mercredi 13 février 2019

Le guerrier presque apaisé de Kate Atkinson

Dans Une vie après l’autre, Kate Atkinson racontait toutes les vies possibles d’Ursula Todd. Voici, avec L’homme est un dieu en ruine (traduit par Sophie Aslanides), l’unique version de l’existence de Teddy, son frère, ou une autre manière de dire ce que connurent les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale – et avant, et longtemps après, car Teddy aura une longue vie. Engagé à vingt ans dans l’aviation, devenu pilote de bombardier, il ne mourra qu’en 2012. Au moment où son corps n’est plus, en effet, qu’une ruine.
Teddy n’est pas doté d’un tempérament belliqueux. Au contraire, il se rêve, dans sa jeunesse, poète et paysan, jusqu’à mettre en pratique cette double vocation paisible en pratiquant, au petit bonheur la chance, tous les travaux de la terre dans différentes fermes où il trouve des emplois temporaires, et en transcrivant dans ses vers, le soir, les émotions ressenties devant le spectacle de la nature. Mais les poèmes ne valent rien, comme il sera obligé de le reconnaître plus tard, reconverti en chroniqueur plus ou moins inspiré des changements saisonniers. Il se console de la pauvreté de cette production en se disant qu’il n’écrit pas de la littérature, seulement un divertissement proposé à un public varié.
Un peu comme le fera sa fille Viola, romancière à succès, débordée par sa célébrité, dans un tourbillon de rencontres et de festivals internationaux, déçue par l’accueil tiède que fait son père à ses livres.
La mère de Viola, Nancy, n’est plus là. Elle est morte au début des années soixante en perdant sa guerre contre le cancer. La guerre, elle connaissait aussi. Pendant que son fiancé pilotait de lourds engins de mort au-dessus de l’Allemagne, elle travaillait au décryptage des codes secrets utilisés par l’ennemi, tâche qui devait rester discrète et impliquait le silence sur le détail de ses activités. De la même manière que Teddy ne pouvait pas raconter les opérations nocturnes menées au-dessus des installations allemandes et des villes en feu.
Les vols de Teddy occupent pourtant une belle place dans le roman. Quand il les raconte plus tard à Nancy, elle manifeste peu d’enthousiasme : « Oh, s’il te plaît, chéri, supplia Nancy, ne pensons pas à la guerre. J’en suis tellement lasse. Parlons de quelque chose de plus intéressant que des détails techniques des bombardements. » Le lecteur est tenté de donner tort à Nancy, car il n’est pas seulement question de détails techniques dans ces récits. Au contraire, les liens entre les hommes d’un équipage, devant les dangers induits par une stratégie militaire assez grossière, sont d’une intensité qui donne à ces moments une force digne des meilleurs romans de guerre.
Sautant d’une époque à une autre, de 1943 à 1982 puis à 1960, Kate Atkinson introduit, en filigrane, des scènes récurrentes qui constituent des guides aussi efficaces que précieux. On ne se perd jamais dans une histoire longue et complexe où Teddy revient sur des détails à la signification parfois changeante. Ainsi d’une photo, qu’on croit d’abord tachée par une auréole de thé, alors qu’elle est en réalité marquée par le sang d’un de ses compagnons d’armes.
La vie de Teddy, ensuite, aurait pu être tranquille, « évoluant vers une vieillesse paisible ». Mais cela n’aurait pu se produire que si Nancy n’était pas morte, et si le souvenir des nombreux morts dont le pilote a été responsable n’était une blessure jamais refermée. Le livre est puissant, il explore les replis les plus intimes d’un homme.

dimanche 10 février 2019

Les dessous d’un crime

On ne saura qu’à la toute fin du roman en quoi consiste cet Article 353 du code pénal qui lui donne son titre. Tanguy Viel prend son temps pour y arriver, tandis qu’il a, dès le prologue, fourni le principal élément du drame, et la raison pour laquelle Martial Kermeur se trouve devant un juge : il a poussé à l’eau et laissé se noyer Antoine Lazenec, avec qui il pêchait.
Le juge cherche à comprendre pourquoi Kermeur a commis un crime qu’il ne songe pas à nier. La plus grande partie du livre est une longue conversation de laquelle sont surtout reproduits les propos du coupable. On remonte le temps, on voit arriver Lazenec, chaussures à bouts pointus, avec ses beaux projets immobiliers qui vont transformer un château décrépi, propriété de la commune, en station balnéaire dans la rade de Brest, bel investissement locatif pour qui achètera les appartements à venir.
Les appartements ne sont jamais venus. Kermeur, comme d’autres, y avait misé toutes ses économies, les indemnités de départ de l’arsenal où il travaillait avant sa fermeture. Avec cet argent, il rêvait de s’acheter un bateau – le même que celui de Lazenec, précisément. Au lieu de cela, il a fait un chèque de cinq cent douze mille francs, en toutes lettres, à Antoine Lazenec. C’était il y a six ans, quand on pouvait encore croire aux promesses d’un baratineur capable de mettre ses interlocuteurs en confiance – et en boîte.
« Une vulgaire histoire d’escroquerie, monsieur le juge, rien de plus », dit Kermeur dans les premiers moments de son interrogatoire, quand les faits lui apparaissent soudain dans leur ensemble : « Et pour la première fois, je ressentais toute l’affaire d’un seul mouvement, comme si, en disant cela, je l’avais photographiée depuis la lune et que je regardais une planète prise dans ses grandes surfaces bleues. »
Le ressort du crime est assez simple. Kermeur en a eu assez d’avoir été roulé, il s’est fait justice lui-même, sans l’avoir prémédité – du moins le suppose-t-on, ne prenons pas la place du juge qui doit peser le geste et ses antécédents. Ceux-ci sont, on l’aura compris, l’essentiel du roman, et ce qui fait son intérêt. Dès que l’on est entré dans la quête d’une logique chez Kermeur, la curiosité oblige à aller jusqu’au bout, quand bien même tout n’est pas explicable. La part d’ombre, faite d’émotions à moitié dites, de sentiments inexprimés, le mystère qui entoure le fils de Kermeur, le silence des autres protagonistes, voilà quelques ingrédients d’un sac de nœuds démêlé pour l’essentiel par la parole. L’insuffisance de celle-ci appartient encore à la narration, car les absences sont puissantes.

jeudi 7 février 2019

Quand le livre disparaît derrière un film

J'ai sursauté, ce matin, en lisant (ou plutôt en survolant) un article du Point - dans la rubrique économie, où je n'ai pas l'habitude de m'attarder. Il y est question de Maurice Varsano, que je ne connaissais pas et dont j'aurai oublié le nom dans cinq minutes, surnommé "le roi du sucre" et qui, dit l'article, "inspirera à Jacques Rouffio un personnage de son film Le sucre". Ah! Et si Jacques Rouffio s'était contenté de reprendre le roman de Georges Conchon, Le sucre, en l'adaptant avec l'aide de l'écrivain? Travail pour lequel Rouffio et Conchon avaient d'ailleurs été nommés aux César dans la catégorie du meilleur scénario ou adaptation.
La popularité (toute relative, dans ce cas) d'un film peut-elle faire oublier l'oeuvre originale? Et, donc, le livre qui en fut à l'origine? Désolante et trop fréquente constatation. Qui n'interdit pas la résistance, installée ici par un rappel utile: qui fut Georges Conchon, dont je saluais ainsi la mémoire en 1990, en apprenant sa mort:


Colette Stern, l’héroïne du dernier roman de Georges Conchon (qui lui avait simplement donné pour titre le nom du personnage), avait 62 ans en 1987, lors de la parution du livre. L’écrivain aussi. Elle resplendissait de santé, au point de séduire un acteur de 37 ans. Georges Conchon, lui aussi, resplendissait de santé et semblait à l’aube d’une nouvelle carrière de grand romancier, lui qui avait déjà connu le succès sur plusieurs terrains. Malheureusement, on a appris hier sa mort survenue dimanche, « des suites d’une maladie soudaine ».
Fils d’instituteur, né en Auvergne, il s’était tôt essayé au roman puisqu’il avait publié Les grandes lessives à 28 ans, alors qu’il estimait avoir besoin d’une grosse dizaine d’années en plus pour être capable d’écrire vraiment. Il n’empêche qu’il n’attendit pas la quarantaine – à un an près – pour décrocher la timbale : le prix Goncourt, en 1964, pour L’État sauvage, après avoir déjà fait une ample récolte précédemment : prix Fénéon en 1956 pour Les honneurs de la guerre et prix des Libraires en 1960 pour La corrida de la victoire.
Conchon ne pouvait se contenter d’une carrière littéraire. Il suivait en même temps une double voie, administrative et artistique.
Sur la première, il fut amené à travailler au Sénat où il fut secrétaire des débats de 1960 à 1980 après avoir été chef de division à l’Assemblée de l’Union française.
Sur la seconde, il écrivit quelques scénarios dont certains donnèrent même naissance à des films à succès. La Victoire en chantant, La Banquière, Le sucre (d’après son roman éponyme), Sept morts sur ordonnance, autant de titres qui appellent des souvenirs. Il avait même adapté pour le cinéma son prix Goncourt, L’État sauvage. Mais il s’était juré qu’on ne l’y reprendrait plus et clamait depuis, haut et fort, que la littérature n’était pas le cinéma et qu’il ne souhaitait plus voir ses romans adaptés au cinéma. Il est difficile d’affirmer que ce principe était le bon : il l’avait conduit à diriger, mais pour la télévision cette fois, l’équipe de scénaristes de Châteauvallon qui, il est vrai, n’avait rien de très littéraire…
Il y a dix ans, Georges Conchon avait d’ailleurs décidé de se consacrer davantage à l’écriture, abandonnant le Sénat et mettant en chantier un épais roman, Le Bel Avenir, paru en 1983, où on retrouvait son regard critique sur le monde politique français de l’époque.
Puis, il y a trois ans, il avait donné son chef-d’œuvre, ce Colette Stern pour lequel il avait même changé d’éditeur (quittant Albin Michel après trente ans de bons et loyaux services, pour Gallimard). Il y inversait la proposition habituelle d’une relation amoureuse liant un homme âgé à une jeune femme. Et il le faisait avec une sensibilité d’une rare finesse non dénuée d’humour. Ce subtil mélange nous manquera.

mercredi 6 février 2019

Une interminable guerre civile en Espagne

Le roman d’Almudena Grandes traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet, Les trois mariages de Manolita, fait regretter de n’avoir pas lu les deux précédents, Inès et la joie et Le lecteur de Jules Verne. D’une part parce qu’il est formidable. D’autre part parce que ces trois ouvrages appartiennent à un cycle, intitulé Episodes d’une guerre interminable, qui comptera au total six volumes. La guerre est celle d’Espagne, avec ses prolongements, en effet interminables. Inès et la joie, situé en octobre 1944, raconte l’armée de l’Union nationale espagnole et l’invasion du val d’Aran. Le lecteur de Jules Verne, en 1947-1949, est consacré à la guérilla de Cencerro et aux trois ans de terreur. Nous sommes, avec le roman que voici, à Madrid, de 1940 à 1950.
Si on pensait qu’il était presque impossible de renouveler notre vision d’événements très connus, Almudena Grandes prouve le contraire. Elle suit des dizaines de personnages et s’attache évidemment plus particulièrement à quelques-uns d’entre eux.
Manolita, mise en valeur dès le titre, est une héroïne malgré elle. Elle est d’abord « Mademoiselle Faut Pas Compter Sur Moi », pas prête à s’engager, comme le font beaucoup d’autres de son entourage, dans la lutte contre le franquisme et ses soutiens. Les hommes ne l’intéressent pas vraiment. C’est pourtant au point de rencontre des deux éléments que sa vie bascule. Elle accepte, pour rendre service, un mariage qui n’en est pas tout à fait un avec Silverio, prisonnier politique sous la menace d’une condamnation à mort. Le service consiste à faire passer, de Silverio à des activistes clandestins, les informations nécessaires à faire fonctionner de complexes machines à polycopier. Manolita est entrée dans l’engrenage politique. Et aussi dans l’engrenage amoureux. Car le premier mariage avec Silverio sera suivi de deux autres, ce qui finit par faire une longue histoire.
D’autant que ce fil narratif est traversé par quantité d’autres. Celui qui suit les actes et les pensées d’Orejas est un des plus intéressants. Traître dans l’âme, il ne cesse de dénoncer ceux qui voient en lui un compagnon dans leur combat contre Franco. Alors qu’il est un de ses sbires et qu’il joue habilement de ses différents masques. Sa carrière sera longue, explique la romancière dans une note complémentaire, aussi brillante que puante. Couronnée, même, par la Médaille d’or du mérite policier en 1977, après la mort de Franco.
On sort des Trois mariages de Manolita la tête pleine des rencontres faites dans ce roman épais. Un peu plus riche, aussi.

dimanche 3 février 2019

Céline Minard seule en montagne

Céline Minard est une romancière voyageuse à travers genres et thèmes. La fois précédente, Faillir être flingué touchait au western. Cette année, Bacchantes (que je n'ai pas lu) est un braquage. Entre les deux, Le Grand Jeu, réédité au format de poche, explore une solitude volontaire dont toutes les raisons ne sont pas dites. La femme qui a acheté un pan de montagne pour y vivre plusieurs mois sans contact avec le reste de l’humanité semble en tout cas avoir besoin de cette expérience pour se reconstruire. Autant qu’elle a aussi besoin de l’exercice physique qui accompagne son séjour, sur des pentes raides.
Elle n’a pas renoncé à tout confort : sa cellule d’habitation, conçue par elle-même, « une belle planque », est un tonneau équipé en cellule de survie de luxe, avec un aménagement de l’espace aussi bien pensé que dans un bateau où chaque partie du mobilier s’intègre à un volume réduit.
L’apprentissage du terrain et des nouvelles habitudes ou l’organisation d’un petit jardin occupent des journées emplies de questions. Le face à face avec soi-même, étiré dans le temps, pousse l’esprit à vagabonder autour de sujets qu’il n’a pas le temps d’aborder en société. « La menace pourrait-elle être une contrainte forte et la promesse une contrainte douce ? » « Est-ce que l’attention au présent pourrait suffire à constituer une méthode ? » Les interrogations émaillent le récit d’éclairs de lucidité, ou de moments qui voudraient passer pour de la lucidité, alors qu’ils sont peut-être le signe d’une certaine confusion.
Peu importe, on suit la narratrice sur tous les chemins qu’elle emprunte, même celui d’un vocabulaire technique pour décrire la montagne et les outils utilisés afin de la dompter. Ces mots au sens incertain pour le non spécialiste sont des pitons plantés dans la paroi du texte, on y accroche la corde de rappel et en avant !
Sur la surface presque étale d’un quotidien où il ne se passe pas grand-chose, un événement de première grandeur survient soudain : le signe d’une autre présence humaine. Faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir ? Il semble en tout cas impossible de l’ignorer et nécessaire de nouer avec cette personne, vêtue d’une robe de bure et peu causante dans un premier temps, une relation au moins minimale. Il y a de la perturbation en vue, plus puissante que celles provoquées par les phénomènes météorologiques – vent, soleil, neige, grêle. De quoi amener de nouvelles questions dans un roman qui se termine par une série de phrases interrogatives. Au lecteur, s’il a le pied montagnard, de trouver ses propres réponses.

mercredi 30 janvier 2019

Alice Zeniter, une pluie de prix littéraires

Avant de décrocher le Goncourt des Lycéens en novembre 2017, Alice Zeniter avait déjà obtenu, avec ce roman paru en août, le Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point, le Prix littéraire du Monde et le Prix Landerneau des lecteurs. C’est dire si les évidentes qualités de ce livre ont eu des occasions d’être mises en évidence. Dire aussi s'il faut réserver un gros morceau de la couverture, pour la réédition au format de poche, à la mention de ces récompenses.
La romancière décrit la quête d’une jeune femme, Naïma, qui cherche à savoir et à comprendre ce qui est arrivé dans sa famille pendant la Guerre d’Algérie, de 1954 à 1962. Tous les événements  survenus avant l’arrivée en France ont été noyés dans le silence et Naïma ne sait presque rien de son grand-père Ali. Il avait choisi le camp français, un peu par défaut : son concurrent local, l’autre puissant du village, soutenait le FLN et il semblait impossible de se trouver du même côté.
La suite a été une succession de catastrophes : la fuite d’un pays où, après l’indépendance, Ali risquait sa vie, l’installation dans une France qui l’accepte mal, ainsi que tous ceux qui lui ressemblent, une vie étriquée et une adaptation difficile. Donc, autant ne pas évoquer les raisons de la déchéance…
Naïma, qui travaille dans une galerie d’art et par ce biais est amenée à voyager, pour la première fois, en Algérie, ne s’en contente pas. Elle met au jour les contradictions qui ont tant pesé sur le passé qu’elles font encore sentir leurs effets aujourd’hui. Elle décèle, en découvrant les terres sur lesquelles elle aurait pu vivre si les choses avaient été différentes, les germes d’une animosité elle non plus pas éteinte.
La position de la romancière et de sa narratrice consiste à ne pas prendre position et à mettre les questions en évidence : « entre ces poussières, comme une pâte, comme du plâtre qui se glisserait dans les fentes, comme les pièces d’argent que l’on fond sur la montagne pour servir de montures aux coraux parfois gros comme la paume, il y a les recherches menées par Naïma plus de soixante ans après le départ d’Algérie qui tentent de donner une forme, un ordre à ce qui n’en a pas, n’en a peut-être jamais eu. »
On est loin, très loin, avec L’art de perdre, des lectures que l’on suppose, quand on en ignore tout, aux grands adolescents – nourris au manga, à Harry Potter ou à ses successeurs et à la nourriture bio ? Les lycéens sont prêts, de toute évidence, à affronter des problèmes délicats, à ne pas se laisser dicter des opinions définitives et à défendre le sens des nuances dont Alice Zeniter fait un si bel usage. C’est plutôt rassurant, non ?

mardi 29 janvier 2019

Tout Maigret 2. Le charretier de La Providence (1931)


La Providence est une péniche – et Simenon écrit le roman, comme d’autres, à bord de l’Ostrogoth sur lequel il navigue entre fleuves et canaux. Il a dû, forcément, passer des écluses comme celle de Dizy, dans la Marne. L’écluse 14, qui donne son titre au premier chapitre pour situer le terrain, terrestre et aquatique à la fois, ou plus exactement à mi-chemin entre les deux. Le commissaire Maigret, pour se rendre d’une écluse à une autre, utilisera souvent un vélo. Parfois à la limite de ses capacités physiques, d’ailleurs : « Maigret commençait à adopter le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite du cycliste fatigué. » On le comprend, car il en oublie même, ce n’est pas vraiment son genre, la soif : « Il venait de parcourir cinquante kilomètres sans même boire un verre de bière. »
Une femme est morte, il pleut et les moyens particuliers de communication utilisés par les bateliers ne simplifient pas une vision globale de la situation : entre les éclusiers qui restent sur place et les navigants qui, eux, par nature, bougent, les messages se transmettent de loin en loin, au hasard de rencontres qui ne sont, ceci dit, pas toujours de hasard. Car les habitudes font que, si Untel est passé ici il y a un certain temps, il sera là à telle heure. Tandis que Maigret se balade de lieu en lieu sans tout comprendre de ce fonctionnement, attrape un bout l’information quelque part, la recoupe ou l’infirme plus loin, revient sur ses pas – ou plutôt sur les traces de ses roues –, bref, il patauge.
« On se demandait quelle était son idée et en réalité il n’en avait pas. Il n’essayait même pas de découvrir un indice à proprement parler, mais plutôt de s’imprégner de l’ambiance, de saisir cette vie du canal si différente de ce qu’il connaissait. »
Il s’agit, bien davantage encore que de découvrir l’auteur du crime, de comprendre un monde et les clefs de celui-ci ne sont pas offertes au premier venu.
Il n’empêche : à petits pas, l’énigme aussi bourbeuse et opaque semblait-elle être, livrera ses secrets. Avec une montée de la tension qui se révèle à travers les dialogues autant que par les attitudes de Maigret, curieux de tout au point de départ et focalisant progressivement son regard sur les éléments qu’il pressent être pertinents pour son enquête. Pas trop de logique là-dedans, deux corps (car au premier s’en est ajouté un autre) qui ne parlent guère mais finiront par en dire long…

lundi 28 janvier 2019

Les vagabondages de Jean Rolin


Peleliu, le nom vous est probablement inconnu à moins de vous être intéressé de près à la guerre américano-japonaise du Pacifique. Une carte de cette île peu étendue, appartenant aujourd’hui aux Palaos, est fournie au début du livre. Quant à la situer en Micronésie, à l’est des Philippines et au nord de l’Indonésie, voilà qui exige une brève recherche… ou la lecture de Peleliu.
Jean Rolin nous plonge dans le tourbillon historique d’un point géographique, en prenant appui sur « la mort mystérieuse de Pete Ellis, survenue en 1923 à Koror, capitale de l’archipel des Palaos ». Un ivrogne de grande envergure, ce Pete Ellis, qui est néanmoins chargé, sous couvert de démarches commerciales, d’une mission d’espionnage militaire : « étudier les dispositions prises par les Japonais dans les îles du Pacifique qu’ils ont soustraites aux Allemands dès 1914 ». L’excès de boisson et le secret étant peu compatibles, Jean Rolin craint que l’envoyé discret ait livré des détails de sa mission à des compagnons de beuverie…
Avec un luxe de détails dans lesquels les faits avérés et les hypothèses se côtoient sans jamais se mélanger, l’écrivain pose les bases de son enquête. Une partie dans les livres écrits à l’occasion de la bataille de Peleliu, une autre partie, la meilleure, dans ses pérégrinations cyclistes, ou pédestres en cas de crevaison.
Comme souvent, il observe tout de biais, s’intéresse aux poules, aux crabes, fait un détour par William Styron. On se balade avec lui en se demandant ce que deviendront des chiots abandonnés.
Sans avoir jamais mis les pieds sur Peleliu, la petite île nous devient familière, voire attachante.

dimanche 27 janvier 2019

La mort d’Éric Holder


Un style épuré, une approche en biais des émotions profondes qui ne se manifestent qu’en sourdine, une grande prudence dans les rapports entre hommes et femmes – ce qui caractérise l’œuvre d’Éric Holder, dont on vient d’apprendre la mort à l’âge de 59 ans, peut s’énoncer en quelques mots. Mais ceux-ci n’épuisent pas la grâce et le charme qui habitent la trentaine de livres qu’il a donnés depuis 1984, d’abord au Dilettante auquel il allait rester fidèle tout en publiant ses romans chez Flammarion avant de passer au Seuil (avec un bref détour par Grasset).
J’ai dû lire une dizaine de ses livres et écrire sur ceux-ci, je reviens donc sur ce parcours de lecture qui épouse imparfaitement la chronologie de la bibliographie (car des rééditions au format de poche trouvent place au moment de leur parution) et j’ajoute, pour le plaisir de goûter son style au plus près, le premier paragraphe de La belle n’a pas sommeil, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de lire l’année dernière. Je le regrette vivement.

Duo forte (1989)
Le premier roman d’Éric Holder, Manfred ou l’hésitation, présentait d’évidentes qualités que l’on retrouve, magnifiées, dans ce livre bref et tendu qui tient du début à la fin une mélodie enchanteresse qui tient notamment à la personnalité des deux personnages principaux.
Maurice, quarante-deux ans, presque clochard – il vit dans une baraque et boit beaucoup –, est accordéoniste. À la terrasse d’un bistrot, il rencontre, un soir, Dino, guitariste, plus jeune. Ils sont tous les deux très doués et fous de musique. C’est cela qui les rapproche d’abord, mais ils ont aussi une femme en commun : Reine, qui a disparu il y a quelque temps, et à la recherche de laquelle ils partent sous l’impulsion de Dino. Maurice en sait plus long que lui, mais il se tait, laissant son compagnon à sa quête, ne tentant que mollement de l’en décourager.
C’est Maurice qui raconte. En réalité, même s’il n’est pas le professionnel, la vedette de la musique, c’est lui qui mène toujours le jeu. Jusqu’au bout, il exerce un pouvoir réel bien que discret sur leur histoire devenue commune.
Un rythme soutenu mène le lecteur à travers un roman qui va vite, parce qu’il révèle des pans entiers d’un passé dont on ne connaissait rien avant la première ligne, et qui se constitue comme une vie entière dévoilée dans sa signification profonde. Avec l’apparence de la superficialité et de la légèreté, Éric Holder touche aux secrets intimes de plusieurs êtres, et il arrive que cette musique prenne des tons déchirants…

Dans Mademoiselle Chambon, il est question d’une institutrice – dont le nom fait le titre du livre – et d’Antonio, un maçon d’origine portugaise. On est à Montmirail, Marne, 51. Ils ne se seraient peut-être jamais rencontrés si Antonio n’avait eu, avec sa femme Anne-Marie, un fils qui se trouve dans la classe de mademoiselle Chambon. Un jour, Anne-Marie malade, Antonio va lui-même chercher Kevin à l’école, avec un peu de retard. « Elle n’avait fait aucun reproche – bien au contraire, essayant d’adoucir le retard, arguant qu’elle avait le temps, et qu’elle était ravie de rencontrer le père de Kevin. Pourquoi avait-il fallu que celui-ci baissât les yeux, et qu’il répondît en s’excusant ? »
Cette rencontre est la petite graine qui donne naissance au roman, parce qu’elle s’enracine dans les regards et dans les cœurs, d’abord à peine présente, puis de plus en plus envahissante, au point de faire rêver aussi bien Antonio que mademoiselle Chambon – on peut dire, maintenant, qu’elle se prénomme Véronique, mais qu’elle aurait préféré Laure. Aucun des deux ne sait exactement ce qui arrive, Anne-Marie observe les événements avec un certain étonnement, et la vie suit son train.
Antonio et Véronique ne sont pas très audacieux. Ils s’enfoncent dans une fascination mutuelle qui ne les mène nulle part mais les active beaucoup de l’intérieur. Quelques habitudes changent, des parcours géographiques dérapent vers une plus grande proximité, c’est à peu près tout. Un léger tremblement qui suffit bien, pourtant, à faire une histoire vraie et pleine, attachante comme il en est peu, parce qu’elle a l’air si vraie…
« Que s’était-il passé ?
Et la réponse était : rien. »
Mais, entre le début et la fin, le grand fracas presque silencieux de vies qui se sont croisées.

L’homme de chevet et On dirait une actrice (rééditions, 1997)
Depuis Mademoiselle Chambon, qui a séduit l’an dernier, Éric Holder a un peu changé de statut : d’écrivain apparemment réservé à un petit cercle de lecteurs, il est devenu une sorte de phénomène porté par un bouche-à-oreille très favorable, et, du coup, ses livres précédents reviennent à la surface.
À commencer par L’homme de chevet, publié en 1995 et qui avait déjà provoqué une sorte de frémissement collectif.
L’argument est aussi simple qu’inhabituel : un homme vient, quotidiennement, tenir compagnie à Muriel, tétraplégique. Le corps souffrant et l’homme compassionnel… Ce couple étrange noue, au fil des pages, des liens de plus en plus forts, qui allègent la douleur, et peut-être même lui donnent une signification. À sa manière, par petites phrases qui ont l’air de ne rien dire mais qui, mises l’une derrière l’autre, finissent par dessiner un réel poignant, Éric Holder met un monde en place et nous touche.
Plus brièvement, les dix nouvelles d’On dirait une actrice, puisées dans quatre recueils parus au Dilettante (la même filière que celle suivie par un autre auteur Flammarion dont on parle beaucoup, Vincent Ravalec), proposent autant de personnages de femmes. Elles aussi sont très précisément mises en scène, avec leurs soucis quotidiens et leurs grandes aspirations contrariées. De petits riens qui font les rêves surdimensionnés, mais dont on a besoin pour continuer à vivre.
Ce recueil de nouvelles est, pour les lecteurs qui ne connaissent pas l’univers d’Éric Holder, une jolie porte d’entrée.

On connaît l’extrême sensibilité avec laquelle Éric Holder, en véritable sismographe de l’être humain, montre dans ses romans l’évolution des personnages qu’il y fait vivre. L’ange de Bénarès, L’homme de chevet et Mademoiselle Chambon, sans parler des nombreux ouvrages à diffusion plus restreinte publiés au Dilettante, l’ont progressivement imposé comme l’un des écrivains capables de faire beaucoup avec peu de moyens. Une langue simple et des situations peu spectaculaires lui suffisent amplement pour baliser un monde où des émotions retenues bouleversent cependant en profondeur la vie des êtres et leur donnent une épaisseur peu commune.
Dans Bienvenue parmi nous, il pose d’emblée les données de départ – et la principale dès les deux premières lignes : « Ce fut peu avant la date anniversaire de ses soixante-deux ans que Taillandier prit la décision de se suicider. » Très vite, on apprend qu’il est un peintre célèbre. Ses toiles ont une grande valeur marchande mais il a conservé les quatre dernières, vers lesquelles il retourne souvent, les contemplant comme le meilleur de ce qu’il a pu réaliser au sommet de son art. Ensuite, il ne pouvait plus que s’arrêter, à défaut de progresser encore. C’était il y a sept ans et, depuis, il mène une existence tranquille, en compagnie d’Alice, la femme de sa vie, peut-être la seule à se souvenir de son prénom – Philippe.
Taillandier n’est pas ce qu’on peut appeler un désespéré. Il vit avec ses problèmes cardiaques sans leur accorder trop d’importance. Mais il préfère choisir lui-même le jour et l’heure, ainsi que la méthode. Il n’a pas envie de finir diminué et considère la question de son suicide comme une issue honorable, en harmonie avec les soixante-deux années qui l’auront précédé. « Il s’était posé la question sans émotion, sans effroi, presque avec sympathie. Tu ne crois pas que le moment est venu, vieux ? » Le voilà donc à mettre son départ au point. Il ne tient pas à faire souffrir Alice et décide de lui laisser un espoir afin qu’elle ne sombre pas. Il achète un fusil de chasse, apprend à s’en servir pour être sûr de ne pas se rater, loue une voiture et se prépare à accomplir son destin dans une obscure forêt d’Ardenne, loin de chez lui (il vit dans le Sud). On mettra du temps à retrouver le corps, le temps pour Alice de s’habituer à son absence.
Il lui reste aussi à boucler honorablement son passage parmi les vivants, sans avoir l’air de faire ses adieux. Une grande fête, avec leurs deux enfants, pour son anniversaire fournira cette occasion. En même temps, sous prétexte de besoins d’argent pour boursicoter, il confie ses quatre dernières toiles à son fils, à charge pour lui de les vendre au mieux et d’en répartir les bénéfices.
L’organisation est trop parfaite pour qu’un grain de sable ne s’y glisse pas. Le grain de sable s’appelle Daniella et a quinze ans et demi. Alice l’a recueillie parce que sa mère l’avait jetée hors de chez elle et lui a proposé de rester un peu avec eux, histoire de trouver une aire de calme, assez longtemps pour se remettre de ses émotions. Des habitudes s’installent, Daniella devient une sorte de petite-fille qui partage avec Taillandier ses visites au village où il va quotidiennement acheter ses journaux. Elle y prend ses points de repère, y noue un flirt provisoire et le peintre à la retraite considère cette adolescente comme l’image de la vie même – mais sans se le dire vraiment, c’est plutôt une idée qui naît en lui hors de toute conscience, et qui se transformera, d’un coup, en évidence.
Cela arrive au moment où Taillandier, parvenu au terme de ses préparatifs, est parti vers le destin qu’il s’est tracé, un peu après Daniella qui a besoin d’aller retrouver sa mère. Leur rencontre, sur la route, est toute de hasard, mais un hasard qui désormais infléchit le parcours de l’homme fatigué et lui rend, avec la responsabilité qu’il se sent vis-à-vis de Daniella, une énergie nouvelle.
Le reste va de soi. Éric Holder en fait une sorte de dérive positive au bout de laquelle, bien sûr, surgira la lumière.
Bienvenue parmi nous est un roman du bonheur. Quand tout paraît être derrière soi, il se trouve encore de bonnes raisons d’exister. Et, vraiment, lisant ceci, on se dit qu’il n’y a pas de honte à être heureux.

La correspondante (réédition, 2002)
Lentement séduit par une de ses lectrices, le narrateur de ce roman s’appelle Éric Holder. Geneviève Bassano lui a écrit d’abondance avant qu’il accepte de la rencontrer à l’occasion d’une animation dans une bibliothèque. Puis l’intimité se fait de plus en plus grande et on ne se demande même pas s’ils deviennent amants, tant c’est évident, bien que le narrateur glisse discrètement sur les faits. Mais l’écrivain est une sorte de sauvage, qui boit et ne se promène jamais sans sa musette équipée pour lui permettre de dormir dans la nature ou dans la rue. Le charme de la relation ne peut durer qu’un temps. On peut se demander : à quoi bon ? Si ce n’était pour écrire un livre, qui n’est pas vraiment le meilleur d’Éric Holder et qui pourtant donne le vertige tant le narrateur (ou l’auteur ?) s’y met en danger.

La baïne (2007)
Les romans d’Éric Holder sont très souvent implantés dans des lieux imprégnés par les faits qui s’y sont déroulés autrefois et qui sont inscrits dans la mémoire des habitants autant que dans les paysages eux-mêmes. Ici, à Soulac, sur une plage du Médoc, Valérie s’est noyée. Elle n’était pas seule. Celui qui l’accompagnait n’était ni son mari, ni son fils. On en tire les conclusions qu’on veut. Pour la plupart de ceux qui la connaissaient, les choses sont claires, cela s’appelle un adultère. Pour Anne-So, Manou et Sandrine, les meilleures amies de Valérie, il s’agissait surtout de la perte d’une des leurs. La vie continue, la blessure reste présente en elles.
Sandrine, pourtant, aura la mémoire courte. Elle aussi va tomber sous le charme d’un homme, découvrir le plaisir de tromper son mari, aller nager avec son amant à la baïne…
Le scénario, où le présent se superpose au passé à quelques nuances près, est très prévisible. Ce n’est donc pas de ce côté qu’il faut chercher l’originalité du livre. Mais plutôt dans les détails. Comment Sandrine, tout emplie d’une nouvelle vitalité amoureuse, fait rejaillir cette énergie sur sa vie professionnelle, et même dans sa famille. Comment les habitants de Soulac – quelques-uns d’entre eux, du moins –, attachés à une parodie de pureté locale, traitent l’amant de Sandrine. Comment, encore, le mari de celle-ci réagit quand il apprend la trahison, en passant d’un calcul froid à une colère bouillante…
Tout sonne vrai dans les élans et les rebuffades. Et la même histoire sans cesse recommencée avec d’autres personnages, en d’autres lieux, se raconte sur une musique nouvelle. Celle des mots d’un écrivain qui travaille la phrase en demi-teinte, sans hausser le ton. En mineur, pourrait-on dire.
Certes, on pourrait reprocher à Éric Holder de ne pas se renouveler vraiment. Mais c’est le propre des créateurs de creuser sans cesse le même sillon. Et, puisque ce sillon reste très agréable à suivre, nous ne lui ferons pas ce reproche.

Bella ciao (2009)
Deux pages, d’entrée, introduisent le sentiment trompeur d’une totale sérénité, voire même du bonheur. Éric Holder tutoie son personnage qui file en vélo avant le lever du jour. Les odeurs et les sons nous sont donnés dans l’instant, comme autant de cadeaux précieux. C’est l’hiver. Les cheminées fument. Les oiseaux chantent. Le cycliste se rend à la scierie où il travaille. Huit heures pour un maigre salaire. Mais un salaire quand même. À la page suivante, on comprend combien c’est essentiel. « Je n’avais plus travaillé depuis des années, passées à boire. » Et combien aussi la sérénité induite par le début a dû être le résultat d’un combat mené contre soi-même, parce que Myléna, après trente-trois ans de vie commune, a dit pour la première fois : « J’en ai assez. » Alors, il a voulu mourir. Et a survécu. Comme une nouvelle chance, une nouvelle donne, peut-être même une vie mieux réglée, loin de ses préoccupations du temps où il était écrivain et, surtout, plongeait dans l’alcool à défaut de trouver encore en lui la force de rester debout.
Bella ciao est l’histoire d’une dérive et d’une possible résurrection. C’est aussi une chanson, dont voici la traduction : « Un matin je me suis réveillé / Adieu la belle, adieu la belle, adieu la belle, adieu, adieu / Un matin je me suis réveillé / J’ai trouvé l’envahisseur. » Quand les paroles surviennent en italien, le roman touche à son terme. Il y aura encore un coup de gueule entre hommes, histoire de marquer le coup, ou de dessiner un territoire.
Mais, comme souvent chez Éric Holder, le récit n’est pas l’essentiel. Il y a, dans ses livres, plus de contemplation que de mouvement. Une attention portée aux choses simples dont la plupart des autres écrivains font l’économie, et qui sont pour lui le sel même de la vie. Si son personnage travaille le bois après avoir raboté les mots, c’est bien parce que la matière et les gestes ont aussi un sens. Et fournissent à l’homme une raison d’être.
Dit de cette manière, cela peut sembler un rien moralisateur. En réalité, pas du tout : dans sa quête obstinée de la simplicité, Holder obtient une sorte d’évidence. Aucune théorie ne vient gâcher le sentiment d’être au plus près de celui qui recommencera à écrire. La gueule de bois s’est presque effacée. Et rien n’est jamais tout à fait perdu définitivement. D’ailleurs, les premiers mots du livre reviennent plus loin, quand renaît le goût des phrases. La pirouette n’a rien de gratuit, elle s’impose dans la structure du roman. Celui-ci est assemblé comme une marqueterie où chaque pièce est à sa place, indispensable pour faire tenir l’ensemble. Et, sous les apparences de la banalité, ce livre nous parle de choses importantes.

Le marché de Carri, florissant en saison, est le fief de Forgeaud, homme clé de la commune et racketteur en chef. En louant un emplacement pour vendre leurs bijoux fantaisie (une fantaisie de bon goût), Bruno et Jeanne ne mesurent pas le défi qu’ils lancent à un système bien ordonné. Et dont tout le monde, au fond, se satisfait. Le pire étant que Forgeaud, devant la beauté de Jeanne, s’est juré de « l’avoir ». Il n’a pas mieux mesuré la capacité de résistance du couple, qui s’installe avec des forces neuves en rempart inattendu de la loi.

Supposons qu’en été, fatigué de la plage, ou bien en hiver, coincé sur la presqu’île battue par la pluie, vous décidiez de visiter un endroit insolite dont on vous a parlé. Au milieu de la forêt, une librairie d’occasion, une bouquinerie dont les bacs, à l’entrée, semblent n’attirer la convoitise que des chevreuils, des corbeaux. On vous en aura parlé puisqu’aucune indication ne la signale, aucune publicité, pas de panneau.

samedi 26 janvier 2019

N'oublions pas Baptiste-Marrey

Discrètement, quelques lignes dans la nécrologie du Monde daté d'aujourd'hui m'apprennent la mort de Jean-Claude Marrey, dit Baptiste-Marrey, le nom sous lequel je le connaissais pour avoir lu quelques-uns de ses livres (pas assez cependant). Il était né en 1928. Ses textes m'avaient marqué, deux rencontres avec lui aussi. Il en reste quelques traces dans des archives qui seraient poussiéreuses si elles n'étaient numériques...



L’art et la sensualité, la gravure et la musique… Baptiste-Marrey, dans ses grands romans – dont Les papiers de Walter Jonas permirent la découverte il y a quatre ans, et autorisent la redécouverte dans la réédition qui vient de paraître au format de poche –, ne craint pas de créer des liens entre des pulsions fortes et des idées élevées, ainsi qu’entre différentes formes de création. Son fort tempérament de romancier le pousse à embrasser une multitude de personnages, qui vivent quantité d’aventures et se retrouvent, comme des contrepoints, d’un livre à l’autre. Il est vrai que la construction d’ensemble est clairement revendiquée, sous le titre : Saisons : une autobiographie imaginaire. Quatre volets, dont trois déjà ont été abordés : l’automne avec SMS, l’été avec Les papiers de Walter Jonas, et à présent l’hiver dans L’atelier de Peter Loewen – à quoi il faut ajouter des excroissances comme Elvira et Edda H. ou Les poèmes infidèles de Walter Jonas.
L’ambition est immense. Le talent ne l’est pas moins. Il faudra bien qu’on sache un jour quel démiurge est vraiment Baptiste-Marrey, qui mêle le monde réel à son univers imaginaire au point de fournir au lecteur, en fin de volume, un lexique expliquant aussi bien des termes techniques – dans ce cas-ci, essentiellement ceux de la gravure – que des repères biographiques authentiques (Celan, Gadenne, Graves, Petrucciani, etc.) ou fictifs (Edda Huebner, Walter Jonas, Sœur Marie-Serge, Alba Zelnik, et il en est pour qui on n’ose trancher, tant leur appartenance aux ouvrages de Baptiste-Marrey en fait des personnages entre historicité et romanesque).
Walter Jonas était un compositeur en quête d’absolu et d’amour. Peter Loewen lui ressemble comme un frère, à cette différence près qu’il est peintre et graveur. L’art et le sentiment se confondent, chez lui, dans une femme dont il est follement amoureux et qui doit être, à l’évidence, le sujet principal de son grand œuvre.
Il y a ici la frénésie de créer, malgré la douleur de vivre – à moins que ce soit grâce à elle. Peter Loewen trouve sa force dans sa propre faiblesse et prépare une grande exposition sur le thème de l’opéra. C’est là où se lient Walter Jonas et Peter Loewen, comme un trompe-l’œil qui imite la réalité à s’y méprendre. On entre dans le tableau, mais ce n’est pas celui du graveur, c’est celui de l’écrivain.
Roman gigogne, ce livre empli de chimères garde cependant les pieds sur terre, et même parfois dans la boue de provinces défavorisées : Peter Loewen est entré en contact, pour des raisons alimentaires, avec le monde des handicapés. C’est le tragique de son destin, parce que ces êtres à qui tout manque lui rappellent son imperfection. Mais c’est peut-être aussi son salut, puisqu’il rencontre celle qu’il appelle Dafné, la femme inaccessible qui joue des jeux dangereux.
Le récit se bâtit et se rompt, Peter Loewen avance puis recule… Au rythme même d’une vie ponctuée d’accès de folie de plus en plus inquiétants, c’est l’œuvre qui mûrit. Mais, bien entendu, au risque de se perdre…

Entretien
Baptiste-Marrey doit croire, à sa manière, que le roman se crée en écrivant, comme d’autres sont convaincus que le mouvement se crée en marchant. C’est du moins ce que semble prouver l’ample création à laquelle il s’est attelé dans son cycle des Saisons…
Ce n’était pas une volonté délibérée au départ, mais je m’étais dit quand même que ce serait bien d’installer une cohérence entre les histoires, qu’on retrouve des personnages et qu’un univers romanesque se crée petit à petit. Ici, ce n’est pas encore très visible, parce qu’il y aura une suite, mais je suis parti sur des effets de zoom. Des personnages qui sont au premier plan dans un récit deviennent des silhouettes au second plan dans un autre. Ces effets de perspective se produisent dans la vie : on est très intime avec des gens pendant deux ans, puis ils changent de poste, ils déménagent, on ne les voit plus pendant dix ans, et puis, tout à coup, on les retrouve…
Cet univers s’agrandit de livre en livre…
Oui, et c’est un peu terrifiant. Je ne sais pas où cela va s’arrêter. Mais je crois qu’il faut laisser venir les choses.
Vous touchez à des arts très différents, comme la musique ou la gravure. Essayez-vous de traduire tous les arts par la littérature ?
Pas particulièrement. Mais le phénomène de la création est une chose à laquelle je réfléchis depuis des années et c’est aussi une manière métaphorique de parler de mes propres préoccupations. Ce que disent Jonas de la musique ou Peter de la peinture, c’est très souvent ce que je pense de la littérature et de la poésie. Mais le fait de le transposer dans un art que je ne pratique pas – je ne suis ni musicien ni peintre – donne à la fois une distance et peut-être un certain relief.
Vous intégrez aussi dans votre culture des secteurs de connaissance qui n’appartiennent pas à l’art, comme la réflexion scientifique de Prigogine.
J’ai été marqué par la lecture de La Nouvelle Alliance qui rapproche les sciences des créations artistiques, pour ce que j’en comprends. Cela m’a permis de faire cette petite visite bruxelloise accomplie par Peter Loewen pour réaliser le portrait du savant. Petit à petit, cette suite romanesque prend peut-être une dimension européenne – mais c’est prétentieux de dire cela, et d’ailleurs pas tout à fait exact : j’aimerais bien, et je cherche…
Vous donnez l’impression, d’une part, de savoir très bien où vous allez et, en même temps, d’être débordé par votre création. Comment vivez-vous cela ?
C’est à la fois passionnant et désespérant. En même temps, il n’y a qu’à laisser venir, puisque ça vient. Ça devient quelque chose de symphonique, une composition dans laquelle le thème est repris plusieurs fois. De temps en temps, il faut d’ailleurs couper des passages auxquels on tient, en se demandant si on arrivera à les utiliser plus tard. Ce n’est pas grave, de toute façon. Je me dis souvent qu’un roman est comme un appartement : il arrive un moment où il n’y a plus de place. Tout est complet…

Le Maître de Stammholz (1992)

Baptiste-Marrey mène, depuis des débuts tardifs il y a une dizaine d’années, une réflexion romanesque et poétique sur l’art et la vie qui s’est traduite déjà à travers quelques livres remarquables parmi lesquels le plus remarqué était, jusqu’à présent, Les papiers de Walter Jonas.
Et le voici encore, avec Le Maître de Stammholz, à agiter ces questions d’une manière qui n’a jamais rien de théorique, avec un personnage de peintre, quelque part sur la frontière entre l’Autriche et la Slovénie, pendant trois hivers situés, de manière critique, de 1942 à 1945. Martin est, d’une certaine manière, un réfugié. Il est dans ce petit village pour y vivre caché, en masquant ce qui faisait de lui, ailleurs, un être désigné comme un de ceux qu’il faut abattre parce qu’ils pratiquent un art dégénéré. Il peint encore, mais en cachette, et il a l’impression que, moins on le sait, mieux cela vaut. Il n’a pas tort.
Baptiste-Marrey reconstitue cette époque dans un lieu imaginaire et cependant imprégné de bien des réalités. Il écrit :
La guerre est une machine à remonter le temps : les chevaux tirent de nouveau les chariots, les gamins courent derrière ramasser le crottin pour fumer les jardins. Les rosiers cèdent la place aux patates et aux haricots (parfois à un plant de tabac). Avec ces mois de glace, les traîneaux, bricolés avec des moyens de fortune, ont fait leur réapparition et transportent tonneaux, balles de foin ou fagots de bois.
Il a eu, nous a-t-il expliqué, l’expérience de ces années sombres, même si c’était ailleurs : « J’ai vécu toute la guerre à Paris, de 1940 à 1945, et à un âge où j’étais à la fois assez vieux pour comprendre ce qui se passait, pour voir et pour me souvenir, et assez jeune pour ne pas pouvoir être acteur. Et c’est vrai que cette génération-là a été très marquée. On ne peut plus juger les choses et les gens comme avant, et on garde une espèce de scepticisme sur les grands discours, sur les institutions, sur les nobles causes, sur plein de choses comme ça, parce qu’on sait trop ce qui peut se passer en dessous. Donc j’ai attendu je ne sais pas combien d’années pour parler de cela et, pour des raisons obscures, c’est-à-dire pour des raisons que je m’explique mal à moi-même, je n’ai pas voulu ou je n’ai pas pu en traiter directement dans des mémoires ou des souvenirs. Je pense que j’étais plus libre en inventant un lieu et un espace où se produirait cet affrontement entre la puissance, une puissance absolue, et le reste de la population. Et dans cette fiction, j’ai glissé un certain nombre de choses vues, de souvenirs personnels. »
Donc, cette fois, s’il est encore question d’art, c’est avec une autre idée derrière la tête. Au fond, que Martin soit peintre est relativement peu important. Ce qui compte davantage, c’est qu’il vive là, dans un village investi par la Gestapo, et à proximité d’un camp où se passent des choses innommables à ce point qu’on évite d’en parler. « Vivre, c’est trahir, n’est-ce pas ? » dit Martin, et un autre personnage, Simon, dont le véritable nom – Samuel Goldberg – suffit à faire comprendre qu’il a, plus que tout autre, besoin de vivre caché, dira, plus tard, au cours du deuxième hiver : « Ce n’est pas l’horreur qui augmente, c’est la connaissance que nous en avons. Bientôt aucun de nous ne pourra plus garder les yeux fermés. »
Baptiste-Marrey n’avait pas encore vu Mauthausen quand il a écrit ce livre. Depuis, il y est allé. Et il ne peut s’empêcher de se demander comment les habitants auraient pu ne pas savoir. Mais ses propres souvenirs infirment toute certitude…
« Je pense que beaucoup de gens étaient dans l’ignorance. En tout cas, en France, où je vivais dans un milieu plutôt informé, j’ai découvert les camps en mai 1945, quand on a vu les premiers retours, bien après la Libération. On savait que les gens partaient en Allemagne, on savait qu’ils mouraient, mais on ne savait pas comment. J’habitais dans le 16e arrondissement à ce moment-là, près du Trocadéro, et quatre fois par jour pendant cinq ans, j’ai traversé la rue Lauriston. Je n’ai su qu’après qu’un des hôtels de cette rue Lauriston avait été un lieu de torture de la Gestapo, le pire qu’il y ait eu à Paris. Pendant quatre ans, je n’ai pas eu le moindre soupçon de ce qui se passait là. C’était souterrain… »
Le mal, et le mal le plus absolu, est donc au cœur de cet ouvrage dans lequel il ne manque cependant pas de scènes plus légères, comme dans la vie. Les personnages ne sont pas des héros, ils se contentent d’essayer de survivre en se compromettant aussi peu que possible. Elle n’a pas encore été construite, la balance avec laquelle on pourrait peser, pour chacun de ceux qu’on rencontre dans Le Maître de Stammholz, le bien et le mal. Il n’y a cependant pas la moindre ambiguïté dans le roman : on sait très bien, à chaque instant de la lecture, de quel côté de la barrière on se trouve. Mais les personnages, pour être envisagés avec beaucoup d’humanité, savent beaucoup moins de quel côté ils se trouvent.

dimanche 20 janvier 2019

La mort de Sam Savage

Sam Savage, qui vient de mourir à 78 ans, était un romancier américain qui a pris son temps avant de publier: il avait 65 ans quand son premier livre est paru. Le succès est venu avec le deuxième, Firmin, l'histoire d'un rat désormais orphelin. Il n'avait qu'une demi-douzaine d'ouvrages à son actif mais il y avait chez lui un ton singulier que deux courts articles restitueront peut-être, au moins en partie.

Firmin. Autobiographie d’un grignoteur de livres (traduit de l’américain par Céline Leroy, 2009)

Firmin a trop lu. Forcément. Dans le sous-sol où il est né en 1960, avec ses douze frères et sœurs, il n’y avait que des livres. Livres à ronger, pour se mettre quelque chose sous la dent. Livres à lire, aussi, pour s’évader et trouver des phrases dont l’une serait parfaite en ouverture de son autobiographie. Firmin est un rat. Avec des réflexes de rat, surtout quand il est question de survie. Mais avec aussi une étonnante capacité à goûter la littérature dans ce qu’elle a de meilleur. D’ailleurs, après avoir squatté un entrepôt de librairie, il s’installera, un peu plus haut, chez un écrivain. Malheureusement, le quartier de Boston où il vit est voué à la démolition, en partie parce qu’il est infesté de… rats.
Le premier roman traduit en français de Sam Savage est moins une fable animalière qu’une réflexion sur la lecture et l’écriture, envisagées avec des yeux neufs, émerveillés. Désespérés, en outre, parce qu’il s’agit d’une histoire triste.

Spring Hope (traduit de l'américain par Pierre Martin, 2015)

Une femme à la recherche d’images du passé, quand sa mère écrivait dans des cahiers et se nourrissait de poésie. Une sorte de Je me souviens, à la Georges Perec, en même temps qu’un détournement de la méthode : certains souvenirs sont inventés ou recomposés, les effets parfois répétés créant une musique décalée par rapport à celle qu’a dû entendre celle qui écrit. Tous les écarts sont annoncés et fournissent de beaux moments.

mardi 15 janvier 2019

La famille déchirée de Rosetta Loy

Trouvera-t-on un jour meilleur champ romanesque que la famille ? Cette partie constitutive de la société, qui l’imite ou la caricature quand elle est assez large, est le lieu de tous les affrontements et de tous les rapprochements. Elle reste par conséquent un espace privilégié pour faire exister des personnages jusqu’aux limites d’eux-mêmes, dans un vase clos où s’exacerbent les passions. Ces familles imaginaires réagissent avec une force rare aux éléments venus d’ailleurs, les « pièces rapportées » qui jouent souvent des rôles de trouble-fête dans un jeu de rapports humains aux règles fixées par les habitudes.
Les routes de poussière, premier roman traduit (par Françoise Brun; en 1989) en français de Rosetta Loy, avait reçu en Italie… quatre grands prix littéraires ! Comme si le même roman d’une rentrée littéraire hexagonale recevait plusieurs des récompenses automnales après lesquelles courent auteurs et éditeurs. Ce qui est inimaginable en France s’est donc produit en Italie. À lire Les routes de poussière, on le comprend : cet ouvrage ample est habité par une lumière exceptionnelle, celle de la vie même.
Rosetta Loy survole quatre générations de paysans piémontais auxquels le destin ne rend pas toujours l’existence facile en ce début de dix-neuvième siècle où les guerres bousculent les populations civiles. Le travail de la terre est âpre, et les forces inégales. Les hommes prennent femme par amour ou par calcul, et la famille s’agrandit malgré les deuils successifs.
Les liens qui retiennent les personnages au sein de la descendance du Grand Masten n’ont pas toujours la même force. Pidrèn et le Giaï, les deux fils du Grand Masten, devaient épouser deux sœurs. Mais une seule d’entre elles, Maria, est belle, et elle a choisi le Giaï. Alors, Pidrèn est parti, sans savoir qu’il serait attendu après la mort de son frère, pour continuer à tracer sur la carte du temps, dans les bras de Maria, le chemin de la vie. Pour faire des enfants qui, eux-mêmes, connaîtront des sorts divers. De Gavriel, jamais marié mais amant fidèle, à Luis aux deux femmes, en passant par Bastianina si pieuse qu’elle deviendra religieuse et si douée qu’elle peindra même pour le Vatican, les frères et les sœurs suivent des chemins qui semblent les séparer avant de les rapprocher à nouveau, serait-ce par le biais d’une histoire d’amour avortée qu’il aurait bien fallu qualifier d’incestueuse.
Tout cela a la saveur d’une mémoire à laquelle nous aurions accès tout à coup, comme si elle était devenue la nôtre. A force d’avoir respiré dans ces pages la poussière des sécheresses ou d’avoir trempé dans la boue des inondations, nous avons appris ces paysages. Et ils sont habités.

mardi 8 janvier 2019

Monica Sabolo : «Il y a une sorte de silence aquatique»


Le cinquième roman de Monica Sabolo, Summer, est une réussite. Summer a disparu quand elle avait dix-neuf ans, son frère Benjamin s’interroge encore, 24 ans après, sur son destin. La quête le conduit, par la psychanalyse, à l’intérieur de lui-même où il découvre des choses qu’il aurait, préféré ne pas savoir. Et aussi, avec la trame lâche d’un roman policier sans cadavre, à résoudre l’énigme de manière surprenante. Tout séduit dans un livre qui superpose, avec une grâce d’écriture de chaque instant, les images du passé et les questions du présent – les certitudes du temps où Summer était là et les doutes qui, depuis, se sont installés en rongeant le personnage principal.
Au début du roman, la présence du lac Léman, les visions qu’a Benjamin de Summer immobile sous la surface et la citation d’« Ophélie » de Rimbaud en exergue, tout cela évoque des images un peu trompeuses…
Oui, parce que ce n’est pas vraiment le personnage principal.
Vous jouez beaucoup à tromper le lecteur.
Au final, en effet, on dirait que je suis rouée. Mais je ne l’ai pas fait exprès. En fait, l’histoire s’est construite en même temps que je l’écrivais. Au point de départ, j’avais très envie d’écrire sur le lac, sur l’eau. Et aussi sur la disparition : comment vit-on avec les êtres qu’on aimait et qui ne sont pas morts, mais auxquels on n’a plus accès ?
La disparition de Summer est-elle une sorte d’évaporation, quand tout file entre les doigts ?
Tout est liquide, comme les personnages sous l’eau. Il y a quelque chose d’un mouvement qui berce, de paroles qui ne sont pas forcément entendues ou qui ne sont même pas prononcées, une sorte de silence aquatique.
A quel point le temps peut-il être suspendu ? Il l’est après la disparition de Summer, il semble l’être encore pour Benjamin, vingt-quatre ans après.
Est-ce qu’il est parti avec elle, est-ce qu’ils vivent dans un monde parallèle, à travers la surface d’une piscine ? Il s’est arrêté, il s’est évaporé lui aussi.
Il y a une dimension de fait divers : il arrive que des jeunes filles disparaissent. Y avez-vous pensé ?
Non, je n’ai pas vraiment pensé à ça. J’ai quand même toujours été très sensible aux disparitions sans réponse. Pas forcément les jeunes filles qui se volatilisent dans la nature mais, par exemple, les femmes de la place de Mai, en Argentine, qui sont dans cette quête et cette impossibilité de vivre parce qu’elles ne savent pas ce que sont devenus leurs enfants. Bien sûr qu’ils sont morts, mais il n’y a pas de corps, il n’y a pas eu de mots. Cela me touche très profondément.
L’absence de corps, c’est l’impossibilité de faire son deuil ?
Oui, c’est l’impossibilité de faire son deuil et d’avancer. Comment vivre avec des choses qui sont suspendues ?
Comme le temps suspendu, et cela participe à la cohérence d’un livre par ailleurs superbement écrit. Avez-vous beaucoup travaillé l’écriture ?
Beaucoup. C’était comme un chant, j’avais envie de travailler la poésie, quelque chose d’organique, parce que j’ai la sensation que c’est la nature sauvage qui raccroche au réel. Avec le cycle des saisons, les lumières, les odeurs qui reviennent, on ne peut pas échapper à ce qui s’est passé. Même si on n’en parle pas, même s’il y a un secret, même s’il y a des conventions, le monde sauvage est plus puissant.
Rien ne s’arrête, comme le dit en substance Benjamin ?
Oui, et c’est terrible. La famille, au bout d’un moment, continue de vivre comme si de rien n’était. Son prénom n’a pas été prononcé depuis des années.
Vers la fin du livre, qu’il faut taire, l’inspecteur Aebischer dit à Benjamin : « Vous savez ce que j’ai toujours trouvé étonnant avec votre famille ? C’est justement que personne ne semblait vraiment vouloir savoir où elle était, votre sœur. »
Parfois, les questions ne sont pas posées parce qu’on ne veut pas avoir les réponses. C’est d’ailleurs le courage de Benjamin. Il y va, il pose les questions et c’est une traversée qui va être difficile.
Benjamin s’est-il aussi construit au fur et à mesure de l’écriture ?
Sa personnalité était là à l’origine. J’ai grandi avec lui, je me suis glissé dans son corps à l’adolescence. Je trouvais plus facile d’aborder un homme à cet âge-là, je ne me sentais pas capable de le faire avec un homme adulte.
A cause de la réalité trouée du roman, on pense parfois à Patrick Modiano. Le rapprochement vous convient-il ?
Ça me touche beaucoup. J’adore Modiano, je trouve qu’il y a une telle puissance dans les trous de la mémoire…