vendredi 19 septembre 2014

Ben Fountain et la tournée des héros

Ben Fountain avait fait sensation en 2008 avec un remarquable recueil de nouvelles, Brèves rencontres avec Che Guevara. Son premier roman, Fin de mi-temps pour lesoldat Billy Lynn, est à la hauteur de l’attente. Tragique et burlesque, il raconte les derniers moments d’une tournée victorieuse effectuée par un groupe de soldats américains revenus d’Irak après de violents combats filmés par une chaîne de télévision. On dit moins à la population qui les accueille en héros quel sera leur sort dans quelques heures : retourner en Irak pour y terminer le temps de leur engagement, au risque bien sûr de perdre la vie ainsi que c’est arrivé à un de leurs compagnons.
Les hommes de Bravo – ce nom de baptême ne correspond à rien sur le terrain mais sonne bien aux oreilles des patriotes américains  – vont de réception en réception, grappillant de petits plaisirs éphémères et ruminant les questions sur ce qui les attend quand ils seront retournés au front. Ils participent à une entreprise de propagande et ils en sont conscients. Ils l’acceptent jusqu’au ridicule quand, à la mi-temps d’un match de football (américain), ils se retrouvent sur scène en compagnie des Destiny’s Child – et ce qu’ils aimeraient faire avec Beyoncé ne ressemble pas à ce qu’on leur fait faire…
Billy Lynn, dix-neuf ans et un avenir très compromis, est la vedette du jour, pour des raisons qu’il a du mal à expliquer. Bien sûr, il a probablement accompli une sorte d’exploit, mais plus par réflexe que par courage et, s’il devait retenir une seule chose de l’événement qui l’a rendu célèbre, ce serait la peur. Il ne se sent pas à la hauteur de l’image que les gens se font de lui et le projet de film qu’un producteur travaille à monter autour de leurs personnages lui paraît bien éloigné. Il l’est encore davantage en réalité, d’ailleurs…
En revanche, Billy, sentiments à fleur de peau, est sensible à la beauté d’une cheerleader qui a accroché son regard, et bientôt un peu plus que son regard. Il n’est pas sourd non plus aux appels des femmes de sa famille qui aimeraient le voir déserter plutôt que repartir en Irak.
Le tragique est engendré par le destin de ces hommes poussés vers la mort au profit d’ils ne savent pas trop quelle nécessité. Le burlesque, par la manière dont ils sont manipulés comme des objets sacrés aux pouvoirs mystérieux. De cette cacophonie, Ben Fountain fait un modèle de roman ironique.

jeudi 18 septembre 2014

Singularité du Prix Femina

Cherchez bien, dans la première sélection intégralement fournie sans frais ci-dessous.
N'y a-t-il pas une anomalie?
Non?
Regardez mieux.
Ah! nous y sommes, Eric Reinhardt ne s'y trouve pas, c'est l'exception dans les premières sélections des prix littéraires. Goncourt, Renaudot et Médicis ont accroché l'auteur de L'amour et les forêts. Et même les Prix Jean Giono et du Style, au cas où.
Le Femina, attribué le 3 novembre, veille du Médicis et avant-veille des Goncourt et Renaudot, ne chercherait donc pas à faire la nique aux autres? Ce serait bien la première fois. N'y aurait-il pas un plan secret, un complot, que sais-je?
On en saura un peu plus le 9 octobre, puis le 23, dates où seront annoncées les prochaines sélections. En attendant, voici treize romans français et quatorze traduits.

Romans français
  • Yves Bichet. L'homme qui marche (Mercure de France)
  • Gérard de Cortanze. L'an prochain à Grenade (Albin Michel)
  • Julia Deck. Le Triangle d'hiver (Minuit)
  • Isabelle Desesquelles. Les hommes meurent, les femmes vieillissent (Belfond)
  • Claudie Hunzinger. La langue des oiseaux (Grasset)
  • Fabienne Jacob. Mon âge (Gallimard)
  • Marie-Hélène Lafon. Joseph (Buchet-Chastel)
  • Yanick Lahens. Bain de lune (Sabine Wespieser)
  • Luc Lang. L'autoroute (Stock)
  • Laurent Mauvignier. Autour du monde (Minuit)
  • Antoine Volodine. Terminus radieux (Seuil)
  • Eric Vuillard. Tristesse de la terre (Actes Sud)
  • Valérie Zenatti. Jacob, Jacob (L'Olivier)
Romans étrangers
  • John Banville. La lumière des étoiles mortes (Robert Laffont) Irlande
  • Sebastian Barry. L'homme provisoire (Joëlle Losfeld) Irlande
  • Lily Brett. Lola Benski (La Grande Ourse) Australie
  • Jennifer Clement. Prière pour celles qui furent volées (Flammarion) Etats-Unis
  • Charles Frazier. A l'orée de la nuit (Grasset) Etats-Unis
  • Drago Jancar. Cette nuit je l'ai vue (Phébus) Slovénie
  • Nell Leyshon. La couleur du lait (Phébus) Grande-Bretagne
  • Claire Messud. La femme d'en haut (Gallimard) Etats-Unis
  • Philipp Meyer. Le fils (Albin Michel) Etats-Unis
  • Leonardo Padura. Hérétiques (Métailié) Cuba
  • James Salter. Et rien d'autre (L'Olivier) Etats-Unis
  • Taiye Selasi Le ravissement des innocents (Gallimard) Grande-Bretagne
  • Zeruya Shalev. Ce qui reste de nos vies (Gallimard) Israël
  • Juan Gabriel Vasquez Les réputations (Seuil) Colombie

mercredi 17 septembre 2014

Le Prix Jean Giono célèbre la lenteur

Faites vite, il faut ralentir, nous disent deux des neuf romans sélectionnés pour le Prix Jean Giono, qui sera attribué le 16 octobre après l'annonce d'une deuxième liste, neuf jours plus tôt.
Les tribulations du dernier Sijilmassi, de Fouad Laroui, est l'histoire d'un homme qui, dans un avion, prend conscience de l'absurdité de sa vie menée à toute allure entre deux aéroports. Il veut retrouver le rythme lent de la marche et des carrioles - ce qui est plus facile à dire qu'à faire.
Le jeune homme qui voulait ralentir la vie, de Max Genève, note toute l'ambiguïté d'une entreprise comparable. Et s’il fallait non seulement faire l’éloge de la lenteur, mais aussi que les lents, les « lendores » comme ils s’appellent, prennent leur destin en main pour renverser l’opinion négative qu’on a d’eux ? De cette question, Max Genève fait un conte inscrit dans notre époque. Où la médiatisation est une arme à double tranchant. Benoît Nest, vingt ans, porté malgré lui à la tête du Mouvement pour la Promotion de la Lenteur, n’a aucun goût pour le pouvoir. En revanche, il a celui du rêve.
Par ailleurs, s'il vous semble avoir déjà vu dans d'autres sélections de prix littéraires la majorité des titres retenus ici (c'est facile à vérifier, je vous donne toutes les listes), vous ne rêvez pas. La rentrée se concentre, beaucoup de livres s'évaporent - pas pour tout le monde, heureusement.
Voici la première sélection du Prix Jean Giono:
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Max Genève. Le jeune homme qui voulait ralentir la vie (Serge Safran)
  • Serge Joncour. L’écrivain national (Flammarion)
  • Fouad Laroui. Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Eric Reinhardt. L’amour et les forêts (Gallimard)
  • Olivier Rolin. Le météorologue (Seuil)
  • François Vallejo. Fleur et sang (Viviane Hamy)

mardi 16 septembre 2014

Metin Arditi a le goût du conte dans son ADN

Metin Arditi est un romancier tardif mais, depuis Victoria-Hall paru en 2004, il n’arrête pas. La confrérie des moines volants, qui vient de reparaître en poche, est sa neuvième fiction. Elle traverse plusieurs époques, de 1937 à 2002, de l’URSS à Paris et retour en Russie. Ce roman est nourri d’une connaissance très complète de la religion orthodoxe, de l’importance des icônes et de la répression qui s’abattit sur les monastères ainsi que des formes prises par la résistance des croyants. Metin Arditi fait également preuve d’une parfaite maîtrise du jeu entre le réel et l’imaginaire, comme on va le voir tout de suite.
Dans une note au lecteur, au début du roman, vous fournissez quelques repères dans la vie de Nikodime Kirilenko, un ermite qui a sauvé des trésors d’art sacré. A-t-il vraiment existé ?
Non, j’ai tout inventé, Nikodime et les confréries. Certains journalistes, qui n’ont pas compris cela, m’ont reproché d’avoir seulement raconté une histoire vraie… Mais je n’ai pas inventé le fond historique, les massacres, et je n’ai pas inventé non plus le fait que le peuple russe est très courageux, très entier, qu’il a beaucoup souffert. Je suis parti de l’idée qu’il était logique que de ce peuple surgisse un personnage comme Nikodime. C’était dans l’ordre des choses.
La première époque du roman est restituée avec précision. Vous êtes-vous documenté ?
Oui, énormément. J’ai passé six ou huit mois à lire et à prendre des notes, à la fois sur l’époque, les icônes, les techniques, l’Eglise, les rites… Et sur ce qui s’est passé, aussi, dans la diaspora russe, car une partie importante se passe à Paris. Je voulais comprendre comment ces gens ont réagi, en France, à ce qui se passait dans leur pays.
La partie parisienne et contemporaine du livre fournit un secret essentiel qu’un père a caché à son fils. Est-ce imaginable dans le contexte, ou bien c’est pour les besoins du roman ?
Je pense que c’est imaginable. Lorsqu’André – Andreï – cache la vérité à son fils, il est fidèle à l’héritage de sa mère, puisque celle-ci lui a confié un secret énorme quand il était petit, quand elle lui parlait en russe et qu’il faisait semblant de dormir. Cet homme a grandi dans le secret, qui est devenu quasiment une seconde nature pour lui. Il n’avait pas envie de charger son fils de ce poids, comme lui-même l’avait été.
Pourtant, il lui fait don de ce secret, après sa mort, d’une manière détournée…
Oui, il a caché un cahier dans un endroit où son fils devait le trouver. Et peut-être espérait-il que son fils aille en Russie.
Vous parlez abondamment des icônes. C’est un art qui touche au divin ?
C’est une spiritualité très concrète. Pour moi, l’art nous permet de nous comprendre nous-mêmes. C’est une façon paradoxale de se regarder soi-même. Paradoxale, parce qu’on le fait à travers le prisme d’un personnage, d’un objet… C’est une manière qui s’inscrit dans le mouvement profond de ce qui nous lie à autrui. En cela, l’art est le fondement même d’une société.
Vous tirez les fils à travers des personnages qui se rejoignent et vous dessinez un véritable jeu de piste. Vous aimez le romanesque ?
J’aime beaucoup les contes. Je viens de Turquie et, même si j’ai passé peu d’années là-bas, ce doit être inscrit quelque part dans mon ADN. Le goût du conte est oriental mais il est aussi universel. On ne peut se comprendre qu’à travers des histoires, on ne se comprend pas à travers la philosophie. Mais la philosophie doit être, évidemment, très présente dans les histoires, avec leurs courbes et leurs creux, qu’elle sous-tend sans aucune tension. Il faut qu’elle soit, comme on dit, moulue très, très fin, comme de la poudre de marbre et qu’elle donne sa structure à l’histoire.

lundi 15 septembre 2014

Chantal Thomas et deux enfants perdues dans le jeu politique

Il y a, dans le titre du roman de Chantal Thomas, L’échange des princesses, le vague écho d’un échange de prisonniers. L’écho devient assourdissant le 9 janvier 1722, sur l’île des Faisans, entre les rives de la Bidassoa, c’est-à-dire à la frontière entre la France et l’Espagne. On y a construit un pavillon dont le salon est divisé par une ligne symbolisant la frontière. Les princesses s’avancent l’une vers l’autre : « Elles vont traverser la ligne, se retrouver l’une en Espagne, l’autre en France, coupées de leurs origines, séparées de leurs servantes et dames d’accompagnement, coupées de tout ce qui pourrait les rattacher à leurs parents, pure princesse française, pure princesse espagnole. Sur l’autre rive une vie nouvelle les attend. Leur passé est un pays étranger. » Trois ans plus tard, la même scène se reproduira, en sens inverse et sans cérémonial. Le roman s’achève et avec lui l’histoire d’un échec mis en scène avec précision et sensibilité par la romancière.
Chantal Thomas, chercheuse, essayiste, s’est mise tard au roman. Les adieux à la Reine, prix Femina 2002, coup de maître prolongé au cinéma, semblent l’avoir mise en appétit de fiction. Tant mieux. Elle connaît, bien sûr, le 18e siècle par cœur. Mais pas seulement comme une historienne : comme si elle l’avait vécu de l’intérieur et s’autorisait, forte de cette expérience, à l’interpréter à travers ses personnages.
Les princesses qui sont, en miroir – mais un miroir qui ne renverrait pas l’image exacte de ce qui s’y reflète –, les deux protagonistes de son roman sont jeunes. Très jeunes, à faire peur quand on comprend ce qui se joue à travers elles. Anna Maria Victoria de Bourbon n’a pas quatre ans quand, venant d’Espagne, elle franchit la Bidassoa. Louise-Elisabeth d’Orléans, qui va à sa rencontre, en a douze. Elles sont promises, la première à Louis XV, douze ans (il sera majeur à treize ans), la seconde à Don Luis, futur et bref Louis Ier, roi d’Espagne pendant sept mois et demi, quatorze ans. Les deux unions sont destinées à rapprocher des pays qui, il n’y a pas si longtemps, s’affrontaient, bien que les régnants y soient issus d’une lignée commune…
Cela part de bons sentiments. La paix, après tout, ne vaut-elle pas mieux qu’une autre guerre ? Et que pèsent deux princesses dans les grands desseins de l’Histoire ? Cette Histoire que tutoie le duc de Saint-Simon, mémorialiste de son temps et devenu pour l’occasion, le temps de régler les menus détails qui pourraient faire capoter ce montage politico-sentimental (très politique et peu sentimental, encore que…), ambassadeur extraordinaire envoyé en Espagne par le Régent. « L’âge des fiancés ne surprend pas Saint-Simon. Comme les auteurs du pacte, il n’y attache pas une seule pensée. »
Le peuple de Paris et de France, pendant ce temps, se passionne davantage pour l’arrestation du célèbre bandit Cartouche, auréolé de son audace peu commune et promis à un châtiment exemplaire dont on se repaît par avance. « Que sont les réjouissances qu’apporteront les mariages espagnols, que sont-elles comparées à la secousse procurée par le supplice d’un pareil criminel ? Des jeux d’enfants à côté du sang qui coule. »
Et puis, les choses ne tournent pas comme prévu. En France, Louis se lasse de sa fiancée. En Espagne, Louise-Elisabeth se comporte d’effrayante manière aux yeux d’une famille royale qui découvre de quelle espèce de garce on leur a fait cadeau. Quand tout s’achèvera, les cadeaux renvoyés à leurs donateurs, ce sera « la reine douairière d’Espagne contre l’infante-reine de France, une demi-folle contre une enfant déchue. »
Le fameux montage politico-sentimental si brillant a donc fini par capoter malgré toutes les précautions. De cet échec retentissant, Chantal Thomas fait un roman vibrant, nourri pour partie de lettres inédites et pour une autre partie d’une intuition romanesque grâce à laquelle tout sonne juste, sans que la documentation ne pèse un instant.

dimanche 14 septembre 2014

Ayana Mathis, l'autre lauréate du Festival America

Les lecteurs de la ville de Vincennes ont autant de goût que les professionnels enrôlés par le Festival America pour décerner les récompenses. Ceux-ci ont choisi Nickolas Butler pour le Prix Page/America. Ceux-là ont préféré Les douze tribus d'Hattie, d'Ayana Mathis pour le Prix des lecteurs de Vincennes. Bien joué...
Onze enfants et une petite-fille : ce sont Les douze tribus d’Hattie, premier roman d’une Ayana Mathis qui, d’emblée, en impose par la maîtrise avec laquelle elle traverse plus d’un demi-siècle, de 1925 à 1980, poussant devant elle une foule de personnages dont aucun n’est mineur. Même pas les deux premiers enfants, Philadelphia et Jubilee, morts ensemble à quelques mois. Ils resteront présents dans l’esprit d’Hattie, et par le surgissement d’objets qui rappellent leur courte existence – deux paires de petites chaussures, par exemple, les seules qui n’auront pas été transmises d’un enfant à un autre.
A travers sa descendance, la romancière fait le portrait d’Hattie. Noire, elle a quitté la Géorgie raciste où, cependant, les températures étaient plus agréables que dans le nord. Elle passe sa vie à rattraper les erreurs commises avec les jumeaux. Elle ne veut pas perdre d’autre enfant et choisit, malgré elle, parce qu’elle ne peut pas tout faire, de se battre pour un relatif confort matériel plutôt que de manifester son affection. Celle-ci manquera à la plupart des membres de sa tribu qui voient en Hattie une femme sèche, voire aigrie – tandis qu’elle ne comprend pas pourquoi elle ne bénéficie pas, au moins, de leur reconnaissance. Entre elle et les enfants, le malentendu est permanent.
Il n’est pas moindre dans sa relation de couple. August est, pour le dire vite, un bon à rien, plus doué pour les sorties et la drague que pour le travail. Mais, au contraire de son épouse, il est toujours joyeux et apporte à la maison une fraîcheur bienvenue. Il acceptera même l’enfant qu’Hattie a eu d’un autre homme avec lequel elle a connu la tentation du départ définitif – mais elle ne peut laisser ses enfants et n’a pas tardé à faire demi-tour.
Un gros paquet de frustrations pourrit l’existence d’Hattie. Elle reste cependant, du début à la fin, une femme en lutte, jusqu’à la dernière scène où « une étincelle de son ancienne colère » la ranime, alors qu’on la croyait presque éteinte. Cela ne change rien à son manque de tendresse. Mais sa force est entière. Et généreuse.

samedi 13 septembre 2014

Prix Médicis : Eric Reinhardt, star des sélections

L'amour et les forêts, d'Eric Reinhardt, est partout: dans les sélections du Goncourt, du Renaudot et, depuis hier, du Médicis - pour le Femina, histoire de compléter la liste si nécessaire, on attendra la semaine prochaine. Mais le jury du Médicis, comme les autres, travaille par étapes et les premières sélections de romans français comme étrangers seront dégraissées - peut-être aussi enrichies de titres lus entre-temps par les jurés. Le 9 octobre seront donc publiées les deuxièmes sélections, en même temps que la première des essais, celle-ci à revoir le 28 octobre, une semaine avant la proclamation du 4 novembre. Bon, il reste du chemin à faire, toutes les sélections (et les prix déjà attribués) sont à jour dans le document que je vous confie.
Et voici donc ce que le Prix Médicis nous propose pour l'instant.

Romans français
  • Aurélien Bellanger, L’aménagement du territoire (Gallimard)
  • Véronique Bizot, Ame qui vive (Actes Sud)
  • Pierre Demarty, En face (Flammarion)
  • Claudie Hunzinger, La langue des oiseaux (Grasset)
  • Jean-Hubert Gailliot, Le soleil (L’Olivier)
  • Hedwige Jeanmart, Blanès (Gallimard)
  • Nathalie Kuperman, La loi sauvage (Gallimard)
  • Frank Maubert, Visible la nuit (Fayard)
  • Laurent Mauvignier, Autour du monde (Minuit)
  • Christine Montalbetti, Plus rien que les vagues et le vent (P.O.L.)
  • Eric Reinhardt, L’amour et les forêts (Gallimard)
  • Antoine Volodine, Terminus radieux (Seuil)
  • Valérie Zenatti, Jacob, Jacob (L’Olivier)

Romans étrangers
  • Margaret Atwood, MaddAddam (Robert Laffont), traduit de l’anglais (Canada) par Patrick Dusoulier
  • Lily Brett, Lola Bensky (La grande ourse), traduit de l’anglais (Australie) par Bernard Cohen
  • Sonali Deraniyagala, Wave (Kero), traduit de l’anglais (GB) par Camille de Peretti
  • Mohsin Hamid, Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante (Grasset) traduit de l’anglais (Pakistan) par Bernard Cohen
  • Vladimir Lortchenkov, Des 1001 façons de quitter la Moldavie (Mirobole), traduit du russe par Raphaëlle Pache
  • Ursula Krechel, Terminus Allemagne (Carnets Nord /Montparnasse), traduit de l’allemand par Barbara Fontaine
  • Anthony Marra, Une constellation de phénomènes vitaux (J.C. Lattès), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Dominique Defert
  • Antonio Moresco, La petite lumière (Verdier), traduit de l’italien par Laurent Lombard
  • Maxime Ossipov, Histoires d’un médecin russe (Verdier) traduit du russe par Éléna Rolland
  • Leonardo Padura, Hérétiques (Metailié), traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas
  • Peter Stamm, Tous les jours sont des nuits (Bourgois), traduit de l’allemand par Pierre Deshusses
  • James Salter, Et rien d’autre (L’Olivier), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville
  • Zeruya Shalev, Ce qui reste de nos vies (Gallimard), traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
  • Juan Gabriel Vasquez, Les réputations (Seuil), traduit de l’espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon
  • Evie Wyld, Tous les oiseaux du ciel (Actes Sud), traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol

jeudi 11 septembre 2014

Le Prix Page/America salue Nickolas Butler

Et il a bien raison de le faire. J'espérais le Prix du roman Fnac pour le premier roman d'un auteur plus que prometteur, mais cette récompense attribuée tous les deux ans à l'occasion de ce festival littéraire de grande qualité, qui se tient actuellement à Vincennes, me convient très bien. Comme à Nickolas Butler, j'espère.
Little Wing ? Il faut être péquenot pour vivre dans ce bled ! Ou se satisfaire de ce qu’on y trouve. Ou encore y trouver mieux que les apparences. Quatre amis, qui ont pris le temps de grandir, ont développé chacun un rapport différent au lieu où ils ont passé leurs années de totale complicité. Ce qui est possible à l’adolescence reste-t-il d’actualité quand vient la trentaine ? La question est posée, sous autant d’angles qu’il y a de personnages – les femmes en plus, qui ne se contentent pas de rôles secondaires – dans l’excellent premier roman de Nickolas Butler, Retour à Little Wing.
L’édition originale s’intitule Shotgun Lovesongs : le titre du premier album de Lee, disque de platine. Il en avait composé tous les morceaux le dos au mur. C’était réussir cela ou rater tout, comme il avait raté la seule histoire d’amour qui comptait pour lui. Ce titre mérite une explication : « On parle de shotgun wedding, de “mariage carabine”, quand le père de la fille braque un fusil dans le dos du futur époux. Il s’est passé quelque chose. Grossesse, dépucelage précoce, faillite, déclaration de guerre… peu importe, une chose est sûre : le mariage doit être conclu, et en vitesse. »
Le problème de Lee s’appelle Beth, la femme de Hank. Pas seulement Beth, mais aussi le mode de vie simple et heureux du couple, que Lee envie chaque fois qu’il revient à Little Wing et les retrouve pareils à eux-mêmes. Alors qu’il a, conséquence de son succès, tellement changé. Qu’il a couché avec des femmes que tous les hommes lui envieraient, s’ils savaient, autant qu’ils lui envient Chloe, l’actrice, avec qui il va se marier.
Précisément, si Lee se trouve à Little Wing, c’est pour un mariage. Celui de Kip et de Felicia. Kip est un autre exemple de réussite. Courtier, il a fait fortune et a décidé d’investir celle-ci dans la rénovation d’un silo désaffecté où ils se retrouvaient quand ils étaient jeunes. Avec aussi Ronny, le quatrième, champion de rodéo sensiblement diminué depuis un accident provoqué en grande partie par l’abus d’alcool.
On n’a oublié personne, ils sont tous là : Lee, Hank, Kip et Ronny. Il leur reste à accepter qu’ils ont grandi et que le monde leur refuse parfois ce qu’ils croyaient acquis à jamais. Ou plutôt, Nickolas Butler, maître d’œuvre de leur logique et de leurs contradictions, peut maintenant officier en manipulateur de marionnettes dotées de personnalités auxquelles on s’attache.

mercredi 10 septembre 2014

Le nouvel anti-Goncourt, le Prix du journal "Le Monde"

Dans les années 1970, Jean-Edern Hallier, qui n'en était pas à une facétie près, avait imaginé un Prix anti-Goncourt, mettant tout son poids - moindre cependant que l'idée qu'il s'en faisait - dans la réputation d'un prix qui allait enfin - on allait voir ce qu'on allait voir! - mettre fin à toutes les magouilles des grandes récompenses d'automne, jurés achetés et éditeurs corrupteurs, dont il avait souffert au point de n'avoir jamais lui-même reçu le Goncourt.
L'idée n'était pas si idiote, même si sa mise en œuvre ressemblait à celui qui l'avait eue. Emporté, brouillon, légèrement (?) mythomane, il avait été un excellent écrivain débutant et s'était transformé en activiste de deuxième catégorie. On ne se souvient que d'un lauréat de l'anti-Goncourt, Jack Thieuloy, et encore est-ce surtout parce qu'il avait été mêlé à un attentat qui aurait pu être drôle s'il avait été pâtissier mais qui, moins rigolo, avait consisté à placer un engin incendiaire sur le palier de la douce Françoise Mallet-Joris, académicienne Goncourt.
Tout ceci pour dire que, devant le scandale de l'absence (comme s'il n'y avait qu'un absent, faisait justement remarquer Pierre Assouline) d'Emmanuel Carrère dans la première sélection du Goncourt, le deuxième Prix littéraire du Monde est venu mettre du baume au cœur d'un romancier qui n'avait pas besoin de cela pour être en tête des meilleures ventes de romans depuis la sortie précipitée de son livre. (Pour les distraits, je rappelle que l'ouvrage de Valérie Trierweiler ne se présente pas comme un roman mais comme un témoignage - un Témoignage, lisais-je même tout à l'heure sous la plume d'une éditrice.)
C'est donc l'avènement du Royaume, un "mix" d'autofiction et de pur roman bâti sur du roman - même si Luc ne présente pas son évangile comme un roman, il a en a bien des caractéristiques, ainsi que le démontre brillamment Emmanuel Carrère.
Car Emmanuel Carrère est brillant, bien qu'il n'échappe pas toujours au défaut de se regarder écrire. Je ne peux donc manifester qu'un enthousiasme modéré devant son livre - et esquisser un demi-sourire devant la récompense qui vient de lui être attribuée.

André Brink, sa vie et son pays

Les Mémoires d’André Brink sont, à un double titre, un ouvrage capital. Pour comprendre le cheminement esthétique d’un immense écrivain. Pour comprendre aussi l’évolution d’un homme que rien ne prédestinait à devenir, dans son Afrique du Sud natale, un opposant à l’apartheid. En revenant sur le passé, Brink montre les nœuds qui l’ont conduit aux Bifurcations à l’enseigne desquelles il place ce livre. « Rien n’est jamais vraiment éliminé. Les choix éliminés continuent d’exister aussi sûrement que les rares dont on peut dire qu’ils ont été “retenus” – de même que le non-dit persiste dans ce qui est exprimé. Il est fort possible que ce soit cette coexistence qui, finalement (pour autant qu’il y ait une fin), définisse la texture d’une vie. »
Sa jeunesse se déroule en noir et blanc, surtout côté blanc d’ailleurs, sans interrogations majeures sur l’injustice d’une société qui privilégie la minorité au pouvoir. Son père, juge, lui donne à la fois l’exemple d’une haute idée du bien et du mal, et celui d’un incompréhensible détachement devant certaines scènes choquantes. André veut être écrivain. Dans le bouillonnement de ses lectures et de ses premières tentatives romanesques, des échecs qui ne remettent pas sa vocation en cause, un choc salutaire se produit en Europe. En 1960, il est à Paris quand il apprend le massacre de Sharpeville, au cours duquel des dizaines de Noirs ont été tués par la police. La même année, à Londres, il découvre Picasso dont l’art libère en lui « une profusion de possibilités », dans le même temps où il prend conscience de la violence du régime : « les assassins étaient mes semblables ; le régime qui avait non seulement rendu cela possible mais l’avait orchestré activement et avec enthousiasme était ce même gouvernement auquel, à peine quelques mois plus tôt, j’avais avec empressement juré allégeance en adhérant au Ruiterwag. » Le Ruiterwag, où il côtoyait F.W. De Klerk, futur président, était la branche cadette du Broederbond, l’organisation secrète afrikaner…
La perspective change. André Brink devient, avec d’autres, un écrivain en colère pour qui les mots sont des armes. La résistance à l’apartheid s’organise sur divers plans, force subversive que le gouvernement entend réprimer, mettant notamment la censure en place. « Mais, dans ce silence oppressant, il restait une voix qu’on pouvait encore entendre, même si elle était diabolisée ou devenue suspecte pour un grand nombre : la voix de l’art. Dans mon cas, la voix romanesque. »
Elle l’a conduit où l’on sait : Au plus noir de la nuit, Une saison blanche et sèche, L’insecte missionnaire… Une œuvre indissociable du dernier demi-siècle en Afrique du Sud. « Dans ce processus, je suis devenu, et c’est irrévocable, un animal politique. Désormais, il serait hypocrite de ma part d’imaginer que la politique puisse rester un territoire distinct, nettement démarqué à l’intérieur de mon expérience globale de l’existence. Elle est partout, imprègne tout. On ne peut la séparer du reste. »
Dans Mes bifurcations, André Brink rend hommage à deux hommes qui l’ont particulièrement marqué : Desmond Tutu et Nelson Mandela. Mais il s’élève avec force contre ce que devient le pays auquel les années 90 avaient rendu l’espoir. « En Afrique du Sud, l’immémoriale tension raciale continue donc de paralyser le débat démocratique », écrit-il en dénonçant les dérives de l’ANC où il voit la réplique du passé. Euphorie, réalisme, désillusion, rancœur, désespoir… « Il nous reste à accomplir le possible », disait-il déjà il y a quelques années. Tout un programme.

mardi 9 septembre 2014

Le Prix Wepler - Fondation la Poste donne sa première sélection


Au fur et à mesure que les premières sélections des prix littéraires sont publiées, des convergences apparaissent. Quatre des douze ouvrages sélectionnés pour le Prix Wepler - Fondation La Poste ont une chance (sur neuf) d'obtenir ce jeudi le Prix du journal Le Monde. Un cumul entre les deux est-il possible? Réponse définitive le 10 novembre.
  • Thierry Beinstingel. Faux nègres (Fayard)
  • Marie-Claire Blais. Aux Jardins des Acacias (Seuil)
  • Sophie Divry. La condition pavillonnaire (Noir sur Blanc/Notabilia)
  • Élisabeth Filhol. Bois II (P.O.L.)
  • Jean-Hubert Gailliot. Le Soleil (L’Olivier)
  • Hedwige Jeanmart. Blanès (Gallimard)
  • Luba Jurgenson. Au lieu du péril (Verdier)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Fiston Mwanza Mujila. Tram 83 (Métaillé)
  • Sylvain Prudhomme. Les grands (L’Arbalète/Gallimard)
  • Éric Vuillard. Tristesse de la terre (Actes Sud)
  • Cécile Wajsbrot. Totale éclipse (Christian Bourgois éditeur)


lundi 8 septembre 2014

Prix de Flore, première sélection

Le jury du Prix de Flore est un de ceux qui aiment se singulariser, faire entrer dans ses sélections des livres qu'on ne verrait pas ailleurs. La première sélection pour 2014 propose ainsi, c'est très inhabituel et c'est très bien (pour autant que le livre le mérite, bien entendu), un roman de la Série noire. Cette collection n'a pas dû avoir souvent les honneurs de l'automne des prix. Rien ne dit qu'Eric Maravélias sera le lauréat du 13 novembre, mais pourquoi pas? Voici la liste complète.
  • Aurélien Bellanger. L'aménagement du territoire (Gallimard)
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Pierre Demarty. En face (Flammarion)
  • Frederika Amalia Finkelstein. L'oubli (L'Arpenteur/Gallimard)
  • Fabrice Gaignault. Vie et mort de Vince Taylord (Fayard)
  • Ismaël Jude. Dancing with myself (Verticales)
  • Eric Maravélias. La faux soyeuse (Série Noire/ Gallimard)
  • Franck Maubert. Visible la nuit (Fayard)
  • Olivier Maulin. Gueule de bois (Denoël)
  • François Roux. Le bonheur national brut (Albin Michel)
  • Anna Rozen. J'ai eu des nuits ridicules (Le Dilettante)
  • Leïla Slimani. Dans le jardin de l'ogre (Gallimard)

dimanche 7 septembre 2014

Ma rencontre, ou presque, avec Valérie Trierweiler

Quand mon vieux pote C. m’a appelé de Marseille vendredi soir, j’ai d’abord réussi à être plus bougon qu’il ne l’est lui-même au naturel (un naturel souvent surjoué, ce que ma bougonnerie n’était pas). J’étais presque assoupi, son coup de téléphone allait à coup sûr pourrir ma nuit. Mais c’est un pote, n’est-ce pas, et il avait un service à me demander. Personne d’autre sous la main, explique-t-il, tout le monde est à Toliara, il faut que tu viennes me chercher à quatre heures demain matin à Ivato. J’aurai une surprise pour toi.
Je les connais, ses surprises. Mais le laisser tomber ? La conversation menaçait de prendre des détours sans fin, j’ai fini par dire que je trouverais une voiture, que je serais là et qu’il n’avait pas intérêt à oublier la surprise.
Je passe sur le nombre de chauffeurs de taxi qui n’étaient pas disponibles pour aller à Ivato à cette heure-là, un samedi matin, en fin de vendredi magnifique pour certains, accueillir un vol d’Air Madagascar aux horaires improbables.
Enfin, bon, j’étais à l’aéroport à l’heure dite, sous un crachin froid qui surprend souvent les touristes persuadés d’arriver sous un climat tropical et qui débarquent en bermuda et chemise à fleurs comme s’il faisait toujours chaud à Tana.
Et je vois débouler mon C., franchissant au pas de charge les différents guichets, avec au bras une dame dont la tête ne m’est pas totalement inconnue.
Je me suis fait une copine dans l’avion, annonce-t-il (je ne suis pas surpris), je te présente V.T. Je me demande pourquoi je n’ai pas compris tout de suite qui elle était – la surprise de la voir avec C., peut-être. On ne parle que d’elle et de son livre depuis quelques jours, livre auquel le président français a jugé nécessaire de répondre pendant une conférence de presse à un sommet de l’OTAN, mettant sur le même pied, pour qui absorbe les informations à la chaîne, l’Ukraine et les propos rapportés par V.T.
C. ne connaît pas d’autre journaliste que moi, je suis donc le meilleur au monde et, en baratinant sa compagne de voyage entre Marseille et Tana, il l’a convaincue qu’elle devait absolument me rencontrer en arrivant. La surprise est XXL, pour une fois…
J’ai lu la première page de Merci pour ce moment, pas plus. Je n’en sais que ce qu’on en a dit et, comme vous, j’ai l’impression d’en tout connaître. A portée de main, de voix, j’ai V.T. à qui je viens de serrer la pince en prenant l’air blasé, il suffit, pour obtenir le scoop du siècle, de lui arracher quelques mots de plus que le « Enchanté » qu’elle m’a servi. Enfin, le scoop de la semaine, ou du jour, ou de l’heure. Puisque les journalistes français qui rêveraient de la faire parler de son livre sont maintenant à près de 10 000 kilomètres d’elle – au contraire de moi, qui me vois déjà signer : « Propos recueillis par Pierre de Malgachie » un article retentissant.
Je me retrouve au temps où j’étais enrôlé de force dans une équipe de foot, sans envie, incapable de contrôler un ballon ou de faire une passe mais souvent, par distraction plus que par art du placement, au bon endroit pour dévier un tir en direction du but. On m’a souvent prêté des talents que je n’avais pas…
Cette fois encore, la chance est avec moi. J’engage la conversation avec V.T. à propos de Madagascar, ça ne mange pas de pain, elle redécolle dans deux heures vers le sud, on a le temps de boire un verre en toute simplicité, c’est moi qui régale – ce sera C., finalement. Et, de fil en aiguille, nous voilà à parler du succès de son livre, puis de son livre.

Bon, si les choses s’étaient passées ainsi, je ne vous aurais pas raconté ça dans mon blog, vous auriez dû acheter le journal auquel j’aurais vendu mon exclusivité au prix fort, après avoir fait monter les enchères.

D’ailleurs, C., quand je l’ai retrouvé hier en fin de matinée, les yeux las et le visage chiffonné après son vol de nuit, n’avait pas l’air de savoir que V.T. était dans le même avion que lui.

samedi 6 septembre 2014

14-18, une anthologie chronologique (6)

En Extrême-Orient, où se trouve André Bellessort au moment de la déclaration de guerre, les informations parviennent non seulement avec retard mais dépendent en grande partie des conditions dans lesquelles on se trouve : rien à certains endroits, puis une avalanche qui résume approximativement plusieurs jours du conflit. Entre le 26 août, où il embarque à Hong-Kong sur le Katori Maru, et le 31, où il arrive à « Singapore », deux communications télégraphiques seulement. Pas très rassurantes d'ailleurs. Arrivé en train le lendemain à Malacca, il y constate l'indifférence.
L'inquiétude si manifeste des gens de Singapore n'était point parvenue jusqu'ici. On recevait des journaux, et même, sur les cinq heures du soir, des enfants couraient par la ville et vendaient les dernières nouvelles dans des enveloppes fermées. Mais personne ne se les disputait. Et, comme ces nouvelles ne disaient pas grand' chose, on ne disait rien. Les Chinois essuyaient leurs lunettes et les lisaient posément au fond de leurs boutiques. Sur cette terre qui ne leur avait jamais appartenu, et où ils étaient les hôtes des Anglais, et aussi leurs imitateurs, puisqu'ils y ont fondé un Chinese Lawn Tennis Club, ils s'associaient de bon cœur à la politique anglaise. Du reste l'Allemand était à Malacca un être à peu près inconnu. Le vieux tenancier du Resthouse, un grand et gros Normand de Guernesey, me disait : « Il reste encore plus de crocodiles dans notre sale petite rivière et plus de tigres dans les bois voisins qu'il n'y a d'Allemands dans toute la région. »
André Bellessort, Un Français en Extrême-Orient au début de la guerre. Librairie académique Perrin, 1918
En Lorraine, la situation est singulière. René Bazin, auteur populaire en son temps – et très oublié aujourd'hui –, crée avec le personnage de Baltus les conditions nécessaires à comprendre comment les choses se sont passées dans cette région découpée, déchirée entre deux pays devenus les belligérants du moment. Le romancier français a, bien entendu, choisi son camp et, du même coup, celui où il range son personnage principal.
Le jour où on avait appris la déclaration de guerre, dans plus de soixante maisons, sur soixante-dix qui formaient le bourg de Condé-la-Croix, les mêmes mots avaient été dits avec précaution et avec effroi : « Les pauvres Français ! Que vont-ils devenir ? » Et les nouvelles du premier mois, celles de la première semaine de septembre 1914, comme elles étaient venues augmenter l’angoisse ! A chaque succès de l’Allemagne, la Mutte de la cathédrale de Metz sonnait de sa voix grave. Les cloches des bourgs d’Alsace et de Lorraine étaient contraintes de chanter aussi. La police les épiait. Plus tard, quand il y eut des reculs des armées allemandes, les cloches durent sonner quand même. L’Etat-major télégraphiait : « Nouveau grand succès ! » ; les préfets transmettaient la nouvelle et l’ordre de se réjouir ; deux fois les Lorrains, dans les camps lointains de Königsberg, entendirent annoncer la prise de Verdun.
René Bazin, Baltus le Lorrain. Calmann-Lévy, 1926
Au champ d'honneur, les victimes sont nombreuses. La plupart restent presque anonymes, même si les journaux citent brièvement des noms dont seules les familles garderont souvent la mémoire. Mais il est des morts célèbres pour ce qu'ils avaient accomplis avant la déclaration de guerre. Charles Péguy est l'un des premiers, tombé le samedi 5 septembre près de Meaux, lors de la bataille de l'Ourcq. Il faudra plus de dix jours pour que la presse parisienne reçoive la nouvelle et lui fasse écho. Maurice Barrès est l'un des premiers, et son article est cité par la plupart des autres quotidiens.
Nous sommes fiers de notre ami. Il est tombé les armes à la main, face à l'ennemi, le lieutenant de ligne Charles Péguy. Le voilà entré parmi les héros de la pensée française. Son sacrifice multiplie la valeur de son œuvre. Il célébrait la grandeur morale, l'abnégation, l'exaltation de l'âme. Il lui a été donné de prouver une une minute la vérité de son œuvre. Le voilà sacré. Ce mort est un guide, ce mort continuera plus que jamais d'agir, ce mort plus qu'aucun est aujourd'hui vivant.
Honneur au maître Charles Péguy. Il passe devant tous ses émules.
Bien qu'il meure dans un moment où la vie humaine semble avoir moins de prix qu'une cerise au fort de la saison, sa mort fera pleurer son petit monde, la chapelle où il était aimé jusqu'à l'idolâtrie, et produira un long ébranlement dans les lettres françaises.
[…]
Je n'apporte ici qu'un feuillet écrit au crayon, un feuillet à clouer sur une croix de bois où le vent, vingt-quatre heures, le respectera, afin que notre ami ait le salut et la prière du passant.

Maurice Barrès, Charles Péguy mort au champ d'honneur, in L'Écho de Paris, 17 septembre 1914

vendredi 5 septembre 2014

Un homme et une femme dans la tourmente

Un massacre horrible s’est produit dans une forêt proche d’un village isolé : onze morts, une petite fille disparue, tous les décès provoqués par des causes différentes et improbables – la plus surprenante étant une attaque de requin, d’une espèce disparue ! La police et les autorités, embarrassées, attribuent l’événement au terrorisme islamiste. C’est pratique mais cela n’explique rien et cache peut-être un secret plus terrible. Au village, le traumatisme est violent parmi la petite population. Pour prendre la douleur en charge, un prêtre et une psychiatre s’investissent de toutes leurs forces. Ils soignent les âmes et les esprits, deux manières différentes de faire la même chose par des moyens qui parfois divergent et parfois convergent. Converger, c’est ce qui arrive aussi au prêtre et à la psychiatre, dans des questionnements communs à travers lesquels ils apprennent à s’apprécier.
Le drame initial restera incompréhensible si les seules explications envisagées sont celles de la logique scientifique. Aussi les deux personnages principaux abordent-ils courageusement les hypothèses les moins sensées en apparence, comme s’ils se mettaient à grimper un mur infranchissable. Ponctuées de silences, leurs conversations les conduisent aux marges d’une folie qui n’est peut-être pas celle des hommes. La dimension tragique du fait divers impose de dépasser les peurs auxquelles ont succombé la plupart des habitants du village. Sauf un, devenu soudain plus lucide. Les mêmes effets n’ont pas toujours les mêmes conséquences…
De la densité de XY, Sandro Veronesi semble vouloir nous guérir dans un dernier chapitre d’une dizaine de pages qui nous emportent dans une longue glissade lumineuse.

jeudi 4 septembre 2014

Quinze livres pour un Goncourt

Avant de banqueter en compagnie de journalistes, histoire de fournir à ceux-ci un sujet de reportage qui nous change des livres (!), l'académie Goncourt a donné sa première sélection pour le cru 2014 d'un prix qui sera attribué le 5 novembre.
Quinze titres, dont six en commun avec la sélection établie, il y a deux jours, par le jury du Renaudot. C'est-à-dire ceux d'Adrien Bosc, Kamel Daoud, David Foenkinos, Gilles Martin-Chauffier, Eric Reinhardt et Lydie Salvayre.
Deux livres sont parus au printemps (ceux de Kamel Daoud et d'Emmanuel Ruben).
Sauf erreur, trois sont des premiers romans (Adrien Bosc, Kamel Daoud et Mathias Menegoz).
Gallimard est présent avec quatre titres, Grasset trois, Actes Sud deux, les six autres éditeurs une fois: Stock, Lattès, Julliard, P.O.L. (mais pas avec Emmanuel Carrère), Rivages et Seuil. Pas un seul Albin Michel, l'éditeur du lauréat 2013...
Jean Birnbaum, du Monde des livres, rapporte des rumeurs selon lesquelles Joy Sorman, David Foenkinos et Clara Dupont-Monod auraient le plus de chances de l'emporter lors de la délibération finale. Un peu tôt, non?
Vous voulez la liste complète? La voici.

  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Grégoire Delacourt. On ne voyait que le bonheur (Lattès)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Clara Dupont-Monod. Le roi disait que j’étais diable (Grasset)
  • Benoît Duteurtre. L’ordinateur du paradis (Gallimard)
  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Fouad Laroui. Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard)
  • Gilles Martin-Chauffier. La femme qui dit non (Grasset)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Eric Reinhardt. L’amour et les forêts (Gallimard)
  • Emmanuel Ruben. La ligne des glaces (Rivages)
  • Lydie Salvayre. Pas pleurer (Seuil)
  • Joy Sorman. La peau de l’ours (Gallimard)
  • Eric Vuillard. Tristesse de la terre (Actes Sud)

J'en ai lu une petite moitié (sept), et une petite moitié de cette petite moitié m'a convaincu (Reinhardt, Salvayre et Vuillard). Les autres, moins (Bosc, Delacourt, Dreyfus et Foenkinos).

mercredi 3 septembre 2014

Valérie Trierweiler pour vitrifier la rentrée littéraire

Je suis bien d'accord avec vous, même si vous ne l'avez pas encore dit. Valérie Trierweiler ne joue pas, avec son livre à paraître demain, dans la même catégorie qu'Amélie Nothomb. Sinon sur un plan qui laisse rarement les éditeurs indifférents: 200.000 exemplaires de Merci pour ce moment ont été imprimés, soit le même chiffre, selon ce qu'on raconte, que Pétronille.
A ce niveau, il devient nécessaire de se débarrasser d'urgence des stocks, il ne reste plus qu'à envahir les librairies, et personne ne se pose la question de savoir s'il faut chercher le dernier Nothomb au rayon littérature ou le dernier Trierweiler au rayon ragots, s'il en existe un à côté du dernier numéro de Closer. Les deux livres seront à portée de main au moment de passer à la caisse.
Et puis, Valérie Trierweiler, n'est-ce pas une journaliste littéraire, après tout? Elle interrogeait bien Frédéric Beigbeder et Joanna Smith Rakoff, il y a deux semaines, sur leur rapport avec Salinger, puisque ces deux écrivains viennent de publier un livre dans lequel l'écrivain américain joue un rôle. Bien sûr, c'était dans Paris Match, dont les pages littéraires ne sont probablement pas les plus fines de la presse française (encore que).
Et Paris Match, où elle écrivait, dont elle était sortie, où elle est revenue, c'est précisément l'hebdomadaire qui publie aujourd'hui, un jour avant tout le monde (formidable scoop), des extraits du livre mystérieux que les lecteurs normaux ne pourront acheter que demain. Enfin, normaux, c'est une manière de parler. Et puis, il faudrait qu'ils en aient envie. Mais tout est fait pour leur donner envie, puisqu'on ne parle que de cela depuis ce matin. Même moi, d'ailleurs, c'est dire à quel point l'épidémie est plus dangereuse que celle d'Ebola.
J'aurais été curieux de voir si Valérie Trierweiler avait, aujourd'hui, parlé d'un livre (un autre livre que le sien) dans Match. Mais le numéro de cette semaine doit s'être arraché avant même d'arriver dans mon kiosque, même électronique. J'entends ce qu'on me dit (ou que je lis, ici et là): une douzaine de pages sont consacrées au sujet, et la couverture aussi, bien sûr, pour quatre malheureux petits extraits cités. Ce qui ne fait quand même pas grand-chose et ne permet probablement pas de rendre hommage au style de l'auteure.
En revanche, les réactions fusent de toute part. Sauf du côté de l'Elysée, puisqu'il (on dit "il", pour l'Elysée? c'est qui, ça, l'Elysée?) n'avait pas vu venir la sortie du livre (moi non plus, si cela peut vous rassurer). Cela n'empêche pas le JDD, citant Le Parisien qui cite un proche du président, de décrire, certes d'un peu loin pour que l'image soit vraiment claire, un Hollande "atterré" par le livre de Trierweiler. On nous refait, comme souvent, l'histoire de l'homme qui a vu l'homme qui a peut-être vu l'ours, à moins que ce soit celle du serpent qui se mord la queue, sur base je le rappelle de quatre courts extraits.
Quant à savoir si Valérie Trierweiler va ou non vitrifier la rentrée littéraire, empêchant chaque acheteur de son livre de se procurer un roman récent, voulez-vous que je vous fasse un aveu? Je m'en moque.
J'ajoute, à l'attention de celles ou ceux qui auraient l'intention saugrenue de me demander si je vais lire ce livre, que je tiens des super-pouvoirs d'un sorcier Jivaro, que je me suis longuement entraîné à réduire d'un seul regard un livre de 320 pages comme celui de Valérie Trierweiler au format d'un ouvrage d'Amélie Nothomb (je vous laisse faire la comparaison) et que je suis devenu capable de faire la même chose avec leur tête.

mardi 2 septembre 2014

La première sélection du Prix Renaudot

Je vous le disais ce matin, il était prévisible de trouver dans la première sélection du prix Renaudot le nom de Frederika Amalia Finkelstein. Je n'était pas le seul, d'ailleurs, à l'avoir annoncé. Et tout le monde avait raison, il y est. Mais avec seize autres romans, ce qui constitue un choix très large, d'autant qu'il faut y ajouter six essais. Je n'ai encore lu qu'un tiers des romans, je réserve donc mon avis pour plus tard, d'autant qu'il serait prématuré de donner des favoris (donner, j'ai dit donner, alors qu'il y a Christophe Donner? est-ce un signe?). Ce qui ne vous empêchera pas de prendre connaissance des listes ci-dessous.

Romans
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Geneviève Brisac. Dans les yeux des autres (L'Olivier)
  • Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Clara Dupont-Monod. Le Roi disait que j'étais le diable (Grasset)
  • Christophe Donner. Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive (Grasset)
  • Dominique Fabre. Photos volées (L'Olivier)
  • Frederika Amalia Finkelstein. L'Oubli (L'Arpenteur)
  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Dalibor Frioux. Incident voyageurs (Seuil)
  • Marie-Hélène Lafon. Joseph (Buchet-Chastel)
  • Pierre-Yves Leprince. Les Enquêtes de Monsieur Proust (Gallimard)
  • Laurent Mauvignier. Autour du monde (Minuit)
  • Gilles Martin-Chauffier. La Femme qui dit non (Grasset)
  • Jean-Jacques Moura. La Musique des illusions (Albin Michel)
  • Amélie Nothomb. Pétronille (Albin Michel)
  • Eric Reinhardt. L'Amour et les forêts (Gallimard)
  • Lydie Salvayre. Pas pleurer (Seuil)
Essais
  • Christian Authier. De chez nous (Stock)
  • Bénédicte Martin. La Femme (Les Equateurs)
  • Mona Ozouf. Jules Ferry (Gallimard)
  • Gilles Perrault. Dictionnaire amoureux de la Résistance (Plon)
  • Jean-Claude Perrier. Comme des barbares en Inde (Fayard)
  • Paul Veyne. Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas (Albin Michel)

Prix du roman Fnac : Benjamin Wood

C'est un premier roman - et pas mon favori parmi les trois finalistes - qui vient de recevoir le Prix du roman Fnac. Le complexe d'Eden Bellwether, de Benjamin Wood, est un livre épais qui se déroule à Cambridge. Un jeune surdoué, mais qui se croit doté de plus de talents qu'il n'en dispose, est au centre d'un petit groupe composé de quelques membres: sa sœur Iris, sa petite amie Jane, Yin et Marcus, tous étudiants, et Oscar, le seul travailleur de la bande, le petit ami d'Iris. Sur Eden, sa mère posera un jour cette question à Oscar: "mon fils est-il quelqu'un d'exceptionnel ou quelqu'un d'anormal?" A quoi Oscar répondra la seule chose à peu près honnête susceptible de ne pas trop blesser une mère: "Je ne suis pas sûr qu'il soit possible d'être exceptionnel sans être un peu anormal aussi. l'un ne va pas sans l'autre."
Les parents d'Eden lui ont toujours tout passé, ou presque. N'ont jamais perçu ce qu'il pouvait y avoir de dangereux en lui. Ont cru qu'il suffisait de le laisser développer ses dons, en particulier pour la musique, dans leur milieu aisé, privilégié, pour qu'il en fasse bon usage. (Sinon qu'à la fin, trop tard, son père avouera à Oscar qu'il avait quand même compris deux ou trois choses étranges.) Du coup, il s'est servi de sa sœur comme d'un cobaye pour des expériences renforçant la certitude qu'il avait de posséder des dons exceptionnels.
La confrontation d'Eden avec Herbert Crest, un vieux psychologue malade qui a écrit sur la Personnalité narcissique et a énuméré des symptômes dont beaucoup ressemblent à des caractéristiques d'Eden, débouchera sur une vérité dont seul Oscar devinait la portée - un temps avec l'approbation d'iris, avant qu'elle soit reconquise par son frère.
Quelques passages longuets enlèvent au roman un peu de la force qu'il aurait pu avoir. Il reste néanmoins une excellente entrée en littérature pour un auteur de 32 ans.

Prix littéraires, on y est presque

Même pas le temps de souffler. Les vagues de la rentrée n'en ont pas encore fini de fluer que déjà les prix littéraires pointent le bout de leur bandeau rouge (ou vert, ou bleu).
Même l'AFP a inscrit, au calendrier du jour (le jour d'aujourd'hui, le 2 septembre, oui, oui), deux événements venus en droite ligne de la grande foire d'empoigne à laquelle se livrent des éditeurs que l'on retrouve, ensuite, dans un triste état - cravate de travers, lunettes brisées, veste à demi arrachée et main sur le cœur, quand le carnet de chèque est près du cœur. C'est donc que les choses sérieuses ont repris. On le prouve en rouvrant le document annuel consacré aux prix littéraires. Il sera, cela va de soi, mis à jour au fur et à mesure des informations reçues.

Aujourd'hui, le Prix du roman Fnac est donc au programme. Avec trois romans dans la sélection finale, dont deux publiés chez Zulma et un chez Autrement - des éditeurs qui n'ont pas trop l'habitude des récompenses de rentrée littéraire, même si Zulma a reçu ce prix en 2008 et, curiosité, avec Jean-Marie Blas de Roblès, à nouveau présent dans le dernier trio cette année. Cumulera-t-il? L'île du point Némo est en tout cas mon roman préféré dans la liste, avec une courte longueur d'avance sur le roman de Nickolas Butler - celui de Benjamin Wood aurait gagné, me semble-t-il, à être un peu plus serré, même s'il ne dépare pas la sélection. Mais ne comptez pas sur moi pour un pronostic, je ne vote pas. On en reparlera quand le résultat sera proclamé.
Autre nouvelle attendue dans la journée, la première sélection du Prix Renaudot, dans le jury duquel voisinent Frédéric Beigbeder et J.M.G. Le Clézio. Il se dit (pour Le Clézio, j'ai lu son article, pas celui de Beigbeder) qu'ils ont beaucoup aimé tous les deux le premier roman de Frederika Amalia Finkelstein, L'oubli. Ils ne l'oublieront probablement pas dans leur première sélection, destinée à être affinée les 7 et 28 octobre, avant la délibération finale du 5 novembre.
Jeudi, l'académie Goncourt fêtera ses retrouvailles après des vacances studieuses (espérons-le) pendant lesquelles Pierre Assouline a envoyé du lourd contre L'ego-péplum d'Emmanuel Carrère. Il ne votera pas pour Le Royaume, c'est certain. Mais d'autres académiciens, peut-être... Et les mystères de cette sélection initiale seront donc levés dans deux jours.
Inutile de dire que je vous reparlerai de tout cela - et du reste.

lundi 1 septembre 2014

Une autre porte des enfers pour Laurent Gaudé

Josephine Linc. Steelson, une négresse et revendiquée comme telle, têtue, quasi centenaire, qui n’a pas sa langue en poche. Keanu Bearns, harassé par son travail sur une plate-forme pétrolière, de retour sur la terre ferme avec de nouveaux projets. Rose Peckerbye, qui n’obtient aucune pension alimentaire en divorçant et dont les jours à venir s’annoncent difficiles, en compagnie de son fils Byron. Un prêtre exalté, et de plus en plus au fil des pages, qui visite des prisonniers. Les prisonniers eux-mêmes. Et toute une foule constituée par la population, pour l’essentiel sa part la plus démunie, qui n’a pas pu s’éloigner de La Nouvelle-Orléans à l’annonce du passage de Katrina, ouragan de sinistre mémoire.
Le casting est parfait. Le décor, d’enfer. Chacun des personnages principaux fait entendre sa voix, parfois solitaire, souvent mêlée à celle des autres. Et les figurants sont nombreux à ne pas passer inaperçus. Quant aux éléments déchaînés, ils nourrissent de leur colère la peur des habitants, ils griffent la ville comme le ferait un monstre et emportent tout sur leur passage, ils s’acharnent sur les rues devenues des rivières en crue.
Ouragan tient, par sa forme, et même davantage par son matériau, du premier roman de Laurent Gaudé. Dans Cris, l’auteur utilisait son expérience de dramaturge pour faire entendre la parole de combattants dans les tranchées – le livre avait été porté à la scène. Ici, la même technique est renforcée par l’art du romancier qui embrasse une scène d’un coup d’œil, perçoit un mouvement et le décrit en quelques mots, pousse ses personnages les uns vers les autres et leur fait vivre des histoires. Courtes et intenses, incandescentes comme lorsque le danger est omniprésent.
Les pages les plus denses sont celles où tous parlent – ou plutôt, pensent ce qu’ils vivent – en même temps. On est au cœur de la tragédie et avec le chœur qui la chante. On est saisi jusqu’aux tripes par une mélodie âpre d’où se détachent, sur fond de désespoir, des notes d’espérance.
Deux autres romanciers français avaient déjà choisi Katrina comme élément de fictions inscrites dans le réel : Stéphanie Janicot, avec L’œil du cyclone, et Gilles Leroy, avec Zola Jackson. Laurent Gaudé ne sert pas le même plat. Il traverse le cataclysme avec ses propres moyens. Qui sont, on le mesure ici plus encore que dans ses livres précédents, considérables. Jamais il n’a été autant en symbiose avec son sujet, jamais il n’a réussi à porter aussi violemment le choc en nous. On remarquera qu’il obtient ce résultat avec un livre assez bref, preuve qu’il n’est pas toujours nécessaire de noircir des centaines et des centaines de pages. Il suffit (facile à dire !) d’une écriture dans la note juste, même quand elle semble cacophonique, et d’une force intérieure qui ne s’explique pas. Mais se lit intensément.

dimanche 31 août 2014

Didier Decoin, la criminelle et le bourreau

Didier Decoin sait ce que veut dire raconter une histoire. Il l’a fait plus de vingt fois. Romancier classique dans la forme, il aime entraîner les lecteurs à sa suite dans la découverte de personnages aux destins singuliers, qu’ils s’inspirent ou non de la réalité. Jamais très loin, quoi qu’il en soit, de la vraisemblance. En particulier dans son nouvel ouvrage, La pendue de Londres, où il suit pendant une dizaine d’années les trajectoires convergentes d’Albert Pierrepoint, bourreau britannique, et de Ruth Ellis, qui ne l’aurait jamais rencontré si elle n’avait été condamnée à mort pour le meurtre de son amant et exécutée, à 28 ans, le 13 juillet 1955. Les faits sont authentiques. Du roman, il valait la peine de parler avec Didier Decoin.
Comment avez-vous rencontré l’histoire de Ruth Ellis ?
Je la connais depuis que j’ai dix ans. J’étais un petit garçon, il y avait cette fille si belle qu’on avait tuée… Dans France-Soir, tout était raconté. J’avais été profondément touché. Depuis longtemps, cette histoire me trottait dans la tête mais je ne savais pas par quel bout la prendre. Et puis, je suis tombé sur les mémoires de Pierrepoint, le bourreau. Du coup, le livre pouvait exister : il avait une épaisseur, il avait deux voix.
Encore fallait-il resituer le contexte.
Je ne savais rien de Londres à cette époque. La ville était beaucoup plus crépusculaire qu’on ne l’imagine, elle avait souffert de la guerre beaucoup plus que Paris. Des quartiers entiers étaient par terre suite aux bombardements, il y avait des terrains vagues, la lumière n’était pas rétablie partout. Je cherchais malgré tout un ton qui ne soit pas lugubre et qui soit aussi vivant que possible. Le livre n’a pas été facile à écrire mais, à partir du moment où j’avais tous les ingrédients, la recette était facile à faire.
Les deux personnages n’avaient, a priori, rien pour se rencontrer.
Non, mais leur rencontre était inéluctable. Ruth ne le savait pas mais elle avait rencontré la mort et la mort l’attendait au bout de son chemin. Je trouve cette femme formidable. Pendant 28 ans, les hommes s’obstinent à lui mettre la tête sous l’eau et, à chaque fois, elle la relève, elle s’ébroue, elle repart au combat. Elle est une victime, elle n’est pas vaincue. J’aime bien les gens comme ça, qui ne se laissent pas étouffer.
Ruth est le stéréotype de l’aventurière, non ?
L’aventurière en chambre, en tout cas. Il ne faut pas se dorer la pilule : Ruth est une prostituée de luxe. Sa véritable ambition, c’est d’arriver à élever ses gosses et d’avoir un gentil mari qui s’occupe d’elle. Elle le cherche toute sa vie, elle croit parfois l’avoir trouvé. Est-ce que c’est elle qui attire le genre d’hommes qui entrent dans sa vie ?
Elle n’a rien fait pour avoir son père sur le dos !
Non, elle n’a rien fait pour. Mais elle est née sous une mauvaise étoile.
Sur l’autre face du roman, en alternance, nous avons donc Albert Pierrepoint. Peut-on dire que c’est essentiellement un homme… correct ?
Tout à fait. Il est attendrissant, il est très bien élevé, il est courtois. Il fait attention aux autres, il ne veut pas que sa femme, sa petite marchande de bonbons, sache qu’il est bourreau. Et il est formidable envers ses « clients ». La peine de mort est un de mes combats et j’ai regardé comment étaient les autres bourreaux dans le monde. Ce ne sont pas les êtres les plus brillants qu’on puisse rencontrer. Ils ne sont pas très humanistes…
Contrairement à beaucoup de ses collègues, Pierrepoint se pose des questions sur la peine de mort…
Il est devenu abolitionniste convaincu à la fin de sa vie, en se disant qu’il n’y avait aucune exemplarité dans la peine de mort. Ca n’empêche personne de basculer dans le mal. Et puis, je crois qu’il avait pris conscience, après son 435e pendu, que c’était quelque chose de révulsant. Je ne raconte pas dans le livre ce qui se passe dans la pièce en dessous, après la pendaison. Ce n’est pas très gai quand on se dit : c’est moi qui ai fait ça.