mercredi 10 février 2016

Le roman sans avenir ?

Les Inrockuptibles fêtent leur trentième anniversaire et je m'en réjouis avec eux. Même si je ne partage pas toujours leurs choix, et surtout pas les plus radicaux d'entre eux qui paraissent souvent relever davantage de la posture que de l'analyse, il semble presque impossible de se passer des voix qui s'y font entendre et y attirent l'attention sur des créateurs à côté desquels je serais bien capable de passer.
Donc, pour ses 30 ans, l'hebdomadaire se livre à une de ces rétrospectives dont il a le secret et qui, pour donner parfois le sentiment d'un certain manque d'imagination, oblige à réfléchir sur ce qui a marqué, pour eux, pour nous (vous, moi), les trois décennies écoulées.
Allez, au hasard, pour le roman, par exemple.
On revient donc, et on n'a pas tort d'y revenir, sur American Psycho, de Bret Easton Ellis, L'inceste, de Christine Angot, Les particules élementaires, de Michel Houellebecq, La tache, de Philip Roth, Baise-moi, de Virginie Despentes.
Bon, résumer trente ans de création littéraire en cinq titres, ce n'était pas gagné.
Et, au fond, je suis d'accord pour un des cinq. (A vous de deviner, si ça vous amuse.)
Dans une deuxième partie du magazine paru aujourd'hui, plus brève, beaucoup plus brève cette partie, la rédaction parie sur l'avenir. Trente noms, c'est logique, avec une limite d'âge fixée à trente ans, sur tous les terrains culturels. Même le roman, donc.
Mais l'avenir du roman semble bien compromis si l'on en juge par le nombre de nos futurs grands auteurs. Un seul, une seule devrais-je dire, s'est affiché(e) dans la boule de cristal des Inrocks: Cécile Coulon, 25 ans et sept romans déjà à son actif.
De deux choses l'une: ou bien la littérature demande une plus grande maturité que, par exemple, la musique, ou bien l'hebdo ne s'est pas foulé.
Car je me refuse à croire que le roman ait son avenir derrière lui.

samedi 6 février 2016

Romain Puértolas passe d’une armoire à la tour Eiffel

Avant même la réédition en poche, cette semaine, de son deuxième roman, La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel, l’auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea en a publié un troisième, Re-vive l’Empereur. Arrêtons-nous sur le format de poche, avec un entretien réalisé il y a un peu plus d’un an.
Dans son premier roman, sous couvert de fantaisie, Romain Puértolas abordait les problèmes des sans-papiers et la question de l’immigration clandestine pour raisons économiques. La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel a les poumons envahis par une sale maladie, qui se soigne encore plus mal à Marrakech qu’en France. Mais Zahera garde une chance de guérir : Providence, qui est factrice, est en route pour venir la chercher et la confier aux meilleurs médecins. Sinon que, le jour de son départ, les avions ne décollent pas. La faute à un foutu volcan islandais.
L’histoire est racontée par un coiffeur à un de ses clients, les niveaux de narration s’imbriquent comme dans un conte oriental et le lecteur plane par-dessus avec un bonheur constant. Comme Providence planera au-dessus des nuages… Mais impossible de raconter en quelques mots comment elle y parviendra. L’écrivain s’amuse à un itinéraire capricieux qui requiert une assistance technique très supérieure à celle de n’importe quelle assurance de voyage.
On rit beaucoup. On tremble un peu. C’est ce que Romain Puértolas appelle sa marque de fabrique, et il s’en sert comme un fildefériste de son balancier.
Quand nous avions parlé du Fakir, vous m’aviez dit que le roman suivant était prêt et que votre éditeur l’aimait beaucoup. C’était celui-ci ?
Oui, il était écrit avant la sortie du Fakir et j’ai eu un an pour modifier quelques petites choses, en ajouter d’autres, pour fignoler.
Vous l’avez donc écrit sans pression, puisque c’était avant le succès ?
En effet. Je sens un peu plus la pression pour le livre que je suis en train d’écrire. Quand on a des lecteurs, on se demande si ça plaira ou non. Mais je fais ce que j’aime et les autres livres ne seront pas le Fakir. A l’exception de la suite du Fakir que je suis en train d’écrire.
Quelle distance y a-t-il entre le premier et le deuxième roman ?
Il y a des ressemblances et des différences. Je voulais une marque de fabrique. Elle tient à l’universalité, parce que j’aime parler de personnages de différentes cultures. C’est un peu le monde Benetton. Moi-même, je parle plusieurs langues et j’ai vécu dans plusieurs pays. Il y a aussi, en toile de fond, un sujet plus sérieux que la forme, celle-ci étant humoristique, décalée. Une troisième constante est l’optimisme. Je suis né heureux et j’ai toujours été heureux malgré les difficultés. Un « happyculteur », comme je dis. Une différence réside dans le fait que, dans ce livre, j’ai été poétique et dans l’émotion.
Vers la fin du roman, on perd les points de repère qu’on croyait bien installés. Est-ce conscient ?
J’avais d’abord écrit le livre sans ce coup de théâtre, et puis je me suis dit que ce serait bien. Dans ce que j’écris maintenant, j’y prends goût. Je trouve que ça redonne vie à l’histoire. C’est un peu comme, en mangeant un plat, un nouveau goût, une nouvelle saveur qui éclate sur le palais à la fin. Retourner l’omelette, comme on dit en Espagne.
Peut-on dire que le premier roman avait été écrit sans se poser de questions sur le fonctionnement du récit, et qu’il y a une évolution sur ce plan dans le deuxième ?
Oui, avant j’écrivais de manière linéaire, une chose en entraînant une autre comme dans le Fakir qui est une chaîne de rebondissements. A présent, j’avance dans le travail de la structure.
Sans crainte de perdre la spontanéité ?
Non. De toute façon, les idées me viennent sans que je les cherche. Et j’écris vite : j’ai mis deux semaines et demie pour celui-ci.
Sous une forme poétique et drôle, vous abordez un sujet grave, la mucoviscidose. Comment est-ce arrivé ?
Je ne sais pas du tout, je me le demande parfois. On pourrait d’ailleurs remplacer la mucoviscidose par n’importe quelle maladie, le cancer par exemple. Je voulais aborder ce thème : quand on est malade, tant qu’on est vivant, il y a toujours de l’espoir. Peut-être que j’ai vu un jour Grégory Lemarchal à la télé. La fin de sa vie m’a beaucoup touché.
Le récit est mené à un rythme soutenu, à travers notamment les dialogues. Est-ce volontaire ?
C’est peut-être mon oreille musicale. J’ai été compositeur pendant des années et les mots me viennent comme une musique et un rythme, ce qui me conduit quelquefois à changer leur ordre.
Savez-vous combien d’exemplaires du Fakir ont été vendus ?
Dans le monde, un demi-million, dont trois cent mille en France.
Avez-vous l’explication de ce succès ?
Non, cela a été une énorme surprise. Je ne me retrouve pas dans la littérature française d’aujourd’hui et je ne croyais pas que le livre pouvait marcher en France.

vendredi 5 février 2016

Eléments de langage : je suis circonflexe

Voyez comme la langue française nous embrouille. Je voulais écrire: je suis circonspect, et la virulence du débat sur la (vieille, déjà vieille) simplification (relative, très relative) de l'orthographe transforme le titre de cette note en revendication, genre "Je suis Charlie". Alors que pas du tout, et je ne voulais même pas en parler, de cette vague de mécontentement reposant sur rien, ou pas grand-chose, sinon des recommandations de l'Académie française datant de 1990 que les éditeurs hexagonaux de manuels scolaires vont suivre, un quart de siècle plus tard. On savait que l'Académie française n'était pas un lieu de débats révolutionnaires, on ignorait que les éditeurs étaient encore plus conservateurs.
Et vous? Et moi?
Vous, je ne sais pas.
Moi, je conserve (le vilain mot!) mes habitudes et les accents circonflexes là où on m'a appris à les poser. Je laisse aux générations suivantes le soin d'absorber progressivement des modifications très raisonnables.


En revanche, il y a longtemps que je grogne (tout seul, dans mon coin) sur une confusion souvent rencontrée et même, me semble-t-il, de plus en plus souvent - ceci étant dit sans aucune étude statistique, de peur d'être démenti.
Hier encore, dans un roman que je lisais avec plaisir, deux brèves douleurs (certes purement intellectuelles) m'ont traversé aux moments où des tâches avaient remplacé des taches.
Je tâche toujours de ne pas tacher mes livres, j'ai donc évité les gestes brusques.
La tache est, outre le titre d'un roman de Philip Roth (que j'ai déjà vu orthographié: La tâche, quelle horreur!), une bavure, une éclaboussure, une souillure, la liste est longue qui comprend aussi la tache de couleur dans une peinture.
La tâche est un travail, quelque chose à faire - et qu'on n'a pas nécessairement envie de faire, qui peut donc éventuellement faire tache dans l'écoulement d'une journée. Quelque chose qu'on va retrouver, faisons une rapide concession aux anglicismes afin de nous faire bien comprendre, dans la Todo List.
J'ignore d'où vient cette confusion entre deux mots certes proches par l'orthographe mais aux sens si différents.
Je sais en tout cas que l'accent circonflexe de l'un n'est pas menacé par la simplification dont on parle tant depuis hier.
Et je vous prie donc d'éviter cette faute, car c'en est une, si facile à éviter.
Votre tâche, si vous l'acceptez, consistera à effacer cette tache.

mercredi 3 février 2016

Georges Ohnet et ses commentaires sur la Grande Guerre

Georges Ohnet n'est pas Jules César, et il n'essaie d'ailleurs pas de le faire croire dans son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Ce sont quand même un peu ses "Commentaires sur la Grande Guerre", qui dure, qui dure... Du coup, les fascicules s'accumulent, voici réédités, par la Bibliothèque malgache, les 14 et 15, en attendant les deux derniers.

«Les engins blindés que les Anglais viennent de sortir, dans les dernières attaques de Picardie et qui sont dénommés tanks, crèmes de menthe, chenilles, etc., et qui en réalité représentent assez bien les anciennes tarasques qui crachaient du feu, ont causé à nos ennemis un émoi dont ils ne sont pas encore revenus. Or, il paraît que l’engin en question a été inventé par un Allemand, rejeté avec dédain par les Comités militaires, et adopté par les Anglais, qui ont vu, tout de suite, le parti qu’on en pouvait tirer.
Les Allemands, désolés, s’arrachent les cheveux devant leurs tranchées nivelées, leurs fils de fer arrachés, leurs blockhaus démolis, leurs organisations de défense, avec mitrailleuses à tous les coins, aplaties, comme des petits pâtés de sable faits par les enfants dans un jardin. Comment n’ont-ils pas pris les devants, avec une découverte aussi importante? Quels sont les ânes qui ont repoussé l’inventeur? C’est à se damner! Déjà les préparations d’artillerie des Alliés étaient irrésistibles. S’il faut y ajouter le choc de ces machines à détruire et à tuer que les Anglais lancent sur l’ennemi, à quoi se reprendre? Hélas! On ne se reprendra pas. Toute avance à la guerre ne se rattrape plus. Nous en savons quelque chose.»

«Si la France avait fait, pour briser le front allemand, le même effort que les marchands d’alcool font pour résister à la coalition qui s’est formée pour empêcher la vente du produit meurtrier, il y a beau temps que la guerre serait finie. Jamais on n’a vu gens se remuer autant, protester mieux, discuter davantage, employer plus ardemment tous les moyens de résistance connus et inconnus pour conserver le privilège d’empoisonner l’espèce humaine.
Et c’est un curieux spectacle de voir le Parlement, intimidé par cet assaut de tous les marchands de poison, ne pas oser entamer l’œuvre de salut qui consisterait dans l’interdiction de la vente de l’alcool de bouche. Il sera intéressant de voir qui l’emportera, de l’intérêt particulier, représenté par cinq cent mille bistros, ou de l’intérêt général qui représente la France entière.»


La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

lundi 1 février 2016

Edmond Picard en Congolie, quelle histoire...

Edmond Picard… On écrit le nom avec des pincettes, on le réédite en sachant combien l’antisémitisme et le racisme du bonhomme sont répugnants. Même quand il voyage au Congo, il faut qu’il trouve un détour pour vilipender les Juifs. Moins que les Noirs, certes. Ceux-ci, il les a sous la main, sous les yeux et, peut-on dire, dans le nez.
Quand on découvre, à propos du Léopoldville arrivant à Boma, la « netteté » du bateau, semblable à celle qu’admiraient les badauds à son départ d’Anvers, c’est avec une indispensable précision : « On ne croirait pas qu’il a subi quinze jours durant la charge d’un déshonorant fumier. » Le « déshonorant fumier » en question était constitué d’un contingent de travailleurs sénégalais embarqués pour travailler au chemin de fer congolais…
L’odeur des passagers, entendons de ces passagers-là, a en effet marqué l’auteur : « La brise qui souffle de l’avant ramène sur le navire l’odeur répugnante de leur fermentation acide et berce d’un roulis doux leur sommeil de brutes. » Cette « odeur de fauves » véhicule et conforte par les narines bon nombre de clichés auxquels les femmes du Congo n’échappent pas. Les colons, s’ils ne restaient pas si longtemps sur place, auraient toutes les raisons de se détourner d’elles : « L’odeur, la teinte, la physionomie indéchiffrable sous les ténèbres du derme, l’aspect vulvaire et sanguinolent de la bouche malgré la splendeur de la denture, apaisent les velléités masculines. » 
La question des « races », qui compte (et l’écrire n’est rien) pour Edmond Picard, trouve des aliments nouveaux dans son voyage, même s’il n’en avait pas besoin pour se convaincre. « Malgré les bonnes volontés les plus humanitaires, l’irréductible différence des races s’affirme ; elle s’affirme malgré les rêves chrétiens, l’automorphisme bienveillant qui parfois, au passage des noirs et des noires, nous fait objectiver en eux nos sentiments, nos pensées, nos aptitudes », la démonstration est sans appel. Forcément : il y est allé, il a vu et ne raconte que ce qu’il a vu. À peine revendique-t-il ses conclusions – elles sont, dans son esprit, de telles évidences ! Encore : « Comme le singe, le noir est imitateur. » Ils sont, par conséquent, incivilisables.
Alors ? On le réédite quand même, ce livre ? Bien sûr !
Au contraire de ceux qui voudraient gommer les traces du racisme dans le passé, réécrire les textes, transformer des titres d’œuvres et, pourquoi pas, conduire à l’ignorance de ce qui fut, nous pensons, à la Bibliothèque malgache, qu’il est essentiel de savoir ce que fut le colonialisme. Probablement parce que cette maison d’édition est implantée dans un pays qui fut aussi une colonie et où resurgissent parfois aujourd’hui, chez certains Européens, des réflexes d’un autre temps (au temps béni ?). Nous ne regarderons jamais assez ce miroir qui nous renvoie une étonnante image de nous-mêmes…

Après André Baillon et Camille Lemonnier, un troisième auteur s'invite dans la collection numérique Bibliothèque belgicaine de la Bibliothèque malgache. En Congolie, suivi de Notre Congo en 1909, est disponible dans toutes les librairies proposant un rayon dédié à l'ebook, au prix de 2,99 €.


Camille Lemonnier. Ceux de la glèbe
André Baillon. Chalet 1
André Baillon. Un homme si simple
Camille Lemonnier. Au cœur frais de la forêt
Camille Lemonnier. L’hallali
André Baillon. Par fil spécial

samedi 30 janvier 2016

Vodka pour tout le monde !

Si la vodka a gagné le match de la mondialisation (ce qui reste à vérifier, mais trois lectures récentes lui font la part belle), est-ce à dire que le bloc de l'Est en est lui aussi sorti vainqueur? Ou est-ce que les romans les plus anciens de John Le Carré, ceux de la Guerre froide, m'influencent à l'excès?
Dans La blonde aux yeux noirs, paru l'an dernier mais réédité la semaine prochaine en poche, dans la collection 10/18, Benjamin Black (alias John Banville), donne à Philip Marlowe, oui, "le" Marlowe de Raymond Chandler, l'occasion de prolonger ses gueules de bois. Et de donner un conseil au lecteur: "évitez de vous enfiler six bourbons après trois gimlets." Pas de vodka là-dedans, diront à juste titre les connaisseurs. Pour les autres, au passage, voici la seule manière, selon Marlowe, de préparer le gimlet (et ses dérives lamentables), dans le seul bar qui la respecte:
Victor’s est le seul bar que je connaisse où l’on prépare le gimlet comme il faut – c’est-à-dire, moitié gin et moitié jus de citron vert Rose’s sur un lit de glace pilée. Dans d’autres boîtes, on vous colle du sucre, des liqueurs amères et des gâteries dans cet esprit, mais ce n’est pas le vrai gimlet.
Je m'égare. Je voulais parler de vodka. Elle arrive au lendemain de ces excès, sous la forme pas si inhabituelle de vodka martini:
Mon apéritif se présenta sur un plateau rutilant. Il était froid et juste un brin onctueux, de sorte qu’il roula agréablement sur mes dents dans un flash argenté.
Voilà pour la vodka comme remède, si j'ose dire, à la gueule de bois - que le serveur, avec sa longue expérience, a décelée chez son client.
Et puis, il y a la vodka pour elle-même, parfois joyeuse ainsi qu'elle se présente dans le premier roman d'Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles, car le livre est à la fois joyeux et triste, tristesse noyée dans les sourires, parfois aussi dans la vodka, ainsi qu'il en va lors de cette soirée au restaurant du palace où Papa ne lésine pas sur les moyens de mettre l'ambiance, et où Maman y répond de son mieux:
Ils avaient même fait venir des musiciens russes à notre table. Maman était montée sur sa chaise pour tutoyer les étoiles et danser en faisant tourner ses cheveux au rythme furieux des violons et des verres de vodka, tandis que Papa applaudissait avec flegme, le dos bien droit, comme doivent le faire les vrais chauffeurs anglais.
Enfin, il y a la vodka sans le plaisir, par une sorte d'habitude presque morbide dans laquelle les vitamines du jus d'orange ne sont pas celles du bonheur. C'est la consommation méthodique que fait Yann Andréa de vodka-orange dans un bar parisien - le Bedford - en même temps qu'il essaie d'écrire les pages que Maren Sell attend pour leur livre en commun (L'histoire) qui se révèle un discours à sens unique, déprimant. Oh! il écrit, Yann Andréa! Mais surtout pour dire qu'il n'y arrive pas, ce qui n'aide pas à convaincre le lecteur de son envie de s'y mettre. Le velours rouge de la banquette reste faux, le Bedford est souvent vide, le texte ne trouve pas son rythme...
Comme quoi, la vodka, faut faire gaffe, quand même!

vendredi 29 janvier 2016

En rayon: Roger Nimier, le meilleur d'entre eux?

Hussards... Peut-être le détour vers Roger Nimier, dont je retrouve Histoire d'un amour, paru en 1953 chez Gallimard (je n'étais pas né), s'est-il fait par l'intermédiaire de Frédéric Vitoux qui, parlant de Barbara Skelton dans son tout nouveau Au rendez-vous des mariniers (Fayard), repasse par la case Bernard Frank, l'inventeur de ce mouvement qui, comme beaucoup d'autres, n'en était pas un. Toujours est-il que Roger Nimier, occupe, au sein de cette communauté approximative, une place singulière et que Les épées, roman lu il y a très longtemps, reste très présent dans ma mémoire incohérente de lecteur. Pourquoi donc ne me suis-je pas jeté sur les autres livres de Nimier? Pas eu l'occasion? Pas envie d'être déçu par un autre titre? Franchement, je n'en sais rien. Mais, retombant aujourd'hui sur Histoire d'un amour, je caresse l'idée de m'y remettre. On va commencer par la première page...

Les lourds chariots sortaient de la nuit, les bœufs pataugeaient et une jeune fille, pâle comme la mort, fixait les brouillards qui encombraient le ciel, comme une autre boue. Le convoi gravit la petite colline couverte d’arbres, le chemin tourna. On aperçut les eaux du Danube. C’était Nikopol.
La jeune fille sauta de son siège et, précédant la colonne, entra dans une rue endormie. Çà et là, des toiles militaires, des caisses à moitié pourries montraient encore les vieilles marques de l’aigle d’Autriche. Un soldat qui portait sur sa capote de toile l’écusson de l’infanterie de marine, apparut. Il agitait le canon de son fusil de gauche à droite. Il reconnut sans doute le fanion de la Croix-Rouge, car il s’écarta. On entendit deux coups de feu qui venaient du fleuve. 
Le convoi reprit sa marche et s’arrêta devant une sorte de marché, à moitié couvert d’un toit de chaume. Un infirmier, dont la manche bleue s’ornait de grandes sardines dorées, heurta la porte de l’Hôtel de Ville. Un homme vêtu d’une blouse blanche, déchirée par endroits, la tête enfoncée dans un bonnet de laine jaune, ouvrit enfin. Une discussion s’engagea dans un mélange de français, d’allemand et de jurons. L’état-major d’un régiment de la coloniale s’était réservé l’endroit : un détachement précurseur y cantonnait déjà. Comme pour donner raison à ces paroles, un individu très sale, enroulé dans une couverture, une pipe à la main, descendit l’escalier de bois qui venait du premier étage et baragouina, avec l’accent corse, que les ambulances pouvaient retourner à Salonique et qu’on n’avait pas besoin de cette charogne à Nikopol.
La jeune fille bouscula le portier, attrapa le Corse par un bras, puis elle le gifla à deux reprises. Les gifles résonnèrent dans le hall. Le sergent revint sur le pas de la porte et ordonna de débarquer le matériel de campagne. On apporta des brancards, des lits métalliques, des cantines. Un infirmier noir guida les chariots sous le marché, détela les bœufs.
La jeune fille avait dégrafé son manteau de cavalerie. Elle entreprenait de retirer ses courtes bottes de cuir rouge, pleines de boue et d’herbe collée à la boue. Elle devait avoir trente ans.

mercredi 27 janvier 2016

De D à L, en passant par H

Ceci est presque un message personnel, adressé à une attachée de presse d'une grande compétence et avec laquelle les liens ne se sont jamais distendus malgré la distance qui nous sépare.
Donc, chère B., vous m'avez fourni hier le prétexte à une petite histoire vécue. (Et, si c'est du vécu, c'est bon, coco!)
En milieu de matinée, quelqu'un sonne au portail. Non, en fait, la sonnette ne fonctionne plus depuis quelques semaines et quelqu'un, après avoir peut-être tenté en vain de sonner, frappe au portail. Celui-ci, repeint en vert il n'y a pas très longtemps, est marqué de taches de rouille. Le travail a été fait, vous en conviendrez avec moi, sans grand soin. Mais, puisque c'est le fils de ma propriétaire qui avait manié brosse et couleur, je n'ai rien dit. Honnêtement, je me moque pas mal de ces taches de rouille, qui n'ont d'ailleurs aucun rapport avec le quelqu'un que je commençais à évoquer et qui, frappant (du poing, je suppose), a eu l'occasion de tester la faculté du métal à produire du bruit à la rencontre d'un autre solide. Essai concluant, je l'ai entendu. La bonne de la propriétaire aussi, qui, du rez-de-chaussée voisin, était arrivée avant moi près du portail. Je travaille à l'étage, je ne cours pas dans les escaliers pour voir ce qui se passe mais je profite de l'excellente vue que me fournit un petit balcon, à deux pas (au sens propre - enfin, peut-être trois pas) de mon bureau, sur le portail en question, que je surplombe d'assez près, car si j'en suis plus éloigné verticalement j'en suis horizontalement plus proche, pour voir ce qui se passe de l'autre côté. Et parfois même pour savoir qui vient de m'arracher à ma légendaire concentration.
J'ai donc regardé. Reconnaître la personne, difficile. Sous moi, si j'ose dire, j'apercevais un individu casqué. Perspicace, je devinai en lui un coursier. J'étais aidé, bien sûr, par le colis qu'il portait et qu'il venait de toute évidence remettre à son destinataire. Moi, dont le nom était écrit sur la grosse enveloppe, nom qu'il prononça sans aucune maladresse phonétique. Il y a des noms, c'est vrai, bien plus difficiles à dire que le mien, et je ne dois pas chercher loin pour en trouver. Mais ceci est une autre histoire.
Le coursier, de son côté, avait dévalé la ruelle en escaliers qui conduit chez moi, comme s'il y était venu souvent - alors que le dédale des noms de rue ou de leur absence, des "lots" alphanumérisés (et, côté alpha, ce sont plutôt des chiffres romains que des lettres, même si tout le monde l'a oublié, si bien que parler de l'Hôtel George Vé ne surprendrait , ici, personne), les marches disjointes et toutes différentes imposant un pas souple, adaptable, bref, les obstacles sont innombrables et cependant il était arrivé.
Je descendis à mon tour, mais d'un pas calme et régulier, l'escalier en colimaçon aux marches toutes pareilles, j'arrivai au rez-de-chaussée, je toisai l'homme - puisqu'il s'agissait d'un homme, c'était plus évident face à lui - qui me remit donc un colis en échange d'une signature sur un écran tactile qui semblait fatigué d'en avoir déjà beaucoup reçu (des signatures - vous suivez?).
Me voici donc chargé d'une enveloppe de plastique que je serrais contre moi en remontant vers mon lieu de travail. Les marches sont toutes pareilles, mais la cage d'escalier est étroite et je n'aurais pu me permettre de laisser baller le colis au bout d'un bras, la rampe et le mur auraient constitué des obstacles à mon pas calme et régulier, un poil plus lent cependant qu'en descendant.
J'ouvris avec peine, obligé de la déchirer un peu pour accéder à son contenu, l'enveloppe en plastique. A l'intérieur de laquelle il s'en trouvait une autre, dotée d'une fermeture ingénieuse, solide mais n'opposant qu'une résistance limitée à son descellement.
A l'intérieur de cette deuxième enveloppe de plastique, un emballage en papier... M'avait-on, et dans ce cas, qui?, fait une blague idiote? Heureusement, non, le papier, une fois déchiré lui aussi, fournissait la réponse (pas le papier, ce que son ouverture permettait maintenant de voir, ce n'est peut-être pas très clair?) aux multiples interrogations qui m'avaient traversé l'esprit entre le moment dont j'ai commencé à vous parler, au début, là, plus haut (mais je vous épargne l'énumération de ces questions intérieures, certaines sont d'ailleurs trop intimes pour être exposées ici, et j'ai oublié les autres).
C'est donc après avoir franchi trois obstacles, deux de plastique, un de papier (sans crainte d'être mordu par un tigre), que je trouvai, chère B., votre carte, agrafée à un des deux livres que vous m'aviez emballés, envoyés, jusqu'à ce que le casque du coursier surgisse sous moi (oui, je sais, mais comment le dire autrement?).
Bien entendu, je vous en remercie. Les couvertures sont belles, je les montre d'ailleurs à tout le monde pour qu'on les admire. Mais j'avais déjà le texte de ces deux romans dans l'ordinateur où je suis occupé à écrire cette note de blog et vous auriez pu, chère B., faire l'économie de cet envoi qui a dû provoquer des frais plus élevés que celui de votre maison d'édition à un journal parisien - ou belge, soyons fous!

mardi 26 janvier 2016

14-18, Albert Londres : «Si ce n’était pas dur, c’est que ce serait pas la guerre.»




Avec nos braves d’Orient

(De notre envoyé spécial.)

Topsin, … janvier 1916. – Il faisait pleine nuit. Le train stoppa devant un champ, nous déposa et repartit. Nous nous trouvions au pied du kilomètre 31, le long du Vardar.
Autrefois ce train conduisait à Nisch, à Sofia, en Russie. Il va continuer sa route pendant une demi-heure, puis il s’arrêtera. Les choses font aussi la guerre, elles ont leurs ennemis et ne dépassent pas leur front.
Il faisait froid. Nous longeâmes un marécage d’où sortaient des roseaux et nous sentions, quoiqu’elle ne fût pas encore débarrassée de la nuit, que la campagne qui s’étendait devant nous était immense.
Après avoir marché longtemps nous arrivâmes devant un de ces petits monticules que dans les communiqués on dénomme piton. On a vu de ces bosses de terre, de tous temps inconnues, devenir subitement illustres. Sera-ce le sort de celle-ci ?
Nous gravissons les cinquante marches que la pioche vient de faire dans l’un de ses flancs et nous atteignons son sommet.
Le jour va se lever sur la plaine que la France a choisie pour livrer ses lointains combats.
Les bords de l’horizon commencent à devenir roses et bleus ; voici le Vardar, voici, en face, un gigantesque tumulus, tombeau de titan qui jadis batailla en Macédoine, voici les champs nus de cette terre maudite qui n’a jamais été labourée que par les canons. Le jour se lève. Salut, Français, que cette aurore va prendre si loin de votre patrie ! Avant cette guerre vous n’aviez peut-être pas fait autre chose que le tour de votre clocher et ce matin, tout naturellement, vous vous réveillez sur la terre d’Alexandre.
Tout autour ils sortent de leur tente. Dans les vastes champs de l’Europe ancienne, ils marchent. Ils n’ont ni fusil, ni baïonnette, ce sera pour demain, ils ont des pioches et des pelles, ils vont construire la forteresse avant de la défendre.
Et au pied de ce piton, les voilà qui montent des madriers, les voilà qui, sur une crête, paraissant plus grande que nature, avancent, leurs instruments sur l’épaule, les voilà qui déroulent les fils de fer avec le même calme que s’il s’agissait pour eux de clôturer leur jardin, et voilà que, sans être épatés, comme ils feraient au pied de leur maison dans la Seine, le Rhône et la Loire, ils se lavent dans le Vardar !

Leur vie de travail

Je m’en vais au milieu d’eux. Il est sept heures du matin. Il y a vingt jours, ils étaient à cent kilomètres d’ici, ils rêvaient de guerre sans tranchées, de capitales ouvertes, de marches de légende sous les soleils d’Orient, maintenant ils creusent des trous.
Et ils creusent des trous en sachant ce qu’ils font. Cette trêve de vingt jours ne les a pas aveuglés. Ils n’ont pas perdu le fil de l’histoire qu’ils doivent au monde conter jusqu’au bout. Ils savent qui est là, qu’ils vont avoir à tirer des coups de fusil, à charger à la baïonnette, à recevoir des obus, à vaincre pour la France, et placidement ils regardent ce paysage et en blaguant ils tracent leurs boyaux.
Et ce sont à cet endroit des hommes du département du Nord, deux fois exilés. Non seulement ils sont en Macédoine, mais depuis dix-sept mois ils n’ont pas de nouvelles de leur mère, de leur femme, de leurs enfants et ceux qui n’ont ni mère, ni femme, ni enfants, des souvenirs qu’ils ont laissé. « Ben oui, disent-ils, on a essayé par tous les moyens, par Genève, par la Hollande, ça n’a pas réussi, on est sans nouvelles. »
Ils n’en ont pas pour cela le dos plié, ni les yeux abattus. Cependant être depuis dix-sept mois sans nouvelles de rien et venir planter des piquets de fer dans les Balkans, c’est peut-être une peine qui en temps normal aurait suffi à des bagnards. « Mais si ce n’était pas dur, dit un Lillois à son copain, c’est que ce serait pas la guerre. »
Le commandant de ces hommes est en plein soleil, sa croix d’honneur et sa croix de guerre bien collées sur la poitrine, il était en train de dire : « Ça c’est mes lascars », quand en voyant passer un homme devant lui, sa donnant un grand coup de plat de main sur le front, il s’écrie en l’appelant : « Ah ! pauvre gars ! Ah ! brave gars ! Je t’ai oublié ! » Ce pauvre gars, d’une main maintenait une planche sur son épaule, de l’autre, saluait son chef : « Ah ! le pauvre gars, reprit le commandant, il a mérité la croix de guerre, je la lui avais promise, je l’ai oublié.
» Pendant toute la retraite il m’a remplacé un officier, il servait de liaison entre mes compagnies, il allait à l’une, il allait à l’autre sous le feu et il revenait en me disant des choses intelligentes. Je l’ai oublié ! »
Le pauvre gars avait toujours ses deux mains occupées par la planche et par le salut, le commandant lui dit : « Ça va bien » et le pauvre gars, avec son fardeau s’en alla philosophiquement, il avait l’air de penser : « Avoir mérité la croix de guerre et ne pas l’avoir, qu’est-ce que cela peut bien faire dans tout ce chambardement ! »
La guerre a donné à chaque homme le sens de la fatalité. Elle lui en a donné aussi la figure. Selon les tempéraments les uns le portent avec un sourire, les autres avec un air de rêve, les autres avec impassibilité, les autres avec lassitude, aucun avec angoisse.
Cherchez de l’angoisse dans ces champs maudits d’Orient, où pourtant nos soldats auraient des droits au vague-à-l’âme, vous n’en trouverez pas. L’angoisse, c’est en France qu’on l’a pour eux, ici elle est absente.
Que font-ils en attendant de recommencer le combat sanglant, nos soldats de l’armée lointaine ?
Ils donnent une ligne gracieuse à leurs tranchées – la force aura beau faire, elle ne contentera jamais seule l’esprit gaulois, il y faudra aussi l’élégance – ils mangent avec bonne humeur le « singe » qu’ils ne cessent d’insulter, ils se lancent des coups de poing, s’appellent par des noms pittoresques, rêvent sur une lettre, mais vous ne les surprendrez pas regardant anxieusement par-dessus les réseaux de fil de fer, par-dessus le Vardar, plongeant dans cette plaine dont la destinée est d’être saignante et se demandant : « Quand viendront-ils ? Que va-t-il arriver ? » Ils viendront quand ils viendront ; il arrivera ce qui arrivera.

Le Petit Journal, 26 janvier 1916

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 13 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

samedi 23 janvier 2016

Un îlot d’humanité dans un conflit oublié

La Tchétchénie, un conflit presque oublié. Il le serait tout à fait si un écrivain ne s’était emparé de personnages susceptibles de marquer la mémoire en profondeur. Le premier roman d’Anthony Marra, Une constellation de phénomènes vitaux, Grand Prix des lectrices de Elle, est de ceux qui donnent à quelques figures saisies dans des cruels moments de déchirement une intensité exceptionnelle. Pourquoi un écrivain américain situe-t-il son œuvre inaugurale en Tchétchénie ? C’est une question superflue (à laquelle, de toute manière, nous n’avons pas la réponse) tant l’ouvrage s’impose avec évidence.
Chaque chapitre s’ouvre sur une ligne égrenant les années, de 1994 à 2004, le moment du récit marqué en caractères gras. Nous sautons, au fil des pages, de 2004 pour le premier chapitre à 1996 pour le second, et retour en 2004 pour le troisième, sans jamais nous égarer. Une manière comme une autre de détourner la linéarité en prenant soin de respecter les points de repère chronologiques…
En 2004, donc, les Russes brûlent la maison de Havaa, huit ans, et emmènent Dokka, son père, vers un lieu qui nous restera longtemps inconnu, mais de toute manière sinistre et qui n’annonce rien de bon. La petite fille devait accompagner son père. La logique des soldats est celle d’un pouvoir pour lequel toutes les mauvaises branches doivent être coupées, quel que soit leur âge – la logique est toujours la même quand il s’agit de nettoyer un territoire de ceux qui ne pensent pas selon l’idéologie dominante, ou qui appartiennent à un peuple condamné pour diverses raisons. Mais Havaa, d’une certaine manière, était préparée à s’enfuir, emportant une petite valise toujours prête. Sans savoir à quoi elle échappe ni vers quoi elle va.
Elle aurait pu tomber plus mal : Akhmed, leur voisin, leur ami, la recueille et la conduit à l’hôpital où il est engagé comme assistant. Presque médecin – il a le diplôme, pas les compétences, et le décalage n’est pas comblé par sa bonne volonté. Déglingué, l’hôpital, comme toute la région. Sans les moyens qui permettraient de sauver quelques vies en plus, quand y arrivent des blessés graves qui ont sauté sur des mines. Médecine de guerre, dans l’urgence et la précarité, conduite par Sonja, une chirurgienne qui se dépense sans compter.
Ces trois personnages et quelques autres avec eux se croisent alors que leurs histoires personnelles n’étaient pas vraiment convergentes. Pour qu’ils se retrouvent là, ensemble, devant les mêmes difficultés, il a fallu d’étranges détours, des blessures multiples et, surtout, une humanité parfois masquée par des réactions abruptes.
Le meilleur de ce qu’ils peuvent faire ensemble, et qui se résume parfois simplement à vivre, compense en partie le mal que d’autres s’appliquent à répandre. En particulier Ramzan, dénonciateur de tous ceux qui pourraient déplaire aux Russes et méritent donc un châtiment exemplaire. Plus personne ne parle à Ramzan, même pas son père. Et pourtant, quand on apprendra comment il en est arrivé là, toutes les préventions qu’on nourrissait contre lui tombent. Une constellation de phénomènes vitaux est un roman plein de nuances.

vendredi 22 janvier 2016

Mathias Menegoz dans les pas de Dumas

Un premier roman solide et atypique, comme presque plus personne n’ose en écrire et moins encore, peut-être, en publier : venu en droite ligne d’Alexandre Dumas, Karpathia, de Mathias Menegoz, est un pur bonheur de lecture, une longue évasion de 700 pages vers les années 1830, dans une Transylvanie où tout semble très, très lointain. La population y vit encore selon un régime féodal, à l’écart des révolutions qui agitent l’Europe.
Le premier paragraphe du livre fournit un début d’explication à cet immobilisme : « L’Empire d’Autriche fut moins affecté que ses voisins car le prince Metternich réussit à maintenir un couvercle policier et bureaucratique particulièrement pesant sur toutes les aspirations libérales. » La suite montrera comment l’absence de moyens de communication rapide entre Vienne et la Transylvanie permet d’y perpétuer un ordre ancien, en même temps que d’y instaurer des désordres variés.
Car, si Karpathia a tout d’un roman historique par une documentation en apparence très complète, il est aussi un roman d’aventures où l’héroïsme cohabite avec la veulerie, où la lutte pour la survie va de pair avec la conquête des richesses et où l’amour n’est pas en reste.
Le comte Alexander Korvanyi, d’origine hongroise, est promis à un bel avenir dans l’armée impériale. Mais il est amoureux de Cara von Amprecht, qui n’envisage pas un instant d’être la femme d’un militaire. C’est pour elle qu’il quitte la carrière des armes, non sans régler une dette d’honneur : alors que les esprits étaient échauffés après un spectacle, von Wieldnitz a traité Cara de « vraie Diane chasseresse », autant dire de prostituée. L’échange de coups ne suffit pas à laver la réputation de la femme aimée : il faut aller au duel. La scène est cinématographique mais filmée, si l’on ose dire, par le personnage principal.
Celui-ci n’a pas fini de nous entraîner sur le chemin des combats, après un voyage pénible, surtout pour Cara qu’il a épousée, vers ses terres. Il les trouve dans un état déplorable, se demande s’il n’est pas grugé par son intendant et doit faire face à une insécurité bien plus grande que celle de nos villes. Une bande de forestiers, organisée pour la contrebande et le pillage, craint de voir son influence réduite avec l’arrivée du comte sur ses propriétés et une véritable guerre s’engage. Un peu décousue dans son déroulement, certes, mais nous ne sommes pas dans le dix-neuvième siècle des Etats européens, plutôt dans une sauvagerie moyenâgeuse qui se manifeste par une sorte de guérilla avant l’heure.
Mathias Menegoz mène furioso les événements et une foule de personnages. Karpathia est de ces livres qu’on entame en se posant bien des questions sur le plaisir ou l’ennui qui nous attend. Celui-ci ne s’installe jamais, celui-là est constant, relancé sans cesse par les faits ou la relation de couple entre Alexander et Cara.

mardi 19 janvier 2016

Michel Tournier, profession grand écrivain

Il y a toujours un risque quand on s'emballe à la lecture des premiers livres d'un nouvel écrivain. C'est d'éprouver quelques difficultés à admettre qu'il avait donné le meilleur de lui-même dans ceux-ci et qu'il s'est contenté, ensuite, de décliner avec plus ou moins de bonheur, plutôt moins car il s'agit presque toujours de délayer, les thèmes et la manière de la première période.
Michel Tournier vient donc de mourir à 91 ans, et les hommages tombent dans la nuit, avant de se multiplier dès que le jour sera levé.
Michel Tournier, venu au roman à 43 ans, a frappé fort - et m'a en tout cas bouleversé - avec ses trois premiers livres: Vendredi ou Les limbes du Pacifique en 1967, Grand Prix du roman de l'Académie française, Le Roi des Aulnes en 1970, Goncourt, Les Météores en 1975 - je mets volontairement entre parenthèses la version pour la jeunesse, la version définitive, n'aura-t-il cessé de dire, du premier de ces titres, Vendredi ou La vie sauvage, parue en 1971.
Il y a avait dans ces trois romans une ampleur et une force qui devait autant aux mythes où il empruntait qu'à leur réécriture. Robinson n'était plus le personnage principal sur son île déserte, c'était Vendredi qui se trouvait en première ligne. L'ogre devenait sauveur (et même porteur) d'enfant sous le régime nazi. Et la gémellité résonnait d'harmonies - ou dysharmonies - inédites.
Dans l'enthousiasme devant ces inversions, ces perversions qui se renouvelleraient souvent en prenant d'autres formes, j'avais, en janvier 1977, consacré un long article d'une vingtaine de pages à Michel Tournier dans La Revue générale - je n'en ai plus aujourd'hui que la référence, je serais curieux de relire ce texte (si quelqu'un possède cela dans ses archives, je suis preneur).
Ensuite, il m'a semble que les choses se gâtaient assez vite. Statufié après trois livres, Michel Tournier n'a pas vraiment cesser d'explorer ses territoires de prédilection, mais il s'est aussi - et surtout, ai-je envie de dire - préoccupé de consolider son image.
Dès 1978, en même temps qu'il donnait l'excellent recueil de nouvelles Le coq de bruyère, il balisait son oeuvre dans Le vent Paraclet, expliquant tout ce que, peut-être, nous n'avions pas compris exactement. Il y montrait (trop) bien comment il entendait se bâtir une réputation d'écrivain sérieux et compétent, capable d'analyser sa démarche dans une cohérence qui n'avait, à l'évidence, rien d'artificiel. A rebours, il mettait aussi en évidence ce qui deviendrait l'axe faible de ce qu'il écrirait encore: il était, au fond, plus intéressé par les idées que par le romanesque et, s'il avait réussi à masquer ce handicap dans ses premiers livres, il le cacherait ensuite de moins en moins bien. (Autre hypothèse: ma passion juvénile m'avait empêché de voir ce qui, dans les trois premiers romans, les articulait en profondeur.)
Sa bibliographie est d'ailleurs encombrée d'essais dont aucun, parmi ceux que j'ai lus, n'a véritablement renouvelé notre manière de voir le monde - tandis qu'il persiste, tirées des romans du début, des images toujours inscrites dans le prisme à travers lequel nous regardons ce qui nous entoure.
Michel Tournier restait un écrivain de référence, on l'avait longtemps dit nobélisable, il lisait des livres qui le renvoyaient à lui-même, personnage central d'une quête interminable. Les autres étaient un miroir chargés de transporter son image et ses imperfections. On relira à l'occasion son Journal extime pour en retrouver les traces...
Je reconnais bien volontiers, malgré toutes ces réserves, que le romancier a été puissant. et que même sa dernière fiction ample, Eléazar, possède des qualités que pourraient lui envier bien des écrivains. On va donc terminer avec ce livre, paru en 1996.

Eléazar aurait voulu être ébéniste. Les circonstances en ont décidé autrement et il est devenu berger. Apprenti berger, stade auquel il restera arrêté le jour où il se fera violemment frapper par son patron. Il en gardera une vilaine cicatrice au visage, qui rougit sous le coup de l'émotion. En Irlande, du côté de Galway, il est un cas particulier: dans une région où la population est catholique avec ferveur, il appartient à une famille protestante et, pasteur de troupeau animal, le voici devenu, au passage de l'âge adulte, pasteur d'hommes. Michel Tournier fait l'économie de son évolution, son roman court vite aux faits principaux et trouve une logique élémentaire dans la succession des événements: "Il lui parut bientôt naturel de passer des bêtes aux hommes, et de répondre à une vocation religieuse que son métier de berger avait en quelque sorte pressentie."
Le chemin d'Eléazar semble en effet tout tracé, non sans difficultés cependant: quand il rencontre une jeune femme, elle appartient évidemment à la communauté catholique.
Les parents d'Esther n'acceptent l'alliance qu'en raison du handicap de leur fille - une paralysie infantile lui a laissé une jambe atrophiée - et parce qu'ils sont, en fait, contents de s'en débarrasser. Coralie, la fille qui naîtra du couple, et qui fait preuve d'une lucidité presque effrayante, sera la seule à formuler cette pensée à voix haute. Mais ce sera plus tard, lors du départ de la famille (deux enfants en font désormais partie) pour l'Amérique du Nord. Nous sommes en 1845, l'Irlande semble frappée par une malédiction qui détruit les cultures de pommes de terre, et d'aucuns, au nombre desquels figure Eléazar, y voient la main de Dieu punissant un peuple coupable de nombreuses vilenies. Eléazar lui-même a d'ailleurs commis un meurtre en voyant un agent de propriétaire frapper un jeune berger, répétant ainsi le geste dont il avait été victime. L'exil, dans ce contexte, apparaît comme la seule solution à tous les problèmes qui s'additionnent pour pousser la famille vers le malheur.
Rien ne prouve cependant que ce changement débouchera sur de plus heureuses conditions. Les quarante jours de traversée, assimilées par Eléazar aux quarante jours de jeûne de Moïse tels qu'ils sont rapportés par le Deutéronome, engendrent une longue souffrance que n'amoindrira pas la traversée du continent américain vers la terre promise de Californie - l'équivalent du pays de Canaan dans lequel Yahweh interdisait, de manière incompréhensible, à Moïse de pénétrer.
Plus on avance dans le roman, plus on se rend compte qu'il est une paraphrase de l'Ancien Testament, et particulièrement de la vie de Moïse dont Eléazar est le double. Ainsi sa condition hybride de protestant en pays catholique était-elle éclairée par le statut équivoque de Moïse, enfant hébreu, sauvé, recueilli et élevé par une princesse égyptienne. Comme toujours dans les romans de Michel Tournier, tout fait signe ici, tout devient sens. Au point qu'on pourrait presque se plaindre d'une certaine insistance dans la démonstration qui en devient lourde pour qui ne se laisse pas éblouir par l'éblouissante précision de l'écriture.
Le thème le plus insistant est celui de l'eau et du feu, déjà indiqué par le sous-titre: La Source et le buisson - Il s'agit, bien sûr, du buisson ardent d'où Yahweh s'adressa à Moïse. Dès les débuts de sa carrière ecclésiastique - il était encore acolyte -, Eléazar avait été frappé par une inscription sur la Spanish Arch de Galway: "Dans la lutte de l'eau et du feu, c'est toujours le feu qui meurt." Il cherche la signification de cette phrase: "Ne faisait-elle pas allusion à l'Irlande, pays de l'eau, et à l'Espagne, pays du feu, et ne comportait-elle pas une morale pessimiste, si l'on songe que le feu symbolise l'enthousiasme, l'esprit juvénile, l'ardeur entreprenante, et l'eau, les tristes et décourageantes sujétions de la vie quotidienne?"
Entre l'élan moral et les contingences matérielles, le choix n'est pas vraiment donné à Eléazar, qui peine sur le chemin de sa rédemption. Après tout, il ne faut pas oublier qu'il a tué un homme et qu'une justice immanente le menace...
Michel Tournier met une belle ardeur à exploiter les similitudes créées entre Moïse et Eléazar. Il parvient même à revenir au passage sur l'une de ses obsessions romanesques, l'inversion maligne, ici appliquée au serpent.
Son roman irritera profondément, par ses aspects démonstratifs, ou comblera parfaitement, par la force de ses arguments. Ce sont, en réalité, les deux faces opposées du même livre...

lundi 18 janvier 2016

14-18, Albert Londres : «Le malheur ne quitte pas un homme qu’il a visé»




Le roi de la faim

Ici ou ailleurs il va… de son armée en déroute, à son peuple en détresse…

(De notre envoyé spécial.)
Salonique, … janvier.

« Il est venu ici comme il ira ailleurs. »
Le consul de Serbie prononça cette phrase devant nous. Elle contient la tragédie entière. Roi sans territoire et sans ports, il erre sur les côtes. Il était à Vallona, il alla à Brindisi, il arrive à Salonique. On dirait qu’il n’ose pas s’enfoncer dans les terres qu’il aborde.
Après avoir fait la guerre et agrandi son royaume, il pensa que ses soixante-treize ans fatigués lui donnaient le droit de souffrir en paix, il passa le pouvoir à son fils. Mais comme les pointes attirent la foudre, les montagnes de son pays semblent attirer la guerre. La guerre cette fois traversa le Danube. Alors son fils lui dit : « Père, il faut partir. »
Ses jambes n’obéissaient plus, il lui fallait pour marcher l’aide de deux cannes et le soutien de deux bras. Il sentit qu’il ne pouvait rien faire d’immédiat pour son pays, il dit : « Bon, je vais me guérir. »
Les ennemis entrèrent dans sa capitale, il alla se réfugier avec son docteur dans une petite ville de bains.
Pendant que ses soldats se battaient, lui faisait des exercices, il apprenait à marcher sans aide avec ses deux cannes, puis il essayait avec une seule et les soirs il demandait : « Où sont les Autrichiens ? »
Un de ces soirs-là son aide de camp hésita à lui répondre, puis il dit : « Majesté, ils approchent de Topola. » Le roi jeta ses cannes, se tint tout droit et dit à son tour : « Docteur, je me sens tout à fait bien. »
C’est à Topola que son grand-père Karageorges était enterré.
Le lendemain il se rendit au siège du gouvernement. Il annonça qu’il allait au front, il l’annonça au quartier général, puis il y alla.

Résister ou mourir

Il arriva devant ses troupes ferme et marchant droit. Il leur dit : « Mes enfants, les Autrichiens approchent de Topola, c’est là que dort mon grand-père, je ne permets pas qu’ils y viennent. Vous avez fait deux serments : l’un à votre roi, l’autre à votre pays ; du premier je vous délie, que ceux qui ne se sentent pas capables de tenir le second s’en aillent. Je viens mourir avec ceux qui resteront. »
Tous les soldats crièrent : « Vive le roi ! » se jetèrent sur les Autrichiens, les poursuivirent soixante-dix kilomètres et leur firent repasser le Danube.
Son pays délivré, le roi reprit ses cannes et revint à sa ville de bains.
Le malheur ne quitte pas un homme qu’il a visé, qu’il soit roi ou trimardeur.
Les Autrichiens n’attaquaient plus et pourtant un jour on apprit au roi qu’il n’y avait pas assez de drapeaux noirs dans le royaume pour pendre aux fenêtres parce que mille de ses sujets mouraient par jour. Le typhus après les obus passait dans les rangs et fauchait à grandes brassées. Il ne s’arrêta qu’après trois mois d’une immense moisson. Et chaque jour le roi demandait : « Pourquoi ne passe-t-il pas chez moi ? »
Un nouveau printemps arriva. Pendant quelques semaines on crut que la Serbie avait cessé d’être maudite, puis on annonça que les Allemands allaient l’envahir. Le roi qui était noble et qui malgré tous les dires ne voulait pas croire que la guerre n’était plus seulement une affaire de bravoure répondit : « Mes soldats les attendent. »

L’ennemi qu’on ne voit pas

Les Allemands, derrière leurs canons, arrivèrent sur le Danube. Les soldats du roi les attendaient en effet. Ils ne virent venir sur eux qu’une effrayante pluie de fonte qui était suivie d’une autre pluie de fonte et encore d’une autre pluie de fonte. Ayant supporté cette pluie pendant douze jours ils pensèrent : « Maintenant, on va voir des hommes. C’est bien lâche de se faire précéder de tant d’engins ; nous, nous ne nous battons pas comme ça, mais enfin on va voir des hommes. » Ils ne virent encore qu’une pluie de fonte suivie d’une pluie de fonte et encore d’une pluie de fonte. Et ils apprirent que sur un autre côté les Bulgares les attaquaient.
Ils se divisèrent encore une fois, puisqu’au lieu de deux ennemis, ils en avaient trois. Dans les temps les plus sauvages il n’est aucune légende qui rapporte qu’un géant appela deux autres hommes à son secours pour égorger un petit enfant. L’Allemagne appela l’Autriche et la Bulgarie pour venir avec elle égorger la Serbie.
Le roi se fit conduire au gouvernement puis au quartier général et dit : « Je vais au front. » « Lequel ? » lui demanda-t-on.
Le roi alla vers les Bulgares, monta sur un cheval, se fit soutenir de chaque côté et lentement, sans rien dire, passa devant ses soldats. Les soldats criaient : « Vive le roi ! » mais à mesure qu’ils criaient, ils fondaient, car ils n’avaient pas beaucoup de pain, ils n’avaient pas d’instrument pour faire de la pluie de fonte et c’était la troisième année qu’ils étaient debout. Le roi passa et repassa voyant ses soldats fondre et fondre.
Puis il alla vers les Allemands. Il vit ses soldats tout saignants et qui lui dirent : « Nous ne pouvons pas battre tes ennemis puisque nous ne les voyons pas. » Et le roi regarda et ne les vit pas non plus. Et il retourna au front bulgare, et il retourna au front allemand, et pendant ses chevauchées les deux fronts se rapprochaient, ils ne formèrent bientôt plus qu’un angle qui reculait vers un pays sauvage qui s’appelle Albanie. Le roi, toujours soutenu des deux côtés, recula avec ses troupes. Les ennemis, parce qu’ils étaient plus riches, plus grands et qu’ils ne sortaient pas de trois années de nobles combats, lui prenaient ses terres : les Allemands par le haut, les Bulgares par le bas.

Vers l’exil

À mesure que le roi avançait dans ce pays sans routes, sans maisons qui s’ouvrent et sans nourriture, il apercevait de grandes masses d’hommes, de femmes et d’enfants qui, pieds nus, un sac au dos, droit devant eux, marchaient dans les champs. C’était la partie de son peuple qui n’avait pas voulu subir la présence des ennemis. Et comme rien ne roule dans ces contrées, qu’aucun autre bruit que celui qu’on fait avec ses pas ne trouble le silence, il entendait parfois, quand trop fatigué il faisait arrêter sa caravane, des plaintes qui sortaient des ravins et des bois : son peuple errant criait sous la famine. Alors il s’approchait et, lui montrant la direction de la mer encore lointaine, il lui disait : « Va vers la mer, les autres rois qui sont mes amis m’ont fait savoir qu’ils t’enverraient à manger. » Et le peuple affamé marchait dans la direction de la mer.
Son royaume était entièrement envahi. S’il revenait sur ses bords il n’aurait même plus assez de terrain pour y poser le bout d’une de ses cannes. Il se disait cela en s’en allant aussi vers les côtes.
Plus il s’en approchait, plus il voyait de masses, plus il entendait de plaintes, et de temps en temps, quoiqu’on voulût le détourner de ces visions, il apercevait de grands trous creusés au hasard des champs étrangers et dans lesquels, par cinq ou six à la fois, on jetait des corps sans vie. C’étaient ceux de ses sujets qui étaient morts en route.
Il atteignit la côte. Des cris de famine frappèrent son oreille : son peuple et son armée l’y avaient précédé. Des gens qui avaient eu autrefois des foyers mangeaient des chevaux morts. Le frisson du typhus était déjà dans l’air. Et si pour se reconnaître il n’y avait pas autre chose que le contour des lignes physiques, le roi n’aurait plus reconnu ses Serbes et les Serbes n’auraient plus reconnu le roi : il n’était plus que le roi de la Faim.
Il alla face à la mer pour voir si ses amis les souverains n’envoyaient rien à ses sujets. Il vit des transports pleins de vivres qui coulaient : l’ennemi était aussi sous la mer.
Son peuple criait toujours sous la fièvre, sous la faim et sous le froid. Alors une grande vague troublante parcourut son corps, il voulut aller le dire à toute la terre, il se fit conduire sur un bateau, il arriva à Brindisi, il arriva à Salonique… il est venu ici comme il ira ailleurs.

Le Petit Journal, 18 janvier 1916.

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 13 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

jeudi 14 janvier 2016

« Madame ô » Michèle Rakotoson

Michèle Rakotoson à Madagascar, ce sont les retrouvailles avec un monde qu’elle avait eu le temps d’oublier par sa vie d’avant, et qu’elle décrit comme s’il était tout à fait neuf, non sans humour.
Elle est, comme le dit le titre du livre où elle rassemble, pour l’essentiel, des chroniques parues dans la presse, Madame à la campagne. Mais il doit y avoir un décalage horaire entre sa campagne et ma ville, à moins qu’elle ait le sommeil profond, car elle entend chanter le coq à cinq heures et demie du matin, alors qu’il y a au moins une heure qu’il s’égosille chez mon voisin – car, oui, il y a aussi des coqs à la ville. Nous sommes à Madagascar, je vous le rappelle.
On ne risque pas de l’oublier en lisant Michèle Rakotoson quand elle se débat dans les singularités de la vie quotidienne insulaire. De cette île-là, de cette île-ci, en tout cas.
Les rapports avec les gens, nos semblables, occupent une bonne partie de ses histoires où l’on sent le vécu, à peine transposé quand le trait semble forcé. Et encore : c’est souvent à elle-même qu’elle s’en prend pour exercer l’ironie. Les personnages, certains d’entre eux, peuvent être moins humains qu’on en a l’habitude. J’ai déjà dit un mot du coq, il y a d’autres animaux. Il y a aussi, sujet de plusieurs aventures (car l’anecdote se hausse jusqu’à l’épique, parfois), Deudeuche. La capricieuse voiture qui se démonte et se remonte chez Rapasy, le mécanicien aux doigts d’or. Accordons à ce véhicule antique, mais bien dans le ton de nombreux congénères dans les rues de Tana et des environs, une existence propre et un caractère très marqué.
Comment une Malgache au pays éprouve quelques difficultés à se plier aux habitudes perdues – ainsi qu’aux nouveaux usages, car le temps ne passe pas sans modifier quelques éléments du paysage physique ou mental –, c’est un état des lieux somme toute rassurant pour qui vient d’ailleurs et ne rit pas aussi souvent dans la réalité que dans ces pages. Celles-ci aident donc à prendre du recul.


Michèle Rakotoson sera, avec son nouveau livre et en compagnie de Kemba Ranavela, enseignante et chroniqueuse, présente à l’Institut français de Madagascar (Antananarivo), ce samedi 16 janvier à 10 heures pour un forum littéraire.