mercredi 20 mars 2019

Le dernier Guillaume Musso en poche, et alors?

On peut penser ce qu’on veut de Guillaume Musso mais certainement pas qu’il est un romancier inconscient du pouvoir de la fiction ou indifférent à ce que ses lecteurs, professionnels ou non, pensent de lui. On en veut pour preuve les mots qu’il place dans la bouche de Stéphane Pianelli, journaliste à Nice-Matin qui se trouvait, au lycée international Saint-Exupéry de Sophia Antipolis, dans les mêmes classes que Thomas Degalais, écrivain à succès que son ancien condisciple interviewe pour chacun de ses livres : « Le roman le plus médiocre a sans doute plus de valeur que la critique qui le dénonce comme tel », formule empruntée au critique gastronomique du film Ratatouille – on a les références qu’on veut, celles de Musso, jamais en manque de citations, sont puisées sur une palette très large.
Il ne répugne même pas à l’autocitation imaginaire (on non ?) quand, à la bibliothèque du lycée où il est venu consulter les archives de 1992-1993, Pauline Delatour, de service à ce moment, lui demande pourquoi il n’a jamais raconté l’histoire de Vinca, la jeune fille disparue cette année-là. Elle ne se laisse pas démonter par sa justification – « c’est une histoire triste » – et lui envoie : « Ecrire des fictions pour défier la réalité. Pas simplement pour la réparer, mais pour aller la combattre sur son propre terrain. L’ausculter pour mieux la nier. La connaître pour, en toute conscience, lui opposer un monde de substitution. » Un emprunt aux entretiens que donne Thomas…
Celui-ci vit à New York, cadre de tant de romans de Guillaume Musso qui, pour la première fois avec une telle détermination, situe celui-ci, La jeune fille et la nuit, en France. On est autour d’Antibes, cette ville, écrit-il en postface, « dans laquelle j’ai tant de souvenirs. ». Il effectue ce basculement au moment où il change d’éditeur, dans un « transfert » (il n’aime pas le mot) qui a fait couler beaucoup d’encre et dont il ne cesse, depuis qu’il a quitté XO, où il a publié 14 romans, pour Calmann-Lévy, de minimiser la portée. Tout en faisant remarquer qu’il rejoint ainsi un catalogue riche de grands écrivains au risque, c’est encore lui qui s’exprime, de quitter sa « zone de confort ». Admettons, bien qu’on voie mal quels risques il prend.
Son nouveau roman est ficelé avec soin, comme les précédents. Situé sur un autre territoire, il utilise les solides recettes du roman à énigme façon Agatha Christie, où les fausses pistes se multiplient à mesure que se révèle la culpabilité des différents protagonistes.
Thomas Degalais est coupable, cela au moins est sûr, et avec lui son ami Maxime Biancardini, candidat d’En Marche à la prochaine élection parlementaire. Ils ne se sont pas vus depuis 25 ans. Ils n’ont rien oublié de cette nuit pendant laquelle, en 1992, ils ont assassiné un professeur de philosophie accusé par Thomas d’avoir violé Vinca, la fille dont il était amoureux. Mais, au-delà de l’acte commis ensemble et de la disparition, en même temps, de Vinca, ils ne savent pas plus que nous combien d’éléments ont convergé pour faire des événements une pelote de nœuds serrés dans laquelle il est presque impossible de trouver quelque innocence.
Bien sûr, et parce que Guillaume Musso n’est pas plus Agatha Christie que La jeune fille et la nuit n’est Le meurtre de l’Orient-Express, une des créatures du roman est plus maléfique que les autres et peut prendre sur elle le poids des fautes qui encombraient les autres. Tant mieux, au moins, pour le confort moral du lecteur que l’écrivain ne bouscule pas trop.
On mentirait en affirmant qu’on n’a pas pris de plaisir à traverser, sur le rythme soutenu qui convient à une lecture calibrée pour accrocher l’attention, et qui empêche en même temps de s’arrêter aux clichés semés comme les cailloux du Petit Poucet, un ouvrage efficace. Après tout, quand on ouvre le Musso annuel, on sait à peu près à quelle littérature s’attendre. De ce point de vue, rassurons ses fans : ils n’auront pas de véritable surprise en dehors de celles ménagées par le récit.

lundi 18 mars 2019

Comment s’évader d’une vie bien remplie

Le titre du roman d’Antoine Bello qui vient de reparaître au format de poche est à double sens. L’homme qui s’envola, c’est l’histoire de Walker, qui pilote son avion et aime ça. Non seulement pour la facilité avec laquelle il lui permet de multiplier ses rendez-vous d’affaires – il dirige une société de transport concurrente de FedEx, bien que sur un territoire plus restreint, sans cesse à la recherche de nouveaux clients. Mais aussi pour le plaisir, perceptible dans les moments où il observe la Terre de haut, de cette vision aérienne à nulle autre pareille.
Walker a tout pour être heureux : le business est florissant, il aime Sarah, sa femme, et réciproquement, les enfants sont formidables. Mais voici le deuxième sens de L’homme qui s’envola, l’envers du décor : « Walker détestait sa vie. Son temps lui échappait. » Lui qui compte chaque seconde a adapté sa vie à un rythme infernal qui ne doit pas s’interrompre, où la gestion du détail compte : « il ne ramasse pas la monnaie dans les magasins ; il a calculé un jour le temps gaspillé à empocher les pièces et à se forcer à les réutiliser et a décrété que le jeu n’en valait pas la chandelle. » Il est à ce point investi dans cette logique de rentabilité qu’il en est devenu prisonnier. Le nœud coulant s’est resserré. Il est temps de s’envoler vers une autre vie…
Ce n’est d’abord qu’un rêve vaguement caressé, qui semble d’autant plus inaccessible qu’il ne veut pas faire de tort à Sarah et à leurs enfants. Mais il lit des livres sur le thème de la disparition volontaire, ses aspects pratiques, ses conséquences. Et accumule les connaissances en préparant son évasion. « Même si Walker n’envisageait pas sérieusement de tout plaquer, y penser lui faisait du bien. C’était un dérivatif, un exutoire dans lequel il se réfugiait chaque fois qu’il sentait l’étau du quotidien se resserrer sur lui. »
Pour passer du désir à l’acte, il ne manque que quelques éléments circonstanciels. La goutte qui fait déborder le vase, en somme. De quoi susciter l’accident d’avion calculé, dans un endroit peu accessible, et la fuite avec la perspective de passer pour mort. Sarah touchera la prime de l’assurance-vie. A condition, bien sûr, qu’il n’y ait aucun doute sur l’issue fatale.
C’est là où l’imagination d’Antoine Bello, qui avait mené la barque de Walker assez paresseusement dans la première partie, s’emballe et fournit matière à du romanesque de haut vol. L’entrée en scène d’un enquêteur spécialisé dans les cas de fausses disparitions marque le début d’un duel à distance entre deux hommes aussi décidés l’un que l’autre à l’emporter. Shepherd, célèbre dans son domaine de compétences, a écrit un ouvrage sur le sujet, où il se vante de ne pas connaître l’échec. Walker, en apprenant que Shepherd est à ses trousses, lit son livre et tente de déjouer ses méthodes. Chacun s’efforce de réagir comme l’adversaire en sachant que celui-ci fait la même chose, ce qui implique de le surprendre dans des raisonnements sophistiqués.
Jusqu’à l’épilogue, dernière surprise, on est embarqué avec plaisir dans un vol à la destination inconnue.

jeudi 14 mars 2019

Préface à Livre Paris

Depuis 1987, Libération donne aux écrivains les manettes d'un quotidien, oui, un seul, on en viendrait presque à le regretter, à l'approche de ce qui n'est plus, je le rappelle pour les distraits, le Salon du Livre de Paris mais bien Paris Livre - pour ce que ça change, en ce qui me concerne, les distraits (dont je suis parfois, d'ailleurs) peuvent bien continuer à l'appeler comme ils le veulent.
Goncourt oblige, mais aussi proximité avec les thèmes sociaux qui émergent ces derniers temps jusqu'à balayer pas mal d'autres choses, Nicolas Mathieu a été élu (à l'unanimité du rédacteur en chef?) rédacteur en chef, précisément, de ce numéro collector et éditorialise donc, à propos de l'avenir compromis de notre bonne vieille Terre (de plus en plus vieille, de moins en moins bonne). Le Clézio, qui n'a jamais eu le Goncourt mais bien le Renaudot (et le Nobel, aussi, j'allais oublier) fait un portrait empathique de Greta Thunberg, la jeune militante suédoise contre le réchauffement climatique. Donc, on ne parle pas que de phénomènes sociaux, on voit plus loin que le coin (?) d'un rond-point coloré de jaune.
Les sujets sont, en gros, ceux d'un quotidien normal. L'actualité commande, c'est bien sûr, encore y fait-on des choix. Et, surtout, car voilà bien ce qui frappe le jour où les écrivains remplacent les journalistes, l'angle souvent inhabituel sous lequel les choses sont envisagées. Lisez le compte-rendu du procès Tapie par Laurent Chalumeau - peu de rapports avec la chronique traditionnelle d'une audience au tribunal et probablement, après tout, ne conviendrait-il pas de prendre ce ton tous les jours, mais que c'est bon!
Il y a même de la poésie dans le quotidien du jour, et ça, dommage que ce ne soit pas plus souvent. Et puis, quand Jean-Bernard Pouy parle de l'Algérie, c'est à la lumière de Mon amie Flicka, avec ses suites. Le Venezuela, vu par le même, renvoie à une comédie rassemblant Catherine Deneuve et Yves Montand, Le sauvage. Rafraîchissant!
Trente écrivains pour vous servir les nouvelles du jour avec un œil neuf, comme certains chefs sont capables de revisiter des recettes traditionnelles. Et dire qu'il faudra attendre un an pour retrouver pareille lecture. Enfin, non, entre-temps, il y a aura des livres.

P.-S. Je crois que c'est la première fois que je me trouve cité dans Le Libé des écrivains. Pas de quoi, cependant, en tirer une grande fierté: ce n'est pas dans un texte d'écrivain, c'est dans une publicité...

mercredi 13 mars 2019

Stevenson chasseur de trésor

Il y a eu des obstinés, qui sont restés plusieurs semaines et même, pour l’un d’entre eux, plusieurs années sur l’île Cocos, au large des côtes de l’Amérique centrale. Un caillou planté dans le Pacifique, couvert de brouillard et où il pleut dix mois sur douze. Mais dont une rumeur persistante fait la cachette d’immenses richesses enterrées là par des boucaniers et des flibustiers. Une île au trésor. Et peut-être même L’île au trésor du roman de Stevenson. De quoi titiller de nombreux aventuriers. Et de quoi nourrir le formidable récit d’Alex Capus, digne d’un roman d’aventures qui fait de l’écrivain écossais non seulement l’auteur d’un livre à succès mais aussi et surtout l’un de ces chercheurs en quête de fortune.
L’hypothèse est audacieuse et tient la route, bien qu’elle rompe avec la biographie de Stevenson. Les Samoa, où celui-ci a passé les cinq dernières années de sa vie, n’étaient pas le rêve ultime d’un voyageur qui n’avait aucune intention de s’éterniser dans la région. Il l’avait d’ailleurs écrit dans sa correspondance. En outre, et l’argument frappe, le climat convenait mal à un homme dont les poumons étaient ravagés par la tuberculose. La maladie n’avait reculé qu’à Davos, pas dans les mers du Sud…
Capus ajoute que Fanny, l’épouse de l’écrivain, n’appréciait guère son environnement et que Robert Louis Stevenson, s’il a beaucoup raconté ses expéditions dans la région, a laissé quelques trous dans la chronologie. Ils pourraient bien avoir été occupés par les visites d’une autre île Cocos, à deux mille kilomètres au sud et huit mille kilomètres à l’ouest de celle qui a mobilisé les chasseurs de trésors. Comme par hasard, les Samoa ne se trouvent qu’à deux cent soixante-sept kilomètres de celle-là. Imaginons donc, avec Alex Capus, que Stevenson se soit posé au milieu du Pacifique parce qu’il était convaincu de connaître le véritable endroit de l’île au trésor. Jusqu’à installer chez lui, dans la maison qu’il s’était construite, un gigantesque coffre peut-être destiné à accueillir « une ou deux cargaisons d’or et de pierres précieuses ».
L’auteur franco-suisse de langue allemande qui est parti sur les traces de Stevenson ouvre des perspectives inédites et séduisantes. Il le fait avec un sens de la narration qui happe le lecteur, toujours emporté par les belles légendes sur lesquelles s’impriment les silhouettes de personnages connus. Comme dans les meilleurs récits, celui-ci n’a pas vraiment de fin, puisque la quête s’est achevée sans autre résultat que ce livre traduit par Emmanuel Güntzburger, Voyageur sous les étoiles. Mais ce n’est pas rien.

lundi 11 mars 2019

Yanick Lahens et une société malade


Etre et rester un juge intègre dans une société corrompue : le pari – perdant – de Raymond Berthier, dont une lettre d’adieu à son épouse, quand il se sait condamné à mourir, ouvre le roman de Yanick Lahens, Douces déroutes (réédité au format de poche).
La noble ambition du juge était à l’opposé de celle qui anime Cyprien, jeune avocat stagiaire d’origine modeste mais plein d’avenir : s’il se conforme aux règles non écrites qui régissent le pouvoir et la fortune, il pourra transformer en réalité le rêve qu’une publicité a gravé comme une rengaine dans son cerveau : « Tu es Audi ! Tu es Haïti ! » Aucune compromission ne devrait être inacceptable dès lors qu’il a mis le pied sur le premier échelon vers le sommet de la hiérarchie sociale à Port-au-Prince.
Francis, journaliste free-lance, vient d’arriver à Haïti, ignorant des derniers événements criminels qui ont secoué la justice de ce pays mais à peu près certain de dénicher sur place un bon sujet de reportage à placer dans un magazine. Il va trouver mieux encore en rencontrant Brune, la fille unique du juge assassiné, la fiancée de Cyprien – mais elle s’en éloigne –, la chanteuse à la voix si troublante qu’un autre corps semble parfois habiter le sien : « Avec la voix monte une liberté intacte, celle pour laquelle on brûlerait tout l’or des jours. »
Dans un univers très différent de celui que décrivait Bain de lune, le roman qui lui a valu le Prix Femina en 2014, Yanick Lahens reste cependant elle-même : les maux de son pays la taraudent toujours et agitent la ville comme ils agitaient la campagne. Ses personnages sont conduits hors d’eux-mêmes par des forces qui les dépassent. Certains tentent de lutter, d’autres s’y plient et utilisent les ascenseurs mis à leur disposition sans s’émouvoir de la puanteur morale qui y règne.
Le plus impressionnant, dans l’organisation des éléments du récit, est l’interpénétration des parcours individuels. Francis, passeur entre le lecteur et les réseaux qu’il découvre, est placé devant des faits qu’il aurait peut-être préféré ne pas connaître. La tension est extrême, elle tire par instants le roman côté thriller. Et l’on suit les traces de la corruption, de l’injustice, avec une consternation qui va croissant. Mais aussi avec une fascination augmentée par la beauté d’une langue qui ne renonce pas un instant à la poésie.

dimanche 10 mars 2019

Elvis Cadillac en Normandie

Nadine Monfils n’abandonne jamais rien. Ni les expressions de Belgique qu’elle a importées à Montmartre et dans ses séries policières loufoques ni les artistes qu’elle apprécie. Aux premières comme aux seconds, elle consacre des notes dans lesquelles elle tutoie ses lecteurs parce que, écrit-elle, « je considère d’emblée ceux qui s’intéressent à mes livres comme des gens intelligents, merveilleux, formidables et fabuleux comme Amélie Poulain ou l’inventeur du tire-bouchon. » Elle ne lâche même pas les personnages rencontrés dans des livres précédents. Elvis Cadillac, le héros de la série en cours, croise Mémé Cornemuse dans Ice cream et châtiments, roman au terme duquel le sosie belge de Presley quitte les Marolles pour s’installer à Montmartre où a vécu, lui dit-on, « le célèbre commissaire Léon, un flic qui tricotait en cachette ».
C’est donc de Paris que Le rocker en pantoufles se prépare à partir dans sa longue Cadillac rose pour aller chanter à Dives-sur-Mer, en Normandie, où est enterré un fan d’Elvis Presley. Il n’est pas fâché de s’éloigner de Bouli, son manager. Celui-ci le harcèle parce qu’il l’a inscrit aux auditions de The Voice et comprend mal pourquoi son poulain apprend la nouvelle sans enthousiasme. Elvis Cadillac n’a pas la folie des grandeurs : « il préférait chanter dans des petites salles de patronage plutôt qu’à Bercy s’il en avait eu l’occasion. » Il est resté simple, alors que Bouli rêve de succès…
A Dives-sur-Mer, le jour de l’enterrement, surprise : ils ne sont que quatre dans l’église, en comptant le curé, Elvis et le cadavre. Une seule femme pour accompagner le défunt. Duquel, par ailleurs, les villageois ne semblent pas beaucoup vouloir parler. Parce qu’ils le connaissaient peu ou parce qu’ils ne l’aimaient pas ? Il y a un mystère là-dessous. Quand on a lu les deux premiers volumes des enquêtes très personnelles d’Elvis Cadillac, on devine qu’il va avoir envie de le percer. D’autant plus qu’il y a, dans un passé récent, la mort de deux adolescentes, l’une décapitée, l’autre éventrée, dont les corps ont été retrouvés dans une balise à proximité des falaises.
En s’intéressant à la personnalité du disparu, soupçonné du double meurtre, Elvis Cadillac ouvre une boîte de Pandore – une expression que la romancière aime bien. L’affaire est bien plus complexe qu’il y paraît. Nadine Monfils prend soin des articulations d’un récit qui conduit de rebondissement en rebondissement sur un rythme qui s’ajoute à son habituelle fantaisie.

vendredi 8 mars 2019

Marie-Louise Gagneur, «Une lacune de la langue»



Marie-Louise Gagneur,
(« En quoi l’oreille se trouverait-elle froissée du mot professeuse ? »)




Bibliothèque malgache
Paru le 8 mars 2019
ISBN : 978-2-37363-081-7
Prix de vente : 0,99 € (format epub ou pdf)



Un sujet brûlant agite le monde des lettres et les colonnes des gazettes pendant l’été 1891. Marie-Louise Gagneur (1832-1902), qui a publié des livres remarqués, n’en peut plus d’être appelée « auteur » ou « écrivain ». Elle s’adresse à l’Académie française pour que celle-ci prenne en considération la féminisation de certains mots dont le masculin s’est assuré l’exclusivité.
En 2019, ça va mieux. Mais il y a fallu du temps, et il n’est pas inutile de rappeler un épisode de ce long combat qui passionnait, cette année-là, si pas les foules, au moins le monde intellectuel français.
Parmi les nombreuses réactions rassemblées dans ce dossier articulé autour de deux lettres signées par Marie-Louise Gagneur – reprises par plusieurs journaux –, on trouve tout ce qui pouvait caractériser la société de l’époque devant les revendications linguistiques d’une femme. Beaucoup de condescendance, en particulier dans les milieux d’une Académie qui ne fait pas mentir sa réputation (sa vocation, dit même Leconte de Lisle) conservatrice. Un peu de moquerie puérile – pourquoi cette femme de lettres ne signe-t-elle pas Gagneresse ou Gagneuse, se demandent deux chroniqueurs (car il n’y a aucune chance pour que cela soit écrit par des chroniqueuses) ? Mais aussi des encouragements et un appel à aller plus loin…
Aujourd’hui, l’Académie française rebaptise Marie-Louise Gagneur autrice, auteure ou écrivaine. Mais sans grande conviction, en notant que le féminin d’auteur est un cas épineux et que la forme écrivaine se répand sans s’imposer. Un pas a été fait. Le chemin est encore long, dont nous voici à revisiter un fragment.

jeudi 7 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (6)


Féminisons

Tout le monde sait qui est madame Gagneur, romancier ou romancière distinguée. Eh bien, cette dame, qu’on ne saurait accuser d’avoir jamais joué à « l’émancipée » de façon quelconque, cette bourgeoise d’excellente bourgeoisie, qu’il serait difficile même au plus Prudhomme des philistins de traiter de bas-bleu, sous couleur qu’elle a imaginé, raconté des histoires, pour son plaisir et pour celui de ses lecteurs et lectrices, cette veuve très honorable et honorée d’un sénateur républicain, vient d’adresser à M. Claretie, avec la double autorité de son nom et de son talent, une lettre intéressante, piquante et « suggestive », au point de vue même de la question, si vivante aujourd’hui, de l’émancipation de la Femme. Cette lettre, qu’ont publiée plusieurs journaux, n’est point d’ailleurs pour M. Claretie, administrateur de la Comédie, mais pour le même, chancelier, en ce moment, de l’Académie française ; et elle demande à celui-ci d’intervenir auprès de la compagnie du bout du fameux pont, afin que ladite veuille bien féminiser un certain nombre de mots demeurés jusqu’à présent exclusivement masculins, auteur, écrivain, orateur, sculpteur, témoin, confrère, etc., vocables témoignant tous de la très et trop flatteuse idée que les hommes ont encore de leur intelligence, au détriment du « sexe » tenu toujours, par la plupart, pour inférieur.
Oh ! je ne veux pas outrer l’importance de cette lettre. Rien de plus légitime que la réclamation y formulée avec une politesse, au reste, exemplaire. Mais cela ne vaut, réellement, qu’à titre de symptôme, comme un signe à retenir du mouvement qui emporte la femme de ce temps vers un avenir rêvé de liberté, à la conquête de droits la faisant l’égale de l’homme. Autrement, qu’importe, en vérité, que l’Académie sanctionne, ou non, la féminisation de certains mots, si l’usage, peu à peu, l’usage, le seul maître de la langue, les féminise ? Or, voyez : moi-même, en commençant, je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire romancière ; on dit couramment doctoresse ; avant peu, j’en suis sûr, des gens diront et écriront autrice ou auteuse, oratrice ou orateuse, sculptrice ou sculpteuse, sans se croire pour cela plus révolutionnaires qu’avec actrice ou acteuse (encore que ce dernier terme, si je ne me trompe, soit d’invention récente, et fleure jusqu’ici un authentique mépris, tendant à distinguer de la véritable artiste la petite femme de théâtre, la cocotte de coulisses qui regarde les planches comme un trottoir particulier, privilégié).
Quant à consœur, substitué à confrère dans la correspondance de deux femmes de lettres entre elles ou dans les formules de salutation d’un homme de lettres écrivant ou parlant à un confrère du sexe, notre humeur libertine en pourra faire d’abord des gorges chaudes. On a déjà tant ri (non sans raison) voilà quelques années, lorsque Victor Hugo s’écria publiquement, je ne sais plus à quelle occasion : « Dans confrère, il y a frère ! » Dans consœur, il aurait sœur, mais il y aurait toujours pour les esprits mal faits… et ce pourrait être une source de gaieté rabelaisienne, trop facile, durant un certain laps. Mais tout s’use, et la source tarirait. Aussi bien, il est déjà des femmes qui n’hésitent point à l’employer, ce féminin très juste, avec un tel sérieux, dédaigneux de la blague, avec une telle sérénité contagieuse qu’elles entraîneront, n’en doutez pas, leurs amies plus timides et finiront par désarmer, chez nous, les plus gouailleurs. Nous nous habituerons à ce mot nouveau ; et, à notre tour, nous nous en servirons sans penser à mal.
*
En attendant, vous l’avouerez : c’est vraiment curieux et « suggestif », je le répète, que les divers substantifs, signalés à l’Académie par madame Gagneur, soient restés jusqu’à ce jour d’un seul genre, du genre mâle, tandis qu’il y a des siècles qu’on dit boulangère, charcutière, bouchère, lingère, blanchisseuse, brodeuse, etc. Preuve que l’homme a trouvé bon depuis des temps que la femme s’associe à tous ceux de ses travaux qui ne comportent aucune gloire, qui, simplement utiles, sont inférieurs, mais que, pour les hauts emplois de l’intelligence, il n’a point cessé de l’y juger impropre, incapable au moins d’y rivaliser avec lui jamais, d’y montrer mieux qu’un génie secondaire, créature fatalement imperfectible au-dessus d’un certain degré soit de pensée pure, soit même d’imagination.
Entendons-nous : il y a maintenant une belle élite d’esprits indépendants qui ont rejeté loin d’eux cette barbare conception de l’irrémédiable infériorité du Féminin. Ils estiment, pour les Lettres, par exemple, qu’un sexe qui a produit, dans ce seul pays de France, coup sur coup ou simultanément, madame de Staël, George Sand, la comtesse d’Agoult et madame Ackermann, à ne parler que des mortes illustres de ce siècle, a le droit de prétendre qu’il marcherait de pair avec nous, une fois tombées les dernières entraves. Et pour les arts proprement dits, sculpture, peinture, musique, il y a marqué et « continue », quoique de façon moins éclatante, on n’en disconvient pas. Enfin, la science l’attire, et il faut être d’une bêtise de gendarme pour ne pas être frappé de l’admirable effort multiple par où ce sexe, aux pieds duquel on voulait que nous tombions, mais dont on ne célébrait si fort les vertus ou les vices… adorables, qu’afin de le maintenir dans la servitude, servitude de foyer ou servitude de luxe, s’applique à démontrer son égalité naturelle de facultés avec l’homme, à revendiquer et conquérir l’autonomie que notre seule force physique lui a primitivement enlevée. Mais le nombre de ceux qui tiennent ce langage est encore très minime : ouvriers, paysans, bourgeois, mondains, sont encore, presque tous, en proie aux vieilles idées de la supériorité du Masculin à tous égards ; et une des femmes citées plus haut, madame d’Agoult, se trouve avoir écrit quelque chose d’encore juste, dans cette « réflexion » : « Les hommes de ce temps-ci ne connaissent que deux sortes de femmes : la femme de joie et la femme de peine. »
Notre langue l’établit pour les deux. – Même pour la femme de joie, le vocabulaire est d’une richesse ! et il n’est guère de mois sans néologisme… Si bien qu’on pourrait faire un dictionnaire spécial des vocables de l’amour et de la prostitution – à condition d’y ajouter sans cesse. C’est une langue dans la langue, celle-là, et toujours active, ne se lassant pas de créer.
*
Les préventions contre la femme qui peint, qui sculpte, surtout contre la femme-auteur, contre le « bas-bleu », romancière, journaliste, moraliste ou poète, ont leur source secrète dans le cruel égoïsme qui nous rend chère la femelle, outil de volupté, vénal ou non, plus ou moins raffiné, ou ménagère, ménagère à tout faire, aussi bien : courtisane domestique doublée d’une domestique, Lucrèce et Phryné mêlées, filant la laine, préparant le manger et en même temps bonne à nous assouvir sensuellement. La « bête » enfin voilà ce que notre instinct de cochons orgueilleux, despotes et fats, nous porte à désirer de rencontrer jusque dans l’épouse, et ce que nous sentons bien que ne veut plus être la moderne « affranchie », l’affranchie du ciseau, du pinceau, de la plume (pas d’équivoque !), aimable et capable d’aimer tout comme une autre, plus peut-être, ou mieux, mais consciente, se sachant une personne, lucide à notre égard comme au sien.
On objecte : « Ce n’est plus une femme ».
J’ai répondu d’avance. Et puis l’homme libre n’est-il donc pas un homme ? Et puis… l’égalité intellectuelle des deux sexes, ce n’est point l’identité qui la constitue (malgré que nous ayons, d’ordinaire, la superbe naïveté de prononcer d’une femme supérieurement intelligente qu’elle a l’esprit viril) ; mais c’est l’équivalence des fonctions et manifestations cérébrales, dans une différence qui en fait, au reste, l’intérêt principal, le prix unique, le charme double et doublement fécond.
Pourquoi, d’ailleurs, insisterais-je ici, où chaque semaine, cette vérité s’affirme par le talent d’un maître-chroniqueur féminin, Séverine-Jacqueline, qui pourrait dire, à la Corneille, qu’elle n’a point, dans la presse, de rival à qui elle fît tort en le traitant d’égal ?
Que ceux qui ont peur par ignorance se renseignent ; il y a des journaux, des revues spéciales où des femmes combattent pour la Femme.
Je recommande notamment (oh ! le titre est long) le Bulletin de l’union universelle des femmes, qui paraît tous les mois ; oui, le titre est long, mais la direction par madame Maria Chéliga-Loévy est excellente. Ce bulletin ferait réfléchir des gens que, peut-être, j’amuse fort et qui, assurément, n’ont jamais lu dix lignes de ce grand esprit libre qu’est madame Clémence Royer, pour la nommer enfin, elle, la première, entre toutes, des Françaises qui pensent et qui écrivent, madame Clémence Royer, le philosophe de hautaine envergure, qui a introduit chez nous Darwin, et qui l’a dépassé, jetant des vues neuves, hardies, profondes – en des articles, en des brochures, en des livres admirés de quelques-uns, presque ignorés du public malheureusement.
Mais revenons à la lettre de madame Gagneur. Adressée à l’Académie, c’est à vous qu’elle s’adresse en réalité.
Soyons « chic » à tout le moins : donnons leur féminin aux mots dont cette dame déplore l’excessive virilité. Féminisons.
Léopold Lacour.
Gil Blas, 9 août 1891

Ce dossier a pris des proportions imprévisibles et sa publication intégrale risque de faire déborder ce blog. Il deviendra donc, dès le vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un petit livre (moins de 100 pages) numérique dont voici déjà la couverture, en attendant sa présentation, demain.


Marie-Louise Gagneur,
Une lacune de la langue.
0,99 euros ou 3.000 ariary
ISBN 978-2-37363-081-7

mercredi 6 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (5)


Des féminins, s. v. p. 

Mme Gagneur, la romancière bien connue, vient d’avoir la singulière idée d’écrire à M. Jules Claretie, chancelier de l’Académie française, pour demander à la docte et vénérable Assemblée de féminiser certains mots restés jusqu’à présent exclusivement masculins, comme : auteur, écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère, sauveur, etc.
Mme Gagneur a, sans doute, de bonnes intentions el Mme Astié de Valsayre lui saura gré de défendre les intérêts du beau sexe, même sur le terrain de la littérature. Mais où celle femme d’esprit se trompe du tout au tout, c’est quand elle se figure que l’Académie peut décréter que tel mot « exclusivement masculin » aura désormais un féminin, parce que la bonne vieille du Pont des Arts l’aura ainsi décidé. Voyez-vous MM. Marmier, Camille Rousset et Doucet, Gaston Boissier et un certain nombre d’autres Mazade voulant nous obliger à dire dorénavant une témoine, une administrateuse, une consœur ? Ce que ça serait amusant !
Non, madame. L’Académie n’a pas qualité pour former des mots, ni pour leur donner droit de cité. Son rôle se borne à constater leur existence. L’Académie est une chambre d’enregistrement. Et voyez comme elle enregistre vite, le dictionnaire en est à la lettre A et pas encore au mot « auteur ».
Ce que Mme Gagneur devrait faire pour arriver à ce qu’elle désire, c’est plutôt de s’adresser à la Société des Gens de Lettres dont elle fait partie, aux associations de la presse et du public. Quand par suite d’un emploi fréquent, conséquence naturelle de la manifestation d’une idée qui se présentera souvent, un mot courra la rue, sillonnera le journal et s’implantera dans le livre, que dame Académie le veuille ou non, ce mot sera français, et sa classification dans le dictionnaire n’ajoutera rien ni à sa qualité intrinsèque ni à sa force d’expression. Tel est le mot doctoresse par exemple, qui est accepté et qui est, en même temps que caractéristique, harmonieux à l’oreille. Le goût public n’a pas hésité à adopter ce féminin pour désigner la femme-médecin, plutôt que « médecine » par exemple, qui aurait prêté à une fâcheuse équivoque.
Maintenant, s’il faut regretter que la langue française ne se soit pas montrée assez galante avec le beau sexe, voyons, madame, est-ce que vous ne pouvez pas vous consoler avec l’éternel féminin ?
Quolibet.
Le Tintamarre, 2 août 1891

Ce dossier a pris des proportions imprévisibles et sa publication intégrale risque de faire déborder ce blog. Il deviendra donc, dès ce vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un petit livre (moins de 100 pages) numérique dont voici déjà la couverture, en attendant le lien renvoyant vers la page qui lui sera consacrée incessamment sur le site de la Bibliothèque malgache.

mardi 5 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (4)

Échos

Mme M.-L. Gagneur prend des voies détournées pour conduire les femmes à l’Académie ; mais elle n’en soulève pas moins une question des plus ardues, sous les auspices d’un exposé des motifs qui commence ainsi :
« Longtemps hostile et railleur envers la femme désireuse de développer ses facultés et d’en trouver l’utile emploi, l’homme paraît se résigner à lui faire une place dans toutes les branches de l’activité intellectuelle. »
Que va-t-il se passer ? – Tout simplement ceci : On demande à l’Académie de créer le féminin des substantifs suivants :
« Écrivain, auteur, docteur, sauveur, orateur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin et confrère. »
Voyez-vous les académiciens à la recherche du meilleur féminin de ces substantifs-là ? – Passe encore pour « docteur » ou pour « orateur » ; mais le féminin de « confrère ? »
M. de Broglie va s’écrier : « Proh Pudor ! » Fort heureusement que Meilhac est là pour répondre : « Et ta sœur ? »
Franc-Tireur.
La France, 29 juillet 1891

Ce dossier a pris des proportions imprévisibles et sa publication intégrale risque de faire déborder ce blog. Il deviendra donc, dès ce vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, un petit livre (moins de 100 pages) numérique dont voici déjà la couverture, en attendant le lien renvoyant vers la page qui lui sera consacrée incessamment sur le site de la Bibliothèque malgache.

lundi 4 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (3)



Les néologismes de Mme M.-L. Gagneur

Mme M.-L. Gagneur vient d’adresser une lettre à M. Jules Claretie, chancelier de l’Académie française. Elle supplie l’Académie de vouloir bien enrichir la langue française d’un certain nombre de mots devenus, paraît-il, indispensables. Il est, à son avis, urgent de créer des substantifs féminins équivalents aux substantifs masculins : écrivain, auteur, docteur, orateur, administrateur, sculpteur, partisan, confrère, sauveur, etc. La femme s’est émancipée ; le dictionnaire doit faire de même. « Longtemps hostile et railleur envers la femme désireuse de développer ses facultés et d’en trouver l’utile emploi, l’homme paraît se résigner à lui faire une place dans toutes les branches de l’activité intellectuelle. » Autres mœurs, autre langage. L’Académie est tenue de seconder cette « évolution d’égalité et de justice » en féminisant quelques substantifs.
En ces temps où chôme la politique, où les théâtres sont clos et où la température incline les esprits à nigauder sans fatigue, l’idée un peu saugrenue de Mme M.-L. Gagneur semblait devoir fournir un aimable passe-temps aux « interviewers ». Par malheur presque tous les académiciens sont aux champs (qui ne les envierait ?) et les ouvriers de la plume, – c’est ainsi que se désignent eux-mêmes les reporters, – fussent revenus tout à fait bredouilles s’ils n’avaient fini par découvrir deux académiciens sur le point de boucler leurs malles et résignés à la suprême interview de la saison. L’un était un prosateur et l’autre un poète. Tous deux ont parlé avec considération de Mme M.-L. Gagneur et avec un peu de dédain de ses néologismes. Bref la consultation a fait long feu. Décidément l’interview n’est pas un divertissement d’été. Nous serons, quelques mois durant, privés de ces délicieuses dissertations sur tout, à propos de tout, où s’exerce l’ingéniosité des publicistes et où se déchaîne l’universelle niaiserie. Voici Bouvard et Pécuchet forcés de retourner pour un temps à leurs bouquins.
Elle n’était pourtant pas dénuée de tout intérêt, la question des néologismes féminins. La pensée de s’adresser à l’Académie pour forger et imposer des mots nouveaux était une conception bien française. Créer des mots nouveaux par la seule vertu du dictionnaire est une entreprise extraordinaire, mais qui n’est point nouvelle. Au commencement du siècle, l’excellent Sébastien Mercier a écrit un ouvrage intitulé : Néologie ou Vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles. (Cet ouvrage est le Gradus de quelques petits symbolistes.) Mais, en sacramentant des mots nouveaux, Mercier était un révolutionnaire et proclamait, dès sa préface, la volonté « d’étouffer la race des étouffeurs » : il désignait ainsi les grammairiens de l’Institut et, en particulier, son éternel ennemi, l’abbé Morellet. Cent ans après, c’est à l’abbé Morellet qui n’en peut mais, que s’adresse Mme M.-L. Gagneur. Ce recours à l’Autorité, cet appel au Législateur achèvent de rendre la prétention comique. M. Leconte de L’Isle, l’un des deux académiciens qui ne sont pas encore à la campagne, dit à ce sujet avec beaucoup de bon sens : « L’Académie n’est pas chargée d’innover, mais de conserver… Que Mme Gagneur invente des noms féminins, qu’elle les mette en circulation, les fasse adopter par d’autres écrivains et un jour pourra venir où ces mots seront entrés dans le langage courant et où l’Académie aura à les examiner. »
Je ne crois pas, à la vérité, que Mme M.-L. Gagneur ait jamais chance de faire passer dans l’usage les mots nouveaux dont elle souhaite la création. Car tous ces noms féminins, qui font, dit-elle, défaut à la langue française, sont fort bien remplacés par des noms masculins. Si je dis, par exemple, que Mme M.-L. Gagneur est un écrivain estimable, je ne puis comprendre comment son amour-propre en peut être alarmé. Il me semble, au contraire, que la grammaire consacre ici d’une façon éclatante l’égalité des sexes. Quant aux mots : témoin, partisan, confrère, etc., il faut reconnaître que les susceptibilités féminines sont ici tout à fait imprévues. Je ne me suis jamais senti humilié pour ma part que les mots caution et victime fussent du genre féminin. Pour ce dernier vocable, j’entends bien la réponse de toutes les femmes. Mais on peut leur répliquer par un exemple bien décisif : dupe est un substantif féminin et pourtant…
S.
Journal des débats politiques et littéraires, 28 juillet 1891

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dimanche 3 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (2)



Masculin et féminin

Une question soumise à l’Académie française

Mme Gagneur trouve que notre langue n’est pas assez riche – Doit-on dire « autrice » ou « auteuse » ? – Opinion de deux académiciens – Le rôle de l’Académie.

Dans une requête qu’elle vient d’adresser à l’Académie française, et qui n’a de pro domo que l’apparence, Mme M. -L. Gagneur demande à la docte assemblée d’enrichir notre langue de substantifs féminins équivalents aux noms masculins : auteur, écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère, sauveur et autres qu’il serait trop long d’énumérer ou qu’il reste à trouver.
Mme M. -L. Gagneur reconnaît, de très bonne grâce, que jusqu’à ces dernières années, ces mots n’auraient servi qu’à des entités très exceptionnelles.
Mais il s’est produit une poussée dans l’élément féminin. Les femmes, longtemps tenues à l’écart des différentes carrières libérales, y entrent maintenant nombreuses et résolues, et à une situation nouvelle doit correspondre un langage nouveau.
Nous aurions voulu savoir de Mme M. -L. Gagneur elle-même ce qu’elle répondrait à l’Académie, si celle-ci lui demandait les voies et moyens pour faire aboutir sa réforme. Mais Mme M. -L. Gagneur est à la campagne.
À la campagne aussi la plupart des académiciens que nous voulions interroger sur le même sujet. Nous en avons cependant rencontré deux qui ont bien voulu nous répondre.

Chez M. de Mazade.
Le premier est l’honorable M. de Mazade,
— Je suis arrivé, nous dit-il, à l’Académie jeudi dernier, alors que déjà lecture avait été donnée de la lettre de Mme Gagneur. Je ne sais donc pas les idées émises par mes confrères. Moi-même, je n’ai pas eu assez le temps d’y penser pour me faire une opinion. Mais la question se représentera prochainement à l’Académie, lorsque le dictionnaire arrivera au mot auteur.
— Le dictionnaire n’est encore qu’au mot auteur ?
— Ne vous en étonnez pas. Il est facile de se moquer de l’Académie à propos du dictionnaire. Mais il faut qu’on sache que chaque mot entraîne une multitude de citations prises dans tout ce qui a été écrit depuis trois siècles.
Le mot auteur viendra donc prochainement et, naturellement, reparaîtra la lettre de Mme Gagneur. Je ne vois pas de mal à ce qu’on y donne satisfaction, à condition qu’on le fasse d’une manière logique et rationnelle ; mais s’il y a des mots auxquels il me paraît possible de donner un féminin, il y en a d’autres qui ne le comportent pas. Il y en a aussi que les femmes elles-mêmes ne devraient pas demander ; je ne vois pas ce qu’elles gagneront. Il est vrai que ce sont peut-être ceux qui tiennent le plus à cœur à Mme Gagneur. Il y a des femmes de lettres comme il y a des hommes de lettres. Elles sont entrées dans la confrérie. Veulent-elles maintenant des noms spéciaux ; le féminin d’écrivain, de confrère, d’auteur ! Je ne peux pas me faire à cela. D’ailleurs, la carrière d’écrivain n’est pas celle de la femme. Il n’y a pas de jeune fille, de femme qui se destine à la carrière d’écrivain. La femme devient écrivain sous l’influence de circonstances non prévues ni préparées ; ainsi, quand elles ont beaucoup de talent, comme Mme Gagneur. Il ne me paraît pas nécessaire, pour ces exceptions, de créer un nouveau mot.

Chez M. Leconte de Lisle.
Après le prosateur, le poète.
L’Académie, nous dit l’honorable M. Leconte de Lisle, n’est pas chargée d’innover, mais de conserver. Elle n’a pas à créer des mots, mais à recueillir ceux qui font partie de la langue. À mon sens, elle a déjà eu grand tort de supprimer des lettres dans des mots, et je me suis toujours refusé à suivre cet usage.
Que Mme Gagneur invente des noms féminins, qu’elle les mette en circulation, les fasse adopter par d’autres écrivains, et un jour peut venir où ces mots seront entrés dans le langage courant et où l’Académie aura à les examiner.
Il y a des mots identiques à ceux pour lesquels Mme Gagneur réclame, qui ont déjà leur féminin : receveur, receveuse, acteur, actrice. Il y en a d’autres qui, quoique non encore classés, ont en quelque sorte droit de cité : docteur, doctoresse. Cela est harmonieux. Mais il y en a d’autres qui seraient horribles : auteur, autrice ou auteuse ; cela déchire absolument les oreilles.
Qu’est-ce qui empêche, en attendant, que les mots écrivain, professeur, auteur, confrère, etc., soient des deux genres, comme le mot enfant, et qu’on dise une professeur, une écrivain, comme on dit une enfant ?
Le Matin, 26 juillet 1891

samedi 2 mars 2019

Féminisation, le débat en... 1891 (1)

Le sujet ne date pas de cette semaine, l'Académie française l'a remis au goût du jour en approuvant jeudi le rapport qui lui a été remis sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions. En écho à cette actualité, remontons le temps jusqu'en 1891. Une lettre de Marie-Louise Gagneur (1832-1902) à Jules Claretie, alors chancelier de l'Académie française, fait grand bruit. Un petit feuilleton pour nous conduire doucement, mais avec conscience, vers la Journée internationale des droits des femmes, le vendredi 8 mars.


Tribune

À Monsieur Jules Claretie, chancelier de l’Académie Française.

Monsieur le chancelier,

Permettez à un auteur, votre modeste confrère de la Société des Gens de Lettres, de s’adresser à vous pour appeler l’attention de l’Académie sur une lacune de la langue française ; car si j’ai dit « un auteur », c’est qu’il n’y a pas de mot français simple, « écrivain » n’ayant pas non plus de féminin pour désigner une femme qui écrit.
Il y a longtemps cependant que les femmes écrivent. La Société des Gens de Lettres en compte quatre-vingt-neuf ; et un assez grand nombre se sont distinguées en cet art, dont le sexe masculin eût voulu peut-être se réserver le domaine pour lui seul, autrefois du moins ; car aujourd’hui il semble qu’une évolution de justice et d’égalité s’accomplisse en notre faveur. Longtemps hostile et railleur envers la femme désireuse de développer ses facultés et d’en trouver l’utile emploi, l’homme paraît se résigner à lui faire une place dans toutes les branches de l’activité intellectuelle : non seulement les écoles scientifiques et artistiques lui sont ouvertes, mais on fonde même pour elle des écoles spéciales où l’instruction secondaire lui est libéralement accordée.
Ne pensez-vous pas que l’Académie française doive à son tour marcher dans cette voie de progrès, en féminisant un certain nombre de mots restés jusqu’à présent exclusivement masculins, tels que : auteur, écrivain, orateur, docteur, administrateur, sculpteur, partisan, témoin, confrère, et jusqu’à sauveur, comme si l’on n’eût jamais songé que la femme pouvait, elle aussi, remplir ce rôle de sauveur, alors que protéger, secourir, sauver, en un mot, est, au contraire, un besoin de son cœur, qui la pousse aux dévouements héroïques ?
Il en est d’autres sans doute que j’oublie ; mais vous saurez y suppléer. Il suffira de mettre sous les yeux de l’Académie cette insuffisance de la langue française, plus arriérée sous ce rapport que la plupart des langues étrangères, pour obtenir cette réforme devenue aujourd’hui nécessaire. Je suis certaine, en tous cas, connaissant votre libéralisme et votre juste esprit, d’avoir déjà conquis votre suffrage.
Agréez, monsieur le chancelier, l’assurance de mes sentiments les plus distingués et les plus sympathiques.
M. -L. Gagneur.
Le Figaro, 23 juillet 1891

Chronique

Figaro publie une lettre de Mme Gagneur à M. Jules Claretie en sa qualité de chancelier de l’Académie. On y lit :
[Extrait de la « Tribune » ci-dessus.]
Voilà une prétention de bas-bleu qui n’est pas mince. Voit-on l’Académie se réunissant tout exprès pour proclamer que Mme Gagneur est une écrivaine !
L’Univers, 24 juillet 1891

[Le texte de la « Tribune », dont lecture a été faite en séance à l’Académie française, est repris, sans autres commentaires, par de nombreux journaux dès le lendemain. Puis viennent des commentaires plus élaborés.]

jeudi 28 février 2019

La mort de Pierrette Fleutiaux

Comment envisager la mort de Pierrette Fleutiaux? Certes, elle avait 77 ans. Mais je l'avais toujours considérée comme une absolue contemporaine, ses ouvrages (à une exception près, que vous trouverez ici) m'avaient secoué et la femme qu'elle était me touchait par le souci qu'elle avait de dire vrai dans nos conversations. D'écrire, aussi, au sens le plus fort du mot, dans ses livres. Hommage à quelqu'un que je regretterai vraiment, à travers sept titres.

Nous sommes éternels (1990)
Pierrette Fleutiaux a le culot de s’attaquer à un des thèmes les plus rebattus de la littérature : l’amour, toujours l’amour. Mais celui qui unit Dan et Estelle, frère et sœur, a quelque chose de si fort qu’il rejoint les plus vieux mythes et s’inscrit, comme le revendique le titre (Nous sommes éternels), dans l’éternité.
Audace aussi – et non maladresse, comme on pourrait le penser en s’arrêtant là – qu’une première centaine de pages où Pierrette Fleutiaux jette en pâture au lecteur quelques éléments disparates de son histoire. Devant ceux-ci, on peut détourner le regard si on préfère s’appuyer sur un sol bien ferme. Mais il suffit d’oser – la moindre des choses étant d’accepter de partager une démarche qui n’est chaotique qu’en apparence – ramasser au passage les fils qui traînent là pour s’apercevoir qu’un peu à la fois, c’est toute la pelote qui vient. Il y a des nœuds dans cette pelote, mais le roman est là pour les dénouer et pour, finalement, tout expliquer. Tout, sauf l’inexplicable qui est probablement l’essentiel : pourquoi deux êtres peuvent avoir besoin l’un de l’autre au point que le monde entier s’efface devant leur amour.
Par petites touches ou par grands mouvements, Pierrette Fleutiaux fait avancer ses personnages dans leurs mystères. Ils ne possèdent pas davantage de clés que nous. C’est pour cela que Nous sommes éternels est un roman passionnant : il donne tant d’épaisseur aux années qui passent que le temps s’étire en effet à l’infini. Et comme l’écrivain des miniatures qu’étaient ses premiers livres n’a pas renoncé à « tenir » son écriture comme un chanteur tient une note, on va d’émerveillement en émerveillement à travers des moments d’une intensité qui noue la gorge et interdit de lâcher le roman dès lors qu’on en a accepté la manière.
Entretien
En écrivant Nous sommes éternels, Pierrette Fleutiaux a fait un grand pas qui l’a soudain éloignée de ses livres précédents, au moins dans la forme : elle avait toujours envisagé ce qu’elle écrivait comme des nouvelles, même élargies, tandis qu’elle a trouvé ici, au contraire, une respiration plus large en même temps que le besoin de se laisser aller au fil d’un récit qui s’amplifiait au fur et à mesure qu’il avançait. L’essai est transformé, et bien transformé. Il demande néanmoins quelques explications.
Qu’est-ce qui vous a décidé, tout à coup, à changer à ce point de dimension dans le récit ?
Je n’avais jamais osé. C’est une question de maturité. Je n’ai plus peur de mille choses qui me faisaient peur auparavant. Et j’ai l’impression d’être revenue à ce que j’aime vraiment : les grands romans russes que je lisais quand j’étais enfant.
Comment vit-on l’écriture quand on se donne cette liberté ?
C’est absolument merveilleux ! Pour la première fois, je me suis donné un espace très vaste dans lequel je pouvais laisser jouer tout ce que j’ai en moi. Je suppose que, jusque-là, je me bridais.
Saviez-vous, en commençant, que vous alliez vers un long roman ?
Non, je voulais écrire un roman d’amour très court. Et j’ai à peine commencé que tout était là. Je suppose que c’est tout un travail de l’inconscient qui s’est fait pendant des années. Et je n’avais plus qu’à suivre le filon. Ça allait tout seul, tout venait, tout était déjà inscrit, c’était extraordinaire !
Face à ce livre, on ne peut que se dire qu’on y est pour longtemps dès qu’on le commence…
C’est ce que je voulais. J’aime bien la littérature française, mais je trouve qu’elle n’est, le plus souvent, faite que d’intelligence. Ça me plaît, mais j’ai besoin d’autre chose : la sensibilité, l’inconscient, l’irrationnel…
Peut-on maîtriser un roman de cette ampleur aussi bien que des textes plus brefs ?
Je ne peux pas répondre à cette question. Elle ne s’est pas posée. J’ai travaillé trois ans en écrivant tout ce qui me passait par la tête, mais avec le sentiment que tout était déjà construit à l’intérieur. Je ne me suis pas demandé si ça m’échappait. C’était tellement évident…
Mais comment mener à la fois une vie professionnelle – puisque vous enseignez – et l’écriture d’un livre comme celui-ci ?
Ce n’est pas un problème. Quand quelque chose vous tient puissamment, vous pouvez l’oublier, vous pouvez faire mille tâches, c’est là. Il suffit de trouver un moment pour y revenir. Ce n’était pas un travail.
Quand même, n’avez-vous pas craint d’effrayer le lecteur ?
Il me semble qu’il y a beaucoup de gens qui aiment bien s’immerger dans un livre, qui ont besoin qu’on ne leur donne pas trois miettes, mais vraiment quelque chose. Le livre standard, 180 pages bien léchées, non, je ne peux plus. J’ai envie qu’on sente les risques pris, aussi. Ceci dit, on peut évidemment prendre des risques dans un volume plus petit…

Sauvée ! (1993)
Il faut, peut-être, commencer par là : Pierrette Fleutiaux a donné, depuis une vingtaine d’années – la durée est approximative – quelques superbes recueils de nouvelles, cohérents, bâtis comme de solides constructions, dignes de ses romans. Sauvée ! garde, sur le plan de la cohérence, bien des qualités. Mais il est moins certain que chacun de ceux qui ont aimé les recueils précédents y trouve son compte.
Comment dire les choses précisément sans se montrer excessif ? Il y a, dans ces nouvelles, quelque chose de Kafka sans la capacité à faire exister un univers qui, pour être inhabituel, posséderait quand même sa logique propre. On a du mal à dire cela d’un auteur dont on a aimé les livres précédents, et pour de multiples raisons. Mais, cette fois-ci, vraiment, cela ne passe pas, rien ne permet de se connecter aux bizarreries dont nous parle Pierrette Fleutiaux.
Tâchons d’en donner quand même une description sommaire, puisque chaque lecteur a bien le droit de se faire sa propre opinion, fût-elle l’inverse de la nôtre. Dans un mouvement de plus en plus ample, les premières nouvelles étant les plus courtes et les suivantes s’allongent jusqu’à occuper, pour la dernière, près de soixante pages, soit un tiers du recueil. Ce n’est pas incohérent. La vie quotidienne, voilà la difficulté, dit un personnage qui n’en finit pas de se débattre entre un trou dans lequel il monte et descend et une surface qui, visiblement, n’est pas son monde. On rencontre des gens qui creusent – « naturellement » –, d’autres qui cherchent, d’autres qui ont peut-être trouvé mais ne le savent pas, et puis bien d’autres personnages tous plus incongrus les uns que les autres, liés à un passé dont nous ne savons rien et à une logique dont nous ignorons tout.
Peut-être est-il possible d’entrer dans ce monde. Peut-être… Il faudrait alors faire de grands efforts pour tenter de partager avec Pierrette Fleutiaux des thèmes dont on devine qu’ils ont habité, souterrainement, tous ses autres livres, mais qui, dans ces cas-là, parvenaient à nous toucher par une sorte d’émergence dans le réel, fût-il contaminé par le fantastique. Tandis qu’ici, on a l’impression de contempler une altérité si fondamentale qu’elle nous reste étrangère.
Il est possible que les dernières nouvelles, les plus longues et les plus complexes – les plus hermétiques, dirons-nous –, aient modifié la perception des premières. Car, il faut bien le dire, quelques moments de bonheur avaient été fournis par des histoires généralement incroyables et cependant toujours susceptibles d’ébranler notre rationalisme. « Sauvée », la nouvelle qui donne son titre au recueil, est exemplaire : il n’y a rien à sauver, seulement à comprendre et à sentir, pour le personnage qui se sent agressé par des bruits extérieurs paraissant ne plus appartenir à son univers, ou à sa génération. Car elle fut jeune, elle aussi, elle a fait du bruit la nuit, comment peut-elle ne pas s’en souvenir ? C’est au moment où elle recommencera à supporter les bruits des autres, comme s’ils étaient les siens, qu’elle se sentira sauvée…
Pierrette Fleutiaux, décidément, ne fait rien mieux que décrire des situations réalistes en leur donnant une interprétation étrange, même si celle-ci doit rester provisoire. Si c’est à cela qu’elle s’est tenue dans toutes les nouvelles, nous ne l’avons pas compris. C’est comme si trop de sophistication, ou trop de construction, nuisait inévitablement à son propos…
Il n’en reste pas moins que cet écrivain a bien des choses à nous dire et qu’il ne faut surtout pas renoncer à attendre son prochain livre.

Allons-nous être heureux ? (1995)
Pierrette Fleutiaux est une magicienne de l’écriture. La preuve : essayez toujours de résumer Allons-nous être heureux ?, son dernier roman, et d’y intéresser ainsi un lecteur potentiel. Celui-ci vous rira au nez et se tournera vers des livres dont l’histoire lui paraît d’emblée moins banale, plus inattendue. Et pourtant, si on essaie de communiquer le bonheur qu’on éprouve à être dans un livre comme celui-ci, à découvrir les méandres d’existences parallèles, à vivre de l’intérieur les aventures de deux enfants puis de deux jeunes gens, et des familles qui les entourent, on a une chance de convaincre. Parce qu’un souffle anime ces pages et leur permet d’être rien moins que banales.
Acceptons donc d’être intrigué par ce premier paragraphe : « Au bord de l’Hudson, dans le parc de Riverside Drive, au pied du monument aux héros des guerres américaines, à New York, Amérique, un petit garçon joue au ballon. » Voilà un personnage, un début de décor. Quelques pages plus loin, au début du deuxième chapitre, débarque l’autre personnage principal : « Dans le même temps, à Miami, une petite fille est née. » Ce sont les deux fils qui vont courir à travers tout le roman, deux êtres qui vont grandir et se trouver – il ne s’agit pas de dévoiler ainsi le ressort secret du livre, il est évident que Robin et Beauty, puisque tels sont leurs noms, doivent se rencontrer, Pierrette Fleutiaux n’essaie pas de construire un improbable suspens autour de cette rencontre.
Robin veut être, comme il dit, « normal », ce qui signifie pour lui être un véritable petit Américain. Accepter de se fondre dans la masse pour être accepté par elle. Et, pour y parvenir, devenir un champion de base-ball, par exemple. Avoir le bon accent. Demander à sa mère de ne pas venir le chercher à la sortie de l’école, parce que sa mère n’a pas le bon accent, elle est française. D’ailleurs, Robin est français, lui aussi, c’est la nationalité qu’indique son passeport, et il a beau s’être choisi Batman pour compagnon imaginaire de ses jeux, il reste un étranger, un « alien ». Et, de cette situation, il voit moins les avantages dont bénéficie son père quand il achète une voiture sans payer les taxes que les inconvénients : « Etre américain, apparemment cela ne va pas de soi pour tous les petits garçons. Certains doivent d’abord cacher un nom bizarre, corriger les fautes d’accent des parents, apprendre les noms de tous les grands batteurs de base-ball, et mille autres difficultés, il y a là largement de quoi occuper les ambitions d’une vie. »
Beauty ne connaît pas ce problème : « L’Amérique l’attendait, dès sa naissance l’a prise sous son aile. » Tout n’est pas simple pour autant : si elle porte ce prénom qui désigne une apparence parfaite, c’est pour exorciser ce qu’il faut bien appeler sa laideur. Troisième fille d’un couple qui aurait souhaité un garçon – et qui à cause de cela, n’avait pas pensé à un prénom de fille avant sa naissance –, Beauty n’existe cependant que sous le regard des autres. Sa grande intelligence, mesurée par le sacro-saint QI qui établit une hiérarchie entre les individus, paraît ne lui servir à rien dans ses études, et ne l’empêche pas de souffrir.
L’un partira pour la France, où il connaîtra d’autres difficultés d’adaptation, celles d’un enfant éduqué ailleurs. L’autre, comme portée par la prédestination inscrite dans son prénom, se découvrira belle et deviendra un mannequin international, parcourant le monde qui s’offre à elle. Et ces deux-là deviendront, on ne sait trop comment, grâce aux hasards de la vie, de véritables complices, mais sans jamais savoir ce que réserve l’avenir.
Observons bien comment se déroule le roman : d’abord, au début de la chronologie, l’auteur glisse quelques faits à venir, jetant un regard vers le futur. Puis, insensiblement, au fur et à mesure que le temps passe, ce sont des faits du passé qui complètent le tableau. Un basculement de la perspective nous est imposé sans que nous en ayons d’abord conscience, mais il restera toujours cet avenir qui échappe aux éclaircissements donnés par le roman, cette zone encore obscure que le lecteur doit, s’il le veut, éclairer lui-même pour la modeler selon ses désirs. Dans l’au-delà du livre, chacun est libre de faire travailler son imagination. Ce ne sera possible qu’en fonction des éléments déjà posés, et qui sont évidemment bien plus nombreux que les quelques-uns rapidement résumés en quelques mots. Car, autour des deux personnages principaux, tout un monde gravite, provisoirement retenu par l’attraction des centres de systèmes planétaires représentés par ceux auxquels une romancière a choisi de s’attacher…
Derrière les faits, derrière les êtres, c’est donc dans un mouvement d’ensemble que nous percevons à la fois le tout et ses parties, inscrits dans une vision globale qui nous réconcilie avec l’univers tout entier. C’est une tentative d’explication du bonheur que donne ce roman, mais il en est peut-être d’autres…

Des phrases courtes, ma chérie (2001)
Sept ans. Ou plutôt, deux fois sept ans : « Sept ans pour accompagner l’entrée dans la vie de mon enfant, sept ans pour accompagner la sortie de la vie de ma mère. » Et ce sont deux périodes d’une folle exigence, d’une douloureuse patience, dont la seconde fait l’objet du nouveau livre de Pierrette Fleutiaux, Des phrases courtes, ma chérie. Un récit vrai, simple et d’autant plus poignant, d’où la romancière n’a pas exclu une certaine pudeur, comme on le comprend dans les pages intitulées : « Mon amie m’a dit… ».
Son amie Aurore lui avait dit, s’agissant de ces pages qui n’étaient pas encore destinées à devenir un livre : « Il faut que tu mettes les noms… » Pour toucher les gens, pour que le livre ait du succès. Mais ce n’est pas le but. Pour une fois, peut-être qu’Aurore n’a rien compris. Donc, pas de noms. La vérité, pourtant.
Le père est mort, la mère a vieilli, bien d’abord, moins bien ensuite. C’est le cours des choses, que les enfants se refusent à voir en face, jusqu’au moment où se présente un mur d’incompréhension, quelle que soit la bonne volonté : « Nous voulions des solutions, ma mère voulait de la discussion, c’est-à-dire être avec nous. Pour nous, il s’agissait de régler un problème, pour elle il s’agissait d’en parler. »
Et quelle solution au problème, sinon le meilleur endroit pour finir de vieillir ? C’est-à-dire mourir – un mot qu’on ne prononcera pas avant qu’il soit trop tard. Donc, une maison de retraite qui ne ressemble pas trop à un cul-de-sac de l’existence, où la mère peut encore être elle-même, dans une certaine mesure. Dans une certaine mesure seulement, et de plus en plus étroite la mesure, au fil de forces déclinant. Alors, la mère devient l’enfant de sa fille (de son fils aussi, dans un rapport différent puisqu’il est médecin et que son rôle est de rassurer scientifiquement).
L’inversion des rôles pourrait se faire sans s’en rendre compte. Pas ici : parfois, la narratrice qui se confond avec l’auteur a le sentiment d’être un véritable bourreau pour sa mère. A quoi bon en effet la secouer pour bouger, pour aller acheter une nouvelle robe ? A-t-elle vraiment de cette robe ou s’agit-il seulement de susciter un mouvement synonyme de vie « normale » ? Et puis, pourquoi une robe alors que pas un instant la fille n’a pensé aux sous-vêtements ? Pourquoi encore un bijou en cadeau alors que jamais la mère n’a voulu de cadeau inutile ?
Il y a une barrière, légère et transparente, certes, puisque construite en cellophane, entre la mère et le monde. Une barrière susceptible d’étouffer toute vie, quand même, et ce n’est pas rien. De voir se resserrer autour de la mère un contexte étouffant donne envie à la fille de bouger à tout prix, histoire de créer un appel d’air. Chaque détail compte : le coiffeur, le regard d’un enfant, une conversation avec la vendeuse. Moments de soulagement pendant lesquels il est si bon de croire que tout est resté immuable.
Pourtant, les doutes reviennent sans cesse. Et la vieillesse de la mère renvoie à la fille, comme dans un miroir, son âge qui n’est plus celui d’une jeune fille – sauf, précisément, dans les yeux de la mère.
Témoignage sensible, bien sûr, Des phrases courtes, ma chérie est en même temps tout autre chose. L’œuvre d’un écrivain pour qui tout est matière à faire des phrases. Et qui revient sur ses débuts, sous l’œil de la mère. « Dans la famille, les femmes ont le don du mot et de la phrase », dit-elle. Dans les rédactions, il fallait faire des phrases courtes et avoir une belle écriture. Plus tard, les premiers livres seront reçus avec désespoir. Ecrire, certes, mais l’imagination au service d’un certain exhibitionnisme, voilà qui est dangereux. Malgré tout, un billet, un chèque, à chaque fois, comme à la bonne écolière, en guise d’encouragement…
Alors, l’écriture continue, cette fois comme un hommage à un lien indissoluble, qui perdure au-delà de la mort. Cette mort dont la fille ne voulait pas entendre parler tandis que la mère, elle, avait le souci de régler ses affaires terrestres avant d’en finir une fois pour toutes avec elles.
La mère de Pierrette Fleutiaux deviendra celle de tous les lecteurs du récit qu’elle vient de publier. Dans la même douleur, avec la même compassion.

Histoire du gouffre et de la lunette (réédition, 2003)
De ses premiers livres (celui-ci est le deuxième, paru en 1976), Fleutiaux dit maintenant : « J’aimerais revenir à ce type de vision et d’écriture, mais je ne pense pas que je le puisse. » Il y a ici, comme dans son premier roman (Histoire de la chauve-souris) et celui qui a suivi (Histoire du tableau), des visions singulières du réel, que l’on a classées dans le registre du fantastique. Appellation commode pour des fables grinçantes plaquées sur des peurs à partir desquelles Fleutiaux propose de pures interprétations littéraires. C’est un guetteur avec sa lunette sophistiquée qui lui fait voir des choses que personne d’autre ne discerne. Ce sont les excroissances (des toiles ?) qu’un être indéterminé tente de ranger dans sa nouvelle habitation, mais cela grandit sans cesse et personne n’en veut. Ou une mère qui habite dans une maison si petite qu’on ne peut y entrer. Un florilège quotidien et effrayant.

Les amants imparfaits (2005)
Pierrette Fleutiaux ouvre Les amants imparfaits d’un bref paragraphe énigmatique : « “Nous ne parlerons pas de nos parents”, ont-ils dit. Ensemble. A moins que ce ne soit Camille qui l’ait dit à Léo, ou encore Léo à Camille. » En dehors des noms des deux personnages, cela ne nous dit pas grand-chose. Cela intrigue, bien entendu. Pourquoi pas les parents ? et à qui parlent Léo et Camille ? et où va-t-on ? La dernière question est valable à peu près pour tous les romans, à l’exception de ceux qui nous livrent la fin dans la première phrase, ce qui n’est pas le cas ici. La fin, ou ce que nous apprendrons à la fin, se trouve curieusement résumée au dos du volume, dans un court texte qui semble se moquer des lois élémentaires du suspense. Car tout roman creuse une énigme, et celui-ci en particulier, qui en même temps paraît s’en délecter par son début et l’ignorer par la quatrième de couverture. Voilà une approche inhabituelle, pour le moins. Et qui correspond à un récit tout aussi inhabituel, où l’on va creuser, en effet, une trouble fascination racontée par celui-là même qui la subit après qu’il a été choisi par Léo et Camille, des jumeaux flamboyants et effrayants.
Quand ils sont entrés dans la classe de Raphaël, ils avaient six ans, trois de moins que le narrateur. Immédiatement, ils se sont dirigés vers lui et l’ont ensuite accompagné pendant des années, le lien spontané s’étant renforcé au fil du temps. Et Raphaël est devenu leur mémorialiste, chargé de consigner les histoires que lui racontent les jumeaux. Vraies ou fausses, elles témoignent d’une parfaite conscience de leur singularité. En totale symbiose, Léo et Camille partagent tout, depuis longtemps et, semble-t-il, pour toujours. Il est d’autant plus étonnant qu’une troisième personne soit entrée, par leur volonté, dans leur intimité au point d’en vivre les étrangetés. Cela s’expliquera plus tard, quand les derniers mystères seront éclaircis.
Pierrette Fleutiaux a écrit, avec ce roman, une sorte de livre total, qui puise dans des matériaux d’une infinie richesse. La gémellité, la fascination, l’amour, la vie et la mort en sont quelques-uns des ingrédients. L’écriture elle-même, à laquelle se livre Raphaël comme à un exercice cathartique, est interrogée de manière lancinante. Ses propriétés et ses pouvoirs sont passés en revue, comme peut le faire un écrivain, c’est-à-dire en considérant qu’il y a là une pulsation souterraine et vivante. L’auteur, par la voix de Raphaël, donne au passage une belle définition de ce qu’est une phrase d’écrivain : « C’est une phrase qui semble venir d’ailleurs, qui s’énonce toute seule dans ta tête, avec un rythme qui te surprend toi-même, et qui semble porter une expérience bien plus vaste que la tienne. »
De ces phrases, Les amants imparfaits n’est pas avare. On y avance porté par un mouvement qui ne cesse jamais et qui, pour ne pas aller en ligne droite, donne une grande impression de fluidité. Ce n’est pas la première fois que Pierrette Fleutiaux porte l’art du roman à son point le plus élevé. Mais peut-être ce livre-ci, est-il, dans une œuvre commencée il y a bientôt trente ans, le véritable sommet.

Destiny (2016)
D’une part, Anne D., une Française qui a l’âge d’être grand-mère – sa première petite-fille est sur le point de naître. D’autre part, une jeune femme noire et enceinte, qui ne parle pas français, appuyée contre un mur dans le couloir du métro, l’air de se trouver mal. Elles auraient pu ne jamais se croiser. La jeune Africaine, dont le prénom est le titre du livre, Destiny, n’avait pas vocation à quitter le Nigeria pour se retrouver à Paris. Anne aurait pu tourner le regard ailleurs, faire mine de ne rien voir, comme beaucoup. Mais, portée par un sentiment ambigu, elle décide d’aider l’inconnue et de l’accompagner à l’hôpital.
Sentiment ambigu ? Qu’y a-t-il d’ambigu dans un simple geste de solidarité ? Ceci, sur quoi Pierrette Fleutiaux attire l’attention sans très bien savoir encore quels sont les tenants et les aboutissants de la relation naissante : « L’inconnue lui appartenait. Ou elle lui appartenait. Comme si quelqu’un avait dit : “Vous vous appartenez, elle et toi.” » Le dernier paragraphe du chapitre initial dessine l’ombre d’une menace : « Sous la voûte du couloir de métro, dans la rame bondée du métro, il y avait autre chose encore. Un relent de prédation. La prédatrice : elle, l’autre ? Non, juste de la prédation en suspension dans l’air. »
Beaucoup plus tard, quand les nœuds de l’histoire entre les deux femmes auront été resserrés, et desserrés, et resserrés encore, Destiny dira à Anna : « Vous avez sauvé ma vie. » Mais, pour en arriver là, il aura fallu passer par bien des malentendus et dépasser les clichés de part et d’autre : la Française vue par la Nigériane, la Nigériane vue par la Française…
Vaincre les réserves qui surgissent après la spontanéité, ou presque, du premier mouvement, est un obstacle non négligeable. Car toute la vérité n’est pas dite en quelques instants et, derrière des mensonges faits par pudeur, par prudence ou par calcul, tout cela très mélangé et presque impossible à démêler, se masque une réalité irréductible aux idées simples.
Pierrette Fleutiaux, bien que concentrée sur les nuances d’une amitié difficile, en forme parfois de dépendance, n’oublie pas le contexte général, peu favorable à l’accueil de Destiny : « Dans ce pays, des entités bienveillantes lui ont offert un répit, mais d’autres entités sont à l’œuvre, dans ce même pays ou ailleurs, qui voudraient la pousser par-dessus bord, la rejeter dans la non-existence, les bienveillantes sont de bonne volonté mais faibles, les malveillantes sont pleines de conviction ».
Le livre porte la mention « récit » plutôt que « roman », laissant supposer une implication de l’auteure elle-même, ou au moins d’une proche, dans ce qui nous est raconté. Un fragment puisé au cœur de la multitude qui vit les problèmes au quotidien. Mais un fragment qui en dit long sur les difficultés à tout comprendre.