samedi 24 septembre 2016

14-18, Albert Londres : «Salonique n’est plus à Salonique»



L’armée de Sarrail à 150 kilomètres en avant

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, 22 septembre.
Salonique n’est plus à Salonique. Autrefois, pour désigner l’armée d’Orient, on coupait court en disant : « Salonique ». C’est que c’était vrai. Dans les rues nauséabondes de la ville des fièvres, des uniformes grouillaient. L’armée était bien à sa place, mais elle semblait avoir une délégation permanente dans la ville. C’était parce qu’on ne se battait pas encore et qu’on ne pouvait pas encore se battre.
Aujourd’hui, transfiguration. Salonique est vidée. C’est à ne plus la reconnaître. Elle vous fait froid au cœur. Vous croyez tout à coup que vous êtes tout seul dans un mauvais pays. Où, jadis, la foule se pressait, vous n’apercevez plus que quelques gens. Ils suffisent cependant à vous faire faire un grand tour dans le monde. Là c’est un Russe ; plus loin des Italiens et plus loin des Serbes et des Français, Anglais et des Grecs au brassard bleu et blanc, des Révolutionnaires, et des Sénégalais et des Malgaches. Car, ouvrez toujours votre imagination sur l’armée d’Orient et sachez que des hommes sont venus de Tananarive, de Dakar, de Vladivostok, de Paris et de Belgrade pour prendre Florina, de Rome pour attaquer les monts Belès, de Londres pour franchir la Strouma sans compter ceux venus de Cavalla pour se révolter.
Ils sont déjà habitués les uns aux autres ; ils ne s’intéressent plus mutuellement ; ils se croisent sans se regarder ; les émotions ne sont pas éternelles.
Ils ont l’air de passer dans la ville en échantillons de ce qui compose l’armée. Ils sont comme en vitrine ; ils ne meublent pas. Salonique est au feu.
Ne demandez plus vos amis ; n’allez plus frapper aux portes ; ne comptez plus dîner à telle popote. Salonique est au feu.
Désigner maintenant l’armée d’Orient par le nom de Salonique, c’est, par comparaison, comme si l’armée de Verdun portait celui de Paris.
Salonique est, en réalité, à plus de 150 kilomètres de Salonique.
Elle est là-bas l’interrogation, là où, pour avoir Florina, il a fallu, en un endroit, masser plus de cent canons, là où on attelle tantôt vingt chevaux, tantôt vingt bœufs pour hisser une pièce sur les crêtes sauvages.

Les Alliés menacent Monastir

Elle est sur la Strouma et au pied du Bélès. Elle est surtout autour de Monastir.
Car, ce n’est pas un secret d’armée que c’est sur Monastir que l’on fonce et les espoirs sont grands parce que les courages le sont.
Les Serbes, des crêtes du Kaïmakalan, marchent de flanc. D’un côté nous n’en sommes à plus de 15 kilomètres, de l’autre pas à 25. L’affaire sera plus rouge que rose. Les Bulgares nous attendent ; ils nous ont réservé leur réception à Kenale ; ils seront polis ; ils seront en nombre. Une des révélations de ce dernier mois, c’est leur quantité. Nous les avons tâtés partout et partout nous les avons trouvés serrés. Les plus optimistes disaient que leur armée était de 400 000 hommes. Après ces sondages, mettons 500 000. C’est le chiffre que donnent les Anglais et les Anglais sont gens raisonnables.
Ils ont aussi des canons, mais le nombre de ces canons ne paraît guère embarrasser ceux qui les attaquent. Les Serbes, eux, ne veulent rien regarder de tout ça ; ce qu’ils regardent depuis hier, du sommet du Kaïmakalan, c’est Monastir. On a voulu leur reprendre la montagne, on n’a pas insisté. Ils se sentent comme en 1914, à Roudnik, alors qu’ils brossèrent les Autrichiens. Ils disent qu’ils sont redevenus enragés.
Voilà où est, à cette heure, Salonique et ce qu’elle fait. Quant à l’autre, quant à la ville, elle n’est plus qu’un quai pour débarquement, qu’un port pour bateaux, hôpitaux, et qu’une provenance pour dépêches de journaux.

Le Petit Journal, 23 septembre 1916.


La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 16 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

vendredi 23 septembre 2016

Les libraires aiment les vivants et les morts

Comme chaque année, Livres Hebdo a mené son enquête auprès des libraires français pour forger, avec trois cents d'entre eux, leur palmarès de la rentrée littéraire. Cela fait un beau jury. Car les libraires lisent. Ils sont aussi influencés, bien sûr, pour leurs lectures, par ce qu'ils ont vu et entendu lors des réunions de présentation organisée par la plupart des éditeurs, ou par ce que leur ont dit les représentants en détaillant le programme, lors de leur passage chez eux. Mais le grand nombre de votants a fourni un grand nombre de réponses, ne se focalisant pas, comme ce serait le cas s'ils se laissaient manipuler, avant la rentrée, par ce qu'on peut comparer aux acteurs d'une campagne électorale. Ils ont cité 241 titres sur les 560 répertoriés par Livres Hebdo dans son dossier de rentrée. Encore un effort, et on sera presque à la moitié.
Les deux titres pour lesquels ils se sont manifestés en plus grand nombre allient la vie et la mort. En tête de liste des romans étrangers arrive la nouvelle traduction de Henning Mankell, qui n'est plus là pour s'en réjouir. Laurent Gaudé, dont le roman est le premier du côté français, est bien vivant, mais son livre est peuplé de morts. Elle est belle, cette cohabitation. Et les vingt premiers de chaque catégorie ne sont pas mal non plus.

Romans français

  1. Laurent Gaudé. Ecoutez nos défaites (Actes Sud)
  2. Valentine Goby. Un paquebot dans les arbres (Actes Sud)
  3. Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  4. Jean-Paul Dubois. La succession (L'Olivier)
  5. Céline Minard. Le grand jeu (Rivages)
  6. Andreï Makine. L'archipel d'une autre vie (Seuil)
  7. Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit)
  8. Serge Joncour. Repose-toi sur moi (Flammarion)
  9. Eric Vuillard. 14 juillet (Actes Sud)
  10. Karine Tuil. L'insouciance (Gallimard)
  11. Marcus Malte. Le garçon (Zulma)
  12. Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  13. Véronique Ovaldé. Soyez imprudents les enfants (Flammarion)
  14. Jean-Michel Guenassia. La valse des arbres et du ciel (Albin Michel)
  15. Négar Djavadi. Désorientale (Liana Levi)
  16. Jean-Baptiste Del Amo. Règne animal (Gallimard)
  17. Yasmina Reza. Babylone (Flammarion)
  18. Yannick Grannec. Le bal mécanique (Anne Carrière)
  19. Luc Lang. Au commencement du septième jour (Stock)
  20. Catherine Cusset. L'autre qu'on adorait (Gallimard)

Romans étrangers

  1. Henning Mankell. Les bottes suédoises (Seuil)
  2. Emily St. John Mandel. Station Eleven (Rivages)
  3. Davide Enia. Sur cette terre comme au ciel (Albin Michel)
  4. Emma Cline. The Girls (Quai Voltaire)
  5. Amoz Oz. Judas (Gallimard)
  6. Imbolo Mbue. Voici venir les rêveurs (Belfond)
  7. Audur Ava Olafsdottir. Le rouge vif de la rhubarbe (Zulma)
  8. Marlon James. Brève histoire de sept meurtres (Albin Michel)
  9. Nickolas Butler. Des hommes de peu de foi (Autrement)
  10. Harry Parker. Anatomie d'un soldat (Bourgois)
  11. Colm Toibin. Nora Webster (Laffont)
  12. Katherine Dunn. Amour monstre (Gallmeister)
  13. Antonio Muñoz Molina. Comme l'ombre qui s'en va (Seuil)
  14. Ferdinand von Schirach. Tabou (Gallimard)
  15. Edna O'Brien. Les petites chaises rouges (Sabine Wespieser)
  16. Smith Henderson. Yaak Valley, Montana (Belfond)
  17. Salman Rushdie. Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (Actes Sud)
  18. Bill Clegg. Et toi, tu as une famille? (Gallimard)
  19. Ogawa Ito. Le jardin arc-en-ciel (Philippe Picquier)
  20. Joyce Maynard. Les règles d'usage (Philippe Rey)

jeudi 22 septembre 2016

Romain Slocombe et la face sombre des années trente

Le parcours de Romain Slocombe explique en partie la difficulté à le situer clairement dans le paysage : il a été dessinateur et l’érotisme japonais est une de ses spécialités. Mais il s’est imposé par des romans souvent noirs et profondément ancrés dans le réel. Monsieur le Commandant, paru en 2011, a reçu plusieurs prix littéraires : Prix Nice-Baie des Anges, Prix Jean d’Heurs, Prix Calibre 47 et Trophée 813. Quant à Avis à mon exécuteur, paru il y a deux ans en édition originale, il impressionne à plusieurs titres.
D’abord par les informations qu’il contient. La bibliographie en témoigne (même si le romancier n’a pas lu intégralement tous les livres cités, reconnaît-il volontiers) : Romain Slocombe a exploré en profondeur les années trente, côté soviétique, et leurs implications sur la politique mondiale, en particulier la Guerre d’Espagne.
Ensuite par la manière dont il coule cette information dans un récit attribué à un ancien général de l’Armée rouge, Victor Krebnisky, dont la personnalité et la connaissance des réseaux souterrains font un témoin pertinent, bien qu’imaginaire, de cette époque.
Cela donne un livre qui dévoile la part sombre du pouvoir : duplicité, calcul, mépris de la vie humaine. Rien de très réjouissant si on rapporte cette époque à la nôtre, ce qu’il est peut-être néanmoins nécessaire de faire…
Avez-vous conscience du désespoir que peut engendrer votre livre ?
Je n’aime pas trop faire des romans pour faire croire que tout est joli. Quand on s’intéresse à l’Histoire, on s’aperçoit que tout est un peu mensonge. J’essaie de déterrer la vérité. Quand on parle de politique, d’Histoire, de guerre, d’espionnage, une logique assez terrifiante se met en place et on peut difficilement y échapper.
Vous parlez de mensonge. Le titre du récit de votre personnage principal s’intitule d’ailleurs Le grand mensonge. C’est le fondement de tout ?
C’est un énorme mensonge, avec beaucoup de petits mensonges dedans.
Le grand mensonge en question est-il l’appartenance de Staline aux hommes du tsar avant la Révolution ?
Evidemment, il y a une ironie à penser que le Petit Père des peuples était un simple mouchard de la police à ses débuts. Mais, au-delà de ça, il y a le symbole du grand mensonge des lendemains qui chantent. Le fascisme est basé sur la brutalité, le pouvoir, le droit clairement affiché des peuples forts à opprimer les peuples faibles, avec le racisme, l’antisémitisme, etc. Tandis que le communisme se présente comme la libération de l’humanité et justifie, par ce but, les pires crimes.
Tous les faits rapportés par votre narrateur, Victor Krebnisky, sont-ils réels ?
Certains ne sont pas prouvés. L’appartenance de Staline à la police tsariste n’est pas historiquement prouvée, par exemple. Mais il a fait tout ce qu’il fallait pour le cacher et il y a des indices. J’ai suffisamment de sources pour être persuadé que c’est vrai. D’autres choses sont avérées mais peu connues. Par exemple le fait que Staline a fait venir tout l’or de la banque d’Etat espagnole, qu’il a vraiment volé. Ce gigantesque hold-up est un fait historique qui n’apparaît pas dans les livres. Beaucoup d’exécutions, comme celle du fils de Trotsky empoisonné à l’occasion d’une opération de l’appendicite, ne peuvent pas être prouvées…
Cette période reste très présente dans la littérature d’aujourd’hui. Est-ce parce qu’elle existe toujours en nous, d’une certaine manière, ou par volonté de ne pas l’oublier ?

En ce qui me concerne, c’est une volonté de remettre les pendules à l’heure. Ça m’énerve quand je vois des documentaires qui expédient le pacte germano-soviétique en quelques mots, comme s’il avait surgi tout à coup. Walter Krivitsky, qui m’a servi de modèle, m’a révélé que Staline, depuis la fin de 1936, faisait des manœuvres d’approche, au début refusées par Hitler, pour s’allier avec lui. Cela n’apparaît pas, habituellement.

mercredi 21 septembre 2016

14-18, Albert Londres: «Vous verrez cela demain»



Les Serbes retrouvent leur patrie en chantant

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, 20 septembre.
Nous ne sommes encore qu’aux premières heures de l’offensive. C’est notre aile gauche, composée de Français, de Serbes et de Russes, qui la mène. En moins de quatre jours, nous nous sommes emparés de Florina et nous l’avons dépassé et les Serbes viennent d’enlever Kajmakalan ; c’est un gros succès.
Kajmakalan est une montagne de 2 562 mètres, c’est la plus haute de tout le massif, elle est à environ 28 kilomètres à la droite de Monastir.
C’est l’enthousiasme dans l’armée serbe. Ceux qui la représentaient comme épuisée, lasse, et ne demandant plus qu’à s’asseoir le long de ses frontières, ne la connaissaient pas ; elle n’est pas encore fatiguée d’avoir tant combattu.
Cet été, sous 62 degrés au soleil, avec des sacs qu’elle n’était pas habituée à porter, elle pouvait, sur les quais puants de Salonique, paraître un peu désabusée ; à l’air de ses montagnes et devant sa Patrie, elle n’a senti que son instinct guerrier.
Elle n’est pas arrivée d’un coup à Kajmakalan.
Kajmakalan, c’était le but, c’était, pour ainsi dire, le sommet promis, puisque de Kajmakalan on voit Monastir. Auparavant, avec une souplesse de mouvement qu’on ne lui connaissait pas encore, elle a escaladé hauteurs et hauteurs.
Nos aviateurs qui guident leurs tirs et parfois leurs pas restent étonnés de leur rapidité.
Au début de l’action, ils avaient calculé que les Français mettant tant de temps pour répondre, les Serbes en mettraient un peu plus. Ils en mirent un peu moins.
C’est que l’on n’est pas sorti de son pays par le haut, que l’on n’a pas fait un plongeon dans la mer afin d’y rentrer par le bas, sans ressentir, alors qu’enfin on la revoit en face, quelque fébrilité dans la circulation de son sang.
C’est la division de la Drina qui mena le combat de Kajmakalan. C’est celle qui, l’an passé presque à même époque, tint pendant deux semaines une armée autrichienne sur la Danube ; c’est celle aussi qui, le long de la voie ferrée, protégea la retraite entre Belgrade et Nisch. Elle chantait tout de même alors, il paraît qu’elle chante toujours.
Vous verrez cela demain, nous dit un officier dont le sang aussi est chaud, demain, je rejoins la division de la Drina.

Le Petit Journal, 21 septembre 1916.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 16 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

mardi 20 septembre 2016

Line Papin, Prix de la Vocation

Line Papin a publié, dans cette rentrée, un premier roman qui porte bien son titre, L'éveil. Eveil, peut-être, à une carrière littéraire en effet, s'il faut en croire le jury du Prix de la Vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet qui vient de la couronner.
Une femme, un homme, c’est banal. Mais leur histoire d’amour est bancale : la scène se passe à Hanoi, elle est fille d’ambassadeur australien, il est français, serveur dans un restaurant et tenté de rentrer dans son pays pour y retrouver sa maîtresse mourante. Il a connu celle-ci avec tous ses excès, elle est encore dans son esprit. Sur le terrain des sentiments, il n’est pire concurrente qu’une absente.
En voici une démonstration implacable. Il y a bien de la détresse dans ce roman, et aussi l'espoir de se raccrocher à quelque chose d'humain.
Son dernier mot est: rien.
Line Papin est née à Hanoi, elle a 21 ans ou presque selon son éditeur qui donne 1995 comme année de naissance (mais 19 ans seulement selon Bibliobs, je ne sais qui il faut croire). L'avenir lui appartient...

14-18, Albert Londres : «C’est la plaine qui rougit – avec leur sang»



C’est l’offensive !

(De notre envoyé spécial.)
Cozani, 16 septembre.
(Réexpédiée d’Athènes.)
C’est bien le châtiment qui commence.
Dans ces villages macédoniens où ils étaient installés, sur ces routes où ils marchaient en possesseurs, ce sont maintenant leurs canons abandonnés que l’on voit, et leurs blessés que je trouve saignants. Ils n’ont pas fait sauter l’âme des uns, ils n’ont pas bandé l’âme des autres, ils ont reçu le coup en pleine poitrine. C’est à l’aile gauche de l’armée d’Orient que la pièce débute, entre Florina et Sarovitch.
Onze heures du soir : nous arrivons à Cozani. Tout ce que nous savons, c’est que depuis 36 heures l’offensive générale est déclenchée. Nous venons de Larissa.
C’est par cette route-là que les uhlans d’abord, les Bulgares ensuite, avaient décidé ces semaines dernières de descendre en amis en vieille Grèce. La Macédoine ne leur suffisait plus. Puis, ce leur eût été plus facile de tourner nos forces, puis ils étaient tellement les camarades de l’Hellade qu’ils voulaient parvenir jusqu’à son cœur.

Ce sont les Russes

Cozani était une des oreilles de l’armée d’Orient. Au carrefour de trois grandes routes, elle apportait l’écho de tous les pas mystérieux qui résonnent dans la région, les pas des comitadjis, des cavaliers allemands, des soldats bulgares, des noctambules grecs. Ces pas, ce soir, ont disparu de l’écho. De très loin, on n’en perçoit plus qu’un. Il est lourd et sans réplique : c’est celui des Russes.
Vous qui êtes loin de ces terres désolantes, pensez à la réflexion où ces mots : « C’est celui des Russes » peuvent jeter ceux qui marchent dans ces terres. Une autre nuit, le long d’une autre route, ils entendront aussi : « C’est celui des Italiens », puis : « C’est celui des Serbes », puis : « C’est celui des Anglais », puis : « C’est celui des Français ». Soyez tendres pour l’armée d’Orient qui, dévorée par les moustiques, lutte sans se comprendre dans un pays où les passants ne déchiffreront pas les lettres de ses épitaphes.
C’est l’offensive. À ces premières heures, au milieu des montagnes, où elle a lieu, on ne voit pas encore clair. Nous filons sur la route de Florina. Nous sommes au matin. Nous n’avons pas trouvé sur le chemin un seul état-major. Ce front n’a pas de rapport avec ceux existant déjà. Aux ailes surtout, il est tellement éloigné de sa base qu’entre deux groupes d’armée on parcourt des régions où, en apparence, la paix s’étend. Florina est à près de 180 kilomètres de Salonique. Sarrail semble avoir d’immense guides et de son siège dirige ses chevaux, qui sont à perte de vue.

Vers Florina

C’est l’offensive. Que ceux qui, en France, l’attendaient, en soient sûrs. Voici les premiers blessés bulgares. Blessés trouvés dans les villages d’où les leurs viennent de déguerpir, blessés ramassés dans les champs, blessés de l’offensive. Car si pour la souffrance physique il n’y a qu’une sorte de blessés, pour la souffrance morale il y en a deux : ceux qui sont à l’abri de l’avance de l’ennemi et ceux qui sont sous les pas du vainqueur. Ceux-là semblent blessés deux fois, une fois à leur plaie, une fois à leurs yeux. C’est l’offensive. Le regard des blessés bulgares le confirme. Les nouvelles aussi, qui, sur la route, viennent au-devant de nous, mais ces nouvelles ne veulent toujours pas que Florina soit occupée.
— Les Russes marchent le long du lac Prespa, disent-elles, et laissent la ville.
Prespa est un lac caressant, oblong et bleu, il fait rêver à des villégiatures d’anciens pachas. Les riches de Monastir viennent sur ses bords y passer leurs jours de fête. Les riches de Monastir n’y viendront plus : leurs jours de fête sont près de finir.
Florina est à dix-huit kilomètres de Monastir et les Russes sont bien près de Florina. C’est un mouvement tournant qu’ils avaient fait du côté du lac. L’action fut rapide. Ce ne fut pas la fusillade de tranchées. Sous les bottes russes, les Bulgares sont sortis de leurs abris de terre. Les Russes ont poussé, et deux régiments ont à peine pris le temps de céder pour se mettre en déroute. Un troisième a suivi. Ils n’ont même pas tenté d’atteler les chevaux à leur artillerie. Puisqu’ils en étaient à abandonner, ils ont aussi abandonné les pièces. Ce fut une fuite certifiée par les marques les plus authentiques inscrites sur le terrain : ambulances, blessés, matériel, chevaux, artillerie. C’est vraiment à croire que les Russes ont traversé une partie du monde, sont venus de Vladivostock à Marseille, de Marseille à Salonique, pour se présenter devant eux, non en ennemis, mais en justiciers, et que, lorsque les Bulgares, déserteurs et ingrats, qui désertèrent leur race et renièrent leur mère, les ont aperçus, ils se sont enfuis pour ne pas rougir.
C’est la plaine qui rougit pour eux – avec leur sang.
C’est l’offensive…

Le Petit Journal, 19 septembre 1916.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 16 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

lundi 19 septembre 2016

Prix littéraires, on ralentit, on compte

Je profite de l'absence, cette semaine dans mon agenda, de toute sélection annoncée en vue des prix littéraires d'automne, pour faire l'état des lieux après les tirs en rafale des derniers jours.
Recouper les choix des uns et des autres, décider arbitrairement de l'importance relative des choses, tirer des conclusions hâtives des présences multiples de certains ouvrages privilégiés par les jurés des différentes palmes...
En croisant les premières sélections des prix Femina, Médicis, Goncourt, Renaudot, Décembre, Flore, Wepler/Fondation La Poste, je constate...

4 sélections
  • Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard) Médicis, Goncourt, Wepler, Femina
  • Catherine Cusset. l'autre qu'on adorait (Gallimard) Goncourt, Renaudot, Décembre, Femina
  • Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal (Gallimard) Médicis, Goncourt, Wepler, Femina
  • Ivan Jablonka, Laetitia ou la fin des hommes (Seuil) Goncourt, Médicis, Renaudot essai, Décembre
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit) Médicis, Goncourt, Décembre, Femina
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard) Goncourt, Renaudot, Flore, Femina

3 sélections
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset) Médicis, Goncourt, Femina
  • Frédéric Gros. Possédées (Albin Michel) Goncourt, Renaudot, Femina
  • Luc Lang. Au commencement du septième jour (Stock) Goncourt, Décembre, Femina

2 sélections
  • Sophie Avon. Le vent se lève (Mercure de France) Femina, Renaudot
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Le dernier des nôtres (Grasset) Renaudot, Flore
  • Benoît Duteurtre. Livre pour adultes (Gallimard) Renaudot, Décembre
  • Nicolas Idier. Nouvelle jeunesse (Gallimard) Médicis, Décembre
  • Régis Jauffret. Cannibales (Seuil) Goncourt, Renaudot
  • Marcus Malte, Le garçon (Zulma) Femina, Wepler
  • Céline Minard, Le grand jeu (Rivages) Femina, Médicis
  • Yasmina Reza. Babylone (Flammarion) Goncourt, Renaudot
  • Florence Seyvos, La sainte famille (L'Olivier) Femina, Médicis
  • Joann Sfar, Comment tu parles de ton père (Albin Michel) Décembre, Flore
  • Philippe Vasset, La légende (Fayard) Flore, Wepler

Si vous n'en avez pas suffisamment avec le sommet de la pyramide, je vous propose d'aller faire un tour dans ses fondations, c'est-à-dire dans l'ensemble des sélections. Il y manque celle du Prix du Style. Ce n'est pas un oubli, et je vous explique ici pourquoi il me semble avoir été disqualifié par l'arrivée de nouveaux jurés. Nous ne nous sommes pas concertés, mais Claro, dans son blog, a aussi consacré une note à L'insoutenable légèreté du style où il dit, mieux que moi, à peu près la même chose.

vendredi 16 septembre 2016

Dites 32 pour le Femina

Comme je vous l'annonçais tout à l'heure, le jury du Prix Femina a donné aujourd'hui sa première sélection en vue de la proclamation du 25 octobre. On y a retenu 18 romans français et 14 étrangers, en voici la liste complète.

Romans français
  • Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard)
  • Sophie Avon. Le vent se lève (Mercure de France)
  • Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal (Gallimard)
  • Catherine Cusset. l'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Chloé Delaume, Les sorcières de la République (Seuil)
  • Négar Djavadi, Désorientale (Liana Levi)
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  • Hélène Gestern, L'odeur de la forêt (Arléa)
  • Frédéric Gros. Possédées (Albin Michel)
  • Serge Joncour, Repose-toi sur moi (Flammarion)
  • Luc Lang. Au commencement du septième jour (Stock)
  • Marcus Malte, Le garçon (Zulma)
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit)
  • Céline Minard, Le grand jeu (Rivages)
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  • Florence Seyvos, La sainte famille (L'Olivier)
  • Thierry Vila, Le cri (Grasset)
  • Eric Vuillard, 14 juillet (Actes Sud)

Romans étrangers
  • Rabih Alameddine, Des vies de papier (Les Escales)
  • Nicklolas Butlet, Des hommes de peu de foi (Autrement)
  • Emma Cline, The Girls (Quai Voltaire)
  • Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel (Albin Michel)
  • Petina Gappah, Le livre de Memory (JC Lattès)
  • Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs (Belfond)
  • Edna O'Brien, Les petites chaises rouges (Sabine Wespieser)
  • Aki Ollikainen, La faim blanche (H&O)
  • Valerio Romao, Autisme (Chandeigne)
  • Ersi Sotiropoulos, Ce qui reste de la nuit (Stock)
  • Sara Stridsberg, Beckomberga, ode à ma famille (Gallimard)
  • Alain Claude Sulzer, Post-scriptum (Jacqueline Chambon)
  • Gonçalo M. Tavares, Matteo a perdu son emploi (Vivina Hamy)
  • Colm Toibin, Nora Webster (Robert Laffont)

Beaucoup de ces romans, en particulier français, sont aussi sélectionnés par d'autres jurys. Mais celui du Femina tirera le premier et est donc totalement libre de ses choix. On en reparlera.

Le prix unique du livre ne passera pas par les prix

Si vous suivez ce blog ou l'actualité littéraire en d'autres lieux - il y en a qui sont très bien aussi -, vous savez que les semaines présentes et à venir concentrent l'attention sur les prix littéraires en préparation à travers des premiers choix qui se rétréciront au moment des deuxièmes et troisièmes sélections. La plupart des jurys, mais pas tous, ont adopté ce fonctionnement. Et, comme les autres scrutateurs de la vie du livre, je suis les événements - de loin, de près.
Un peu arbitrairement, mais aussi parce qu'il est impossible d'embrasser en un seul regard la multitude des récompenses promises aux talents qui auront fait leurs preuves devant les examinateurs-jurés, une série de prix littéraires domine les débats. Par leur passé, par leur manière de s'être imposés dans l'actualité pour les moins établis, par un je-ne-sais-quoi qui pourrait être précisé, mais il faudrait le faire pour chaque cas et ce serait fastidieux...
Donc, je tiens pour acquis (à mes propres yeux) que le calendrier des prix littéraires d'automne est constitué de quelques temps forts et d'une effervescence bienvenue avant, pendant et après ceux-ci. Pour que les choses soient claires, je les fixe, ces temps forts.
  • mardi 25 octobre, Prix Femina
  • jeudi 27 octobre, Grand Prix du roman de l'Académie française
  • mercredi 2 novembre, Prix Médicis
  • jeudi 3 novembre, Prix Goncourt et Renaudot
  • lundi 7 novembre, Prix Décembre
  • mardi 8 novembre, Prix de Flore
  • lundi 14 novembre, Prix Wepler/Fondation La Poste

Il faudra y ajouter le Prix Interallié, dont je n'ai encore trouvé le calendrier nulle part. Mais je n'ai peut-être pas bien cherché...
Toujours est-il que ces neuf-là se complètent d'autres choix faits par d'autres jurys (bien que certains jurés cumulent). En voici trois de plus, qui ont annoncé leur première sélection.

Le Prix Sade annoncera son lauréat (sa lauréate?) le samedi 24 septembre, dans la soirée. Il a retenu cinq ouvrages.
  • Noël Burch. L’Amour des femmes puissantes (Epel)
  • Denis Cooper. Le Fol marbre (P.O.L.)
  • Agnès Giard. Un désir d’humain, les love doll au Japon (Les Belles Lettres)
  • Romain Slocombe. Des petites filles modèles (Belfond)
  • Patrick Wald-Lasowski. Scènes du plaisir, la gravure libertine (Cercle d’art)

Le lundi 24 octobre, le Prix Jean-Freustié choisira entre six romans sélectionnés.
  • Jean-Paul Dubois, La Succession (L’Olivier)
  • Mark Greene, 45 tours (Rivages)
  • Stéphane Hoffmann, Un enfant plein d'angoisse et très sage (Albin Michel)
  • Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse (Gallimard)
  • Amélie Nothomb, Riquet à la houppe (Albin Michel)
  • Isabelle Spaak, Une allure folle (Les Equateurs)

En novembre, à une date que nous connaîtrons probablement le 10 octobre, quand une deuxième sélection sera annoncée, ce sera un double Prix du premier roman, français et étranger.

Roman français
  • Marie Barthelet, Celui-ci est mon père (Buchet-Chastel)
  • Guy Boley, Fils du feu (Grasset)
  • Jean-Marc Ceci, Monsieur Origami (Gallimard)
  • Gaël Faye, Petit pays, (Grasset)
  • Adeline Fleury, Rien que des mots (Les Nouvelles éditions François Bourin)
  • Frédéric Gros, Possédées (Albin Michel)
  • Maëlle Guillaud, Lucie ou la vocation (Héloïse d’Ormesson)
  • Mathias Lair, L’amour hors sol (Serge Safran)
  • Stéphanie Vermot-Petit-Outhenin, La straniera (La Grande Ourse)
  • Frédéric Viguier, Ressources inhumaines (Albin Michel)

Roman étranger
  • Cynthia d'Aprix Sweeney, Le pactole (Fleuve éditions)
  • Davide Enia, Sur cette terre comme au ciel (Albin Michel)
  • Marco Magini, Comme si j’étais seul (HC éditions)
  • Molly Prentiss, New York esquisses nocturnes (Calmann-Lévy)
  • Abdelaziz Baraka Sakin, Le messie du Darfour (Zulma)

Il n'y a donc pas de prix unique du livre pour les prix littéraires. Dans le mouvement desquels devraient arriver sur le rivage, aujourd'hui, les premières sélections du Prix Femina.

jeudi 15 septembre 2016

Prix Décembre, première sélection

Pas de jour, pas de demi-journée, sans sa sélection. La rentrée littéraire est passée à la moulinette des jurys et il en sort... du Gallimard, du Gallimard, quelques autres aussi, encore heureux. La présence de la maison de la rue qui porte son nom est, cette année, impressionnante. Je n'ai pas fait la petite étude rétrospective qui aurait permis de confirmer ou d'infirmer cette singularité pour 2016, et j'avoue que je ne me souviens pas de la manière dont les choses se présentaient en 2015. Bon, je ne me souviens pas non plus du temps qu'il faisait l'an dernier à la même date. Comment voulez-vous qu'on s'en sorte?
Mais assez de considérations oiseuses, on ne parle du temps que quand on n'a rien à se dire - ou qu'on est irlandais. Et j'ai des choses à vous dire, ou plus exactement la première sélection du Prix Décembre (attribué le 7 novembre) à vous donner.
  • Alain Blottière, Comment Baptiste est mort (Gallimard)
  • Catherine Cusset, L'autre qu'on adorait (Gallimard)
  • Benoît Duteurtre, Livre pour adultes (Gallimard)
  • Jacques Henric, Boxe (Seuil)
  • Noël Herpe, Dissimulons ! (Plein jour)
  • Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse (Gallimard)
  • Ivan Jablonka, Laetitia ou la fin des hommes (Seuil)
  • Alain Jaubert, La moustache d'Adolf Hitler et autres essais (Gallimard)
  • Luc Lang, Au commencement du septième jour (Stock)
  • Alain Mabanckou, Le monde est mon langage (Grasset)
  • Laurent Mauvignier, Continuer (Minuit)
  • Jean-Claude Milner, Relire la révolution (Verdier)
  • Loïc Prigent, J'adore la mode mais c'est tout ce que je déteste (Grasset)
  • Joann Sfar, Comment tu parles de ton père (Albin Michel)
  • Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond (Verdier)

Soit, pour les amoureux de chiffres (les autres peuvent passer leur chemin):
  • un tiers de livres publiés chez Gallimard
  • 1 femme et 14 hommes (alors que 5 jurés sur 13 sont des jurées, cherchez l'erreur)
  • 7 livres, presque la moitié de la sélection, déjà retenus dans d'autres sélections: ceux de Catherine Cusset (Goncourt et Renaudot), Benoît Duteurtre (Renaudot), Nicolas Idier (Médicis), Ivan Jablonka (Médicis, Goncourt et Renaudot essai), Luc Lang (Goncourt), Laurent Mauvignier (Médicis et Goncourt), Joann Sfar (Flore)

Prix du Style, c'est le jury qui est drôle

Les Goncourt ayant coopté Eric-Emmanuel Schmitt, qui marqua du sceau de ses visions antiques les épreuves d'athlétisme des Jeux olympiques de Rio, les autres jurys sont bien décidés à tout oser (et non, je ne reviendrai pas à ceux qu'on reconnaît parce qu'ils osent tout).
Donc, deux nouveaux jurés, apprends-je par Livres Hebdo, ont rejoint la fine équipe qui attribuera, le 22 novembre, le Prix du Style. Le moins qu'on puisse dire d'eux, c'est qu'ils sont d'authentiques spécialistes du sujet, des fines gâchettes de l'écriture, des trapézistes de la phrase volante, voire même d'audacieux précurseurs. Je salue l'entrée de, et je nomme (écoutez les roulements de tambour, j'ai hésité à écrire tambours mais un seul suffira)... Tristane Banon et Marc Levy. (On les applaudit bien fort.)
Voilà qui a de la gueule, non?
Toujours est-il que leur première sélection est la suivante (la seconde sera annoncée le 17 octobre):
  • Vincent Borel, Fraternels (Sabine Wespieser)
  • Jérôme Chantreau, Avant que naisse la forêt (Les Escales)
  • Négar Djavadi, Désorientale (Liana Levi)
  • Gaël Faye, Petit pays (Grasset)
  • Philippe Forest, Crue (Gallimard)
  • Valentine Goby, Un Paquebot dans les arbres (Actes Sud)
  • Maëlle Guillaud, Lucie ou la vocation (Héloïse d'Ormesson)
  • Serge Joncour, Repose-toi sur moi (Flammarion)
  • Luc Lang, Au commencement du Septième jour (Stock)
  • Andreï Makine, L'Archipel d'une autre vie (Seuil)
  • Véronique Ovaldé, Soyez imprudents les enfants (Flammarion)
  • Sylvain Prudhomme, Légende (Gallimard)
  • Antoine Rault, La Danse des vivants (Albin Michel)
  • Alexandre Seurat, L'Administrateur provisoire (Le Rouergue)
  • Arnaud Sagnard, Bronson (Stock)
  • Karine Tuil, L'Insouciance (Gallimard)
  • Éric Vuillard, 14 juillet (Actes Sud)

Un génie de vingt ans pour un roman décoiffant

Le deuxième roman de François-Henri Désérable, inspiré par la biographie d’Evariste Galois, « mathématicien de génie qui mourut en duel à vingt ans », est l’exemplaire réussite d’un écrivain qui s’autorise toutes les libertés sans jamais oublier ce qu’il veut raconter. Le texte coule comme un torrent dont le flux s’anime selon les aspérités de son lit. On sait où il va, l’auteur nous le rappelle parfois : vers un vingtième chapitre, autant de parties qu’il y a eu d’années dans la vie du personnage, où celui-ci « dort pour de bon. Le Vieux a tourné son pouce vers le bas. » Le Vieux à barbe blanche était présent dès les premières lignes pour un claquement de doigts qui s’appellera le big-bang.
Pourquoi, en effet, ne pas remonter à la création de l’univers pour en arriver au père d’Evariste, Gabriel Galois ? Et pourquoi ne pas comparer le peu que nous savons de celui-ci à l’encore moins que nous savons de John Shakespeare ? Puisque, dans les deux cas, les pères ne doivent leur relative célébrité qu’à celle, éclatante, de leurs fils. Le romancier est omnipotent : il invente ce que la mémoire n’a pas enregistré, parce que les techniques n’étaient pas encore au point. Qu’en fut-il, par exemple, de la nuit où Evariste fut conçu ? « Les sextapes, hélas, n’existaient pas », ce qui n’interdit pas de raconter la scène avec les précautions que l’on prend à cette évocation devant une demoiselle, lectrice imaginaire…
La fiction racontera le vrai, il faut prendre l’affirmation pour ce qu’elle vaut : Evariste Galois non dans sa légende, nourrie par de nombreux commentateurs, mais « tel qu’il fut ». Le génie qui détestait Louis-le-Grand mais y découvrit, en 1827, « ce royaume des mathématiques dont très vite il devint le souverain. » Il avait quinze ans, il se lance à l’assaut d’une montagne – pardon, une Montagne – dont le sommet est d’accès plus facile pour lui que pour tous les autres. Nous le disions en ouverture : François-Henri Désérable ne perd jamais son sujet de vue. Il n’oublie pas non plus que les mathématiques, si elles sont la principale raison de vivre de l’adolescent, son aspiration ultime, s’accompagnent d’autres frémissements. Il est tenté par les barricades de 1830, il est secoué d’une manière qu’il ne comprend pas, car il n’a à peu près jamais vu de fille, par la vision de Stéphanie en 1832. La fin est proche, et probablement a-t-elle un rapport avec cet émoi-là.
Evariste, roman qui avance bien des hypothèses sans les démontrer toutes, possède la clarté d’une évidence.

mercredi 14 septembre 2016

Gérard Rondeau, appelez-le Milan

Un petit cliché noir et blanc, en page 9 de Libération ce matin, accompagné d'un texte bref sous le titre: "Disparition". Le disparu en question est l'homme qui avait fait la photo, Gérard Rondeau, né en 1953, proche de bien des écrivains dont il avait notamment tiré le portrait - et c'est pourquoi il a sa place ici. Celui qui me rendait le plus proche de Gérard Rondeau, pourtant jamais croisé dans la vraie vie, était Yves Gibeau, chaque fois que je le rencontrais. J'avais eu l'occasion de parler de cela avec Jean-Paul Kauffmann, il y a trois ans, quand il avait publié Remonter la Marne, ce beau voyage à pied où la promenade réapprend à réfléchir à soi et au monde. Parce que, à force d'avoir entendu évoquer le photographe, je l'avais reconnu sous le pseudonyme de Milan que lui donne Kauffmann dans son livre. Livre à la couverture illustrée, c'était une évidence, par une vue de la Marne, en amont de Joinville-en-Vallage, signée Gérard Rondeau. Et voici deux passages de cet ouvrage, extraits des chapitres 26 et 27, qui font un beau portrait du portraitiste (même s'il était loin de se limiter au portrait).
Milan est photographe. L’acuité de son regard est certainement prédatrice – comment être photographe si l’on n’a pas l’instinct de chasse ? Mon ami pourrait se rendre maître par la séduction ou l’effet de surprise, empêcher la proie de résister afin qu’elle se rende ; il est bien plus subtil. Il ne montre pas son appareil, si bien que ses futures prises ne voient rien venir. Il lui faut cette dessaisie par quoi la victime consent sans tout à fait capituler. Surtout pas une reddition qui donnerait un portrait sans vie. En une fraction de seconde, il a extrait de sa veste un minuscule boîtier cabossé. Il a armé, visé et aussitôt rengainé. On n’y a vu que du feu. Sur la Marne, c’est lui qui a fait mon éducation. Nous nous sommes donné rendez-vous sur le pont de Dormans.
Dans son nid d’aigle, Milan a créé un savant désordre qui tient du cabinet de curiosités. Livres, tableaux, objets sont entassés, cramponnés aux murs, empilés sur des tables, rapetissant peu à peu l’espace disponible. Pour circuler, il faut slalomer à travers d’étroits passages, contourner des haies de recueils de poésie, des massifs d’albums, enjamber des casiers, des tablettes surmontées de photos. Le foisonnement de ces trésors est en extension constante. Quand il n’y a vraiment plus de place, Milan ouvre une pièce nouvelle de sa grande demeure. Il n’est pas animé par la jouissance du collectionneur, plutôt par un goût de la présence et de la connaissance. Avant d’aller photographier un écrivain, un artiste, une célébrité, il a tout lu de lui. Rien n’est laissé au hasard. Il s’imprègne, cherchant le fameux « motif secret » d’une existence ou d’une œuvre cher à Henry James. Ses tirages sont recherchés par les collectionneurs. Aucun marchandage.

mardi 13 septembre 2016

Prix Médicis, première (et Prix de Flore, rattrapage)

Les infos tombent à des heures variables mais, jusqu'à présent, les dates annoncées sont respectées. Le jury du Prix Médicis a donc rendu sa copie hier soir, trop tard pour moi, et je la découvre, comme vous, ce matin - 14 romans français et 11 étrangers, les essais attendront un peu avant le tri. Ce sera peut-être le 10 octobre qui semble être devenu le nouveau rendez-vous pour une deuxième liste (j'avais d'abord noté le 6, mais je fais confiance à Livres Hebdo).

Romans français
  • Nathacha Appanah, Tropique de la violence (Gallimard)
  • Stéphane Audeguy, Histoire du lion Personne (Seuil)
  • David Boratav, Portrait du fugitif (Phébus)
  • Stéphane Corvisier, Drama Queen Palace (Grasset)
  • Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal (Gallimard)
  • Gaël Faye, Petit pays (Grasset)
  • Nicolas Idier, Nouvelle jeunesse (Gallimard)
  • Ivan Jablonka, Laetitia ou la fin des hommes (Seuil)
  • Laurent Mauvignier, Continuer (Minuit)
  • Denis Michelis, Le bon fils (Notabilia)
  • Céline Minard, Le grand jeu (Rivages)
  • Christine Montalbetti, La vie est faite de ces toutes petites choses (P.O.L.)
  • Arnaud Sagnard, Bronson (Stock)
  • Florence Seyvos, La sainte famille (L’Olivier)

Romans étrangers
  • Niccolo Ammaniti, Anna (Grasset)
  • Nickolas Butler, Des hommes de peu de foi (Autrement)
  • Ralph Dutli, Le dernier voyage de Soutine (Le bruit du temps)
  • Christoph Hein, Le noyau blanc (Métailié)
  • James E. McTeer II, Minnow (Editions du Sous-sol)
  • Edna O’Brien, Les petites chaises rouges (Sabine Wespieser)
  • Ferdinand von Schirach, Tabou (Gallimard)
  • Steve Sem-Sandberg, Les élus (Robert Laffont)
  • Antonio Xerxenesky, L’histoire de la femme qui devait tuer Orson Welles (Asphalte)
  • Samar Yazbek, Les portes du néant (Stock)
  • Nell Zink, Une comédie des erreurs (Seuil)

Ivan Jablonka se retrouve romancier, comme au Goncourt (tandis qu'il est essayiste pour le Renaudot), Céline Minard est moins seule que son héroïne, Laurent Mauvignier n'est pas oublié et Gallimard reste le meilleur pour l'occupation du terrain.
J'avais négligé, au passage, le Prix de Flore, il n'est peut-être pas inutile que je complète votre information (si vous ne vous servez pas ailleurs avec les dix titres retenus la semaine dernière, avant une deuxième sélection le 4 octobre (comme le Goncourt et le Femina, ce dernier n'ayant encore rien dit) et une remise du prix le 8 novembre, au lendemain du Prix Décembre.
  • Samuel Benchetrit, La nuit avec ma femme (Plon/Julliard)
  • Boris Bergmann, Déserteur (Calmann-Lévy)
  • Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Le dernier des nôtres (Grasset)
  • Cédric Gras, Anthracite (Stock)
  • Elitza Gueorguieva, Les cosmonautes ne font que passer (Verticales/Gallimard)
  • Arnaud Sagnard, Bronson (Stock)
  • Joann Sfar, Comment tu parles de ton père (Albin Michel)
  • Leïla Slimani, Une chanson douce (Gallimard)
  • Philippe Vasset, La légende (Fayard)
  • Nina Yargekov, Double nationalité (P.O.L.)

lundi 12 septembre 2016

En revenant du Festival America

Je ne suis pas allé à Vincennes. Mais j'ai quand même l'impression d'en revenir, tant l'édition 2016 m'a donné l'occasion de lire du roman américain.
Ce qu'il faut en retenir? Celles et ceux qui y étaient vraiment vous le diront mieux que moi. Je vais, en tout cas, imprimer ici les noms des lauréates des deux prix littéraires qui y ont été attribués.
Le Prix des lecteurs, organisé par la Médiathèque de Vincennes (bibliothèques, médiathèques et usagers de celles-ci sont chers à mon cœur), est allé à Anna North pour Vie et mort de Sophie Stark, paru l'an dernier aux Editions Autrement dans une traduction de Jean Esch.
Artiste radicale, Sophie Stark cherche à filmer au plus près du mouvement qui fait vivre ses proches. Ce qui provoque parfois des grincements de dents chez eux et, chez elle, bien des questions sans réponses. Quant au lecteur, il bénéficie des regards croisés qui, dans des voix multiples, dessinent un portrait en fragments parfois contradictoires mais toujours excitants d’un personnage insaisissable.
Quant au Prix Page/America, tout aussi cher à mon cœur puisque son jury est constitué de bibliothécaires, on y revient, et de libraires, c'est aussi essentiel dans la vie du livre, il a récompensé Un travail comme un autre, de Virginia Reeves, fraîchement paru aux Editions Stock et traduit par Carine Chichereau.
Roscoe n’aime que l’électricité en ce début de 20e siècle mais devient fermier par l’héritage que fait Marie, sa femme. Il s’ennuie à la ferme, hors réseau, jusqu’au jour où il capte, en fraude, une ligne principale pour alimenter la maison. Son installation provoque la mort d’un homme, il est condamné à vingt ans de prison. Là, il découvre d’autres valeurs, pas toutes positives, puis tombera de haut à sa sortie. Une suite de déceptions douloureuses.

samedi 10 septembre 2016

Edmond About à bord de l'Orient-Express

Même François Forestier, habitué des livres improbables dont il rend compte dans sa « boîte à bouquins » sur le site Internet Bibliobs, a failli s’y tromper : il pensait que le récit du premier voyage de l’Orient-Express écrit par Edmond About (1828-1885) n’avait pas été réédité depuis 1884. Alors que les Éditions Magellan lui avaient redonné existence il y a quelques années, mais sous un titre différent. Voici donc une nouvelle réédition, respectueuse au moins du titre original. (Et du texte aussi, y compris dans les quelques fantaisies orthographiques de l’auteur.)
Le 4 octobre 1883, l’Orient-Express part de la gare de l’Est à 19 heures 30, emportant vers Constantinople ou, comme le dit Edmond About, Stamboul, des passagers invités. Parmi eux, quelques journalistes et un écrivain sont particulièrement chargés de faire la promotion de l’événement. Deux d’entre eux au moins reviendront du voyage « avec un livre sous le bras », comme l’écrit Octave Uzanne dans Le Livre. Une manière d’exprimer de la reconnaissance envers Georges Nagelmackers, fondateur de la Compagnie internationale des wagons-lits, et qui était du voyage. Edmond About, écrivain alors célèbre et sur le point d’être élu à l’Académie française, rédige De Pontoise à Stamboul, qui occupe à peu près la moitié d’un volume de 300 pages complété par des textes plus brefs. Henri Opper de Blowitz, qui est à Paris le correspondant du Times, fait mieux encore avec Une course à Constantinople, plus de 350 pages. Les deux ouvrages, parus presque simultanément, poussent à puiser dans celui-là ce qui n’est pas dans celui-ci : le portrait d’Edmond About par Henri Opper de Blowitz qui fait le tour des « convives » au début du voyage.
À une autre table, un peu plus loin, M. Edmond About, qui cause avec la vivacité d’un Français curieux de connaître et sûr d’avance d’être écouté avec plaisir. La physionomie de M. Edmond About est une des plus connues parmi les physionomies parisiennes. Il est de belle apparence, et ses cheveux et sa barbe, trop tôt grisonnants, je crois, ne lui ont rien enlevé de ce qui constituait autrefois ses éléments de succès mondains.
Il a l’attaque vive, et supporte de bonne humeur les ripostes qu’il s’attire. Il est souvent le premier à rappeler le plus éclatant de ses échecs, et l’on retrouve facilement dans sa conversation la causticité qui marque ses écrits. Il est gouailleur, comme il convient à un normalien, et il se porte haut comme il sied à un homme de sa valeur ; mais il quitte facilement le ton léger pour montrer dans les conversations plus graves un esprit qui observe et une intelligence qui retient. M. Edmond About est un des hommes dont on a le plus médit dans Paris.
Quand on est parvenu à une certaine hauteur, ceux qu’on a laissés derrière soi, au bas de la montée, les camarades qui sont demeurés dans les obscurités lointaines de l’inconnu, vous accusent de les avoir lâchés. Mais n’est pas lâcheur qui veut, et M. Edmond About a pu se dire que la corporation des lâcheurs, qui compte Caïphe et saint Pierre parmi ses fondateurs, est d’assez vieille roche pour qu’on se console d’en faire partie.


Dans la même collection

Charles Géniaux
La passion d’Armelle Louanais

Paul Acker
Les exilés

Washington Irving
Kidd le pirate

Sainte-Beuve
De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle

Manuel du plus que parfait arriviste littéraire

Henri de Régnier
Histoires incertaines

Maurice Spronck
L’an 330 de la république

14-18, la Grande Guerre de Georges Ohnet touche à sa fin

Les circonstances ont ralenti le rythme de publication de la Bibliothèque malgache et, en conséquence, celui de l'exhumation du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont la réédition avait commencé en janvier de l'an dernier. Cependant, l'entreprise touche à sa fin. Le 16e fascicule de la série, disponible aujourd'hui, est l'avant-dernier. La fin de la guerre est proche, celle de l'existence de Georges Ohnet aussi. Il continue, en tout cas, à regarder de près autant qu'à essayer de voir ce qui se passe plus loin - en Russie, par exemple.

Ce qui se passait à la cour de Russie et qui a abouti à cette Révolution si rapide qu’on dirait un écroulement, commence à être connu. C’est fabuleux ! Il paraît que depuis de longues années la haute société russe, et le monde de la Cour particulièrement, était adonnée aux pratiques de l’occultisme. Ces malheureux étaient à la merci de simulateurs très habiles qui les avaient poussés à une croyance aveugle dans le spiritisme. Une sorte de mysticisme érotique brochait sur le tout, si bien que le secret de l’importance prodigieuse de Raspoutine et de Protopopof est là. Ils faisaient tourner les tables, endormaient les grandes dames, et se livraient à des pratiques sadiques qui auraient dû les mener tout droit à la potence. C’est par des crises de magnétisme que l’Impératrice était tombée littéralement sous la domination de Raspoutine. Elle lui écrivait des lettres d’hallucinée, en proie aux transes du baquet de Mesmer. Raspoutine fut le Cagliostro crasseux, malodorant, aux cheveux gras et aux ongles en deuil, de cette société en décadence, et livrée aux émotions mystico-sensuelles.


La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 16 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

vendredi 9 septembre 2016

Emmanuel Carrère relit le Nouveau Testament

Et Emmanuel Carrère vint. Un peu plus tôt que prévu lors de la première publication du Royaume : son éditeur avait cédé devant le déferlement d’articles et d’entretiens et a avancé de deux semaines une mise en vente annoncée pour le 11 septembre 2014. Un peu comme si, toutes proportions gardées, Jésus naissait deux semaines avant Noël. Ou comme si Luc, celui de l’évangile, « qui se veut historien, fournisseur de données fiables et vérifiables », avait manipulé les dates d’un recensement qui a eu lieu dix ans après la mort d’Hérode pour envoyer Marie et Joseph à Bethléem où doit naître l’enfant. « C’est une erreur classique de scénariste : s’acharner à résoudre une incohérence sur laquelle tous les efforts qu’on déploie ne font qu’attirer l’attention, en sorte qu’elle se voit comme le nez au milieu de la figure ».
En vérité, Emmanuel Carrère nous le dit, Luc a accompli cette manipulation et quelques autres, en romancier plutôt qu’en historien. En excellent romancier, puisque ses meilleures scènes sont inoubliables.
Le Royaume parle donc de cela : le Nouveau Testament, les apôtres, le Christ, la constitution d’une Eglise destinée à durer, et qui dure encore. Mais dans une perspective qui mêle la fiction au rationalisme : « si je suis libre d’inventer c’est à la condition de dire que j’invente, en marquant aussi scrupuleusement que Renan les degrés du certain, du probable, du possible et, juste avant le carrément exclu, du pas impossible, territoire où se déploie une grande partie de ce livre. »
Dans cette mise en perspective, Emmanuel Carrère se place en personnage. Il n’écrit plus de fiction depuis quinze ans mais n’en dédaigne pas les mécanismes. Et il porte un grand intérêt à ses rapports avec ce dont il parle. Dans ce cas précis, c’est intéressant : il a vécu, au début des années 1990, une période de foi intense pendant laquelle il a écrit chaque jour des commentaires sur l’évangile selon saint Jean, respectant les prescriptions du christianisme : la prière et la messe quotidiennes, le mariage à l’église, le baptême de ses fils… Puis cela lui est passé, mais il valait la peine d’observer, vingt ans plus tard, qui il était alors. Et de superposer son propre parcours à celui de Paul et de Luc, les premiers Chrétiens auxquels il s’intéresse le plus dans Le Royaume, sans négliger une foule de personnages qui, à leur manière, ont changé le monde.
Ce livre composite est, à certains égards, passionnant et même drôle. A l’usage de lecteurs qui n’ont guère fréquenté le Nouveau Testament et les écrits des historiens de l’époque, il trouve des raccourcis audacieux entre les premiers temps de notre ère et des faits plus proches de nous. Paul est pour Jacques (réputé être le frère de Jésus) « l’équivalent de Trostky pour Staline ». Titus, généralissime romain pour l’Orient, écrase Israël : « Les terroristes, comme l’a dit Vladimir Poutine dans le contexte assez voisin de la Tchétchénie, devaient être butés jusque dans les chiottes. » L’hypothèse de la disparition du corps du Christ qui ne se trouve plus dans son tombeau pourrait, plutôt qu’une conséquence de sa résurrection, avoir été l’œuvre de l’autorité romaine, « soucieuse comme le commando américain qui a anéanti Oussama ben Laden d’éviter qu’un culte se propage autour de sa dépouille ». On pourrait multiplier les exemples, ils abondent, et faire aussi le détour par Philip K. Dick, sur qui Emmanuel Carrère a écrit un livre et dont la fin de vie a été mystique…
A d’autres égards, ou plutôt à d’autres moments, l’écrivain installe un ennui élégant, quand il interroge le Nouveau Testament avec sérieux. Mais probablement le sérieux et l’ennui étaient-il, d’une certaine manière, une part indispensable du projet littéraire.