.
L’éducation est ici celle, et uniquement celle, de l’argent et du pouvoir – pouvoir illusoire en un temps où le pays vacille sur ses bases. Les philosophes mettent en doute bien des certitudes. La Révolution n’est plus très loin. En attendant, Paris pouilleux danse une funèbre farandole, emporté dans un délire comparable au fleuve malsain qui infecte plus qu’il nettoie.
En voici un peu plus que la première phrase:
Paris, nombril crasseux et puant de France. Le soleil, suspendu au ciel comme un œil de cyclope, jetait sur la ville une chaleur incorruptible, une sécheresse suffocante. Cette fièvre fondait sur Paris, cire épaisse, brûlante, transformait les taudis des soupentes en enfers, coulait dans l’étroitesse des ruelles, saturait de son suc chaque veine et chaque artère, asséchait les fontaines, stagnait dans l’air tremblotant des cours nauséabondes, la désertion des places. Dans cette géhenne, la chaleur de l’été collait aux visages comme un masque, drapait les corps de feu, tuait les bêtes qui tentaient de survivre en quelque coin d’ombre, suffoquait les femmes aux poitrines poisseuses. Les glandes sudorales déversaient par flots leurs humeurs. Jaillies d’aisselles velues, elles s’écoulaient des fesses aux flancs puis sur les jambes. Fondue comme du beurre sur les fronts, la sueur piquait aux yeux, répandait son sel aux bouches haletantes. La crasse s’écoulait comme un sédiment, marquait les plis aux articulations de traces noires. On s’éventait avec un rien, un vieux chiffon, une gazette, une main.