mardi 17 juillet 2018

Laetitia Colombani, vivre sa vie plutôt que la subir

Trois femmes, trois continents, trois formes de malheur. Et le courage dont chacune témoigne dans l’adversité, qualité humaine qui doit expliquer, au moins en partie, le succès inattendu mais considérable du premier roman de Laetitia Colombani, La tresse. Soit, pour reprendre la définition fournie dans le livre, un « assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés. » Ce lien noué entre les personnages justifie leur trajectoire individuelle et l’articule avec les autres. La tresse s’écrit, s’allonge et se resserre au fil de chapitres où les personnages alternent.
Smita, à Badlapur, en Inde, est une Intouchable, une impure vouée aux travaux les plus ingrats. Chaque jour, elle remplit son panier des déjections d’une caste supérieure, et rien ne lui permet d’espérer un changement dans son existence. En revanche, elle a décidé que sa fille Lalita ne serait pas ramasseuse de merde et la prépare pour l’école… où, le premier jour, l’instituteur, l’estimant indigne d’apprendre, lui a confié un balai. Lalita a refusé, a été battue, l’école ne sera pas pour elle.
Giulia, à Palerme, en Sicile, doit prendre prématurément la succession de son père, victime d’un accident. Dans l’atelier qu’il dirigeait, les ouvrières fabriquent des perruques, activité traditionnelle rendue possible par la cascatura, coutume locale qui consiste à garder dans ce but les cheveux coupés. Mais la coutume est en voie de disparition, l’activité aussi et Giulia découvre que les comptes de la société sont dans le rouge.
Sarah, à Montréal, a fait de sa vie un modèle d’organisation, en même temps qu’un enfer. Pas une minute libre dans l’emploi du temps qui lui a donné accès à la réussite professionnelle comme avocate. Femme dans un monde d’hommes, gérant à la fois ses journées de mère célibataire et ses multiples rendez-vous. Tout va bien cependant, jusqu’au moment où elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer. La maladie semble moins grave par elle-même que par ses conséquences sociales : Sarah sent qu’elle conduit à une mise à l’écart…
Trois femmes, autant d’impasses. Parce que femmes, précisément, bien qu’elles évoluent dans des sociétés aux fonctionnements très différents. Il semble que la malédiction première est celle d’un genre sans cesse rejeté dans les marges. Il faut donc une volonté plus grande pour échapper à un destin qui semble tout tracé.
Smita, Giulia et Sarah mettent en œuvre des mécanismes adaptés à leur situation. Ils n’ont rien de commun, sinon que les cheveux sont le chemin qui les réunit. Smita coupe les siens et ceux de sa fille, Giulia se décide à acheter des cheveux en Inde, Sarah va avoir besoin d’un postiche. Elles ne se rencontreront jamais, elles appartiennent cependant à la part de l’humanité qui puise en elle une capacité insoupçonnée de résistance. Et le prouve à chaque instant en choisissant le cours de la vie plutôt qu’en le subissant. C’est une belle leçon.

samedi 14 juillet 2018

14-18, Albert Londres : «Ils sentaient qu’ils étaient sauvés.»




Que Paris paye !

Prépare ton cœur, Paris ! après un an, tu vas les revoir, les poilus !
Ils en ont subi depuis ! ils en ont fait du chemin ! ils en ont pris des cotes, des célèbres et des inconnues ! et trois fois en 1918, ils ont sauvé la France, le 21 mars, le 27 mai, le 9 juin.
Ils en ont passé une année ! Souviens-toi : ils sortaient à peine de tes acclamations, l’autre juillet, que dans les Flandres, accompagnant les Anglais, ils se jetaient sur le Boche. Il pleuvait ! Si vous aviez vu comme il pleuvait, vous auriez eu pitié. Quand il pleut dans les Flandres, l’eau ne vous tombe pas seulement du ciel, elle monte de la terre. Ils étaient trempés jusqu’aux os comme on dit. Sous ce déluge, le sang qu’ils perdaient ne tardait pas à devenir pâle. C’était en août. Ah ! ils ont grelotté les gars ! C’est Anthoine alors qui les conduisait.
Ils ne perdaient pas de temps. Quinze jours après c’était Verdun. Vous savez : le Mort-Homme, le Talou, la cote 304. Sur la route sacrée de Bar-le-Duc à la forteresse, ils roulaient, en chantant. Je sais bien qu’ils ne veulent pas lire qu’ils aient jamais sauté. Ce n’est pas par gaieté bien sûr, que vous sautiez, mais vous sautiez et pour ceux qui vous regardaient, ça fait bien ; laissez-nous donc dire que vous sautiez, puisque c’est vrai. Et le lendemain vous enleviez le Mort-Homme, le Talou, 304. Quelle préparation d’artillerie ! quels barrages ! Et vous avez traversé les barrages et le ravin de la Mort aussi. Vous avez arraché aux Boches la vue de Verdun. Vous avez découronné le kronprinz. Ah ! il ne pleuvait pas cette fois ! quelle chaleur ! L’atmosphère était livrée à d’infinies petites bestioles qui, sans seconde, comme une riche de moucherons, vous dévoraient la face. Les pauvres gars ! C’était sous Guillaumat.
Puis il fallait songer à l’hiver. Or, pour bien passer l’hiver – pour bien passer l’hiver en villégiature dans les tranchées – il fallait, par ailleurs, enlever la Malmaison. Et vous voilà sur l’Aisne. Ce n’était pas une paille à déplacer que ce fort-là ! Vous deviez descendre du Chemin-des-Dames, puis remonter, puis nettoyer les fameuses carrières de Soissons, bivouacs de bataillons allemands. Ce fut peut-être bien un de vos plus gros travaux. Et vous avez enlevé tout ça en deux heures ! Vous avez même enlevé plus qu’on ne vous avait dit. Vous êtes descendus jusque sur l’Ailette, vous avez pris Pinon.
Puis il y a des gens qui se sont mis à crier : « Laon ! Laon ! » Mais Laon, cela ne vous regardait plus, vous pouviez bien prendre sur vous quatre kilomètres de supplément, mais c’était tout. C’était en octobre. Treize mille prisonniers. Maistre commandait.
*
Mais on n’en a jamais fini dans ce métier. Voilà les Allemands qui foncent sur l’Italie. Ils veulent prendre Venise, Padoue, Vérone, peut-être même la Lombardie, alors on vous pousse dans des trains et, roule vers le sud ! Vous n’étiez pas reposés, mais vous roulez. Vous passez sur la Côte d’Azur, c’est presque la saison : novembre. Hélas ! les mimosas des gares, seuls, embaument pour vous ! Vous arrivez à Milan. Milan vous porte dans ses bras. Vous traversez Brescia : acclamations. Vérone vous voit : la Vénétie reprend confiance. Au bruit de vos pas, l’Italie a sursauté ; ses soldats, qui sont du même sang que vous, se raccrochent devant de tels témoins ; ils se rappellent qu’ils savent mourir. L’Allemand est arrêté. Vous montez dans les âpres secteurs. L’Allemand renonce. À votre tête était Fayolle.
À ce moment une rumeur se met à courir le monde : Ludendorff et Hindenburg, riches de leurs armées de Russie, vont porter un coup sans rémission sur vous autres, en France. Pendant trois mois : janvier, février, mars, on ne parle que de ça. Il n’y a que vous qui n’en êtes pas troublés. Derrière vos fils de fer rouillés vous continuez, sans une ombre visible sur le visage, votre terrible vie d’hommes admirables. 21 mars, l’Allemand attaque, ce n’est pas sur vous, c’est sur l’Anglais. L’Anglais est obligé, malgré sa bravoure, d’abandonner un peu de terrain, de votre terrain. Vous vous précipitez dans la brèche. Vous vous frayez passage ; vous le bousculez, à travers ses rangs. Vous arrivez à l’ennemi, vous cognez. L’ennemi veut vous séparer de votre allié et filer entre vous deux. Mais plus la main de votre ami s’éloigne, plus vous avancez la vôtre pour garder le contact. Cette suprême défense de votre génie et de vos forces dure dix jours. Le 31 mars, l’Allemand est ceinturé. Mais vous êtes sans limites dans votre effort. Vous avez détourné l’avalanche, vous avez barré Amiens et vous voilà dans le nord, barrant Calais. Ce n’était pas assez. Le 27 mai, toute l’avalanche allemande est sur vous, pour vous tout seuls. La Marne, frissonnante, se lève de sa gloire et vous appelle : vous répondez. Vous la sauvez.
Quatorze jours plus tard, le 9 juin, l’Oise à son tour, effrayée, vous appelle. Vous la sauvez, vous avez sauvé la capitale.
*
Le lendemain de ces grands jours sanglants, j’étais à Paris. Les civils, les soldats, les femmes, ceux qui sortaient des antichambres où toutes informations abondent, ceux qui pacifiquement quittaient leur domicile, les personnages dirigeants, les citoyens dirigés, tous ceux qui me reconnaissaient se précipitaient sur les revers de ma tunique et, sans souci d’une élégance d’ailleurs usée, me les cassant encore davantage, me demandaient :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Ils sentaient qu’ils étaient sauvés. Toutes ces semaines-ci, des lames de fond les avaient sortis de leur lit. Ils voulaient qu’un de ceux que le souffle de la bataille avait effleurés leur donnât des assurances.
— Qu’est-ce qui se passe ? répétaient-ils.
Je leur ai parlé de vous, soldats, qui, demain, allez venir chez eux. Je leur ai dit ce que, pendant quinze jours, sur les routes réveillées de la Marne, je vous avais vu accomplir de surhumain dans l’insomnie et la douleur. Je leur ai parlé de votre figure que la fatigue ne revêt que d’un voile, derrière quoi, l’heure venue, affleure le même sang de toutes vos victoires. Je leur ai dit : « Après avoir roulé dans les trains, ils roulaient dans les camions, et sortant de la poussière, comme des dieux d’un nuage, ils se collaient à la rive sacrée et l’ennemi s’y brisait. » Je leur ai montré vos divisions donnant depuis le 21 mars, arrachées brusquement de la terre qu’elles venaient de préserver, jetées sur la nouvelle terre qu’on nous voulait voler et des débris de votre héroïsme, barrant la seconde route où s’engouffrait le Hun. Je leur ai dit que le commandement était forcé de vous crier : « Assez » et de vous remplacer, car dans l’action vous ne vous aperceviez pas que la dépression physique allait devenir maîtresse de votre élan moral. Je leur ai dit qu’au début de l’attaque chaque homme ne voyant que son secteur, et ne sachant pas la disposition que l’armée était forcée de prendre, retraitait en colère, disant pour ce qui regardait les mètres de sol dont il avait la garde : « Mon bon Dieu, nous aurions tenu ! » J’ai ajouté que désormais tout était en place.
Ils ne m’ont rien demandé d’autre. Maintenant, Paris, paye !
Le Petit Journal, 13 juillet 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

vendredi 13 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 7. Bilan prématuré, bilan quand même

Je n'ai encore rien lu, enfin, presque rien, de cette rentrée littéraire dont chaque jour qui passe (et chaque nuit de sommeil aussi) nous rapproche. Tandis que d'autres semblent avoir déjà tout lu, fait leurs choix, rangé au fond d'un placard les livres qu'on peut oublier avant même qu'ils soient parus - est-ce bien raisonnable? Le calendrier prend de l'avance sur le calendrier.
Hier, le jury de Cultura a fourni sa liste de six talents puisés dans les ouvrages à venir. Priorité aux œuvres de débutant(e)s ou presque, en tout cas, aux auteur(e)s pas encore consacrés par le succès public ou des prix littéraires importants. Ils sont six, repérés par les têtes chercheuses de 500 lecteurs et lectrices, sous la présidence de Gilles Legardinier - un étrange profil pour ce travail de défrichage, mais je suppose qu'il fallait qu'une valeur sûre apporte le poids supposé de sa notoriété pour compenser la malencontreuse non-notoriété des ouvrages sélectionnés. Que voici.
  • Inès Bayard. Le malheur du bas (Albin Michel)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Nicolas Mathieu. Leurs enfants après eux (Actes Sud)
  • Diane Mazloum. L'âge d'or (Lattès)
  • Thierry Montoriol. Le roi chocolat (Gaïa)
  • Gwenaële Robert. Le dernier bain (Laffont)

Hier aussi, Le Monde des livres consacrait sa dernière page à une auto-publicité, on lui pardonne puisque c'est pour la bonne cause, présentant la sélection 2018 de son Prix littéraire, dont le lauréat (sic - le cas d'une lauréate ne semble pas avoir été envisagé) aura l'insigne honneur de nous, vous retrouver le jeudi 6 septembre dans le même supplément. Nous avons là, comme à chaque fois, des livres qui piquent la curiosité.
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Christophe Boltanski. Le guetteur (Stock)
  • Jérôme Ferrari. A son image (Actes Sud)
  • Gauz. Camarade Papa (Le Nouvel Attila)
  • Pierre Guyotat. Idiotie (Grasset)
  • Maylis de Kerangal. Un monde à portée de main (Gallimard, Verticales)
  • Julia Kerninon. Ma dévotion (Le Rouergue)
  • Maria Pourchet. Toutes les femmes sauf une (Pauvert)
  • Thomas B. Reverdy. L'hiver du mécontentement (Flammarion)
  • Fanny Taillandier. Par les écrans du monde (Seuil)

Avec ces deux listes, et sans tenir compte de celle du Prix Filigranes que j'ai donnée ici (parce que des romans déjà parus y sont intégrés, quelle idée bizarre!), cela fait huit sélections de livres dont, je le rappelle, on ne verra les premiers que dans un peu plus d'un mois. Je vous rafraîchis la mémoire pour les six précédentes: le Prix Stanislas, les incontournables de Livres Hebdo, les choix d'extraits de Lire, le Prix Envoyé par la poste, le Prix du Style et le Prix du Roman Fnac.
Je vous résume tout ça dans une liste des listes? Si vous me le demandez, je m'exécute, après tout, il existe bien un Prix des prix (qui a encore le temps avant que d'autres fassent la sélection à sa place). Il ne s'agit que de romans français, seule la Fnac intégrant des traductions. La place des premiers romans y est surévaluée, puisque deux récompenses leur sont exclusivement réservées. Et ne croyez pas, malgré cette allure de pré-bilan, que la rentrée littéraire est déjà terminée. Elle n'a même pas commencé!
Néanmoins et malgré tout, en forme de classement, voici les lauréat(e)s de cœur tels qu'ils apparaissent, au nombre de citations, dans les 8 sélections.

5 citations
Inès Bayard. Le malheur du bas (Albin Michel)

4 citations
Estelle-Sarah Bulle. Là où les chiens aboient par la queue (Liana Levi)

3 citations
Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
Adrien Bosc. Capitaine (Stock)
Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
David Diop. Frère d'âme (Seuil)

2 citations
Meryem Alaoui. La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard)
Anton Beraber. La grande idée (Gallimard)
Pauline Delabroy-Allard. Ça raconte Sarah (Minuit)
Sophie Divry. Trois fois la fin du monde (Noir sur blanc)
Jérémy Fel. Helena (Rivages)
Serge Joncour. Chien-loup (Flammarion)
Thierry Montoriol. Le roi chocolat (Gaïa)
Boualem Sansal. Les train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard)
Abnousse Shalmani. Les exilés meurent aussi d'amour (Grasset)
Fanny Taillandier. Par les écrans du monde (Seuil)

Et, si je compte bien, 32 ouvrages (sur 48 au total) avec 1 citation.
Surtout, n'en tirez aucune conclusion.

jeudi 12 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 6. Prix du Roman Fnac, qui n'y est pas?

Plus d'un roman sur vingt parmi les 567 annoncés à la rentrée littéraire: c'est la sélection très étendue communiquée hier par la Fnac pour son 17e Prix du Roman qui sera attribué le 14 septembre après l'annonce d'une shortlist - pardon, le syndrome Booker Prize a encore frappé, une sélection de finalistes - le 27 août.
Il est vrai que le jury est constitué par 800 lecteurs et lectrices, à parts égales libraires et adhérents de la chaîne de magasins culturels. Bien sûr, on ne sait pas (si, certains savent, mais pas moi) comment s'établit la sélection entre ces multiples retours des lectures commencées, explique le communiqué, mi-mai. De quoi, peut-être, effectuer une traversée complète de la production à venir? Si c'est le cas, bravo.
Un peu de tout pour construire cette longue liste, y compris des traductions (dix, si j'ai bien compté). Et la parité des genres? Une majorité de femmes, dix-huit. Pour quatorze hommes. Et non, il n'est pas tenu compte de l'orientation sexuelle des unes et des autres.
Donc, voici ce beau monde.

  • Meryem Alaoui. La vérité sort de la bouche du cheval (Gallimard)
  • Marco Balzano. Je reste ici (Philippe Rey)
  • Emmanuelle Bayamack-Tam. Arcadie (P.O.L.)
  • Inès Bayard. Le malheur du bas (Albin Michel)
  • John Boyne. Les fureurs invisibles du cœur (Lattès)
  • Estelle-Sarah Bulle. Là où les chiens aboient par la queue (Liana Levi)
  • Emilie De Turckheim. Le prince à la petite tasse (Calmann-Lévy)
  • Hernan Diaz. Au loin (Delcourt)
  • Adeline Dieudonné. La vraie vie (L'Iconoclaste)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Sophie Divry. Trois fois la fin du monde (Noir sur blanc)
  • Carole Fives. Tenir jusqu'à l'aube (Gallimard)
  • Eric Fottorino. Dix-sept ans (Gallimard)
  • Emilie Frèche. Vivre ensemble (Stock)
  • Abubakar Adam Ibrahim. La saison des fleurs de flamme (L'Observatoire)
  • Michael Imperioli. Wild Side (Autrement)
  • Serge Joncour. Chien-loup (Flammarion)
  • Luke Kennard. La transition (Anne Carrière)
  • Mick Kitson. Manuel de survie à l'usage des jeunes filles (Mélailié)
  • Shih-Li Kow. La somme de nos folies (Zulma)
  • Pascal Manoukian. Le paradoxe d'Anderson (Seuil)
  • Valérie Manteau. Le sillon (Tripode)
  • Fatima Farheen Mirza. Cette maison est la tienne (Calmann-Lévy)
  • Emmanuelle Pirotte. Loup e les hommes (Cherche midi)
  • Emmanuelle Richard. Désintégration (L'Olivier)
  • Marie-Sabine Roger. Les bracassées (Le Rouergue)
  • Boualem Sansal. Les train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu (Gallimard)
  • Abnousse Shalmani. Les exilés meurent aussi d'amour (Grasset)
  • Fanny Taillandier. Par les écrans du monde (Seuil)
  • Tiffany Tavernier. Roissy (Sabine Wespieser)
  • Lyonel Trouillot. Ne m'appelle pas capitaine (Actes Sud)
  • David Trueba. Bientôt viendront les jours sans toi (Flammarion)

lundi 9 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 5. Les libraires veulent du style

Oui, les libraires encore, cette fois ceux des librairies PAGE qui, associés au Prix du Style (dont je n'ai jamais tout à fait compris le véritable sens, mais c'est une autre histoire), viennent de publier la sélection de ladite récompense pour 2018. Dix romans de la rentrée s'ajoutent ainsi à ceux qui, ici ou là, ont déjà reçu un petit coup de projecteur, et on espère que le choix sera bon.
Il ne s'agit pas, cette fois, de se focaliser sur les premiers romans, même s'il y en a, la compétition, puisque c'est est une, qu'on le veuille ou non, est plus ouverte. Elle est cependant limitée aux ouvrages écrits en français, le style des traducteurs transposant celui d'auteurs pratiquant d'autres langues n'est pas pris en considération. Bref, les listes s'allongent et le temps raccourcit: six semaines encore, six semaines seulement avant que les libraires, PAGE et autres, mettent en place les ouvrages contenus dans les cartons qu'ils auront reçus quelques jours avant le 15 août.
Même si Libération, l'autre jour, dans une réflexion en passant, histoire de clore la marche normale des pages livres du samedi et d'annoncer les publications d'extraits qui vont les remplacer pour patienter, envisageait comme probable un report, en pratique, de la mise en place des livres de la rentrée, vous pensez bien, un lendemain de 15 août.
Vous y croyez, vous? Moi, pas du tout. Les romans annoncés le 16 août seront en vitrine dès potron-minet - vous admirerez leurs couvertures avant d'en ouvrir quelques-uns, et des couvertures, je vous en sers une à chaque fois que la rentrée s'invite (prématurément) dans ce blog). Aujourd'hui, celle d'un texte sur lequel je compte pour me réjouir l'esprit.
Et cette sélection? Voici, voilà. Trois premiers romans contre sept d'auteurs ayant déjà publié, trois femmes, sept hommes, dix éditeurs.
  • Inès Bayard. Le malheur du bas (Albin Michel)
  • in Koli Jean Bofane. La belle de Casa (Actes Sud)
  • Adrien Bosc. Capitaine (Stock)
  • Estelle-Sarah Bulle. Là où les chiens aboient par la queue (Liana Levi)
  • David Diop. Frère d'âme (Seuil)
  • Jérémy Fel. Helena (Rivages)
  • Hector Mathis. K.O. (Buchet-Chastel)
  • Thierry Montoriol. Le roi chocolat (Gaïa)
  • Abnousse Shalmani. Les exilés meurent aussi d'amour (Grasset)
  • Philippe Vasset. Une vie en l'air (Fayard)


Toutes les guerres de Karine Tuil

Karine Tuil n’est pas passée loin, avec L’insouciance, d’écrire le grand roman auquel elle pensait probablement en brassant une actualité effervescente avec les ressorts plus classiques des amours contrariées. Il lui a manqué un peu de hauteur pour y parvenir. Elle a donné un bon roman, ce qui n’est déjà pas mal mais ne gomme pas vraiment la déception.
Il est question de guerre dans L’insouciance – une insouciance qui sera, on le comprend vite, perdue. Romain Roller rentre d’Afghanistan où il a vu plusieurs compagnons exploser sur des mines et, parfois, y survivre. Lui-même souffre des symptômes propres aux combattants que les tensions ont brisés et sa vie de couple avec Agnès s’en trouve ébranlée. Romain se jette par terre, croyant à une bombe, quand la bouilloire siffle. Et il a rencontré, à Chypre où il était en séjour de décompression, Marion, une journaliste dont il est tombé amoureux.
Marion, il l’ignorait à ce moment, est l’épouse de François, un homme d’affaires qui a fait fortune dans la téléphonie mobile après avoir tâté du minitel rose et des peep-shows, et avant de rechercher la respectabilité en rachetant, avec d’autres, un quotidien. Si ce profil vous fait penser à quelqu’un, ce n’est probablement par hasard, malgré les précautions d’usage qui revendiquent la fiction. A la lecture, on manque de distance, la carrière de Xavier Niel se superpose à celle de François. La germination d’un roman se fait certes souvent dans le terreau du réel, encore faut-il qu’il pousse ses branches un peu plus loin.
Parmi les autres personnages clefs, notons encore Osman, devenu presque malgré lui un homme politique de premier plan, soumis néanmoins aux aléas d’une carrière fragile, surtout quand le président est capricieux, et placé en compétition avec sa compagne Sonia, réputée plus intelligente, proche du premier cercle du pouvoir.
De l’Afghanistan à Paris et à l’Irak, les conflits sont aussi économiques – et, on l’a dit, amoureux. La romancière y mêle des débats sur les origines, le respect (ou non) de l’autre, les communautarismes, on passe sur quelques thèmes jetés dans une grande marmite où le goût de chaque ingrédient ne se distingue plus vraiment de celui du voisin.
Mais ne désespérons pas : il suffit de lire L’insouciance en oubliant son ambition supposée pour passer quelques belles heures de divertissement. Ce qui n’était, de toute évidence, pas le seul but.

dimanche 8 juillet 2018

14-18, Albert Londres : «Mirbach avait su faire perdre deux années à l’Entente.»




Mirbach l’assassiné

Nous n’oserions jurer que le comte Mirbach ne soit tombé victime d’un de ses propres moyens d’action. Mirbach était entouré d’Allemands connaissant sa manière. Nous n’irons pas jusqu’à dire que pour attirer la foudre vengeresse et bienfaitrice sur l’autel de sa patrie, Mirbach s’y soit fait poignarder. Mais il avait à ses côtés de ses compatriotes élevés à son école. Que s’agissait-il d’obtenir ? L’entrée des troupes allemandes à Moscou. Quel est l’événement qui couperait court à toute objection ? L’assassinat de l’ambassadeur. Qu’un sous-ordre excessif ait ainsi expérimenté la méthode sur le dos de l’inventeur, voilà qui ne nous étonnerait pas.
Cela ne nous étonnerait pas, parce que nous avons connu le comte Mirbach et les siens, à Athènes. Nous l’avons même connu plus qu’il ne s’en doutait. Vous verrez tout à l’heure l’inconvénient pour un ministre étranger de ne pas habiter un hôtel particulier.
Mirbach était le président du Conseil secret de la Grèce. Non que Mirbach fût un de ces hommes éminents qui s’imposent aux gouvernements. C’est que Mirbach représentait une conception. Il était l’Allemand dans un pays étranger ; ce pays était plus faible, c’était donc une colonie, il devait le diriger.
Ce n’était pas commode, l’influence du royaume se partageait entre deux hommes : Venizelos et le roi. Pour parler plus justement, cette influence ne se partageait pas, la Grèce les avait tous deux mêlés dans le cœur. Mais ces deux hommes qui vivaient unis dans l’esprit de leur peuple ne l’étaient pas entre eux. Le roi, par envie, détestait Venizelos. Venizelos, par amour de ses compatriotes, mettait chaque fois qu’il le fallait un frein aux caprices du roi. Le roi était pour l’Allemagne Venizelos était pour la France. Mirbach agit aussitôt : « La France ne fait rien pour Venizelos, dit-il ; puisque le roi est pour l’Allemagne, l’Allemagne va travailler pour le roi. »
Mirbach décida de violenter la Grèce. Il eut besoin d’un collaborateur. Un homme monoclé, chargé de trésors, intelligent, se présenta à la légation : « Me voici, dit-il. C’était Schenck, baron d’empire, grand argentier de la corruption de Guillaume II.

Mirbach et son complice

Regardons, nous trouverons les mains de Mirbach et de Schenck dans tous les malheurs de l’armée Sarrail.
Si, en décembre 1915, Constantin osa envoyer deux officiers à Sarrail pour lui annoncer qu’en cas de retraite de son armée, l’armée grecques se retirerait des frontières pour ne pas entrer en conflit avec les Bulgares et leur laisserait libre passage, c’est que Mirbach était président occulte du conseil grec.
Si l’armée serbe, reformée à Corfou, dut être transportée par mer à Salonique au lieu de traverser le territoire grec, c’est que Mirbach dicta à Constantin toutes les réponses que le roi chassé fit à ce sujet aux demandes de l’Entente.
Si les sous-marins allemands purent opérer dans la mer Ionienne et dans la mer Égée, c’est que Mirbach leur télégraphiait les passages de nos paquebots et que Schenck leur payait l’essence.
Si les Bulgares s’entendirent avec le roi de Grèce pour s’emparer du fort Roupel et interdire ainsi à l’armée d’Orient tout espoir sensé d’invasion de la Bulgarie, c’est que Mirbach présida à l’accord bulgaro-grec.
Si Berlin et Sofia connaissent mieux que Paris les possibilités de notre armée lointaine, c’est que Mirbach, toutes les vingt-quatre heures, par le sans-fil du roi, les tenait au courant de ses moyens exacts.
S’il n’y a pas eu d’élections en 1916 pour permettre à Venizelos de battre le roi, c’est que Mirbach a dit au roi : « Votre pays envahi, les élections ne peuvent avoir lieu : prétexte excellent ! » Et le roi fut débarrassé du même coup de Drama, Sérès et Cavalla.
Si l’armée d’Orient n’a jamais pu se sentir les coudées franches, c’est que Mirbach, à côté de l’armée régulière grecque, avait levé des régiments de comitadjis, que Schenck les nourrissait et que ces bandits guettaient toute avance des Français pour leur couper dans le dos les voies de ravitaillement et de retraite.
Si, en août 1916, les Bulgares nous ont attaqués, ont pris Florina et failli réussir la liaison avec Constantin, c’est que Mirbach a dévoilé notre concentration à l’ennemi.
Si la Salonique n’a jamais pu s’élancer franchement en Macédoine, c’est que pendant vingt mois, quand le coureur allait partir, Athènes dressait la tête et le piquait au talon. Et Athènes, c’était Constantin et Constantin c’était Mirbach.

De Grèce en Russie

Mirbach avait su faire perdre deux années à l’Entente. Puisque la Russie devait devenir une colonie allemande, Mirbach serait envoyé en Russie. Il ferait, faute de mieux, gagner du temps à l’Allemagne. Il avait su (tâche facile) tenir Constantin dans la main, il saurait bien en faire autant de Lenine et de Trotsky.
Il avait su armer secrètement les Grecs contre l’Entente, il saurait bien armer les Russes. Les mêmes tours qui avaient amusé les uns amuseraient bien les autres. On l’expédia donc avec son sac.

Où l’on dansait au-dessus de Mirbach

La légation d’Allemagne à Athènes n’était pas dans un hôtel, elle logeait dans un grand immeuble. Elle en occupait le premier et le deuxième étages. Au troisième, logeait une Ententiste. Certains soirs, il y avait réception chez les deux clans. On trouvait dans les escaliers le roi, l’un des princes, voire des princesses et des personnages officiels de France et d’Angleterre. Les uns s’arrêtaient au deuxième ; les autres gagnaient le troisième. On se faisait même des politesses au pied de l’ascenseur. Quand on riait trop fort chez Mirbach, cela embêtait la maîtresse du logis supérieur. Alors, elle disait : « Le Boche parle trop haut, dansons pour l’assommer. » On dansait. On échangeait souvent de ces sympathies. On en échangeait même par l’intermédiaire des domestiques. Elles s’invectivaient sur le palier. Les bonnes de l’Allemand étaient sûres d’elles. « On est plus fort que vous, on vous aura, criaient-elles, nous userons de tous les moyens, s’il le faut, c’est notre ministre qui le dit. »
— Mirbach, sur la tête de qui on dansait, dire que tu es peut-être mort d’un de ces moyens !
Le Petit Journal, 8 juillet 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

samedi 7 juillet 2018

Le feuilleton de la rentrée littéraire 4. Lectures de libraires

Les libraires, faut-il le rappeler, occupent une place majeure dans le réseau du livre. On parle là, bien entendu, de ceux qui lisent, qui défendent leurs coups de cœur (au hasard... euh.. Gérard Collard?), qui ne se contentent pas de placer en avant les piles de meilleures ventes pré-programmées dès la prise des commandes, c'est-à-dire des mois avant la sortie des livres, le plus souvent.
Ces libraires-là sont en train de lire, d'écouter ce qui se dit dans leur milieu, de suivre les conseils éclairés de personnes en qui ils ou elles ont confiance, de sorte qu'après avoir fait leurs meilleurs choix, leurs fidèles clients, ceux qui savent de qui vient un avis motivé, puissent à leur tour continuer à leur faire confiance.
Entre clients-lecteurs et libraires-lecteurs, des complicités se nouent et, à l'initiative généralement des seconds, des prix littéraires se montent. En cette saison, ils ont encore un œil sur les sorties récentes, car il faut bien continuer à vendre des livres pendant l'été, mais déjà l'autre œil sur les parutions à venir. Les librairies Filigranes, à Bruxelles (et à Knokke-le-Zoute), ont ainsi créé leur prix il y a deux ans. Adélaïde de Clermont-Tonnerre a reçu le premier, Thomas Gunzig, le deuxième. L'édition 2018 a retenu cinq romans (dont deux premiers), trois déjà parus, deux à paraître - deux Belges et trois Français, une femme et quatre hommes. L'annonce du prix se fera le 21 septembre.

vendredi 6 juillet 2018

Stefan Brijs et les mensonges de la guerre


L’héroïsme supposé des soldats britanniques morts sur le front de la Grande Guerre cache parfois d’autres choses. Mais comment annoncer un décès dans une famille sans y mettre les formes ? Le père de John, facteur à Londres dans le quartier de Hoxton où, depuis des années, il connaît tout le monde, n’en pourra bientôt plus d’apporter aux parents les lettres très reconnaissables annonçant qu’un fils ne reviendra pas.
Courrier des tranchées est un beau roman, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, sur le mensonge par omission, avec en arrière-plan les circonstances particulières d’un conflit qui n’en finit pas. John, requis par l’amour de la littérature et la beauté de Mary, ne compte pas s’y engager. Au contraire de son ami Martin, le frère de Mary, dont le côté un peu voyou s’accommode bien de vertus patriotiques. La guerre réjouit Martin, qui n’a pourtant pas l’âge d’aller botter le cul des Boches mais compte bien trouver le moyen d’être accepté dans l’armée. Il finira par aller vers des combats dont lui non plus ne reviendra pas. Mais le facteur n’a pas eu le courage de distribuer le courrier adressé à sa famille. La lettre semble concerner quelqu’un d’autre car Martin a, pour se vieillir, pris le prénom de son frère mort. John, après la mort de son père, sera le détenteur, muet lui aussi, de l’information.
Il devient cependant de plus en plus difficile pour John de vivre à l’écart d’une guerre vers laquelle tout le monde le pousse : les jeunes gens de son âge qui ne s’engagent pas sont considérés comme des pleutres, la société les montre du doigt en leur faisant reproche de leur attitude. Si bien que lui aussi, en dépit du fait qu’il tient pour fausses les nouvelles de la guerre – encore des mensonges – finira par porter l’uniforme.
De Londres bombardé aux tranchées, le décor reste tragique. Stefan Brijs n’en a pas fait le véritable cœur de son livre. Comment les mots des écrivains circulent et touchent les lecteurs, y compris la fiancée restée au pays à qui un soldat écrit en utilisant des phrases de Keats, voilà la vibration continue qui porte John.
Puisque le réel l’a rattrapé, il doit y faire face, construire l’espace fragile dans lequel survivre, physiquement et mentalement, sur le front. La mort et la destruction sont partout, teintées du remords de n’avoir jamais dit à sa famille que Martin faisait partie des victimes. Le conflit intérieur est aussi présent que celui qui fait rage dans les rangs de l’armée.

jeudi 5 juillet 2018

Antoine Bello explore un autre possible de la littérature


« Un des exemplaires de la bibliothèque de Babel », voilà comment Antoine Bello, maître en falsifications littéraires, nous définissait son roman Ada quand il est sorti il y a deux ans. Il est maintenant paru au format de poche, dans la collection Folio, quelques jours avant sa nouvelle œuvre, Scherbius (et moi), dont il a été question dans Le Soir.
Ada, qui donne son titre au roman d’Antoine Bello, a disparu. Il ne s’agit pas d’une personne : Ada est un programme informatique conçu pour écrire un roman qui se vendra à 100.000 exemplaires. Voilà qui dépasse un peu la compréhension de Frank Logan. Pour être basé dans la Silicon Valley, il n’en est pas moins flic et son domaine d’action est constitué par le proxénétisme, la pédophilie et l’importation illégale de travailleurs du sexe.
Il est, circonstance aggravante dans le cas de son enquête, attaché au papier. Pour le dire en un mot, Frank Logan est obsolète. L’écart qui le sépare des avancées de son époque ne se réduira pas en cours de roman, au contraire. Chaque étape qui le rapproche de la machine l’éloigne de la compréhension des enjeux littéraires et économiques dans lesquels il évolue avec des points de repère d’un autre temps. Mais cela lui donne aussi, paradoxalement, des atouts.
L’énigme est policière, sociétale et littéraire. On se régale. Et on tente d’en savoir plus avec l’écrivain qui était, ce jour-là, à New York.
Ada, est-ce un prolongement de la trilogie des Falsificateurs ?
Tous mes livres sont, d’une certaine manière, un prolongement des Falsificateurs. J’explore depuis le début le thème de la représentation du texte : une fois qu’on a créé un texte, qu’est-ce qu’il suscite chez ceux qui le reçoivent et dans quelle mesure leur représentation est-elle aussi vraie que celle de son créateur ? Le texte qui m’a probablement le plus inspiré dans l’histoire de la littérature, c’est La bibliothèque de Babel, où Borges imagine une bibliothèque de dimension colossale où on trouve tous les textes possibles quelque part sur une étagère. Ce que d’autres appellent falsification ou univers virtuel, je l’appelle un des exemplaires de la bibliothèque de Babel.
Ici, on est passé de l’homme à la machine…
On peut aussi imaginer, même si pour l’instant Ada ne signe pas ses textes, qu’à terme une intelligence artificielle signe un livre et que cela ne poserait aucun problème au lectorat. Les gens, après tout, veulent être divertis avant tout. Ada pourrait devenir un label aussi vendeur que Robert Ludlum ou Barbara Cartland.
Ou qu’un prix Pulitzer ?
Oui, c’est la dernière pirouette du livre qui dit que, quand bien même ces textes seraient écrits par des intelligences artificielles, on aura probablement toujours intérêt, pour des raisons de marketing et peut-être aussi par une forme d’ironie, à faire croire aux gens qu’ils ont été écrits par de véritables auteurs.
La machine, Ada, est malgré tout conçue par des hommes…
Oui, mais ce qui est intéressant avec le débat sur l’intelligence artificielle, dont on commence à parler en Europe mais dont on parle depuis longtemps aux Etats-Unis, c’est de se demander si, bien que créé par l’homme, cela reste au service de l’homme. Il est possible d’envisager un moment où ces machines nous échappent, soit parce qu’elles prennent conscience de leur supériorité par rapport à nous, soit tout bêtement parce que nous pouvons commettre des erreurs de programmation. Si, en gros, vous disiez aujourd’hui à une intelligence artificielle qui serait en charge de gérer les Etats-Unis d’augmenter le PNB américain, la première décision de l’intelligence artificielle serait peut-être d’annexer le Canada ou le Mexique.
La disparition d’Ada, pour la société qui l’a conçue, s’apparente-t-elle à la disparition d’une personne ?
Comme le dit Frank à un moment, les ingénieurs de Turing sont beaucoup plus compétents en matière d’informatique et sont les seuls à avoir une chance de retrouver Ada par ces moyens-là. Ce n’est pas la police, qui n’est pas équipée pour ça. Mais Turing fait appel à la police pour prendre date juridiquement. Il y a, dans ces entreprises de la Silicon Valley, un côté qu’on sous-estime souvent, c’est l’importance de la sphère juridique. Tout, dans leurs contrats, est régi par une couche de juridique extrêmement épaisse.
En découvrant votre titre, on pense à Nabokov. Vous aussi ?
Non, ce n’est pas venu de là, le prénom s’est construit sur un raisonnement. Puis, le clin d’œil m’a plu.

mercredi 4 juillet 2018

14-18, Albert Londres : «J’ai vu André Tardieu, hier, au ministère des Affaires étrangères.»




André Tardieu

Ce n’est pas un ministre, c’est autre chose.
Mais je ne suis pas un imagier, je ne vous raconterai donc pas André Tardieu par anecdotes.
Je ne déroulerai pas devant vous une image d’Épinal. Ce n’est pas qu’André Tardieu fut un mauvais sujet, converti jeune et devenu célèbre ensuite. Il est devenu célèbre sans avoir été mauvais. Il n’y aura pas d’image d’Épinal parce qu’à un pareil homme, seulement, les grandes lignes conviennent.
André Tardieu était encore anonyme qu’aucun guetteur d’hommes ne l’ignorait plus. Homme sans figure, c’est-à-dire journaliste sans signature, subitement, alors qu’il n’avait pas trente ans, il s’était campé en tête du Temps et là chaque soir, sur le coup de cinq heures d’une voix calme et retentissante, entrait en bataille avec les maîtres de la politique du monde. Il rédigeait le bulletin de l’étranger du grand journal de l’après-midi. Et ça claquait ! Il cinglait sans souci n’importe quel attelage. La croupe de l’Allemagne qu’il ne fallait effleurer à cette époque qu’avec doigté portait plus souvent qu’elle n’aurait voulu les traces de ce conducteur. Douze ans durant, au nom de la lucidité, de la logique et de l’intuition, du haut de sa colonne (en 9) il rendit ses sentences.
La voix était vive, vigoureuse. Personnel, on ne le rencontrait jamais dans des sentiers battus. Il se fâchait parfois. Il pénétrait sans se faire annoncer au milieu d’aéropages en discussion et leur faisait sentir le poids de son bon sens et de sa jeune sagesse. Il apportait la vie où l’on parlementait. Selon une personne qui le connaît bien, il lui est arrivé d’entrer, parfois, dans une question diplomatique comme à cheval dans une église. C’est ainsi que les deux affaires marocaines et les problèmes balkaniques le trouvèrent, pour ainsi dire, la lance au poing. Il discutait peu sur le passé ; son terrain c’était l’avenir, il guettait d’un œil perçant les dangers se dirigeant vers son pays. Il ne craignait pas de prophétiser. Il parlait clair parce qu’il voyait clair.
Seule la foule qui marche le nez au ciel le croisait encore sans le reconnaître. Sa célébrité s’étoffait. L’étranger le connaissait. Sa renommée, sans le secours d’une signature, s’était répandue, de tous côtés. Elle avait traversé les mers et les frontières. À des milliers de kilomètres de France, en vous présentant l’article sans signature vous entendiez des indigènes vous dire : « Regardez ce qu’écrit Tardieu. » Son anonymat était en plein renom.
Il s’est fait élire député. Ah ! voilà ! pourquoi ? Pour prendre l’action à son compte. Car il est connu que dans notre République, de même qu’une jeune fille doit se marier pour toucher sa dot, il faut être d’abord député pour espérer recevoir le moindre dépôt d’autorité nationale.
Pendant des années, il n’avait pas ménagé le Parlement. Cette agitation souvent vaine avait exaspéré l’homme de réalité qu’il était. Il sentait que l’heure pressait de voir, de parler et de conclure juste. Il avait été un prédicateur, il allait maintenant se mêler aux offices. Je le vois arriver en juin 1914, élu, dans l’hémicycle du Palais-Bourbon. On se montrait les nouveaux comme à chaque rentrée, et on entendait : « Tenez, Tardieu ! » Ses collègues le regardaient aussi, mais d’un œil sans indulgence. On comprenait parfaitement qu’ils se disaient : « Ah ! le voilà, celui qui maniait si vivement la plume ! on va voir, maintenant qu’il est dans la cage, s’il aura autant de vigueur ! » Il n’avait, pour l’instant, qu’un lorgnon derrière lequel il observait circulairement.
La guerre vient. Tardieu est envoyé à l’état-major de Joffre ; mais il préfère la bataille. Aussi le trouve-t-on bientôt où ça chauffait. Il se bat dans les Flandres, il se bat sous Reims, il se bat sous Arras. Il écrit. Les « en marge du communiqué » des débuts de la guerre, c’est de lui. Où sont les bulletins de la politique étrangère ? C’est de l’épopée qu’il retrace. Le soldat a passé par-dessus l’homme de pensée. Mais un jour, on s’est aperçu qu’on n’allait pas à Berlin comme ça et l’homme de pensée a repris sur le soldat. Le réaliste qu’il était se rendit compte que son action pourrait être plus efficace ailleurs. Il rentra au Parlement, fit des rapports et, vieille habitude, un matin, fit un article. Cet article était sur les Américains. Il disait ce qu’il nous manquait, ce qu’il nous faudrait, où il faudrait aller le chercher. C’était aux États-Unis. Le lendemain, au Conseil des ministres, dispute. Dispute à propos de l’article. Avait-on oui ou non un programme américain ? En tout cas puisque Tardieu en avait un, appelons-le. On l’appelle. Il s’embarque. Le voilà haut commissaire.
Si nous pénétrions dans ses bureaux de New York et de Washington, nous y verrions dix directions, des parcs de machines à écrire. Mais c’est le résultat qui nous intéresse. Quand il est parti, voilà une année, pas un ami étoilé n’avait traversé l’Océan. Combien sont-ils aujourd’hui, et seront-ils plus tard sur la terre de la France écorchée ?
J’ai vu André Tardieu, hier, au ministère des Affaires étrangères. Ce fut bref :
— L’Amérique ? Monsieur le haut commissaire.
— L’Amérique fait un effort total. Ceux qui l’aimaient le plus auraient eu grand peine à lui supposer une pareille grandeur d’âme. Elle se donne, comme si c’était sa propre chair qu’elle défend. Au secours du droit elle arrive pure et forte.
— Combien d’Américains en France, ce matin ?
— Un million.
— Sur ce million déjà passé, combien von Tirpitz en a-t-il torpillé ?
— 268.
— Dans six mois combien seront-ils sur notre front ?
— Deux millions cinq cent mille.
Hurrah !
Le Petit Journal, 3 juillet 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille