lundi 3 août 2015

70 ans de Série noire 2000-2004

On entre dans le vingt et unième siècle, la Série noire continue d'explorer les marges du temps qui passe. Cinq nouvelles premières pages pour donner des envies de lecture...

Joe R. Lansdale, Le mambo des deux ours (n° 2592, 2000)
Lorsque j’arrivai chez Leonard pour le réveillon de Noël, les Kentucky Headhunters étaient là et ils chantaient The Ballad of David Crockett, tandis que mon meilleur pote célébrait la chose à sa façon en incendiant de nouveau la maison voisine.
J’avais espéré qu’il avait abandonné ce genre de petits jeux. La première fois, je lui avais filé un coup de main ; la seconde, il avait fait ça tout seul comme un grand, et voilà que ce coup-ci je débarquais en bagnole juste au moment où il s’y remettait ! Ça paraîtrait vraiment suspect quand les flics se pointeraient. Quelqu’un les avait déjà prévenus. Sans doute les trous du cul qui occupaient ladite piaule. Je le savais parce que j’entendais des sirènes.
Le petit ami de Leonard, Raul, était sur la véranda, les mains dans les poches de sa veste, et il considérait d’un air désespéré l’incendie et la baston, un peu comme un prêtre méthodiste découvrant que le maître de maison, dans la famille qu’il visite, vient de se servir la dernière cuisse de poulet frit…
Je garai mon pick-up dans l’allée de Leonard et montai retrouver Raul sur la véranda. Il faisait froid et notre respiration gelait.
— Ça a commencé comment, cette histoire ? demandai-je.
— Oh, bon sang, Hap, j’en sais rien ! Faudrait que tu l’arrêtes avant qu’on le foute en taule.

Francisco Gonzalez Ledesma, Le péché ou quelque chose d'approchant (n° 2629, 2001)
— Vous vous rendez compte, Milady ? s’écria Mme Robles, qui à soixante-quinze ans apprenait l’anglais, non mais vous vous rendez compte, my teacher ? Vous qui êtes à Madrid depuis peu, qu’allez-vous donc penser de cette fichue ville ? Figurez-vous qu’en ce moment même, de l’autre côté de la place… vous ne voyez pas ? Vous n’avez pas l’impression que ce monsieur respectable là-bas, un gentleman, of course, eh bien… vous n’avez pas l’impression qu’il est mort ? Vous ne trouvez pas qu’il a une posture un peu bizarre pour quelqu’un qui prend le soleil ?
Speak english, only english, murmura patiemment la jeune étudiante de l’université de Madrid, qui donnait des cours d’anglais aux retraités et avait constaté que les élèves du sexe masculin cherchaient plus à lui toucher le cul d’un air paternel qu’à apprendre la langue de Shakespeare. Only english, if you want to learn quickly. Que voulez-vous dire ?
— Celui-là, juste en face de vous, my baby, vous ne le voyez pas ? See you just in front, please. D’après moi, ce monsieur vient de passer l’arme à gauche. Il est dead. Il ne bouge pas : he is very quiet, un peu trop quiet à mon goût. Et ça fait au moins cinq minutes qu’il est dans cet état, je l’ai bien regardé. Son chapeau masque son visage, mais sa tête est affaissée, the head is underground, si le terme est correct, lady my teacher, vous voyez, you voyez bien ! Et il y a autre chose qui m’intrigue, vous n’avez peut-être pas remarqué, mais moi, si. Vous savez qui l’a installé sur ce banc ? Deux jeunes putes, figurez-vous. De manière on ne peut plus délicate, certes, comme pour faire croire qu’il était encore en vie, n’empêche que c’étaient quand même des putes.

Christopher Moore, Le lézard lubrique de Melancholy Cove (n° 2669, 2002)
À Melancholy Cove, septembre n’est qu’un long soupir de soulagement, une espèce de tisane que l’on sirote avant d’aller dormir, une sieste espérée depuis des lustres. La douce lumière automnale s’immisce à travers les feuillages, les touristes reprennent enfin la route de Los Angeles ou celle de San Francisco et les cinq mille habitants de la bourgade se réveillent enfin. Ils s’aperçoivent qu’ils peuvent à nouveau trouver une place pour se garer ou une table libre au restaurant, qu’ils peuvent arpenter la plage sans risque de recevoir un frisbee en pleine tête.
Septembre tient généralement ses promesses. La pluie viendra. Elle aidera à jaunir les pâturages qui verdoient encore autour de Melancholy Cove. Les magnifiques pins de Monterey qui couvrent les collines arrêteront de perdre leurs aiguilles, les incendies cesseront de détruire les forêts des environs de Big Sur, les sourires commerciaux des serveuses et des employés, qui n’avaient cessé de s’élargir tout au long de l’été, ressembleront à une expression humaine, les mômes retrouveront à l’école le bonheur de fréquenter à nouveau les copains, la défonce et les flingues, qui leur avaient tant manqué tout au long de la belle saison, et chacun pourra enfin se reposer.

Carlo Lucarelli, Laura de Rimini (n° 2682, 2003)
Laura de Rimini se touche l’intérieur de la joue avec la pointe de la langue, avant de se la mordre. Anna de Pesaro s’entortille les cheveux, une longue mèche noire autour de l’index, serrée comme une bague. Paola de Ferrare, le dos raide et la nuque appuyée à la vitre du tableau d’affichage contenant la liste des candidats convoqués aux examens, remue les lèvres en récitant silencieusement la liste de noms des principaux représentants de la Scapigliatura milanaise, cours de monographie, Italien II, Lettres modernes, professeur madame R. Creberghi, étudiants compris entre L et Z.
Laura de Rimini serre les paupières et écrase sa joue contre ses dents avec le bout de son doigt. Anna de Pesaro lui a dit qu’elle ne sait plus rien, qu’elle ne se souvient plus de rien, qu’elle va s’en aller et qu’elle reviendra à la prochaine session, comme Marta de Rome, qui n’est même pas venue.
Paola de Ferrare : « Ne fais pas l’imbécile, c’est la dernière session d’été », puis elle ajoute : « Moi, si j’ai la moyenne, c’est bon. Dis, Laura, je peux te demander quelque chose ? »
Mais Laura ne l’écoute pas, elle se penche en avant, les bras croisés sur les genoux de ses jeans, la tête enfoncée dans le col de son pull, comme pour se couvrir les oreilles, parce qu’elle sait très bien ce que veut Paola, elle veut lui demander quand est né Boito… ce qu’a écrit Praga… et Laura va paniquer car au pied levé elle ne s’en souviendra pas.

Caryl Férey, Utu (n° 2715, 2004)
Soudain, Paul Osborne eut envie d’uriner. Une envie oppressante. N’importe où ferait l’affaire. Il distinguait à peine la masse des autres disséminés sur le sable : il y avait cette cabane blanche au bout de la plage, l’air vibrant dans ses poumons et cette rumeur qui le prenait au ventre et l’aspirait, cette rumeur qui tirait sur son sexe et l’aspirait... Le soleil d’abord s’affaissa : ses genoux fléchirent, puis cédèrent. Étouffant un cri, Osborne s’écroula sur le sable. Hyperthermie, effets secondaires de peurs anciennes ou de pilules, il ne put retenir la brûlure qui irradiait son ventre : un filet d’urine coula de son pantalon.
Quand il rouvrit les paupières, la rumeur avait disparu. Restaient les gens, sur la plage, par centaines.
Bondi Beach était la plage branchée de Sydney : ici on ne tolérait pas les laids, encore moins les gros. Paul Osborne n’était ni l’un ni l’autre mais sa façon de patauger dans le sable et l’odeur qu’il dégageait faisaient glousser les filles alanguies sur les serviettes voisines ; de jolies filles qui arrondissaient leurs angles, les fesses modelées dans des maillots à la mode et qui ne demandaient pas mieux que de passer du bon temps.
Ébloui par le soleil, il tâtonna dans ses poches et trouva une paire de lunettes. Les branches étaient tordues mais elles tenaient à peu près sur son nez. Le plus dur était maintenant de se relever.
— Hey man ! Y a queque chose qui va pas ?

vendredi 31 juillet 2015

70 ans de Série noire 1995-1999

Et Jean-Claude Izzo vint... Pour quelques années d'écriture, trop brèves, certes, mais je ne repense jamais à lui sans un léger pincement de cœur, d'autant que sa trilogie Fabio Montale a été rééditée il y a peu en un seul volume. Mais nous ne sommes pas là pour nous lamenter. Avançons...

Jean-Claude Izzo, Total Khéops (n° 2370, 1995)
Il n’avait que son adresse. Rue des Pistoles, dans le Vieux Quartier. Cela faisait des années qu’il n’était pas venu à Marseille. Maintenant il n’avait plus le choix.
On était le 2 juin, il pleuvait. Malgré la pluie, le taxi refusa de s’engager dans les ruelles. Il le déposa devant la Montée-des-Accoules. Plus d’une centaine de marches à gravir et un dédale de rues jusqu’à la rue des Pistoles. Le sol était jonché de sacs d’ordures éventrés et il s’élevait des rues une odeur âcre, mélange de pisse, d’humidité et de moisi. Seul grand changement, la rénovation avait gagné le quartier. Des maisons avaient été démolies. Les façades des autres étaient repeintes, en ocre et rose, avec des persiennes vertes ou bleues, à l’italienne.
De la rue des Pistoles, peut-être l’une des plus étroites, il n’en restait plus que la moitié, le côté pair. L’autre avait été rasée, ainsi que les maisons de la rue Rodillat. À leur place, un parking. C’est ce qu’il vit en premier, en débouchant à l’angle de la rue du Refuge. Ici, les promoteurs semblaient avoir fait une pause. Les maisons étaient noirâtres, lépreuses, rongées par une végétation d’égout.

Michel Lebrun, Loubard et Pécuchet (n° 2415, 1996)
D’abord, il se plante dans les rues méphitiques d’Aubervilliers. À cette heure tardive, pas un pèlerin pour lui indiquer la route. Il stoppe la Mob au pied de l’unique réverbère que les mouflets du coin n’ont pas dégommé au lance-pierres, retire son casque protecteur, fouille de ses doigts gourds dans l’épaisseur de sa canadienne, en tire un plan Paris-Banlieue, le feuillette, les yeux plissés pour mieux distinguer les caractères minuscules dans la lumière jaunasse.
Il se trouve dans une banale avenue Jean-Jaurès. On l’attend dans une non moins conventionnelle rue de l’Entrepôt, pour une réunion importante dont on n’a pas voulu lui donner l’objet par téléphone. Mystère et Malabar. Ah, voilà, il n’en est pas si loin après tout ; deuxième à gauche et troisième à droite.
Il range le plan dans l’épaisseur ouatée, rajuste son hémisphère plastique, lance le moteur de sa machine et s’enfile deux sens interdits avant de parvenir au but. Une voie totalement hors du temps et de l’espace, bordée d’interminables murs aveugles, et où même les voitures en stationnement semblent abandonnées depuis des siècles. Il roule jusqu’à un portail grand ouvert, au fond duquel on voit de la lumière. Dans la cour, il plante la Mob contre un mur, assujettit l’antivol, on ne sait jamais, et, casque au creux du bras, frappe à une petite porte métallique sur laquelle s’écaille l’inscription « entrée du personnel ». Des exclamations retentissent à l’intérieur, enfin, c’est pas trop tôt, il a fait un détour par Marseille, et la porte s’ouvre sur un Jojo hirsute et hilare, verre en main.

Bernhard Schlink et Walter Popp, Brouillard sur Mannheim (n°2479, 1997)
Au début je l'ai envié. C'était au lycée Frédéric-Guillaume à Berlin. Je portais les costumes de mon père, je n'avais pas d'amis et j'étais incapable de monter à la barre fixe. Il était le premier, même en gymnastique, on l'invitait à tous les anniversaires, et les enseignants étaient sérieux quand ils le vouvoyaient. Parfois le chauffeur de son père venait le chercher avec sa Mercedes. Mon père travaillait aux Chemins de Fer du Reich ; en 1934 il avait été muté de Karlsruhe à Berlin.
Korten ne supporte pas l'inefficacité. Il m'a appris à monter à la barre et à en faire le tour. Je l'admirais. Il m'a également montré comment on fait avec les filles. Moi, je courais bêtement à côté de la petite qui habitait l'étage du dessous et qui allait au Luisen, en face de notre lycée. Je l'adulais. Korten, lui, l'embrassait au cinéma.
Nous sommes devenus amis, nous avons fait nos études ensemble, lui en économie, moi en droit ; les portes de sa villa au bord du Wannsee m'étaient ouvertes. Lorsque j'ai épousé sa sœur, Klara, il était témoin et m'a offert la table de travail qui est toujours dans mon bureau, en chêne massif, sculpté, avec des poignées en laiton.
J'y travaille rarement aujourd'hui. Ma profession ne me laisse pas le temps de m'asseoir, et lorsque je repasse au bureau en fin de journée, les dossiers ne s'empilent pas sur ma table. Seul le répondeur m'attend et m'indique dans sa petite fenêtre le nombre de messages reçus. Alors je m'installe devant le plateau vide, joue avec un crayon et écoute ce que je dois faire et pas faire, ce que je dois prendre en main et ce à quoi je ferais mieux de ne pas toucher. Je n'aime pas me brûler les doigts. Mais il arrive qu'on se les coince dans le tiroir d'un bureau qu'on n'a pas ouvert depuis longtemps.

Don Winslow, Au plus bas des hautes solitudes (n° 2522, 1998)
Il aurait mieux fait de ne pas se retourner.
Alors qu’il contemplait une vallée encaissée, Neal Carey entendit qu’on gravissait le monticule. Il fixa son attention sur la paroi abrupte de la falaise de l’autre côté de la gorge, mais les cailloux du sentier n’en finissaient pas de rouler sous des pas. Qui se rapprochaient.
Neal, se concentra sur la position si difficile et si exigeante du Tigre Apprivoisé en Oblique. Il regarda son bras gauche se tendre lentement vers le haut et fendit l’air du tranchant de la main. Ça allait faire trois ans qu’il essayait d’apprivoiser son Tigre, oblique ou pas, et son entraînement quotidien lui permettait à peine de surmonter son inhabileté.
Neal Carey ne voulait surtout pas être dérangé.
Il porta le poids de son corps sur le pied qu’il avait reculé et laissa sa sandale de toile s’enfoncer dans la fine couche de boue. Il inspira l’air glacé de l’aube et sentit sur ses épaules la chaleur timide du soleil levant. Lentement, il leva sa jambe et commença à pivoter au ralenti sur son pied d’appui dans le but de se trouver face à l’origine des bruits de pas qui, maintenant, atteignaient le sommet du monticule. De son monticule, bordel ! Le seul endroit qui, chaque matin, lui était tacitement réservé pour ses brefs instants de liberté avant l’aube. Trois années de pratique ne signifiaient donc rien pour ces intrus ?

Harry Crews, Le roi du K.O. (n° 2536, 1999)
De là où il était, assis sur un tabouret bas, le garçon – qui s’appelait Eugène Talmadge Biggs, mais qu’on appelait souvent Knockout ou K.O. ou Cogneur – avait à trois reprises fait le décompte des costumes suspendus dans le placard ouvert. Et à chaque fois il était arrivé à un nombre différent. Ce qui ne l’avait pas étonné. Compter, ce n’était pas son fort. C’était juste histoire de faire quelque chose en attendant qu’il soit l’heure de la seule chose qu’il pouvait encore faire. Et puis de toute façon, plus rien ne le surprenait.
Il avait décidé depuis belle lurette que l’astuce consistait à essayer de faire ce qui se présentait, sans trop se poser de questions. Du moins jusqu’à un certain point. Le problème étant de savoir où ce point se situait, le point limite à ne pas franchir. Parfois, pendant les heures paisibles où il était allongé dans son lit à attendre le sommeil, ou même lorsqu’il marchait dans la rue, dans la radieuse lumière du matin, la pensée lui venait qu’il y avait bien longtemps qu’il avait franchi le seuil à ne pas franchir et que sa vie ne lui appartiendrait plus jamais.
Il s’obligea à recompter soigneusement encore une fois les costumes. Et tomba sur un nombre encore différent. Il y avait certainement 130, ou 127, ou bien 133 ou alors 128 costumes suspendus devant lui dans le placard ouvert. Et par terre, sous chaque costume, il y avait une paire de chaussures. Donc quelque soit le nombre de costumes, il y en avait autant dans le placard que de paires de chaussures.

mardi 28 juillet 2015

70 ans de Série noire 1990-1994

Encore une belle série d'écrivains et de livres puissants, pour cette nouvelle tranche de cinq années qui permet de remonter le temps depuis les débuts de la Série noire jusqu'à nos jours - nous n'y sommes pas encore, mais on avance, on avance.

Tonino Benacquista, Trois carrés rouges sur fond noir (n° 2218, 1990)
Trente-cinq toiles, pratiquement toujours la même, d’indescriptibles griffures noires sur fond noir. Une obsession. Un malaise.
Le jour où elles sont arrivées à la galerie, je les ai déballées une à une, de plus en plus vite, en cherchant la surprise et la tache de couleur. Au premier regard, tout le monde les avait trouvées sinistres. Même Jacques, mon collègue. Il est accrocheur, et moi, je suis son arpète.
— On est à la bourre, petit. Ouverture des portes dans vingt-cinq minutes !
La directrice de la galerie ne nous a donné que quatre jours pour monter l’expo, l’ensemble des toiles et trois sculptures monumentales qui ont bien failli lui coûter un tour de reins, à Jacques. Des déchirures d’acier soudées les unes aux autres sur quatre mètres de hauteur. Deux jours entiers pour les positionner, à deux. Je me souviens de la gueule des déménageurs qui sont venus nous les livrer. « Y pourraient pas faire des trucs qui rentrent dans le camion, ces artistes à la noix ! » Les déménageurs ont souvent du mal, avec les œuvres d’art contemporain. Nous aussi, avec Jacques, malgré l’habitude. On ne sait pas toujours comment les prendre, ces œuvres. Au propre comme au figuré. On a beau s’attendre à tout, on ne sait jamais ce qui va surgir des portes du semi-remorque.
Dix-sept heures quarante, et le vernissage commence officiellement à dix-huit. Le champagne est au frais, les serveurs sont cravatés et la femme de ménage vient tout juste de finir d’aspirer les 450 mètres carrés de moquette. Et nous, on a toujours le problème de dernière minute. Ça rate jamais. Mais il en faut plus pour paniquer mon collègue.

Jean-Hugues Oppel, Zaune (n° 2257, 1991)
— Carte.
Le donneur sert. Sans hâte, en garçon qui sait la valeur de l’instant. Mais non sans jeter un regard furtif au demandeur.
Bob. Aussi large que haut. Blondasse, les traits mous, mais jovial quand même. Le bon gros de la bande, depuis toujours. S’en est fait une raison. Il fixe le rectangle cartonné comme s’il voulait voir au travers. S’efforce de ne rien laisser paraître. Poli, il attend que tous soient servis pour retourner ce qui doit être – il le faut ! – le valet qui lui manque pour son full. Le premier de la soirée. De l’année, aussi. Pour lui.
— Deux cartes, Patrick…
Un rien de nervosité dans le ton. Une fêlure dans la voix. Le donneur enregistre. Sert sans broncher. Il subodore un brelan gros comme ça, d’entrée. C’est un réel plaisir de jouer avec Micheline, c’est un vrai livre ouvert. Brune, cheveux raides, poitrine provocante, elle adore taper le carton avec les potes, ça lui fait oublier ses cinquante-deux heures de caisse enregistreuse au super-hyper du centre commercial. Même avec la lecture optique des codes-barres, c’est lessivant, malgré les pauses-pipi. Chronométrées par la subalterne-chef. Et un salaire de misère à peine regonflé par les heures supplémentaires des dimanches d’ouverture illégale.
Mouvement de tête interrogatif au suivant. Dénégation dudit.
— Servi.

Jean-Bernard Pouy, La Belle de Fontenay (n° 2290, 1992)
22 mars, un bon jour pour la patate.
Si les autres ahuris de Nanterre ont choisi ce jour-là pour changer toute une génération, c’est forcément un bon anniversaire pour planter des pommes de terre.
Il fait frais, il y a encore, dans l’air, un peu de cette buée qui trouble les alentours et en gomme la netteté. Je distingue à peine la centrale électrique qui miroite, glacée, derrière la gare de triage. Le Plateau d’Itry, vert foncé, strié par les cités, ressemble à la silhouette usée, rabotée, d’une énorme scie égoïne.
Va faire de la belle poésie avec la banlieue au petit matin, tiens, bon courage.
J’ai porté les deux sacs sur le bord du terrain. Et j’ai posé le sac de fumure sur le bord de la parcelle de Charles, elle est encore en friche, il est en retard, un lumbago doit saboter sa retraite. On n’a pas beaucoup de place, juste l’espace de se déplacer sur l’étroite allée de gravier entre deux jardins.
Je viens de terminer de creuser les quatre longues tranchées dans la terre meuble. Balancer le fumier et puis, tous les trente centimètres, mettre une petite pomme de terre qui, dans quelques mois, va me faire un kilo par pied.
En tout, j’aurais droit au quintal, pour mon petit automne personnel et pour mon grand hiver solitaire.

Cesare Battisti, Les habits d'ombre (n° 2320, 1993)
Déconcertées, désunies, solitaires, quatre mille âmes inspiraient au ralenti un souffle de vie, comprimées entre les antiques murs de brique rouge. Fresnes, prison. En dépit du froid hivernal, la fenêtre de la 319 demeurait ouverte, même la nuit, et pourtant l’effluve coriace du châtiment planait encore dans l’espace exigu. Avec une régularité inhumaine, Claudio Raponi se réveillait à six heures et demie, recroquevillé dans trois couvertures lourdes de poussière. Chaque matin, un mouvement identique, répété avec précision, l’installait dans cette position où il guettait les premiers bruits de l’aube, attentif à ne pas déranger les deux compagnons de cellule qui occupaient le premier et le troisième niveau des lits superposés.
À ce moment-là, son esprit voyageait au loin. Il songeait à la douceur d’un corps de femme, à l’imbroglio judiciaire dont il était victime depuis deux mois, à la possibilité de se tirer du guêpier où il s’était fourré, et plus concrètement encore à un moyen quelconque d’échapper à la routine de la journée qui pointait déjà à travers les barreaux. Noyé dans une tempête de questions sans réponses, il cédait à la tentation inutile de retrouver le sommeil, au moins jusqu’à l’arrivée du café qu’il boirait dans la pénombre, pour ne pas en maudire la transparence. Et le sommeil se refusait à lui, tandis qu’il luttait contre l’envie de la première cigarette.

James Crumley, La danse de l'ours (n° 2361, 1994)
… et rappelez-vous, mes petits-enfants, que dans l’ancien temps les ours étaient plus nombreux que les Indiens ; il y avait des ours noirs et des ours bruns, des ours roussâtres et le grand ours gris, et nous n’avions pas de miel, pas de douceur dans nos tipis. Sœur Abeille était tout le temps en colère et allait partout piquant les Indiens. Toujours, les ours trouvaient avant les Indiens les arbres creux où les abeilles font leurs nids, les éventraient, dévoraient les rayons et dérobaient le miel avec leurs langues râpeuses et leurs griffes acérées. Et les abeilles étaient tout le temps en colère parce que ces pauvres ours ne connaissaient pas la fumée sacrée qui sert à les amadouer, parce qu’ils ne savaient pas qu’ils auraient dû chanter des chants de grâces afin de se faire pardonner d’elles et parce que, pis que tout, les ours étaient voraces et prenaient toujours tout le miel sans rien laisser pour les abeilles. Les ours savaient tout du miel, mais ils ne savaient rien des abeilles, et voilà pourquoi les Indiens n’avaient pas de douceur dans leurs tipis.
Et puis un beau jour, mes petits-enfants, un jeune homme pacifique du nom de Chilamatscho – le Rêveur éveillé – vint à passer devant un nid d’abeilles saccagé. Il ne restait plus pour lui une seule goutte de miel dans l’arbre creux, et les abeilles étaient très en colère ; malgré cela, il fuma sa pipe avec elles et chanta des chants de grâces pour toutes les bonnes choses qu’offre la terre. Et quand les abeilles sentirent la fumée sacrée et entendirent les chants, elles s’apaisèrent et reprirent leurs occupations. En retour, la Grand-Mère Abeille fit don à Chilamatscho d’une vision.

lundi 27 juillet 2015

70 ans de Série noire 1985-1989

Daniel Pennac, Thierry Jonquet, Marc Villard, Gérard Delteil... le néo-polar français se porte bien en cette deuxième moitié des années 80. On y ajoute Elmore Leonard pour faire bonne mesure, et la neuvième tranche de notre survol de la Série noire est une autre demi-dizaine de belles propositions de lecture.

Daniel Pennac, Au bonheur des ogres (n° 2004, 1985)
La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée.
— Monsieur Malaussène est demandé au bureau des Réclamations.
Une voix de brume, tout à fait comme si les photos de Hamilton se mettaient à parler. Pourtant, je perçois un léger sourire derrière le brouillard Miss Hamilton. Pas tendre du tout, le sourire. Bon, j’y vais. J’arriverai peut-être la semaine prochaine. Nous sommes un 24 décembre, il est seize heures quinze, le Magasin est bourré. Une foule épaisse de clients écrasés de cadeaux obstrue les allées. Un glacier qui s’écoule imperceptiblement, dans une sombre nervosité. Sourires crispés, sueur luisante, injures sourdes, regards haineux, hurlements terrifiés des enfants happés par des pères Noël hydrophiles.
— N’aie pas peur, chéri, c’est le Père Noël !
Flashes.
En fait de Père Noël, j’en vois un, moi, gigantesque et translucide, qui dresse au-dessus de cette cohue figée sa formidable silhouette d’anthropophage. Il a une bouche cerise. Il a une barbe blanche. Il a un bon sourire. Des jambes d’enfants lui sortent par les commissures des lèvres. C’est le dernier dessin du Petit, hier, à l’école. Gueule de la maîtresse : « Vous trouvez normal de dessiner un Père Noël pareil, un enfant de cet âge ? » « Et le Père Noël, j’ai répondu, vous le trouvez tout à fait normal, lui ? » J’ai pris le Petit dans mes bras, il était bouillant de fièvre. Il avait si chaud que ses lunettes en étaient embuées. Ça le faisait loucher encore davantage.
— Monsieur Malaussène est demandé au bureau des Réclamations.

Thierry Jonquet, Le manoir des immortelles (n° 2066, 1986)
Numéro 52 était un petit bonhomme rondouillard, au crâne chauve protégé de la froidure par une toque d’astrakan noire. Numéro 52 ignorait qu’il était ainsi affublé d’un numéro.
Il rajusta sa mise en examinant sa silhouette boudinée dans la vitrine d’un pressing. Un vent glacial soufflait dans la rue. Un manteau en poil de chameau, ainsi que des sous-vêtements de tissu thermolactyl tenaient bien chaud à Numéro 52. Il était donc là, Numéro 52, à contempler son image dans le miroir qu’offrait la devanture d’une boutique de nettoyage automatique, un jeudi de novembre.
La rue dans laquelle se trouvait le pressing était une rue banale. On ne s’y promenait guère : elle ne présentait aucun intérêt particulier. Quelques immeubles, une boucherie, une bijouterie… un morceau de square venait toutefois rompre la monotonie des façades.
Numéro 52 hésitait. Décidément, il avait chaud. Il sentit ses paumes moites coller au cuir de ses gants. Il frissonna. Après tout, cela valait-il la peine ? Il se rappela la Voix, au téléphone. Une Voix à laquelle il ne pouvait qu’obéir, lui, Numéro 52. C’était ainsi.
Tout à coup, le gérant du pressing, intrigué par ce petit homme ventru qui observait fixement les rangées de costumes alignés en devanture, se planta sur le seuil de la porte. Numéro 52 sursauta. Une petite vieille précédée d’un chien ridicule arpentait le trottoir. Numéro 52 s’écarta pour la laisser passer. Il dut enjamber la laisse du chien, un caniche malingre couvert d’un petit manteau de tissu écossais. Numéro 52 fit quelques pas. Il s’arrêta devant la bijouterie, et fit mine d’être intéressé par les montres, les pendentifs, les horloges… puis il haussa les épaules.

Marc Villard, Le roi, sa femme et le petit prince (n° 2093, 1987)
Le pressentiment. Dès ce matin, en me levant, j’ai compris que tout pouvait partir en eau de boudin. Pas de chants d’oiseaux. Un silence étiré, tendu sur Saint-Jean-de-Tarn, qui faisait la part belle au murmure du fleuve situé en contrebas du Flahaut.
Sur les crêtes râpées, des hirondelles aux quatre cents coups survolaient un charnier imaginaire. Le froid m’a pris, puis, juste après, papa Rousse a ouvert les volets de ma chambre et le soleil s’est planté dans mon cœur pour n’en plus partir.
Ils peuvent râler à Palavas, au moins ils ont la mer. Ici, à Saint-Jean, on s’embrase, la tête dans un chaudron avec des songes de chambre froide comme ultime recours.
5 juin. Trente-trois degrés centigrades sur l’Aveyron. Tout baigne, y a pas à dire. Puis l’heure de nous entasser dans la Simca 1000 est arrivée et Guigui m’a regardé comme si j’étais le bon Dieu. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte principale du Flahaut, une robe de cotonnade rose dissimulant avec peine son corps d’adolescente. Quinze ans et tout l’amour du monde dans ses yeux. J’ai joué les durs, comme Stallone sait si bien le faire :
— On s’en sortira, ma Guigui !
Elle s’est mordu la lèvre jusqu’au sang et m’a piqué un baiser rapide sur la joue. Puis elle est rentrée se tapir dans l’ombre épaisse de la cuisine. Elle est comme ça.

Elmore Leonard, La joyeuse kidnappée (n° 2151, 1988)
— Je vais conduire, dit Mickey. J’aimerais vraiment.
Frank, tenant la portière ouverte, grogna :
— Monte, d’accord ?
Il lui confia sa coupe de golf, fit le tour de la voiture et donna un dollar de pourboire au gosse du parking du club. Mickey boucla sa ceinture de sécurité – ce qu’elle faisait rarement – et alluma une cigarette. Frank se glissa au volant et alluma la radio.
Ils passèrent devant le poste de police de Bloomfield Hills, au sud de Long Lake Road, à plus de 135 à l’heure. Au club, dans la soirée, quelqu’un avait dit que n’importe qui en provenance de Deep Run après un raout du samedi soir, absolument n’importe qui, ferait au moins du vingt à l’alcootest. Frank avait répliqué que son avocat avait constamment deux ou trois billets de cent dollars sur lui pour tirer ses copains d’affaire. Frank, avec son petit sourire de gamin polisson, n’avait jamais été interpellé.
La Mark V blanche – lavée tous les jours – tourna à gauche dans Quarton Road. Mickey se raidit tandis que le capot pâle suivait le faisceau des phares dans les virages, à 115, chevauchant en père peinard la double ligne jaune au milieu de la chaussée, et que la Mark V vacillait légèrement, gîtait – la musique tonitruant dans les haut-parleurs de l’arrière — gîtait plus fort, Mickey collée contre la portière en entendant hurler les pneus, le flop-flop-flop des cahots sur le bas-côté, et puis le feu rouge brûlé à Lahser, la côte gravie, encore un kilomètre jusqu’à Covington, nouveau grincement de pneus au tournant rapide et finalement la descente en roue libre – « Tu vois ? Pas de problème ? » – pour virer dans l’allée de la grande maison Tudor brune et blanche, les gifles de la haie et enfin l’arrêt brutal.

Gérard Delteil, Balles de charité (n° 2213, 1989)
« Derrière l’ancien Front de Seine, vous trouverez pas mal de pauvres », m’avait dit mon chef de secteur. Bon, je tournais depuis déjà un quart d’heure et je n’avais rencontré que des immeubles de rupins. En désespoir de cause, je rangeai ma bagnole et accrochai le premier passant. Ou plus exactement la première passante. Une petite mémé couverte de trucs brillants qui promenait son chien.
— Des pauvres, fit-elle, je crois que vous en rencontrerez par là-bas…
Du bras, elle me désigna une tour.
— Il me semble bien que celle-là vient d’être déclassée. Ils avaient promis de la démolir, mais ils ne l’ont pas fait…
Elle prononçait « pôvres », avec la bouche en cul de poule.
Elle me toisa de la tête aux pieds. Je ne portais pas l’uniforme de la Compagnie. Mes vêtements étaient propres et corrects, sans plus.
— Qu’est-ce que vous leur voulez donc à ces pauvres ?
Je la remerciai aimablement sans répondre à sa question. C’est la consigne : éviter les bavardages inutiles susceptibles d’aider les concurrents. Je remontai dans ma voiture et me dirigeai vers la tour en question. Après avoir parcouru environ cinq cents mètres, je tombai sur un barrage de police.
Je m’arrêtai, baissai ma vitre. Un gros flic se pencha sur moi. Il empestait la bière.
— Vous avez envie qu’ils vous mettent vot’ tire en pièces, mec ? demanda-t-il.
À sa façon de poser la question, on pouvait penser que cette idée ne lui déplaisait pas.

dimanche 26 juillet 2015

70 ans de Série noire 1980-1984

Un nouvel auteur français appelé à un bel avenir signe un roman noir: Didier Daeninckx. Et, au sujet de l'avenir, celui du roman de Marc Behm, Mortelle randonnée, qui trouve sa place dans cette huitième tranche de notre plongée dans la Série noire, n'est pas mal non plus, grâce au cinéma.

Pierre Siniac, L'unijambiste de la cote 284 (n° 1773, 1980)
— Ils étaient cinq dans la guimbarde… Quand je dis la guimbarde… C’était un bon camion, aménagé exprès pour ces messieurs… Couvertures… paniers de victuailles… C’est tout juste si on ne leur avait pas remis des bouillottes et une chaufferette pour leurs pieds, à cause des courants d’air… C’était aussitôt après la première vague de l’offensive Nivelle. Moi, vous comprenez, j’en revenais… Je n’étais à Paris que depuis six jours… Là-bas, à Craonne, au Chemin des Dames, j’avais vu des tas de pauvres types se faire trouer la peau… Des morts et des morts ! On avait tout de suite su que c’était pire qu’à Verdun… Parce que, cette fois, ça mènerait où ? C’est d’ailleurs là que mes deux frangins se sont fait bouziller. Un à la mi-avril, le deuxième onze jours après ! C’est vous dire que j’étais pas chaud pour retourner là-haut. Faut vous préciser que j’avais été détaché exceptionnellement à Paris. Un général – je vous dirai pas son nom – devait quitter son P.C. sur le front et se rendre à Paris. Pour quelle raison ? Je l’ai jamais su. Mais c’était important. Bref, voilà que la veille du départ du général, son chauffeur se fait bêtement buter par un éclat de shrapnell, juste devant Berry-au-Bac… « Fallioux, vous conduirez le général à Paris », me dit mon pitaine, comme ça, brusquement. Il savait que j’étais chauffeur de maître dans le civil… Et faut dire qu’ils n’avaient personne d’autre sous la main, rapport à l’hécatombe toute récente qui avait décimé presque complètement le régiment. Me voilà donc parti au volant d’une voiture, le général derrière avec deux cantines pleines de paperasses. Pour moi, vous pensez, c’était l’aubaine la plus inattendue et la plus belle ! Je pris la route de Soissons, direction l’arrière, et en voyant les pauvres gars qui montaient au front, dans le sens inverse, j’avais le cœur serré, je vous le dis. On entendait tonner le canon, et je compris que Nivelle allait remettre ça. Comme si y avait pas eu assez de sang !

Marc Behm, Mortelle randonnée (n° 1811, 1981)
Le bureau de l’Œil se trouvait dans un coin, près de la fenêtre. L’unique tiroir contenait son nécessaire de couture, son rasoir, ses stylos et ses crayons, son .45, deux chargeurs, un recueil de mots croisés en édition de poche, son passeport, un tube de colle, une minuscule bouteille-échantillon de whisky et une photo de sa fille.
La fenêtre donnait sur un parc de stationnement, deux étages plus bas. Il y avait onze autres bureaux dans la pièce. Il était neuf heures et demie.
Il était occupé à recoudre un bouton sur sa veste, tout en observant le parc de stationnement où un vieux mec en salopette dévalisait une Toyota jaune. Ce salaud, qui semblait avoir des clés ouvrant toutes les portières, avait déjà visité une Monza V8, une DS Citroën et une Mustang 11. Il était en train de sortir une cartouche de cigarettes de la Toyota jaune dont il referma la portière à clé. De la rue, personne ne pouvait le voir car il se tenait à quatre pattes. Il s’approcha d’une Jaguar XJ6C.
L’Œil remit son nécessaire de couture dans le tiroir, enfila sa veste, décrocha le combiné et appela le sous-sol. Quelques minutes plus tard, trois costauds de l’équipe de sécurité coinçaient le vieux voleur. Ils lui confisquèrent son butin et ses clés, lui jetèrent un seau d’eau à la figure et le virèrent du parc de stationnement.

Jay Cronley, La java des loquedus (n° 1861, 1982)
Grimm ne se sentait pas dans la peau d’un clown mais il donna quand même un ballon au gosse.
— C’est une ampoule électrique, sur ton nez ? demanda le môme.
— Fous le camp, dit Grimm.
— C’est pas comme ça que les clowns parlent.
— Tu veux le ballon, oui ou non ?
— T’es le plus méchant clown que j’aie jamais vu.
— Écoute, môme. Tu me fais suer.
Le costume était chaud et le maquillage sentait la térébenthine, il aurait été plus facile de marcher avec des raquettes de tennis aux pieds qu’avec ces longs souliers, mais un plan est un plan.
Une des choses sur lesquelles Grimm n’avait pas compté, c’était le nombre d’enfants avides qui le suivaient sur le trottoir. On ne peut pas penser à tout. Les enfants ne pourraient pas le suivre dans la banque, ça c’était sûr.
— Hé, monsieur le clown, mets-toi debout sur un doigt !
Grimm prit une poignée de monnaie dans une de ses poches et la jeta dans l’herbe devant la banque ; la question des enfants était réglée : ils se précipitèrent sur l’argent.
Il entra dans la banque, exactement comme ça avait été tracé sur le papier.
On ne vole pas simplement une banque. Si on essaye, sans plan bien conçu, on se fait cribler de balles. À moins d’être électrocuté d’abord. Dans une banque moderne, il y a des fils reliés à des plantes et des caméras derrière les pendules.
Le plan, c’est ce qui distingue le professionnel de l’amateur.

Didier Daeninckx, Meurtres pour mémoire (n° 1945, 1983)
La pluie se mit à tomber vers quatre heures. Saïd Milache s’approcha du bac d’essence afin de faire disparaître l’encre bleue qui maculait ses mains. Le receveur, un jeune rouquin qui avait déjà son ordre de mobilisation en poche, le remplaçait à la marge de l’Heidelberg.
Raymond, le conducteur de la machine, s’était contenté de ralentir la vitesse d’impression et il revenait maintenant à la cadence initiale. Les affiches s’empilaient régulièrement sur la palette, rythmées par le bruit sec que faisaient les pinces en s’ouvrant. De temps à autre Raymond saisissait une feuille, la pliait, vérifiait le repérage puis il glissait son pouce sur les aplats pour s’assurer de la qualité de l’encrage.
Saïd Milache l’observa un moment et se décida à lui demander l’une des affiches de contrôle. Il s’habilla rapidement et sortit de l’atelier. Le gardien faisait les cent pas devant la grille. Saïd lui tendit l’autorisation d’absence obtenue le matin en prétextant la maladie d’un proche. Trois motifs en moins de dix jours ! Il était temps que cela se termine.
Le gardien prit le papier et le mit dans sa poche.
— Eh bien Saïd, on dirait que tu les fabriques ! Si ça continue tu n’auras même plus besoin de venir jusqu’ici, tu enverras tes bons de sortie par la poste !
Il se contraignit à sourire. Les relations avec ses compagnons de travail restaient amicales tant qu’il s’efforçait de fermer son esprit à leurs incessantes remarques.

Robin Cook, Les mois d'avril sont meurtriers (n° 1967, 1984)
1
Je frappai à la porte d’un appartement au deuxième étage d’une maison lugubre, parmi les quelque deux cents d’une rue lugubre, Catford Street.
Au bout d’un moment j’entendis des pas de l’autre côté de la porte.
— McGruder ?
— Qui c’est ? répondit une voix d’homme. Qui me demande ?
— Moi, fis-je. Ouvre. Police.
2
Plus tard, j’appris ceci. À sept heures et demie, par une soirée froide et ensoleillée d’avril 1983, le 13, Billy McGruder s’approcha d’un passant à Hammersmith.
— Excusez, m’sieur. Vous connaissez un pub qui s’appelle le « Saut de Trois Mètres » ?
— Le « Saut » ? Bien sûr. Vous traversez Broadway, là, vous remontez King Street, vous tournez à gauche à Ravenscourt Road dans Tofton Avenue et c’est sur la droite. Dix minutes à pied. Vous ne pouvez pas le rater. Une espèce de grande caserne.
— Merci.

samedi 25 juillet 2015

Camille Lemonnier sonne L'hallali

C'est dans Le Soir aujourd'hui. Jean-Claude Vantroyen, dans un vaste ensemble consacré à la littérature qui s'écrit en Belgique, consacre une note de lecture à L'hallali, que la Bibliothèque malgache a réédité en livre numérique dans sa "Bibliothèque belgicaine".
Il relève le goût de Lemonnier pour les mots "gouleyants comme une gourde d'eau après le labour." La pâte est riche, la matière est travaillée. Retrouver Lemonnier est un pur bonheur, comme j'ai pu le constater non seulement en travaillant à la réédition de ce livre (il y en aura d'autres), mais aussi avec les cinq nouvelles qui viennent d'être rééditées par Frédéric Saenen à l'Arbre vengeur, sous le titre de la première, d'ailleurs une des plus connus, L'enfant du crapaud.

70 ans de Série noire 1975-1979

Une demi-décennie à trous, puisque deux années seulement de ces cinq-là sont représentées dans mes collections. Et encore: en 1977, je suis obligé, reniant mes principes de base, de reprendre un auteur déjà signalé avec un autre roman. Comme il s'agit de Jean-Patrick Manchette, j'imagine que personne ne hurlera au scandale.
Pour prévenir les craintes, je signale que la suite de la chronologie sera complète.

Jean-Patrick Manchette, Le petit bleu de la côte Ouest (n° 1714, 1977)
Et il arrivait parfois ce qui arrive à présent : Georges Gerfaut est en train de rouler sur le boulevard périphérique extérieur. Il y est entré porte d’Ivry. Il est deux heures et demie ou peut-être trois heures un quart du matin. Une section du périphérique intérieur est fermée pour nettoyage et sur le reste du périphérique intérieur la circulation est quasi nulle. Sur le périphérique extérieur, il y a peut-être deux ou trois ou au maximum quatre véhicules par kilomètre. Quelques-uns sont des camions dont plusieurs sont extrêmement lents. Les autres véhicules sont des voitures particulières qui roulent toutes à grande vitesse, bien au-delà de la limite légale. Plusieurs conducteurs sont ivres. C’est le cas de Georges Gerfaut. Il a bu cinq verres de bourbon 4 Roses. D’autre part il a absorbé, voici environ trois heures de temps, deux comprimés d’un barbiturique puissant. L’ensemble n’a pas provoqué chez lui le sommeil, mais une euphorie tendue qui menace à chaque instant de se changer en colère ou bien en une espèce de mélancolie vaguement tchékhovienne et principalement amère qui n’est pas un sentiment très valeureux ni intéressant. Georges Gerfaut roule à 145 km/h.

Joseph Bialot, Le salon du prêt-à-saigner (n° 1749, 1979)
La pluie, dure et drue, avait nettoyé la chaussée et balayé les innombrables détritus qui traînent habituellement dans les rues du Sentier. Emballages bistre et tachetés d’étiquettes de couleur, vieux papiers, sacs en plastique de toutes formes, le tout saupoudré de déchets de tissus multicolores, comme il se doit dans un quartier de Paris tout entier consacré au prêt-à-porter.
Le camaïeu gris des immeubles s’ombrait de taches crépusculaires. Par vagues, les boutiques se vidaient : rush saccadé vers le métro de la Porte Saint-Denis ; la foule des employés, des derniers clients, se glissait entre les voitures plaquées sur la chaussée. Un riff de klaxon syncopait le slalom des piétons.
L’été finissait. Octobre était proche et la pluie avait des relents d’automne.
Sous le mini-déluge, les putains de la Porte Saint-Denis refluaient vers les porches des immeubles. Seule, stoïque sous son parapluie, une fille aux seins énormes s’appuyait au mur de la pharmacie, à l’angle de la rue Sainte-Apolline. Le pouce de sa main droite s’incrustait entre ses seins, accentuait le côté ludique de cette poitrine gigantesque capable de ramener au stade oral tous les complexés de 3 à 90 ans ; elle n’était pas érotique, ou porno, non ; c’était, plus simplement, une curiosité à voir, comme dans le « Michelin » : « 1 étoile, bonne table dans sa catégorie ».
Le carrefour bloqué n’était plus qu’un tumulte d’avertisseurs en furie.
Une journée, comme une autre, s’achevait dans le Sentier.

vendredi 24 juillet 2015

70 ans de Série noire 1970-1974

La nouvelle génération d'auteurs français de polars débarque à la Série noire. Dans cette tranche de cinq ans, voici donc Jean-Patrick Manchette, Jean Vautrin et A.D.G. Rien que cela...

Clifton Adams, Du rif pour le shérif (n° 1330, 1970)
Barstow était allongé sous le jujubier depuis deux jours quand Morrasey le découvrit. Pendant quarante-huit heures, Barstow n'avait cessé de prier fiévreusement pour que quelqu'un, n'importe qui, passe par là et l'aperçoive. Il savait qu'il avait la jambe cassée, et que la gangrène s'y était déjà mise. Il était brûlant de fièvre et il se rendait compte qu'il n'avait pratiquement aucun espoir de survivre un jour de plus si on ne venait pas le secourir. Jamais il n'avait autant souhaité voir un visage humain, entendre une voix humaine... Mais il n'avait pas prévu quelqu'un comme Morrasey.
Même de loin, Morrasey avait quelque chose de sinistre. Il apparut brusquement au sommet d'une dune, à quelques centaines de mètres de là. Barstow l'appela d'une voix éraillée. Morrasey resta planté sur sa colline de sable comme un épouvantail dégingandé. Barstow cria plus fort :
— A l'aide, par pitié!
Le type resta immobile. Il avait sûrement aperçu Barstow et il avait dû se rendre compte que celui-ci se trouvait bien mal en point, mais plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'il se décide à bouger. Il descendit la dune du pas lent et régulier des laboureurs, disparut dans le lit desséché d'un arroyo, et réapparut beaucoup plus près. Le sentiment d'euphorie qui avait submergé Barstow se dissipa d'un coup.

Jean-Patrick Manchette, L'affaire N'Gustro (n° 1407, 1971)
Henri Butron est assis tout seul dans le bureau obscur. Il porte une veste d’intérieur à brandebourgs. Sa figure est pâle. Il sue lentement. Il a des lunettes noires sur les yeux et un chapeau blanc sur la tête. Devant lui, il y a un petit magnétophone, qui tourne. Butron fume de petits cigares et parle devant le magnétophone. Il trébuche sur certains mots.
La nuit est assez avancée et le silence total autour de la demeure, éloignée du port de Rouen.
Butron a terminé. Il se lisse la moustache et arrête le magnétophone. Il rembobine l’enregistrement. Il a l’intention de l’écouter. Sa propre vie le fascine.
La poignée de la porte grince. Butron bondit du fauteuil. La sueur jaillit de son front comme d’une olive pressée l’huile. La porte ne s’ouvre pas aussitôt parce que la serrure est fermée. Butron hoquette. Il n’y a aucune issue au bureau, que cette porte. Il aurait dû s’installer dans une autre pièce. Il est trop tard pour y penser. Quelqu’un envoie un coup de talon dans la porte, à la hauteur de la serrure ; ça casse, c’est ouvert. Butron essaie niaisement de s’incorporer au mur opposé. Il veut y enfoncer son dos. Ses mains griffent le papier à fleurettes, ses ongles pénètrent le plâtre qu’ils éraflent, ils se cassent.

Donald MacKenzie, Dormez, pigeons... (n° 1481, 1972)
C’était la fin d’une de ces tristes journées qui séparent Noël du Jour de l’An. Une espèce de neige fondue tombait depuis le matin et, dans King’s Road devenue un torrent de boue, les nombreuses voitures éclaboussaient les passants moroses. Depuis six heures, je regardais la télévision avec Sophie. J’avais baissé le son qui n’était plus qu’un murmure, et éteint la lumière du living. La neige tourbillonnait autour de la centrale électrique éclairée sur l’autre berge du fleuve. De temps en temps, le faible gémissement d’une sirène de remorqueur pénétrait dans la pièce. Nous étions chauffés par un radiateur électrique en forme de bûche et nous avions une illusion de bien-être. Une illusion, rien de plus, car un appartement de deux pièces n’a rien d’idéal pour vivre paisiblement avec une petite fille de sept ans. Mais c’est à peine si je me rappelais avoir vécu autrement. La mère de Sophie avait été entraîneuse aux Downtown Follies. Le mariage qui avait suivi son examen de grossesse positif fut une grossière erreur pour nous deux. Nous nous séparâmes exactement quatorze heures plus tard et je ne la revis plus jusqu’au jour où elle débarqua chez moi dans une voiture de location, près de deux ans après, pour me fourrer dans les bras une petite fille aux couches mouillées, en m’informant d’un ton vachard que je devais assumer mes responsabilités. Sur quoi, elle disparut dans la nuit. Quarante minutes plus tard, elle partait pour l’Australie avec un représentant en pompes à eau. Et personne n’a plus jamais eu de ses nouvelles.

Jean Vautrin, A bulletins rouges (n° 1611, 1973)
C’est pas difficile, ils l’ont ratée, leur ville moderne. Et toute leur grande ceinture parisienne idem. On est bien placés pour en parler. On y habite. C’est pas en plantant des conifères sur les toits des achélèmes à onze étages d’altitude qu’on arrange le coup. Ils nous feront quand même pas prendre des thuyas pour la forêt vosgienne.
Tout se ressemble. Toujours la même rengaine. Un balcon pour faire sécher les couches des mômes. Un living meublé en suédois deuxième choix. La télé pour nous asphyxier. Une plante caoutchouc pour ne pas devenir dingue. Et des rues.
Larges, longues, droites. Rien qu’à nous, la plupart du temps. Elle n’est pas tout à fait finie, leur cité merveille. Dans les derniers chantiers se dressent encore des grues. Plus loin, déjà réconfortants, des panneaux jalonnent les avenues coupées à angle droit. Ils ont le culot d’afficher amicalement : Ici, on en est aux fleurs. Total, les pâquerettes ne sont pas encore certaines de s’acclimater à la terre rapportée des plates-bandes, qu’il y a déjà 80 000 lapins dans les clapiers à loyers modérés. Ils viennent de partout. Des Causses, d’Algérie, de la Martinique, du Mali et même de Belleville. Mais qu’ils soient noirs, jaunes ou rouges, ils partent tôt le matin et reviennent seulement le soir pour dormir.

A.D.G., Notre frère qui êtes odieux... (n° 1662, 1974)
Simon était étendu à côté de la grosse putain, à peine repu. Jusqu’à un certain point, il n’avait guère confiance dans les femmes et on pouvait le comprendre. Depuis l’histoire de ce vieux Samson pourri avec sa gueule de raie et sa conne la mère Dalila qui profite de son sommeil pour lui chouraver son Colt ou quelque chose comme ça, qu’après ce vieux de con de père Samson, au lieu de s’argougner une chouette pépète à camembert Thompson ou un P. M. Uzi comme le mec sérieux qui connaît son boulot, il dessoude les affreux à coups de mâchoire d’âne, vous parlez d’un drôle d’outil, depuis donc l’histoire de ce vieux cave pourri, Simon craignait de pas pouvoir être totalement en confiance avec les grognasses et on verra qu’il avait bien raison.
— Tu veux une sèche ?
— Hon !
Comme ça elle causait, cette morue, le doulos St Pierre lui aurait – ce qu’à Dieu ne plaise, nom de nom ! – proposé illico la botte ou le Paradis, elle aurait répondu :
— Hon !
Simon pouvait en déduire que les bonnes femmes, ça a pas de conversation pour tout dire, ou alors que leur conversation – il pensait ça, mais jamais il avait pu en écouter de vraies conversations de bonnes femmes – ça se réduit à des machins et à des trucs sur la mode ou sur les entrailles, les ovaires pour tout dire et qu’en définitive, elles auraient bien mieux fait de fermer leur gueule, personne y aurait perdu.

mercredi 22 juillet 2015

La mort d'E.L. Doctorow

Un roman à succès (et à adaptations) a peut-être masqué la richesse de l'oeuvre d'E.L. Doctorow, mort hier à l'âge de 84 ans. Ragtime a été transposé au cinéma et en comédie musicale après avoir obtenu le National Book Award, une des grandes récompenses littéraires américaines. Cet ouvrage avait été traduit en français en 1976, et plusieurs fois réédité depuis.
Mais, avec une douzaine de romans, quelques recueils de nouvelles et d'essais, E.L. Doctorow ne peut être réduit à ce seul livre. En voici trois autres, histoire d'insister sur la diversité de son imaginaire.

Le « milieu » new-yorkais des années trente vu par les yeux d’un adolescent qui en apprend les règles pour accéder à la richesse alors qu’il venait de la pauvreté n’est pas moins sordide que d’autres romans noirs, aux images souvent transposées au cinéma, nous l’ont montré. Mais Doctorow donne à son livre une dimension qui déborde largement le cadre d’un documentaire : Billy Bathgate, le héros du livre, doit perdre son innocence et trouver de nouvelles règles de vie pour survivre dans l’univers qui lui a été plus ou moins imposé – en réalité, le gamin de quinze ans était tout à fait consentant, mais ce n’est pas lui qui a décidé d’entrer dans le gang de Dutch Schultz, c’est celui-ci qui l’a ramassé dans la rue parce que ses jongleries l’amusaient. Et à partir de là, Billy aura à cœur de mériter la confiance qui a été placée en lui, il se demande pourquoi et surtout jusqu’à quand, car le vent tourne facilement dans cette bande.
Il aura d’ailleurs l’impression de trahir son chef le jour où miss Lola, la belle miss Lola, qui fut la compagne d’un autre gangster avant que Dutch Schultz n’en fasse sa maîtresse dans le même temps qu’il se débarrassait d’un homme devenu dangereux, répondra par des gestes très précis – et très agréables – à l’émotion qu’elle fait naître en lui.
Tout cela va très vite, et Doctorow ne laisse pas un seul temps mort dans son récit. Les événements se succèdent jusqu’à un final tonitruant, au terme duquel Billy Bathgate, qui est encore un enfant, est déjà un homme.
Roman initiatique de la meilleure veine, même s’il trempe dans la cruauté au quotidien, le dernier livre de Doctorow est de ceux qui prennent le lecteur par surprise puis le tiennent en haleine : on croyait n’avoir affaire qu’à un roman d’action, et on découvre tout autre chose… Ce qu’on peut appeler, tout simplement, de la littérature.


La marche (2007)
1864 : le général Sherman déferle avec ses hommes sur les Etats confédérés. Les abolitionnistes du Nord ont décidé de rompre définitivement le joug de l’esclavage dans le Sud. Noble cause, par conséquent. Mais le livre de Doctorow, s’il s’inscrit dans ce contexte, n’est pas un roman historique. Les personnages qui l’habitent possèdent, à l’intérieur du vaste mouvement collectif d’une armée, leurs préoccupations propres et leur vie intime. De la foule hétéroclite qui semble guidée par une volonté supérieure surgissent des silhouettes singulièrement agitées.
La logique d’une guerre se perd dans la guerre : « Ce n’était pas une guerre pour l’aventure ni pour une cause solennelle. C’était la guerre dans ce qu’elle avait de plus pur, une rage insensée coupée de toute cause, de tout idéal, de tout principe moral. C’était comme si Dieu avait décrété que cette mêlée informe et enchevêtrée de forces décérébrées était sa réponse à la présomption des hommes. »
Plus tard, à la fin du roman, quand cesseront les combats, la guerre se transformera en mots…
Dans l’action désordonnée qui pousse les hommes sur un rythme chaotique, Doctorow ressemble à un réalisateur omniprésent, l’œil à chaque détail de toutes les scènes, trouvant un sens même à ce qui paraît n’en avoir aucun. Le désir s’exacerbe dans les marges d’un encadrement militaire : la proximité du danger fait naître l’urgence. Urgence de tuer. Urgence d’aimer. Urgence de s’enivrer. Et la marche victorieuse d’une armée n’est pas très différente d’une déroute.
William Tecumseh Sherman, le général, est lui-même empli de doutes, même s’il est convaincu par la nécessité de son action. Comment celles et ceux qu’il entraîne avec lui ne seraient-ils portés que par des certitudes ? Beaucoup ne savent pas ce qu’ils font là, fétus minuscules enlevés par un souffle puissant, celui du roman comme de l’Histoire, vers une destination encore inconnue.
Pearl, la petite esclave, la négresse à la peau blanche, est de ces êtres à l’avenir indéterminé. Mais elle est un des personnages les plus attachants du livre. Au fur et à mesure que son caractère s’affirme, qu’elle envisage un but précis, que le hasard place en face d’elle des hommes prêts à l’aider – et plus si affinités –, elle suit une ligne de moins en moins hésitante.
Elle n’est pas la seule à retenir l’attention. Deux déserteurs confédérés qui ont changé d’uniforme jettent des regards inattendus sur le conflit. Un chirurgien visionnaire et très doué abat un travail de géant. Une fille de juge s’embarque dans une aventure incongrue pour elle. Un photographe qui suit les troupes tente de les rattraper pour immortaliser Sherman, mais trouve sans cesse de nouveaux sujets…
Tout cela dans la fureur et la peur, la fumée et la puanteur, le sang et le sexe. Un grand roman qui raconte, plus que la Guerre de Sécession, la folie des hommes. Doctorow est un écrivain dressé à hauteur de ses grands sujets.

Homer et Langley, deux frères, vivent dans un hôtel particulier de la Cinquième Avenue à New York. Le premier est aveugle, musicien moins doué qu’il le voudrait et rêve de femmes. Le second, gazé dans les tranchées de la Grande Guerre, à la fin de laquelle leurs parents sont morts de la grippe espagnole, a l’esprit un peu dérangé. Il accumule les objets les moins utiles, transforme petit à petit la maison en un gigantesque bric-à-brac.
Cela prend toute une vie d’initiatives malencontreuses et de rencontres improbables. Un gangster passe par là, les habitués d’un bal privé, des pompiers pour un incendie, deux fois… L’adresse d’Homer et Langley ressemble de moins en moins à un  lieu d’habitation et de plus en plus à un débarras où tout s’écroule comme s’écroulent les espoirs des deux frères. Aucune reconstruction ne sera plus possible. L’histoire de cette déchéance menée avec un impressionnant esprit de système hisse Doctorow au niveau de Kafka, pour l’absurde et la drôlerie.

70 ans de Série noire 1965-1969

Tranche temporelle de cinq ans, cinquième. 5x5=25, mais combien de cadavres dans les 1255 numéros de la Série noire publiés jusqu'aux Louchetracs, de Jean Mariolle, titre et nom d'auteur déposés, peut-être?

E.V. Cunningham, Tu peux crever! (n° 963, 1965)
Au cours de ses vingt années d’existence, il était arrivé tant de choses à Shirley Campbel – et désagréables, pour la plupart – qu’elle ne fut pas surprise d’entendre deux inconnus annoncer qu’ils voulaient la tuer. Cela lui déplut, évidemment, et lui fit peur, mais ne l’étonna pas exagérément. L’expérience lui avait appris qu’aucune fille ne devait s’étonner du comportement masculin et que, par voie de conséquence, rien de ce que pouvait faire un homme ne devait la prendre au dépourvu.
Néanmoins, étant donné la gravité de la situation, Shirley estima que le destin aurait dû lui adresser une sorte de mise en garde, lui donner le temps de prendre ses dispositions. Sa propre mère, quand elle n’était pas sous l’influence de l’alcool, aimait à répéter qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Shirley jugeait à bon droit qu’il ne devrait pas y avoir de feu sans un minimum de fumée. La logique le voulait. Au cinéma, à la télévision et dans les livres – les seules choses susceptibles de jeter une certaine clarté sur le chaos qui entourait Shirley et qu’on appelait communément la vie – les victimes étaient des imbéciles. Les signes avant-coureurs du malheur se manifestaient autour d’elles ; tout le monde était capable de les discerner… sauf elles. Mais en réfléchissant à cette soirée-là, Shirley ne put y découvrir aucun présage maléfique.

Fredric Brown, La belle et la bête (n° 1082, 1966)
On ne peut jamais prévoir à quelles extrémités se livrera un Irlandais saoul. On peut faire un pari, comme ça, au hasard. On peut même faire un tas de paris.
Et on peut les aligner par ordre de probabilité. Exemple – en commençant par les plus simples : Il ira s’envoyer un nouveau whisky, se bagarrer, faire un discours, sauter dans un train… Ou bien encore, il achètera de la peinture verte, abattra un arbre, dansera la danse du ventre, chantera le God Save The King, chipera une clarinette… On peut imaginer des hypothèses de plus en plus invraisemblables, jusqu’à ce que l’on arrive à la plus invraisemblable de toutes : il pourra prendre une résolution et s’y tenir.
Je sais que la chose semble incroyable : mais elle est cependant arrivée à un type de Chicago nommé Sweeney. Il a pris, un jour, une résolution, et il a dû patauger dans le sang et le café noir pour la tenir, mais il l’a tenue. Peut-être, de l’avis de certaines gens, ladite résolution n’était-elle pas excellente, mais ceci est une autre histoire. Sweeney a suivi cette résolution : le fait est là, et c’est le principal.

Peter Loughran, Londres Express (n° 1136, 1967)
J’étais très en avance quand je suis arrivé à la gare. La grosse horloge, sous la verrière, marquait onze heures vingt, et le train ne partait qu’à midi moins dix, alors j’ai décidé d’aller faire un petit tour dehors, histoire de passer le temps. Déjà, quand tout va bien, ça me met les nerfs en pelote d’avoir à poireauter mais, dans l’état où j’étais, il y avait de quoi devenir enragé. Je suis donc allé me baguenauder pour tuer le temps.
Mais, d’abord, j’ai pris mon billet et je me suis renseigné sur le numéro de quai du train de Londres, après quoi je suis sorti voir un peu à quoi ressemblait le patelin. C’était beaucoup mieux, dehors : un trafic terrible, des tas de gens sur les trottoirs, ça remuait, ça vivait. C’est ça que j’aime, moi : quand ça bouge. Quand il y a de l’animation. Autrement, quand c’est mort, ça me flanque le noir.
Des pipes ? M’en restait que cinq, alors j’en ai acheté un paquet de vingt au petit stand, un peu plus loin dans la rue. Abominablement chères, les cigarettes, à terre. En mer, on les a au quart du prix – un shilling les vingt – et deux fois plus fortes, notez bien. Ce qu’on vous vend, à terre, ça n’a jamais été du tabac ; c’est un mélange de rognures, de poussières et de balayures, pas autre chose.

Richard Stark, Le divan indiscret (n° 1207, 1968)
En regardant du côté de la plage, Parker aperçut un individu en complet noir, debout sur le sable, les yeux dans le vague. Au milieu de tous les corps en maillot de bain, il avait l’air d’une mouche dans un bol de crème. Derrière lui se dressait la masse imposante de l’hôtel, une grande tour éblouissante de blancheur percée de centaines de fenêtres scintillantes. Le soleil de Porto Rico brillait de tous ses feux, le ressac se brisait sur la plage dans un bouillonnement d’écume argentée, et le type restait planté près des affaires de Parker comme un ordonnateur des pompes funèbres en chômage.
Parker le connaissait. Il s’appelait Fusco.
Parker se retourna dans l’eau et appela Claire dont la tête émergeait à une vague de là.
— Je rentre.
— Pourquoi ?
Mais après un coup d’œil en direction de la plage elle comprit. Elle fit deux ou trois brasses pour se rapprocher de Parker.
— En voilà un, au moins, qui sait passer inaperçu. Qu’est-ce qu’il te veut ?
— Me parler affaires, peut-être. Tu peux rester là.

Jean Mariolle, Les Louchetracs (n° 1255, 1969)
Lulu franchit la porte de la prison de la Santé. Ses yeux se plissèrent. Trop de choses à regarder, comme ça, brusquement, d’un seul coup, après une pigette passée à la ratière. La liberté étalait ses rues, ses maisons, ses arbres, ses passants. Il fallait absorber ces visions par petites doses. Néanmoins, presque fatalement, le premier regard de Lulu accrocha le mannequin de service, le flic en uniforme avec sa mitraillette en bandoulière. Comme reprise de contact avec l’extérieur, c’était gratiné. L’autre, raide comme amidon, plastronnait devant sa guérite. Lulu le traita mentalement d’enfoiré. Il se demanda ensuite s’il irait engloutir un godet, chez Marcel, le rade situé en face la taule, mais se persuada très vite que, dans ce tapis, à cette heure, tout ce qu’il pourrait rencontrer c’était encore des matons. Or depuis un an qu’il se les farcissait, les matons, Lulu en avait sa claque. Il suffirait qu’il se pointât au bistrot pour que, un mot en entraînant un autre, il en emplâtre un ou deux et se retrouve au séchoir avec une inculpation de coups et blessures sur les reins. D’un pas décidé, il se dirigea vers la station de taxis la plus proche. Personne n’était venu l’attendre à la sortie. Mado, sa femme, avait reçu ordre de rester au gourbi. Par ailleurs, pas question que ses associés, Pépère, Nanar et Serge, s’apportent sur ce parcours pourri et se fassent retapisser par les bourres qui traînent toujours dans le coin. On se rencontrerait plus tard. Lulu se récita pour la centième fois le programme à venir : « D’abord Mado, évidemment… Ensuite, récupérer la bagnole, reprendre le bout de bois en pognes… Enfin, vers midi, toute l’équipe assemblée chez Pépère. Réunion intime, discrète. Pas besoin d’actualités télévisées. L’O.R.T.F. pourrait rester quai Kennedy. On se passerait volontiers de publicité. »