dimanche 20 août 2017

Une rentrée trop précoce pour les quotidiens

Voulez-vous que je vous raconte ma lecture de la presse quotidienne un jeudi normal? Non, probablement cela n'a-t-il qu'un intérêt très limité. Encore que, dans le cadre de ce blog consacré à ma vie de lecteur, c'est en prise directe avec celle-ci. Des articles qui paraissent le jeudi dans Le Figaro, Libération (quoique ce soit devenu surtout le samedi) et Le Monde, le matin pour les deux premiers, l'après-midi pour le dernier, vont dépendre parfois le choix d'ouvrir ou non, dans les jours suivants, certains ouvrages. Je lis les pages littéraires, ou plutôt je les survole, car je n'ai pas envie qu'on me dicte ce que je dois penser d'un livre. En revanche, je suis toujours prêt à accueillir de nouvelles suggestions.
Mais pas cette semaine. Alors que, si vous êtes entrés dans une librairie depuis mercredi, vous avez dû y voir, en pagaille, des romans tout frais.
Jeudi matin, Le Figaro annonçait pourtant, avec une fierté qui semblait légitime, en Une, renvoyant à deux pages intérieures, avoir sélectionné six têtes d'affiche de la rentrée littéraire. Mais Le Figaro n'a rien sélectionné du tout. Il s'est contenté des succès annoncés dont l'un perce d'ailleurs déjà dans le classement des meilleures ventes de DataLib, neuvième aujourd'hui de la catégorie romans, roman qu'il n'est d'ailleurs pas tout à fait: La Fontaine, une école buissonnière, d'Erik Orsenna (Fayard). Les autres têtes d'affiche, que vous auriez probablement désignées aussi bien vous-même, sont Marc Dugain (Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard), Amélie Nothomb (Frappe-toi le coeur, Albin Michel), Sorj Chalandon (Le jour d'avant, Grasset), Eric-Emmanuel Schmitt (La vengeance du pardon, Albin Michel) et Eric Reinhardt (La chambre des époux, Gallimard).
Jeudi après-midi, Le Monde fouillait courageusement la masse, dégageait un thème (l'exofiction), cherchait et trouvait des noms connus dont les visages illustraient la double page consacrée à la rentrée: Marie Darrieussecq, Erik Orsenna, Eric Reinhardt, Patrick Deville, Kamel Daoud, Amélie Nothomb, Lola Lafon, Patrick Modiano, Jean-Philippe Toussaint, Camille Laurens. La moitié des six du Figaro, et sept de mieux. Les douze pages annoncées la semaine qui vient seront bienvenues pour approfondir un peu.
Dans Libération, on en est encore aux pages spéciales été qui proposaient hier, pour la sixième semaine, les premières pages d'un roman de la rentrée - De l'ardeur, de Justine Augier (Actes Sud). Il est probable qu'on restera encore sur sa faim samedi prochain, car la série d'avant-premières est annoncée en sept parties.
Dans les quotidiens que je lis (je ne lis certes pas tout), il fallait tourner, hier samedi, le regard vers la Belgique et Le Soir pour trouver des pages livres vraiment centrées sur des livres de la rentrée. Elle s'ouvraient sur un entretien avec Valeria Luiselli pour L'histoire de mes dents (L'Olivier). Et, à l'intérieur, j'ai apporté ma modeste contribution...

samedi 19 août 2017

Andreï Makine sur le chemin de la liberté

Andreï Makine a choisi, pour l’écriture, une autre langue que la sienne. La vie en a, pour partie, décidé ainsi : à la fin des années 80, trente ans après sa naissance en Sibérie, il a demandé et obtenu l’asile politique en France. Et est devenu, en langue française, un des auteurs les plus célébrés, cumulant en 1995, pour Le Testament français, les prix Goncourt, Goncourt des Lycéens et Médicis. Seul roman, probablement, dans ce cas. Académicien depuis l’an dernier, il publie aussi sous pseudonyme(s). Mais L’archipel d’une autre vie, qui est réédité au format de poche, est un livre qu’il a signé de son nom – le dix-septième.
Une chasse à l’homme dans l’immense taïga russe extrême-orientale devient une métaphore de la liberté. Pavel Gartzev, qui la raconte à un jeune homme après que le stalinisme a disparu, évoque cet épisode comme une révélation capitale. L’identité floue du fugitif se précise, et les yeux s’ouvrent sur une hypothèse peu crédible auparavant.
Sous couvert de réalisme soviétique des années cinquante, Andreï Makine bâtit une fable à l’usage du monde. Le récit de Pavel, qui a subi les excès d’une autorité aveugle, est un passage de relais entre un passé rigide et un futur proposant une ouverture presque utopique. Non par un changement de régime politique, presque totalement étranger au roman, mais par un choix personnel qui échappe au chemin tracé pour chacun dans une dictature éclairée, ou qui se veut telle. L’archipel d’une autre vie est, dans le roman de Makine, un lieu précis. Et, encore davantage, le rêve de ce lieu.
La poursuite de l’évadé – faisons comme si nous ne savions rien de cette personne, sinon les ordres reçus par ceux qui tentent de s’en emparer – dure longtemps. Elle s’apparente parfois à un jeu dont le gibier fixe les règles au fur et à mesure, et dans lequel les pièges se referment sur les pas des chasseurs, de moins en moins nombreux au fur et à mesure que les blessures les frappent. La tension s’exacerbe autour de l’intelligence presque surhumaine dont fait preuve la cible, à la manière d’un animal traqué qui entraîne ses poursuivants sur un terrain qu’il connaît à la perfection et où il pourra trouver refuge. Le lecteur s’exalte devant les scènes épiques, et réfléchit avec Pavel. L’expérience passée de celui-ci lui donne en effet une perception des événements floue mais plus proche de la vérité.
Le déséquilibre entre les forces en présence s’inverse : le groupe de soldats pisteurs, s’il est en grande supériorité numérique dans les pas d’une seule personne, se défait progressivement devant l’habileté de la proie, les obstacles naturels et, par-dessus tout, ce que pèse la quête d’un idéal face à des hommes conduits par la faible motivation des ordres reçus.
Comme souvent chez Andreï Makine, ce qui passe pour une écriture classique est plutôt un style plat. Seul reproche, et reproche léger.

jeudi 17 août 2017

14-18, Albert Londres : «la maison de Dieu jetée en pâture aux flammes allemandes»



Un nouveau crime
La cathédrale de Saint-Quentin entièrement détruite

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 16 août.
Hier, ils ont exécuté celle de Saint-Quentin, ils ont incendié la cathédrale sans tour.
On allait la voir quelquefois à deux ou trois kilomètres. C’était, à cette distance, une grosse maison ; elle surplombait de sa masse imposante la ville où l’on ne peut pas encore entrer. Des bois d’Haumont, l’esprit reporté sur son passé avec intensité, on la regardait dans le ciel ; elle était complète, c’était la cathédrale.
Ils l’ont flambée cette nuit.
Un peu avant une heure du matin, un coin de grand paysage lunaire des tranchées s’éclaira, c’était Saint-Quentin.
À la lueur qui était haute, on vit que c’était bien davantage, c’était la maison de Dieu jetée en pâture aux flammes allemandes. Elle brûla toute la nuit.
De leurs tranchées, de leurs postes de guetteurs, de leur route de ravitaillement, nos soldats, l’insulte au cœur, virent se consumer la torche nationale. Elle ne subissait pas son supplice en silence ; par moment des explosions s’entendaient. Ils avaient savamment préparé son bûcher : un foyer d’incendie en allumait un autre. Les saligauds l’eurent tout entière.
Ce matin nous la vîmes fumer. Elle ne flambait plus, elle n’avait plus assez de forces pour cela : elle était morte. La mort l’avait tellement changée que nous ne la reconnûmes pas. Nous avions son cadavre là, devant nous, et nous la cherchions encore. C’était elle. Son toit s’est effondré sur ses dalles, elle est scalpée. Sa longue arrête qui tranchait le ciel a disparu. En une nuit elle a perdu ses siècles.
Nous ne la quittions pas des yeux. Nos mains qui tenaient nos jumelles tremblaient, son cadavre paraissait tout écorché et l’ennemi se promenait devant.
Sur la droite, par la deuxième échancrure d’une chaîne de montagne, tragiquement les tours de celle de Laon contemplaient cela.

Le Petit Journal, 17 août 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mercredi 16 août 2017

Il y a lavage de cerveau et lavage de cerveau

Trois prénoms pour un titre de roman : Mercy, Mary, Patty. Lola Lafon est moins explicite que la dernière fois (La petite communiste qui ne souriait jamais), d’autant que seul le troisième prénom, à condition d’expliquer un peu, évoquera quelque chose au lecteur moyennement informé : Patricia, dite Patty et qui veut ensuite devenir Tania, est la petite-fille du richissime patron de presse américain William Randolph Hearst. En 1974, la descendante est enlevée par un groupe de révolutionnaires dont, en six semaines, elle adopte si bien les idées qu’elle braque une banque avec eux. Dans les messages qu’elle envoie à sa famille et au monde, pendant la période où elle est cachée par ce groupe d’abord, avec ce groupe ensuite, elle bascule très vite d’un rôle d’intermédiaire chargée de communiquer les revendications à celui de militante – d’une belle cause, d’ailleurs : davantage d’égalité, nourriture, enseignement et soins pour tout le monde. Assez pour ébranler une société qui repose sur la hiérarchie des richesses et des possibilités…
La question qui fut posée à cette époque, et qui l’est à nouveau dans le roman, est aussi simple que la réponse est complexe : si elle ne rédige pas ses messages sous la contrainte, Patricia Hearst a-t-elle subi un lavage de cerveau ou s’est-elle elle-même convaincue qu’il est nécessaire de faire la révolution ?
Son procès, après qu’elle a été libérée et que le reste du groupe a été abattu, s’articule sur cette question. A laquelle la famille Hearst a décidé qu’il y avait une seule réponse : lavage de cerveau, donc irresponsabilité. Pour faire pencher la balance de la justice de ce côté, une universitaire atypique, Gene Neveva, à ce moment professeure invitée dans les Landes, est chargée de rédiger un rapport allant dans ce sens. Elle ne devrait éprouver aucune difficulté à comprendre ce qui s’est passé puisqu’elle est indésirable dans de nombreux établissements en raison de ses idées gauchistes et féministes. L’horreur, en somme… mais que les Hearst ont décidé d’utiliser.
Gene Neveva engage une assistante française, assez jeune pour porter un regard neutre sur les faits : Violaine, puisqu’elle a dit s’appeler ainsi (en réalité, elle s’appelle Violette), n’a même aucun avis sur les événements de mai 68. Chargée de résumer les pièces du dossier, d’en extraire tout le sens, elle finit par jouer un rôle plus important que prévu dans le travail de l’Américaine – celle-ci ne songera pourtant pas à la remercier.
C’est Violaine que la narratrice rencontre et qui la met sur la piste d’un livre écrit par Gene Neveva : Mercy Mary Patty. Voilà les deux autres prénoms. Celui de Mercy Short, celui de Mary Jemison. « Celles qui ont déserté leur famille d’origine, qui leur ont préféré les Amérindiens. À qui on a envoyé l’armée et les prêtres. Qu’elles s’en expliquent et se repentent publiquement. Mais de quoi ? » Mercy et Mary ont vécu, comme Patty, il y a beaucoup plus longtemps, un enlèvement après lequel elles ont profondément changé.
Pourquoi ? Il y a bien eu lavage de cerveau, mais pas par les ravisseurs, explique entre les lignes Gene Neveva. C’est la société dans laquelle elles vivaient qui leur a déformé l’esprit en le pliant à ses normes, et la captivité devenue choix leur a rendu tout ce qu’elles étaient vraiment. Comme Patty Hearst ?
Tremblez, bonnes gens, toutes vos certitudes font face à un tremblement de terre dans un roman à la construction complexe et aux interrogations fondamentales.

mardi 15 août 2017

Ce que la rentrée nous prépare (revue de presse)

Je ne vais pas casser l'ambiance tout de suite et tenter de vous décrire l'image fatale des tonnes de romans de la rentrée qui finiront au pilon.
Au pilon, L'Express de cette semaine y verrait peut-être bien trois romans à paraître ces jours-ci - je rappelle que les premiers livres de la rentrée littéraire arrivent demain chez votre libraire (ils y sont déjà, bien entendu, il ne reste qu'à préparer les tables de nouveautés et à les garnir des coups de cœur). Donc, à L'Express, Marianne Payot n'a pas aimé Le jour d'avant, de Sorj Chalandon (Grasset), "fabriqué et archaïque". Jérôme Dupuis a été déçu par Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon (Actes Sud), "un kidnapping littéraire raté à force d'afféteries inutiles". Et Eric Libiot a trouvé que La chambre des époux, d'Eric Reinhardt (Gallimard), était "Un roman répétitif, égotique et vain." Pan!
Dire que j'ai beaucoup aimé le premier et que je me réjouissais de lire les deux autres...
En tête de gondole dans le même hebdomadaire, Femme à la mobylette, d'Eric Seigle (Flammarion), Sucre noir, de Miguel Bonnefoy (Rivages), Frappe-toi le cœur, d'Amélie Nothomb (Albin Michel), La disparition de Josef Mengele, d'Olivier Guez (Grasset), et Comment vivre en héros, de Fabrice Humbert (Gallimard).
Je n'en ai encore lu qu'un (ceux qui me connaissent bien devineront aisément lequel), je l'ai trouvé assez moyen, et j'espère beaucoup des autres.
Pour être complet avant de quitter L'Express, j'ajoute qu'un grand article y est consacré à un ensemble de trois romans liés par leur sujet, l'Algérie française: L'art de perdre, d'Alice Zeniter (Flammarion), Dans l'épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), et Un loup pour l'homme, de Brigitte Giraud (Flammarion, bien servi cette semaine).
Aux Inrockuptibles, on a de la suite dans les idées puisque s'y reproduit chaque année une séquence identique: après une couverture "sexe" qui nous dure plusieurs semaines, parce que cela été fatigant de la choisir et qu'il vaut mlieux ensuite partir en congés, la rentrée littéraire est ponctuée d'une couverture "livres". En 2017, c'est Alan Moore, tout seul, pour son volumineux Jérusalem (Inculte), traduit par Claro sans qui nous n'aurions de la littérature anglo-saxonne qu'une très imparfaite image. Sur huit pages, "Le magicien de Northampton" (c'est le titre de l'article) se livre à Nelly Kaprièlan. Et ça commence par un sonore "Fuck!"
Puis vient un choix de quarante romans, pas moins, dans lequel il y aura à puiser, douze extraits des meilleurs livres de l'automne - parmi lesquels, ah! celui de Sorj Chalandon et, hé! hé! celui d'Eric Reinhardt que Lire avait aussi retenu parmi les romans de la rentrée présentés par extraits dans son numéro de juillet-août. Je ne me moque pas de L'Express, je rappelle seulement: les goûts et les couleurs, vous savez...
Dans le cahier critique des Inrockuptibles, le choix est celui des premiers romans: Fief, de David Lopez (Seuil), Le presbytère, d'Ariane Monnier (Lattès), Ostwald, de Thomas Flahaut (L'Olivier), Les fils conducteurs, de Guillaume Poix (Verticales), Demain sans toi, de Baird Harper (Grasset), et Les talons rouges, d'Antoine de Baecque (Stock).
A lire encore, tout ça (et bien d'autres), au contraire du premier roman d'Olivier El Khoury (Surface de réparation, Noir sur blanc). Je le cite un peu parce que je bavardais avec lui hier après-midi (mais vous devrez attendre avant de lire ce que donnera cet entretien), beaucoup parce qu'il est, avec David Lopez déjà cité, l'invité de La Grande table d'été sur France Culture (à 12h45 ou, ensuite, en podcast). J'écouterai ça...

dimanche 13 août 2017

Une seule vie ne suffit pas

Combien de fois les ténèbres s’abattent-elles sur Ursula Todd dans le roman de Kate Atkinson, Une vie après l’autre ? Combien de fois, pour le dire autrement, meurt-elle ? Nous n’avons pas compté. Mais bien des chapitres se terminent ainsi et chacun donne une fin à l’héroïne. L’une d’elle se produit en 1910 dans les premiers instants après sa naissance, ce qui aurait dû lui interdire, et à nous aussi, de connaître les événements ultérieurs. La première, si l’on respecte l’organisation d’un récit éclaté, est une des plus spectaculaires car Ursula n’est pas loin de modifier la marche du monde : en novembre 1930, elle se présente dans un café munichois, s’installe à une table où se trouve aussi Hitler, qu’elle a pu connaître dans d’autres circonstances, et sort de son sac un revolver pour l’abattre – mais elle est elle-même mise en joue, et : « Les ténèbres s’abattirent. »
Dans un premier temps, c’est déroutant. Chaque fois qu’Ursula se trouve dans une situation concrète, pense telle chose, accomplit tel acte, rencontre de nouvelles connaissances ou renoue avec certaines personnes, en Allemagne parfois, en Angleterre souvent, elle est aussi ailleurs, pense et fait autre chose, avec d’autres personnes, etc. Des faits sont à la fois simultanés et contradictoires, ou au moins incompatibles avec une partie de la chronologie.
Dans un deuxième temps, qui se prolonge pendant la plus grande partie du roman, c’est fascinant. On se perd avec délices et on se raccroche comme on peut aux branches d’un récit qui semble partir dans tous les sens avec, quand même, une multitude de passerelles entre les destins divergents d’Ursula.
Vers la fin, on aura même l’impression d’avoir tout compris, en partie grâce à un chapitre intitulé, avec une discrète ironie, « La fin du commencement ». Probablement se trompe-on : il est impossible de tout saisir ici, tant le jeu de Kate Atkinson est subtil et complexe. Elle a parfois mis son goût pour les fausses pistes au service d’énigmes résolues par le détective Jackson Brodie (La souris bleue ou Parti tôt, pris mon chien). Cette fois, aucun enquêteur ne nous guidera dans le dédale. A chacun d’y trouver son chemin.
Ce roman, traduit en 2015 et maintenant disponible au format de poche, a une suite, ou plus exactement un complément, paru cette année : L’homme est un dieu en ruine où Teddy, le frère d’Ursula, raconte à sa manière, et cette fois d’une seule manière, ce que connurent les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale – et avant, et longtemps après, car Teddy aura une longue vie. Engagé à vingt ans dans l’aviation, devenu pilote de bombardier, il ne mourra qu’en 2012. Au moment où son corps n’est plus, en effet, qu’une ruine.

vendredi 11 août 2017

14-18 , Albert Londres : «La guerre est remontée dans les Flandres»



« En Belgique… » disent depuis quelques jours les communiqués

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front des Flandres, août.
L’ombre était tombée sur elle ; depuis deux ans et demi, la bataille, ailleurs, avait porté ses coups, mais la guerre est remontée dans les Flandres et, de nouveau, voici la Belgique.
Dunkerque est toujours son unique porte. Sévère, la cité paye de temps en temps de certains coups de 380 la joie d’être restée inviolée. Ses blessures ne se voient pas ; où est né Jean-Bart, on demeure fier. La trace de l’affront dure peu, sitôt les rafales passées, le mur est redressé, le trou comblé. L’église seule garde sa plaie ouverte ; on ne lui a pas remis les deux larges morceaux de toit qui lui manquent, c’est sans doute pour que Dieu, quand on le prie de ne pas faire pleuvoir, entende mieux ce qu’on lui dit. L’uniforme français est rare, vous circulez entre Anglais et Belges. À la porte des bureaux de tabac, vous voyez des affiches qui vous annoncent, dans la langue de Kipling : « À lire ce matin dans le Daily Mail : Récit de M. Beach Thomas sur la grande bataille. » Vous entrez dans le débit… Vous désirez acheter les journaux français… il n’y a que les journaux anglais. Ils sont bien installés, chacun dans une belle case peinte et définitive et, quand vous sortez les mains vides, un jeune Dunkerquois, à l’accent déjà britannique, vous passe entre les jambes en braillant : « Le Daily Telegraph ! le Daily Chronicle ! » Dans la rue, on dit : « Good bye ! » et on fume des cigarettes anglaises. À la fin du jour, vous voyez des femmes, un oreiller sous le bras, s’en allant ; elles gagnent une cave où elles dormiront. Puis, la nuit tombe et des étoiles, par trois, se mettent à circuler dans le ciel. Elles avancent sur un même front ; l’étoile de droite est rouge, celle du milieu blanche, celle de gauche verte. C’est un avion. Il n’est pas seul. Et le jour arrivera et vous prendrez la route de Belgique.

La route de Belgique

Trois gendarmes ne se quittant pas de la main, à la sortie de la ville, demanderont à savoir qui vous êtes, un Anglais, un Belge, un Français. Ayant su, ils vous feront, tous les trois à la fois, un salut différent, puis vous irez.
Vous longerez le canal, derrière ce pont, vous reverrez le poteau-frontière et, saisissants, vos souvenirs de 1914 reparaîtront devant vous. Vous vous rappellerez qu’il y a longtemps, très longtemps, trois ans bientôt, vous avez fait souvent cette route, que vous alliez à Furnes, puis à Nieuport, mais pas plus loin, et vous découvrirez subitement, dans une minute de béante réflexion, que c’est encore à Furnes, puis à Nieuport, mais pas plus loin, que vous allez. Vous reconnaîtrez tout : les péniches qui ne glissent pas plus vite ; l’encombrement du port d’Adinkerque où vous attendiez pour passer ; les groupes de Belges, leurs cheveux blonds, mais pas leur costume : habillés en kaki, ils semblent tout neufs. Puis, pressé par le désir de retrouver vos émotions, vous rentrerez dans Furnes.
Il reste six villes à la Belgique, trois qui sont les clous sanglants où depuis trente-trois mois s’accrochent les armées ; Nieuport, Dixmude, Ypres ; deux dont le seuil plus accueillant attirent ceux qui, repris d’amour, viennent revoir le royaume : La Panne, Poperinghe, puis, une sixième qui vit déserte : Furnes.

Furnes

Furnes est la couronne qu’il faut poser aujourd’hui sur le front de la Belgique, Furnes est la douleur. Il est juste d’entrer chez le roi Albert par la ville de Furnes, cela vous met tout de suite dans le ton. Furnes est à la Belgique ce que sont les tentures noires aux portes d’une église. Ces tentures vous disent : « Là, on enterre. » Furnes vous annonce : « Tout, à partir d’ici, est sous le cilice. » Cela vous saisit au cœur. La grande place aux maisons de poupées, où pas un mur n’est par terre, mais où tous ont besoin de charpie, ne compte que cinq âmes : trois gendarmes à ses trois sorties, trois gendarmes belges de la vieille Belgique, de la vieille Belgique qui n’était pas en kaki mais en uniforme sombre, uniforme sentant le musée ; la quatrième âme est au milieu : c’est la plaque blanche où on lit : « Ostende ! » Une main noire en indique la route. Ce n’est qu’une chose… elle est vivante. Cette plaque qui, pour ce qu’elle offrait, a vu passer devant elle tant d’autos joyeuses, ne trouve plus aujourd’hui un seul acquéreur pour sa direction. « Ostende ! » crie-t-elle… mais c’est un obus qui répond. Quant à la cinquième âme, c’est en pénétrant dans l’église qu’on la découvrira ; c’est une femme, mal vêtue, agenouillée, et qui seule, les bras en croix, dit un chapelet. Ceci vu, inutile de rester, vous n’apercevrez plus rien à Furnes, rien.

Dans les dunes

Vous laisserez la route d’Ostende, prendrez à gauche et pousserez dans les dunes. Vous ne les reconnaîtrez pas. Ce qu’il y a d’africain dans ce paysage mouvant est toujours là ; ce qu’il y a de nostalgique dans ce paysage africain n’a pas disparu, mais ces montagnes de sable se sont peuplées. Faites pour le désert, ces dunes sont grouillantes. C’est si peu naturel qu’on croit de suite à une invasion. Tous ces occupants ont l’air d’avoir débarqué ce matin ; on cherche sur la mer les pirogues qui les ont amenés et la curiosité vous brûlerait d’apprendre le nom de ces pirates si vous ne saviez d’avance que ce sont nos chics alliés.
Ils se sont installés là comme sur de la bonne terre. On est Écossais ou on ne l’est pas. C’était du sable, ils ont construit sur du sable. D’ailleurs, ils ignorent nos proverbes. Les petites plages, fouettées d’obus, de Loxyde, d’Oost-Dunkerque, dans une solitude peureuse, les regardent, effarées. Avec leur plat à barbe sur le crâne, leur jupe plissée sur le derrière et leur poil sur les jambes, ils s’occupent froidement, sous la tourmente de fer qui claque, à bâtir comme si c’était sur du roc. Les Boches en sont épatés. Aussi, dernière ressource, les asphyxient-ils. Tout le long de ces plages où la mer est grise, les obus à gaz traînent leur fumée vert tendre. Les Écossais ont le nez dans le sable. Ces gars-là, sûrement, se sont fait tatouer sur le cœur la main noire du mur de Furnes, la main noire impérieuse qui commande : Ostende !

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 10 août 2017

Victor Segalen avant la rentrée littéraire

Dans Mes pas vont ailleurs (Stock, août 2017), Jean-Luc Coatalem vouvoie Victor Segalen à qui il s’adresse pour en faire le portrait. Segalen se repose de la Chine ancienne, en mai 1919, au Grand Hôtel d’Angleterre, « en plein centre du Finistère », près de la forêt du Huelgoat. Il se balade. Bientôt, ce sera sa dernière promenade. Le 21 mai, il sera mort.
La rêverie romanesque de Jean-Luc Coatalem place ses pas, et ceux du lecteur, dans les traces suivies toute sa vie par Segalen, qui écrit beaucoup et publie peu. Surtout, il voyage. Médecin de la marine, il a ramené de Polynésie les images du dernier décor de Gauguin et son roman le plus connu, Les Immémoriaux (Mercure de France, 1907).
À partir de 1908, sa grande affaire est la Chine, où une première expédition l’entraîne dans les terres centrales pendant dix mois et où il s’installe en mars 1910. Il publie Stèles à Pékin en 1912. Repart en mission archéologique en 1913 et 1914. Jean Lartigue (1886-1940) se joint à lui et à l’amical compagnon de la première expédition : Auguste Gilbert de Voisins (1877-1939), qui néglige de faire imprimer son prénom sur les pages de titre de ses livres. Segalen ne l’oublie pas, ce prénom, et l’appelle le plus souvent « Augusto ».
Jean-Luc Coatalem décrit ce « gentil escogriffe » au passage : « Trente-deux ans [en 1909], un an de plus que vous. Des yeux bleu clair, un nez busqué. » Plus loin : « De Voisins écrit des romans, des essais et un peu de poésie. Il connaît tout Paris, éditeurs et revues. Il a voyagé en Afrique et en Europe, a fréquenté Buffalo Bill, et composera un livret d’opéra pour Albert Roussel. » Et un mot, sans enthousiasme, sur l’imitation de western parue en 1909, Le Bar de la Fourche : « aujourd’hui, pourtant, sa lecture reste pénible. »
Mais qu’importe. Gilbert de Voisins sera de ceux qui empêcheront le nom de Segalen de disparaître. Il lui a dédié, en 1913, la première édition d’Écrit de Chine : « À mon ami Victor Segalen, compagnon de voyage parfait, en souvenir de nos étapes chinoises. » Dans une réédition de 1924, il ajoute un chapitre, « Le souvenir de Victor Segalen », repris d’un article d’abord publié par La Revue de Paris.
Ces pages ouvrent la petite stèle composée par fragments, de l’ami à l’ami. Gilbert de Voisins avait déjà, apprenant la mort de Victor Segalen, composé un hommage paru en juin 1919 dans le Mercure de France. La mémoire de l’amitié est longue et l’admiration ne s’éteint pas. Personne mieux que Gilbert de Voisins ne pouvait accueillir les publications posthumes de René Leys ou d’Équipée par des articles publiés, le premier en 1923 par La Nouvelle Revue française, le second en 1929 par Les Nouvelles littéraires.
Les quatre articles éparpillés dans autant de publications sont ici réunis pour la première fois. (Celui de 1923 est aussi devenu la préface de notre réédition de René Leys qui paraît simultanément.)
0,99 euros ou 3.000 ariary
ISBN 978-2-37363-066-4

Dans quel village, sur quelle piste de la Chine occidentale Victor Segalen me parla-t-il, pour la première fois de René Leys, je ne le sais plus au juste, mais je me souviens bien du ton qu’il prit pour m’exposer son sujet : ironique, blagueur et cependant enthousiaste. – À vrai dire, il se vengeait déjà, il se vengeait d’une déconvenue.
Un très long séjour à Péking lui avait permis des études où la Chine ancienne lui était apparue, la Chine impériale dans toute sa gloire. Nos randonnées à travers les merveilleuses provinces du nord et de l’ouest, où tant de monuments et de tombes rappellent cette grandeur déchue, le confirmèrent dans son intention d’écrire un livre intitulé le Fils du Ciel, qui eût été la monographie d’un empereur de Chine ; mais tandis qu’il se laissait emporter par son enthousiasme, éblouir par la splendeur du sujet, Victor Segalen ne perdait rien du sens critique qui rendait si attachante sa conversation de chaque jour.
À côté des images que l’histoire, la légende et l’art alliés rendaient si belles, une autre image se formait d’une Chine telle qu’on la devinait à Péking, capitale déshonorée, envahie par les étrangers et ne gardant rien qui pût imposer. – La légende magnifique devenait un ragot de concierge, la page d’histoire une colonne de journal, la haute statue de pierre une effigie de stuc pareille à celles qu’on trouve, là-bas, aux carrefours des routes et qui s’effondrent en plâtras… et néanmoins on ne pouvait refuser au passé toute créance : quelque chose subsistait encore, mais quoi, au juste ?… Segalen souriait de façon narquoise et de ce sourire naquit un autre livre : René Leys, qui d’abord s’intitula : d’après René Leys.
Il ne devait pas achever le Fils du Ciel ; je ne connais que le récit qu’il m’en fit, le plan magnifique et savant et quelques dizaines de pages déjà poussées à ce point de perfection qu’il voulait atteindre (il prévoyait d’ailleurs une œuvre de longue haleine), mais il eut le temps de finir René Leys.
Cette histoire d’un jeune mythomane (ou peut-être d’un jeune héros empêtré dans ses aventures) dont les récits étranges exaltent et déçoivent tour à tour, qui promet de livrer son secret et qui se reprend aussitôt, non sans laisser dans l’esprit de quoi l’inquiéter, cette histoire sardonique et douloureuse, coupée de sursauts plaisants, est un des plus singuliers documents que nous ayons sur la Chine d’hier, parée de ses soies brodées d’or et des prestiges de son passé. – Elle est aussi, elle est surtout la description, minutieuse en sa cruauté, du rêve auquel on demande trop, qui se ternit quand on l’éclaire, qui se brouille quand on tâche d’en tirer la vérité qu’il sous-entend, suppose mais n’expose pas ; livre amer et poignant, vivant et contrasté, où, du personnage principal, le lecteur se défie autant que s’en défiait l’auteur lui-même, et qui se termine, en quelque sorte, par un point d’interrogation.
Gilbert de Voisins
La Nouvelle Revue Française, 10e année, n° 114, 1er mars 1923, pages 571-572.
2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-065-7

Ces deux nouveaux titres de la Bibliothèque malgache sont disponibles dès aujourd'hui dans toutes les (bonnes) librairies proposant des livres numériques.

vendredi 4 août 2017

14-18, Albert Londres : «La petite armée française est dans la boue.»



Il pleut en Flandre depuis 60 heures… et la pluie persiste

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front des Flandres, 3 août.
C’est la plus grande bataille de la guerre, ont déjà dit des chroniqueurs. Peut-être, mais pas quand il pleut. Or, il pleut.
Il pleut depuis soixante heures, sans pitié et sans justice. C’est à croire que les Allemands ont véritablement dans un coin du ciel un vieux dieu qui n’est pas le bon et qui profite des distractions de l’autre pour trahir.
Douze jours de canon avaient nivelé les deux premières lignes ennemies. Nous sommes sur la troisième. Il pleut.
La petite armée française, la petite armée française enclavée dans les lignes anglaises, est dans la boue. C’est d’elle qu’il faut vous parler, c’est avec elle que nous sommes.
Pendant douze jours, le canon fut le maître de cette Flandre ; aujourd’hui, c’est la pluie. Les Allemands ont subi le premier, nous subissons la seconde. La volonté de personne n’y peut rien. Nous sommes arrivés quelquefois à commander aux forces de la terre, jamais encore aux nuages. Ils comptent sans nous, nous comptons avec eux.
Le départ avait été fougueux. Nos divisions, les nôtres, celles qui forment l’enclave, avaient dépassé au premier soir la ligne fixée. Elles ne devaient pas prendre Bixshoste ; elles prirent Bixshoste. Elles ne devaient pas entrer dans le cabaret de Corteker ; ayant soif sans doute, elles y entrèrent. Nous voulons dire qu’elles touchèrent la place où se trouvait jadis le cabaret. C’était splendide. Le champ de cette bataille est glacial. C’est la Flandre, la Flandre nue. Regardez bien où vous puissiez accrocher votre regard, nul plateau : l’espace. Sur cet espace, de-ci, de-là, quelques bouts de quelque chose, bouts d’arbres, bouts de maisons, bouts de fil de fer, et par terre des mares, toujours des mares. Nous sommes en été, il fait froid, c’est le mois d’août et c’est un paysage de décembre qui nous enveloppe. Rien qu’à contempler cette plaine humide, on relève le col de son manteau. La grosse cote, la voilà, c’est la cote 14. À part cela, tout est plat. La Flandre est une mer boueuse qui, depuis trois ans, n’a encore conduit à aucun port. C’est sur cette mer que nous naviguons. On ne voit plus devant soi et on reste collé au sol. Ni le regard, ni les jambes ne peuvent manœuvrer. Dans ce pays sans observatoire, sans tranchée, où l’on ne montre pas sa figure sans risquer de la faire abîmer, seuls les avions servent de guides. Or, les avions restent chez eux. L’horizon a mis sa voilette, il pleut depuis soixante et une heures maintenant.

Le Petit Journal, 4 août 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 3 août 2017

Jessie Burton, une maison miniature lourde de sens

Le premier roman de Jessie Burton se déroulait dans la ville d’Amsterdam au XVIIe siècle. Retour sur Miniaturiste, réédité récemment au format de poche, alors que paraissait la traduction française de sa deuxième incursion en littérature, Les filles au lion. Cette fois, elle nous entraîne à Londres en 1967 et en Espagne en 1936. Et la romancière réussit son coup autant que la première fois.
Le Rijksmuseum d’Amsterdam possède la somptueuse maison miniature de Petronella Oortman, si élaborée qu’on recule devant l’appellation traditionnelle de « maison de poupée ». Posséder pareille merveille supposait, à la fin du XVIIe siècle, d’y mettre le prix : Jessie Burton l’estime à cinq fois la valeur d’une rivière de diamants, ou dix mille fois celle d’une chemise d’homme. Malgré ces précisions, fournies en fin de volume, le premier roman de la Britannique n’a rien d’un traité économique sur les Pays-Bas de l’époque. En revanche, Miniaturiste, dont le titre français évite l’article pour des raisons que nous vous laissons découvrir, est un roman ambitieux où la mise en perspective du monde réel et de sa version réduite fonctionne comme un révélateur des choses cachées. Elles sont nombreuses.
Le récit tient en quelques mois, de la mi-octobre 1686, quand Petronella Oortman, le plus souvent appelée Nella, arrive à Amsterdam dans la riche maison d’un mari qu’elle n’a pas revu depuis des noces rapidement expédiées, au 14 janvier de l’année suivante, pour l’enterrement d’on ne sait qui – c’est la scène inaugurale et la fin du roman fournira l’identité de cette personne décédée qui « n’avait pas d’amis ».
Entre les deux dates, Nella, dix-huit ans, originaire de la campagne, découvre non seulement une grande ville florissante mais aussi quelques-uns des mécanismes grâce auxquels se font et se défont les fortunes. Celle de son mari, par exemple, Johannes Brandt, marchand qui à 39 ans continue à beaucoup voyager. Il est respecté de tous en raison de ses succès commerciaux. Mais les bases de sa vie privée sont minées par des failles dont la découverte provoquerait une condamnation sans appel.
Arrivée dans une demeure emplie de pièges, Nella reçoit, en cadeau d’un mari attentionné mais dont l’amour ne se manifeste pas au lit, la fameuse maison miniature. Elle reproduit avec précision les lieux où Nella est installée. Mieux, ou pire : après que sa propriétaire a commandé quelques objets décoratifs supplémentaires, elle en reçoit d’autres. Ils disent, du présent, des choses que Nella ignore ou ne veut pas savoir. Ils prédisent même, du futur, des événements sur la signification desquels il est aisé de se méprendre.
Qui dirige le mystérieux atelier où sont fabriquées ces pièces imitant le réel à la perfection ? Et pourquoi ces livraisons non sollicitées ? Les questions se multiplient, les menaces aussi. Le sucre que Johannes a été chargé de vendre est sur le point de se corrompre, c’est peut-être sa fortune qui est sur le point d’être entamée, en même temps que sa crédibilité. Il y a plus grave encore, à côté de quoi la froideur de Marin, sœur de Johannes et véritable maîtresse de la maison, devient accessoire. D’autant que Marin elle-même possède son secret, aussi inquiétant que celui de son frère dans une société extrêmement puritaine.
L’écriture de Jessie Burton, transposée en français, est d’une élégante précision qui lui permet de décrire le milieu où Nella a été transplantée sans jamais donner l’impression d’en faire une description systématique. Et les cartes que pose la romancière sur le tapis ne sont retournées qu’au dernier moment, avant lequel nous aurons eu tout loisir, comme Nella, d’imaginer erronément ce qu’elles sont.

mardi 1 août 2017

Philippe Djian et la loi de la pesanteur

Froideur et cœur dur : deux caractéristiques fondamentales que le père de Myriam attribue à celle-ci, et dont elle a hérité en droite ligne de sa mère qui a, sans hésitation, abandonné la famille. Mari et enfants – Myriam a un frère aîné, Nathan, qui baise (pour être dans le ton quand on parle d’un de ses livres, il faut utiliser les mots du romancier) la femme du voisin. Conséquence : un drame, un cadavre, une maison à vendre. Ce qui peut arranger les affaires du père. Son boulot consiste précisément à vendre des maisons, il est de tous les enterrements, carte de visite à la main. Dans un roman de Philippe Djian, les événements se succèdent comme tombe une falaise. Inéluctablement : un caillou lâche, une poignée d’autres, puis la falaise elle-même. La loi de la pesanteur est à l’œuvre, elle entraîne les personnages dans un éboulement intérieur qui semble les vider de leur substance, les transformer en zombies condamnés à vivre encore, malgré l’incohérence de ce qui les entoure.
Myriam sait-elle pourquoi elle a épousé Yann, le fils des voisins, vingt-cinq ans de plus qu’elle, comme dans un retournement de situation destiné à ramener un équilibre incertain dans le chaos ? Puisque Nathan baisait la mère de Yann, Yann baise Myriam qui ne voit, dans le déroulement des faits, qu’une succession d’événements contre lesquels elle est incapable de peser. Le mariage qui suit pourrait être anecdotique, en raison de ce qui s’installe dans le couple et sa périphérie. La sœur de Yann, Maria, est devenue une amie envahissante, du genre à guider sa belle-sœur dans toutes ses décisions. Complice trop proche pour être honnête.
Le romancier n’explique rien. Tout est là, pareil aux organes dispersés d’un cadavre après l’autopsie. Mais ces organes sont destinés à être remis dans leur enveloppe de peau : Dispersez-vous, ralliez-vous ! Chez Rimbaud, le poème parlait des corbeaux qui volent, funèbres, par-dessus les morts d’avant-hier, ceux d’un champ de bataille. Chez Djian, le champ de bataille est limité à l’espace familial, mais la guerre n’est jamais loin, qui oppose dans la violence avant la conclusion de l’armistice.
Ne comptez pas sur Philippe Djian pour vous prendre par la main. On entre dans une énigme, certes, mais il n’y aura d’autre enquête que celle menée par Myriam face à sa propre existence. Et encore, mollement, sans chercher à tout comprendre. L’essentiel étant mis à plat devant nos yeux, il suffit de se laisser aller à la manière des personnages les plus dociles pour comprendre leur fonctionnement.

samedi 29 juillet 2017

Marie Laberge et «Ceux qui restent»

La romancière québécoise Marie Laberge, qui travaille aussi beaucoup pour le théâtre, ne déteste pas les sujets graves. Mais jamais traités de manière théorique. Elle prend ses personnages comme ils sont, avec aussi leur manière de parler parfois surprenante quand on ne pratique pas le vocabulaire local. Et leur dessine des trajectoires complexes.
Le suicide est un choix personnel. Il ne tient pas toujours compte des conséquences sur les proches, Ceuxqui restent, comme les appelle Marie Laberge en titre de son nouveau roman. Sylvain s’est tué en 2000. Mélanie-Lyne, sa veuve, tente de protéger leur fils, Stéphane, qui échappe de plus en plus à son influence. Charlène, qui était la maîtresse de Sylvain, se souvient des moments partagés. Vincent, le père du disparu, regarde décliner son épouse Muguette, dont il est séparé, et devient un habitué du bar où officie Charlène. Ceux qui restent, donc, suivent les trajectoires choisies par la romancière. Elle leur fournit de multiples occasions de rencontres et de méprises, ainsi que les armes pour faire, tant bien que mal, leur deuil.
De retour sous dans une maison d’édition française après avoir déjà publié quelques romans à Paris il y a une dizaine d’années, l’écrivaine n’a fait aucune concession linguistique au public non québécois. On lit par exemple, à la fin du premier paragraphe : « Faut-tu être tarte ! Faut-tu vouloir ! » Le sens de certaines expressions utilisées par Charlène nous échappe. Cela méritait une explication, avant toute autre question.
Cela vous échappe peut-être dans le sens précis des termes, mais pas en ce qui concerne leur force émotive. Les niveaux de langage sont importants. Pour un Québécois moyen, lire Charlène, c’est comme recevoir une insulte. Les jeunes sont plus enclins à comprendre ce type de violence verbale. Mais, si on saisit Charlène dans sa charge verbale, on comprend quelque chose d’important chez elle.
Vous aviez décidé d’écrire un roman autour du suicide ?
Surtout sur ceux qui restent. C’est le suicide qui déclenche l’intérêt que j’ai pour ces gens. Quand un coup de tonnerre pareil arrive dans une vie, l’orage ne laisse pas le paysage intact. Quand on réussit à absorber le choc, le moment présent et la vie gagnent en intensité.
Les relations entre vos personnages font un sac de nœuds assez complexe…
C’est vrai, je suis d’accord. Ce n’est pas ce que je voulais. Je ne pars jamais avec un plan. Au début, j’ai un point très fort, avec des personnages assez nets dans mon cœur, et je les laisse aller, je m’y abandonne. Je ne les prends pas en otages, c’est eux qui me ravissent, dans tous les sens du terme : ils me prennent en otage et ils me font aussi plaisir.
Est-ce que l’écriture pour le théâtre, qu’on connaît en Europe où plusieurs de vos pièces ont été montées, influence vos romans ?
Sûrement, et je pense que c’est dans ce roman que cela apparaît le plus nettement. Le fait d’avoir trois personnages qui s’adressent eux-mêmes au lecteur, avec des niveaux de langage si précis, vient probablement de l’oralité du théâtre qui fait qu’un personnage s’exprime dans son choix de mots et dans son rythme. Oui, c’est un héritage du théâtre… De la même manière, comme au théâtre, on est dans le présent, dans ce qui se passe, dans ce qui se dit, et que le lecteur en tire ses conclusions.
Le roman est paru au Québec un an avant son édition française. Comment réagissent les lecteurs ?
Autant il y a de façons de faire son deuil, autant le roman a touché les lecteurs de façons différentes. J’ai de très belles réactions de lecteurs qui m’ont approché avec une immense confiance et cela me fait un bien fou en même temps que cela crée beaucoup d’émotion.

vendredi 28 juillet 2017

La mort d'Eric Nonn

Eric Nonn n'avait jamais fait les gros titres des journaux. Ni vivant, ni mort - j'apprends aujourd'hui sa disparition, le 22 juillet, cinq jours plus tard donc. Il avait 70 ans. J'avais été séduit par ses premiers livres, allez savoir pourquoi, un jour, j'ai cessé de le lire. Les mystères de ces pages qui se dérobent alors même qu'elles auraient peut-être tout pour plaire...
Retour sur trois de ses ouvrages, pas très frais, dont le premier semble avoir disparu des catalogues.

Carlingue (Julliard, 1988)

Éric Nonn utilise, depuis ses premiers livres – celui-ci est son troisième –, une écriture troublante, hachée comme le temps qui passe trop vite, vive comme le temps présent, mais profondément ancrée dans le passé de ses personnages. Celui de Carlingue a choisi, on ne sait trop pourquoi, de vivre dans sa voiture. Il choisit ses quartiers, sa contre-allée, peut à son choix bouger ou rester immobile, coupé en tout cas du monde extérieur même s’il peut le rejoindre quand il le veut. Il suffit d’ouvrir une portière…
Cela lui arrive d’ailleurs, généralement en compagnie de femmes qu’il rencontre pour peu de temps, comme s’il craignait de laisser s’installer entre lui et elle(s) des habitudes normales. Puis il retourne dans sa carlingue, et le temps passe à nouveau au rythme des petits faits de chaque jour.
Carlingue séduit d’emblée, parce qu’on a envie de savoir d’où il vient et où il veut aller. Du point de départ ni du point d’arrivée, nous ne saurons rien. C’est ce qui fait l’intérêt et l’agacement éprouvés face à ce bref roman où Éric Nonn, une fois encore, fait preuve d’une virtuosité qu’on aimerait trouver, dans un avenir proche, utilisée au profit d’un récit plus solide, dont on n’aurait pas l’impression parfois désagréable qu’il risque de glisser entre les mains à chaque page. Et en même temps, cette impression même fait qu’on a envie de le retenir…

Imerina (Verticales, 1998)

Eric Nonn est français mais le titre de son cinquième livre, Imerina, renvoie directement à la région centrale de Madagascar où se trouve la capitale, Antananarivo.
Il a découvert, il y a longtemps déjà, les textes d’un poète, un des fondateurs de la littérature malgache de langue française, dans l’Anthologie de la poésie nègre et malgache de Léopold Sédar Senghor.
Jean-Joseph Rabearivelo le hante depuis, poète suicidé en 1937 sur les traces duquel il a voulu partir, pour lire des textes, pour rencontrer son fils, pour être sur les lieux où il a vécu. Imerina est le résultat de son enquête, car pouvait-il mieux rendre hommage à un écrivain qu’en lui consacrant un livre ?
Il le cite d’abondance, faisons comme lui pour laisser entendre la voix de Jean-Joseph Rabearivelo, à travers par exemple « D’une fête militaire » :
« Sur cette aire de latérite où dans la nostalgie des étoiles le jour chancelle en chantant une mélopée ombreuse une Olympiade s’esquisse avec la seule élégance avec la seule intelligence qui ennoblit qui anoblit la bestialité des muscles qui ont enfin recouvré un peu de leur part divine »
Une approche intime d’un écrivain dont tout reste à connaître pour la très grande majorité des lecteurs nous est donc proposée, avec une sensibilité très fine pour parler de l’homme et de son cadre de vie tel qu’Eric Nonn a pu le percevoir lors de son propre séjour.
Les pages du journal que lui transmet le fils vont jusqu’au dernier instant avant sa mort, et le dernier mot est illisible… Il naît, à la lecture d’Imerina, une émotion vraie, qui tient autant à la littérature qu’à l’humanité dont l’ouvrage est pétri, toujours avec bonheur.

N’Gomo (Verticales, 1999)

Il y a des noms de lieux qui restent magiques et déclenchent des rêves flous – fous aussi, peut-être. Lambaréné est de ceux-là, même pour qui ignore dans quel pays cela se trouve. Ajoutons-y le nom du docteur Schweitzer, et tout de suite il est minuit dans la mémoire collective, l’heure de passer à autre chose, dans le mystère africain.
Il y a des noms de lieux qui n’évoquent rien, en revanche, et ne deviennent concrets que lorsqu’un écrivain nous y entraîne. N’Gomo, par exemple. Eric Nonn n’a cependant pas hésité à intituler ainsi son nouveau livre, parce qu’il y va (ce « il » est en fait le narrateur, mais rien ne dit que ce n’est pas l’auteur) avec Madeleine, compagne le temps d’un voyage sur le fleuve Ogooué entre Port-Gentil et Lambaréné. « C’est une mission protestante, me dit Madeleine, lorsqu’ils arrivent en vue d’un clocher rose sur une colline, au-dessus du fleuve, des arbres, de la forêt, un clocher d’un rose pâle, rose latérite, avec des pierres d’angle brunes, très brunes. » Toponymie incertaine puisque Christian Dedet, dans La mémoire du fleuve, le livre qu’il a consacré à Jean Michonet, un aventurier aux multiples vies africaines, parle de M’Gomo, bien qu’on ne puisse s’y tromper : « la plus ancienne mission protestante au Gabon », écrit-il.
Lambaréné – N’Gomo, ou M’Gomo, peu importe. Moins de quatre heures pour Jean Michonet qui a bien connu le dispensaire de Schweitzer et a dormi dans le bureau du bon docteur – mais cela évoque pour lui de mauvais souvenirs puisque son père et sa mère y sont morts tous les deux en dépit des soins. Pour Eric Nonn, une dérive à partir de laquelle il espère trouver enfin l’histoire qui se dérobe à lui et que, pourtant, Madeleine lui offre sans que, longtemps, il en prenne conscience.
Car Eric Nonn est venu au Gabon pour écrire un livre, comme il l’avait fait à Madagascar. Imerina avait un sujet précis, le poète Jean-Joseph Rabearivelo. N’Gomo est davantage soumis au hasard. Combien de fois l’auteur se demande-t-il ce qu’il va bien pouvoir écrire, au fil du fleuve ? En même temps que se précise le besoin de raconter les petits riens qui, souvent, sont des moments de bonheur, accumulés dans le temps qui s’écoule, dans le regard qui avale les images. Madeleine, une pirogue, au loin, vient de disparaître dans le haut des arbres, dans les arbres mouillés. C’est beau. Est-ce que cela peut s’écrire ? Est-ce que c’est suffisant ?
« Oui, ce qui n’arrive pas est bien suffisant pour édifier, en creux, l’architecture fragile d’un récit attachant. Et je me dis que ce n’est pas grave, qu’il ne se soit rien passé, peut-être ? » Puisqu’il y a ce livre, plein du secret de Madeleine, d’une approche prudente, pudique.