mercredi 22 octobre 2014

Au Femina, on aime aussi beaucoup les essais

On n'oublie pas pour autant les romans français. Il en reste cinq dans la dernière sélection du prix attribué le 3 novembre. Dominique Fabre, Luc Lang, Laurent Mauvignier et Sylvain Prudhomme ont perdu toutes leurs chances, les premier et dernier nommés n'ont d'ailleurs fait qu'une brève apparition entre la première et l'ultime sélection. Yves Bichet est la surprise du jury, Yannick Lahens représente les écritures du Sud, lourde tâche, Marie-Hélène Lafon et Eric Vuillard sont de sérieux candidats mais je pense qu'Antoine Volodine sera le lauréat (je peux me tromper, c'est arrivé plus souvent que le contraire).
Voici les derniers livres en piste:
  • Yves Bichet. L'homme qui marche (Mercure de France)
  • Marie-Hélène Lafon. Joseph (Buchet-Chastel)
  • Yanick Lahens. Bain de lune (Sabine Wespieser)
  • Antoine Volodine. Terminus radieux (Seuil)
  • Eric Vuillard. Tristesse de la terre (Actes Sud)

Cinq romans étrangers aussi dans la dernière sélection (il manque, par rapport à la deuxième, John Banville, Dargo Jancar, James Salter et Juan Gabriel Vasquez), pour faire bonne mesure. Des livres tentants, pour diverses raisons:
  • Sebastian Barry. L'homme provisoire (Joëlle Losfeld) Irlande
  • Jennifer Clement. Prière pour celles qui furent volées (Flammarion) Etats-Unis
  • Grazyna Jagielska. Amour de pierre (Les Equateurs) Pologne
  • Nell Leyshon. La couleur du lait (Phébus) Grande-Bretagne
  • Zeruya Shalev. Ce qui reste de nos vies (Gallimard) Israël

Mais huit essais, ce qui semble prouver que le genre est en vogue, après l'annonce de la dernière sélection du Prix Décembre que je venais de vous donner. Ou bien (et je penche pour cette explication) que tout n'a pas encore été lu et que les jurées en retard dans leur programme de lectures n'ont pas voulu écarter des ouvrages dans lesquels elles placent certains espoirs. Arnaud Teyssier arrive, Marc Augé, Jean-Yves Jouannais, Georges Vigarello et Alain Vagneur sort. Il reste donc:
  • Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet. A la lecture (Grasset)
  • François-Xavier Bellamy. Les déshérités ou l’urgence de transmettre (Plon)
  • Bruno Cabanes. Août 14: la France entre en guerre (Gallimard)
  • Thierry Clermont. San Michele (Seuil)
  • Elisabeth Roudinesco. Sigmund Freud en son temps et dans le notre (Seuil)
  • Arnaud Teyssier. Richelieu, l’aigle et la colombe (Perrin)
  • Paul Veyne. Et dans l’éternité, je ne m’ennuierai pas: souvenirs (Albin Michel)
  • Emmanuel de Waresquiell. Fouché: les silences de la pieuvre (Tallandier)

Soit les deux finalistes du Prix Décembre... et six autres livres.

Deux essais finalistes du Prix Décembre

Les jurés du Prix Décembre n'aiment-ils plus les romans? Pour établir leur deuxième et dernière sélection, ils ont écarté ceux de Adrien Bosc, Geneviève Brisac, Judith Broute, Emmanuel Carrère, Pauline Dreyfus, Frederika-Amalia Finkelstein, Nicolas Idier, Nelly Kaprièlan, Linda Lê et Anne Serre (pour autant qu'ils soient tous des romans, à dire vrai, il y en a un ou deux que je connais peu et dont je n'ai pas vérifié l'étiquette - ni la date de péremption, d'ailleurs).
Ce sont donc deux essais qui se disputeront les faveurs des votants, le 6 novembre:
  • Elisabeth Roudinesco. Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (Le Seuil)
  • Paul Veyne. Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas (Albin  Michel)

Au moins ce prix, qui terminera, bien qu'un jeudi, une semaine en forme de festival, ne risque-t-il pas d'empiéter sur les terrains choisis par les Femina, Médicis, Goncourt et Renaudot qui l'auront précédé dans les trois jours d'avant.
La semaine suivante, on connaîtra les lauréats (lauréates?) du Prix Wepler - Fondation La Poste, où l'on pratique tout autrement. Un communiqué arrivé aujourd'hui précise que tous les ouvrages sélectionnés restent en lice. "En effet, nous souhaitons porter toutes les œuvres et leurs écrivains jusqu’au choix final, car il nous apparaît essentiel de n’écarter aucun auteur de cette fabuleuse dynamique que peut représenter une sélection dans un prix littéraire."
Chacun sa manière de faire...
Et vous connaissez les noms de tous les sélectionnés. Si ce n'est pas le cas, vous les retrouverez ici.

Les rêves sanglants de Nadine Monfils

Méfiez-vous d’un Babylone dream signé Nadine Monfils, dont on connaît depuis les débuts la propension à blesser les petites filles perverses. Elle n’oublie jamais que les roses ont des épines. Que le cauchemar est encore et malgré tout un rêve. Que la passion se décline aussi en lettres de feu et de sang.
Son roman s’ouvre sur une première phrase dont la poésie n’est pas absente et qui prélude à une scène de boucherie : « Le voile de la mariée gisait, déchiqueté, sur le sol ensanglanté, comme les ailes d’un goéland qui se serait fracassé contre un rocher. » Il ne faut que quelques lignes pour oublier la poésie et découvrir l’ampleur du carnage par les yeux de l’inspecteur Lynch. Il croyait en avoir vu d’autres et découvre une dimension inédite de l’horreur. Nous aussi.
D’autant que la cruauté du double meurtre semble n’avoir aucun sens : les bras coupés de la jeune femme et son corps déchiqueté par une grenade sous le regard de son mari tué après elle… La mise en scène doit cependant forcément correspondre à quelque chose. Peut-être la « profiler » Nicki, aux méthodes peu conventionnelles, sera-t-elle capable de comprendre grâce à sa réceptivité aux « ondes » émises sur les lieux d’un crime.
Peu conventionnels, les autres personnages le sont aussi, qui constituent une galerie de portraits plus surprenants les uns que les autres. A commencer par le commissaire Lynch lui-même, célibataire presque endurci qui trouve le réconfort entre les bras d’une fidèle prostituée, Coco. Celle-ci est amoureuse d’un chauffeur de taxi dont elle ne connaît pas le nom. Elle réconforte aussi, c’est son métier, l’adjoint de Lynch, quitté par sa femme. Et amoureux d’une autre… dont il ne connaît pas le nom. Tandis que sa femme de ménage connaît, étrangement, le nom du chat trouvé dans la maison des premiers crimes. Il y en aura d’autres, presque pareils. Dans un affolement croissant devant les pièces d’un puzzle qui tardent à se mettre en place.
La construction du récit n’est pas le meilleur de Babylone dream. Elle est presque transparente. Nadine Monfils a d’autres arguments, puisés dans son univers romanesque. Ainsi, elle a conservé tout son goût pour la fantaisie : les rats sont sacrés à Pandore, la ville où se passe le livre ; les prémonitions d’une vieille font froid dans le dos ; il y a des marguerites accrochées à un plafond…
Ces échappées sont brèves, rapidement réprimées par l’inquiétude qui sourd d’un mystère pesant. Fildefériste en équilibre instable entre l’excès de merveilleux et de tragique, la romancière fait un pas de danse, salue le public auquel elle lance des bonbons acidulés de toutes les couleurs et sort sur un dernier coup de théâtre.

mardi 21 octobre 2014

Robert Galbraith, alias J.K. Rowling

Lula Landry, top modèle très demandée, tombe de son balcon, s’écrase quinze mètres plus bas dans la neige et meurt. La police conclut au suicide, avec bien des arguments : cette jeune femme bipolaire venait de se disputer avec son fiancé et on lui connaissait des réactions excessives – elle est noire et J.K. Rowling (ou Robert Galbraith, comme on veut) semble s’être inspirée non seulement de l’aura de Naomi Campbell mais aussi de certaines frasques dont elle est coutumière. En outre, aucun indice ne permet d’orienter l’enquête vers un meurtre. Affaire classée.
Sinon que, trois mois plus tard, alors que le détective Cormoran Strike vient d’engager une nouvelle secrétaire intérimaire en se demandant comment il va la payer, car les affaires sont au creux de la vague, le frère de Lula débarque dans son bureau. John Bristow a choisi Strike parce que celui-ci a connu son frère Charlie, mort jeune dans une chute de vélo au fond d’une carrière désaffectée. On tombe facilement, dans cette famille, et on ne se relève pas… John engage donc Strike pour mener de nouvelles investigations, car il ne croit pas au suicide de Lula.
Commence ainsi un jeu de piste d’autant plus complexe que personne, devant Strike, ne semble lui dire l’entière vérité. Strike possède une expérience de policier respecté dans l’armée, jusqu’à ce qu’il perde une jambe et se retrouve civil. Il est organisé, obstiné, se moque de savoir s’il y a eu suicide ou non, ne tient aucun compte des intérêts des uns et des autres sauf s’ils fournissent un mobile. Une seule chose l’intéresse : découvrir la vérité. Il va donc s’y employer avec l’aide de sa secrétaire, Robin, bien plus futée qu’il l’avait cru et presque aussi obstinée que lui.
L’appel du Coucou – Coucou est le surnom que donne un couturier à Lula – est un roman policier classique, à énigme, où l’on retrouve, à la fin, le traditionnel face à face entre le coupable et celui qui l’a démasqué. Où le second explique au premier tout ce qu’il a découvert, complété de ce qu’il a deviné, et il n’y a plus rien à opposer à une logique irréfutable.
Il n’y a pas là de quoi révolutionner le genre. Mais il faut reconnaître un savoir-faire certain qui autorise à prendre du plaisir jusqu’au bout. Celui-ci s’augmente quand de légers traits d’humour éclairent l’atmosphère sombre de l’ensemble. Les lecteurs qui auront aimé se réjouiront de voir paraître, en même temps que cette réédition en poche, le deuxième volume des enquêtes de Cormoran Strike, Le ver à soie.

lundi 20 octobre 2014

Claude Ollier, missing

Missing, c'est le titre d'un roman de Claude Ollier, dont les Editions P.O.L m'apprennent la mort à 91 ans. 21 livres rien que cet éditeur, beaucoup d'autres ailleurs, depuis La mise en scène, Prix Médicis en 1958 - le premier du palmarès.
Deux coups de projecteur en autant d'articles (et un entretien), pour ne pas oublier un homme qui poursuivait son travail d'écriture en toute discrétion.

Déconnection (1988) - devenu Obscuration (1999)

Le souvenir est la base sur laquelle nous construisons notre présent. Bien que le nouveau roman de Claude Ollier, Déconnection, ne dise rien de cela, peut-être est-ce son propos principal. Voilà, d’emblée, bien des incertitudes. C’est que les deux récits qui s’y entrecroisent, l’un situé en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’autre en France après un troisième conflit international, n’ont explicitement rien pour les rapprocher. Le lecteur, désireux de se construire un univers relativement cohérent, est donc contraint d’imaginer lui-même un rapport entre les récits, et logiquement qu’il s’agit d’un personnage unique, envisagé à des dizaines d’années d’intervalle.
C’est vrai qu’il semble jeune lorsqu’en Allemagne, travailleur obligatoire – traduisez, dans le langage du vainqueur de l’époque : volontaire –, il découvre un univers bâti sur la logique et l’efficacité, d’autant plus terrible qu’il ne livre pas ses clefs à ceux qui y vivent. Et c’est vrai qu’il semble plus âgé lorsque, beaucoup plus tard, il survit dans un monde qui se déglingue, où non seulement les mécanismes les plus élémentaires de la société, ceux qui permettent par exemple aux vivres d’arriver dans les magasins, ont disparu, mais où même la capacité de lecture se perd progressivement. Toute la culture, en un mot, part à vau-l’eau. Alors qu’elle rayonnait paradoxalement sous la botte nazie…
Paradoxe ? Allez savoir. Claude Ollier ne pose même pas la question. Il écrit, il décrit, et à chacun de se poser ses propres problèmes, à se situer face aux réactions du personnage – ou des personnages, puisqu’il n’est pas certain qu’il s’agisse bien du même individu.
Cette double plongée dans le temps, recul d’un côté, avancée de l’autre, a au moins l’immense mérite de perturber le lecteur, de l’obliger à voir un peu plus loin que le bout de son nez afin de savoir qui il est, qui est l’autre, son interlocuteur le temps d’un livre.
Et comme, dans le même temps, on réédite un des premiers romans de Claude Ollier, Le maintien de l’ordre, publié d’abord en 1961, c’est l’occasion d’élargir encore un peu le réseau de lectures, de revenir aux questions de la guerre et de la paix telles qu’on pouvait les vivre lorsque le problème algérien était pour la France une blessure ouverte. Est-elle seulement refermée?

Claude Ollier semble en être à sa deuxième carrière. La première aurait été celle qu’il a faite, dans les années 50 et 60, en compagnie du Nouveau roman. Puis sa voix s’est individualisée, et dans une œuvre qui s’amplifie maintenant et semble occuper une nouvelle place.
Non seulement je n’ai pas deux carrières, mais je n’en ai aucune. Je n’ai jamais fait carrière. J’écris des livres pour moi. S’ils sont édités, je suis content, s’ils ont quelques lecteurs, je suis très content. S’ils n’ont pas du tout de lecteurs, tant pis, s’ils ne sont pas édités, tant pis. Ça ne m’empêchera pas d’écrire. C’est totalement en dehors de ce qu’on peut appeler une carrière. C’est une pratique personnelle, c’est un désir personnel, c’est entre moi et moi.
A défaut de carrière, peut-on parler de projet romanesque ? Il fut un temps où vos livres constituaient un réseau…
Oui, pendant vingt ans, j’ai écrit des livres qui formaient une suite. J’ai achevé ce cycle il y a quinze ans. Depuis, j’ai écrit quelques livres qui ont des points communs, des préoccupations, des interrogations communes mais ne forment pas une suite comme les huit premiers. Cela dit, je n’ai jamais écrit de romans. J’écris contre le roman. Le roman est caduc, pour moi, depuis 1945.
Pour des raisons historiques ?
Oui, pour des raisons historiques. Le romanesque est lié à un certain état de la société européenne, un accord entre une certaine façon d’écrire et un très large public. A mon avis, tout cela a été détruit pendant la Seconde Guerre mondiale. On peut continuer, on peut écrire des romans pendant des siècles, je n’ai rien contre. Mais, pour moi, ça n’a plus aucun sens. J’ai écrit des livres qui sont… je ne sais pas comment les qualifier. Ils sont entre le documentaire, comme par exemple mon livre sur Marrakech, et le conte philosophique ou le conte fantastique, il y a un peu de tout. Je n’ai jamais écrit de roman, par conséquent, je n’ai jamais écrit de Nouveau roman !
Le Nouveau roman vous intéressait malgré tout ?
Oui, mais ses théoriciens en ont rétréci les limites. C’est devenu tout de suite une routine un peu maniériste, un peu académique.
Pensez-vous, malgré ce que vous disiez, que vos livres peuvent intéresser les lecteurs ?
Déconnection va les intéresser parce qu’ils sont dans le même bain que moi. Ils ont cru que le grand élan des années 40, 50, 60, se prolongerait. Et, depuis vingt ans, ils sont consternés. Mais je ne pense pas que ce que j’écris puisse avoir un grand retentissement puisque, par principe, des livres comme les miens ne passent pas dans les grands médias. Ils ne sont pas censurés au sens stalinien du terme, mais ils sont évincés. A priori, on ne les aime pas. On les écarte parce qu’ils ne font pas 200.000 lecteurs. Il y a deux choses qui m’importent : écrire des livres qui tiennent debout tout seuls, indépendamment de toute espèce de bruit qu’on pourrait faire autour, et être respecté comme écrivain. Dès qu’on entre dans le cirque médiatique, on ne peut plus être respecté comme écrivain !

Missing (1998)

Frost, quelque part au Canada, du côté de la côte Pacifique, est frappé par un alignement de panneaux publicitaires, au bord de la route, et surtout par l’un d’entre eux dont le sujet tranche sur les autres. Il ne vante pas une société de services, il ne cherche pas à vendre quoi que ce soit : « Il offre le visage très agrandi d’une fillette, et jointe à son prénom, la description de ses vêtements le jour où elle a disparu de la petite ville d’où ses parents la recherchent depuis deux ans, elle avait sept ans, elle souriait, ses parents ont loué l’emplacement qui doit valoir très cher, on ne fait pas de cadeau en la matière ; suivent leurs nom, adresse et téléphone. » L’affiche porte un autre mot, au-dessus, en majuscules : Missing. Un peu plus loin, dans une gare routière, il tombe en arrêt devant les photos, nombreuses, groupées, d’enfants eux aussi « manquants ». Il hésite à photographier cet ensemble dont les sourires lui renvoient l’image d’un bonheur, il y renonce, de peur de passer pour un voyeur. Au fond, sortir son appareil n’était peut-être pour lui qu’un vieux réflexe, resurgi de sa vie antérieure, quand il était un reporter célèbre dont les articles étaient appréciés par ses lecteurs pour leur écriture autant que pour la qualité de leur documentation. Aujourd’hui, Frost est dans une sorte de retraite, dont il ne sait encore si elle est provisoire ou définitive. Il se donne le temps de voyager comme il n’avait pas la possibilité de le faire autrefois, dans un itinéraire paresseux qui le mène aussi bien dans des endroits qu’il a envie de revoir que dans d’autres où il n’avait pas encore eu l’occasion de se rendre…
Un reporter, même démobilisé, des enfants disparus, voilà un extraordinaire filon pour un romancier en mal de sujet, n’est-ce pas ? Il suffit de lancer le journaliste sur une piste, puis une autre, qui se révéleront stériles, avant de lui faire découvrir une solution à laquelle personne n’avait encore pensé. On devine très vite l’intrigue que Claude Ollier commence à construire. Vous avez dit Claude Ollier ? Cela change tout. On ne sait pas assez, en effet, combien, du groupe disparate dit du Nouveau roman, Claude Ollier est un de ceux sinon celui qui a poursuivi, depuis l’invention de la marque déposée, une œuvre personnelle marquée bien davantage par son talent que par l’appartenance à quelque école que ce soit. Dans la discrétion, certes : de la bonne vingtaine de livres qu’il a publiés, lequel a été ce qu’on appelle un succès ? Pourtant, il s’est toujours trouvé un éditeur à croire en lui et il serait temps que les lecteurs aillent voir, plus nombreux, du côté de ce qu’il propose.
Car, bien sûr, Missing ne sera pas une enquête sur des enfants disparus. En revanche, il sera, et d’abondance, question de disparition. Mais celle de Frost lui-même, malgré l’intérêt que lui porte Fahan, son admirateur le plus acharné – au point d’avoir mis en route une biographie –, malgré la rencontre avec Samantha, une étudiante de Fahan qui est aussi sa maîtresse. Malgré cela ou à cause de cela. Frost ne cherche en effet que la discrétion et la tentation de disparaître, après avoir une fois déjà dans sa carrière cessé totalement de donner des nouvelles pendant un temps anormalement long, devait être très forte quand s’ouvrent, près de lui, les espaces du Grand Nord.
Voilà qui pose beaucoup de questions, dont la plupart ne seront évidemment jamais résolues. Claude Ollier, par la bande, et en commençant par fixer dans l’esprit du lecteur les images des enfants disparus, trace un portrait de notre société dans laquelle il est difficile d’échapper à sa propre image publique – non seulement c’est difficile mais en outre cela ne se fait pas puisqu’au contraire il convient de renforcer sans cesse cette image, de l’imprimer toujours plus nette dans l’imaginaire collectif. Ici, au contraire, c’est le flou qui domine. Plus on croit en savoir, moins on comprend. Et Fahan, qui avait l’ambition de tout expliquer, se trouve au moins aussi démuni qu’avant d’avoir rencontré son héros.
Il faut ajouter que Missing se lit comme un roman d’aventures. Mais il s’agit d’une aventure humaine, qui nous renvoie, à l’arrivée, notre propre visage solitaire…

Avant «Samba», le film, «Samba», le livre

La France, tu l’aimes ou tu la quittes. Mais quand tu l’aimes et qu’on t’oblige à la quitter ? Samba, venu du Mali, hébergé par son oncle qui vit à Paris depuis dix ans, est, comme d’autres, un émigré en situation irrégulière. Pas de papiers, donc pas de travail, sinon dans des conditions précaires, avec le risque d’un contrôle qui le renverra vers son pays par le premier avion. L’histoire est classique. Mais Delphine Coulin, qui fait corps avec son personnage, lui donne une réalité qui déborde des clichés.
Samba accomplira le parcours complet d’un homme décidé à rester dans le pays dont il parle la langue depuis l’enfance. Arrêté lors d’une visite à la préfecture où il est venu s’inquiéter de l’avancée de son dossier, conduit au centre de rétention de Vincennes où règne le désespoir, il est heureusement soutenu par deux jeunes femmes bénévoles qui tentent de faire annuler la décision d’expulsion. C’est la lutte, forcément inégale, entre l’administration et la bonne volonté.
« Quand on est traité comme un criminel, on finit par le devenir », lui a dit son oncle. Samba n’est pas de ceux-là. Sinon que, une chose en entraînant une autre, la logique s’appliquera aussi à sa propre existence.
Samba n’a pas choisi son camp dans la guerre qui oppose « la France pays des droits de l’homme et la France rassise, moisie. » Il est tout simplement tombé dans le mauvais camp et doit faire appel à toute son ingéniosité pour échapper au destin que des fonctionnaires ont écrit pour lui.
La force de Samba pour la France réside dans la manière dont Delphine Coulin évite le manichéisme. Son héros malheureux n’est pas un homme parfait. Il n’empêche : entre le faible et le fort, le choix semble évident. Les jurés du prix Landerneau, qui ont couronné ce roman, ont dû le penser aussi.
Quant au film, je ne l'ai pas vu et ne vous en dirai donc rien...

dimanche 19 octobre 2014

Vacances mouvementées à Cancun

Maximilien, 41 ans, est à Cancun. Seul, alors que Virginie aurait dû l’accompagner. Elle l’aurait fait s’il n’avait pas couché avec une strip-teaseuse lors d’un déplacement au Festival de Limoges où il a reçu le prix Léo-Malet du meilleur scénario de téléfilm policier. Vacant plus encore qu’en vacances, Maximilien rencontre Pom, une ex par ailleurs ex-amie de Virginie. Elle n’est pas seule, son mari l’accompagne. Mais il est resté dans sa chambre pour lire ses emails et ne les rejoindra que plus tard pour aller manger, après qu’ils ont déjà bu quelques verres et que Maximilien a été engagé comme traducteur par un Américain. L’ivresse aidant, l’occasion faisant le larron, Pom et Maximilien se retrouvent dans les toilettes pour un petit coup vite fait, histoire de ranimer des souvenirs.
Alcool, sexe, exotisme, sur quelle pente Patrick Besson nous entraîne-t-il dans Puta madre, servi par son habituelle écriture décontractée et son art de faire surgir les situations incongrues comme si elles appartenaient naturellement à sa vie quotidienne ? Mais nous n’en sommes qu’au début et les vrais ennuis vont commencer, sur un rythme soutenu qui entraîne Maximilien – le prénom, celui d’un empereur, n’est pas facile à porter au Mexique – dans d’improbables aventures. Il ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive, sinon qu’il est manipulé et se laisse faire. Tout cela va trop loin, bien sûr, mais on y va comme on boit trop de tequila, et tant pis pour ce qui arrivera.
En guise de conclusion, cette affirmation qui est, en réalité une énigme – ou une clé : « Les criminels sont des poètes, car les poètes sont des criminels. Où Maximilien avait-il lu cette phrase ? Chez un écrivain mexicain. Ou espagnol. Peut-être pendant la partie de l’année où il avait vécu à Barcelone : 1991. »

samedi 18 octobre 2014

Un bel éventail au deuxième tour des prix littéraires

Presque tous les jurys ont rendu leur deuxième copie, à l'exception de celui du Prix Décembre (et de l'Interallié, que je mets hors calendrier, puisqu'il ramasse les éclopés en fin de parcours). Je compile donc les sélections actuelles du Grand Prix du roman de l'Académie française, du Femina, du Médicis, du Goncourt, du Renaudot et - quand même - du Décembre, soit les principaux prix attribués du 30 octobre au 6 novembre, ce qui fournit une liste pas si restreinte de quarante titres. Ils n'étaient que trente l'année dernière au même moment, l'ouverture est sensible. A la différence aussi de l'année dernière, où un titre était nommé trois fois (il a reçu le Goncourt, vous en souvenez-vous?), personne cette fois ne dépasse les deux nominations. Mais ils sont neuf - dont six appartiennent à la deuxième sélection du Goncourt, largement copiée par d'autres jurys. Les voici.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Clara Dupont-Monod. Le roi disait que j’étais diable (Grasset)
  • David Foenkinos. Charlotte (Gallimard)
  • Laurent Mauvignier, Autour du monde (Minuit)
  • Eric Reinhardt, L’amour et les forêts (Gallimard)
  • Lydie Salvayre. Pas pleurer (Seuil)
  • Antoine Volodine, Terminus radieux (Seuil)
Six éditeurs sont représentés. Gallimard, Grasset et le Seuil, deux fois chacun. Actes Sud, Minuit et Stock, une fois.
Alors, qu'est-ce ça prouve? Rien, en fait. Sinon une relative cohérence dans les choix: presque tous ceux dont j'avais noté la présence dans trois ou quatre listes après les premières sélections sont présents. Ils étaient cinq (Adrien Bosc, Gilles Martin-Chauffier, Laurent Mauvignier, Eric Reinhardt et Antoine Volodine), seul Gilles Martin-Chauffier parmi eux est retombé à une nomination.
En revanche, il est peut-être plus intéressant de constater que cinq écrivains gardent la double présence qui était déjà la leur après la première sélection. Cela veut-il dire qu'ils seraient défendus plus ardemment par les jurés qui les soutiennent? Kamel Daoud, Pauline Dreyfus, Clara Dupont-Monod, David Foenkinos et Lydie Salvayre le souhaitent probablement. Mais tous ne seront pas exaucés.
Et il serait très étonnant qu'Eric Reinhardt traverse toute la grande semaine des prix littéraires sans être appelé comme lauréat ici ou là. Raison pour laquelle j'ai choisi la couverture de son livre en illustration de cette note.

vendredi 17 octobre 2014

Huit premiers romans pour deux prix littéraires

Le Prix du premier roman, qui sera attribué le 13 novembre, est double: un lauréat de langue française, un autre en traduction. Deux listes de sélection, donc, mais inégalement réparties. Cinq romans français, trois étrangers.
Je vous ai parlé, déjà, d'un des titres sélectionnés dans chaque catégorie. Sous forme d'une présentation dont la plupart des éléments venaient de l'éditeur pour Vera, de Jean-Pierre Orban, côté français - même si l'auteur est belge. Et avec un article, côté étranger, pour Le complexe d'Eden Bellwether, de Benjamin Wood, quand il a reçu le Prix du roman Fnac.
Au passage, je reconnais volontiers que je serais assez dépité si le même livre recevait aussi le Prix du premier roman alors que les deux autres, ceux de Rene Denfeld et de Boris Fishman sont excellents, en particulier le premier, En ce lieu enchanté.
Si j'avais à choisir du côté des romans français, je serais très ennuyé à l'heure qu'il est: je n'ai lu encore que des cinq ouvrages sélectionnés. Puisqu'il reste pas loin de quatre semaines, cela laisse le temps de voir venir...
Mais je note déjà que quelques premiers romans dont on parle beaucoup en cette rentrée littéraire n'ont pas été retenus: ceux d'Adrien Bosc ou de Mathias Menegoz, par exemple?
Voici en tout cas les deux sélections.

Romans français
  • Clotilde Coquet. Parle-moi du sous-sol (Fayard)
  • Aurélien Delsaux. Madame Diogène (Albin Michel)
  • Laure Des Accords. L’envoleuse (Verdier)
  • Pascale Fautrier. Les rouges (Le Seuil)
  • Jean-Pierre Orban. Vera (Mercure de France)

Romans étrangers
  • Rene Denfeld. En ce lieu enchanté (Fleuve Editions)
  • Boris Fishman. Une vie d’emprunt (Buchet-Chastel)
  • Benjamin Wood. Le complexe d’Eden Bellwether (Zulma)

jeudi 16 octobre 2014

Fouad Laoui, Prix Jean Giono

Pierre Bergé, président du jury du Prix jean Giono, avait à demi vendu la mèche dans un tweet.



Pierre Bergé ne pouvait pas parler des romans de Mathias Menegoz, ni d'Adrien Bosc, ni de Pauline Dreyfus, qui étaient avec celui de Fouad Laroui les sélectionnés du deuxième tour. Seul Les tribulations du dernier Sijilmassi, du quatrième nommé, pouvait correspondre à la description - description certes à l'emporte-pièce, car il est loin de n'être que cela.
On peut y voir un éloge de la lenteur à travers l'histoire d'Adam Sijilmassi, un ingénieur qui, dans un avion, prend soudain conscience de l'absurdité de sa vie menée à toute allure entre deux aéroports. Il veut retrouver le rythme lent de la marche et des carrioles - ce qui est plus facile à dire qu'à faire. Car ce qu'il appelle son épiphanie, et dont il respecte la logique en quittant un excellent emploi de fonctionnaire appelé à un bel avenir dans la hiérarchie, ne reçoit pas la bénédiction de ses proches.
Il accepte d'abord de se soigner, ou plutôt de voir un médecin, car dans sa tête il sait bien qu'il n'est pas malade. Un peu habité par les phrases de tous les livres qu'il a lus, peut-être, et à travers lesquels se dessine une vision du monde imposée par la culture que lui a imposée l'école du colonisateur.
Bientôt le voilà dans une solitude toute nouvelle pour lui, plutôt content d'avoir été abandonné, d'avoir laissé les autres, famille comprise, dans la course effrénée à la fortune et sur l'échelle sociale, réfugié dans une pièce modeste de la maison familiale, au sein d'un village où le nom des Sijilmassi est revêtu de significations diverses qui lui échappent, pour une bonne partie, mais qui vont lui sauter à la figure comme un retour de bâton.
Pris entre sa volonté de paix intérieure et de nouveaux conflits au cœur desquels il se trouve sans l'avoir désiré, il doit bien constater que le monde est plus fort que lui et que la bêtise des hommes passe souvent par des croyances basées sur des superstitions plutôt que sur l'alliance de la foi et de la raison.
Je suis heureux que ce prix aille à Fouad Laroui, avec qui j'avais conversé il y a une quinzaine de jours, et qui me disait notamment ceci:
Adam Sijilmassi est, dans une certaine mesure, de l'ordre de la caricature. Mais cette caricature dit quelque chose sur ce qu'on est tous. On appréhende le monde par le langage, et on l'a appris avec une dimension culturelle très forte. Quand on s'appelle Adam Sijilmassi, dont le grand-père marocain, lettré musulman, ne parlait qu'arabe, et qu'on voit le monde à travers des citations de Mallarmé, des proverbes ou des slogans publicitaires vus sur les murs de Paris, on peut imaginer, je dis bien imaginer, qu'on a un problème d'identité.

Prix de Flore, restent cinq romans

Partout, les sélections pour les prix littéraires se réduisent. Au Prix de Flore aussi, et de manière spectaculaire puisque sept des douze ouvrages retenus ont été écartés (ceux d'Adrien Bosc, Pierre Demarty, Fabrice Gaignault, Eric Maravélias, Olivier Maulin, François Roux et Anna Rozen), pour n'en garder que cinq.
Le 13 novembre, on saura donc qui succède à Monica Sabolo, lauréate l'an dernier. Il faut chercher parmi ces livres:

  • Aurélien Bellanger. L'aménagement du territoire (Gallimard)
  • Frederika Amalia Finkelstein. L'oubli (L'Arpenteur/Gallimard)
  • Ismaël Jude. Dancing with myself (Verticales)
  • Franck Maubert. Visible la nuit (Fayard)
  • Leïla Slimani. Dans le jardin de l'ogre (Gallimard)

Non, pour l'instant, je n'ai pas de préférence très marquée.
Et toutes les sélections (pour les principaux prix, je ne prétends pas à l'exhaustivité) se trouvent, mises à jour au fil du temps, toujours ici.

mercredi 15 octobre 2014

Richard Flanagan, lauréat du Man Booker Prize

Hier soir a été annoncé le résultat des délibérations finales du Man Booker Prize, un des principaux - sinon le principal - prix littéraires britanniques, ouvert sur l'ex-Empire et, depuis cette année, aux écrivains américains (certains commentateurs n'avaient pas apprécié). Et c'est un Australien qui est devenu le troisième lauréat venu de ce pays, après Thomas Kenneally en 1982 et Peter Carey, deux fois, en 1988 et 2001.
Né en 1961 en Tasmanie, Richard Flanagan est l'auteur de six romans dont le plus récent, The Narrow Road to the Deep North, est donc le Man Booker Prize 2014. Tous ses autres romans ont été traduits en français, les trois premiers chez Flammarion (A contre-courant, Dispersés par le vent et Le livre de Gould), les deux autres chez Belfond (La fureur et l'ennui et Désirer).
J'avais lu en 2008, à la sortie de sa traduction, La fureur et l'ennui. Voici ce que j'en disais.

Gina Davies, dite la Poupée, est à quelques jours de la retraite. Strip-teaseuse à Sidney, elle a mis les bouchées doubles pour s’assurer un pécule destiné à financer ses débuts dans l’immobilier. Après avoir entassé longtemps les billets de cent dollars, elle est prête pour une nouvelle vie. L’avenir s’annonce sous les meilleurs auspices. D’autant plus qu’elle rencontre Tariq, un jeune homme séduisant qui se révèle un amant doué.
Malheureusement, il est aussi soupçonné d’être un terroriste. Au matin de leur première nuit, alors que Gina quitte l’immeuble, celui-ci est envahi par la police. Une chasse à l’homme commence. A l’homme… et à la femme, puisqu’une caméra de surveillance a enregistré le passage de Gina en compagnie de Tariq.
Au début, cela ressemble à une mauvaise plaisanterie, à un malentendu sans conséquence. Sinon que, dans le climat de lutte anti-terroriste qui règne depuis 2001 – et dont des exemples concrets se manifestent sans cesse –, rien n’est plus anodin. Sinon qu’aussi, le sujet étant « vendeur », un journaliste s’empare de l’affaire pour la monter en épingle, en faire une question nationale et transformer l’innocente strip-teaseuse en ennemie publique numéro 1.
Ceux qui ont lu un des chefs-d’œuvre de Heinrich Böll, L’honneur perdu de Katharina Blum, en reconnaîtront la trame, reproduite à l’identique par Richard Flanagan jusque dans les détails : la rencontre entre la jeune femme et son amant se fait aussi pendant le carnaval. L’écrivain australien, auteur notamment de A contre-courant et du Livre de Gould, reconnaît s’être inspiré du roman allemand. Mais il est trop intelligent pour en avoir fait une simple transposition à notre époque.
Gina est un personnage magnifique, parce qu’elle est futile et transparente. Attachée aux vêtements et accessoires de marques luxueuses, elle traversait l’existence comme on traverse la rue sans regarder. L’accident est toujours possible, et cette fois il survient. Révélateur de ce qu’est devenu le monde.

mardi 14 octobre 2014

Marie Ndiaye, trois générations de femmes

Ladivine, Malinka/Clarisse et Ladivine encore : trois générations de femmes, comme en écho aux Trois femmes puissantes de son précédent roman qui, prix Goncourt oblige, a modifié le statut de Marie Ndiaye. Seulement le statut, car rien d’autre n’a changé chez elle. Ni la manière qu’elle a de répondre aux questions avec précision mais sans assurance excessive. Ni son écriture singulière. Ni son ambition romanesque. Sur les deux premiers points, l’entretien ci-contre, réalisé le 7 février 2013, est éclairant. A propos du troisième, plongeons dans un livre qui, disons-le de suite, confirme l’étendue de son talent.
La proposition de départ donne une (petite) idée d’une complexité qui ne cessera, par la suite, de s’approfondir, développant des rhizomes qui éveillent des échos entre les vies des trois personnages principaux. Clarisse Larivière, dont le prénom était Malinka quand elle vivait avec Ladivine, sa mère, retrouve celle-ci, en même temps que son ancienne identité, le premier mardi de chaque mois, pour une visite clandestine. Richard, le mari de Clarisse, ignore tout de l’existence de cette mère souvent appelée « la servante », ainsi que du passé de son épouse. Leur fille, Ladivine, porte donc le prénom d’une grand-mère dont elle ne sait rien.
Entre les silences et les secrets s’écrit une histoire de culpabilités multiples. La ligne de fuite sera parfois la seule sortie vers un hypothétique salut. Ladivine, la seconde, est hantée, malgré elle, par des fantômes dont elle ne connaît pas les pouvoirs. Ni s’ils sont bénéfiques ou maléfiques, quand bien même ils semblent s’incarner dans les yeux d’un chien, lors de vacances lointaines chargées de signes contradictoires.
Ladivine n’est en rien le fouillis inextricable qu’évoque peut-être cet article trop bref pour rendre compte des mécanismes subtils à l’œuvre dans le roman. On s’installe dans le livre, on se laisse porter par une écriture naturelle et savante à la fois, et les relations ambiguës entre les personnages se mettent en place avec évidence. Marie Ndiaye passe haut la main l’épreuve, difficile pour certains écrivains, du roman post-Goncourt.

Vous vivez à Berlin. Cette distance par rapport à un pays où l’on parle français est-elle une aide pour l’écriture ?
Je crois que ça ne fait rien du tout, ni dans un sens, ni dans un autre. Ce n’est pas une aide, parce que je n’ai jamais été gênée par le fait de vivre en France pour écrire en français. Ce n’est pas non plus un inconvénient.
Il y a quand même une curieuse coïncidence. Trois des quatre derniers lauréats du prix Goncourt [de 2009 à 2012] vivent à l’étranger, ou au moins y vivaient. Vous-même en 2009, Michel Houellebecq en 2010 et Jérôme Ferrari l’année dernière. C’est curieux, non ?
C’est vrai, oui. Il faudrait considérer que le fait d’être loin vous donne un regard plus acéré sur les choses, et je ne le crois pas du tout. J’ai l’impression d’écrire maintenant exactement dans le même esprit, avec le même regard que quand j’habitais, avant de venir à Berlin, un village reculé de Gironde. Du reste, le livre précédent, qui a eu le prix Goncourt, a été écrit en grande partie en France.
Votre écriture est singulière. En avez-vous conscience ?
Oui. Non seulement je le sais, mais j’y travaille.
Si on tente de la décrire, ce qui n’est pas facile, on pourrait dire qu’elle est déhanchée. Est-ce que cela vous convient ?
Oui, je trouve ça très joli, en plus.
En même temps elle est enveloppante…
Alors, c’est parfait : déhanchée et enveloppante, ça me va parfaitement.
Cette écriture-là vous vient-elle naturellement, ou après beaucoup de travail ?
Elle est vraiment naturelle. Après, dans le cadre de cette évidence, si j’ose dire, il y a quand même un travail très précis sur le choix des mots, surtout des adjectifs.
Un travail sur les répétitions, sur la manière de faire tourner les phrases ?
Oui, c’est très conscient, très intentionnel.
Pratiquez-vous le même genre d’écriture dans le théâtre, pour lequel vous travaillez aussi ?
Non. Au théâtre, ce serait difficile, je pense. L’écriture théâtrale est beaucoup plus directe, elle est moins ressassante, moins concentrique.
Quel a été le déclic, le point de départ de Ladivine ?
Le point de départ était l’image d’une famille très contemporaine, un couple et leurs deux jeunes enfants, qui réalise un rêve de vacances et dont le rêve se transforme en quelque chose d’infernal. C’était vraiment le point de départ : cette image de pauvres touristes égarés, désorientés et qui, finalement, après avoir mis tout ce qu’ils avaient d’économies et d’énergie dans un voyage important et lointain, se retrouvent profondément désillusionnés.
Cette désillusion revient à plusieurs reprises, et sur d’autres plans, dans le roman. C’est devenu un thème récurrent dans Ladivine ? Par exemple, vous écrivez, à propos de cette famille : « elle les aimait tous les trois, mais non sans détresse. » De l’amour et de la détresse en même temps, cela correspond aussi à de la désillusion ?
Oui, c’est vrai. Mais elle aime aussi avec détresse parce qu’elle a peur pour eux. Je crois qu’il est dit à un autre moment qu’elle a tellement peur pour ses enfants qu’elle souhaiterait presque les voir vieux très vite. C’est ça aussi, l’amour, c’est plein de peur, je crois : la peur de ce qu’il peut arriver à ceux qu’on aime.
Et il en arrive, des choses : des gens disparaissent, d’autres meurent… C’est un livre tragique ?
Je ne suis pas sûre, parce que j’ai l’impression quand même que ça finit sur une note d’espoir…
Apaisée, plutôt ?
Apaisée, oui.
Malinka, qui change de prénom pour s’appeler Clarisse, a honte de sa vie d’avant, elle a honte de Ladivine et elle souffre de cette honte. Vos personnages sont pleins de souffrances…
Oui, c’est vrai. Elle a honte de sa honte. Ce serait plus simple pour elle si elle avait simplement honte, et puis voilà. Mais sa situation est compliquée…
Dans la première partie du livre, elle semble nommer sa mère plus souvent « la servante » que « ma mère ». Savez-vous si la fréquence du mot « servante » est plus élevée ?
Je suis sûre, oui.
Très souvent dans vos livres, une place est accordée au fantastique. Il fait partie de votre univers ?
Il ne fait pas partie de ma vraie vie, je ne suis pas du tout sujette à ces croyances. En fait, il n’y a rien de surnaturel à quoi je crois. Je ne suis pas croyante, par exemple, dans le sens traditionnel du terme.
Dans le roman, le fantastique se manifeste par la présence des chiens…
Oui.
Pourquoi les chiens ?
Dans la partie famille en vacances, avec le chien qui guette les sorties de Ladivine, je me suis posée la question du choix de l’animal qui devait la surveiller ou la protéger. Il m’a paru évident que c’était un chien car, d’une certaine manière, il était impossible que ce soit autre chose. Dans les rues d’une grande ville, il n’y a qu’un chien qui puisse être là sans que ça semble bizarre.
Les lieux sont importants : Bordeaux, Langon, Berlin, les vacances allemandes, les vacances dans un pays qui n’est pas nommé mais qui semble être un pays africain anglophone… Est-ce que vous avez pensé à ce livre d’une manière géographique ?
Oui, bien sûr.
Chaque lieu donne-t-il une tonalité différente ?
Je pense, oui.
Les avez-vous choisis rapidement ou ont-ils surgi en cours d’écriture ?
Je les ai choisis très rapidement, parce que j’ai du mal à parler de lieux où je ne suis jamais allée. Langon, c’est là où je vivais avant. Berlin, j’y vis. Annecy, je connais. Et l’endroit indéterminé, probablement d’Afrique, ça pourrait être le Ghana, où je suis allée.
C’est là où vous avez puisé les images ?
Oui.
Ce livre paraît relativement longtemps, trois ans et demi, après Trois femmes puissantes. Il est vrai que vous avez aussi écrit pour le théâtre entretemps. Travaillez-vous tout le temps à un roman ou y a-t-il des périodes de relâche ?
Après chaque roman, je laisse passer plus d’un an avant de me remettre à un autre roman. Entretemps, j’écris des choses plus brèves, mais je ne commence jamais le roman suivant avant qu’il ne se soit écoulé de nombreux mois.
Pendant ces mois, ça mûrit sans que vous vous en rendiez compte, ou avez-vous conscience que quelque chose est en train de naître ?
J’en ai conscience, je réfléchis presque chaque jour à ce que sera le roman suivant, mais sans écrire.
Comment vivez-vous ce séjour parisien ? Vous n’êtes là que trois jours et vous devez avoir dix mille interviews au programme…
Je serai contente de rentrer tout à l’heure !

lundi 13 octobre 2014

La main de Staline dans la mort de Trotski

Au milieu de ses remerciements, Leonardo Padura évoque « l’étouffante présence de l’Histoire » dans son roman. Au terme d’une lecture parfois ardue, on doit lui donner raison. Certes, on ne voit pas pourquoi il aurait donné à Trostki une autre vie que celle de sa biographie. Mais, en même temps, on se demande s’il était nécessaire d’en détailler tous les épisodes, depuis le début de sa disgrâce jusqu’à sa mort. Un traitement plus rapide nous aurait, bien sûr, empêché de reprendre la mesure du personnage. Mais aurait allégé le livre.
Heureusement, le point de vue du romancier nous place à proximité de l’homme et fournit une perspective imprenable sur, par exemple, la frénésie sexuelle qui s’empare de lui en compagnie de Frida Kahlo. Ainsi que de belles envolées comme Trostki peut en avoir lors de ses discussions avec André Breton : « l’art en URSS était devenu une pantomime dans laquelle des fonctionnaires armés d’une plume ou d’un pinceau, surveillés par d’autres fonctionnaires armés de pistolets, n’avaient d’autre possibilité que d’encenser les grands chefs géniaux. »
Heureusement aussi, l’autre protagoniste du duel annoncé le 20 août 1940, jour de l’assassinat de Trotski, offre davantage de zones d’ombre, et donc de possibilités de reconstruction à l’écrivain. Depuis la guerre d’Espagne jusqu’à cette mission qui aboutira après trois ans de lente et parfois épuisante préparation, Ramón Mercader endosse des responsabilités grâce à sa foi dans le communisme stalinien. Ou à cause de cette foi, puisqu’il apprendra, plus tard, combien la vérité qui lui était assénée était polluée de mensonges…
Le meilleur, cependant, consiste en la rencontre quasi miraculeuse, sur une plage cubaine, entre Iván, espoir déçu – surtout à ses propres yeux – de la littérature locale, et L’homme qui aimait les chiens, mystérieux étranger accompagné de deux barzoïs. Iván, qui a cru lui aussi au communisme, façon Fidel Castro, est confronté à des confidences qui lui font peur. Car il pressent très vite avoir été choisi comme réceptacle d’un passé brûlant. Pourquoi lui ? Il ne le saura jamais. Mais, à la fin, le livre est là, brûlant au présent. Avec sa part de pesanteur historique.

dimanche 12 octobre 2014

14-18, deux sonnets d'Edmond Rostand



La Cathédrale

Ils n’ont fait que la rendre un peu plus immortelle.
L’Œuvre ne périt pas, que mutile un gredin.
Demande à Phidias et demande à Rodin
Si, devant ses morceaux, on ne dit plus : « C’est Elle ! »

La Forteresse meurt quand on la démantèle.
 Mais le Temple, brisé, vit plus noble ; et soudain
Les yeux, se souvenant du toit avec dédain,
Préfèrent voir le ciel dans la pierre en dentelle.

Rendons grâce – attendu qu’il nous manquait encor
D’avoir ce qu’on les Grecs sur la colline d’or :
Le Symbole du Beau consacré par l’insulte ! –

Rendons grâce aux pointeurs du stupide canon,
Puisque de leur adresse allemande il résulte
Une Honte pour eux, pour nous un Parthénon !

Magnard

Celui-là qui, rebelle à toute trahison,
Et préférant la Muse à toute Walkyrie,
A défendu son Art contre la Barbarie,
Devait ainsi mourir défendant sa maison.

Mort pleine de clarté, de goût, et de raison !
D’une Œuvre et d’un Destin parfaite symétrie !
Qu’Il aille, aux profondeurs où se fait la Patrie !
Près des poètes fiers du disciple qu’ils ont !

Deux Ombres lui viendront parler de Bérénice.
Que leur rivalité par ce Héros finisse !
Dressons-lui pour tombeau la pierre de son seuil,

Et dans le plus doux sol que ce Français sommeille,
Qui, réconciliant la mesure et l’orgueil,
Chanta selon Racine et meurt selon Corneille !

Edmond Rostand,
de l’Académie française.

samedi 11 octobre 2014

Prix Femina, resserré et ouvert

La deuxième sélection du Prix Femina (dont la proclamation ouvrira, le lundi 4 novembre, la semaine des principaux prix d'automne) s'ouvre à deux nouveaux noms: Dominique Fabre et Sylvain Prudhomme. Mais, comme la chronologie impose plutôt un resserrement des choix, six autres ont été écartés: Gérard de Cortanze, Julia Deck, Isabelle Desesquelles, Claudie Hunzinger, Fabienne Jacob et Valérie Zenatti. Côté romans étrangers, on a pratiqué le même genre d'exercice avec une entrée (Grazyna Jagielska) et six sorties (Lily Brett, Charles Frazier, Claire Messud, Philipp Meyer, Leonardo Padura et Taiye Selasi).
La première sélection d'essais a été fournie en même temps, copieuse - onze ouvrages. Ce qui fait encore, en suggestions de lectures, un copieux programme.

Romans français
  • Yves Bichet. L'homme qui marche (Mercure de France)
  • Dominique Fabre. Photos volées (L’Olivier)
  • Marie-Hélène Lafon. Joseph (Buchet-Chastel)
  • Yanick Lahens. Bain de lune (Sabine Wespieser)
  • Luc Lang. L'autoroute (Stock)
  • Laurent Mauvignier. Autour du monde (Minuit)
  • Sylvain Prudhomme. Les grands (L'Arbalète/Gallimard)
  • Antoine Volodine. Terminus radieux (Seuil)
  • Eric Vuillard. Tristesse de la terre (Actes Sud)


Romans étrangers
  • John Banville. La lumière des étoiles mortes (Robert Laffont) Irlande
  • Sebastian Barry. L'homme provisoire (Joëlle Losfeld) Irlande
  • Jennifer Clement. Prière pour celles qui furent volées (Flammarion) Etats-Unis
  • Grazyna Jagielska. Amour de pierre (Les Equateurs) Pologne
  • Drago Jancar. Cette nuit je l'ai vue (Phébus) Slovénie
  • Nell Leyshon. La couleur du lait (Phébus) Grande-Bretagne
  • James Salter. Et rien d'autre (L'Olivier) Etats-Unis
  • Zeruya Shalev. Ce qui reste de nos vies (Gallimard) Israël
  • Juan Gabriel Vasquez Les réputations (Seuil) Colombie

Essais
  • Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet. A la lecture (Grasset)
  • Marc Augé. Une ethnologie de soi: le temps sans âge (Seuil)
  • François-Xavier Bellamy. Les déshérités ou l’urgence de transmettre (Plon)
  • Bruno Cabanes. Août 14: la France entre en guerre (Gallimard)
  • Thierry Clermont. San Michele (Seuil)
  • Jean-Yves Jouannais. Les barrages de sable: traité de castellologie littorale (Grasset)
  • Elisabeth Roudinesco. Sigmund Freud en son temps et dans le notre (Seuil)
  • Paul Veyne. Et dans l’éternité, je ne m’ennuierai pas: souvenirs (Albin Michel)
  • Georges Vigarello. Le sentiment de soi (Seuil)
  • Emmanuel de Waresquiell. Fouché: les silences de la pieuvre (Tallandier)
  • Alain Vagneur. Des milliers de places vides (Actes Sud)


vendredi 10 octobre 2014

Prix de l'Académie française, Jean Giono, trois, quatre

Pendant que certains s'abreuvaient aux paroles hachées de Patrick Modiano, pareil à lui-même dans la conférence de presse tenue hier (j'aime beaucoup cette citation du Figaro: « Heu… Oui… C’est-à-dire que… Mais… C’est un peu… Heu… »), pendant ce temps, donc, d'autres tranchaient dans le vif de leurs premières sélections aux prix d'automne pour les réduire à ce qui pouvait faire des deuxièmes sélections décentes.
L'Académie française, qui proclamera son Grand Prix du roman le 30 octobre, a donné un spectaculaire coup de balai, rejetant sept livres qui, tout compte fait (se dirent les jurés), n'avaient rien à faire là. Ceux d'Eliette Abécassis, Benoît Duteurtre, Dominique Fabre, Hedwige Jeanmart, Gilles Martin-Chauffier, Anne Serre et Antoine Volodine. Il ne restait que deux romans, signés Adrien Bosc et Minh Tran Huy. Cela faisait un peu riquiqui. On en a donc ajouté un troisième, qui par ailleurs est un premier (roman), celui de Mathias Menegoz - Karpathia, 704 pages, quand même. Il a, on va le voir très vite après une courte pause en forme de liste réduite, le vent en poupe. Voici donc cette deuxième sélection, dans laquelle j'ajoute, au contraire de la pratique de la pudique Académie française, les noms des éditeurs.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)
  • Minh Tran Huy. Voyageur malgré lui (Flammarion)

Le Prix Jean Giono, proclamé dès la semaine prochaine, le 16 octobre, s'est montré un peu plus généreux. ou plus indécis. Il reste quatre ouvrages, dont les deux premiers romans déjà remarqués par les académiciens, une sélectionnée au deuxième tour du Goncourt et un exclu de celui-ci. Pas de pitié, en revanche, pour Max Genève, Serge Joncour, Eric Reinhardt, Olivier Rolin et François Vallejo. Un de ces quatre-là recevra les 10.000 euros du prix.
  • Adrien Bosc. Constellation (Stock)
  • Pauline Dreyfus. Ce sont des choses qui arrivent (Grasset)
  • Fouad Laroui. Les tribulations du dernier Sijilmassi (Julliard)
  • Mathias Menegoz. Karpathia (P.O.L.)

Mathias Menegoz deux fois, dont l'une par surprise, n'est-ce pas un signe? Si vous le cherchez ailleurs, dans d'autres sélections, vous le trouverez dans la page Prix littéraires 2014.