vendredi 14 février 2020

Michel Ragon, Vendéen, anar, prolétarien, etc.

Je l'aimais bien, Michel Ragon, même s'il y avait un moment que je n'avais plus rien lu de lui. C'était un homme sincère et sa sincérité transparaissait dans ses livres. Un homme multiple, aussi, dont la mort à 95 ans ne fera peut-être pas de gros titres dans les journaux, mais vers qui on ferait bien de revenir de temps à autre. Son roman le plus populaire reste probablement Les mouchoirs rouges de Cholet qui, en 1984, si mes souvenirs sont bons (les traces écrites manquent), fut l'occasion de notre première rencontre. Ensuite, il y en a eu d'autres, et d'autres lectures. Florilège.

Photo Thesupermat


La mémoire des vaincus (1990)
Michel Ragon vient de changer d’époque. Lui qui semblait, au moins en matière romanesque – car en architecture ou en critique littéraire, c’était différent –, bien ancré dans la chouannerie donne, avec La mémoire des vaincus, une grande fresque dans notre siècle.
« C’est un choix délibéré. Je voulais le faire depuis longtemps, mais c’était difficile, parce que, d’une part, il fallait embrasser des problèmes politiques ambigus et que, d’autre part, il fallait beaucoup de personnages. »
En politique, Michel Ragon a choisi de montrer, et parfois même de dévoiler, les rapports entre les anarchistes et différents pouvoirs, en France, en Russie et en Espagne. Une manière pour lui de montrer – enfin, diront certains – où il se situe idéologiquement. Du côté des vaincus, mais avec une foi entière dans la liberté.
Quant aux personnages, il en est un qui domine tous les autres, parce qu’il est le fil conducteur de tous les événements : Fred Barthélémy. Au début du siècle, ce petit voyou aurait presque pu faire partie de la bande à Bonnot. Puis, après la Révolution russe, il s’est retrouvé à Moscou où il a cru pouvoir rester fidèle à ses idéaux dans l’installation d’un système qui allait s’en révéler si éloigné. Fred Barthélémy sera aussi à la guerre d’Espagne, puis deviendra bouquiniste après la Deuxième Guerre mondiale – une époque du roman où l’auteur lui-même s’avance très peu masqué.
« Fred est un mélange de plusieurs personnages, mais le dernier est exactement celui que j’ai connu, à la fin de sa vie. Les épisodes que je relate là sont exacts à un mot près. Depuis quarante ans, j’avais cette mémoire qui disparaissait, parce que les gens mouraient, et je ne voulais pas qu’elle se perde. J’ai donc essayé de la restituer. »
Cette volonté l’a conduit à donner beaucoup de place à l’Histoire, dans laquelle il met en évidence, d’ailleurs, quelques épisodes peu connus, revenant par exemple sur l’épisode, récemment utilisé par Henri Coulonges pour La lettre à Kirilenko, des syndicalistes français trop curieux des côtés les moins exaltants de l’après-Révolution russe et éliminés pour ne pas pouvoir témoigner.
Michel Ragon se défend malgré tout d’avoir noyé les aspects romanesques sous la documentation historique.
« Il y a quand même les personnages de femmes, des aspects propres au roman. Mais il est certain que l’arrière-fond est tout à fait historique et que ça aurait pu être seulement un ouvrage historique, comme Les Mouchoirs rouges de Cholet aurait pu être seulement un livre d’ethnographie. Il y a toujours chez moi ce mélange du romanesque et de la documentation scientifique. »
Du côté des femmes, Flora, la première compagne de Fred, de la femme-enfant à la réussite sociale grâce à un peintre célèbre qui a fait d’elle son modèle et son héritière, est particulièrement émouvante, parce qu’elle lui reste, d’une certaine manière, fidèle, et que les amants d’autrefois se retrouvent toujours.
Quoi qu’il en soit, c’est par les aspects historiques que La mémoire des vaincus vaut surtout, à tel point que son auteur croit que ce roman n’aurait pas pu être publié à n’importe quelle époque.
« Il y a eu une telle prédominance du marxisme qu’un éditeur aurait craint de publier un livre comme celui-là. L’anticommunisme qui s’y trouve, et qui paraît maintenant tout à fait normal, aurait paru monstrueux il y a seulement vingt ans. »

J’en ai connu des équipages. Entretien avec Claude Glayman (1991)
Michel Ragon est un homme multiple, on ne le sait pas assez. Ceux qui ont lu ses romans ignorent le critique d’art, ceux qui utilisent ses ouvrages historiques sur l’architecture ne savent pas qu’il a été, et reste d’esprit, un compagnon de route des anarchistes. J’en ai connu des équipages, ouvrage en forme de long entretien avec Claude Glayman rassemble toutes ces facettes moins disparates qu’il peut y sembler à première vue.
« Ce qui m’a intéressé dans le travail de Claude Glayman », confie Michel Ragon, « c’est l’aspect de panorama, d’inventaire de tout ce que j’avais fait dans les secteurs les plus divers. Et je me suis aperçu, en faisant cette espèce de biographie, que les choses n’étaient pas séparées. Au moment où je publiais à propos de la littérature prolétarienne, je fréquentais le milieu anarchiste et des peintres. J’avais l’impression, rétrospectivement, qu’il devait y avoir des tranches. Mais non, pas du tout. Cela faisait partie de ma vie, au même titre. »
Pour simplifier la lecture, Claude Glayman a organisé thématiquement des conversations dont le premier résultat était, pour reprendre le mot de Michel Ragon, « monstrueux ». On passe donc en revue ses différents centres d’intérêt en découvrant chaque fois des anecdotes qui en disent long.
« Je n’avais jamais pensé être critique d’art. Je n’en ai pas la vocation. C’est le hasard des rencontres qui m’a fait connaître très tôt des peintres alors encore peu cotés. Je me suis passionné pour eux, et j’en ai parlé un peu, puis de plus en plus. Mais je n’ai parlé que des artistes qui m’intéressaient, dont j’étais un compagnon. C’est un peu la même chose pour l’architecture, d’ailleurs… Non, pas exactement. J’ai écrit une histoire de l’architecture qui demandait une certaine objectivité. »
Sur les architectes, Michel Ragon a quelques idées bien arrêtées sur leurs rapports avec le pouvoir, et en particulier un pouvoir fort. Il dit à Claude Glayman : « Ceaucescu hier et Ricardo Bofill aujourd’hui se placent tout à fait dans la lignée de Speer. C’est l’architecture destinée à magnifier le pouvoir politique, poussée jusqu’à la démence. » Peu d’architectes échappent, pour lui, à cette tentation : « Le Corbusier a toujours cherché un pouvoir fort. Il l’a cherché aux yeux de Staline, il l’a cherché auprès de Pétain… Il faut de grands projets d’État pour faire de la grande architecture. » Même les grands travaux du double septennat mitterrandien tiennent de cela : « On pourrait dire que c’est un pouvoir fort, même quasiment monarchique. »
La littérature prolétarienne l’a attiré par l’intermédiaire d’Henri Poulaille, qui dirigeait le service de presse de Grasset, mais un creux de 13 ans les a séparés avant des retrouvailles émouvantes. Ragon lui a cependant rendu hommage dans La mémoire des vaincus.
Au fond, ce qui relie tout cela, c’est l’amour de l’écriture. Sur tous les sujets qui l’ont passionné et le passionnent encore, Michel Ragon a conçu des livres. Beaucoup de livres, d’ailleurs – sa bibliographie chronologique en renseigne déjà quatre en 1991, et ce n’est pas fini ! Et pourtant, le succès populaire lui est venu assez tard, avec L’accent de ma mère, paru en 1980.
« C’était pour moi un adieu à la littérature à travers lequel j’essayais de retrouver ma culture à travers ma mère, ma terre, la Vendée, etc. Et puis ce livre a eu une telle portée sentimentale et publique que j’ai été poussé à continuer. »
Ce furent alors Les mouchoirs rouges de Cholet, La louve de Mervent et Le marin des sables, son cycle vendéen, avant La mémoire des vaincus, en hommage à ses compagnons anarchistes. Ce sera, dans l’avenir, d’autres livres encore, par fidélité à la Vendée…

Le roman de Rabelais (1994)
Michel Ragon publie Le roman de Rabelais, un ouvrage où la biographie prend toute la place et par lequel nous sommes conviés à une véritable rencontre avec un personnage de fiction plutôt qu’avec une figure historique – même si la documentation a été tout à fait sérieuse.
D’ailleurs, au point de départ, Michel Ragon voulait écrire une biographie traditionnelle, avec l’ambition de boucher enfin, grâce aux documents qu’il aurait trouvés, les trous habituellement laissés dans la carrière de Rabelais. Et puis, il a changé de point de vue : « Quand j’ai étalé tous les documents devant moi, j’ai eu envie de me promener dans la vie de Rabelais, de manière beaucoup plus libre. J’ai donc mélangé les genres, comme d’ailleurs dans la plupart de mes livres. »
Michel Ragon a l’art, en effet, d’utiliser ce qu’il connaît au profit des inventions qui le séduisent. À tel point qu’il ne sait plus toujours, après coup, ce qu’il a imaginé et ce qu’il a restitué de la vérité. Pas seulement pour Rabelais, d’ailleurs : « Je ne sais plus très bien qui est ma mère après avoir écrit L’accent de ma mère, je finis par mélanger ce qui vient d’elle et ce qui est venu d’autres personnages que j’ai utilisés pour ce portrait. »
Donc il était logique de tisser, par-dessus les larges vides de la biographie, des compléments logiques grâce auxquels Michel Ragon a l’impression de s’approcher davantage de la vérité. Mais attention : « Il n’y a aucun personnage inventé, à l’exception du petit moine – qui a son importance, puisqu’il est le seul à rester fidèle à Rabelais jusqu’au bout. »
Il faut dire que Rabelais, comme tous les écrivains de cour de son époque, était mêlé, parfois malgré lui, aux polémiques de son temps : roi français contre pape romain, par exemple, beau cas de figure dans une situation complexe dont on ne se sort qu’en se montrant assez souple pour accepter la censure. Souple, Rabelais ne l’était pas trop : quand il était lancé dans son écriture, comme le montre Michel Ragon quand il le peint en pleine action, il se laissait aller à son tempérament d’auteur. Encore ne faut-il pas confondre l’excès de l’œuvre avec celui qui en fut responsable : « La morale de l’histoire, c’est que Rabelais n’était pas rabelaisien », dit aujourd’hui le romancier-biographe.
Une chose est certaine : Michel Ragon n’a pas attendu le présumé cinq centième anniversaire pour s’intéresser à Rabelais. Il est de son pays, en quelque sorte : « Rabelais fait partie, si j’ose dire, de mon identité. J’ai passé mon enfance en Vendée, à Fontenay-le-Comte, dans la ville où Rabelais a été moine. Il y est aussi connu que Manneken-Pis à Bruxelles… »
D’ailleurs, il était déjà question de Rabelais dans Enfances vendéennes, un récit autobiographique nourri de bien des lectures. Et puis, Michel Ragon, libertaire historien de l’anarchisme, ne pouvait que retrouver plus longuement, un jour ou l’autre, un Rabelais considéré comme le grand-père de l’anarchisme.
Encore le personnage principal du Roman de Rabelais ressemble-t-il assez peu au portrait que nous ont présenté souvent les histoires littéraires. D’abord parce que des épisodes peu connus de sa vie – comme les rencontres avec Calvin ou avec Philibert de l’Orme, architecte (qui rejoint une autre passion de Michel Ragon) – sont mis en évidence, selon le bon vouloir du romancier qui articule les événements. Ensuite parce que Rabelais, homme d’Église, apparaît ici surtout comme médecin, un aspect de sa carrière qui passe généralement à l’arrière-plan.
Sans doute faut-il, ici, faire un bref détour du côté de l’histoire personnelle de Michel Ragon qui eut à fréquenter longuement les médecins et les hôpitaux il y a quelque temps, alors qu’il était en plein travail pour la conception de son livre. Il ne le reconnaît pas immédiatement, comme s’il éprouvait quelque gêne à mêler son propre parcours avec celui de son personnage, mais il finit par dire : « Le monde médical m’est tombé dessus, et Rabelais m’a aidé à guérir. Ce qui, plus de quatre siècles après sa mort, témoigne de qualités assez rares pour un médecin. » Toujours est-il que la proximité de la maladie et même de la mort a dû pousser Michel Ragon à accorder une importance plus grande à cet aspect de Rabelais. Sans pour autant fausser la vérité : « J’ai peut-être amplifié certaines choses, mais c’est lui ! »
C’est tellement lui qu’une fois refermé le « roman » de Michel Ragon, il ne peut y avoir d’occupation plus pressante que de rouvrir les œuvres de Rabelais lui-même.

Les coquelicots sont revenus (1996)
Michel Ragon, tous ses livres le disent, ne porte pas un amour immodéré aux institutions broyeuses d’hommes. Tout ce qui aligne et uniformise le voit révolté, infatigable défenseur de ceux qui n’ont pas le pouvoir de résister aux pouvoirs. Le voici donc une fois encore sur la brèche dans son nouveau roman, Les coquelicots sont revenus. Les faits se déroulent de nos jours – cela n’a pas été le cas chaque fois dans ses romans, puisque Michel Ragon puise aussi ses indignations dans l’Histoire –, au cœur d’un monde paysan en butte à une restructuration aussi profonde et traumatisante que celle du monde industriel.
Tout commence avec un remembrement, c’est-à-dire une réorganisation des terres, qui démembrait en réalité tout ce que le père de Louis, et son grand-père, et ses aïeux qu’il n’avait pas connus, avaient mis des siècles de patience à réaliser : une terre d’un seul tenant autour d’une maison, de son étable et de sa grange. Ce n’est que le premier coup. Une expropriation suit bientôt, pour élargir un chemin. Dans la foulée, un premier mouvement de révolte s’organise en solidarité avec Louis : les paysans vont déverser du purin dans la cour de la sous-préfecture. « C’était leur nouvelle manière de chouanner. »
Dès lors, la situation ne va cesser de se transformer, dans le sens d’une rationalisation de l’agriculture et de l’élevage. La modernisation, réputée indispensable, bouleverse de fond en comble les habitudes des paysans, sous la double pression des techniques enseignées aux jeunes et des exigences européennes. Les premières déconcertent les anciens, les secondes les mettent en colère. Celle-ci génère des conflits avec les autorités, une grande manifestation nationale à Paris… Le roman s’inscrit dans une réalité dont les journaux ont largement rendu compte au fur et à mesure qu’elle s’installait.
La fiction a souvent le pouvoir d’éclairer la surface des choses mieux que ne le fait une relation des événements au jour le jour, parce qu’un récit offre une vision globale et bénéficie du recul nécessaire à une compréhension plus complète. D’où vient alors que ce roman de Michel Ragon, à la différence de la plus grande partie de son œuvre, laisse un goût d’inachevé ? Il semble que l’auteur ait voulu trop bien faire, exposer thèses et antithèses dans des conversations entre personnages, dans des mises en situation trop simples pour être tout à fait crédibles.
On lit donc Les coquelicots sont revenus sans déplaisir mais aussi sans enthousiasme, comme une démonstration un peu pesante. Michel Ragon, pour une fois, n’a pas vraiment atteint son but, qui consistait vraisemblablement à nous faire entrer, de l’intérieur, dans un monde singulier. On reste donc au bord de celui-ci, en spectateur qui ne sait toujours pas comment il pourrait être partie prenante dans un débat qui, cependant, le concerne, qu’il le veuille ou non.

Un si bel espoir (1999)
Michel Ragon, anarchiste socialiste, comme il aime à se définir lui-même, est aussi, entre autres choses, historien de l’architecture. Quand il vient chez nous, il ne répugne pas à rappeler que c’est chez un éditeur belge, Casterman, qu’il a publié dans les années septante son Histoire mondiale de l’architecture et de l’urbanisme modernes en trois volumes. Mais, depuis une quinzaine d’années et Les mouchoirs rouges de Cholet, il est surtout connu comme romancier (il avait, ceci dit, publié déjà huit romans auparavant). Un romancier qui ne renie cependant rien de ses passions quand il se met à inventer des histoires. Celle-ci, Un si bel espoir, met en scène un architecte utopiste, Hector, de 1848 aux années 1870, dans une époque propice à bien des révolutions sociales, techniques et artistiques.
De cette époque, précisément, dans ses différents aspects, Michel Ragon nous trace un portrait qui vaut bien, pour sa connaissance, plusieurs ouvrages historiques. Ses personnages, en effet, Hector et les autres, traversent plusieurs milieux différents qui sont donc chaque fois vus de l’intérieur, dans leur fonctionnement propre.
Le monde artistique est bien sûr privilégié. Ambroise, l’ami d’Hector qui sera longtemps son associé, et qui a plus que lui les pieds sur terre, monte en sa compagnie quelques projets grandioses dont la plupart échoueront tout en étant pillés par d’autres architectes. Les plus spectaculaires sont le Crystal Palace de Londres et les Halles de Paris – Il faut imaginer un ventre, un énorme ventre, dit Courbet dans un bel anachronisme en forme de clin d’œil.
Courbet, profitons de l’apparition de son nom, joue un rôle essentiel dans le roman. Parce que, comme Hector dont il est l’ami et avec qui il partagera, à peu de choses près, une femme, le peintre refuse les concessions, soucieux de suivre sa propre voie malgré les refus que lui opposent les milieux de l’art officiel. Au passage, on se trouvera à l’origine de L’origine du monde : « Quel choc ! Quelle émotion ! Pouvait-on parler de nu, de nudité, devant ce rectangle qui sectionnait un corps, du ventre au haut des cuisses, mettant en valeur, en seule valeur, le sexe, la toison pubienne peu épaisse, brune, avec des reflets roux, la fente aux lèvres légèrement écartées, qu’une tache rouge, au creux de la fissure, illumine ? »
Tout aussi radical dans ses options architecturales, Hector s’éloigne peu à peu d’Ambroise prêt à quelques compromissions avec le pouvoir pour faire reconnaître son talent et son savoir-faire par Haussmann et Morny, les personnages sans lesquels rien ne se décide. L’extraordinaire déperdition d’énergie constituée par le travail souvent vain d’Hector désole Ambroise qui aimerait lui faire partager un peu de son réalisme et de son succès. Pourtant, Hector dévient célèbre, mais grâce surtout à un Panorama de l’Égypte antique, les souvenirs illustrés qu’il a rapportés d’un séjour destiné à travailler sur le chantier du canal de Suez. Bien sûr, sur place, ses centres d’intérêt se sont révélés peu compatibles avec les côtés pratiques de l’entreprise.
Hector est un incorrigible rêveur toujours mené par l’idée qu’on finira bien par reconnaître les mérites de ses projets. Toute son énergie, toute son imagination, furent de nouveau consacrées à concevoir des œuvres que personne ne lui demandait et qu’il présentait avec une telle insistance, une telle certitude d’être dans la vérité, qu’elles importunaient les services publics qui les rejetaient brutalement.
Côté plus politique, ou idéologique, Proudhon est au premier rang des penseurs admirés par Hector. Ce n’est pas une surprise. Proudhon qui se trompe toujours sur les détails, jamais dans la pensée philosophique, et qu’Hector va voir lors de son exil bruxellois, pour le retrouver avec joie à Paris en 1862, lorsque Napoléon III amnistie les crimes politiques. Puis d’apprendre, avec douleur, sa mort au début de 1865. Dans la foulée, Morny, son exact opposé, meurt aussi. Et Julie, la maîtresse tant aimée, qui si souvent a trahi Hector, dont la présence donne à la part privée du livre un souffle romanesque puissant…
L’Empire, qui défie la Prusse, se craquèle. C’est bientôt la Commune avec l’avènement de laquelle Hector voit enfin arriver son heure de gloire, ses idées reconnues et adoptées. Mais l’histoire balaie toujours trop vite devant elle, et c’est en déportation, en Nouvelle-Calédonie, que s’achève le parcours.
Un parcours d’un romantisme échevelé, qu’on a suivi en partageant l’enthousiasme de son acteur principal, tant il est vrai que la puissance d’un idéal profondément enraciné est toujours plus forte, aux yeux du lecteur, que la stérilité – d’ailleurs souvent provisoire – de tous les efforts déployés pour mettre cet idéal en pratique.

Un rossignol chantait (2001)
Michel Ragon remonte les années, pas plus loin que son enfance et reprend des souvenirs placés à l’ombre des grands-parents et du château où ils avaient travaillé, déchus de leur gloire par procuration quand ils l’avaient quitté, méprisés par les habitants du village. La pauvreté donne peut-être de l’imagination. Assez pour rêver d’une voix de petite fille ou pour espérer un jour une vie différente. En attendant, l’enfant s’emplit la mémoire d’images simples. Le conteur sait l’art de gommer le temps et de nous donner les clefs de ses souvenirs.

Le prisonnier (2007)
Un écrivain reçoit les lettres d’un prisonnier. Celui-ci confond un personnage de roman et Christine. Qui fut l’épouse de l’écrivain. Le prisonnier l’a connue. Sous un jour très différent. Intrigué, irrité, le narrateur balance entre l’envie d’en savoir plus et celle d’interrompre le dialogue. Il s’interroge surtout sur lui-même : des origines modestes et un statut social enviable. Le cul entre deux chaises, mal à l’aise partout. Sous l’anecdote, de vraies questions.

lundi 10 février 2020

Gauz revisite la colonisation


Le premier roman de Gauz, Debout-payé, était prometteur. La vie parisienne d’un vigile né en Côte-d’Ivoire offrait une vue imprenable sur un monde du commerce inaccessible à celui qui en surveille la clientèle. C’était à peine un roman. Camarade Papa manifeste une ambition bien plus grande et en conséquence, bien que le lien n’aille pas de soi, est une éclatante réussite. L’écriture bénéficie d’une heureuse liberté mise au service de deux histoires parallèles – le genre de parallèles qui finissent toujours par se recouper.
Il ne suffit pas d’affirmer, il faut apporter des preuves.
Dans la superstructure du roman, on considérera avec intérêt la non-numérotation des chapitres qui se présentent ainsi : « Chapitre rouge », « Chapitre romain », « Chapitre Alsace allemande », « Chapitre pendulé volant », « Ya bon chapitre », etc. Et ce n’est pas tout, car il y a aussi les titres de ces chapitres, qu’on vous laisse découvrir.
Dans le détail, l’usage subtil d’une langue décalée fournit une étrange sensation simultanée de proximité et de distance. Tout est compréhensible à la première lecture, malgré des écarts calculés. Parlons de la tulipe, autrefois vedette hollandaise du capitalisme mondial : « La fleur n’est pas très belle, même les moutons refusent de la brouter. Mais à cause de la pluie value, ils s’achètent et se vendent la mauvaise herbe. Ils inventent le capitalisme des bourses. » Ou, si vous préférez, examinons les deux espèces extrêmes de colons réunis autour d’une même table : « Fourcade m’explique que les premiers sont négrophiles, la pire espèce d’hommes blancs des colonies. Péan raconte que ses voisins d’en face sont négrophobes, la pire espèce d’hommes blancs des colonies. »
Subrepticement, les deux personnages principaux se sont invités dans l’article. L’homme qui pense aux tulipes est né à Amsterdam et a des origines africaines. Camarade Papa, son père, a mélangé à ses biberons un marxisme bon teint. L’appel des ancêtres et de leur terre ne va pas tarder à le convoquer. Le second, qui prend des leçons accélérées de colonialisme, vivait un siècle plus tôt et est parti de France à la conquête de l’Afrique sur les pas de grands hommes dont les noms lestent parfois jusqu’à aujourd’hui la toponymie : Marcel Treich-Laplène, Résident de France en Côte-d’Ivoire et homme de traités toujours en faveur du Blanc, a donné Treichville à Abidjan.
La colonisation vécue par Dabilly, en direct, est déjà celle dont Anouman, aujourd’hui, mesure les lointaines conséquences. Et non ce que racontent les manuels scolaires, quand ils en parlent, ou les légendes qui nourrissent les vieux clichés racistes où puise encore le présent. Le regard de Gauz sur cet épisode historique envisagé à deux époques différentes est une appropriation totale des événements trop souvent encore envisagés du seul point de vue européen. Il n’est ni le seul, ni le premier. Kourouma, Mabanckou, d’autres encore ont contribué et contribuent à revisiter ce moment sans dire merci. Mais la voix de Gauz, totalement originale, leur ajoute une énergie nouvelle.

vendredi 7 février 2020

La mort de Pierre Guyotat

Pierre Guyotat avait 80 ans, il en a fait voir de toutes les couleurs à la littérature, par sa radicalité où le sexe et la violence dialoguent sans autre filtre que celui de l'inventivité verbale. Un écrivain peu confortable, certes, et c'était bien pourquoi il était indispensable. Ses livres le restent.
Je l'avais rencontré en 1984, je n'ai malheureusement pas sous la main l'article où je résumais notre entretien. Plus près de nous, en 2006 et en 2018, je m'étais attardé sur Coma et Idiotie. Dans les limites d'articles de presse, voici...

Coma
L’œuvre de Pierre Guyotat forme une espèce de bloc compact qui, souvent, décourage la lecture. Il faut ajouter qu’un de ses livres (Eden, Eden, Eden) a été censuré pendant onze ans. Voilà de quoi ranger définitivement l’auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats du côté des écrivains cultes qu’il n’est pas besoin de fréquenter pour dire tout le bien qu’on en pense.
Dommage pour les partisans de cette attitude : leur meilleure excuse vient de tomber avec la publication de Coma, un récit qui entre au cœur même de la fabrique d’écriture où travaille Pierre Guyotat. Le lieu d’un combat acharné avec la langue, au risque d’y laisser sa peau. L’auteur, qui avait toujours pensé ne pas dépasser l’âge de quarante ans (il est né en 1940), a trouvé nécessaire de poursuivre le combat avec ses démons et de fournir, à défaut de mode d’emploi, une image de l’envers du décor.
On entre avec un malaise provoqué par le narrateur lui-même dans le dépouillement de cette simplicité qui met à nu la fragilité du moment : « Le récit qui suit, je le porte en moi depuis que, sortant, au Printemps 1982, d’une crise qui m’avait amené au bord de la mort, je me contraignais à reparler en mon nom personnel. »
Dégoûté par le « je », privé de lui-même, Guyotat commence un parcours vers d’hypothétiques retrouvailles avec la vie, donc avec l’écriture. Il s’agit de poursuivre une intercession entre lui et le monde, sans illusions sur la valeur du talent mais en acceptant la nécessité de la tâche.
« Je ne sais d’où vient le don qu’on m’attribue et que j’ai toujours ressenti comme une injustice, je ne sais d’où me vient la force qui me lui fait produire de l’œuvre, je ne me suis jamais donné quelque mérite que ce soit, quelque volonté que ce soit.
Comme je n’ai fait que suivre ma pente, exploiter mes penchants naturels, que je n’ai eu d’autre maître que moi-même et nos prédécesseurs, que j’ai toujours travaillé à l’intérieur de moi-même, sans conseil, tout ce qui entoure, ennoblit, construit le peu que je me ressens être – ce noyau, cette origine (le souci premier de toute pensée c’est l’origine) quasi embryonnaire, cet embryon – est de l’ordre du fantôme. »
La citation est un peu longue. Mais nécessaire car elle montre l’élan qui conduit tout le livre – et le montre mieux qu’une paraphrase.
Bien sûr, Pierre Guyotat se met en danger : son corps résiste, lui fait entendre que rien n’est innocent dans sa démarche. L’homme vacille, l’écrivain va de l’avant. Et le paradoxe de la création trouve là son explication la plus absolue. D’une part elle dévore l’individu, d’autre part elle est la seule chose qui lui permet de survivre et peut-être même, un jour, de se reconstituer tout entier. A tel point que « si j’arrête, je suis mort, et damné par le Rien. »
La démarche n’est pas devenue moins radicale avec Coma. Au contraire même puisque le retour au « je », si pénible un temps, est libérateur autant pour Pierre Guyotat que pour le lecteur. Il permet de tout dire, d’intégrer les épisodes du quotidien au cœur même de la création, de les articuler dans une compréhension globale du monde. Avec sa violence traduite dans les rapports sexuels, paradoxaux eux aussi puisqu’ils génèrent parfois une vraie douceur.
Ainsi va ce livre, contradictoire jusqu’au déchirement, corde tendue à se rompre mais à laquelle on s’accroche comme à un garde-fou qui aide à la traversée en calmant le malaise du début. D’ailleurs, la fin est presque apaisée. La réconciliation avec soi est proche. Le chemin aura été bordé de quelques images qui ont hanté Pierre Guyotat enfant, ainsi que ses sœurs et frères…

Idiotie
On vous le laissait entendre il y a quelques jours : Idiotie, de Pierre Guyotat, ferait un lauréat idéal pour le Médicis. Merci donc à ce jury pour un couronnement dans une semaine faste : la veille, le Femina lui avait attribué un inhabituel prix spécial et, le week-end prochain, le Prix de la langue française lui sera remis à Brive. Il était temps : le Prix décembre était allé à Coma en 2006 et celui de la BnF à l’ensemble de son œuvre quatre ans plus tard. Mais jamais Pierre Guyotat n’avait été couronné par un des grands prix d’automne, et cela manquait plus à ceux-ci qu’à l’auteur lui-même.
Il a, en effet, secoué la littérature comme peu d’écrivains l’ont fait. C’était il y a… 51 ans avec Tombeau pour cinq cent mille soldats, inspiré par la guerre d’Algérie. Eden, Eden, Eden allait, trois ans plus tard, manquer de peu le Prix Médicis, repéré aussi, et plus efficacement, par le Ministère de l’Intérieur français qui le censurait (interdiction à l’affichage, à la publicité et à la vente aux mineurs).
Dans son travail littéraire, la langue et la matière jouent des partitions inédites jusqu’à une opacité susceptible de décourager bien des lecteurs. Les livres de Pierre Guyotat sont hantés par une peur qu’engendrent la violence, l’esclavage, toutes les exploitations de l’homme par l’homme.
Idiotie revient, sous une forme un peu plus apaisée, sur une époque qui ne l’est pas vraiment : celle de la présence française qui prend fin en Algérie, quand l’écrivain était militaire et, ne nous en étonnons pas, déjà réfractaire à toute autorité, surtout vêtue d’un uniforme. Seuls les liens avec d’autres hommes peuvent sauver celui qu’on oblige à être là et qui n’en pense pas moins : « Nous, alors anti-France, anti-Occident, anti-nations, nous voici au septième ciel d’une nouvelle nation qui s’enfante d’elle-même devant nous, contre nous, avec nous. »
La langue s’est (un peu) assagie. Peut-être fallait-il cela pour rendre l’œuvre de Guyotat éligible à une récompense littéraire traditionnelle. Mais la rage est bien là et c’est elle qu’on salue, mieux vaut tard que jamais.

samedi 1 février 2020

Mary Higgins Clark, fin de série

Mary Higgins Clark avait 92 ans. Elle vient de mourir et, s’il faut désigner un suspect, on pensera tout de suite à son grand âge. Une explication plus simple que dans les thrillers qu’elle écrivait à flux tendu depuis 1975 (La maison du guet). Avant cela, elle avait déjà tâté de l’écriture, mais pas au rythme qu’elle allait alors prendre pour une cinquantaine de romans, certains en collaboration avec sa fille (car pourquoi, en effet, ne pas embarquer la famille dans une affaire qui marche ?), Carol Higgins Clark, ou d’autres avec Alafair Burke.
En France, on l’avait découverte en 1979 avec la traduction (par Anne Damour) de La nuit du renard grâce à laquelle on peut créditer son éditeur, Albin Michel, d’un flair certain : il avait créé, pour l’occasion, la collection « Spécial Suspense », où ont trouvé place depuis un grand nombre des livres qu’elle a signés, rejoints par d’autres auteurs et autrices souvent de qualité.
De meilleure qualité d’ailleurs que la suite de la production propre à Mary Higgins Clark. Car, si La nuit du renard avait provoqué un véritable choc (dont j’ai l’impression de n’être toujours pas remis, plus de quarante ans après), beaucoup d’autres titres sentent la colle, la grosse ficelle et les bouts de carton disposés approximativement pour ressembler, de loin, à un décor cohérent.
Bref, il y a des années que j’ai lâché l’affaire, laissant à d’autres le soin de continuer à suivre une femme dont, probablement, j’avais perdu de vue les qualités pour ne plus voir que les défauts.
Mais je ne renie rien et, en l’honneur de cette fidélité à la mémoire d’une lecture, je vous glisse le début de La nuit du renard, et je vous envie si vous ne l’avez pas encore ouvert…
Il était assis, immobile devant la télévision dans la chambre 932 de l’hôtel Biltmore. Le réveil avait sonné à 6 heures, mais il était debout depuis longtemps. Le vent froid et sinistre qui faisait trembler les vitres l’avait sorti d’un sommeil agité.Les actualités du matin avaient commencé, mais il n’avait pas monté le son. Ni les nouvelles ni les éditions spéciales ne l’intéressaient. Il voulait juste regarder l’interview.Mal à l’aise sur sa chaise trop raide, il croisait et décroisait les jambes. Il s’était douché, rasé, et avait mis le costume de tergal vert qu’il portait en arrivant à l’hôtel la veille au soir. La pensée que le jour était enfin arrivé avait fait trembler sa main et il s’était légèrement coupé la lèvre en se rasant. Il saignait encore un peu, le goût salé du sang dans sa bouche lui donna un haut-le-cœur.Il avait horreur du sang.

mardi 28 janvier 2020

La mort d'Hubert Mingarelli


Hubert Mingarelli vient de mourir et c’est une voix douce mais prégnante de la littérature française qui se tait. Si j’en juge par la moitié environ de sa production pour adultes que j’ai eu l’occasion de lire, pas une fausse note dans ces pages poétiques et denses, attentives aux émotions les plus fines mais sans explications superflues. Il va nous manquer…

Photo Ji-Elle

Une rivière verte et silencieuse (1999)
Auteur pour jeunes devenu romancier pour adultes, Hubert Mingarelli n’a pas abandonné pour autant les paysages de l’enfance. C’est de l’enfance de Primo qu’il est question ici, de ses rêves et de son quotidien bridé par les faibles moyens de son père. Alors, il s’évade autant qu’il le peut, marche à l’infini dans les couloirs tracés par ses pas au milieu d’une vaste étendue d’herbe. A ces moments de solitude fondatrice, il pense. Ce sont les meilleures heures de sa vie. Pour le reste, les espoirs plus concrets se brisent avec une rapidité déconcertante et les gestes ténus du travail ménager se répètent avec une obstination décevante. Il n’empêche qu’une réelle complicité unit le fils à son père et que les images surgies de la mémoire lacunaire de celui-ci nourrissent aussi la vie de celui-là. Une rivière verte et silencieuse est un récit-poème d’une limpidité exemplaire.

La dernière neige (2000)
Depuis l’année dernière, Hubert Mingarelli n’est plus seulement un auteur pour la jeunesse. Une rivière verte et silencieuse a donc été considéré comme un premier roman. Admettons, à condition d’admettre aussi les étiquettes désuètes qui s’appliquent à des genres trop souvent considérés comme des sous-catégories d’une sous-littérature que les gens sérieux ne prennent pas la peine de lire. Ils ont bien tort mais ils ne le sauront jamais et, donc, cela n’a aucune importance. Admettons donc aussi, tant qu’à faire, que La dernière neige serait (le conditionnel pour introduire, quand même un léger doute) un deuxième roman, l’étape la plus dangereuse pour un auteur qui s’était fait remarquer la dernière (c’est-à-dire la première) fois et qu’on attend donc au tournant. C’est la règle…
Il y a une première chose intéressante avec Hubert Mingarelli : en lisant son (on l’a admis, faut-il le répéter ?) deuxième roman, on oublie la règle. C’est bon signe. Il n’y a plus que des personnages et une histoire. Un enfant et ses rêves, son rêve faudrait-il dire, plus ou moins contrarié ou encouragé selon les cas par son entourage. Mais l’entourage nous apprend qu’il n’est pas toujours responsable de ses désirs et que la vie, la mort, toutes ces choses qui nous encombrent et dont on ne peut se débarrasser quoi qu’on en ait, sont pour beaucoup dans nos réactions devant ce qui arrive.
Ainsi, l’histoire principale, si on veut bien la considérer ainsi, est celle d’un enfant tombé amoureux, ou peu s’en faut, d’un milan mis en vente par un brocanteur qui vend plein d’autres choses moins vivantes – et, pour ses clients potentiels, plus séduisantes, heureusement pour l’enfant. Car il n’a pas les moyens de s’offrir l’oiseau et doit donc attendre de rassembler la somme nécessaire à l’achat au risque de se le voir souffler sous le nez par un éventuel acheteur plus fortuné. L’oiseau est plus qu’un oiseau, il est, bien que prisonnier, le rêve de ce qu’il a pu voir, le rêve de l’histoire de sa capture, que l’enfant invente avec beaucoup de vraisemblance et d’imagination (l’imagination la mieux dotée étant celle qui fait, on le sait, ressembler le mieux la réalité et le songe) à l’intention de son père.
Car le personnage du père fait figure de point de référence – il n’en allait pas autrement dans Une rivière verte et silencieuse. Il est mourant, une histoire lui fait le plus grand bien, et en particulier celle de la capture de l’oiseau – ainsi que la présence de celui-ci. Le récit, en grande partie inventé, y croit-il ou fait-il semblant d’y croire ? Il est en tout cas le lien entre le fils et le père, ce qui tient l’histoire debout et devant quoi le milan lui-même s’efface discrètement, sous « la dernière neige »…

La beauté des loutres (2002)
Depuis qu’il a abordé le registre de la littérature dite « pour adultes », vague étiquette qui fait la différence avec la littérature « de jeunesse », Hubert Mingarelli donne des histoires à la surface lisse, d’une trompeuse simplicité, qui recèlent des trésors de profondeur humaine.
La beauté des loutres peut se résumer à un voyage en camion par temps neigeux, accompli par Horacio et Vito pour livrer des moutons. On pourrait s’arrêter là. Car, sur le plan du récit, il n’arrive rien d’autre que des anecdotes sans importance. Comment il faut chaîner les roues pour passer le col. Comment un des moutons, pressé par les autres, finit par sauter du camion et disparaître dans la nature. Comment un jerrican découpé peut remplacer le seau oublié, pour faire boire les moutons. Comment un lapin se trouve pris dans la lumière des phares, et comment Horatio tombe deux fois en essayant de le tuer avec son fusil, etc.
Il y a, bien sûr, autre chose, qui fait la valeur de ce roman d’une extraordinaire densité. La beauté des loutres est aussi peu un récit de voyage que, disons, Le vieil homme et la mer est un récit de pêche au gros. D’ailleurs, ce dont il est question dans le titre renvoie à un genre de beauté que Horatio et Vito n’ont pu connaître qu’en photo, comme un idéal esthétique qui appelle une vie rêvée.
Et tout se déroule ici, en effet, comme dans un rêve. On est, avec ces deux personnages, hors du temps, hors du monde, dans un paysage blanc d’où les points de repère ont disparu, où les valeurs de l’existence doivent trouver de nouvelles bases.
On ne sait pas grand-chose de Horatio et Vito, sinon que le premier est plus âgé et que le second est encore un jeune garçon.
Cela suffit pour comprendre qu’il y a, jusque dans un moment de violence, quelque chose d’une transmission de savoir entre les deux. Pas un savoir théorique, une sorte d’expérience vécue – et c’est la raison pour laquelle Vito gardera le silence sur ce qui est arrivé. Cela n’appartient plus qu’à lui – et, désormais, à nous.

Quatre soldats (2003)
Les groupes formés au hasard des circonstances sont d’autant plus solides que celles-ci sont particulières. Dans l’Armée rouge en fuite devant les Roumains, Bénia se serait senti bien seul s’il n’était tombé sur Pavel, qui s’est écarté de la route en même temps que lui quand une altercation entre un officier et un soldat a mal tourné. Ils ont décidé de rester ensemble. Kyabine, un grand Ouzbek, s’est joint à eux à l’occasion d’une partie de dés pour du tabac, au moment où les Polonais ont repris un village. Il a commencé à neiger. En novembre, le commandant a donné l’ordre aux soldats de passer l’hiver dans des cabanes, au cœur de la forêt, et d’attendre le printemps. Pavel a pensé qu’il valait mieux être quatre pour construire une cabane et a proposé au jeune Sifra, calme et bon tireur, de compléter l’équipe. Une équipe dont chaque membre est complémentaire.
Plus tard, Evdokim, un gosse, sera logé dans leur cabane. Et ils s’attacheront à lui aussi, d’autant qu’il écrit tout ce qu’il voit dans un carnet – une chance pour eux de perpétuer la mémoire de ces mois hors du temps.
Contrairement à quelques autres romans dont Hubert Mingarelli s’éloigne avec soin, l’hivernage ne sera pas un prétexte à l’attente de la reprise des combats. Elle viendra toujours trop tôt pour les Quatre soldats qui entreprennent plutôt de jouir au mieux de leur relative tranquillité. Ils ont trouvé, pas très loin du campement, un étang près duquel ils passent des heures de vrai bonheur : « Nous avons profité de l’étang tout l’après-midi. Nous n’avons rien fait que discuter et dormir, et nous réveiller, nous chauffer au soleil et discuter. » Cette vie contemplative, où l’action se limite à courir pour arriver à temps aux repas, leur convient parfaitement. Ils ont mis au point des rituels, des phrases récurrentes, qui leur servent de points de repère. Et préservent avec soin leur coin de prédilection en évitant de tracer une piste qui pourrait y conduire n’importe qui.
Un jour, ils volent un cheval et s’amusent avec lui jusqu’au moment où il s’enfuit. Ils ne le reverront que mort, près de l’étang, le jour même où ils ont appris qu’il fallait repartir. Le charme est rompu, il ne pouvait être qu’éphémère, la guerre se rappelle à eux…
Pourtant, c’est de bonheur que parle le livre, de jours qui échappent à la logique des hommes qui sont quelques-uns seulement à connaître la plénitude de leur existence, comme Bénia en prend conscience un jour : « J’ai été tout d’un coup plein d’émotion parce que chacun était à sa place, et parce qu’il m’a semblé aussi qu’à cet instant chacun de nous était très loin de l’hiver dans la forêt. Et que chacun de nous était aussi très loin de la guerre qui allait reprendre parce que l’hiver était fini. »
Hubert Mingarelli a l’art de sauver la magie fugitive d’enchantements comme celui-là. Il n’oublie pas pour autant la gravité de l’époque troublée où il situe le récit, dont la fin est un déchirement vécu par Bénia, le narrateur, et partagé par le lecteur. La simplicité des petits plaisirs quotidiens, racontés simplement par le romancier – c’est-à-dire sur le ton le plus juste –, disparaît dans la fureur de la bataille.
Disparaît ? Pas vraiment. Si c’était le cas, on ne resterait pas marqué, et pour longtemps, par ces pages lumineuses dont on se souviendra comme d’un moment de grâce.

Le voyage d’Eladio (2005)
Au fond, Hubert Mingarelli raconte toujours la même histoire : celle d’un rêve impossible à vivre dans le monde réel. La confrontation entre le vieil Eladio et la violence qui couve dans son pays est de cette nature. Elle nous entraîne dans une longue marche solitaire au terme de laquelle il n’y aura pas que de la fatigue. La désillusion est aussi au rendez-vous, une perte de confiance dans l’humanité. Le romancier n’en fait pas une leçon morale. Il se contente de poser les éléments du récit l’un après l’autre, comme marche Eladio, pas après pas. Et on marche avec lui dans le même élan.

Océan Pacifique (2006)
Trois longues nouvelles pour un écrivain qui nous a habitués à des romans courts, c’est-à-dire presque trois livres en un. Il y suit sa propre trace, en particulier dans Bateau sous la neige où il retrouve la complicité difficile à exprimer entre un père et son fils. Un sujet qu’il a déjà traité et qu’il parvient à renouveler encore, en explorant les ressemblances et les différences entre le vertige et le mal de mer. Un moyen, pour le père, d’amener son fils à mieux maîtriser son avenir.
Dans cette nouvelle, la dernière, le bateau est immobile. Et le véritable embarquement ne se fera que plus tard, après cette initiation qui est aussi une leçon de vie. Les deux autres textes, en revanche, se déroulent en pleine navigation.
L’éditeur a la bonne idée de signaler que l’auteur s’est engagé à dix-sept ans dans la Marine nationale et qu’il a servi dans le Pacifique lors des essais nucléaires français. Car c’est pendant ceux-ci que prend place la première nouvelle, qui donne son titre au recueil : Océan Pacifique. Il ne s’agit pas, on s’en doute, d’un témoignage. Mais un climat s’installe, au moment où une explosion a lieu, qui exacerbe les émotions et met les nerfs des hommes à vif. Sur le bateau ou à terre, pour une partie de pêche qui a des allures d’expédition adolescente, une profonde déception venue d’on ne sait où mine le moral en ramenant à des souvenirs enfouis loin dans le passé.
Hubert Mingarelli n’utilise pas de grands effets. Il cherche les failles discrètes, éveille doucement des échos et tisse une toile qu’il faut observer avec attention pour en voir les détails. En véritable artiste, il accomplit son œuvre sans avoir l’air d’y toucher, sur un mode mineur qui convient parfaitement à son exploration des âmes.
C’est encore plus vrai dans la nouvelle centrale, Giovanni, où un chien est le catalyseur du récit. Il porte le nom de celui qui l’a amené à bord. Le marin a débarqué un jour, le chien est resté. Et le nouveau locataire de la couchette doit la partager avec le chien qui a eu l’habitude d’y dormir. Sans l’avoir choisi, il devient donc aux yeux de l’équipage responsable de Giovanni, ce qui présente quelques inconvénients pratiques. Mais, surtout, fait ressortir, par un parcours émotionnel d’une rare finesse, toutes les douleurs secrètes.
Ainsi pratique Hubert Mingarelli, au bord d’abîmes mystérieux qui s’ouvrent devant nous aux moments où nous ne nous y attendions pas. Nous prenant par surprise, il nous fait partager les larmes de ses personnages. Puis nous console en les consolant.

Marcher sur la rivière (2007)
Absalon est un marginal qui voudrait aller faire soigner sa jambe folle en ville. Il prépare donc un départ auquel beaucoup ne croient pas. D’ailleurs, il ne part pas. Pas tout de suite. Il travaille pour un étranger qui fait de curieux travaux dans les collines. Il va et vient. Et marche ainsi sur le lit desséché d’une ancienne rivière.
Comme souvent dans les romans de Mingarelli, celui-ci se passe on ne sait où. Seules les sonorités des noms font vaguement penser à l’Afrique, mais rien n’est moins sûr. Et l’histoire, en outre, est secondaire.
Pourtant, une fois encore, le charme opère. Grâce à la manière de regarder le paysage jusqu’à y appartenir. Grâce aux dialogues qui en disent toujours plus que les mots qu’ils contiennent. Grâce à une langue simple et poétique à la fois. Il n’est pas besoin de tout comprendre, de tout savoir des personnages. Ils sont là, très présents.

La promesse (2009)
Fedia et Vassili sont devenus amis à l’école des mécaniciens de la flotte. Une relation nourrie de moments partagés avec intensité, sans une parole de trop. Dans la qualité du silence qui l’accompagne sur le lac de retenue où il a lancé son petit bateau, Fedia retrouve l’émotion retenue des souvenirs. Toute une journée consacrée à remonter la rivière se découpe entre le présent et le passé. Le mécanicien cherche la sérénité dans la lenteur. Parfois saisi d’une sourde angoisse, il finit par la trouver dans un reflet de lune. Hubert Mingarelli n’a pas son pareil pour dire simplement les conséquences d’émotions puissantes, qui nous bouleversent autant que son personnage.

L’année du soulèvement (2010)
Une page rapide pour le contexte : « il y eut mille histoires. » En voici une, la nuit que passent ensemble deux hommes et leur prisonnier. Les rancœurs sont vives, les combats ont laissé des traces même chez les vainqueurs. Ces deux-ci, Daniel et Cletus, n’étaient pas faits pour accompagner ensemble l’officier San-Vitto en haut de la colline où ils attendent qu’on vienne le chercher. Leurs faiblesses les opposent. Dans des conversations à demi-mots, des gestes ébauchés, Hubert Mingarelli place ses personnages au bord d’un gouffre où ils ont envie de se jeter. Pour oublier ou pour retrouver une paix intérieure désormais inaccessible. Un bref roman tout en nuances subtiles.

La terre invisible (2019)
Un photographe de guerre ne digère pas sa découverte des cadavres, devant lesquels il ne faisait plus rien de son appareil, à l’ouverture d’un camp de concentration nazi. En compagnie d’un chauffeur qui vient d’arriver et n’a pas participé aux combats, il erre dans l’Allemagne vaincue pour fixer les visages et les attitudes des gens qui savaient, ou pas. Il ne cherche pas à résoudre une énigme ni même à comprendre. C’est là, comme un devoir.

dimanche 26 janvier 2020

Le fil jamais rompu d’une unique phrase

Une seule phrase, très longue, déroulée au fil d’un monologue intérieur, coupée de virgules à l’exclusion de tout autre signe de ponctuation et disposée en paragraphes de tailles variables, ouverts par des minuscules. Tel est, d’un point de vue formel – il saute aux yeux – le menu proposé par le romancier irlandais Mike McCormack dans D’os et de lumière, son premier livre traduit en français. Il avait été, il est vrai, mieux mis en valeur que ses deux recueils de nouvelles et ses deux romans précédents, en étant couronné par le prix littéraire le mieux doté au monde, le Dublin Literary prize : 100.000 € ! Nicolas Richard, un traducteur qui en a vu d’autres (Pynchon ou Brautigan, par exemple), restitue en français le flux impressionnant de la version originale.
Marcus Conway, la quarantaine, est un homme bien à sa place dans la société irlandaise. Il y joue même un rôle important puisque, ingénieur, il a en charge la validation de travaux d’intérêt public. Cela va de la réfection d’un pont à une construction d’école. Le poste qu’il occupe avec rigueur, professionnalisme et honnêteté lui vaut cependant bien des inimitiés. Entrepreneurs et politiciens préféreraient, pour faciliter l’avancée d’un chantier ou caresser des électeurs dans le sens du poil, qu’il mette parfois rigueur, professionnalisme et honnêteté entre parenthèses au profit de tous… sauf de la qualité durable du résultat, la seule chose qui le guide.
Ce sens de la responsabilité, qui l’honore, il ne l’a perdu qu’une fois : quand il a eu, en voyage, une liaison dont Mairead, son épouse alors enceinte de leur premier enfant, a tout appris. La crise a été brutale, la situation s’est apaisée après quelque temps mais le couple se trouve, depuis, en équilibre moins stable sur des bases plus fragiles.
De responsabilité, il en est encore question dans une intoxication alimentaire qui frappe les buveurs de l’eau distribuée par la collectivité locale, contaminée par des germes présents dans les déjections humaines. Responsabilité collective, semble-t-il, pour un accident sanitaire qui frappe notamment Mairead, impossible à faire endosser par une partie de la société plutôt que par une autre. Comme les germes, la responsabilité est fondue dans une masse indistincte dont nul ne peut être dissocié. Tous coupables, donc pas de coupable…
La morale individuelle, au filtre de laquelle Marcus passe les événements du moment, d’abord, puis de sa vie et de ce qui se produit dans le monde, dans la manière dont vivent ses deux enfants, est la colonne vertébrale d’une pensée sinueuse qui épouse le cours des heures et des jours, en fonction des événements : une conversation par Skype avec son fils en Australie, le vernissage d’une troublante exposition de sa fille, les échanges parfois houleux avec entrepreneurs et politiciens déjà évoqués. Mais aussi les souvenirs plus lointains de son père ou les images puissantes d’une ville imaginaire et parfaite, en perpétuelle croissance, dessinée par un génie autiste…
« c’est comme ça qu’on perd le fil
assis ici dans cette cuisine
qu’on perd le fil en ressassant un vieux thème, balayé par un jaillissement de mots et d’associations d’idées »
Le miracle étant que le fil ne se rompt jamais, jusqu’à la fin.

jeudi 23 janvier 2020

Jaume Cabré du roman à la nouvelle

Comme beaucoup d’autres lecteurs, nous avons découvert l’écrivain barcelonais Jaume Cabré avec la traduction de Confiteor, un roman ample et époustouflant de maîtrise technique autant que de finesse. Cette admiration a cependant un effet pervers : avant d’ouvrir la réédition en poche de Voyage d’hiver, on craignait la déception. Car comment pourrait-il réussir, en quatorze nouvelles, à reproduire la qualité d’émotion née du roman ? Plus étonnant, l’auteur lui-même a eu cette crainte, mais il le dit à la fin du volume et il a eu le temps de nous reconquérir : « Ce qui est curieux, c’est que je ne les ai jamais réussies du premier coup. […] Bien des fois, le thème, l’air et le conflit étaient les bons, définitifs : mais le ton était encore faux. Pendant des années, je me suis affairé avec une certaine perplexité à ce qui allait devenir ce livre, parce que j’avais des histoires ou des idées, mais ce que j’en tirais de concret ne parvenait pas à me convaincre. » Il a même cru qu’il n’était pas fait pour les nouvelles. Mais il a bien fait d’insister. Sans brasser les longs fleuves tumultueux qui se croisent dans Confiteor, Voyage d’hiver fait courir souterrainement des thèmes, des échos. Tout cela résonne en permanence et de plus en plus intensément au fil de la lecture.
La résonance est d’autant mieux audible qu’il est, d’abondance, question de musique. Dès le titre, on pense à Schubert. Et le voici, au premier rang d’une salle de concert, écoutant le récital du très contemporain Pere Bros. En voyant Schubert, le pianiste a bouleversé le programme, commençant par le dernier morceau qu’il devait interpréter. Celui où le compositeur méditait sur la mort (« la mort qui vient des brumes du Danube, d’abord lointaine puis terriblement proche »). Ce soir, on assiste peut-être à la fin d’un artiste : à l’entracte, Pere Bros annonce à son agent qu’il ne jouera plus après ce concert. Le contrat signé pour le Vatican, ce sera non aussi. La musique cède devant la place prise par son ami Zoltán. Elle cédera au moins après la deuxième partie, encore plus inattendue que la première : Contrapunctus, de Fischer, une pièce ni tonale ni modale, en sept variations, les audaces de Schönberg au temps de Mozart et de Beethoven…
Plus loin, dans d’autres textes, on retrouve Fischer. Et le Vatican. Et Schubert, à travers un de ses biographes. Gottfried Heinrich Bach, le simple d’esprit de la famille, capable lui aussi d’intuitions musicales géniales, ajoute un autre contrepoint. Zoltán, l’ami de Pere, le découvreur de la partition de Fischer, clôt le recueil, avec une incroyable histoire d’amour manqué.
Sous le signe du Voyage d’hiver naissent d’autres intrigues, dont aucune n’est totalement étrangère aux autres. C’est un collectionneur de livres n’intéressant personne, bientôt supplanté par sa femme de ménage devenue son assistante, qui compulse un traité sur les sons présent aussi chez les Bach, ceux-ci utilisant un marque-page qui chemine à travers le temps. C’est un Rembrandt devenu l’enjeu d’une lutte sans merci, symbolisée par Zéro, Un, Deux et Trois ignorant tous quel rôle ils jouent dans un contrat qui les lie à jamais.
Chaque nouvelle tient debout seule, elle n’a pas besoin des autres pour être admirable. Mais l’effet produit par un ensemble profondément irrigué de veines où courent la vie et la mort, l’art et la corruption, est une saisissante réinvention du réel. Jaume Cabré est aussi fait pour les nouvelles, c’est désormais une évidence.

mardi 14 janvier 2020

Nina Bouraoui regarde son passé avec une scrupuleuse honnêteté


Nina Bouraoui n’est plus la jeune femme qui publiait, en 1991, La voyeuse interdite, quand elle avançait masquée. Elle a, depuis, assumé sa sexualité comme sa double culture française et algérienne. Et elle ne l’a peut-être jamais fait aussi clairement que dans ce roman à forte teneur autobiographique, Tous les hommes désirent naturellement savoir. En chapitres brefs, elle découpe sa vie en quatre temps : « Devenir », « Se souvenir », « Savoir » et, plus tardivement dans le livre, « Etre ». Le jeu entre ces verbes tient d’un conflit auquel seule l’écriture apporte l’armistice. « J’écris pour être aimée et pour aimer à l’intérieur de mes pages », affirme-t-elle. Ainsi que : « la beauté habille la vérité. » Le passé revisité avec une scrupuleuse honnêteté fournit les clefs d’une existence parfois déchirée entre différents pôles aujourd’hui réconciliés, ce qui fait le charme de cet ouvrage.

Vous parlez de l’homosexualité comme d’un destin, par opposition à ce qu’aurait pu être une expérience. Est-ce à dire que vous vous sentiez prédéterminée ?

Oui je parle de destin comme je pourrais parler d’occupation : occupation d’un état naturel. Ce n’est pas une expérience, comme l’hétérosexualité n’est pas une expérience non plus. Quitter la norme demande du courage et de la force. Dans ce sens j’ai aussi voulu parler de destin, de trajectoire, de processus et enfin de combat. Il ne faut jamais, jamais oublier qu’un adulte homosexuel a été un enfant puis un adolescent homosexuel. Mon livre rend hommage à cette enfance-là, à cette jeunesse-là. A la différence. Aux minorités. Aux fragiles. Mon propos est universel. J’ai écrit pour ceux que l’on ne veut ni comprendre ni considérer.

Le roman met en évidence le désir d’amour, et peut-être même le désir du désir, plutôt que son accomplissement, sauf à la fin. La frustration est-elle créatrice ?

Quand j’ai commencé, à l’âge de dix-huit ans, à fréquenter le Katmandou, club réservé aux femmes, j’ai très vite compris que l’amour et le désir possédaient une sorte de dimension « politique ». Aimer et désirer n’étaient pas seulement aimer et désirer. Il y avait là le moyen d’être soi, de s’affirmer. Tous les milieux sociaux se mélangeaient, au nom de cet amour et de ce désir commun – cela bien évidemment ne voulait pas dire que l’on s’entendait bien. Mais soudain je faisais partie d’un groupe, d’une « famille ». Hors norme, j’intégrais ma norme à moi avec pour drapeau l’amour. Cet enjeu amoureux rendait les femmes électriques à vrai dire. Il y avait une tension à devenir ce que l’on est par le simple fait d’aimer et en effet le désir du désir devenait encore plus grand que le désir lui-même. Et n’oublions pas que nous étions au cœur des années 80, en pleine explosion du Sida.

Il y a de la honte, même si ce n’est pas exprimé de cette manière, dans le fait de se savoir différente. Et de la fierté au moment où la narratrice assume cette différence. Le basculement entre les deux moments dans la vie correspond-il à une évolution vers une écriture plus libre ?

Oui je dis souvent que j’ai été victime de ma propre homophobie. La jeunesse déteste la différence. Etre jeune, c’est appartenir ou désirer appartenir au groupe le plus fort, le plus en vue. La jeunesse adore la meute, les bandes, les clans. J’avais si peur d’être différente. Si peur d’être enfermée dans ma solitude. Mais cette peur et parfois cette honte m’ont fait devenir un écrivain. L’écriture a été mon salut. C’est triste, mais j’ai souvent pensé, à 20 ans, « si j’arrive à être publiée, on me pardonnera mon homosexualité ».
Je revisite mes thèmes de prédilection, l’identité culturelle et amoureuse, à la cinquantaine sans honte, différemment, je sais que le combat n’est pas achevé. La liberté de parole est de plus en plus grande, c’est bien, chacun peut affirmer, dans nos sociétés, qui il est, mais en réponse je trouve la parole de haine elle aussi de plus en plus grande. Les manifestations après le Mariage pour tous en sont le meilleur exemple. J’ai été très triste et très en colère. Nous avons été humiliés, parfois par des enfants qui répétaient les mots de leurs parents. Je trouve cela assez effroyable et dangereux. La tolérance s’apprend. Les parents ont un devoir d’ouverture et de douceur, elle est là, la transmission.

La question de l’appartenance à deux cultures, sans que l’une l’emporte vraiment sur l’autre, serait l’autre axe du roman ?

Je désirais, au début, écrire un livre sur ma mère, et très vite je me suis heurtée à l’impossibilité d’écrire sur ma mère : ce livre est aussi un livre sur la liberté et sur la connaissance. Nous ne savons pas de quoi nous sommes faits. Nous sommes les héritiers d’une histoire qui n’est pas la nôtre ; de fantasmes qui ne sont pas les nôtres. Toute notre vie nous cherchons à approcher la vérité sans l’étreindre vraiment. Evoquer ma double culture c’était rendre hommage à ma mère, cette Française qui arrive après la guerre d’indépendance alors que les Français quittent l’Algérie, qui nous fait aimer (avec ma sœur) notre pays, notre part algérienne, alors qu’elle souffre d’un racisme quotidien. Ma mère admirait l’Algérie. Elle y a travaillé, a appris l’arabe, avait une passion pour son peuple. Nous avons traversé le pays dans sa GS bleue, jusqu’au Sahara. Grâce à elle, j’ai dormi dans le Tassili et le Hoggar à la belle étoile contre les parois des grottes préhistoriques recouvertes de dessins. Mon livre vient de là aussi : j’ai le fantasme du premier homme et de la première femme, je suis certaine que nous portons en nous des traces de leurs peurs, de leur sauvagerie, de leur immense frayeur, de leur combat.
Je viens d’une famille de militants. Mes parents, en se mariant en pleine guerre d’Algérie alors que chacun venait du pays opposé, ont eux aussi quitté la norme. Ils ont été courageux.

Entre se souvenir, devenir et être, quelle est la position la plus vraie ? Ou la plus belle ?

Je ne crois qu’en la force du présent. Etre c’est la vie qui bat, c’est la création, c’est le cœur, c’est l’amour et nous devons espérer au présent : cela rend l’avenir moins incertain.

lundi 13 janvier 2020

Jean-Marie Blas de Roblès descend de Jules Verne


L’aventure. Non : l’Aventure. C’est le programme, simple mais alléchant, de Jean-Marie Blas de Roblès dans L’île du point Némo, un épais roman qui tient toutes ses promesses, et même un peu mieux que cela. On croit d’abord à un roman historique plein de fureur et de poussière, mais le champ de bataille où combattent Alexandre et Darius est reconstitué en soldats de plomb sur le parquet chez Martial Canterel. Puissance de l’imagination déployée d’emblée pour un envol majestueux vers des horizons insoupçonnés…
Intelligent en diable, le romancier puise à des sources multiples, dont certaines sont immédiatement identifiables et d’autres moins visibles, pour conduire un attelage fou sur une planète où les déchets de plastique se concentrent en un lieu unique au milieu des océans. Et tant pis ou tant mieux si c’est une métaphore puisqu’elle permet de retrouver le Nautilus du capitaine Nemo ainsi que d’autres héros de fiction transposés dans une époque proche de la nôtre.
Jean-Marie Blas de Roblès joue de tous les codes, populaires ou savants, fait courir devant lui une troupe sans cesse croissante de personnages, insère en guise de respiration quelques « Derniers télégrammes de la nuit » à couper le souffle – ce qui n’est peut-être pas la meilleure manière de reprendre sa respiration. Certes, mais comment freiner le déferlement d’événements improbables et pourtant reliés entre eux par la logique souterraine du roman ?
Des raccourcis saisissants font l’économie d’épisodes dont on aime à penser qu’ils nous auraient eux aussi réjoui : « Comment nos amis se retrouvèrent indemnes sur le rivage de Melville Island, au nord du continent australien, et par quels expédients ils réussirent à continuer leur voyage jusqu’à destination, c’est ce que nous nous permettrons d’omettre pour ne pas rallonger inutilement notre récit. » D’abrupts renversements de point de vue nous transportent dans les fabriques de tabac des Caraïbes où Le comte de Monte-Cristo est la Bible des cigarières, ou dans d’authentiques batailles comme celle qui voit nos héros (parmi lesquels Holmes) subir un bombardement de rhinocéros blancs et d’autres fauves alors que le train dans lequel ils traversaient la steppe russe est immobilisé.
Après quelques pages, on ne sait déjà plus où donner de la tête mais on s’accroche en espérant arriver à suivre. Quelques dizaines de pages plus loin, on voudrait décrocher qu’on en est devenu incapable. Il y a tant de vies ici, plus exaltantes les unes que les autres, qu’on a envie de les vivre toutes.