mercredi 17 mai 2017

D'Actes Sud au ministère de la Culture

Il nous aura tout fait, cet Emmanuel Macron, et en moins de temps qu'il n'en a fallu pour y penser à sa place - ce qui n'était, à l'évidence, pas nécessaire.
Voici donc une ministre de la Culture qui m'agrée, et le dire n'est rien. Françoise Nyssen, quarante ans après la création, par son père Hubert Nyssen, d'Actes (Atelier de cartographie thématique et statistiques) Sud, maison qu'elle co-dirige avec le bonheur qu'on sait, se trouve nommée à un poste essentiel du nouveau gouvernement français.
Sa trajectoire, à cette place, ne sera pas seulement ce qu'elle en fera - le budget du ministère n'est pas extensible à l'infini. Mais on sait bien que ce n'est pas seulement une question de budget...
Ses auteurs, on l'imagine, se réjouissent bien que, en même temps que l'équipe d'Actes Sud, ils se demandent peut-être ce que l'absence de Françoise changera au fonctionnement de la maison. Rien, probablement: l'organisation est au point.
Félicitations, Françoise, et bonne chance...

samedi 13 mai 2017

Je me souviens de Georges Perec

Je me souviens d'avoir échangé quelques mots avec Georges Perec à Bruxelles, au Théâtre-Poème.

Je ne me souviens pas de la date à laquelle eut lieu cette unique et brève rencontre, dont il n'avait pas dû garder le souvenir. En 1979, probablement.

Car je me souviens d'avoir lu, à sa parution, l'année précédente, La vie mode d'emploi, avec l'impression d'ouvrir un jeu aux possibilités multiples, voire infinies, de boîtes imbriquées les unes dans les autres.

Je me souviens aussi d'avoir relu le même roman à Kigali, en partie à l'Hôtel des Mille Collines, où je buvais de la bière sud-africaine et de l'alcool ougandais. En 1995, avec certitude.

Je me souviens du rayonnage sur lequel un bouquiniste bruxellois rassemblait les livres édités par Maurice Nadeau à différentes enseignes. Et d'avoir acheté, pour l'avoir trouvé là, Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?

Je me souviens pas, en revanche, de ce qu'est devenu cet exemplaire. Ni les autres livres de Georges Perec que j'ai possédés un jour.

Je me souviens de n'avoir jamais fait ses mots croisés. Ni même avoir essayé d'en faire. Les mots croisés et moi, ce fut une histoire trop brève, et pas au bon moment.

Je me souviens de ce que je ne me souvenais pas de tous ses Je me souviens.

Je me souviens d'avoir espéré une édition intégrale de Georges Perec. La Pléiade lui va bien.

Je me souviens d'avoir pensé paresseusement qu'il serait facile d'écrire quelques Je me souviens à propos de Georges Perec. Je me souviendrai de cette erreur.

jeudi 11 mai 2017

La mort d'Emmanuèle Bernheim

Six romans de 1985 à 2013 - mais pas tous chez Gallimard, contrairement à ce que dit Le Point, car le premier, Le cran d'arrêt, était paru chez Denoël - et un prix littéraire de belle dimension au milieu, le Médicis pour Sa femme -, cela n'a pas suffi à rendre Emmanuèle Bernheim vraiment populaire. Dommage, elle aurait bien mérité une meilleure attention. Retour rapide, en espérant attirer quelques curieux vers ses textes, sur trois d'entre eux.

Sa femme (1993)
Sa femme, on ne sait pas qui c'est, et d'autant moins que l'auteur est une femme et la narratrice aussi. Donc, c'est l'autre: la femme de cet amant que Claire, jeune médecin, a rencontré comme on croise un microbe qui s'accroche ensuite - il faut préciser que Claire n'aime rien tant que les mois où règnent la grippe et l'angine, parce qu'elle apprécie les pièces chaudes où elle visite ses malades.
Thomas a annoncé la couleur. Il a une femme et deux enfants, il ne les quittera jamais. Mais c'est fou, les histoires qu'on peut s'inventer, puis raconter à d'autres, dans le but d'avoir la paix, quitte à devoir ensuite gérer ces mensonges de manière bien plus complexe que si on avait dit la vérité. En tout cas, Claire ne pense plus à Thomas qu'en fonction de Sa femme: le parfum qu'elle porte et, en contrepoint, celui dont elle ne peut trouver l'odeur, les cadeaux qu'elle fait à son mari, les petites attentions de chaque jour et les grandes des occasions particulières...
On a rarement, il est vrai, exprimé ainsi, avec autant de justesse et de précision basée sur des détails importants, ce sentiment curieux qui n'est pas tout à fait de la jalousie mais qui n'en est pas non plus très éloigné: la difficulté à partager un homme avec une autre, fût-elle présente seulement dans les déclarations de l'amant.

Brève rencontre... A la veille de quitter son appartement pour s'installer chez son ami, une jeune femme parisienne se rend à une soirée chez des connaissances. C'est jour de grève dans les transports en commun et la ville est embouteillée. Un inconnu demande à monter dans la voiture, elle lui ouvre la portière et commence alors l'aventure du désir, dans une montée sensuelle dont Emmanuèle Bernheim fait, pour son quatrième roman, l'unique trame du récit.
Une trame cependant bien suffisante car elle happe le lecteur dans une nasse dont il ne sortira plus, sinon à la fin, et pour quel épilogue? Laure et Frédéric, en tout cas, auront suspendu le temps, auront créé une trêve inattendue dans l'écoulement régulier des événements. Leur bulle, si provisoire soit-elle, aura été bien agréable à partager.

Stallone (2002)
L'existence de Lise, secrétaire médicale qui a abandonné ses études, tourne au ralenti. Elle découvre Stallone au cinéma et, comme lui, décide de rebondir. Ce petit livre est tout simple. Il met à nu et à vif une femme peu sûre d'elle-même, dont la projection sur les personnages incarnés par Stallone constitue la part la plus intime. C'est fascinant. Emmanuèle Bernheim va loin dans la connaissance de son personnage. Lise n'est pas une midinette amoureuse d'un acteur. Elle cherche plutôt, dans le reflet de l'autre, une force qu'elle ne se connaissait pas. Et le sentiment de la dette contractée l'habite de très étrange manière. Sous la forme d'une autre fidélité que personne ne peut comprendre, à moins d'en rire comme d'une bonne blague.

samedi 6 mai 2017

J'aurais dû lire Ruwen Ogien

On (et ce "on" vaut pour un "je") a beau vouloir tout lire, y passer du temps, toujours un peu plus de temps, il faut accepter l'évidence: ce n'est pas possible.
Alors, "on" fait des impasses dont parfois "je" souffre. Ruwen Ogien, par exemple. Pas pour moi, me suis-je dit souvent, dans la mesure où d'autres sont mieux placés pour en parler, commenter, discuter...
Sinon que cette position, défendable d'un point de vue professionnel, ne l'est pas sur le plan personnel. Si je ne lis pas Ruwen Ogien, c'est moi qui en suis d'abord privé, et comment savoir, sans y aller, ce que je perds à ne pas connaître ses livres? On (je) reporte sans cesse, remettant à plus tard, et puis un jour on apprend qu'il est mort.
Car, comme il l'écrivait dans son dernier livre, Mes mille et une nuits, "les philosophes ont des soucis de santé comme tout le monde".
Il y cite Marcel Proust décrivant le passage brutal de la redescente sur le sol de la souffrance physique sans justification existentielle grandiose:
C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls mais enchaînés à un être différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps. Quelque brigand que nous rencontrions sur la route, peut-être pourrons-nous arriver à le rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais demander pitié à notre corps, c’est discourir devant une pieuvre, pour qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l’eau, et avec laquelle nous serions épouvantés d’être condamnés à vivre.
Oui, j'aurais dû lire Ruwen Ogien. Je me console (un peu) en pensant qu'il n'est pas trop tard.

vendredi 5 mai 2017

La mort de Karel Schoeman

Karel Schoeman n'avait pas assez de lecteurs en France, ai-je lu quelque part cette semaine, au détour d'un entrefilet qui annonçait sa mort. C'est vrai: ses livres auraient mérité un accueil plus chaleureux. Peut-être son statut d'auteur sud-africain confronté à la question de l'apartheid, très présente dans ce qu'il a écrit, a-t-il fait de lui un simple représentant, parmi d'autres, d'un problème dont on avait l'impression d'avoir suffisamment entendu parler. Erreur, bien entendu: sa voix personnelle n'est pas assimilable à celles de ses contemporains. Retour sur deux de ses livres (le deuxième est, pour l'instant, épuisé aussi bien en édition originale qu'en poche, publication à laquelle fait référence la brève note que j'avais rédigée).

Retour au pays bien-aimé (2006), traduit de l'afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein
Plus ça change, plus c’est la même chose : Karel Schoeman a écrit Retour au pays bien-aimé en 1972 et, si l’on n’est pas attentif à cette date, le roman semble décrire un combat d’arrière-garde mené aujourd’hui par des Afrikaners, les Blancs d’Afrique du Sud résolus à retrouver leur pouvoir.
George Neethling est de retour au pays natal pour faire l’inventaire d’un héritage à liquider. Il vit depuis longtemps en Europe et n’a pas l’intention de se réinstaller en Afrique. Mais il ne trouve que les ruines d’une ferme, et comprendra un peu plus tard comment le bâtiment a été détruit. Surtout, il rencontre les fermiers du coin qui lui demandent de les rejoindre pour mettre la terre en valeur. En quelques conversations, il a pu mesurer leur peur de l’autre : on ne sort pas sans arme, il est préférable de voyager groupés la nuit, etc. Comment la peur engendre la haine : le schéma n’a pas vieilli.
George a l’impression d’être manipulé. Il ne faisait que passer, et on le retient pour bien lui faire comprendre de quel côté est son devoir. Le malaise est d’autant plus grand qu’il ne reconnaît rien. L’Afrique du Sud est devenue un pays étranger, à aucun moment il ne s’y sent chez lui. Et de moins en moins en comprenant les intentions des fermiers blancs.
Tout en délicatesse mais avec fermeté, Karel Schoeman creuse des fossés infranchissables entre les personnages. Jusqu’à sous-entendre une question : le pays bien-aimé de George, n’est-ce pas celui où il rentre après son voyage ?

La saison des adieux (2008 pour une réédition chez 10/18), traduit de l'afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein
Ecrire en Afrique du Sud, dans un pays quasiment en guerre, à quoi bon ? Adriaan, poète, s’interroge. Pour ne trouver qu’une réponse : au fond, seuls restent les mots. Ils traduisent avec précision le sentiment d’étrangeté qui s’est emparé de l’écrivain. Et rendent compte de violences si fréquentes que les gens semblent ne plus les voir. Entre le délire destructeur de l’apartheid et l’aspiration personnelle à la paix, la déchirure est profonde. Elle fournit cette voix belle et brisée.

vendredi 28 avril 2017

L’histoire du monde cul par-dessus tête

Du passé faisons table rase, et imaginons que le monde d’aujourd’hui se soit construit autrement, propose Abdourahman A. Waberi. Envisageons un monde différent, dont l’histoire aurait été écrite, dès le point de départ, à l’opposé de ce que nous connaissons. Les conséquences auraient été les mêmes, mais à l’envers puisque tout est vu dans un miroir. Jusqu’à engendrer des débats houleux entre les uns qui veulent reconduire les illégaux à la frontière et les autres rappelant que les excédents alimentaires peuvent nourrir la planète. Rien de nouveau, donc, sous le soleil.
Sinon que ce soleil-là est braqué par Abdourahman A. Waberi sur une répartition des richesses dont la plus grande partie appartient à l’Afrique. Et depuis longtemps : « L’homme d’Afrique s’est senti, très vite, sûr de lui. Il s’est vu sur cette terre comme un être supérieur, inégalable parce que séparé des autres peuples et des autres races par une vastitude sans bornes. Il a mis sur pied une échelle de valeurs où son trône est au sommet. Les autres, les indigènes, les barbares, les primitifs, les païens, presque tous blancs, sont ravalés au rang de parias. »
L’écrivain djiboutien nous force à un salutaire exercice intellectuel : les références de la civilisation du progrès, de la fortune, etc., sont toutes africaines, pour donner naissance AuxEtats-Unis d’Afrique, puissance mondiale dont la suprématie ne fait aucun doute puisque tous les déshérités espèrent s’y installer pour une vie meilleure.
Dans un premier temps, l’effet comique est irrésistible. Mais notre rire est perverti par l’impossibilité où nous sommes de croire à ce qui nous est raconté. Puis il s’étrangle dans la gorge au fur et à mesure que la logique de cette situation devient une mécanique capable de broyer une partie du monde – la nôtre, c’est-à-dire, quand nous en prenons enfin conscience, que la puissance occidentale a effectivement contribué, dans la réalité, à conduire une partie du monde vers la misère.
Le constat est amer, au moins pour ceux qui ne voulaient pas y penser. Mais, dans ce conte philosophique traité avec drôlerie, il se fait sans amertume. L’irrésistible entrain du romancier nous emporte dans sa vision inédite.
D’autant qu’il a pris soin de nous présenter, avec Maya, un personnage d’entre-deux, une fascinante jeune fille qui a eu la chance d’échapper à la misérable existence qu’elle aurait dû mener en Normandie, si son père adoptif, Docteur Papa, en mission humanitaire dans ce coin déshérité d’Europe, n’était pas passé par là. A Asmara, en Ethiopie, elle a découvert la profondeur d’une culture qui l’a façonnée à l’africaine. Et son génie associé à sa beauté en font le symbole d’un avenir possible dans le miracle d’une réconciliation amoureuse entre les peuples.
Waberi se garde bien de faire la leçon, pas plus qu’il ne délivre aussi clairement de message d’espoir. Et sans doute son livre est-il assez touffu pour que différents lecteurs en dégagent des lignes de force variées. Voici en tout cas un ouvrage d’une rare intelligence qui, sans faire mine de se prendre au sérieux, fournit matière à réflexion. Et de la plus profonde, celle qu’on amène par le sourire.

mercredi 26 avril 2017

14-18, Albert Londres : «Le roi est notre ami.»



Deux heures avec Dousmanis

Voici encore un article, du plus vif intérêt, que notre collaborateur, M. Albert Londres, nous avait envoyé, il y a deux mois, au cours d’une enquête qu’il poursuivait en Grèce.
Cet article montrait lumineusement ce qui se passait et ce qui se préparait en Grèce. Mais la censure estimait que c’étaient là choses que l’opinion française – seule du monde entier – ne devait pas connaître.

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Athènes, février.
— Voici devant vous le chef du gouvernement occulte, me dit le général Dousmanis en m’accueillant à son domicile.
— C’est justement le personnage que je viens visiter, lui répondis-je.
On s’assit. La conversation dura deux heures entières.
Dousmanis est noir, cheveux en brosse, yeux barrés, gilet plein.
— Mon général, lui dis-je de mon air inconscient, je viens vous parler de votre plan contre Sarrail.
Un ressort parut se détendre dans la puissante poitrine de Dousmanis, il se redressa :
— Quel plan contre Sarrail ? Je n’ai jamais eu, je n’ai pas et je n’aurai jamais de plan contre Sarrail. Vous voyez que je connais la langue française.

Les puits du canal

— Et le canal de Corinthe, vous le connaissez aussi, mon général ?
— Quoi ? Vous croyez à ces mensonges ? Il n’y a jamais rien eu au canal de Corinthe.
— Et les puits ?
— Des mensonges ! Vous les avez vus ?
— Oui. Ils étaient à 1 600 mètres de l’entrée du canal, côté Corinthe, ils avaient 18 mètres de profondeur, et, au bout de ces 18 mètres, courait une galerie où dans l’une déjà quatre fourneaux de mine étaient préparés. Je dis « étaient », parce que nous les avons comblés.
La poitrine de Dousmanis eut un tout petit mouvement de recul.
— Mais cela était commencé avant l’ultimatum, dit-il.
— Mais cela était. Ce n’est donc pas un mensonge.
— En tout cas, nous sommes Grecs et nous avons le droit de faire, en Grèce, ce que nous voulons.
— Nous avons également le droit de le constater.
La question du canal, comme de vulgaires puits, fut comblée du coup. Dousmanis rebondit :
— Ce qui fait le désaccord entre la Grèce et l’Entente, c’est que vous ne voulez pas avoir confiance en la parole de S. M. le roi. S. M. le roi est l’homme le plus francophile qu’il y ait en Grèce.

Le roi est notre ami

J’étais assis. Je le fis remarquer au général.
— Sans cela, lui dis-je, je serais certainement tombé et de si haut que pour le moins, à l’heure qu’il est, je n’aurais plus qu’une jambe de bonne.
— Je savais bien, me dit-il, que vous ne me croiriez pas. Je vous dis cela avec toute la force de ma conscience.
Et il se tapa la poitrine.
— Le roi donc est notre ami, mon général ? Récapitulons. C’est parce que le roi a promis à la Bulgarie qu’il ne sortirait pas de la neutralité que la Bulgarie, en octobre 1915, attaqua la Serbie.
— C’est faux, bondit Dousmanis, le roi n’a jamais été en conversation avec la Bulgarie, le roi n’a donc rien pu promettre à la Bulgarie.
— J’ai eu les preuves, à votre ministère des Affaires étrangères, que la Grèce avait fait cette promesse à la Bulgarie.
— C’est Politis qui vous a donné ces preuves, Politis n’est qu’un vagabond, un vaurien, une canaille.
— M. Politis avait moins de titres quand je l’ai connu. C’est simplement comme directeur des affaires politiques du royaume de Grèce qu’il m’a parlé.
— Je vous donne ma parole d’honneur que Politis a menti.
Première parole d’honneur. Continuons :
— Le roi est notre ami, mon général, et tandis que ses troupes étaient encore en Macédoine, entre les nôtres et les Bulgares, ses troupes lui faisaient parvenir des renseignements sur notre situation militaire et ces renseignements étaient transmis à nos ennemis.
— Vous insultez le roi, moi-même et toute la Grèce en disant une telle chose. Monsieur. Nos services, comme c’était leur devoir, nous faisaient, en effet, parvenir des informations, mais jamais une de ces informations n’a été passée vaux Bulgares ni aux Allemands.
— Et l’affaire Avdis ?
— Je vous donne ma parole d’honneur que jamais les Allemands n’ont rien su par nous.
— Et Avdis a été décoré par le roi. Et nous avons-nous-mêmes arrêté de vos espions.
— Je vous donne ma parole d’honneur.
Deuxième parole d’honneur. Continuons :
— Le roi est notre ami, mon général, et, par convention, il a livré le fort de Roupnel aux Bulgares.
— C’est encore un mensonge. Le roi n’a pas livré Roupnel. Je veux dire qu’il n’y a pas eu de convention.
— J’en ai eu la preuve.
— Quelle preuve ?
— Une dépêche du général Baïras, commandant à Serès, et qui disait :
« Les Bulgares ont voulu, ce matin, occuper la gare de Demir-Hissar. Je me suis opposé à cette occupation en leur faisant remarquer que la livraison de la gare n’était pas comprise dans la convention. »
— Cette dépêche a été forgée par Venizelos.
— Venizelos, à cette date, était à Athènes, le général Baïras était à Serès, c’est à Serès, le jour même de l’événement, que j’eus connaissance de ce télégramme officiel.
— Je vous donne ma parole d’honneur qu’il n’y a pas eu de convention avec les Bulgares.
Troisième parole d’honneur. Continuons.

Nos marins tués

— Le roi est notre ami, mon général, et, le 1er décembre, il a fait tuer 43 de nos marins.
— S. M. n’y était pour rien.
Le roi avait promis à l’amiral que ses troupes ne tireraient pas.
— S. M. n’a jamais fait cette promesse à l’amiral.
— L’amiral l’affirme.
— J’affirme le contraire.
— Et l’ordre du jour : « Soldats et combattants ».
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— L’ordre du jour écrit au nom du roi et signé Callaris, pour remercier les soldats grecs d’avoir massacré nos marins.
— Cet ordre du jour n’existe pas. C’est une machination de Venizelos. D’ailleurs vous allez voir.
Et un colonel qui, malgré le blocus, pesait bien 120 kilos, entra. Le colonel fut interrogé par le général. Le colonel n’avait jamais entendu parler de cet ordre du jour. Et une nouvelle parole d’honneur sortit de la bouche de Dousmanis. C’était la quatrième.

Le roi comme une carafe de cristal

— Vous ne me croyez pas, monsieur, je le sens, la France aussi ne nous croit pas et je vais vous dire pourquoi. Venizelos vous a passé son venin. Or Venizelos, savez-vous ce que c’est ? C’est un vagabond, une canaille, un traître…
— Comme M. Politis, alors ?
— Plus encore, c’est le chef de tous les vagabonds. C’est lui qui vous fait croire que S. M. est contre l’Entente.
— C’est lui qui nous fait croire que 43 de nos marins ont été tués à Athènes.
— C’est lui, monsieur, je répète le mot, qui vous envenime. Pourquoi ne voulez-vous pas avoir confiance dans S. M. le roi ? Pourquoi ne voulez-vous pas rentrer en relation avec elle ? S. M. le roi est l’homme le plus limpide que je connaisse au monde. Allez le voir.
» Vous lirez à travers lui comme à travers une carafe de cristal.
» C’est parce que vous n’avez pas voulu vous fier à S. M. que nos relations en sont où elles sont et que l’opinion grecque, qui était toute avec la France, est maintenant contre la France.
— Ce n’est pas du tout cela, c’est parce que le baron Schenck est venu.
— Le baron Schenck ? Il ne pensait qu’à faire des niches aux ministres de l’Entente ; quant à la propagande, il n’en a jamais fait. C’est vous qui avez dépensé des millions.

L’angoisse des germanophiles

Dousmanis fonçait comme un sanglier.
» Sous toutes ces épreuves et sous la tutelle de son roi bien-aimé, la Grèce a d’ailleurs grandi, monsieur.
— Comment ? mon général. Je sais, pour ma part, qu’elle a diminué d’au moins la moitié. Vous n’avez plus ni la Macédoine, ni les îles. Vous n’êtes plus ici que l’État d’Athènes.
Je venais de découvrir la grande angoisse des germanophiles de Grèce. À ces mots « État d’Athènes », Dousmanis, malgré son effort pour rester réservé, éclata :
— Mais c’est la plus brûlante insulte que vous puissiez faire à la Grèce, monsieur, il n’y a pas d’État d’Athènes, il n’y a qu’une seule Grèce !
— Quant à cela, je sais bien qu’il y en a deux, puisque je sors de l’une et que j’arrive dans l’autre.
C’était bien, en effet, leur grande angoisse ; il suffisait de suivre le visage de Dousmanis pour s’en rendre compte.
Et de cette angoisse surgit le grand espoir des germanophiles de Grèce. Ce grand espoir est de nous voir reprendre des relations amicales avec leur chef : avec le roi. Ils sentent que sans cela ils seront perdus. Mais comme ils sont subtils et rusés, ils croient qu’ils devront nous présenter la réconciliation non comme un bien pour eux, mais comme un bien pour nous. Ce sera ainsi faire coup double : ils n’éveilleront pas nos soupçons et nous offrirons une preuve d’amitié.
C’est ce que, après quelques autres paroles d’honneur, me confirma Dousmanis :
— Il faut, me dit-il, que ce malentendu prenne fin. Comme chef d’état-major je demanderais, au contraire, qu’il durât, car il forge l’âme de mon armée.
— Puisque vous voulez rester neutre, contre qui voulez-vous forger l’âme de votre armée, mon général ?
— Contre personne.
Il reprit :
» Mais comme citoyen je pense autrement. Il faut que l’Entente et la Grèce renouent leurs relations. C’est l’intérêt de la France et de l’Angleterre plus que de la Grèce. La France et l’Angleterre auront plus besoin de la Grèce que la Grèce n’aura besoin de la France et de l’Angleterre.
Ceci entendu, je pris congé, – et pour longtemps.

Le Petit Journal, 24 avril 1917.


La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

lundi 24 avril 2017

14-18, Albert Londres : «Le travail est secret, obscur et actif.»



Le plan de Dousmanis contre Sarrail

L’article que nos lecteurs vont lire nous était parvenu, il y a déjà deux mois. On verra que son intérêt et son actualité n’ont guère diminué. Pourquoi ne l’avons-nous pas publié plus tôt ?… C’est que alors la censure nous interdisait de faire connaître au pays des faits qu’on pouvait lire dans tous les journaux étrangers, alliés ou non, et où elle jugeait que ce peuple de France dont l’héroïsme au front et la belle tenue à l’arrière font l’admiration du monde ne pouvait pas apprendre sans trembler que le roi de Grèce et son gouvernement étaient de nos ennemis.

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Athènes, février.
L’état-major grec prépare la guerre contre nous.
Chaque jour sur les ruines mêmes que nous faisons de son plan, il élève un nouveau plan. Engagé à fond dans son attitude de collaborateur de l’Allemagne pour faire échec à l’armée d’Orient, il sait qu’il ne sauvera sa peau et sa réputation que si le projet dans lequel il est compromis s’accomplit et réussit. Pour savoir s’il réussira, il faut d’abord qu’il s’accomplisse. L’état-major grec st décidé à courir le risque de l’épreuve. La soumission aux intérêts de l’Entente le contraindrait à la faillite. Il préfère ne plus être que d’être ruiné.
Les hommes qui le composent font partie de cette élite qui, intellectuellement, est remarquable. Aux dons naturels des Grecs : la subtilité poussée jusqu’à la divination des faux-fuyants, s’ajoutent la science acquise dans les académies militaires de Paris ou à Berlin et les conseils et expériences qu’à leur réunion quotidienne apportent les officiers allemands et autrichiens collaborant avec eux.
Tenant dans le royaume la première place, au-dessus du roi qui n’est que son prisonnier, dominant tous les ministres qui passent ou passeront, nullement occupé des promesses que les diplomates peuvent nous faire, promesses qui risquent d’autant moins de les gêner qu’il dédaigne de les connaître, l’état-major, tenacement, travaille à son but.
Et son but le voici : mettre la Grèce en état de faire surgir, au moment choisi par l’Allemagne, une armée de 60 000 hommes tout équipée qui, moins troupes que bandits, se précipiteraient sur le flanc de Sarrail, non pour le battre, mais pour lui couper ses ravitaillements. Ils renouvelleraient, en bien plus grand, contre Salonique, le coup que les Bulgares essayèrent, en mars 1915, à Stroumitza. Ne pouvant être soldats, ils deviendraient comitadjis. C’est à cette transformation que le général Dousmanis consacre laborieusement sa valeur.

Le plan de Dousmanis

Tandis que les régiments réguliers, les canons, le matériel, sous le contrôle de nos officiers, après cent tergiversations sont lentement transportés dans le Péloponèse, Dousmanis organise et encadre les réserves en Thessalie et en Attique. Le travail est secret, obscur et actif. Dans chaque district, les réservistes adhérant au mouvement futur de l’état-major sont inscrits par liste. Des officiers de l’active et de la réserve, promeneurs innocents sous le ciel de Grèce, sont chefs d’une liste. L’officier connaît nom par nom ceux qui sont destinés à former sa compagnie, son bataillon ou son régiment. Ces soldats secrets n’ont pas quitté leur occupation du temps de paix : pêcheurs, loustros, paysans, marchands, chacun dans son veston de pékin ne peut présenter à nos contrôleurs que la figure innocente d’un paisible citoyen. Plus de 140 000 fusils, malgré tous nos ultimatums, persistant à demeurer introuvables pour nous, sont cachés par petits dépôts dans de nombreux recoins de ces provinces. Des dépôts plus considérables de vivres et de munitions, pratiqués sous terre, sont constitués le long de la voie ferrée Chalcis, Volo, Larissa. Enfin un dépôt central réunissant tous les approvisionnements enlevés depuis longtemps du Pirée forme le grenier de l’armée fantôme. Soldats, officiers, fusils, cartouches, nourriture, tout est en mains, prêt à se découvrir au coup de sifflet de l’Allemagne. À Athènes, l’organisation fonctionne par quartiers. Chaque officier possède également sa liste, et un cycliste, en trois heures, peut rassembler le troupeau. Mais Dousmanis a prévu plus loin : il a prévu la « remontée » du Péloponèse, des troupes régulières et des canons que nous y avons fait descendre. Le Péloponèse, direz-vous, une fois le pont de Corinthe sauté, c’est une île, comment les troupes en sortiront-elles ? Elles en sortiront par la terre ferme : des éboulements combleront le canal : les travaux de mine sont déjà amorcés.
Nous nous trouvons en face d’un plan impalpable et vertébré.
Que faire ? Le gouvernement grec nous a bien donné le droit de perquisition à l’improviste ; mais où ce droit peut-il nous conduire ? Tout au plus à découvrir le dépôt central de ravitaillement.
Quant aux autres ? Impossible. Nous ne pouvons tout de même pas nous mettre à fouiller la terre d’Athènes à Larissa, nous ne pouvons pas poster un soldat français derrière chaque réserviste complice. Quand le peuple, tout de même innocent de l’ambition de Dousmanis aura trop faim, donnons-lui de la farine, – de la farine que nous suivrons du bateau jusque dans sa bouche – et cela fait, sans faiblesse, sans hésitation, sans divergence, bouclons la Grèce.

Le Petit Journal, 23 avril 1917.


La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

samedi 22 avril 2017

The Man Booker International, version française

Les prix littéraires français? Tout le monde le dit, c'est magouilles et compagnie, copains et coquins se partagent le gâteau, laissent parfois tomber quelques miettes sous la table, ceux qui n'ont pas été conviés au banquet se précipitent alors avec l'espoir d'accéder brièvement au paradis des éditeurs et des écrivains...
Vous avez lu et entendu ça des centaines de fois. A une occasion sur deux environ, un commentaire ajoute: c'est tellement plus équilibré, plus objectif ailleurs, en Grande-Bretagne par exemple, avec les jurys tournants, l'absence de magouilles et compagnie.
Il en va des idées reçues comme de tout ce qu'on nous serine à longueur de temps: cela semble vrai... jusqu'au moment où on s'interroge sur la pertinence de ces affirmations.
Prenons donc, vous allez voir à quel point l'exemple est éloquent, la dernière sélection (la shortlist, comme ils disent) du Man Booker International, prix prestigieux réservé à des traductions en anglais de romans parus à l'origine dans d'autres langues. Six ouvrages sont sélectionnés, dont l'un semble introuvable en traduction française: Mirror, Shoulder, Signal, de la Danoise Dorthe Nors.
Restent cinq livres que l'édition française n'a pas manqués. Et dont la plupart ont dû échapper aux maisons coutumières des orgies automnales, suppose-t-on en raison de la vertu des prix littéraires anglo-saxons.
Sauf que non, pas du tout.

L'un est publié en français par Actes Sud, son éditeur original puisque Mathias Enard a écrit Boussole dans cette langue et a reçu, en 2015, le Goncourt, petite récompense entre amis délivrée dans une lointaine province française.
Un autre a été publié au Seuil et a été, depuis, réédité en poche (Points): Un cheval entre dans un bar, de David Grossman, traduit de l'israélien par Nicolas Weill.
Et puis, les trois autres (il est encore temps d'arrêter la lecture de cette note si vous avez décidé de vous accrocher aux idées reçues de son début) sont traduits en français chez... Gallimard, à qui on reproche si souvent de truster, pour des raisons très éloignées de jugements qualitatifs, et avec des moyens que l'on soupçonne être à la limite de la légalité, les prix littéraires parisiens.
Donc, la shortlist du Man Booker International compte aussi:
Judas, d'Amos Oz, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, paru en août dernier.
Toxique, de Samanta Schweblin, traduit de l'espagnol (Argentine) par Aurore Touya, à paraître la semaine prochaine.
Les invisibles, de Roy Jacobsen, traduit du norvégien par Alain Gnaedig, à paraître le 11 mai.
Les trois chez Gallimard, pardon, je me répète.
Les complotistes disent déjà, ou ne tarderont pas à dire que cette maison, pour laquelle le déménagement de la rue Sébastien Bottin à la rue Gaston Gallimard n'a pas pesé sur le budget, a proposé des contrats aux cinq jurés: Nick Barley (bien qu'il soit surtout le directeur d'un festival littéraire), Daniel Hahn (bien qu'il soit traducteur), Helen Mort (bien qu'elle soit poète, ce n'est après tout pas rédhibitoire), Eli Shafak (bien qu'elle soit traduite depuis peu chez Flammarion, qui appartient au même groupe, vous voyez bien qu'il y a un signe) et Chika Unigwe (ce qui serait une première traduction en français).
Les autres, j'en suis, iront plutôt voir du côté des livres. Je vous souhaite de faire la même chose, il y a plus de plaisir à prendre ce chemin. En attendant le 14 juin, date de la proclamation du lauréat ou de la lauréate.

lundi 17 avril 2017

"Solitudes", d'Edouard Estaunié, en édition numérique

Il y a eu plusieurs Solitudes, puisque la première publication du livre, en 1917, a été suivie de rééditions, dans des présentations allant du tirage de luxe au populaire précurseur du livre au format de poche qu’était la collection, plus grande que nos poches, « Le livre moderne illustré ». Quand celle-ci est parue, en 1924, Édouard Estaunié avait été, à la surprise presque générale, élu l’année précédente à l’Académie française alors que sa candidature avait été déposée au dernier moment.
Revenons au début, c’est-à-dire en 1917. L’auteur n’est pas un inconnu, il a reçu le prix Vie Heureuse, futur Femina, en 1908 pour La vie secrète. Ses ouvrages ne passent pas inaperçus et Solitudes, le 11 août 1917, bénéficie d’un entrefilet chaleureux dans Le Journal des débats politiques et littéraires :
Sous le titre : Solitudes, M. Édouard Estaunié publie trois nouvelles infiniment attachantes, où l’on retrouve les belles qualités d’exécution nette et de style sobre qui distinguent ses remarquables romans. Une complication psychologique très raffinée, mais toujours fondée sur la vérité et l’observation humaines, caractérisent ces trois récits de forte originalité et vraiment vivants de la vie de l’âme et de la vie des choses. Ils compteront parmi les meilleures productions de M. Estaunié.
Le 16 septembre 1917, l’ouvrage fait l’objet d’un article plus consistant signé Roland de Marès dans Les Annales politiques et littéraires.
Est-ce à proprement parler un roman ? Non, sans doute. C’est une étude de psychologie très fine portant sur les âmes qui s’isolent dans le monde et vivent totalement repliées sur elles-mêmes. Ibsen a dit que l’homme heureux est celui qui est le plus seul, ce qui constitue une formule impressionnante, dont tout le cœur humain contredit l’orgueilleuse âpreté. M. Estaunié étudie la solitude sous son véritable aspect moral.
[…]
M. Édouard Estaunié raconte simplement, sans éloquence factice dans la phrase ; il fouille les âmes en observateur scrupuleux ; il fixe d’un mot précis le caractère d’un geste ou d’une attitude ; il a l’intuition délicate des souffrances morales les plus subtiles. Son livre est un de ceux qui font méditer sur l’infinie misère de la nature humaine et il constitue par l’ensemble du ton et des développements littéraires une œuvre d’un charme mélancolique et pénétrant.
Il semble bien oublié aujourd’hui, Édouard Estaunié, malgré la réédition, l’an dernier, de L’infirme aux mains de lumière (Éditions Le Festin, préface d’Éric Dussert). Mais découvrir en 2017 un ouvrage paru cent ans plus tôt nous donne une proximité avec ce qui s’écrivait et se lisait cette année-là.

1,99 euros ou 6.000 ariary
ISBN 978-2-37363-057-2


Maurice Barrès
Les Déracinés

Edmond About
De Pontoise à Stamboul

Charles Géniaux
La passion d’Armelle Louanais

Paul Acker
Les exilés

Washington Irving
Kidd le pirate

Sainte-Beuve
De la littérature industrielle, suivi de Honoré de Balzac et la propriété intellectuelle

Manuel du plus que parfait arriviste littéraire

Henri de Régnier
Histoires incertaines

Jules Renard
Lettres à l’amie

Maurice Spronck
L’an 330 de la république

dimanche 16 avril 2017

"Les Déracinés", de Maurice Barrès, en édition numérique

Une passionnante chronique de Thomas Clerc dans Libération, le 24 février 2017, tire soudain la Bibliothèque malgache d’un côté où elle ne pensait pas aller. Dans ce texte, « Lire ses ennemis », il raconte comment il demandait à ses étudiants, qui ont à peu près tous lu au moins un livre d’Émile Zola, s’ils ont lu un livre de Maurice Barrès. Personne.
Il y a pire, d’une certaine manière : les livres de Barrès, y compris le plus connu d’entre eux, Les Déracinés, sont à peu près introuvables en librairie. On a fouillé aussi, le constat est identique. Tout juste si l’on rencontre, en cherchant bien, une réédition gratuite – et bourrée de coquilles – chez Gallica, la vitrine numérique de la BNF. (On ne parle pas ici des copies à l’identique de l’édition originale, car elle-même avait souffert d’une relecture hâtive.)
Or, insiste Thomas Clerc : « Il est toujours instructif de lire ses ennemis. » En voici un dont la pensée est à la source – non lue, non dite – d’une bonne partie de l’extrême droite française.
Cela mérite, pour le moins, d’être lu. Raison pour laquelle nous proposons aujourd’hui, à quelques jours en France du premier tour d’une élection présidentielle indécise, une version au moins lisible de ce roman.

2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-062-6

P.-S. La Bibliothèque malgache réédite aussi, dans la série littéraire, un recueil de trois nouvelles d'Edouard Estaunié, Solitudes. On vous le présentera demain.

samedi 15 avril 2017

Une campagne de pêche jusqu’au bout de soi-même

La pêche à la ligne, cadre favorable à la méditation, n’est pas le genre de Catherine Poulain. Son premier roman, Le grand marin, nous entraîne sur des mers secouées, du côté de l’Alaska, pour des campagnes de pêche à l’ancienne. La fatigue, la douleur, la peur règnent, avec quelques moments d’exaltation. Mais ceux-ci se produisent plus aisément sur terre qu’en bateau, quand par exemple les pêcheurs repeignent la ville en rouge. C’est-à-dire, pour l’exprimer crûment, vont se saouler la gueule.
Dans un contexte très masculin, Lili, femme menue mais aux mains puissantes et à l’esprit libre, fait tache. Elle veut pêcher pour échapper à la routine dans laquelle elle s’engourdissait en France. Elle n’a pas les papiers nécessaires, tout le monde n’est heureusement pas à cheval sur les règlements. Mais elle doit s’imposer parmi les marins-pêcheurs, sur les bateaux comme dans les bars, ce n’est pas gagné.
Catherine Poulain a dû vivre cette existence précaire, les mains blessées, le corps rompu, le sang des poissons giclant jusqu’au visage. L’expérience personnelle ne suffit certes pas pour écrire un roman qui emporte le lecteur dans les mêmes émotions. Il y faut quelque chose en plus, qu’on appellera le talent pour faire vite. Si Le grand marin nous fait vibrer au rythme des vagues et des prises, à celui des bières et du manque de sommeil, c’est parce que l’écrivaine impose, avec son entrée en littérature, un langage aussi âpre et heurté que ce dont elle nous parle. On entend les cris, on les reçoit comme des chuchotements…
Si le titre se rapporte à un homme – le grand marin s’appelle Jude, comme son père, comme son frère –, et non à l’activité qui occupe principalement Lili, c’est bien parce qu’une histoire d’amour fait surface. Mais peut-être va-t-elle se noyer, tant l’attirance réciproque sur laquelle elle se construit est minée par des désirs contradictoires.
Reste la question du pourquoi. Pourquoi s’engager avec autant de volonté dans une activité éreintante et dangereuse ? On trouve plusieurs réponses au fil des pages. Dont celle-ci, qui les résume au mieux : « Je veux m’épuiser encore et encore, que rien ne m’arrête plus, comme… comme une corde tendue, oui, et qui n’a pas le droit de se détendre, tendue au risque de se rompre. » On est très loin, en effet, de la pêche à la ligne, et plus proche de ce qui doit motiver des sportifs de l’extrême. Si étrangères au lecteur que soient ces aspirations, il les partagera volontiers le temps d’un livre.

vendredi 14 avril 2017

Anna n’est pas Anna, la fille de Brooklyn était de Harlem

Le nouveau roman de Guillaume Musso est en librairie depuis peu. Un appartement à Paris a provoqué une fièvre d’achats, digne du tirage de départ, 450 000 exemplaires. Un chiffre à la mesure d’un écrivain qui tient depuis quelques années la tête des meilleures ventes. La réédition en Pocket de La fille de Brooklyn, sorti l’an dernier, accompagnera le millésime 2017.
Guillaume Musso est un écrivain prudent, semblable à un alpiniste qui assure à chaque instant ses arrières et enfonce deux pitons là où un seul serait bien suffisant. Il n’avance donc qu’armé de citations puisées aux meilleures sources. Une en tête de chaque chapitre et d’autres dans le texte, avec références fournies en fin de volume, tous ses personnages ayant, quelle que soit leur profession, la manie des petites phrases. Elles leur servent de béquilles davantage que de pitons car, en matière d’alpinisme, leurs objectifs sont souvent limités à la compréhension de l’instant présent.
On l’accepte volontiers, ceci dit, pour le personnage principal de son nouveau roman, La fille de Brooklyn : Raphaël Barthélémy est lui-même écrivain et les mots, y compris ceux des autres, appartiennent à son domaine. C’est un peu plus étrange quand un flic à la retraite se livre au même exercice. Mais, après tout, les flics ont bien le droit de lire, dans la vie comme dans la fiction. Fiction que Raphaël vit pleinement, héros malheureux (longtemps malheureux, au moins) d’une histoire qui le dépasse complètement, qu’il semble avoir lui-même initiée cependant et dont il tente de comprendre les mécanismes comme s’il était en train de les inventer. Alors qu’il est manipulé dans des situations imprévisibles et que Guillaume Musso, son créateur, semble parfois se moquer de lui.
Raphaël est amoureux d’Anna, ils ne se connaissent que depuis six mois mais ils ont tous deux la certitude d’avoir trouvé le compagnon idéal et comptent se marier bientôt. Sinon que Raphaël, un peu inquiet d’ignorer le passé de sa future épouse, l’interroge avec tant d’insistance qu’après avoir tenté de préserver ses secrets, elle finit par lui mettre devant les yeux une photo de trois cadavres carbonisés en lui disant : « C’est moi qui ai fait ça. »
Le choc est brutal. Raphaël sort pour fuir la vision insupportable et les questions qui l’accompagnent, mais qu’il n’a pas pensé, sur le coup, à poser. Puis il revient. Anna n’est plus là. Ennuyeux, bien sûr, puisqu’il reste certain de leur amour partagé et s’en veut d’avoir mal réagi. Mais après tout, il suffit de retrouver Anna, de s’expliquer, et tout sera comme avant. Mieux qu’avant, même, puisqu’il n’y aura plus entre eux d’inquiétants secrets.
Raphaël va découvrir, et nous en même temps, des tiroirs cachés, des cadavres dans les placards, une autre identité à Anna, un drame qui a fait la une des journaux et où il était question de « la fille de Brooklyn ». Par paresse de journalistes puisqu’en réalité elle était de Harlem.
Guillaume Musso monte un thriller comme on applique le minimum syndical : à côté des pitons (ou des béquilles) ouvrant le chemin, il en pose d’autres pour susciter de fausses pistes et se garde bien de donner aux choses leur apparence réelle avant d’avoir levé quelques leurres. La mécanique est précise. Mais mécanique.
Avouons que La fille de Brooklyn se lirait sans déplaisir s’il ne s’y trouvait une surabondance de détails inutiles, les gestes de chaque protagoniste étant décrits comme s’il n’existait aucun raccourci possible. Après tout, peut-être le lecteur fan de Musso apprécie-t-il d’être pris par la main.
Pour les autres, il est possible d’apprécier, le temps d’un roman situé à une époque très proche de la nôtre, en septembre 2016, l’hypothèse d’un candidat républicain à la présidence des Etats-Unis qui ne serait pas Donald Trump. Et puis, patatras ! Mais vous verrez bien, si cela vous tente.

mardi 11 avril 2017

Colson Whitehead, le Pulitzer après le National Book Award

On vous a parlé ici de Colson Whitehead, à l'occasion du National Book Award, catégorie fiction, pour son roman The Underground Railroad. Le même ouvrage lui a valu, hier, le Prix Pulitzer pour la fiction. On commence à avoir vraiment hâte de lire cela qui commence, en V.O., par une phrase assez ouverte pour susciter l'envie:
The first time Caesar approched Cora about running north, she said no.
Le doublé de ces prix littéraires américains pour le même ouvrage est une circonstance assez exceptionnelle. Sauf omission, cela ne s'est produit que six fois depuis 1950, où Pulitzer et National Book Award ont commencé à coexister. La liste des lauréats ainsi couronnés par le Pulitzer et le National Book Award (on reste dans la fiction) est aussi brève qu'impressionnante. La voici, avec la date (ou les dates, National Book Award d'abord, Pulitzer ensuite) des prix:
  • William Faulkner. Parabole (1955)
  • Katherine Anne Porter. The Collected Stories (1966)
  • Bernard Malamud. L'homme de Kiev (The Fixer) (1967)
  • John Updike. Rabbit est riche (Rabbit is Rich) (1982)
  • Alice Walker. La couleur pourpre (The Color Purple) (1983)
  • Annie Proulx. Nœuds et dénouements (The Shipping News) (1993 et 1994)
Pas mal, non? Colson Whitehead est en belle compagnie.

lundi 10 avril 2017

14-18, Albert Londres : «La canonnade tonne un peu partout.»



La prise de la cote 1248

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Salonique, 26 mars.
(Retardée dans la transmission.)
Qu’au milieu de ses victoires la France n’oublie pas ses soldats lointains devant les villes, les villages et les habitants qui retournent à la patrie, la terre inconnue qu’enlève l’armée d’Orient ne pèse certainement pas lourd, mais que votre juste joie ne rende pas ingrate votre pensée. Sinon pour le sol, du moins ceux qui le gagnent, portez-vous un peu vers Salonique. Il est ici des Français qui, pendant qu’on reprend leur propre département, souffrent et signant pour arracher un kilomètre de Macédoine.
L’ennemi, inquiet de notre offensive, ameute toutes ses forces ; il a fait revenir des Turcs qui, à la nouvelle prise de Bagdad, s’étaient mis en route vers leur pays ; il a lancé des Allemands en contre-attaques continuelles et il a rassemblé encore plus de Bulgares. L’ennemi dont je parle est l’état-major allemand qui commande contre Salonique.
La pression que les Alliés firent depuis un an sur les Allemands en France compte dans la décision de leur retraite ; les coups que les Alliés d’Orient assènent sur les Balkaniques pèsent aussi sur leur résistance. Les Bulgares ne sont plus des conquérants mais des assiégés.
Nous avons commencé à l’ouest, un matin, entre les deux lacs Presba et Cakrida, nous avons fait tonner le canon, ils sont accourus trois jours après ; nous nous sommes élancés au-dessus de Monastir, nous avons enlevé la cote 1248, ils sont accourus. Comme ils sont plus nombreux, ils ont repris la cote, puis nous la leur avons reprise. Alors ils asphyxièrent et brûlèrent Monastir ; ils lui disaient leur adieu de barbares, aujourd’hui la canonnade tonne un peu partout.

Le Petit Journal, 10 avril 1917.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.