mardi 5 mai 2015

Trois Goncourt et l'anniversaire de Bernard Pivot

Bernard Pivot fête aujourd'hui son quatre-vingtième anniversaire. Il était, tout à l'heure, en compagnie de ses pairs chez Drouant pour décerner, avec l'académie Goncourt, trois prix littéraires d'un coup, histoire que les nouvelles, le premier roman et la poésie ne passent pas inaperçus. Il fut un temps où il ne s'agissait que de bourses Goncourt, attribuées au fil de l'année dans l'un ou l'autre Festival du livre, selon les thèmes et les affinités. Rapatrier en un même lieu et le même jour une trilogie de ces récompenses ne fait pas que renforcer le parisianisme du monde de l'édition française. Cela permet aussi d'appâter les journalistes et de donner un plus grand éclat à des lauréats trop souvent relégués au deuxième rang en d'autres occasions.
Donc, c'était tout à l'heure, un peu après midi (donc avec un peu de retard sur l'horaire annoncé), et voici les noms des z-heureux-z-élus:
  • Goncourt du premier roman: Kamel Daoud. Meursault, contre-enquête (Actes Sud)
  • Goncourt de la nouvelle: Patrice Franceschi. Première personne du singulier (Points)
  • Goncourt de la poésie/Robert Sabatier: William Cliff
Le premier roman de Kamel Daoud avait beaucoup fait parler de lui au moment du "grand" Goncourt d'automne, il n'est pas vraiment surprenant qu'il n'ait pas été oublié aujourd'hui.
Quand on est algérien, comme l’est Kamel Daoud, comment lit-on L’étranger d’Albert Camus ? Avec le sentiment d’un manque flagrant : Meursault, le narrateur, a un nom, une mère, bref, une identité. Quand il devient un assassin, sur la plage, la victime est – et restera – un « Arabe », sans autre précision. Le déséquilibre est total. Encore fallait-il le percevoir et penser à rétablir une équivalence entre la victime et l’assassin.
C’est ce que fait Kamel Daoud dans Meursault, contre-enquête, un roman paru en 2013 aux éditions algériennes barzakh et réédité en mai 2014 chez Actes Sud afin de lui offrir la diffusion qu’il méritait. L’initiative était excellente : le livre vient de recevoir coup sur coup les Prix François Mauriac et des Cinq Continents de la Francophonie, sans oublier sa présence dans les premières sélections des Prix Goncourt et Renaudot.
La première phrase de L’étranger est celle-ci : « Aujourd’hui, maman est morte. » Celle de Meursault, contre-enquête « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. » Mais c’est d’après La chute, un autre roman d’Albert Camus, que se structure, dans un bar, un récit en forme de monologue qui se transforme en aveux.
Surtout, le narrateur fait mine de croire que l’auteur de L’étranger est Albert Meursault, c’est-à-dire l’assassin lui-même. Du roman qu’il a lu et relu après que Meriem, dont il était amoureux, lui en a donné un exemplaire, il fait ce résumé à l’attention de son interlocuteur (et à la nôtre) :
« Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’écrivain assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure. Sur la demande d’un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l’histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L’Arabe est tué parce que l’assassin croit qu’il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu’il ose insolemment faire la sieste. Cela te déstabilise, hein, que je résume ainsi ton livre ? C’est pourtant la vérité nue. Tout le reste n’est que fioritures, dues au génie de ton écrivain. Ensuite, personne ne s’inquiète de l’Arabe, de sa famille, de son peuple. A sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde. »
Des faits, en revanche, il donne une version beaucoup plus personnelle. Non seulement la victime avait bien un nom, Moussa, mais en outre il était son frère. Il n’y a pas de sœur dans l’histoire vraie – censée être vraie – qu’il raconte. Et, vingt ans plus tard, en 1962, le futur bavard s’ôtera un poids de la conscience en tuant un Français. Retour à un certain équilibre, au moment de l’accession du pays à l’indépendance, ce qui fait accepter plus aisément un certain nombre d’actes violents…
Kamel Daoud propose au lecteur européen, ou nourri exclusivement de culture européenne, le miroir dans lequel il n’avait jamais vu L’étranger. Le retournement de perspective est salutaire et son premier roman frappe les esprits avec des moyens littéraires à la hauteur du projet. Ce journaliste né en 1970 à Mostaganem travaille au Quotidien d’Oran où il a été rédacteur en chef. Il avait précédemment publié des récits dont plusieurs avaient été rassemblés dans Le Minotaure 504, Prix Mohammed Dib du meilleur recueil de nouvelles en 2008. Il ne devrait pas en rester là.

Je n'ai pas lu le livre de Patrice Franceschi, Goncourt de la nouvelle, mais je note avec plaisir qu'il s'agit d'un inédit au format de poche - ce format qui n'a plus rien de dépréciateur même aux yeux des académiciens Goncourt.

Quant à William Cliff, il prend place parmi les récents lauréats belges du Goncourt de la poésie, rebaptisé Robert Sabatier depuis la mort de celui-ci (Guy Goffette en 2010, Jean-Claude Pirotte en 2012). William Cliff n'est pas seulement poète, bien qu'il le soit jusque dans sa chair et son sang, et c'est d'ailleurs bien un recueil de poèmes qu'il publie demain, heureuse coïncidence: Amour perdu. Sa bibliographie s'est ouverte en 1973 avec Homo sum, voici quelques points de répère plus récents.

Le passager (2003)
William Cliff est un voyageur paradoxal. Présent il y a peu à la Foire du livre de Bruxelles, il se montrait très impatient de rentrer à Gembloux : « J’ai besoin de la terre », disait-il de son ton si particulier, mi-sincère, mi-ironique.
Mais voyageur malgré tout, jusque dans sa poésie dont on vient de rééditer les deux premiers recueils – trente ans déjà pour le premier, Homo sum – parfaite introduction à une œuvre aussi marquée par une voix que l’homme lui-même.
Le passager, son nouvel ouvrage, qui porte curieusement la mention de « roman » sur la couverture (mais pas en page de titre… intéressant !), est un double récit de voyage en Allemagne. Le premier, de loin le plus long, donne son titre au livre et est un long parcours où les trains et les gares sont les points de repère d’un personnage qui se laisse transporter. Le second, plus anecdotique, relate une de ces rencontres collectives au cours desquelles les écrivains d’un pays peuvent se voir autrement que chez eux et lancer sur leurs congénères (car c’est d’une étrange race qu’il s’agit) les flèches qu’ils méritent évidemment. C’était à Berlin, et il y a de quoi faire sourire les initiés.
Le parcours du Passager est plus intéressant, même s’il est parfois gâté par certains tics d’observation et d’écriture.
Côté observation, l’œil acéré de Cliff repère tout ce qui lui semble laid, si bien qu’on se demande parfois à quoi bon voyager pour être confronté à tant de visions désagréables. Cela commence dès la gare de Bruxelles-Central, toute bête et laide qu’elle est, pour arriver quelques lignes plus loin dans les laideurs de la ville de Liège. Et ce n’est qu’un début.
Les phrases prêtent souvent des actions à des choses habituellement inanimées. Un exemple, parmi beaucoup d’autres possibles : « Sur un plan affiché au mur se voyaient la configuration de la ville et la direction à prendre pour gagner le port. »
Il serait pourtant réducteur de ne voir le nouveau « roman » de William Cliff que sous ces deux aspects. Car autre chose donne au récit un rythme soutenu dont on ne se déprend pas : le passage de lieu en lieu, de gare en gare, avec à peine le temps de visiter, de retourner dans un endroit qui semblait sympathique. Les villes sont traversées à toute allure, survolées d’un regard vif qui va à l’essentiel et ne s’attarde que dans des cas exceptionnels : ainsi, trois pages pour un office dominical à Stralsund à la fin duquel les fidèles tardent à quitter l’église en raison d’une forte averse. L’auteur y met la sensibilité de l’homme arrêté, pour un instant. Car, ensuite, c’est la gare, un autre train… Les itinéraires se font et se défont au gré des fantaisies et selon les contraintes des horaires.
Brême, Lübeck, Rostock, Stralsund, Sassnitz font un aller vers les croupes lacustres de la Baltique, ces confins de l’ex-Allemagne de l’Est, voyage si peu couru que le retour se fait plus vagabond sur des terrains plus connus.
Et si William Cliff était, plus qu’un voyageur, un vagabond ?

Autobiographie, suivi de Conrad Detrez (réédition 2009)
La poésie de William Cliff coule en flot continu. Joue une musique entêtante. Puise au concret des souvenirs, les plus triviaux comme les plus exaltés. Plaies et bosses marquent le corps et le cœur, au fil de découvertes qui permettent de répondre à la question : qui suis-je ? Un enfant en colère devenu un homme lucide. Le texte consacré à Conrad Detrez fait un superbe contrepoint à l’Autobiographie, dans un amical irrespect.

U.S.A. 1976 (2010)
Séduit par la beauté, l’élégance, la force des soldats et des marins américains qu’il voyait à Louvain et à Barcelone, William Cliff s’en fut, par-delà l’océan, aussi angoissé qu’excité, visiter « l’île rêvée de Manhattan » et quelques autres lieux exotiques où, lui avait-on dit, régnait le banditisme.
Une bonne trentaine d’années plus tard, son récit de voyage éclaté en chapitres brefs possède le double charme d’une découverte dont la richesse dépasse les mots, et d’une écriture inquiète, sans cesse en alerte, portée par le mouvement même qui l’a suscitée. Le temps n’a rien changé aux sensations exacerbées par l’impression d’être en situation d’infériorité. Parce que les Américains étaient chez eux et lui, non. Aussi parce que les Américains représentaient pour le jeune homme un idéal inaccessible auquel il ne pouvait qu’espérer se frotter. Il se frotta, certes, éprouvant à parts égales, ou presque, joie et déception. Et ne masquant, dans ces pages, ni l’une ni l’autre. Même l’ennui perce parfois au détour d’une ligne.
U.S.A. 1976 est marqué par de brefs éblouissements sur lesquels l’auteur ne s’appesantit jamais, préservant la spontanéité avec laquelle ils furent reçus. A moins que la spontanéité ne soit le résultat d’un talent de prosateur affirmé avec constance depuis une dizaine d’années – auparavant, William Cliff ne publiait que des poèmes. « Roman », dit encore une fois la couverture. Aurait-il tout imaginé ? Peu probable. Même s’il s’écarte de choses vues et de moments vécus, il a dû les utiliser d’abondance.
Après tout, laissons au futur biographe de Cliff le soin de faire le tri, s’il y a lieu. L’essentiel est dans un livre, vrai ou faux roman, qui transmet avec enthousiasme la puissante envie d’aller voir ailleurs pour vérifier si les rêves peuvent se concrétiser.

America, suivi de En Orient (réédition 2012)
William Cliff en poète voyageur, ou vagabond. Ses périples américains et orientaux sont le chant d’un « loup errant qui ne sait où trouver son trou ». Il se frotte à des populations que, souvent, il n’aime pas. Comme Baudelaire en Belgique, c’est la détestation de lui-même qu’il projette sur les autres. Les textes sont aigus comme des rochers sur lesquels on se coupe, poisseux comme la boue qui colle aux pieds et dont l’odeur envahit les narines. Avec, malgré tout, une beauté incongrue.

Le Prix Louis Guilloux à Abdourahman A. Waberi

Le lauréat recevra son prix le 5 juin mais le résultat des délibérations du jury qui célèbre la mémoire de Louis Guilloux en saluant un écrivain contemporain est connu: Abdourahman A. Waberi est le lauréat 2015 pour son dernier roman, La Divine Chanson.
Abdourahman A. Waberi était à Washington, où il enseigne à l’université, quand nous l’avons interrogé sur La Divine Chanson, son nouveau roman. Qui, la géographie est parfois bonne fille, se déroule pour l’essentiel aux Etats-Unis. Son fil conducteur est la vie de Gil Scott-Heron, chanteur, compositeur, écrivain né à Chicago en 1949 et mort en 2011. Mais l’auteur n’a pas voulu s’enfermer dans la biographie traditionnelle. D’ailleurs, le narrateur est… un chat !
Pourquoi vous être intéressé à Gil Scott-Heron ?
J’avais déjà interrogé la création à travers une figure d’artiste. En revanche, je n’avais rien écrit sur les Etats-Unis. Au départ, à la mort de Gil Scott-Heron, je voulais lui rendre hommage en quelques feuillets. Puis je me suis pris au jeu, parce qu’il avait dû toucher quelque chose au plus profond de moi. Très vite s’est posée la question du narrateur. Le point de vue le plus naturel aurait été celui de sa grand-mère, qui l’a connu de sa naissance à 12 ans et qui est ce que les Antillais appellent le « poteau-mitan » de la famille. Mais, après douze ans, cela posait un problème. J’aurais pu faire raconter l’histoire par des femmes…
Et vous avez choisi un chat !
Un jour, en faisant mes recherches, dans une note en bas de page, j’apprends qu’il avait un chat qui s’appelait Paris. Je n’avais même pas besoin de l’inventer, il avait existé et c’était mon narrateur. J’ai appris plus tard que le dernier concert de Scott-Heron s’est passé à Paris, près de chez moi, au New Morning.
Auriez-vous pu écrire ce roman en grande partie américain sans vivre aux Etats-Unis ?
Oui et non… J’y étais allé en 2000-2001, parce que j’étudiais l’anglais, mais je ne m’y étais pas installé. Donc, oui, dans la mesure où j’avais cet imaginaire anglo-saxon. Mais non, parce que je n’étais pas assez imprégné d’une ville pour m’autoriser à écrire une fiction. Maintenant, j’habite au cœur du vieux Washington noir, là où est né Marvin Gaye, près de là où habitait Duke Ellington, dans des lieux fréquentés par des artistes noirs.
Dans le roman revient, plusieurs fois, ce que vous appelez « la Chose ». Qu’est-ce que c’est ?
C’est l’esprit vivant de la musique, qu’on appelle funky, blues ou jazz, et qui circule dans les Amériques noires, pas seulement aux Etats-Unis, et qui passe par Paris avec les musiciens. Le jazz est, au fond, une chose obscure que même les spécialistes n’arrivent pas à définir, donc c’est « la Chose ».
Pourquoi avoir appelé le personnage Sammy Kamau-Williams, et pas Gil Scott-Heron ?
J’avais écrit une grande partie du roman en utilisant son vrai nom. Puis, dans la dernière partie, je me suis un peu lâché et je ne voulais pas entraîner le lecteur vers une variation de la biographie d’un homme. A force de mûrir, le projet avait changé, la part de fiction était devenue plus importante, il y avait plus de fantaisie. Changer de nom m’autorisait, et autorisait le lecteur, à rêver davantage.
Cela vous a-t-il permis d’écrire sur des thèmes plus personnels ?
J’aurais pensé que ce n’était pas un roman sur l’exil, sur la perte d’un pays, sur une société en déshérence, comme je le fais souvent. J’aurais imaginé un livre situé loin de moi. Mais, si vous dites qu’il y a une part de moi, je vous crois sur parole.
Il est question de légendes, de contes, dans des passages souvent en italiques. Etait-ce son univers, ou est-ce le vôtre ?
C’est là où le projet devenait intéressant, en se plaçant dans le sillage du chat. Pour le dire d’une manière musicale, j’ai mixé deux univers, deux langages : ce qu’on pourrait appeler l’esprit des Noirs américains et des Noirs de la diaspora, puisqu’on passe par le Brésil, la Jamaïque, Haïti, avec un univers plus spirituel, qui serait orientaliste si on était dans la littérature française, qui va géographiquement des contreforts de l’Afghanistan aux rives du Bosphore. Donc, j’ai aussi travaillé sur la langue du Coran ou des Mille et une nuits.

dimanche 3 mai 2015

Axel Kahn et la France rurale, en marchant

Du nord-est, de l’enclave française de Givet enfoncée comme un coin en Belgique, au sud-ouest, à la frontière espagnole, Axel Kahn a marché plus de mille six cents kilomètres en un peu moins de trois mois.
Le généticien est aussi un personnage public, son frère Jean-François est un journaliste flamboyant, il ne peut voyager en randonneur anonyme alors qu’il aime tant marcher seul. Sauf dans les moments où la beauté des paysages l’exalte et qu’il éprouve le désir de partager. Il le fait avec nous dans Pensées en chemin, ce n’est pas si mal. Au lieu de s’en plaindre, il met sa relative célébrité à profit pour donner des conférences et rencontrer, dans bien des étapes, les notables de l’endroit. Car, s’il a pris la route avec l’envie première de satisfaire un désir personnel, il avait aussi l’intention de sonder le cœur et les reins d’une France rurale entrée, comme il le dit, en « sécession » : « J’appelle ainsi la rupture d’une partie de la population avec la vie politique ordinaire, l’apparente rationalité de son discours et de ceux qui le tiennent. »
Ses réflexions sur l’état de son pays, de l’Europe et du monde ne sont pas sans intérêt. Elles ne constituent cependant pas la meilleure part d’un livre qui vaut surtout par son approche, pas à pas, d’un chemin qui emprunte parfois celui de Compostelle. Du moins pour l’itinéraire, pas pour la quête spirituelle. Axel Kahn a perdu la foi quand il avait quinze ans. Il n’a rien oublié, en revanche, des odeurs de ses premières années passées à la campagne et les retrouve avec une émotion suscitée aussi par la rencontre, rare, avec l’usage d’outils autrefois répandus et aujourd’hui le plus souvent enfermés dans des musées.
Promeneur encore plus que randonneur, même si la dépense physique est réelle – les côtes et les descentes, la pluie, le vent, la chaleur ajoutent à la distance –, Axel Kahn, qui tenait quotidiennement son journal de marche sur un blog, ne craint pas les détours pour visiter tel ou tel lieu, à l’écart de sa route. Celle-ci est belle.

samedi 2 mai 2015

Ruth Rendell, romancière d'énigmes, mais pas que

Ruth Rendell n'allait pas bien, on le savait depuis quelques mois, et d'apprendre sa disparition aujourd'hui n'est donc pas une véritable surprise. Sa bibliographie est impressionnante et la lire reste une belle expérience, comme je vais tenter de le prouver à travers trois de ses romans.

Dans l’œuvre abondante de Ruth Rendell, une des « reines du suspense » britannique, pour reprendre l’expression consacrée, Jeux de mains fera figure d’apogée littéraire, et pas seulement à cause de son sujet. Celui-ci, certes, aide à percevoir l’ambition de l’auteur : il s’agit d’une enquête sur un écrivain mort. On est en plein dans la littérature, on y restera pendant plus de quatre cents pages, pour le meilleur aux yeux du lecteur, pour le pire parfois aux yeux des protagonistes.
Gerald Candless, quand il meurt à soixante et onze ans, est un auteur à succès qui, bien qu’ayant manqué de peu le Booker Prize lors d’un tournant important de sa carrière, a réussi à se concilier un lectorat fidèle et même la critique, avec certains moments plus difficiles. Son éditeur, qui a entre les mains son dernier manuscrit terminé, envisage de faire écrire la biographie de l’écrivain par une de ses deux filles chéries. Hope refuse, Sarah accepte.
Très vite, c’est l’horreur. Non, Gerald Candless n’était pas du tout celui qu’on pensait puisque l’enquête de Sarah la conduit à apprendre que son père a emprunté le nom de quelqu’un d’autre, un enfant mort. Qui était-il donc ?
Les rapports entre Gerald Candless et ses filles étaient aussi forts qu’étaient formels ceux qu’il entretenait avec son épouse Ursula. Celle-ci avait compris en effet, après quelques années de mariage, qu’elle avait été choisie pour porter ses enfants plus que pour l’accompagner dans sa vie. Elle s’en était fait une raison, se contentant de supporter les humeurs du génie tandis que Hope et Sarah recevaient toute l’affection.
Les bouleversements dus à la mort de l’écrivain avaient donc été moindres pour l’épouse que pour les filles. Et les découvertes de Sarah sont, de la même manière, plus choquantes pour celles-ci que pour celle-là. Tout commence avec un papillon dont le dessin est devenu, avec le temps, la marque de ses livres. Son nom commun est « le fils du ramoneur », et c’est aussi une première clef pour éclaircir l’énigme de la biographie.
Mais Ruth Rendell, comme à l’accoutumée, se révèle d’une habileté diabolique pour faire tenir le suspense jusqu’au bout de son roman, avec d’ailleurs un autre roman imbriqué dans le sien, qui finira par donner encore une autre perspective à ce qu’on avait cru comprendre. Tel est pris qui avait cru comprendre…

Au cœur de ce roman de Ruth Rendell, un peu reluisant personnage qui faisait souvent cette blague idiote : Pince-mi et Pince-moi sont dans un bateau. Pince-mi tombe à l’eau. Qu’est-ce qui reste ? Il était ainsi Jerry – ou Jock, ou Jeff, au gré de ses partenaires féminines – qui aimait l’humour répétitif. Comme Minty, qu’il appelait toujours Polo, du nom de ses bonbons à la menthe préférés.
Plus inquiétant : il a emprunté de l’argent – jamais remboursé – à toutes les femmes de sa vie. Puis, il a envoyé à quelques-unes une fausse information annonçant sa mort dans un accident, ce qui lui permet de chercher une autre pigeonne. Cela permet aussi à Zillah, la seule qu’il avait épousée, de se remarier, avec un ami d’enfance - un homosexuel dont la respectabilité de parlementaire conservateur se trouve renforcée par l’image du couple.
Malheureusement pour le fragile ordre des choses qui pourrait se mettre en place, Minty est à moitié folle, si l’on peut étiqueter ainsi son obsession maniaque de la propreté alliée à la certitude d’être entourée de fantômes effrayants. Dont celui de Jock, à l’air si vivant que Minty s’arme d’un couteau pour s’en défendre.
Le jour où elle fait disparaître le fantôme dans un cinéma, un certain Jeffrey est retrouvé mort au même endroit. Et l’enquête piétine. Mais à force de fouiner, policiers et journalistes découvrent des faits troublants : Zillah a été bigame, et son parlementaire de mari a une vie moins transparente qu’il n’y paraît...
L’enchaînement pourrait faire virer le roman au vaudeville. Mais sous l’anecdote, c’est le drame qui surgit dans l’angoisse, obligeant les personnages à se poser force questions sur eux-mêmes. Plusieurs destins basculent. Qui restera dans le bateau ?

D’abord, il y a la pluie. A l’exception du prologue, il ne fait pas un temps à mettre le nez dehors, malgré le titre de Promenons-nous dans les bois. L’inspecteur Wexford scrute avec inquiétude le fond de son jardin, où l’eau monte sans discontinuer, où il faudra élever un barrage en sacs de sable, non sans avoir évacué, par précaution, la plupart des objets du rez-de-chaussée vers l’étage. Quand il ne surveille pas le fond de son jardin, l’inspecteur Wexford regarde le ciel en espérant, comme tout le monde dans cette partie du Sussex, une éclaircie qui tarde à se manifester. Plus tard, quand les eaux auront baissé, on pourra vérifier ce dont l’inspecteur est déjà certain : Giles et Sophie, les enfants du couple Dade ne se sont pas noyés pendant l’inondation en compagnie de Joanna, la jeune femme qui leur tenait compagnie au cours du week-end où tous trois ont disparu…
Ruth Rendell, qui déploie ses fictions sur trois registres, est ici dans le pur roman policier, avec une énigme à résoudre par le personnage récurrent de ce volet de son œuvre.
Le mécanisme de l’enquête est maîtrisé à la perfection, avec autant de fausses pistes que l’on peut en espérer, avec des personnages secondaires dont la place dans le récit n’est pas toujours celle qui leur avait été assignée au point de départ, avec aussi et surtout ce qui caractérise la romancière dans tous ses livres : un sens psychologique très fin grâce auquel elle s’autorise des incursions profondes dans les réactions des protagonistes.
Elle décrit d’emblée une scène qui fait froid dans le dos, bien que sans violence physique : les membres d’une secte réunis dans une clairière pratiquent une purification sur un nouvel adepte. La pression est forte et celle-ci jouera un grand rôle par la suite. Longtemps, cependant, cela semble n’avoir qu’une importance mineure. Mais la progression est parfaitement gérée.
Et puis, il y a Wexford. Héros fragile, nourri d’intuitions qui lui sont autant de certitudes douteuses, pas toujours compatissant pour les victimes. Le père des deux ados disparus l’horripile franchement. Il y a de quoi, c’est vrai : l’homme est suffisant et agressif.
Les qualités exceptionnelles déployées par Ruth Rendell lui ont permis de conquérir depuis longtemps un public peu friand d’énigmes policières (pour autant que cela existe). On passe, sous sa signature ou sous celle de Barbara Vine, pseudonyme qu’elle utilise pour une partie de sa production, d’un livre à l’autre presque sans s’apercevoir qu’ils appartiennent à des genres différents. Elle place en effet toujours l’homme au premier plan.
Un homme (ou une femme) que ses faiblesses et les circonstances conduisent à déraper par rapport à la vie « normale ». Comment ? Pourquoi ? C’est toute la question, à laquelle l’écrivain répond avec talent.

La guerre de Georges Ohnet continue

Volumes, ou plutôt fascicules 5 et 6 sur 17: la réédition numérique du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914 se poursuit sans désemparer à la Bibliothèque malgache, dans la Bibliothèque 1914-1918, une des quatre collections lancées depuis le mois de janvier.
On a déjà tout dit en préface du premier volume ainsi que dans la note de blog qui le reprend, sur ce qu'il fallait penser de l'auteur, Georges Ohnet, et de son entreprise.
Arrêtons-nous aujourd'hui sur les détails utilisés en illustration des deux ebooks publiés hier. (Vous les verrez mieux sur la page d'accueil du site de la Bibliothèque malgache.)
On doit à Forain la gravure dont un fragment est repris sur la couverture du cinquième fascicule. Elle montre deux soldats dans une tranchée et Ohnet y consacre un paragraphe:
Forain a publié une gravure admirable. Elle représente deux soldats qui causent dans la tranchée. — Tiendront-ils, demande l’un. — Qui ça ? réplique l’autre. — Et le premier hochant la tête avec inquiétude, dit : — Les civils ! Voilà, résumée, en une légende, toute la question qui nous occupe. Il faut que les civils tiennent, comme les soldats, et que le découragement ne parte pas des villes pour se répandre dans les champs où la bataille se livre. 
C'est une autre oeuvre, sculptée cette fois, qui traverse le sixième fascicule et se trouve en couverture:
L’image me hante de cet admirable groupe de Frémiet représentant un hideux et puant gorille, qui emporte, en grinçant des dents, un admirable corps de femme entre ses bras velus. Elle symbolise la lubrique ruée de ces fauves, chauds de carnage, qui firent, dans nos provinces forcées, la greffe de l’invasion sur nos femmes hurlant de haine et crachant de dégoût. Que va-t-on faire de ces bâtards de l’insulte et de la fornication ?

vendredi 1 mai 2015

Sainte-Beuve, Balzac et la littérature industrielle

En septembre 1839, Sainte-Beuve publie dans la Revue des Deux Mondes un article qui n’a pas fini de faire parler de lui tant il semble avoir été écrit pour notre époque où la confusion la plus totale règne entre l’auteur, ses livres, sa notoriété, ses frasques, et mettez tout cela dans le désordre vous obtiendrez une image certes peu claire mais assez ressemblante de l’état de la librairie, au sens large.
De la littérature industrielle occupe dix-sept pages de la Revue. Il répond à une lettre que Balzac avait publiée le 18 août dans La Presse. Nous donnons en annexe la lettre, rarement jointe dans ce contexte, car sur elle reposent bien des arguments de Sainte-Beuve. Il déborde cependant d'une simple réponse.
Le critique se plaint de ce qu’on écrit trop, et trop mal, sans se soucier de faire œuvre. Et les journaux qui acceptent les annonces payantes pour les nouveautés font naître le soupçon sur leurs articles littéraires, si bien qu’à la fin, au lieu de prospérer, le commerce du livre s’étiole puisque les lecteurs n’ont plus confiance dans la qualité de ce qu’ils achètent.
La littérature industrielle est, selon Sainte-Beuve, un mal qu’il est nécessaire de contenir dans des proportions raisonnables, tâche difficile dans la mesure où tout semble fait pour qu’elle prenne le dessus.
On se croirait presque deux siècles plus tard. Sinon qu’on cherche le Sainte-Beuve d’aujourd’hui.

Cette édition numérique de la Bibliothèque malgache, dans la collection littéraire, est disponible dans toutes les bonnes librairies proposant un rayon ebooks, pour la modique somme de 1,99 €.

jeudi 30 avril 2015

Fred Vargas, Prix Landerneau polar

On a bon goût en matière de polar dans les Espaces culturels Leclerc... Fred Vargas succède, pour la quatrième édition du Prix Landerneau polar, à Caryl Ferey, Paul Colize et Hervé Le Corre.
Retrouver Adamsberg, le commissaire fétiche de Fred Vargas, c’est comme enfiler des pantoufles dans lesquelles on se sent bien et dont on ne veut pas changer, même si elles sont usées. Après pas loin d’un quart de siècle, sept romans, quelques nouvelles et une bande dessinée (avec Raymond Baudoin), l’enquêteur de L’homme aux cercles bleus est devenu mieux qu’une silhouette familière : un compagnon de route dont on sourit de retrouver les traits de caractère, les tics de provincial obstiné, une lenteur proverbiale et un entourage professionnel dont on a fini par prendre la mesure, même s’il réserve encore des surprises.
Quatre ans après L’armée furieuse, le nouveau roman de Fred Vargas, Temps glaciaires, remet donc Adamsberg en selle, pour une enquête où il fait de grands écarts géographiques et historiques. Sur la carte, il y a l’Islande, où s’est déroulé, dix ans plus tôt, un drame dans la brume et le froid. Sur la ligne du temps, il y a Robespierre et une association qui, au prétexte d’étudier ses écrits, reconstitue les séances de l’Assemblée nationale pendant la Révolution, les discours étant interprétés en costumes d’époque.
Au point de départ d’une affaire à tiroirs et à pistes maquillées, un banal suicide : le cadavre d’une femme a été retrouvé, veines ouvertes, dans une baignoire. Pas de quoi, a priori, mobiliser l’équipe d’Adamsberg. Sinon que Bourlin, le commissaire en charge d’un dossier que le juge aimerait classer rapidement, est intrigué par un de ces signes énigmatiques dont Fred Vargas aime parsemer ses romans depuis L’homme aux cercles bleus. Cette fois, il s’agit d’une sorte de H dont la barre, oblique, se double d’une courbe. Danglard, l’érudit de la bande, sera peut-être capable de faire la lumière sur sa signification. Mais non : aucun alphabet, à sa connaissance, n’utilise ce qui n’est donc pas une lettre.
Le suicide d’Alice Gauthier est cependant, en raison de ce signe intrigant, douteux. Il n’en faut plus pour titiller la curiosité d’Adamsberg qui, avec Danglard, accompagne Bourlin chez le destinataire d’un courrier qu’Alice Gauthier avait envoyé peu avant sa mort.
A partir de là, il n’y a plus qu’à tirer les fils. Sinon que la pelote est plutôt serrée et que les fils en question amènent à davantage de questions que de réponses. Le temps de formuler ces interrogations, d’autres cadavres, accompagnés du même signe, ont été découverts.
Voilà pourquoi Adamsberg et Danglard se retrouvent un soir, costumés et perruqués, à écouter un discours prononcé par Robespierre le 17 pluviôse, an II. Voilà aussi pourquoi Adamsberg et Violette Retancourt, la plus massive de la brigade, se retrouvent un jour à sonder des trous de piquets en Islande.
C’est conduit à la perfection, bien que sans grands sursauts. Mais c’est tellement confortable qu’on ne s’en lasse pas.

mercredi 29 avril 2015

François Maspero, inoubliable à plusieurs titres

J'étais absent de chez moi et du confort connecté la semaine où sont morts, excusez du peu, Günter Grass, Eduardo Galeano et François Maspero. Il n'est pas trop tard pour rendre un bref hommage au dernier cité que j'ai connu d'abord personnage de légende par sa librairie où je n'ai jamais mis les pieds, éditeur qui a orienté pas mal de mes lectures avec la collection "La Découverte" - je la vendais dans une librairie où je travaillais -, qui a traduit pas mal de livres auxquels je tiens et qui en aussi écrit lui-même. En voici un qui m'avait beaucoup marqué en 1990, année de sa publication: Les passagers du Roissy-Express - et qui gagnerait à être relu pour comprendre ce que sont devenues les banlieues déjà à l'écart il y a quinze ans.
Le nom de François Maspero a accompagné toute une génération qui croyait aux vertus révolutionnaires de la gauche. Éditeur de 1959 à 1982, il avait à son catalogue tous les livres de base d'une pensée alors très agissante. Ces livres étaient de ceux qui circulaient beaucoup, mais aussi qui se volaient d'abondance. «La propriété, c'est le vol», pensaient probablement ceux qui les glissaient dans leurs grandes poches, sans payer. Puis Maspero a passé la main. La maison a, un temps, gardé son nom, puis est devenue La Découverte. L'éditeur est devenu écrivain - deux romans, Le sourire du chat et Le figuier -, il a voyagé dans le monde entier pour en ramener des reportages. En 1986, il était en Chine pour trois mois. En 1989, il s'est décidé à un autre voyage, plus proche et aussi dépaysant peut-être: suivre la ligne B du RER, de Roissy à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, en s'arrêtant un jour à proximité de chaque gare en dehors de Paris. Un séjour en banlieue, effectué comme une exploration. «Il s'était dit bougre d'imbécile qui veut raconter aux autres le monde des autres, alors que tu n'es même pas fichu de te raconter à toi-même ton monde à toi, tu peux toujours prendre l'air compétent et professionnel pour annoncer qu'à Shanghai il y a deux mètres carrés de logement par habitant, mais que sais-tu de la manière dont on vit à une demi-heure des tours de Notre-Dame?»
Voilà donc François et Anaïk en route. Il prend des notes, elle photographie. Ils traversent des villages qui n'existent plus, des cités qui vivent mal, des espaces verts qui sont plutôt des terrains vagues. Ils relèvent des tags, ces graffitis de notre époque, observent l'état de délabrement avancé de certains lieux, parlent avec les gens qu'ils croisent et auxquels, plus tard, Anaïk ira offrir les tirages de ses photos. Ils marchent beaucoup, prennent parfois le bus, mettent une heure, deux heures, à parcourir quelques kilomètres qui leur auraient pris dix minutes de voiture, trouvent un petit hôtel minable... Ils font collection de souvenirs, accumulent les images jusqu'à la nausée. À la fin, tout se confond désormais dans leurs souvenirs: cités grises et cités réhabilitées, ensembles pavillonnaires sans fin, centres commerciaux, ensembles administratifs au cœur de vieux villages factices, conversations au coin des rues et des comptoirs, rencontres au bout d'un jardin, derrière un grillage, chantiers, rénovations, déprédations...
Gagnés par un sentiment d'échec, ils ont cependant réussi, au bout du compte, à dessiner le puzzle de la banlieue - ou des banlieues. À saisir, dans leur regard ouvert avec générosité, ce qu'est la vie de millions de personnes. Leur témoignage, qui est aussi un partage, est un livre comme on aimerait en lire plus souvent.

mardi 28 avril 2015

Franz Bartelt et le brocanteur baratineur

A priori, tous les prénoms sont imaginables pour un brocanteur, comme pour n’importe quelle autre profession. Même si on pense d’abord à Louis, série télévisée oblige, Franz Bartelt a trouvé plus original : le personnage principal du Fémur de Rimbaud – bel objet, s’il existe, pour une brocante – s’appelle Majésu. Majésu Monroe. Il ne se prend pas pour n’importe qui, comme il le dit d’emblée : « Autant jouer cartes sur table : je ne suis pas n’importe qui. » Il a même, à le suivre, toutes les qualités. Pas étonnant que les femmes lui tombent dans les bras. Car il a le même bagout pour se présenter sous son meilleur jour que pour attribuer aux objets qu’il vend une histoire qui leur donne de la valeur.
Une bague quelconque ? Elle a appartenu à la sœur de Raspoutine. Un cure-dents ? C’est celui de Landru. Un fil à plomb ? Un bâtisseur de cathédrales l’a utilisé. Quant à Rimbaud, il ne va pas jusqu’à proposer son fémur à la vente mais une chaussette trouée au gros orteil, pourquoi pas ? Et un authentique accent circonflexe pourrait séduire un spécialiste… Bref, Majésu est un baratineur en grand, du genre qui ne recule devant aucune affabulation pour convaincre son interlocuteur. Ou son interlocutrice, Noème (comme on dit poème), fille révoltée d’un riche entrepreneur, séduite par l’aveu que lui fait Majésu : il a égorgé un patron, comme elle a toujours rêvé de le faire avec ses parents, ennemis de classe.
L’embrouille est majuscule, bien plus complexe que les mensonges du brocanteur sur sa marchandise. Elle implique un flic sympa, bien obligé de considérer le héros malgré lui comme un coupable potentiel, tant la parole libérée peut se révéler source d’ennuis. Surtout quand Noème, de bohème, passe au statut d’héritière et se trouve encombrée d’un mari dont elle n’a plus l’usage.
Franz Bartelt a l’imagination fertile. Et pas seulement pour les prénoms.

lundi 27 avril 2015

Henri de Régnier, la bio, les tweets, des textes

Henri de Régnier n'est donc pas aussi oublié qu'on le croit. Non seulement il publie régulièrement des tweets (enfin, lui, c'est une manière de le dire). Mais aussi une grande biographie signée Patrick Besnier sort cette semaine. Son éditeur la présente de cette manière:
L’image d’Henri de Régnier est souvent réduite à quelques traits schématiques: académicien, poète à monocle, mondain, mari trompé, connaisseur de Venise.Mais la vérité est plus complexe, d’où sans doute la formulation mystérieuse de Picabia: «Henri de Régnier a toujours marché sur la tête.» Proche de Mallarmé, ami d’André Gide, de Pierre Louÿs et Debussy, il est un témoin essentiel de la vie intellectuelle entre 1890 et 1914. Après 1918, ses échanges avec Proust, son amitié avec Paul Morand qui voyait en lui «le plus grand gentleman des lettres françaises», sa collaboration avec les meilleurs illustrateurs de l’époque lui donnent une place dans l’après-guerre.Au-delà de l’auteur brillant de La Canne de jaspe et de La Double maîtresse, sa biographie fondée sur de nombreux documents inédits révèle un homme curieux, sensible et ironique.Professeur émérite à l’université du Maine, Patrick Besnier a publié des travaux sur Alfred Jarry, Edmond Rostand et Raymond Roussel.
Enfin, mais les fidèles lecteurs de ce blog le savaient déjà, la Bibliothèque malgache a réédité cette année les trois Histoires incertaines dont deux se passent à Venise et qui mettent en scène des collectionneurs, des antiquaires, des érudits dans le décor de maisons anciennes chargées d’un passé mystérieux.
Une redécouverte bien dans l'air du temps - notre temps qui n'apprécie rien comme d'aller voir chez les écrivains du passé si l'on ne trouverait pas, par hasard, quelque chose qui ressemblerait à notre incertitude d'aujourd'hui.

dimanche 26 avril 2015

Le Goncourt de Pierre Lemaitre en poche

Le 4 décembre 1914, six poilus ont été fusillés « pour l’exemple », accusés d’avoir, une semaine plus tôt, avec quelques autres, abandonné leur poste devant l’ennemi. Justice expéditive, justice injuste aussi puisqu’ils ont été réhabilités en 1921. Parmi les condamnés, Jean Blanchard, cultivateur. Avant de passer devant le peloton d’exécution, il terminait ainsi sa dernière lettre à sa femme : « Au revoir là-haut, ma chère épouse. » De ces mots, Pierre Lemaitre fait le titre d’un roman inattendu pour ses lecteurs qui connaissaient sa manière noire : Robe de marié, Alex, etc. En abandonnant la littérature de genre, l’auteur n’a rien perdu de ses qualités. Au contraire, il les magnifie en dotant son livre d’un souffle puissant qui conduit ses deux personnages principaux de la guerre à l’arnaque. Et le romancier vers le Goncourt, obtenu en novembre 2013.
S’il faut garder à l’esprit le titre et son contexte, le récit commence en novembre 1918, alors que la guerre est sur le point de s’achever. Les ultimes jours des combats ne sont pas perdus pour tout le monde : Pradelle, ou plutôt le lieutenant d’Aulnay-Pradelle, qui donne l’impression d’être une sombre crapule consciente de son pouvoir, engage ses hommes dans un combat inutile. Ou plutôt : utile exclusivement à son avancement. Il ne recule devant rien pour pousser la troupe contre l’ennemi, comme le découvre Albert Maillard en tombant sur les cadavres des éclaireurs envoyés à la boucherie : les balles les ont frappés dans le dos. Albert ne s’éternise pas. Pradelle l’a vu s’arrêter près des corps et les obus pleuvent. Albert est enterré dans un trou noyé sous une gerbe de terre, Edouard Péricourt parvient à le sortir de là avant d’être lui-même gravement blessé et le destin des deux survivants, qui se connaissaient peu auparavant, est dès lors inextricablement lié par leur sauvetage mutuel.
Le conflit s’achève, les soldats éprouvent les plus grandes difficultés à retrouver leur place dans la société. Albert, sous l’influence d’Edouard dont le cerveau est sorti de la guerre aussi abîmé que le corps, met au point avec lui une affaire juteuse qui devrait leur apporter la fortune au détriment, il est vrai, de la mémoire des victimes : susciter des commandes de monuments aux morts par les mairies, encaisser les avances et se tirer très loin avec l’argent. Ce n’est pas très moral. A moins de considérer cette arnaque comme une revanche sur l’exploitation du sentiment patriotique qui a envoyé les hommes au casse-pipe sans se soucier des conséquences. Ce serait alors un juste retour des choses…
La guerre est une saloperie, c’est entendu et Pierre Lemaitre le rappelle dans les premières pages de son roman. Elles ont les couleurs de la mort et de la crasse, les odeurs de la pourriture qui envahit les champs de bataille. Mais l’après-guerre peut être une saloperie aussi, en même temps que la source d’un livre scénarisé avec talent et écrit avec force. On ne le lâchera pas avant la dernière page.

vendredi 24 avril 2015

Pierre Jourde et le village en colère

Dans La première pierre, Prix Jean Giono, Pierre Jourde analyse l’affaire qui a suivi la publication de Pays perdu, en 2003. Quand il revient au village dont il parlait dans ce livre, l’écrivain, sa femme et ses trois enfants font face à la colère de quelques habitants qui dégénère en violence, à la limite d’un lynchage qui aurait peut-être eu les pires conséquences si les choses s’étaient passées encore un peu plus mal.
Parlant de lui à la deuxième personne, l’écrivain revient sur l’affrontement qu’une partie de la presse a présenté comme une rébellion de ses personnages contre celui qui s’était emparé d’eux. Contre leur gré. En les dénigrant, les diffamant, pensent-ils – ils citeront comme preuves des citations du livre devant le tribunal, mais ces citations sont peu convaincantes, à moins de considérer, comme le fera un journaliste, que le noir est une couleur négative. Ou de comprendre que Pierre Jourde a parlé d’un « pays de merde » alors qu’il décrivait « le pays de la merde » (celle des vaches, pour l’essentiel) avec une affection certaine pour les souvenirs laissés par ces déjections.
Dans La première pierre, il raconte donc les événements. Ou plutôt comment il les a vécu, dans les premiers instants : les mots, la castagne, la peur, les jets de pierres, la fuite. Puis les plaintes réciproques et la justice. Il cherche à comprendre où a pu se nicher le malentendu qui a débouché sur ces événements. Comment la complexité de la littérature, si travaillée soit-elle, échoue parfois à faire sentir ce qu’elle s’efforce de restituer. Et pourquoi des réactions aussi violentes. Il est peut-être, probablement, proche de la vérité quand il explique qu’il a livré un secret sans importance pour lui, mais pas pour les autres.
« Mais ce langage de la complexité est toujours menacé par la sécheresse, la complaisance, le narcissisme ou le pittoresque, ce pittoresque que tu voulais à tout prix éviter en écrivant le livre. Il a besoin de se replonger dans la source de silence et d’obscurité, où les choses n’ont pas encore pris leurs formes, où l’être n’est pas encore l’être, et tient repliés contre lui le passé et l’avenir, dans la quiétude de ce qui n’est pas. Le secret est ce vide intérieur où le dire trouve son énergie. Le langage littéraire, dans l’idéal, pourrait être celui qui, dans la révélation, préserve l’obscurité du secret. Ramène Eurydice au jour avec toute l’épaisseur de l’obscurité dont il la tire. »
Un livre – un livre ! – a provoqué des vagues disproportionnées. Un autre livre tente d’en expliquer l’origine. Dans le travail sur la langue qui fait toute la singularité de l’œuvre de Pierre Jourde.

jeudi 23 avril 2015

14-18, Albert Londres en Grèce schizophrène




La Grèce entre le roi et Venizelos
(De notre envoyé spécial)
Athènes, avril 1915.
Éleuthère Venizelos quitte sa patrie.
Il va d’abord à Samos, mais ce n’est qu’une escale.
Meurtri, l’homme qui doubla le territoire de son pays, se voit contraint de s’en éloigner. C’est pour lui une question d’honneur. Après quinze jours dans cette île, il gagnera l’Amérique.
Les faits, vous les connaissez. Les voici résumés : Dans des mémoires adressés au roi et rendus publics, M. Venizelos faisait connaître que le roi et lui – le roi sur ses propositions – avaient envisagé l’hypothèse de la cession de Cavalla à la Bulgarie. Ce sacrifice assurait la neutralité ou la bienveillance de cette puissance. La Grèce, libre enfin de cette préoccupation, participait à la guerre aux côtés de la Triple-Entente. De larges terres en Asie Mineure auraient compensé la perte de Cavalla.
Le gouvernement démentit cette partie du mémoire. M. Venizelos écrivit directement au roi, faisant appel à ses souvenirs. Au nom du roi, le gouvernement répliqua que M. Venizelos n’avait pas sciemment altéré la vérité mais qu’il s’était mépris sur le sens des paroles royales.
Cette réponse du trône frappa au cœur le patriote. Il déclara tout haut qu’elle était une insulte. Il part et ne rentrera dans son pays que lorsqu’il en sera lavé.
Quel trouble cet exil volontaire peut-il jeter en Grèce ?
Pour le moment, avant les élections, et par la volonté de M. Venizelos, aucun.
Les élections devraient avoir lieu dans trente jours. On a prêté au gouvernement l’intention de ne pas les faire. Non ; peut-être les retardera-t-il. Déjà le prétexte est trouvé : le menuisier ne pourra pas livrer à temps les urnes commandées pour les nouvelles provinces. Cet empêchement insurmontable fera gagner vingt jours.
M. Venizelos ne se présentera pas, c’est entendu. Son parti ira seul à la bataille. L’emportera-t-il ?
Personne n’en doute.
C’est alors à ce moment que commencera la grande crise.

Un souverain et un ministre

Le peuple aime le roi. Venizelos et le roi étaient jusqu’ici dans son esprit sur le même pied d’amour. Le roi était le grand soldat qui gagnait les batailles et Venizelos le grand homme qui les préparait. Le Grec ne les séparait pas dans son affection. On sentait qu’il les confondait : il jugeait Venizelos aussi royal que le roi et le roi aussi démocrate que Venizelos. Il marchait tranquille entre la couronne de Constantin et le chapeau de paille d’Éleuthère. Voilà qu’un grand coup de vent balaie subitement le chemin. Il ne peut plus rester au milieu. Il est forcé de se rapprocher de l’un ou de l’autre. Vers lequel va-t-il pencher ?
Toute cette crise est-elle bien uniquement une question entre Venizelos et le roi ? Oui. Mais d’où est née cette question ? De la différence de deux courants politiques. Personne n’ignore les sympathies du roi pour l’Allemagne. Le peuple, à la fois grand ami de la France et grand fidèle du roi, conciliait ces différences de cette manière : Constantin, disait-il, n’est pas germanophile, il est kaiserophile. Il réduisait ce penchant royal à une simple camaraderie d’hommes couronnés ou de beaux-frères. C’est pourquoi sur le passage d’un cortège de la Cour, il pouvait crier à la même minute : Vive le roi, Vive la France !
Avant tout, le roi est Grec, c’est évident. On n’est pas moins certain – et Sa Majesté le prouve depuis huit mois – qu’il serait le plus heureux des souverains si les intérêts de son pays pouvaient s’entendre avec ceux de l’Allemagne.
Vous connaissez Venizelos. Ce n’est pas de la sympathie, c’est de l’amour qu’il a pour la France. Il répète que c’est elle qui a délivré la Grèce, il y a cent ans, que depuis, elle l’a toujours protégée et qu’il faut l’aimer comme une mère. Et Venizelos possède sur son souverain cet avantage que les intérêts de son pays s’accordent avec ses préférences.
Est-ce à dire que depuis sa démission la politique de la Grèce ait complètement tourné ? Non. Le peuple peut permettre à son roi d’être kaiserophile. Il ne le tolérerait pas de son gouvernement.
Qu’est, en effet, le nouveau ministère, le cabinet Gounaris ? – Il continue plus froidement – une politique d’amitié avec la Triple-Entente. Il est grec indépendant.
Ce gouvernement est transitoire. L’avenir ici n’est qu’entre deux hommes : le roi et Venizelos.
Du roi qu’aime le peuple sans être d’accord avec lui ou de Venizelos qui est le peuple même qui l’emportera ? Ou bien se réconcilieront-ils ?
Le premier point pour l’instant semble éclairé. Venizelos ne veut pas, à une époque aussi critique pour l’avenir de son pays dans le monde, susciter une crise intérieure. Il se sacrifierait plutôt une nouvelle fois. Mais pour la réconciliation ?

Chez M. Venizelos

Je suis allé le demander au grand homme.
Je suis tombé dans sa maison en plein matin d’adieux. J’ai vu le spectacle d’une foule venant pleurer devant l’homme qu’elle aime et va perdre.
Dans deux grandes salles pauvres, vingt par vingt en un grand et beau silence, les fidèles défilaient. Ils montaient l’escalier, le chapeau à la main, allégeant leur pas pour éviter le bruit et beaucoup le mouchoir déjà aux yeux.
Des pères avaient amené leurs enfants. Ils voulaient leur montrer comment c’est fait un homme qui part d’un pays parce que de haut on l’a offensé.
La cérémonie était triste. Les yeux avaient tous une attitude pleine d’émotion. Venizelos traversait l’autre chambre et allait d’une pièce à l’autre recevoir les poignées de mains. Les amis les plus meurtris éclataient en sanglots, en arrivant devant lui. Doucement il leur mettait sa main sur l’épaule ou leur entourait un instant la taille.
Il interrompit ses visites et me reçut dans l’une de ces grandes salles qui venait de se vider.
— C’est la presse française, toujours si sympathique pour moi, qui vient se mêler à cette scène d’adieux, me dit-il. Et j’en suis très touché.
— Monsieur le président, quand partez-vous ?
— Bientôt, mais je partirai seul, je ne veux même pas que quelques amis m’accompagnent.
M. Venizelos est de haute taille et porte derrière ses lunettes un regard d’une grande tendresse.
— Faites connaître à la France que je lui exprime toute ma gratitude pour le long soutien dont elle m’a honoré et dites-lui que mon amour pour elle n’est pas seulement partagé par la majorité de mon pays, mais par sa presque totalité.
— Une fois les élections faites, si, comme il est certain, votre parti est victorieux et vous rappelle, rentrez-vous en Grèce sans que vous ayez reçu satisfaction du roi ?
— Jamais ! Je considère le démenti que le roi m’a fait donner par le gouvernement comme une grave insulte. Je ne pourrai reprendre mes rapports avec le couronne que si la couronne me donne satisfaction.
— La couronne ne peut se démentir.
— Ce serait, en effet, difficile.
— Alors si le peuple vous impose à la couronne ?
— Je ne veux pas troubler mon pays.
— Mais si le peuple entend avoir raison ?
M. Venizelos ne me répond que par un regard où il y a beaucoup de lointain.
Ce lointain est l’image des destinées de la Grèce. Elles sont dans les brumes. Le roi a le pouvoir : il ne sait pas s’il veut la guerre. Venizelos la veut, il n’a plus le pouvoir. Qui l’emportera ?
Je quitte l’ancien président du Conseil. Dans l’antichambre, quelqu’un pleure, accoudé contre un poêle de faïence.
La Grèce jusqu’à nous a été représentée par bien des allégories : Athéna, Hermès, Achille avec son bouclier. Elle pourrait l’être aujourd’hui par cet homme âgé qui sanglote, la tête entre ses mains.

mercredi 22 avril 2015

14-18, Albert Londres à Lemnos




Les campements alliés à Lemnos

(De notre envoyé spécial)
Mudros (Île de Lemnos).
Avril 1915.
Lemnos est cette île de l’Archipel où, dans les temps divins, le guerrier grec Philoctète fut abandonné dix ans par les siens parce que s’étant blessé avec les flèches empoisonnées d’Hercule, il répandait une odeur nauséabonde, et où maintenant, non plus pour marcher sur Troie mais sur Constantinople, des soldats de France et d’Angleterre sont venus monter leur tente.
Deux grands villages, l’un sur une large baie : Mudros ; l’autre sur la côte occidentale : Castro, en sont les centres.
Je débarque à Castro par une nuit de vent.
C’est sans doute l’habitude dans ces îles que ce soit le vent qui vous accueille, ou plutôt qui vous repousse. Il vous frappe dans la figure et s’efforce d’arrêter votre marche. Il a l’air d’être chargé d’entraver vos pas pour que, dégoûté, vous renonciez à fouler plus longtemps ce sol.
Heureusement qu’aucune illusion de confort ne précédait mon arrivée, et que déjà Ténédos, à ce sujet, m’avait mis au point. C’est naturellement que je rentre sous un hangar pour prendre mon sommeil. Nous étions cinq quand je me suis couché, nous nous sommes réveillés huit. Mon but est Mudros, à vingt-six kilomètres d’ici. Tandis que l’on me cherche un cheval, j’attends devant le château. C’est de grand matin.

Les Australiens

Deux officiers australiens, avec des guêtres d’un cuir magnifique, se promènent. Les détours de leurs pas les amènent près de moi. Ils examinent le château. Ils le trouvent très gracieux et me demandent « quel est son âge ». Je leur réponds qu’il date des Vénitiens. Les Vénitiens ? Ce renseignement ne leur dit rien. Les officiers ont un sourire et finement me font cette confession : « L’Australie n’a pas d’histoire, c’est pourquoi nous nous montrons assez dédaigneux de celle des autres. »
Le village s’anime. Des paysans grecs passent avec deux agneaux vivants sur le cou. Les petites bêtes sont l’une au-dessus de l’autre, tête contre queue. Le museau penché, elles ne bêlent pas. Dans chacune de ses mains le paysan serre quatre pattes. Voilà, mesdames, une façon nouvelle de porter les fourrures.
On me conduit mon cheval. C’est le plus grand que l’on ait trouvé, il est dix centimètres plus haut qu’un âne. Il n’est pas nécessaire, pour le monter, d’avoir fait de la haute école : il ira à cinq kilomètres à l’heure.
C’est une route dans la montagne que nous allons suivre. Les oliviers y poussent seuls. Si l’on s’est jamais demandé pourquoi cet arbre est tourmenté, ici on en a la réponse. Elle est peut-être fausse, elle paraît du moins raisonnable. Si ces arbres sont rabougris, bossus, bancals, c’est que depuis leur naissance, sans trêve, sur ces plateaux, n’ayant pour recours que de s’abriter les uns les autres, ils subissent la peine du vent. Dur supplice qui rendrait les hommes crochus s’ils étaient aussi souvent à sa merci que les oliviers.
Pays sauvage. La poussière est blanche. La route n’a pas sur ses bords de petites maisons amies. Elle va, vous menant d’arbres en rochers et de rochers en majestueux ravins. Sur la montagne la plus lointaine, deux oliviers font l’effet de deux ombrelles ouvertes.
Je tourne la route. Une compagnie d’Australiens est en train de manœuvrer.
Hommes grands, forts, blonds, coiffés d’un feutre à larges bords, gantés comme pour l’escrime, pas vêtus d’uniformes, mais de vestes de couleur bise ou bleue qui collent à leurs formes mieux qu’un maillot, ils ne sont pas à leur aise dans cette étroite plaine. Habitués à pousser leurs chevaux à travers les vastes plateaux nus de l’Australie, ils souffrent, limités par ces arbres et ces montagnes, de n’avoir pas la liberté de leurs guides. Ces hommes à cheval sont de grands galopeurs. On les met sur ce court terrain de Lemnos. Pour eux c’est un manège. Mais ce n’est qu’un relais. Ils pourront bientôt laisser aller leurs bras sur le cou de leur bête. Il y aura de quoi courir jusqu’à Constantinople.

Un campement français

Ce petit champ a dû voir manœuvrer des Français. Une rivière coule dans le bas. Une planche clouée sur un olivier annonce : « Ici les bains ». Sur cette même planche, écrits au crayon ces mots : « Il n’y a pas de peignoir. Pour se sécher, grimper au sommet de l’arbre, le vent s’en charge. » Des poilus sont passés par là.
J’ai déjà fait douze kilomètres. Décidément je ne battrai pas de record. La baie de Mudros se découvre. Des cuirassés, des transports, des charbonniers, cinquante vaisseaux au moins, sont dans ses eaux. La ville n’est pas encore visible.
Sur un cheval pas plus haut que le mien – ce qui me console – mais sur une belle selle à la turque, un officier français va me croiser. Nous avons chacun un sourire qui s’adresse à notre monture.
— Si vous avez trouvé le moyen de faire trotter ces bêtes, me dit l’officier, c’est Dieu qui vous envoie.
Cet uniforme français sur cette selle turque dans ces montagnes grecques, quelle rêverie cela vous met dans la pensée !
Pas loin de la baie, de petites taches blanches commencent de s’apercevoir. Leur forme se précise. C’est le campement de nos soldats. Plus j’avance, plus je sens d’ailleurs une activité dont ces lieux m’étonnent.
De nouveau des Australiens, puis Mudros avec une grande église surplombant.
C’est là que les alliés ont planté leurs tentes. Il y en a de toutes les formes et de toutes les longueurs. J’arrive dans ce village de toile. Son pittoresque vous saute aux yeux.
Voici des chapeaux chinois, des ruches, des bonnets de police, des huttes de bûcheron ou plutôt des tentes qui en ont la forme. En voici une très longue : c’est la galerie des Machines, une qui monte en pointe avec de la bonne volonté : c’est la tour Eiffel, derrière, un moulin avec sa roue entoilée : c’est la Grande Roue. Nous sommes au Champ de Mars, un Champ de Mars pour poupée. Il y en a beaucoup.

Le caporal sénégalais

Des soldats grouillent entre chacune. On en voit qui se baissent pour rentrer chez eux, on en voit deux qui se cognent à la porte étroite, l’un et l’autre voulant à la fois pénétrer et sortir. La nuit ce doit être un labyrinthe. Les enfants seraient ici aux anges pour jouer à cache-cache. Je tourne, égaré, dans ce village. Contre cette toile blanche, un nègre, un de nos amis : un Sénégalais. Puis beaucoup de Sénégalais, accroupis, ou qui se dressent, ou qui vont. C’est du noir sur blanc. Des nègres à Lemnos ! Ah ! si Ulysse avait vu ça !
Un caporal sénégalais entre dans une noire fureur. Malgré la défense, des marchands grecs se promènent entre les tentes avec leurs bazars à la main. Il en tient un au bout de son long bras, et lui crie : « Moi, dis partir, partir. »
Les marchands grecs se sont abattus sur Mudros. Il en est venu d’Athènes. Ils sont arrivés avec des épiceries, des bijouteries, des pâtisseries. Ils ont construit des baraques auxquelles ils ont donné les noms les plus flatteurs pour les nations alliées. Une épicerie s’appelle : « À la célèbre France », une autre : « À la navale Angleterre ». Lorsque la clientèle ne va pas chez eux, ils vont à la clientèle. Ils circulent avec des hottes pleines à la fois d’oranges, de fromages blancs et d’olives huileuses. Ils roulent vers le camp des tonneaux à moitié pleins dont on entend le vin ballotter. Ils les roulent cinq cents mètres, sous un fort soleil et plusieurs jours de suite et en arrivant ils crient : « Qui veut de la boisson fraîche ? »
Malins, ils ne saisissent jamais ce qui va contre leur intérêt. Si on affiche que l’on a besoin d’oranges, ils savent tous lire le français ou l’anglais. Si on placarde qu’ils n’auront plus le droit de vendre dans tel endroit, ils ne comprennent plus que le grec.
Heureusement que nous avons des caporaux sénégalais.