vendredi 19 juillet 2019

Le premier maillot jaune


Ah! le cyclisme et la littérature! Beau prétexte, ajouté au fait que, si je lis des livres, je m'intéresse aussi aux journaux et aux magazines, pour fouiner dans les vieilles collections de L'Auto disponibles grâce à Retronews et s'arrêter à la date du 19 juillet 1919..



Belle étape aujourd'hui puisque les coureurs - les rescapés? les survivants? - vont atteindre, en haut du Galibier, l'altitude de 2.658 mètres. Qui le franchira en tête et modifiera-t-il le déroulement de l'épreuve? Réponse bien des heures après le départ qui, on n'est jamais trop prudent, a été donné dès deux heures du matin aux onze coureurs toujours dans l'allure - à des allures diverses, certes, selon les capacités de chacun, les aléas de la compétition et d'éventuelles pénalités (trente minutes pour Duboc lors de la huitième étape).
Aujourd'hui, c'est la onzième étape, modeste en somme puisqu'il y a "seulement" 325 kilomètres à couvrir entre Grenoble et Genève, que les meilleurs devraient mettre un peu moins de 13 heures à franchir. Il ne leur reste plus que 1.500 kilomètres avant d'atteindre Paris en cinq tronçons. Quand on a déjà roulé plus de 4.000 kilomètres, rien d'insurmontable!
Henri Desgrange, rédacteur en chef de L'Auto et organisateur veillant à tous les détails, s'extasie et pique une image surprenante: Barthélemy, à toute vitesse, rattrape un âne qui fuyait, le saisit par la bride et le retient le temps que son propriétaire le récupère. Beau geste, d'une très relative efficacité sur le plan sportif, certes.
Bon, si je m'arrête sur cette journée, c'est bien parce que, comme tout le monde le sait (sauf allergie au cyclisme), elle est celle du premier maillot jaune dans le peloton, remis dans la nuit au premier classé à ce moment de l'épreuve, avant qu'il aille, avec ses compagnons de route et néanmoins concurrents, s'infliger de nouveaux supplices. Ce fut tout simple...



Et voilà comment naît, modestement, une tunique de légende.

mercredi 17 juillet 2019

La mort d'Andrea Camilleri

Photo Marco Tambara
Andrea Camilleri a publié au moins une centaine de livres, parmi lesquels les enquêtes du commissaire Montalbano (les plus célèbres), mais pas que. Il avait 93 ans, on le savait bien malade et l'Italie tout entière, comme ses lecteurs dans le monde entier, espéraient une amélioration de son état, qui n'est pas venue. Les miracles, dans la vie, c'est rare. Dans ses romans, c'était beaucoup plus fréquent. Cet admirateur de Simenon, écrivain chez qui percent parfois des belgicismes, avait poussé beaucoup plus loin l'audace linguistique. Son italien de Sicile affiche ses singularités - et on imagine l'angoisse des traducteurs. Heureusement, en français, il y avait Serge Quadruppani, capable de transposer une voix unique, et d'expliquer pourquoi. Lisez n'importe lequel des ouvrages de Camilleri traduit par lui et dans lequel une préface fournit la méthode: c'est une belle leçon.
En une bonne douzaine de notes brèves, voici non un panorama d'une oeuvre importante, mais modestement quelques coups de sonde dans des romans qui ne m'ont jamais déçu.


La voix du violon
Montalbano, le plus célèbre flic sicilien, n’est pas du genre à contourner les ennuis. Quand son chauffeur emboutit une Twingo (mal) garée devant une villa et que personne ne réagit alors qu’il a laissé le numéro de téléphone du commissariat sous l’essuie-glace, il n’hésite pas à pénétrer (par effraction ? c’est bien comme cela qu’on dit ?) dans la villa… pour y trouver le cadavre nu d’une très belle jeune femme. Passons sur les moyens détournés qu’il doit mettre en œuvre pour faire savoir qu’un meurtre a été commis. Il entre très vite en conflit avec la hiérarchie qui n’aime pas ses méthodes. Anciennes, les méthodes. D’ailleurs, il ne s’entend guère non plus avec la police scientifique. Mais explore par la bande et trouve. Avec la gouaille de Camilleri, un pur bonheur de baragouin chez le téléphoniste du commissariat.

L’Opéra de Vigàta
Un soir à l’opéra, ce n’est pas toujours de tout repos. Pas ce soir-là à Vigàta, du moins. Le préfet milanais a imposé Le brasseur de Preston à ses administrés siciliens. Ils n’en veulent pas, même pour l’inauguration. Le spectacle est mémorable. Ses suites aussi. Camilleri construit son roman comme une tragicomédie très enlevée. Il y a de l’amour et de la haine, des mots teintés de sonorités locales. Un défi brillamment relevé par le traducteur. Et un régal, à tous points de vue.

La prise de Makalé
Le début est allègre. Michilino, six ans, ne voit le mal nulle part. Ni dans les pratiques du prêtre de son village. Ni dans les victoires fascistes en Ethiopie. Ni dans les frétillements d’un sexe qui étonne par sa maturité. Les drames se traversent avec le sourire. Puis le sourire se fige. Michilino trouve la vie moins rose. La tristesse apparaît. Elle ne le quittera plus. Et nous non plus. L’écrivain sicilien, hors du polar, touche avec bonheur à des thèmes d’une profonde humanité.

La Pension Eva
Quand Andrea Camilleri prend ce qu’il appelle des « vacances narratives », il reste à son meilleur. Fasciné par La Pension Eva, Nenè, une dizaine d’années, rêve des femmes nues qui y résident et qu’on peut louer pour le plaisir… de les regarder. Piquant comme un roman d’initiation sexuelle qui ne dirait pas son nom, ce texte est d’une fraîcheur surprenante chez un écrivain de presque 80 ans. Tous les émois de l’enfance et de l’adolescence sont là. Ainsi que l’atmosphère des années 40.

Privé de titre
Martyr fasciste semble un titre peu enviable. Il en allait autrement dans les années 20 en Sicile. La mort de Lillino dans une ruelle sombre de Caltanisseta a fait de lui un héros. Et un lâche assassin de Michele, plutôt communiste. Etablir la vérité dans une société où jouent les pressions politiques semble presque impossible. Les faits sont en outre passablement embrouillés. Et la manière dont Camilleri les raconte respecte leur complexité. Pour une démonstration éclatante.

Intermittence
Embrouilles financières et industrielles au pays de Berlusconi. La routine. Sinon qu’Andrea Camilleri lui insuffle des qualités (?) nouvelles, celles d’un paysage dévasté davantage par les hommes que par la mondialisation. Les pieds dans la boue et le nez empli de sa puanteur, nous voici entraînés par une folie très organisée où les travailleurs sont quantité négligeable. Un roman si immoral qu’il en devient exemplaire. Deux générations s’affrontent avec des conceptions différentes, pour ne pas dire opposées, de la ligne à suivre pour consolider les bénéfices. Cela sent aussi mauvais que c’est réjouissant, l’écrivain et le lecteur en sortent gagnants. Le monde de l’entreprise, c’est beaucoup moins sûr, car il est peint en couleurs très sombres.

Un mois avec Montalbano
Trente enquêtes de Montalbano, ce qui justifie, si on en lit une par jour, le mois du titre. Leur brièveté suppose des énigmes simples. Mais il n’y a aucun simplisme dans le comportement des personnages, coupables ou non. Et moins encore dans celui du commissaire. Ses réactions nuancées répondent à son sens personnel de la justice. Ce Maigret sicilien peut aussi bien arrêter un innocent que laisser filer un coupable.

La danse de la mouette
Andrea Camilleri a la chance d’être traduit par un écrivain qui recrée sa langue singulière. Bien sûr, les enquêtes de Montalbano doivent tout au romancier sicilien. Et celle-ci, ouverte sur la mort d’une mouette qui danse ses derniers moments, est aussi agitée que savoureuse. Un proche collaborateur a disparu, son retour dans le monde des vivants s’accompagne d’une série de découvertes macabres. Avec truands et politiciens main dans la main. Montalbano est insomniaque. L’âge, probablement. Et un sale pressentiment qui se confirme dans cette enquête, malgré l’observation d’une mouette qui semble danser sur la plage. Mais le commissaire n’est pas un ornithologue amateur à qui ce passe-temps donnerait de la sérénité. Il lit plutôt, dans les mouvements de l’oiseau, la géographie d’une énigme dont la solution se refuse à lui. Et pour cause : la complicité entre les pouvoirs semble solide.

Le champ du potier
Le commissaire Montalbano cauchemarde : la Mafia a pris le pouvoir et le formateur du nouveau gouvernement, canaille notoire, lui propose d’être son ministre de l’Intérieur. Quand il s’éveille, ce n’est pas mieux. Le cadavre d’un inconnu, découpé en trente morceaux, l’attend sous la pluie. Autant de morceaux que de deniers pour Judas qui a trahi Jésus. Une femme trop belle passe dans le paysage auquel elle donne des couleurs scintillantes. Ou mortelles.

L’âge du doute
Emile Lannec est le nom porté sur le passeport qui appartenait à un Français retrouvé mort et défiguré dans un port sicilien. C’est aussi le nom du personnage principal des Pitard, de Simenon. L’information est précieuse, Camilleri reconnaissant en quelque sorte sa dette au romancier belge. Elle servira aussi dans l’enquête de Montalbano, par des moyens d’autant plus détournés que ses rêves interviennent avec force dans les moments où il est éveillé.

La chasse au trésor
Montalbano conduit par son appétit, on s’y est habitué. Mais par un joueur, peut-être un assassin, qui se veut plus malin que lui, c’est moins banal. La confrontation de deux intelligences rivalisant avec des moyens différents est assez réussie. Et, même si on comprend avant le flic sicilien, il reste à faire le chemin dans le détail, là où est le diable. En se régalant d’une traduction respectant les particularités de la langue.

Une lame de lumière
Le commissaire Montalbano, approchant d’une maison où il veut interroger deux Algériens, cultivateurs qui n’ont pas des mains de paysans, est surpris par un éclat de lumière dont il comprendra plus tard, trop tard, d’où elle vient. Et qui l’a provoquée, en même temps qu’un enchaînement de faits après lesquels il renoncera à son amour naissant pour la belle Marian, amorçant un retour vers Livia. Une enquête pleine de tourments sentimentaux.

Une voix dans l’ombre
Le commissaire Montalbano vieillirait-il ? Il se pose la question quand des parties de son corps semblent acquérir une existence autonome. Rassurons-le : la manière dont il conduit une enquête où la Mafia est alliée à la politique et à la finance démontre même qu’il est au meilleur de sa forme comme flic. Capable de résister à toutes les pressions, il n’en fait qu’à sa tête et emprunte des chemins tortueux pour obtenir une sorte de justice.

mardi 16 juillet 2019

Rentrée littéraire : les 10 de «Technikart»

La couverture aguicheuse de Technikart pour son numéro d'été, légèreté de saison oblige (?), a failli m'en détourner. Peu de liens évidents, en effet, avec la matière qui me préoccupe 365 jours par an (et même un de plus en 2020), la si vaine et si nécessaire littérature. Il n'y a même rien, sur cette affriolante Une, pour annoncer le dossier pourtant copieux dans lequel, en neuf pages, est proposé un choix de dix romans français de la rentrée littéraire - les choix de la rédaction. Ils se veulent, dans l'esprit du mensuel, différents de ceux qui sont faits ailleurs. Ce n'est pas toujours le cas.
Mais il y a, et j'apprécie, de l'engagement. D'abord parce que les titres sont classés et numérotés, ce qui suppose un ordre de valeurs assumé comme tel. Ensuite parce que le premier d'entre eux occupe plus du tiers du dossier, ce qui suppose pour le moins un violent coup de cœur traduit par ce traitement privilégié. Il s'agit de Sœur, par Abel Quentin, qui paraît aux Editions de l'Observatoire. Côté littéraro-people, on apprend dans l'article que sa compagne est Claire Berest, elle aussi sélectionnée un peu plus loin. Côté purement littéraire, il s'agit de son premier roman, vers lequel la curiosité me pousse désormais...
Ne négligeons pas les autres, et voici donc la liste complète de Technikart.

  1. Abel Quentin. Soeur (L'Observatoire)
  2. Christophe Tison. Journal de L. (Goutte d'Or)
  3. Cécile Coulon. Une bête au paradis (L'Iconoclaste)
  4. Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)
  5. Blandine Rinkel. Le nom secret des choses (Fayard)
  6. Emma Becker. La Maison (Flammarion)
  7. Claire Berest. Rien n'est noir (Stock)
  8. Abd Al Malik. Méchantes blessures (Plon)
  9. Loulou Robert. Je l'aime (Julliard)
  10. Laurent Binet. Civilizations (Grasset)

dimanche 14 juillet 2019

Rentrée littéraire : Le Furet du Nord sélectionne ses premières plumes

L'attention portée aux premiers romans est une des caractéristiques de la rentrée littéraire. Je vous ai déjà proposé la sélection du Prix Stanislas, dix premiers romans, celle du Prix Envoyé par la Poste, six premiers romans, et voici la plus brève, quatre premiers romans pour le Prix Première Plume du Furet du Nord, des titres qu'on a déjà vu passer quelque part - deux au Prix Stanislas, un au Prix du roman Fnac, un autre dans la sélection des Talents Cultura, le compte est bon.
J'ai, avant de l'avoir ouvert (ce n'est pas tout à fait exact, j'ai jeté un coup d’œil, à la fin de l'ouvrage, sur les références bibliographiques - sérieuses, ces références), une envie pressante de lire Zébu Boy, d'Aurélie Champagne, il n'est pas trop compliqué de comprendre ce qui me pousse vers ce roman. Mais cela ne disqualifie évidemment pas les trois autres, et les voici donc tous rassemblés dans une courte liste.

  • Aurélie Champagne. Zébu Boy (Monsieur Toussaint Louverture)
  • Guillaume Lavenant. Protocole gouvernante (Rivages)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
  • Mathieu Palain. Sale gosse (L’Iconoclaste)

Le Furet du Nord ne conseille pas que des premiers romans: une longue liste de cinquante titres, les quatre déjà cités et quarante-six autres, constitue la sélection de rentrée. C'est plus fort que la Fnac, qui se contentait de trente. Qui osera proposer une sélection de 524 titres?
Pour la consulter, et parce que la flemme me prend tout à coup à l'idée de commencer à la recopier, je vous renvoie à l'excellent site d'actualité littéraire, le bien nommé ActuaLitté.

vendredi 12 juillet 2019

Rentrée littéraire : «Le Monde des livres» sans Claro



Fin d'une époque brève (deux ans) mais marquante, au Monde des Livres, puisque Claro consacre sa chronique hebdomadaire, dans le quotidien (que certains appellent encore "de la rue des Italiens", trente ans après que l'immeuble autrefois occupé par Le Temps a été abandonné par Le Monde - ceci était, entre parenthèses, une parenthèse) daté de ce jour non à un livre mais à la délicate question de "Comment se dire adieu". Lisez ce texte, vous comprendrez combien le regard de cet écrivain sur la littérature nous manquera à la rentrée - fixée le 22 août pour Le Monde des livres. Encore heureux qu'il compensera cette frustration de la meilleure des manières: avec son nouveau roman, Substance. Et puis, il reste son blog (pas besoin de panneau directionnel, vous avez ci-contre un lien vers le dernier billet qu'il y a publié, et la mise à jour se fait d'elle-même).
Bref, ces adieux n'empêcheront pas la terre de tourner et Le Monde de décerner, en septembre, son prix littéraire dont il a, le même jour, dévoilé la sélection.
  • Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)
  • Bernard Chambaz. Un autre Eden (Seuil)
  • Cécile Coulon. Une bête au paradis (L'Iconoclaste)
  • Marie Darrieussecq. La mer à l'envers (POL)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Kevin Lambert. Querelle (Le Nouvel Attila)
  • Léonora Miano. Rouge impératrice (Grasset)
  • Yaël Pachet. Le peuple de mon père (Fayard)
  • Sylvain Pattieu. Forêt-Furieuse (Rouergue)
  • Jean-Philippe Toussaint. La clé USB (Minuit)

Simultanément ou presque, le réseau des librairies Cultura publiait son choix de quatre romans à paraître étiquetés "Talents Cultura". (Il y a aussi de la bande dessinée et du livre pour la jeunesse mais mon regard n'a pas porté jusque-là.) Ils sont quatre:
  • Olivier Dorchamps. Ceux que je suis (Finitude)
  • Philippe Hayat. Où bat le cœur du monde (Calmann-Lévy)
  • Alexandra Koszelyk. À crier dans les ruines (Aux forges de Vulcain)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
Mais ne faites pas vos jeux tout de suite, il est beaucoup trop tôt.

jeudi 11 juillet 2019

Rentrée littéraire : l'entonnoir de la Fnac

Le Prix du Roman Fnac illustre à la perfection le théorème de l'entonnoir, applicable à chaque rentrée littéraire.
Au point de départ, situé très en amont de la première date de la première mise en vente, un nombre variable de romans fait l'actualité - le nombre, pas encore les romans eux-mêmes et, cette année, c'est 524, comme vous le savez si vous me lisez. Au début de la rentrée, la quantité des livres disponibles semble avoir fondu comme neige au soleil, l'image n'est pas neuve mais elle s'applique à la saison pendant laquelle cela se passe, il ne reste que quelques dizaines de titres dont tout le monde parle. A la fin, un seul titre reçoit le Goncourt et des récompenses annexes consolent quelques autres.
Dans le cas particulier qui nous occupe aujourd'hui, 400 libraires et 400 adhérents Fnac ont lu, aimé, détesté, jeté par-dessus l'épaule, survolé, approfondi, annoté ou oublié déjà les 524 romans de la rentrée, 30 d'entre eux ont survécu à tous les accidents de parcours qui se présentaient lors de cette première étape dont l'arrivée a été jugée hier. Le 28 août, il ne restera plus que les finalistes - leur nombre n'est pas fixe, apparemment, puisqu'on en comptait 4 l'année dernière et 5 l'année précédente. Enfin, le 20 septembre, heureuse conclusion pour l'élu(e) et déception pour les autres...
Donc, voici la liste des trente. On y croisera sept traductions, on y remarquera une stricte égalité entre écrivaines et écrivains et la présence, sauf erreur, de vingt-trois éditeurs différents.

  • Kaouther Adimi. Les petits de Décembre (Seuil)
  • Jean-Baptiste Andrea. Cent millions d'années et un jour (L'Iconoclaste)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Sophie Bassignac. Le plus fou des deux (Lattès)
  • Laurent Binet. Civilizations (Grasset)
  • Aurélie Champagne. Zébu boy (Monsieur Toussaint Louverture)
  • Cécile Coulon. une bête au paradis (L'Iconoclaste)
  • Bérangère Cournut. De pierre et d'os (Le Tripode)
  • Marie Darrieussecq. La mer à l'envers (POL)
  • Jean-Paul Delfino. Assassins (EHO)
  • Isabelle Desesquelles. UnPur (Belfond)
  • Olivier Dorchamps. Ceux que je suis (Finitude)
  • Mathilde Forget. A la demande d'un tiers (Grasset)
  • Pete Fromm. La vie en chantier (Gallmeister)
  • Brigitte Giraud. Jour de courage (Flammarion)
  • Valentine Goby. Murène (Actes Sud)
  • Seth Greenland. Mécanique de la chute (Liana Levi)
  • Hubert Haddad. Un monstre et un chaos (Zulma)
  • Chris Kraus. La fabrique des salauds (Belfond)
  • Luc Lang. La tentation (Stock)
  • William Melvin Kelley. Un autre tambour (Delcourt)
  • Vincent Message. Cora dans la spirale (Seuil)
  • Alexis Michalik. Loin (Albin Michel)
  • Akira Mizubayashi. Ame brisée (Gallimard)
  • Edna O'Brien. Girl (Sabine Wespieser)
  • Olivier Rogez. Les hommes incertains (Le Passage)
  • Monica Sabolo. Eden (Gallimard)
  • Whitney Scharer. L'âge de la lumière (L'Observatoire)
  • Beata Umubyeyi Mairesse. Tous les enfants dispersés (Autrement)
  • Julie Zeh. Nouvel an (Actes Sud)

lundi 8 juillet 2019

Rentrée littéraire : que choisir?

Je ne vais pas vous faire le coup du meilleur achat de la rentrée, ce serait pour le moins immodeste. Même sachant qu'il m'arrive de l'être, je ne fais jamais que me laisser aller à mes propres inclinations et j'accepte bien volontiers, dans mon infinie tolérance, qu'elles ne soient pas les vôtre. Encore que, si nous nous parlons et que vous défendez l'oeuvre, ou ce que vous osez appeler ainsi, de tel ou tel signataire de bouses immondes, la conversation a toutes les chances de tourner court.
Peu importe. Voici, sous réserve d'autres arrivages, de modifications profondes de mon humeur (on ne sait jamais, c'est l'hiver chez moi, ce qui rend certaines choses imprévisibles dans les circuits électriques du cerveau), une liste, que j'ai essayé de faire courte, de mes premières envies de lecture dans les parutions du moins d'août - comme j'avais les pires difficultés à me réduire en quantité, je joue sur la chronologie des offices en librairie qui est d'ailleurs, je ne sais pas si je me ferai bien comprendre mais au moins je tente le coup, le premier critère de rangement, le second étant l'alphabet.
Vous vous impatientez? Mais non, mais non...
  • Binet, Laurent. Civilizations (Grasset, 14 août)
  • Deville, Patrick. Amazonia (Seuil, 14 août) + L'étrange fraternité des lecteurs solitaires (Seuil)
  • Vilas, Manuel. Ordesa (Sous-sol, 14 août)
  • Fière, Stéphane. La campagne n'est pas un jardin (Phébus, 15 août)
  • Bartholeyns, Gil. Deux kilos deux (Lattès, 21 août)
  • Claro. Substance (Actes Sud, 21 août)
  • Giraud, Brigitte. Jour de courage (Flammarion, 21 août)
  • Lavenant, Guillaume. Protocole gouvernante (Rivages, 21 août)
  • Quentin, Abel. Soeur (L'Observatoire, 21 août)
  • Rinkel, Blandine. Le nom secret des choses (Fayard, 21 août)
  • Wieringa, Tommy. Sainte Rita (Stock, 21 août)
  • Casciani, Théo. Rétine (POL, 22 août)
  • Gunzig, Thomas. Feel good (Au Diable vauvert, 22 août)
  • Haddad, Hubert. Un monstre et un chaos (Zulma, 22 août)
  • Nothomb, Amélie. Soif (Albin Michel, 22 août)
  • Orange, Tommy. Ici n'est plus ici (Albin Michel, 22 août)
  • Sabolo, Monica. Eden (Gallimard, 22 août)
  • Spitzer, Sébastien. Le coeur battant du monde (Albin Michel, 22 août)
  • Tuil, Karine. Les choses humaines (Gallimard, 22 août)
  • Delwart, Charly. Databiographie (Flammarion, 28 août)
  • Ridker, Andrew. Les Altruistes (Rivages, 28 août)
  • Blonde, Didier. Cafés, etc. (Mercure de France, 29 août)
  • Coe, Jonathan. Le coeur de l'Angleterre (Gallimard, 29 août)
  • Comensal, Jorge. Les mutations (Les Escales, 29 août)
  • Rolin, Olivier. Extérieur monde (Gallimard, 29 août)
Je n'avais pas compté (quand on aime, c'est assez fréquent), je viens de le faire et, ça tombe bien, il y a 25 titres, un chiffre à peu près rond - en trichant un peu puisque Patrick Deville s'y trouve deux fois, mais sur la même ligne, pas besoin de tricher beaucoup...

samedi 6 juillet 2019

Rentrée littéraire : et après?

Soyons fous, projetons-nous là où ne sommes pas encore, après avoir lu tous les romans de la rentrée que vous et moi voulions lire (vous avez eu le temps de dormir un peu? pas moi). Les sélections des prix littéraires d'automne ont été publiées, vous en connaissez chaque livre de la première à la dernière ligne, un double Nobel s'annonce déjà... et il y a un problème: que lire maintenant? Enfin, quand je dis maintenant, ce sera en octobre, et même jusqu'en janvier 2020, car le regard porte loin quand on aime.
Donc, voici trois rendez-vous qu'il ne faudra pas oublier.

Octobre : Patrick Modiano

Vous le savez déjà si vous suivez de près l'actualité littéraire, Patrick Modiano publie un roman le 3 octobre chez Gallimard - ce sera peut-être le jour du (des) Nobel(s) de littérature, prix qu'il ne brigue plus, laissez-le en paix avec ça.
Peu de détails sur le site de l'éditeur jusqu'à présent, sinon le titre (Encre sympathique) le nombre de pages (144) et le prix prévisionnel (16 €) qui ne devrait pas vous ruiner, en échange d'un plaisir annoncé. Sur quel thème? Ce n'est pas chez Gallimard qu'on le saura, mais bien dans une note de blog publiée par Le Réseau Modiano - je vous engage à le suivre si cet écrivain vous intéresse, il promet "un site pour lire entre les lignes de Patrick Modiano".
Trente ans après son passage dans l'agence Hutte, Jean Eyben réouvre le dossier qu'il avait gardé sur la disparition jamais élucidée de Noëlle Lefebvre. Il contient peu de choses. Son adresse 13, rue Vaugelas dans le 15e arrondissement, celle du Dancing de la Marine et celle des magasins Lancel, place de l'Opéra, où elle travaillait. Quelques noms: Gérard Mourade, comédien, Roger Behaviour, Brainos, Sancho, Mollichi... Et un carnet. Des indices qui convergent vers un château en Sologne, Annecy, et puis plus rien. Plus rien, car, un jour, Noëlle Lefebvre a passé la frontière pour une autre vie.
Novembre : James Ellroy

James Ellroy, écrivain noir de l'encre la plus trouble, a commencé un nouveau Quatuor de Los Angeles avec Perfidia, paru en 2014 et traduit l'année suivante. Tout le volume se déroule du 6 au 29 décembre 1941. Le deuxième a fait son apparition en langue originale cette année et arrivera en français chez Rivages le 6 novembre sous le titre: La tempête qui vient. En anglais, cela s'appelle This Storm et le temps y passe (lentement mais un peu plus vite cependant que dans le volet précédent) du 31 décembre 1941 au 8 mai 1942. Je vous propose les deux couvertures des éditions américaine (à gauche) et britannique (à droite, forcément). Elles sont assez différentes pour susciter des lectures qui risquent de l'être tout autant.


Quant à savoir ce qu'il y a dedans, autant vous fournir quelques lignes hachées en V.O., choisies au début de la première partie (ce n'est pas la véritable ouverture, des éléments ont été posés auparavant.)
It’s a sit-and-wait job. Some hot-prowl burglar/rape-o’s out creeping. He’s Tommy Glennon, recent Quentin grad. He’s notched five 459/sodomies since Pearl Harbor.
Happy fucking New Year.
Three-man stakeout. Two parked cars. 24th and Normandie. Sit and wait. Endure bugs-up-your-ass ennui.
The rain. Plus war-blackout regulations. Drawn shades, doused streetlamps. Bum visibility.
Janvier 2020 : Colson Whitehead


Depuis (au moins) Underground Railroad, on sait l'importance qu'a prise Colson Whitehead dans la littérature américaine et mondiale. A dire vrai, et sans vouloir me vanter, je le savais déjà bien avant. Quand j'ai lu, en 2005, Ballades pour John Henry, j'ai su que Colson Whitehead était grand. Time Magazine s'en est rendu compte plus récemment, en affichant un portrait de l'écrivain en couverture de son numéro daté du 8 juillet, pour la parution de son nouveau roman, The Nickel Boys.
Chez Albin Michel, Francis Geffard en frétille déjà - et on lui donne raison: il en éditera la traduction française en janvier prochain. Un peu de patience, donc. A moins que... quelques lignes, tout de suite?
Even in death the boys were trouble.
The secret graveyard lay on the north side of the Nickel campus, in a patchy acre of wild grass between the old work barn and the school dump. The field had been a grazing pasture when the school operated a dairy, selling milk to local customers - one of the state of Florida's schemes to relieve the taxpayer burden of the boys' upkeep. The developers of the office park had carmarked the field for a lunch plaza, with four water features and a concrete bandstand for the occasional event. The discovery of the bodies was an expensive complication for the real estate company awaiting the all clear from the environmental study, and for the state's attorney, which had recently closed an invetigation into the abuse stories. Now they had to start a new inquiry, establish the identities of the deceased and the manner of death, and there was no telling when the whole damned place could be razed, cleared, and neatly erased from history, which everyone agreed was long overdue.

jeudi 4 juillet 2019

Rentrée littéraire : 524 romans

Voilà, ça vient de tomber, le chiffre que vous attendiez tous et qui sera exploré en détail dans le numéro que Livres Hebdo publie cette semaine: il y aura 524 romans dans la rentrée littéraire, de mi-août à fin octobre (Modiano compris, donc, puisque son nouveau roman, Encre sympathique, paraît chez Gallimard le 3 octobre).
Il y en avait 567 l'année dernière, la production devient donc un peu plus raisonnable.
La proportion entre les romans français et les traductions? 336 romans français, 188 traductions.
Les premiers romans? 82, douze de moins qu'en 2018.
Les plus attendus? La rumeur, cette fois, est à la source puisqu'il s'agit de l'hebdomadaire qui fait référence absolue:
[...] ceux de Sorj Chalandon, Karine Tuil, Jean-Paul Dubois, Marie Darrieussecq, Jean-Philippe Toussaint, Olivier Adam, Amélie Nothomb, Patrick Deville, Lionel Duroy ou Luc Lang [...], de même que, en littérature étrangère, ceux de Jonathan Coe, Siri Hustvedt, Edna O'Brien, Joyce Carol Oates et Audur Ava Olafsdottir.
La suite dans le dossier que je me réjouis de découvrir tout à l'heure (oui, je suis abonné).

Rentrée littéraire : de la rumeur au buzz

On n'y échappera pas. Comme chaque fois, la rentrée littéraire propose un grand nombre de romans et seuls quelques-uns d'entre eux seront de la fête.
L'essoreuse fait ses premiers tours bien avant la date des mises en vente. Chaque éditeur assure chacun de ses auteurs qu'il sera choyé dans la course à la célébrité, chaque éditeur s'arrange en douce, mais pas toujours aussi discrètement qu'il le voudrait, pour promouvoir celles et ceux qui prendront toute la lumière.
Contre cette tendance lourde, une seule chose à faire: lire, et lire encore, pour débusquer, dans l'ombre, l'éclat d’œuvres auxquelles on n'avait pas pensé.
Il n'empêche que les faits sont têtus. Marianne Payot le sait bien qui, pour L'Express, a assisté à quelques rencontres organisées par les éditeurs avec des libraires (et des "influenceurs" ou plus souvent "influenceuses", comprenez qu'à chaque nouveau livre montré sur Instagram correspond un vernis à ongles inédit - non, je rigole, bien que...).
Outre la présentation des livres de la rentrée qui peut occuper plusieurs heures de ces réunions, il faut bien aussi s'y rafraîchir et/ou s'y sustenter, ce qui nourrit la conversation. Les bruits de couloirs peuvent alors sortir du cercle où ils avaient été d'abord été perçus, et voilà qui tombe bien car ils sont faits pour ça.
Oyez donc ce que, de ces heures pas perdues pour tout le monde, Marianne Payot nous rapporte dans l'article qu'elle a publié cette semaine:
[...] dès le mois de juin, la rumeur enfle entre professionnels: Karine Tuil, Monica Sabolo et Jonathan Coe chez Gallimard, Chris Kraus chez Belfond, Yann Moix et Laurent Binet chez Grasset, Jean-Paul Dubois à l’Olivier, Luc Lang et Jean-Luc Coatalem chez Stock, Edna O’Brien chez Sabine Wespieser, autant d’écrivains qui font déjà le buzz…
On en prend note, mais je n'en suis qu'au tout début de mes lectures.

mardi 2 juillet 2019

Rentrée littéraire : envoyez vos manuscrits par la Poste...

Non, pas pour la prochaine rentrée littéraire, c'est trop tard. Mais pour la suivante? Ils seront lus, contrairement à une rumeur persistante qui prétend qu'aux nouveaux venus et nouvelles venues dans le monde de l'édition sera réservé un sort funeste sauf s'ils sont déjà connus pour des raisons extra-littéraires.
Je vous ai déjà raconté comment le premier roman de Marin Tince était arrivé par courrier aux Editions du Seuil et avait été mis au programme de la rentrée littéraire. Il ne sera pas le seul des primo-romanciers, accompagnés de primo-romancières, à être lancé dans le grand bain de la rentrée. Et, oui, il y en aura que vous connaissez peut-être déjà par d'autres activités.
En voici six qui sont à peu près insoupçonnables: ils constituent la première sélection du Prix Envoyé par la Poste, c'est-à-dire qu'ils ont fait ce que vous pourriez faire (en supposant l'existence dans vos tiroirs d'un manuscrit de qualité).
Je connaissais cependant déjà, dans cette liste, le nom de Beata Umubyeyi Mairesse, parce que j'avais lu, en 2015, son recueil de nouvelles, Ejo, publié par La Cheminante. Avant et après le génocide de 1994, des moments puisés dans le quotidien du Rwanda. Le titre en kinyarwanda, Ejo, signifie aussi bien « hier » que « demain ». Avec, entre les deux, ce qu’on sait. Sœur Anne ne voit rien venir, campée sur les certitudes de ses bons sentiments. Les questions viendront plus tard. Trop tard, comme pour d’autres qui avaient pourtant mieux mesuré la menace. Dans la familiarité de vies bousculées, une œuvre attachante.
Il est donc probable que je m'intéresse de près à son premier roman, Tous tes enfants dispersés. Il sortira le 21 août chez Autrement. Ce ne sera pas une raison pour négliger les autres, que voici tous réunis.

  • Adrien Blouët. L’absence de ciel (Noir sur Blanc)
  • Olivier Dorchamps. Ceux que je suis (Finitude)
  • Mathilde Forget. À la demande d’un tiers (Grasset)
  • Victoria Mas. Le Bal des folles (Albin Michel)
  • Anne Pauly. Avant que j’oublie (Verdier)
  • Beata Umubyeyi Mairesse. Tous tes enfants dispersés (Autrement)

vendredi 28 juin 2019

Marcel Proust, l'année du Goncourt (3)




Les Lettres

Trois ouvrages de Marcel Proust vont paraître très prochainement aux éditions de la Nouvelle Revue Française.
Une réimpression du premier tome de « À la recherche du temps perdu » : Du côté de chez Swann. Le second tome : À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Enfin, un recueil de Pastiches et mélanges où revivra l’affaire Lemoine.
Marcel Proust est considéré par beaucoup, et à l’étranger aussi, comme un de nos meilleurs essayistes.
L’Intransigeant, 26 juin 1919

Bulletin du Livre
Nouveautés

Aux Éditions de la Nouvelle Revue Française.
Marcel Proust : À la recherche du temps perdu.
Tome I : Du côté de chez Swann, 1 vol., 7 f. 50.
Tome II : À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1 vol., 7 f. 50.
Marcel Proust : Pastiches et Mélanges, 1 vol., 5 f. 25.
L’Œuvre, 26 juin 1919

jeudi 27 juin 2019

Rentrée littéraire : les 15 romans de «Lire»

Ce n'est pas une surprise: dans son choix annuel de romans de la rentrée, Lire a retenu la tout aussi annuelle livraison d'Amélie Nothomb. Il me semble - je n'ai pas vérifié - que c'est le cas à chaque fois. Cela simplifie la vie (Bon, voilà, on met le Nothomb, quoi pour les quatorze autres?) et permet de miser sans grand risque d'erreur sur un des succès à venir. Plus discutable si l'on envisage la qualité des romans, cette habitude doit probablement être prise pour ce qu'elle est: une habitude, en somme...
Mais, et c'est une surprise, Soif, que j'ai lu, détonne avec la relative faiblesse de la production régulière de la romancière belge: le livre est excellent et je l'ai lu avec grand plaisir. Tant mieux.
Dans l'éditorial où il présente le contenu du numéro de juillet-août, Baptiste Liger ne s'étend pas sur les modalités du choix des quinze romans dont Lire offre des extraits. Et il se montre prudent, puisqu'il a été arrêté "sans anticiper nos futures préférences, qui seront révélées dans notre prochaine édition". Il n'empêche: chaque extrait est précédé d'une brève mais enthousiaste description. On n'a donc pas choisi au hasard et voici vers quoi vos lectures s'orienteront si vous faites confiance au 477e numéro du mensuel:
Olivier Adam. Une partie de badminton (Flammarion)
  • Kaouther Adimi. Les petits de Décembre (Seuil)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Claire Berest. Rien n'est noir (Stock)
  • Sorj Chalandon. Une joie féroce (Grasset)
  • Jonathan Coe. Les coeur de l'Angleterre (Gallimard)
  • Cécile Coulon. Une bête au Paradis (L'Iconoclaste)
  • Marie Darrieussecq. La mer à l'envers (POL)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Lionel Duroy. Nous étions nés pour être heureux (Julliard)
  • Marin Fouqué. 77 (Actes Sud)
  • Yannick Grannec. Les simples (Anne Carrière)
  • Guillaume Lavenant. Protocole gouvernante (Rivages)
  • Yann Moix. Orléans (Grasset)
  • Amélie Nothomb. Soif (Albin Michel)

Curieusement, une seule traduction pour une liste dans laquelle treize éditeurs sont représentés. Deux premiers romans s'y sont glissés, saurez-vous en retrouver les auteurs? (Je vous aide: Marin Fouqué et Guillaume Lavenant.) Et sept autrices contre huit auteurs, parité de toute manière impossible à respecter en raison du nombre impair, mais bel effort...

mercredi 26 juin 2019

Rentrée littéraire : la sélection du Prix Filigranes

Les librairies Filigranes remettent le couvert en vue du 23 septembre, jour de proclamation du prix littéraire qui en sera à sa quatrième édition. Particularité, outre un jury mixte qui rassemble notamment des habitués des lieux sous la présidence de la lauréate 2018, Adeline Dieudonné: la sélection ne se limite pas aux livres à paraître à la rentrée. Ceux-ci représentent la moitié des six titres retenus, parmi lesquels deux sont signés d'écrivains belges, Sylvestre Sbille et Bruno Wajskop. Une seule femme dans cette liste, que voici:

  • Franz-Olivier Giesbert. Le schmock (Gallimard)
  • Philippe Hayat. Où bat le cœur du monde (Calmann-Lévy)
  • Charline Malaval. Le marin de Casablanca (Préludes)
  • Sylvestre Sbille. J'écris ton nom (Belfond)
  • Bruno Wajskop. La force du crabe (Le Bord de l'eau)
  • David Zukerman. San Perdido (Calmann-Lévy)

mardi 25 juin 2019

Rentrée littéraire : 10 premiers romans pour le Prix Stanislas

Quelle proportion de premiers romans parmi combien de romans à paraître à la rentrée? A ces deux questions en une, la réponse viendra la semaine prochaine dans le dossier que Livres Hebdo consacrera à l'habituelle avalanche - habituelle, oui, mais plus ou moins que l'année dernière, que l'année précédente?
A Nancy, quoi qu'il en soit, le jury du quatrième Prix Stanislas a jugé qu'il n'était jamais trop tôt pour juger de la qualité des premiers romans, champ d'exploration de cette récompense. Elle prétend couronner, en toute modestie, "le meilleur premier roman de l'année" - c'est formulé de cette manière sur le site. Elodie Llorca, Sébastien Spitzer (on le retrouvera bientôt en librairie) et Estelle Sarah-Bulle ont été les premiers lauréats.
Cette année (je re-cite le site, au risque de réciter de la propagande), "autour de Tatiana de Rosnay, le jury du Prix Stanislas est composé de cinq membres professionnels: Baptiste Liger (Lire), Daniel Picouly (France Ô), Sarah Polacci (France Bleu Lorraine), Valérie Susset (L’Est Républicain), Pierre Vavasseur (Le Parisien) ainsi que de cinq membres de Groupama sélectionnés sur lettre de motivation."
Les heureux élus et heureuses élues sont donc:

  • Joffrine Donnadieu. Une Histoire de France (Gallimard)
  • Marin Fouqué. 77 (Actes Sud)
  • Josselin Guillois. Louvre (Seuil)
  • Victor Jestin. La chaleur (Flammarion)
  • Alexandra Koszelyk. A crier dans les ruines (Aux Forges de Vulcain)
  • Aurore Lachaux. Compléments du non (Mercure de France)
  • Guillaume Lavenant. Protocole gouvernante (Rivages)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
  • Virginie Noar. Le Corps d’Après (François Bourin)
  • Mathieu Palain. Sale Gosse (L’Iconoclaste)

A supposer qu'il n'y ait que deux genres, le masculin et le féminin (l'inverse, si vous préférez), la parité est respectée. Et il y a autant d'éditeurs que de livres. Alléchant? Alléchant, oui. La suite le 29 août pour l'annonce du lauréat ou de la lauréate, la fin au Livre sur la Place, à Nancy, du 13 au 15 septembre, pour la remise du prix.
Oui, la rentrée, c'est vraiment parti!

samedi 22 juin 2019

Les 100 romans du «Monde»... et dix de mieux



Ambition et modestie: Le Monde, dont le supplément littéraire est une lecture sur laquelle je me jette (et depuis très longtemps) dès qu'il est disponible, choisit cent romans dans les coups de cœur de la rédaction depuis que le quotidien existe. Une excellente sélection, dont Jean Birnbaum, en ouverture, et Tiphaine Samoyault, en conclusion, pointent les limites avec une belle honnêteté.
Comme chaque fois, devant ce genre de liste, on a envie de compléter, de corriger, d'enlever l'un ou l'autre titre et de proposer leur remplacement. Je ne dirai pas à la place de quoi j'aurais mis les dix qui suivent (sinon, que, pour certains auteurs présents dans la sélection du Monde, j'ai simplement choisi un roman différent - les autres cas sont plus complexes...). Ils auraient pu, bien entendu, être dix autres...
Les années de référence sont celles des parutions des traductions françaises. Le Monde a fait le choix de l'édition originale. Et je me suis limité dans le temps - de 1988 à 2009. Avant, les archives me manquent. Ensuite, c'est le recul...


1988 : Water Music, de T. Coraghessan Boyle (Phébus, traduit de l’américain par Robert Pépin)

Il est des phrases d’ouverture qui ne trompent pas. Celle de Water Music, premier roman de l’Américain T. Coraghessan Boyle, donne accès à un monde dont la découverte ne peut dès lors se faire que toutes affaires cessantes : « A l’âge où les trois quarts des jeunes Écossais retroussent les jupes des demoiselles, labourent, creusent leurs sillons et répandent leur semence, Mungo Park, lui, exposait ses fesses nues aux yeux du hadj Ali Ibn Fatoudi, émir de Ludamar. »
Mungo Park, cela vous dit bien quelque chose ? Le malheureux explorateur écossais qui fut, en 1795, le premier Européen à voir couler le Niger au cœur du continent africain, puis qui disparut dix ans plus tard lors d’une seconde expédition, n’a pas laissé dans les mémoires une trace digne de son existence. Bien des compilations de récits de voyage l’oublient, malgré le succès qu’obtint, à l’époque, le récit de son premier voyage africain.
Comme il y a quand même une justice, cet homme qui n’était pas fait, n’en déplaise à son épouse Ailie, pour rester en place, est le héros du livre de T. C. Boyle qui lui rend une espèce d’hommage en lui donnant la place centrale de sa grande fresque épico-historico-érotico-burlesque. Si L’Exposition coloniale, d’Erik Orsenna, qui obtint très justement le Goncourt, a été dans la rentrée littéraire française la manifestation la plus époustouflante de l’imagination d’un romancier, Water Music aurait dû être son pendant étranger. T.C. Boyle y fait la preuve d’un souffle comparable, d’une inventivité égale, et d’un bonheur d’expression qui réjouira tous les lecteurs en partance pour les grands voyages de Mungo Park.
Dès que le fil du récit a été attrapé par cette première phrase que nous citions plus haut, quelques questions titillent l’esprit et les réponses sont attendues avec impatience. Que fait Mungo Park dans cette inconfortable position ? Faut-il douter de sa virilité ? Les statistiques concernant les jeunes Écossais sont-elles exactes ? A ces premiers points d’interrogation et aux autres, qui ne cesseront par la suite de nous tirer allègrement jusqu’à la fin du roman, les sept cents pages de Water Music répondront par des affirmations diverses, placées dans des contextes parfois surprenants, mais toujours énoncées avec la grâce de l’absolue pertinence.
Revenons à Mungo Park. Pendant qu’il court les pistes d’Afrique et les dangers les plus extraordinaires en compagnie d’un guide noir plus cultivé que lui, ou presque, la jeune fille qu’il a promis d’épouser se morfond dans l’attente d’un retour de plus en plus hypothétique. Ailie semble même, un temps, renoncer à Mungo Park dont on pense qu’il s’est définitivement égaré sur le continent africain, au profit d’une soudaine passion pour l’infiniment petit qu’elle découvre dans ses microscopes – les outils de ses explorations – grâce à Georgie Gleg, né sous une mauvaise étoile mais qui semble avoir redressé d’autant plus facilement la situation qu’il est devenu, en l’absence de Mungo, le seul soupirant d’Ailie. Celle-ci s’apprête donc, en fille de bonne famille où l’on ne peut rester trop longtemps célibataire, à l’épouser. Jusqu’au moment où un sursaut de l’amour ancien qu’elle porte à l’explorateur lui donne la patience d’attendre encore un peu… quelques jours à peine avant l’annonce du retour de Mungo Park, auréolé d’une gloire toute fraîche.
Mungo et Ailie pourraient dès lors couler des jours heureux et paisibles, entourés des enfants que la bonne nature des jeunes gens leur donne à intervalles réguliers, si le démon de l’aventure laissait l’explorateur en repos. C’est loin d’être le cas, et il ne peut donc que repartir pour l’expédition qui lui sera fatale. Avant celle-ci, T. C. Boyle a longuement tissé un réseau d’histoires qui se recoupent au moment où le petit groupe d’hommes commandé par Mungo Park s’enfonce dans la terre africaine. Des personnages, suivis depuis le début du roman sans raison apparente, trouvent alors leur place dans un récit qui s’accélère au rythme du fleuve Niger, jusqu’aux rapides, jusqu’à Boussa où la barque se déchire sans laisser d’espoir au lecteur de retrouver encore le valeureux Écossais…
Il n’empêche. L’avoir accompagné pendant sa vie aventureuse – et parfois un peu ridicule dans l’obstination dont il fait preuve contre tout bon sens –, avoir rencontré ceux qui lui permirent d’aller si loin, tout cela à travers le regard sans complaisance de T. C. Boyle, est une expérience qui laisse les traces d’une grande allégresse, d’un immense bonheur de lecture comme on en rencontre peu. L’éditeur nous dit que T. C. Boyle a publié, après Water Music, un deuxième roman : World’s End. C’est peu dire que sa traduction est dorénavant attendue avec impatience !

1989 : Les Versets sataniques, de Salman Rushdie (Bourgois, traduit de l’anglais par A. Nasier)

Tout a été dit, ou presque, sur « l’affaire Rushdie ». Sur les mouvements de protestation des intégristes musulmans contre le « blasphémateur » dont le livre a été interdit en Inde, son pays d’origine, où de violentes manifestations ont cependant causé, ainsi qu’au Pakistan, la mort de plusieurs personnes en février. Sur la « fatwa » prononcée le 14 février par Khomeiny qui condamnait ainsi l’écrivain à mort au nom du respect de la religion. Sur, par ailleurs, le succès du livre dans les pays où il était déjà disponible. Sur, aussi, les hypothèses d’un rapport entre les déclarations modérées de l’imam Abdullah al Ahdal et son assassinat à Bruxelles, le 29 mars. Tout, donc, ou presque. Puisque manquait jusqu’à présent une traduction française des Versets sataniques. Présente dans la plupart des librairies françaises et belges – quelques-unes se sont abstenues, par prudence – depuis hier, elle peut enfin être lue. Pour elle-même. Et les amateurs se sont précipités dès l’arrivée du volume qui recueillait, mercredi, un franc succès.
Il est difficile de nier l’importance de Salman Rushdie dans la littérature d’aujourd’hui. Cet écrivain de langue anglaise, mais né à Bombay en 1947, avait par deux fois déjà – après un premier roman, Grimus, non traduit en français et que lui-même estime mineur – montré l’étendue de son talent. Les Enfants de minuit et La Honte avaient révélé le tempérament exceptionnel d’un homme qui, imprégné de la lecture de Joyce et de Faulkner, cherchait, comme il l’expliquait, à introduire dans la langue anglaise le rythme et la mélodie de l’hindi. Son humour et son sens aigu de la digression – jamais gratuite – étaient capables dès lors de s’attaquer – le mot est le plus exact qui soit – à de grands sujets pour leur donner un éclairage nouveau.
Les Versets sataniques ne sont cependant pas un roman consacré à un seul sujet. Ce serait trop simple. Il s’agit d’un ouvrage ample et touffu dans lequel chaque chose possède son image, en miroir – et donc exactement inverse –, et où la réalité se trouve donc démultipliée.
L’anecdote à elle seule est déjà difficile à résumer. Mais elle est révélatrice de l’ambition du romancier qui ne se contente pas de réalisme.
Deux acteurs célèbres en Inde se sont retrouvés dans un avion volant vers l’Angleterre. Ils sont pris en otage, avec les autres passagers, par une bande de quatre terroristes parmi lesquels une femme, bardée de grenades et d’explosifs qui lui font une floraison de seins sur le ventre, est un singulier bras du destin. C’est elle en effet qui, déclenchant une formidable explosion alors que l’appareil survole la Manche, provoque la mort de tous les voyageurs, à l’exception des deux acteurs, Gibreel Farishta et Saladin Chamcha. L’étrange couple tombe du ciel – ou presque : d’une hauteur de huit mille huit cent quarante-huit mètres, celle de l’Everest – pour atterrir en douceur, ou au moins sans mal, sur les côtes de l’Angleterre.
Telle est l’ouverture du roman : grandiose. Cette chute qui n’en finit pas ressemble davantage à un vol qu’à la simple application de la loi de la pesanteur. Dès lors, les deux acteurs – dont nous saurons, en cours de lecture, pourquoi et comment ils sont arrivés là après avoir connu la gloire dans leur pays – vont connaître une succession d’aventures qui feront d’eux, à première vue, des incarnations du bien et du mal. Le bien sera Gibreel, souvent qualifié d’ange, voire même d’archange – et on pense alors à Gabriel, qui fit à Mahomet la révélation du Livre lors de « la lutte avec l’Ange », épisode transposé dans le roman – et le mal, Saladin. D’ailleurs celui-ci, sitôt arrêté par la police, commencera à subir une étrange métamorphose – son nom, Chamcha, n’évoque-t-il pas le Grégoire Samsa de Kafka ? – qui le transforme partiellement en bouc, animal diabolique s’il en est.
Mais rien n’est complètement blanc ou complètement noir dans ce roman – ou plutôt tout y est blanc et noir, à la fois ou successivement. Et Gibreel aura l’occasion de se demander s’il est l’agent du courroux de Dieu ou de son amour, s’il est la vengeance ou le pardon. En effet, la fiction – les fictions, faudrait-il presque écrire en voyant Gibreel luttant dans ses nombreuses histoires – se déroule à plusieurs niveaux de réalité ou d’irréalité : le « réel », ou celui qui est décrit comme tel par le roman, se double d’un « réel imaginaire » qui participe tantôt du rêve, tantôt de la vision. Un passage situé au milieu du livre, endroit évidemment stratégique, ouvre le débat à ce sujet. Il s’agit d’un projet cinématographique, mais le parallèle s’impose : le film dont il est question, qui se passerait dans une ville de sable fabuleuse et imaginaire, comme une partie du roman, raconterait la rencontre d’un prophète et d’un archange, épisode présent dans Les Versets sataniques. Mais il ne pourrait être reçu comme un blasphème, puisque la fiction c’est la fiction, et que ce conte moral serait comme un rêve…
La part onirique du livre – intimement liée au reste – est tout entière habitée par l’attirance pour les hauteurs et le vol. On a vu, déjà, que les deux personnages principaux volaient dans les premières pages. Ils continueront ensuite, et de fréquentes allusions sont faites à l’Everest, ainsi qu’à un immeuble très élevé. Salman Rushdie file même la métaphore jusqu’à évoquer la manière dont un drogué plane. Avec les risques que cela comporte : quelles descentes en flammes, quels enfers macabres attendaient de tels Icares !
De toute manière, toute métaphore est dangereuse dès lors qu’elle touche à la foi, parce que toutes peuvent être mal interprétées. Ainsi Les Versets sataniques, roman d’une absolue liberté de ton et de pensée, recèle au sein de ses pages tous les commentaires qu’on peut faire à son sujet. Ce n’est pas sa moindre force, qui lui donne – non sans ironie – le recul nécessaire à gérer un tel monde.
Car il est vrai que si, pour simplifier, nous nous sommes attachés jusqu’à présent aux deux personnages principaux, il en est d’autres qui foisonnent dans les différents épisodes de l’ouvrage. Deux écrivains, en particulier, méritent qu’on s’arrête à leur cas. L’un, le poète Baal (!), expliquera sa conception du travail du poète : « Nommer l’innommable, dénoncer les fraudes, prendre parti, provoquer des discussions, façonner le monde et l’empêcher de s’endormir. » L’autre, le scribe persan Salman (!), déformera le texte dicté par le prophète Mahound – c’est ainsi que fut réellement écrit le Coran. Mahound, sans lui pardonner, ne le condamnera cependant pas à mort. Ce sera en revanche le sort de Baal, pour avoir singé le prophète en donnant à douze prostituées les noms des douze femmes de Mahound, qui conclura : « Les écrivains et les putains. Je ne vois aucune différence. » Dans ce contexte, une brève réflexion, glissée discrètement à propos d’un homme qui n’ose pas prendre la parole, prend tout son sens : « Le langage c’est le courage : la capacité de concevoir une pensée, de la dire, et, ce faisant, de la rendre vraie. »
La thématique extrêmement riche des Versets sataniques interdit de se limiter à un seul aspect du livre, car aucun ne le domine complètement et tous se nourrissent les uns des autres. La caricature de prophète qui trouve place dans le roman en est cependant un élément important, d’où vient le titre : Mahound, dans sa lutte avec l’Ange, croira avoir été visité par le Diable et effacera du Livre les versets dorénavant considérés comme sataniques. Tout se déclinant dans cette fiction débridée, les versets sataniques trouveront leur pendant dans quelques vers envoyés par téléphone à Gibreel par l’amant de la femme qu’il aime, Alleluia dite Allie – elle viendra en Asie, plus tard, pour grimper sur l’Everest, puisque les différentes faces du livre ne constituent qu’une seule construction.
Là où il n’y a pas de croyance il n’y a pas de blasphème. Si la vision que donne Salman Rushdie de la foi n’est évidemment pas satisfaisante pour les croyants, il lui donne une singulière valeur en la plaçant au cœur de ce réseau complexe où s’ébattent des êtres pour lesquels le monde est le lieu dont nous prouvons la réalité en y mourant.
Les lecteurs cartésiens qui apprécient un style dépouillé trouveront ce roman confus plutôt que riche. Les autres, prêts à s’embarquer dans une grande aventure romanesque dont les règles s’édictent au fur et à mesure qu’elles sont appliquées, pourront satisfaire leur appétit.

1991 : Le Royaume de Morphée, de Steven Millhauser (Rivages, traduit de l’anglais par Françoise Cartano)

En 1975, les lecteurs francophones découvraient avec stupéfaction un roman qui allait d’ailleurs être salué par le prix Médicis étranger mais qu’il était impossible de classer tant il se situait hors de toutes les catégories habituelles : La Vie trop brève d’Edwin Mullhouse écrivain américain 1943-1954 racontée par Jeffrey Cartwright (Albin Michel) avait tout du livre improbable dont on se demande comment il a pu malgré tout être écrit. Steven Millhauser, qui signait là son premier roman (publié trois ans auparavant aux Etats-Unis, alors qu’il avait 29 ans), faisait raconter par un biographe de onze ans la vie d’un écrivain prodige, mort à onze ans en laissant un chef-d’œuvre méconnu, Cartoons. C’était drôle et triste, c’était une révélation qui, curieusement, n’allait pas être suivie très rapidement d’une confirmation. Il y eut bien, à une date que nous ne connaissons pas, ce titre qu’on trouve maintenant dans la bibliographie mais qui dut passer presque inaperçu à sa publication, Portrait d’un romantique (Denoël). Il y eut bien aussi, en 1987, un recueil de nouvelles, La Galerie des jeux (Rivages). Pas de quoi, cependant, créer le même effet. Et puis, voici Le Royaume de Morphée avec lequel, cette fois, on retrouve l’indescriptible magie de Millhauser.
La comparaison avec l’Alice de Lewis Carroll est inévitable, même si elle est loin de tout expliquer. Commençons quand même par là, puisque, lorsque Carl Hausman disparaît dans une sorte de tunnel sombre en cherchant une balle de base-ball dans un fourré, il passe lui aussi dans une autre dimension, de l’autre côté du miroir.
Carl Hausman, pour autant qu’on puisse en juger, n’est pas une petite fille ressemblant à celles que Lewis Carroll aimait tant photographier, et en particulier Alice Liddell, la charmante enfant qui donna son prénom au personnage de fiction. Alice était prête à s’émerveiller de tout, puisqu’elle ne connaissait rien de la vie. Carl Hausman, lui, est un homme jeune mais apparemment peu prêt à se laisser séduire par l’irrationnel. Et pourtant… Comme Alice, le voici qui décide de s’enfoncer sous terre. « Rien ne prépare à une telle expédition. Ou plutôt, la vie n’est que la somme de secrets préparatifs, une sombre complicité entre le destin et le désir s’entendant derrière notre dos. Et c’est ainsi que, par une belle journée… Bien sûr, il y a des présages. À ce stade, il serait peut-être bienvenu d’inclure deux ou trois pages pour narrer l’histoire de ma vie. Mon arrière-grand-père maternel, cordonnier mélancolique originaire de Coblence… On imagine aisément la suite. Non, rien ne prépare à une telle expédition. Un jour on l’entreprend, voilà tout. »
Voici donc notre homme prêt à affronter des ténèbres où il ne sait absolument pas ce qu’il peut trouver. Rapidement, il comprend que des pièges lui sont tendus à chaque endroit et qu’il doit se frayer un chemin dans l’inconnu en prenant garde à pouvoir faire marche arrière si cela s’avère nécessaire. Presque aussi vite, il se rend compte que ce n’est pas possible car l’espace dans lequel il se déplace semble se modifier en permanence.
Pour en finir avec l’inévitable comparaison Carl-Alice, il faut insister sur les différences entre les univers dans lesquels l’un et l’autre se trouvent plongés par hasard. Là où Alice découvre un monde merveilleux, une féerie animalière, Carl trouvera quelque chose de plus angoissant, un véritable envers de notre monde « réel », et cela dès sa rencontre avec les ombres, tout au début de son long voyage.
Les ombres sont celles des êtres humains disparus. Non pas leurs âmes, mais véritablement leurs ombres, cette projection de notre corps qui lui reste attachée toute notre vie, sauf dans quelques cas rares qui renvoient au Peter Schlemihl de Chamisso ou, pour une étude plus complète du phénomène, au Conservateur des ombres de Thierry Haumont. (Tant il est vrai que, même dans le domaine de l’irréel, du fantastique, du merveilleux, appelez-le comme vous voudrez, la fiction bâtit un monde qui possède sa logique et à l’existence duquel plusieurs écrivains peuvent contribuer.) Les ombres que Carl Hausman entend chuchoter sont celles qui n’ont pas encore pris l’habitude d’être séparées de leurs corps, et qui ont besoin de conserver un contact avec des humains de passage.
Passons sur les débuts de Carl dans cet immense sous-sol labyrinthique où, on l’aura compris, il est déjà totalement égaré. Le voici sur un vaste lit où dort d’un profond sommeil un être pansu. C’est Morphée lui-même qui, une fois réveillé, pourra faire visiter son royaume à Carl. La présence de Morphée permettra au lecteur rationnel d’interpréter tout ce qui précédait et qui suivra comme un long rêve. Après tout, Carl était assis au soleil sur un banc, il peut très bien s’être assoupi et rêver toute cette histoire. Mais il vaut mieux, nous semble-t-il, ne pas chercher d’explications de ce genre et se laisser aller complètement à suivre les méandres de l’imagination fertile de Steven Millhauser.
Morphée est un bon vivant. La bouteille toujours à la main, mais toujours prêt aussi à partager ses libations, il a quelque chose d’un Bacchus dont les propriétés s’étendraient sous terre. Après avoir bien bu, bien dormi, Morphée et Carl partent en promenade.
Au cours de leur périple, ils rencontreront des personnages étranges, comme ce jeune homme anglais sorti d’un tableau et qui sera le prétexte d’une histoire, comme plusieurs autres par la suite. Le roman de Steven Millhauser devient un récit à tiroirs, il suffit de tourner la page et voici un conte. Petit à petit, ce voyage extraordinaire se transforme en collection de contes.
Il y a de quoi : la bibliothèque de Morphée est un de ces endroits comme on aimerait en fréquenter. Plus sélective que la bibliothèque de Babel (là encore, le monde imaginaire participe de plusieurs fictions qui se répondent), elle ne contient pas tous les livres possibles : « Ici se trouvent tous les livres qui en votre monde furent désirés sans jamais être écrits, par caprice, ou par négligence. Figurent donc ici les poèmes de la maturité des poètes qui meurent jeunes, les livres d’après le dernier livre, les chefs-d’œuvre d’après l’ultime chef-d’œuvre. Ici tu trouveras le roman qui suivit Finnegans Wake, le poème qui suivit L’Enéide, la pièce qui suivit La Tempête. Et tu trouveras de même les livres désirés par une époque, ou une nation, parmi lesquels le grand roman américain et la grande poésie épique française. N’est-ce pas là une bibliothèque de rêve ? » (Aïe ! ce mot, chez Morphée, est peut-être de trop !)
Il y a aussi, dans cette bibliothèque, des livres à manger, d’autres d’où sortent les personnages, des livres volants, des livres gloutons… On aimerait s’attarder dans cet endroit, mais le voyage continue, il faut partir vers d’autres aventures.
Ce n’est pas ici le lieu de les raconter toutes. Elles ont leur caractère propre, chaque conte pouvant d’une certaine manière se suffire à lui-même, mais aussi leur caractère commun : tout cela se passe au royaume de Morphée, il ne faut pas l’oublier. Peut-être suffira-t-il d’un autre exemple pour donner une idée de ce ton à la fois extravagant et parfaitement naturel sur lequel Steven Millhauser nous entraîne dans cet univers peuplé de fables, comme celle des quatre âges du miroir.
De l’âge d’or à l’âge de fer, en passant par l’argent et le bronze, les miroirs ont eu, dans leur histoire, des fonctions différentes. Au début, le reflet était un art noble et élevé, car en ce temps-là, seules les images harmonieuses et belles étaient visibles aux yeux des miroirs du monde. Puis vinrent les images laides, qui permettaient aux miroirs de montrer à l’homme ce qu’il était vraiment. À l’âge de bronze, l’imagination fut donnée aux miroirs qui pouvaient se permettre de déformer les images et d’en créer d’autres en fonction de leurs qualités propres. Enfin, l’âge de fer est celui de l’objectivité froide – et ennuyeuse, se dit-on en lisant le récit que fait le vieux miroir dont on sent bien, à travers son enthousiasme, qu’il préférait l’âge de bronze. Tout espoir n’est cependant pas perdu pour les miroirs, puisqu’on annonce un cinquième âge au cours duquel les miroirs ne refléteraient plus l’apparence extérieure, mais l’âme intérieure. D’ores et déjà, dit-on, au milieu des miroirs de l’âge de fer apparaît en secret un des nouveaux miroirs : une reine, dans un pays nordique, aurait regardé un tel miroir et y aurait vu un crapaud.
Le Royaume de Morphée est, rationnel ou non, un roman pour lecteurs gourmands : là où la plupart des écrivains se contentent de nous donner (voire même seulement de nous prêter) chichement une histoire, Steven Millhauser offre avec générosité un plateau abondamment chargé.

1995 : Le Livre noir, d’Orhan Pamuk (Gallimard, traduit du turc par Munevver Andac)

On connaît plutôt mal la littérature turque contemporaine. Elle se résume le plus souvent pour nous, lecteurs francophones, à un seul nom : Yachar Kemal, abondamment traduit (et dont une interview donnée à Der Spiegel vient de rappeler les positions face à la question kurde). Mais voilà qu’avec son deuxième livre paru en français, Orhan Pamuk, quarante-deux ans, cinq romans à son actif, prend place dans ce paysage presque désert comme un lien très puissant entre la tradition et la modernité.
La trame du Livre noir pourrait être celle d’un roman policier, une de ces distractions auxquelles s’adonne Ruya, l’épouse de l’avocat Galip. Auxquelles elle s’adonnait, du moins, puisqu’elle a disparu en laissant derrière elle un bref message n’expliquant rien du tout. Très vite, Galip découvre que le demi-frère de sa femme, Djélâl, le chroniqueur vedette d’un grand journal, est lui aussi introuvable. Transformer un soupçon en certitude est l’affaire d’un instant : Ruya et Djélâl sont partis ensemble, la piste de l’un mènera à l’autre. Galip se lance donc dans une enquête à travers Istanbul, recherchant dans son passé, dans les chroniques de Djélâl, le moindre indice qui pourrait le conduire à retrouver sa femme…
Mais l’épais roman d’Orhan Pamuk ne se limite pas à cette trame, loin de là. Il développe bien des thèmes qui lui donnent une dimension universelle tout en l’inscrivant profondément dans les lieux où il se déroule.
Car Istanbul se visite ici mieux que si l’on se trouvait sur place. Les pérégrinations de Galip à travers la ville lui en font découvrir les histoires cachées, les vérités mystérieuses. Chaque personnage rencontré, ou même seulement entendu au téléphone, est à l’origine d’une nouvelle histoire et, même si toutes ces histoires paraissent n’avoir aucun rapport direct entre elles, elles se combinent pour donner l’impression d’un véritable grouillement de vie et, davantage encore, faire naître la certitude que rien de ce qui se passe maintenant n’est étranger à ce qui peut arriver un peu plus tard.
C’est ainsi que les chroniques de Djélâl, même les plus anciennes, celles que republie son journal depuis sa disparition et que les réserves de matière fraîche sont épuisées, prennent un sens que nous devinons progressivement, au fur et à mesure que l’auteur nous les donne à lire en alternance avec des chapitres où il fait avancer l’enquête de Galip. Si l’on peut dire que cette enquête avance, du moins. Car le jeune avocat fait du surplace, tourne en rond. Il se trouve face à davantage de questions que de réponses et, chaque fois qu’il croit trouver la solution d’un problème, c’est pour se trouver devant deux autres.
Les rues d’Istanbul dessinent une géographie dont une des caractéristiques est d’être à l’intersection de deux continents. Au-delà de ce fait déjà remarquable par lui-même, des perspectives s’ouvrent au lecteur attentif à suivre chacun des fils tendus ici comme pour constituer un piège. Le plan d’une ville peut ressembler à celui d’une autre. Les trajets accomplis dans différents quartiers peuvent finir par ressembler à un visage. Et les traits de celui-ci, renvoyer à un alphabet. Toute vérité, dans le roman, semble successivement cryptée et décryptée, mais on ne sait jamais très bien quelle est la part du masque et celle de la révélation. D’ailleurs, Galip lui-même s’enferre dans ses recherches, aborde des zones d’ombre qui sont peut-être dangereuses… Même des faits anodins, des endroits connus du personnage principal depuis toujours, deviennent menaçants.
À travers cette enquête doublée des chroniques attribuées à Djélâl, un certain nombre de thèmes prennent forme, et se développent en même temps que l’action. Il faut les observer attentivement et les suivre pour comprendre ce qui, dans le roman, et bien plus que sa trame narrative, en constitue l’épine dorsale.
Un chapitre s’intitule : « Je dois être moi-même », et la question de l’identité court du début à la fin. Galip, en mettant ses pas dans ceux de Djélâl, finit par se prendre pour lui, si bien qu’après un certain temps il se mettra à rédiger ses chroniques, à sa place et en imitant son style. Peut-être est-ce parce que Galip est un personnage assez transparent, assez inexistant par lui-même, qu’il peut devenir ainsi un autre. Peut-être aussi la personnalité de Djélâl est-elle assez forte pour que bien des hommes soient tentés, dans la ville, de se prendre pour lui – un mannequin, parmi une immense collection, ne lui ressemble-t-il pas tout à fait ? Et pourquoi un être vivant ne pourrait-il pas, autant qu’un objet, prendre l’apparence d’un individu particulier ?
Si Ruya a quitté Galip, laissant celui-ci à des interrogations dont les réponses sont de plus en plus introuvables, c’est pour une vie différente dont son mari ignore tout. D’ailleurs, il ignore beaucoup de choses, et ne parvient même pas à se représenter ce que pouvait être le quotidien de sa femme avant sa disparition. Qui est donc Ruya ? Elle est au centre du livre, et elle en est peut-être l’élément le plus mystérieux, celui sur lequel nous ne saurons jamais rien. Jamais rien, en tout cas, que des faits sans importance réelle, des images du passé, des anecdotes rapportées par d’autres… Pas de quoi en faire un portrait consistant.
Ce creux, ce vide autour duquel se bâtit le roman est comme un secret qu’on n’atteindra pas. Un noyau dur impossible à fracturer, dont chaque écorce en révèle une autre, plus résistante que la précédente. Le goût du secret se manifeste ainsi, et d’abondance, dans bien des méandres où nous entraîne Orhan Pamuk. Galip, comme d’autres, croit pouvoir décoder le monde et les événements à travers des signes discrets semés çà et là, dans la ville ou dans les chroniques de Djélâl, et tout ce qu’on ne comprend pas finirait par se mettre en place quand on aurait eu accès à ce secret. Mais, comme dans un roman d’Umberto Eco, le secret est peut-être un mirage. Son existence n’est affirmée que pour justifier tout ce qui l’entoure, et lui-même pourrait être un leurre.
Vertigineuse construction intellectuelle qui saisit d’abord par une atmosphère très réaliste et qui acquiert, au fil des chapitres, une résonance de plus en plus métaphysique, Le Livre noir est de ces romans qui ne permettent jamais au lecteur de s’installer dans le confort rassurant d’une histoire logique. À chaque carrefour, non seulement la voie choisie est inattendue mais encore les possibilités paraissent presque infinies. Et on se prend au jeu, on tire les fils avec l’auteur qui s’ingénie à les mêler, on plonge dans l’inconnu avec délices.
Tout ce qui brille et éclaire certains pans de la ville, ce mythe qu’est Istanbul, constitue un univers factice dans lequel le jeu des apparences sert surtout à cacher la vérité.
Il y a quelque chose de labyrinthique dans Le Livre noir. Et le guide qui nous y entraîne, dans un hiver donnant de l’endroit une image inhabituelle, ne fait rien pour nous laisser croire que nous trouverons la sortie. Devant les romans policiers que lit sa femme, Galip s’est un jour pris à rêver d’un livre dont le premier et le dernier chapitre seraient identiques, et les indices répandus dans les pages pas nécessairement réunis dans l’unique but de résoudre l’énigme. À cette vision, Ruya a eu beau jeu de répondre qu’elle est impossible, parce qu’elle rend sans limites l’information donnée par un auteur. Mais il y a, dans le roman d’Orhan Pamuk, quelque chose de ce roman policier impossible, un rêve de livre total à travers lequel nous avons accès à la fois à une ville et à des personnages envisagés avec toute leur complexité et toutes leurs contradictions.
Autant dire qu’aller à Istanbul avec Orhan Pamuk, c’est éviter les cartes postales et se souvenir ensuite de lieux authentiques, comme cette épicerie qui revient souvent dans la mémoire de Galip ainsi que dans les chroniques de Djélâl. On y trouve tout, même ce qui n’y est pas, puisque dès la demande formulée, l’épicier se met en quête de la commande, aussi saugrenue puisse-t-elle être. Il se dit, cet épicier, que si quelqu’un a pris la peine de demander un objet, il doit forcément exister quelque part. On se dira, en refermant Le Livre noir, que si Orhan Pamuk a pris la peine de l’inventer, il est à l’image d’un monde possible.

1996 : L’incident, de Christian Gailly (Minuit)

Il faut peu de chose, parfois, pour engendrer de grandes catastrophes. Christian Gailly, un écrivain qui ne pousse pas ses titres du col, le prouve une fois encore dans L’incident. Sa bibliographie fait rêver, on se la répète comme une brève litanie : Dit-il, K. 622, L’air, Dring, Les fleurs, Be-bop… De petites pierres qu’il lance dans un quotidien qui s’en trouve à peine bousculé, mais bousculé quand même…
D’ailleurs, L’incident commence par une bousculade, en rue. Marguerite Muir vient de s’acheter une paire de chaussures et se retrouve dans la cohue, sur le trottoir. « N’eut pas le temps de refermer son sac à main. On la bouscula. On le lui arracha. Qui, on ? Du calme. » Du calme, en effet. Christian Gailly n’est pas du genre à précipiter le mouvement. Ses vies minuscules à lui méritent qu’on s’y attarde, qu’on en examine les détails. C’est dans leurs détails, en effet, que se trouve la vérité de ses personnages.
Ses personnages, donc : Marguerite Muir, dentiste, la quarantaine, passionnée d’aviation, assez pour piloter pendant ses loisirs ; Georges Palet, qui ramassera le portefeuille de Marguerite, aura le réflexe assez naturel d’aller le porter à la police, puis dérapera sur l’idée de cette femme dont un fragment d’existence a croisé la sienne, assez pour devenir l’objet d’une chasse obsessionnelle.
Trois lignes de citation, ci-dessus, ont dû suffire pour constater que Christian Gailly pratique l’écriture comme une gymnastique complexe, dans des mouvements hachés, avec des reprises de souffle et de brèves apnées. Un autre exemple pour restituer ce ton singulier, avant que Georges trouve le portefeuille de Marguerite. Il vient de faire remplacer la pile de sa montre : « En attendant, il paya. Passa sa main dans le bracelet extensible, ajusta la montre à son poignet, la regarda. Elle était comme neuve, pas une rayure, pas un éclat dans le chrome, une vague trace sur le verre, mais rien, ça se nettoie, la trace du doigt d’une fille, mais rien, ça s’en va. Nous voici de nouveau réunis, lui dit-il, on s’en reprend pour un an et demi. »
S’il savait, il ne parlerait pas ainsi à sa montre. Parce qu’avant, bien avant un an et demi, il y aura la rencontre avec Marguerite, et une succession d’événements qui l’entraînent loin de ses habitudes, et jusque dans le ciel bleu, si bleu que sa profondeur vertigineuse donne des sensations d’infinie plongée.
Mais il ne faut pas en dire trop, on aimerait parler de ce roman à la manière dont l’auteur nous en livre les éléments, pièces d’un puzzle qu’il reconstitue patiemment, ou fils d’une tapisserie assemblés avec précision. Laisser venir les choses, laisser s’attarder le regard, comme celui de Marguerite sur Georges en noir, blanc, gris. Prendre le temps d’intégrer au récit les huit phases auxquelles le pilote doit être attentif, de la visite pré-vol au parking, après l’atterrissage. Christian Gailly le fait bien, lui, dans des pages techniques, froides, coupantes comme le passage d’un avion au-dessus de soi. Cela paraît assez gratuit, mais, curieusement, s’inscrit malgré tout dans le droit fil d’une logique romanesque implacable.
Artisan solitaire et rigoureux d’une entreprise littéraire toujours surprenante, Christian Gailly nous fait des cadeaux appréciables parce que très personnels, et on les reçoit avec un plaisir qu’il ne faut pas dissimuler. Ensuite, si l’on a découvert Christian Gailly avec ce roman, on ne se privera pas d’explorer les autres titres du même auteur. L’air, où il y a la lumière, la chaleur, le bourdonnement des guêpes, et les couleurs d’une toile avec laquelle se débat, sans grands résultats, le peintre Soti. Ou Dring, qu’on pourrait résumer en répétant simplement le titre. Cela ferait « dring, dring, dring », et Asker, le personnage central, qui vit seul des journées tranquilles, serait à peine perturbé par quelques questions fondamentales : faut-il faire la sieste avant de travailler ou le contraire ? Dois-je sortir la poubelle immédiatement ou attendre ? A qui sont ces pieds que je vois passer ? Ou n’importe quel autre, au fond, ils sont tous animés par une écriture syncopée qui tient du jazz. Christian Gailly joue du saxophone, cela s’entend en le lisant.

1998 : La maison du sommeil, de Jonathan Coe (Gallimard, traduit par Jean Pavans)

Très remarqué pour son précédent roman, Testament à l’anglaise, Jonathan Coe donne avec La maison du sommeil un livre éblouissant, construit avec la précision d’une horlogerie fine et perverse où les heures de la nuit compteraient pour un peu plus que celles du jour et dont la sonnerie, à la fin, nous sortirait du long rêve éveillé où nous avons plongé longtemps – sans voir le temps passer.
L’auteur prévient par une note : « Les chapitres impairs de ce roman se déroulent pour l’essentiel dans les années 1983-84. Les chapitres pairs se déroulent pendant la deuxième quinzaine de juin 1996. » A dire vrai, cette précision n’était pas tout à fait nécessaire, on aurait compris sans elle. Mais pas tout de suite, et Jonathan Coe a voulu éviter un flou initial, affirmant sa volonté de poser sans trucages les éléments de départ, et jouant d’autant mieux avec les surprises qui viendront ensuite, comme un prestidigitateur prend soin de bien montrer les deux côtés d’un foulard ouvert dont il sortira une nuée de pigeons l’instant d’après.
Coe peut ainsi se permettre de consacrer toute la deuxième page du premier chapitre à décrire la propriété d’Ashdown, une grosse bâtisse posée depuis plus d’un siècle au bord d’une falaise. Puis de recommencer dans le deuxième chapitre, avec exactement la même page – à quelques lignes près. L’effet d’écho est saisissant, en dit long sur les intentions du romancier et précise en même temps, avec une grande économie de moyens, la fonction occupée par la grande bâtisse à l’une et à l’autre époque : résidence pour des étudiants en 1983-84, clinique privée et laboratoire du sommeil en 1996. Mais, qu’il s’agisse de deux douzaines d’étudiants ou de treize patients, c’est la même population nomade, aussi changeante que l’océan qui grondait à ses pieds, en déployant jusqu’à l’horizon sa houle fiévreuse d’un vert maladif.
Comme les vagues de l’océan semblent revenir toujours pareilles sur la côte, des personnages vont eux aussi se retrouver, à un peu plus d’une décennie d’intervalle, au même endroit. Mais leur existence a suivi des chemins qui ont modifié entretemps les données bien plus que peuvent le faire quelques lignes. Et les rapports qu’ils avaient noués autrefois, s’ils éveillent bien des échos dans la période la plus proche de nous, sont tout autres.
Le patient singulier qui entre à la clinique s’appelle Terry, il est critique de cinéma et ne connaît pas le sommeil. Un cas intéressant pour le docteur Dudden qui dirige l’établissement, un objet d’études comme il ne s’en présente pas assez devant lui – alors, il tente de les provoquer pour éliminer le sommeil, expériences dangereuses qui ne servent que son ambition personnelle, immense. Dès son arrivée, au cours d’une conversation avec l’assistante de Dudden, le docteur Madison, Terry apprend que le directeur a en commun avec lui d’avoir habité à Ashdown quand ils étaient étudiants. Terry ne se souvient pas de Gregory Dudden mais il évoque une amie qui souffrait de troubles du sommeil et pour qui un séjour à la clinique serait tout indiqué.
Mine de rien, Jonathan Coe a déjà placé quelques pièces sur son échiquier, et nous n’en sommes qu’au deuxième chapitre. Il faudra du temps pour que ressortent tous les liens qui existent entre les personnages des années quatre-vingt et ceux des années quatre-vingt-dix. Leur mise en évidence se fait comme dans un roman policier, un indice discrètement laissé dans un coin avant d’être placé en pleine lumière. Le parcours que nous fait accomplir le romancier de l’un à l’autre, avec des sauts incessants entre les années, semble aléatoire alors qu’il est calculé à chaque instant. Rien n’est laissé au hasard jusqu’à l’arrivée. Et si l’on est parfois dans le brouillard, celui-ci n’est jamais aussi dense qu’il y paraît : le lecteur perspicace a toujours une chance de précéder les personnages qui, eux aussi, sont les jouets de l’auteur.
Le plaisir intellectuel se double d’une profonde charge émotionnelle, venue de loin, et qui déferlera comme une vague plus puissante que les autres dans les dernières pages – la preuve que, même au bord de la mer, une vague n’est jamais tout à fait pareille à la précédente ni à la suivante.

2000 : Les belles âmes, de Lydie Salvayre

Il n’y a rien de pire que les touristes. Tous les touristes vous le diront. Ce sont des inconscients qui passent quelque part pour y prendre ce qui leur semble bon et surtout ne rien donner d’eux-mêmes. Ils peuvent aller partout et rester pareils à ce qu’ils étaient, la confrontation avec l’autre ne les touche pas puisqu’ils ont soigneusement évité la confrontation. Aussi l’initiative de Real Voyages a-t-elle quelque chose de sympathique en ce qu’elle oblige les nantis à s’interroger sur l’écart qui les sépare d’un monde moins favorisé – et moins éloigné d’eux qu’ils le pensent souvent : le reality tour auquel ils participent ne les conduit pas plus loin que l’Europe, un continent qui offre des contrastes suffisants pour qu’il ne soit pas nécessaire de les chercher ailleurs.
Telle est la donnée de base du septième roman (et huitième livre) de Lydie Salvayre, Les belles âmes. Elle est une autrice qui appuie là où ça fait mal, qui ne se contente pas des apparences et débusque, sous celles-ci, des vérités grinçantes. Pour y parvenir, elle n’hésite pas à pousser la logique jusqu’au bout, quand elle côtoie la folie. Ici, elle part d’un circuit organisé comme il pourrait en exister, comme il en existe peut-être, avec sérieux et conscientisation. Ne voyagez pas idiot serait un slogan bien adapté au programme proposé par Real Voyages.
On commence par une cité, une trentaine de blocs en banlieue. C’est d’un banal… Mais Vulpus, le chauffeur du car, Jason, l’agent d’ambiance, et Olympe, sa petite amie métisse adoptée par les touristes pour être la quatorzième du groupe (treize, quand même ! on aurait pu y penser) vivent là, ils ne montrent en y passant que leur décor quotidien. Ce qui pousse le chauffeur à quelques réflexions silencieuses : « Si ce que cherchent ces excités de la misère, ainsi que Jason les désigne, si ce qu’ils souhaitent en fait de dépaysement, c’est la tristesse et la laideur, inutile de faire le tour d’Europe, il suffit de prendre le métro et de regarder le visage des gens, ou le sien propre, certains matins funestes. La tristesse et la laideur sont partout où l’on supporte de les voir. »
Le spectacle de la misère, au début, a quelque chose d’excitant. Mais il lasse très vite. D’ailleurs, Lydie Salvayre prend garde à ne pas ennuyer ses lecteurs et ne s’attarde vraiment que dans le premier de ces lieux choisis pour les différences qu’il offre avec ceux que fréquentent plus volontiers les touristes en temps normal.
Déjà pour la deuxième étape, la Belgique, le quartier pauvre qui est le prétexte de l’arrêt est évacué en deux mots tandis que le dîner plantureux dans une auberge du Bois de la Cambre dure plusieurs pages et le groupe dont quelques individualités avaient déjà été mises en évidence occupe toute la place.
Harcelés par le discours pontifiant de leur accompagnateur qui fut, ce n’est pas indifférent, séminariste, bousculés parfois par Jason chez qui la colère monte, moins à cause des réactions des touristes que parce qu’Olympe et l’accompagnateur, le premier à voir en elle une personne, sont trop proches, les voyageurs se révèlent dans leur petitesse d’esprit. Ce qu’ils voient et côtoient avec prudence comme s’ils risquaient d’attraper une sale maladie au contact des démunis devient un miroir qui les renvoie à eux-mêmes et à leurs soucis obsessionnels. Entre les blagues grasses d’un Lafeuillade, les désirs amoureux de mademoiselle Faulkircher, les ambitions de l’écrivain Flauchet, et chacun a ses problèmes, pourquoi donc les bassine-t-on avec les pauvres (oubliant au passage qu’ils l’ont voulu), les tensions croissent jusqu’au point de rupture.
L’objet du voyage devient secondaire, il ne reste que des personnages. D’un côté, quatre, c’est-à-dire les trois employés de Real Voyages et Olympe ; de l’autre, treize touristes. Ils n’ont plus qu’un point commun : ils se demandent tous ce qu’ils font là. A dire vrai, nous aussi. Tout au long de son livre, Lydie Salvayre n’a fait que proposer des questions sans avancer l’ombre du moindre début de réponse. Quand elle nous abandonne, en même temps que nos compagnons de voyage, il ne reste donc que les questions. L’essentiel, en somme.

2001 : Le Café Zimmermann, de Catherine Lépront (Seuil)

Voici un roman dont on sort sans souffle, étouffé par les phrases que Catherine Lépront ajuste à ses personnages comme des habits non de scène mais de vie, stupéfait des découvertes amenées page après page, ébloui d’une beauté qui ne se laisse pas saisir facilement mais qui, une fois perçue, ne vous lâche plus.
Le Café Zimmermann est beaucoup de choses à la fois. Il est d’abord un superbe livre qui, loin du tumulte de la rentrée littéraire où l’agitation médiatique risque de se concentrer sur quelques titres, aurait sans doute créé un choc authentique. Il serait regrettable que la date de sa parution empêche de ressentir ce choc et de partager de grands moments de lucidité artistique.
C’est bien d’art en effet qu’il est question ici, de musique en particulier, mais d’art et de musique pour révéler à soi-même ce qu’on est.
Le Café Zimmermann, puisque tel est le titre, évoque un endroit où Bach avait rencontré son meilleur auditoire. Loin des pressions sociales qui lui imposaient un travail alimentaire – et si peu nourrissant pour sa grande famille –, il pouvait y développer ses trouvailles en toute liberté. Dans cet endroit de Leipzig, il oubliait les contraintes de ses fonctions successives et se livrait à l’art pur.
De Bach, il est beaucoup question dans le roman, et pour cause : Vilhem Zachariasen, qui dirige l’Ensemble du Nord, en est un des grands spécialistes. Il vit avec sa musique et connaît la vie du compositeur dans ses moindres détails, qu’il ne manque jamais de rappeler à tous ceux qu’il a à portée de voix, serait-ce même pendant une répétition ou un cours. Exigeant avec lui-même dans l’interprétation qu’il fait au clavecin, exigeant avec les autres, il apporte avec lui, dans la ville qui l’accueille pour trois concerts dans le cadre d’un festival, un air d’absolue liberté qui détonne dans le paysage local. Avant lui, tout était pesé et empesé, chacun à sa place et dans son rôle. Après lui, plus rien ne sera pareil, comme s’il avait ouvert non seulement à la musique mais aussi et surtout à la vérité de chacun. Chacun, alors, de reconsidérer sa place dans le monde pour se trouver une meilleure raison d’être.
Le cas le plus frappant est celui de Joséphine. Elle n’a jamais fait partie d’un couple avec son mari qui, d’ailleurs, collectionne les aventures. Ce n’est pas le plus grave : le vrai couple, dans la maison, est celui constitué par le mari et sa mère, d’où Joséphine se sent totalement exclue. Quand l’Ensemble du Nord, et surtout son violoncelliste, se pose dans la ville, l’avenir se dessine autrement, certes meilleur mais surtout tellement différent que le passé donne l’impression d’avoir été totalement oublié.
Chaque personnage a sa fonction dans Le Café Zimmermann. Certains, comme Hanne, la merveilleuse épouse de Vilhem Zachariasen, pour rendre l’atmosphère plus légère. D’autres, comme Thérèse-Ida, épouse de l’adjoint au maire, sans cesse en mission culturelle et y connaissant moins que rien, pour rappeler la pesanteur des structures inutiles qui tuent l’art – si les artistes se laissent faire, ce qui n’est pas le cas ici.
Deux conceptions de l’existence s’opposent, avec dans chacune d’elles beaucoup de possibles nuances. Il y a à faire un choix définitif entre l’asservissement aux conventions et la rupture avec celles-ci. Le roman de Catherine Lépront tout entier plaide évidemment, bien que sans aucun discours, en faveur du deuxième choix.
Il le fait en donnant la parole à de nombreux personnages, sans qu’on sache toujours immédiatement qui est le récitant du moment. Comme dans un concert qu’on écoute les yeux fermés, on ne sait pas immédiatement quel instrument vient d’entamer une phrase. Un bref instant, il n’y a que la musique, pour elle-même, privée d’interprète, puis il devient clair qu’il s’agit d’un instrument plutôt que d’un autre. Le texte, ici, fonctionne de la même manière et court d’une voix à une autre, qui se répondent, qui se trouvent, s’échappent. Dans les meilleurs cas, une construction très élaborée s’efface derrière la beauté de l’ensemble. C’est ce qui arrive dans ces pages. Sitôt les a-t-on refermées qu’on a envie de les reprendre, par bribes, pour se redonner le bonheur d’entendre à nouveau la grâce absolue.

2007 : Les belles choses que porte le ciel, de Dinaw Mengestu (Albin Michel, traduit de l’américain par Anne Wicke)

Sepha, le principal personnage du roman, a quitté l’Ethiopie en 1977. Il était adolescent, il venait de voir son père tabassé par les militaires avant d’être emmené pour une exécution sommaire. Autour de lui, il y avait trop de morts. Le prix d’une révolution. Longtemps après, avec ses amis Joseph, le Congolais, et Kenneth, le Kenyan, ils font mentalement le tour des révolutions africaines, comme un jeu nécessaire pour ne pas oublier d’où ils viennent.
Ni où ils sont : à Washington, dans un quartier défavorisé où les habitants ont vu avec stupéfaction arriver une Blanche qui a rénové une grande maison. Dans le même temps, les loyers augmentent et les expulsions se multiplient. Le visage du quartier est en train de changer. Tant pis pour ceux qui n’ont pas les moyens de progresser en même temps.
Dans sa petite épicerie, Sepha vivote d’autant plus difficilement que ses clients se recrutent dans une classe sociale occupée à abandonner les lieux, de gré ou, plus souvent, de force. L’enthousiasme l’a quitté depuis longtemps. En même temps, probablement, que s’éteignait l’espoir de retourner un jour en Ethiopie. De ce pays dont il garde des images lointaines, il a choisi de s’éloigner. En quittant aussi son oncle quelques années après son arrivée aux Etats-Unis – il habitait, en banlieue, un grand immeuble presque exclusivement peuplé d’Ethiopiens.
A distance, il n’a pas pour autant trouvé la sérénité. Il n’est pas américain, il n’est que résident permanent sur le territoire. Comme une plante déracinée, posée là sans que personne n’ait pris la peine de lui trouver une nouvelle terre où elle continuerait sa croissance. Sepha est donc à l’arrêt. Ni passé, ni avenir.
Il fermerait même plus souvent sa boutique à la rentabilité incertaine s’il n’avait trouvé une raison d’y passer des heures lumineuses, parfaites, en compagnie d’une petite fille métisse, Naomi, l’enfant de cette femme blanche nouvellement arrivée dans le quartier. Naomi est une séductrice. Sepha aime lui faire la lecture, récompensé par la présence d’une fillette à laquelle il voue une profonde affection. Motivée en partie, peut-être, par son désir de nouer des liens plus intimes avec Judith, sa mère.
Mais Sepha est aussi à l’arrêt dans sa vie sentimentale. Et ses tentatives de rapprochement sont d’autant plus maladroites que Judith ne s’embarrasse pas de précautions oratoires. En fait, Judith non plus n’est pas chez elle dans ce quartier. Et on semble vouloir le lui faire comprendre, en envoyant d’abord une brique à travers le pare-brise de sa voiture…
L’histoire de Sepha n’est pas tout à fait celle de Dinaw Mengestu. Sa famille a émigré aux Etats-Unis en 1980. Il n’avait que deux ans et n’a donc pu garder le souvenir des troubles qu’il fuyait. Contrairement à son personnage, l’écrivain (dont c’est le premier roman) est allé au terme de ses études universitaires et a enseigné. Son statut social est donc assez différent. Mais il n’est pas besoin de partager une certaine précarité pour la comprendre, et Mengestu nous rend familière celle de Sepha.
Les belles choses que porte le ciel – un vers de Dante – est le livre du déchirement et de l’impossible réconciliation. Impossible d’en sortir, à moins d’improviser en permanence : « nous titubons à l’aveuglette d’un endroit et d’une vie à l’autre. Nous essayons de faire de notre mieux. » Une sorte de philosophie pratique, à laquelle accède Sepha à la fin du roman. En se contentant de ce qu’il a. Mieux : en y puisant du bonheur.

2009 : Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye (Gallimard)

Elles sont magnifiques, les Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye. Elles tiennent debout par leurs propres qualités, bien sûr. Mais aussi et surtout par la grâce d’une écriture enchanteresse, lovée dans un roman qui se pare de poésie et abrite des merveilles d’expression. La description ne pouvant rendre qu’un hommage trop faible à ce style ample, il est nécessaire de citer. Et tant pis, ou tant mieux, si le premier paragraphe, une seule phrase parfaite d’équilibre et de beauté, est un peu long.
« Et celui qui l’accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n’avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu’elle semblait impérissable. »
Norah est face à son père. Elle ne sait pas pourquoi il lui a demandé de venir le voir en Afrique. Elle se sent peu d’affinités avec lui, qui a quitté son épouse française, a eu d’autres femmes, d’autres enfants. Elle aimerait probablement le dominer pour renverser leurs rapports d’autrefois. Mais la situation imprévue qu’elle découvre la conduit sur un tout autre chemin.
Dans la deuxième partie de cet ouvrage composé comme des récits presque, mais pas tout à fait, détachés les uns des autres, Fanta se trouve face à un homme qui est en train de perdre son travail et ses illusions. Et qui entraîne sa femme dans sa chute. Celle-ci a, en réalité, commencé bien des années auparavant, comme on le découvre en même temps qu’un Rudy jusque-là aveugle devant ses propres comportements.
Khady, dernière héroïne de ce triptyque, part vers l’Europe pour y immigrer clandestinement. Mais le chemin est fait de tous les dangers qu’elle rencontre et son destin s’écrit en lettres tremblantes, gravées sur un corps malade.
Les liens entre ces trois textes sont ténus. Ils sont surtout à voir avec un lieu. Plus largement cependant, les trois femmes sont quelque part entre l’Afrique et l’Europe, face à elles-mêmes et à leurs proches, face aux malheurs et aux moyens de les enrayer. C’est saisissant de vérité. Une vérité qui n’est pas celle des sociologues mais qui emprunte à une sorte de connaissance intime de l’être humain. Les détours des phrases sont aussi ceux d’une pensée qui chemine sans hâte vers l’élucidation d’un mystère profond. Marie Ndiaye avait déjà écrit quelques livres qui comptent. Elle vient probablement de faire mieux encore avec celui-ci.