vendredi 18 avril 2014

Gabriel Garcia Marquez, quelques pièces détachées

Je m'éveille, et voilà que Gabriel Garcia Marquez est mort. Son état de santé étant scruté avec insistance depuis quelques années par tout ce que la planète compte de commentateurs littéraires ou non, cette annonce n'est pas une surprise. Quand même, quel bonhomme! Pour un panorama complet de sa vie et de son oeuvre, je vous renvoie à un long texte que j'avais écrit cette semaine pour Le Soir. Il est découpé en trois parties. Pour vous seulement, quelques souvenirs et articles.
Je me souviens de Cent ans de solitude et du choc qu'a été cette lecture, faite dans les années 70. Découvreur de terres inconnues, je ne connaissais pas à ce moment la plupart des auteurs chez qui Garcia Marquez avait puisé sa force et son audace. Ce qu'il y avait mis de lui me suffisait alors, m'emportait.
Je me souviens de Macondo, une librairie ouverte à Bruxelles par un ami qui avait choisi le nom du lieu célébré et inventé dans, précisément, Cent ans de solitude.
Je me souviens d'avoir croisé Claude Durand, éditeur, lauréat du Prix Médicis, et d'avoir eu comme première pensée: Cet homme est le traducteur de Cent ans de solitude.
Je me souviens d'Annie Morvan relisant, dans un avion qui nous conduisait à Séville, les dernières épreuves d'un livre de Gabriel Garcia Marquez qu'elle venait de traduire, Journal d'un enlèvement.
Je me souviens de livres plus récents, sur lesquels j'écrivais ce qui suit.

Douze contes vagabonds (1993)
Faut-il avoir planté ses racines, même imaginaires, en profondeur quelque part pour étendre ensuite ses branches à travers le monde entier? Gabriel Garcia Marquez, en tout cas, est bien loin de Macondo dans Douze contes vagabonds. Mais les origines sont bien sud-américaines pour tous les personnages de ces nouvelles, bien que chaque histoire se passe en Europe.
Gabriel Garcia Marquez raconte lui-même, dans un prologue un peu trop explicatif d'ailleurs - quel besoin avons-nous de connaître la cuisine intérieure de la fabrication d'un livre, à moins d'avoir à l'étudier en détail? -, comment il a construit ce recueil, à force plutôt d'enlever des sujets que d'en ajouter. Au début, il y avait soixante-quatre sujets de contes, mot que Garcia Marquez semble préférer à celui de nouvelle, mais un peu à la fois, au fil des mois et des années, des hasards objectifs et des décisions subjectives, le nombre des récits s'est réduit à cette douzaine, nombre utilisé par l'illustrateur de la jaquette pour le bouquet de roses planté dans une poubelle pleine, peut-être, des cinquante-deux brouillons non utilisés.
Bref, l'essentiel est dans la façon dont Garcia Marquez plie à sa volonté les personnages et les thèmes dont il fait ses histoires. Notons déjà qu'une des nouvelles cite les noms de Neruda et de Borges, histoire de bien délimiter le territoire d'où l'on vient, et de ne pas confondre la littérature latino-américaine, quand même nourrie d'une expérience existentielle très particulière - bien que le fameux «réalisme magique» soit devenu une étiquette non seulement caduque mais aussi simpliste -, et un fonds commun à quelques auteurs qui représentent, pour nous, ce que tout un continent a de plus caractéristique.
Mais quand un continent se transporte sur un autre, puisque tel est le point de rencontre des douze récits ici rassemblés, cela donne lieu à de curieuses mises en perspective, à des raccourcis inattendus dont Gabriel Garcia Marquez tire toujours le meilleur.
Le registre du fantastique n'est pas absent d'un livre dans lequel des enfants font du bateau sur la lumière copieusement distribuée dans un appartement, qui coule comme de l'eau mais risque aussi de noyer ceux qui s'aventurent en trop grande profondeur. L'eau, d'ailleurs, est omniprésente. Bien des histoires se déroulent au bord de la mer. Il y a un noyé, à côté duquel passe, comme sans s'en occuper, un bateau dans «Dix-sept Anglais empoisonnés». Il y a un océan par dessus lequel voyagent le narrateur et l'héroïne de «L'Avion de la belle endormie». Il y a la plage de «L'Été heureux de Mme Forbes». Il y a même le lac de Genève pour «Bon voyage, monsieur le Président». Ce n'est pas une règle générale - il n'y a pas d'autre règle générale, dans toutes ces nouvelles, que celle déjà énoncée précédemment -, mais c'est quand même frappant.
Encore que, pour passer d'Amérique en Europe, il faille bien franchir, quel que soit le moyen de locomotion, de larges étendues humides, et c'est peut-être la raison pour laquelle on trouve ici tant de liquide.
Une chose est certaine, en tout cas: même en se limitant à douze sujets sur soixante-quatre, Gabriel Garcia Marquez prouve ici qu'il n'a rien perdu de sa capacité à raconter des histoires qui emportent dans des mondes et des contextes qui nous sont complètement étrangers, mais dont les portes nous sont soudainement ouvertes, jusqu'à une profondeur qu'on ne se lasse pas de sonder. Il s'y trouve de grandes peurs moins irraisonnées qu'il n'y paraît à un esprit purement rationnel (vous avez dit «réalisme fantastique»?), des images à profusion pour nourrir les rêves et les cauchemars, quelques souvenirs dignes, à peine lus, de devenir des légendes, et, surtout, ce sentiment à la fois très fort et souterrain d'un déracinement et de la quête, difficile, de nouveaux points de repère sur un continent différent.
Entre la première nouvelle - «Bon voyage, monsieur le Président» - et la dernière - «La Trace de ton sang dans la neige» -, on peut lire tout le parcours qui mène d'un exil assez triste, à peine allégé par la reconnaissance d'un compatriote, jusqu'à un voyage de noces lui aussi terminé tristement, sur un fil rouge et mortel conduit à travers l'hiver européen. La nostalgie n'est pas absente, on l'aura compris, de cet ensemble qui fait forte impression et prouve, s'il en était besoin, qu'on peut avoir reçu le prix Nobel et rester au meilleur de sa forme.

De l'amour et autres démons (1995)
Prix Nobel de littérature en 1982, Gabriel Garcia Marquez ne s'est pas arrêté de travailler en homme comblé que le succès de Cent ans de solitude, même sans cette couronne internationale, aurait pu satisfaire. Son nouveau roman, paru en Espagne l'an dernier, n'a pas la dimension de ses grands livres, mais il porte, comme une légende, des significations multiples parmi lesquelles il est permis de faire son choix.
L'anecdote est simple, mais dédoublée: un journaliste débutant qui n'est autre que l'auteur lui-même, envoyé par son rédacteur en chef visiter les cryptes d'un couvent en voie de démolition, y découvre avec les ouvriers une longue chevelure féminine: vingt-deux mètres d'une intense couleur cuivre et, au bout, un crâne d'enfant. Magie, miracle... Les cheveux auraient continué à pousser, après la mort, à leur rythme normal, ce qui donnait deux cents ans au squelette de Sierva Maria de Todos los Angeles.
Le journaliste devenu romancier n'avait plus, quarante-cinq ans plus tard (mais ses cheveux n'ayant pas les cinq mètres de long qu'ils auraient pu, en reprenant le calcul, atteindre), qu'à inventer l'histoire de la petite Sierva Maria.
À douze ans, incapable de dire la vérité, la fillette a été mordue par un chien dont il se dira qu'il avait la rage. Mais la maladie ne déploie son venin que par accès épisodiques, et il arrive qu'on la croie sauvée alors que, quelques jours plus tard, elle semble perdue. De rémissions en rechutes, la fille du marquis de Casalduero finit par passer pour une possédée du diable. Son corps est perdu, essayons au moins de sauver son âme, invoque le clergé qui garde un sens aigu des vraies priorités. Il est vrai que Pasteur n'était pas encore passé par là et que seuls des sorciers avaient tenté de la soigner, aggravant doublement le cas de la pauvre gamine: non seulement la morsure de la cheville a pris une sale allure, mais les pratiques douteuses de ceux qui croient en des forces non divines ont dû corrompre Sierva Maria.
Une seule issue est envisageable: le couvent et, à l'intérieur du couvent, la partie la plus fermée de celui-ci, afin de protéger la petite des influences extérieures autant que l'inverse. Encore faudrait-il l'exorciser pour faire sortir d'elle le mal qui l'habite. Cette tâche est dévolue à un saint et savant homme, le bibliothécaire Dalaura. Mais les frissons qui s'emparent de tout son être quand il rencontre Sierva Maria n'ont rien de démoniaque: ils sont la conséquence simplement humaine d'un amour brutal, total. Amour bientôt partagé, mais amour impossible dans ces circonstances.
Enragée ou non, finalement, la belle enfant? Possédée ou non? Morte d'amour, en tout cas, et forte de ce sentiment qui donnera à son corps les moyens de se survivre à travers une chevelure qui avait pourtant, avant son décès, été rasée...
Autour de cette histoire simple, Gabriel Garcia Marquez place un grand nombre de personnages secondaires, une foule d'acteurs qui ne se contentent pas de faire de la figuration.
Dalaura, malheureusement pour lui et pour la fiancée de son cœur, n'a pas de pouvoir. Il n'a que le devoir de se soumettre et de renoncer au chemin lumineux qu'il croyait voir s'ouvrir devant lui. Au lieu du paradis, c'est l'enfer. Alors, où se trouve le diable dans cette histoire? Et qui est le plus enragé?
Gabriel Garcia Marquez se garde bien d'apporter le moindre début de réponse aux nombreuses questions que se pose le lecteur. Mais il suffit de se laisser aller à ce récit empoisonné pour se sentir atteint d'une sorte de langueur qui est peut-être le mal d'amour, épidémie inédite et singulièrement mortelle que nous devait bien l'auteur de L'Amour au temps du choléra.
Si on cherche ici l'ampleur et la complexité des grands romans de l'écrivain colombien, on risque d'être déçu. C'est que Gabriel Garcia Marquez ne s'est jamais contenté d'un seul registre, et il revient ici à celui qui est aussi celui de ses nouvelles, comme L'Incroyable et Triste Histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique. Il n'empêche que la présence de l'amour et de la rage portés à leur plus haut degré de danger donnent une dimension mythique à ce récit triste et beau à pleurer.

Gabriel Garcia Marquez: Une vie, de Gerald Martin (2009)
A la fin, le héros ne meurt pas. C’est la règle dans la biographie d’un personnage vivant. Gabriel García Marquez a même dû prendre plaisir à ajouter dans son parcours un chapitre polémique après le bouclage du livre de Gerald Martin : le projet d’adaptation cinématographique de son dernier roman, Mémoire de mes putains tristes.
Le biographe « officiellement toléré » de l’écrivain colombien se donne d’emblée toutes les chances d’irriter son lecteur. Il place García Marquez en solitaire sur un sommet qui mériterait d’être partagé. Est-il vraiment « le seul à avoir fait l’unanimité sur son nom » dans la seconde moitié du vingtième siècle ? Et les premières pages du livre sont accablantes. L’évocation de la famille de l’écrivain, riche d’une histoire complexe, fourmille de détails qui empêchent d’en avoir une vision globale. Mais peut-être était-ce impossible…
Ensuite, non seulement les choses s’arrangent, mais le récit devient passionnant.
Gabo, comme l’appellent ses amis, se forme comme homme et comme écrivain. Il lit Dostoïevski, Kafka, Faulkner, Hemingway, Woolf, Joyce… Il devient journaliste et fait ses premières armes dans la fiction pour devenir le monument que nous connaissons.
Encore ce monument possède-t-il plusieurs faces, toutes visitées ici. Face sombre, les périodes de dénuement matériel et celles où l’inspiration créatrice se tarit. Face lumineuse, la gloire à partir de 1967 et Cent ans de solitude, le Nobel en 1982, jusqu’à la fête grandiose de ses 80 ans. Entre clarté et obscurité, les choix politiques, le goût de García Marquez pour la manipulation et le mensonge, la mise en scène de sa propre gloire.
Gerald Martin est admiratif mais lucide. Capable d’égratigner son personnage d’un trait d’humour : « García Marquez n’était […] pas loin de devenir un parc à thème à lui tout seul. » Capable aussi de nous donner, à travers le portrait d’un homme, envie de relire ses livres.

jeudi 17 avril 2014

Manuel de l'arriviste littéraire (13)


La comptabilité

Connaissez-vous la comptabilité ? Non. Dans ce cas, hâtez-vous de l’apprendre. Vous n’avez plus une minute à perdre.
Ayez un registre de comptes courants, où vous inscrirez au jour le jour les mufleries dont vous êtes victime, les attaques dont vous êtes l’objet, les éloges dont on vous comble. Ce n’est pas nous qui vous enseignerons l’art de balancer un compte ou de faire un report.
Il faut cependant vous dire, puisque vous ne le savez pas, qu’en comptabilité il y a le Doit et l’Avoir. Le Doit doit arriver à égaler l’Avoir et vice versa (pour l’explication de ce dernier terme, voyez les pages roses du Petit Larousse – publicité non payée).
Pour parler plus clairement, quand on vous fait une rosserie, ne manquez jamais de la rendre à qui vous l’a faite. Attendez tout le temps nécessaire. S’il s’agit d’un compliment, rendez-le également. Une politesse en vaut une autre. Tout arriviste littéraire qui se respecte doit savoir passer de la pommade aujourd’hui à qui l’a encensé la veille.
Donc si un courriériste littéraire a dit de vous : « M. X…, qui a du talent, etc. », n’oubliez pas le lendemain d’écrire à votre tour : « M. Z…, qui a du génie, etc. »
C’est ce qu’on appelle en comptabilité littéraire « balancer un compte ».


P.-S. La présentation de cette série d'articles publiés dans L'Aurore en 1914 se trouve ici. Ils ont été retrouvés grâce à Gallica.

mardi 15 avril 2014

Donna Tartt, Prix Pulitzer pour la fiction

Pour la liste complète des Prix Pulitzer qui viennent d'être attribués, c'est ici. On ne lésine pas sur le nombre de récompenses. Je me satisfais aisément avec la lauréate pour la fiction, Donna Tartt, romancière rare - un roman tous les dix ans - mais ambitieuse et qui possède les moyens de son ambition.
Un tableau, à peine dévoilé par la couverture du livre sous une déchirure de papier, et deux explosions. Un des angles, pas le seul, sous lequel peut être envisagé Le chardonneret, troisième roman de la romancière américaine Donna Tartt, aussi ample, aussi touffu que les précédents. Comme eux, un plaisir de lecture long et intense.
Le tableau fournit le titre du roman. Il est l’œuvre de Carel Fabritius, peintre néerlandais du 17e siècle mort à Delft en 1654 lors de l’explosion de la poudrière de la ville. La deuxième explosion est un attentat de notre époque, un 10 avril à New York, au MoMa, alors que Theo et sa mère visitent une exposition dans laquelle se trouve le tableau de Fabritius. Quatorze ans plus tard, alors qu’il se trouve dans un hôtel d’Amsterdam et que Le chardonneret occupe toujours une place importante dans sa vie, Theo rêve de sa mère pour la première fois depuis longtemps, avec la culpabilité qu’il éprouve chaque fois qu’il pense à elle : il se croit responsable de sa mort ce jour-là, l’arrêt au musée s’étant produit sur le chemin du collège dont Theo venait d’être exclu temporairement.
Plutôt que le tableau, le premier que sa mère dit avoir aimé grâce à une reproduction trouvée dans un livre, Theo avait remarqué une fille qui visitait aussi l’exposition avec un vieil homme à cheveux blancs. Puis, alors qu’il était séparé de sa mère, « il y eut un éclair noir et des débris furent balayés vers moi puis tournoyèrent, après quoi le grondement d’un vent chaud me heurta de plein fouet et me projeta de l’autre côté de la salle. » Près de lui, quand Theo reprend conscience, le vieil homme semble lui désigner Le chardonneret, puis il lui donne une bague en expliquant où il devra l’apporter. Le garçon de treize ans, choqué mais entier, se trouve chargé d’une mission en même temps que d’un chef-d’œuvre qui n’a pas fini de l’éblouir. Ni de lui pourrir la vie.
Car, ne sachant que faire du petit tableau, légèrement plus grand qu’une feuille A4, et n’ayant surtout aucune envie de s’en séparer, il laisse passer trop de temps pour qu’il lui soit encore possible de le restituer sans d’embarrassantes explications. Theo a, en outre, des préoccupations immédiates : où va-t-il vivre ? Son père s’était déjà enfui, il n’a plus sa mère, il échoue dans la famille d’un ami de collège mais la situation ne peut être que provisoire.
On a beau s’attacher à Theo pendant quatorze ans, on est obligé de reconnaître qu’il gardera toujours un côté voyou. Moins cependant que Boris, devenu son meilleur ami et son complice de bêtises adolescentes à Las Vegas où Theo vit quelque temps chez son père qui s’est souvenu de l’existence d’un fils, imaginant simultanément qu’il pourrait payer ses dettes de jeu grâce à l’argent déposé sur un compte au nom de ce fils.
Les aventures s’enchevêtrent de manière inextricable, la bague du vieil homme ayant aussi permis à Theo de retrouver Pippa, la fille du Musée et de rencontrer son oncle Hobie, avec qui il travaillera, remontant sa boutique d’antiquités chancelante au prix de manœuvres très peu orthodoxes. N’essayons pas de résumer : le parcours d’ensemble est aussi excitant que sont touchants les moments sur lesquels s’attarde Donna Tartt.
Et cette belle réussite se conclut par une méditation désenchantée sur le sens de la vie, où tout serait sombre s’il n’y avait eu la lumière émanant du tableau.

Manuel de l'arriviste littéraire (12)


La lettre anonyme (suite)

Il y a les lettres anonymes qu’on envoie aux courriers littéraires et qui sont signées de noms inoffensifs : « Dupont », « Durand », « Bernard ». Elles n’ont pas elles aussi l’apparence de lettres anonymes et elles donnent des renseignements tendancieux. Les unes chantent les éloges d’un écrivain, les autres le diffament. Les premières émanent de cet écrivain et les autres de ses ennemis.
On le voit, la lettre anonyme est une branche fort importante de la littérature. C’est grâce à elles que les courriéristes littéraires sont informés de toutes les jalousies et des petites ou grandes querelles qui divisent le monde des lettres.
Il convient donc de les écrire avec soin. Nous connaissons des spécialistes qui, pour une somme relativement minime, se chargeront d’enseigner aux aspirants-écrivains comment une lettre anonyme doit être confectionnée. Nous ne publions pas leurs noms, car ils doivent nous donner un tant pour cent sur les bénéfices et il faut que toutes les commandes passent par nos mains
 Au surplus, si vous ne voulez pas user de notre intermédiaire, vous découvrirez ces Messieurs facilement. Ils ont des jours de réception. Renseignez-vous.
N’oubliez pas ce grand principe : « Une lettre anonyme qui affirme une chose a moins de portée que si elle se contente d’insinuer, avec perfidie. »

P.-S. La présentation de cette série d'articles publiés dans L'Aurore en 1914 se trouve ici. Ils ont été retrouvés grâce à Gallica.

lundi 14 avril 2014

Martin Suter en lutte contre le temps

Suffit-il de ne pas croire au temps pour l’annuler ? De reconstituer dans les moindres détails une journée vieille de 21 ans, « une journée heureuse, où son épouse était encore en vie », pour la revivre ? Knupp le croit, en tout cas, et lui qui est considéré par ses voisins comme un vieil homme méchant réussit à convaincre l’un d’eux, Taler, de participer à son projet. Taler n’a pas la même foi dans l’entreprise. Mais il est prêt à se raccrocher à n’importe quoi dans l’espoir d’effacer le jour où, un an plus tôt, Laure, sa femme, a été abattue devant la porte de chez eux. Il est même prêt à y investir toutes ses économies et, puisqu’elles ne suffisent pas, à détourner des fonds dans la société où il travaille pour payer les factures d’un travail de précision : il faut refaire le jardin à l’identique de ce qu’il était le 11 octobre 1991, trouver les mêmes voitures que celles présentes sur le parking, se soucier de tous les détails dont pas un seul ne doit échapper à l’œil dans la comparaison entre les photos de l’époque et celles d’aujourd’hui.
Tout cela, Martin Suter le présente comme une évidence, alors que le roman repose en réalité sur un mécanisme très subtil. Le temps, le temps fait mine de poser des questions qui dépassent l’entendement, pour mieux ne pas y répondre. Ce n’est d’ailleurs pas nécessaire. L’écrivain suisse impose une logique inhabituelle, et nous l’acceptons sans difficulté. Grâce, notamment, à la tension qui habite un récit sournois dans sa construction, comme un piège dans lequel il est presque impossible de ne pas tomber. Au moins jusqu’à la scène finale qui remettra en question tout ce à quoi nous avions fini par nous faire.
Les deux veufs, Knupp de longue date et Taler plus récemment, ne partagent, au fond, que le sentiment de la perte. Leur association est bancale, Taler s’en doute un peu et ne se laisse pas distraire, malgré son implication dans le rêve de Knupp, de son véritable but : trouver l’assassin de son épouse et se venger en le tuant. Mais sa quête personnelle se heurte à ses propres errements intérieurs, à des convictions fragiles qui le conduisent longtemps sur une fausse piste. Tout se résume pour lui à cette vague impression : quelque chose a changé, mais quoi ? Il refait le repas du soir où Laure est morte, boit la même chose, allume une cigarette qu’il ne fume pas pour retrouver l’odeur qui accompagnait sa femme. Et, dans les interstices, se joue la partie complexe qu’il finira par gagner.

dimanche 13 avril 2014

La mort de Pierre Autin-Grenier

Pierre Autin-Grenier était un écrivain discret dont les livres n'ont jamais trouvé place dans les listes de meilleures ventes. Sa mort, hier, ne fera donc pas les gros titres des journaux - et il a fallu que Lucie Cauwe lui consacre une note de blog pour que je l'apprenne. L'article du Monde.fr m'avait échappé hier après-midi...
C'était pourtant un poète du quotidien et du détail qui narrait avec humour et ironie les petits faits de l'existence, bien du genre à accompagner ses lecteurs en leur offrant un supplément de regard.
Comme dans Friterie-bar Brunetti, par exemple. La phrase s'étire et s'enroule entre les verres de vin, près du poêle à charbon. Il y a moins d'observations précises que de sensations subtiles à ramasser chez les habitués du Brunetti, maison fondée en 1906. Cent ans d'histoires circulent dans les têtes, oubliées mais présentes comme des fantômes. L'écrivain les tisse paresseusement, sans savoir ce qu'il en fera. Elles deviennent ce livre qui nous emporte vers de multiples destins.
J'adore le début de Toute une vie bien ratée:
Je passe mon temps à prendre des notes sur le petit carnet quadrillé gainé de cuir noir qui partout m’accompagne. Ça commence à faire une paye que je trimballe ce carnet avec moi, je ne saurais même plus compter les années ; peut-être ne vaudrait-il mieux pas d’ailleurs. Toute la sainte journée je note des trucs bizarres là-dessus ou alors des pensées qui viennent zigzaguer à travers ma cervelle cabossée et que, dans l’instant, je trouve prodigieuses. Si je croise dans la rue un éléphant triste je le note, si j’aperçois un touriste japonais trafiquant dans une pharmacie de Knokke-le-Zoute je le note aussi. Réflexions, maximes, sentences et aphorismes c’est par kyrielles que je les aligne ; d’une page l’autre j’en fais d’étourdissants chapelets de saucisses fumées. Rien ne m’échappe en somme, mais de toutes ces notes je ne fais rien non plus. Elles restent figées dans mon carnet comme des litrons renversés sur un hérisson à bouteilles. Inutiles.

Et les Editions des Carnets du dessert de lune venaient de rééditer Chroniques des faits, un livre bien dans sa manière:
Sous son œil effrayé quelque chose subitement se referme dont personne n’a la clef. Il dit apercevoir à travers les persiennes pourries, dehors, comme un combat de chiens en plein soleil. L’horrible grincement des roues bringuebalantes d’une vieille charrette. Une flèche de foudre en plein ciel d’été… De ceux-là mêmes qui croient s’en approcher, nul cependant ne peut saisir semblable délire.

jeudi 10 avril 2014

Nicolas d’Estienne d’Orves entre Modiano et Dumas

Le 13 mai 1946, Guillaume Berkeley est condamné à mort pour collaboration. Le public accueille le verdict en injuriant le coupable. Une journaliste conclut : « L’île de Malderney est en deuil, mais la France se porte déjà mieux : un nouveau traître va payer pour ses crimes. » Malderney est une île anglo-normande ajoutée aux cartes géographiques par Nicolas d’Estienne d’Orves. Guillaume Berkeley est un personnage tout aussi imaginaire. Et que la France se porte mieux est une appréciation personnelle (de la journaliste, pas de l’auteur) dont chacun fera ce qu’il voudra. De préférence après avoir lu les sept cent et quelques pages d’un roman touffu et passionnant.
L’argument rejoint celui que Patrick Modiano a exploré dans certains romans situés à la même époque : une ambiguïté fondamentale cultivée en des temps troublés après lesquels on vous demandera dans quel camp vous vous trouviez – et, si vous n’avez pas de réponse, on vous la fournira. Nicolas d’Estienne d’Orves s’éloigne de Modiano par la manière dont il traite le sujet, plus proche d’un Alexandre Dumas capable de tenir un lecteur en haleine le temps nécessaire à aller jusqu’au bout du roman sans relâchement de l’attention.
Au départ, il n’y a guère plus qu’une connerie de jeunes adultes encore adolescents dans leur approche de l’amour. Victor et Guillaume, des frères élevés dans le culte de la littérature française, se disputent leur demi-sœur Pauline dont ils sont amoureux, tandis qu’elle reste dans l’ambiguïté (elle aussi). Guillaume part à Paris au moment de la déclaration de guerre, le 1er septembre 1939. Installé chez son mentor qui séjournait chaque année sur l’île de Malderney, Guillaume hésite bientôt entre sa fidélité à celui-ci, qui est juif, et le monde des plaisirs aussi intellectuels que sensuels dans lequel sa jeunesse et sa vivacité d’esprit font merveille. Il a dix-huit ans, il est prêt à tout pour se frotter aux esprits les plus brillants de son temps, et tant pis s’ils l’entraînent dans une direction que son absence de convictions ne l’aurait pas fait choisir. Il côtoie le « meilleur » de la collaboration intellectuelle, dîne aux tables les plus fines, fréquente les femmes les plus aguichantes…
Alexandre Dumas veille : on côtoie des écrivains et des artistes de renom, saisis dans des moments si peu reluisants de leur biographie qu’on est parfois surpris de les trouver là, et en outre on a droit à plus de rebondissements qu’on n’osait en espérer.

mercredi 9 avril 2014

Patrick Grainville, Prix Palatine du roman historique

D'accord avec vous, une banque qui donne son nom à un prix littéraire, ce n'est pas très engageant. Mais, l'année dernière, Tierno Monénembo avait reçu le Grand Prix palatine du roman historique, et cela aurait dû nous indiquer que le jury (dont je ne connais pas la composition) n'avait pas mauvais goût. Confirmation, hier, avec l'annonce du lauréat de 2014, Patrick Grainville, pour Bison.
George Catlin (1796-1872) était célèbre de son vivant, au-delà des Etats-Unis qu’il a parcourus pendant près de vingt ans pour collectionner les objets traditionnels des Indiens et surtout peindre ceux-ci tels qu’ils étaient encore. Pour un temps limité : dans le roman que lui consacre Patrick Grainville, celui-ci montre bien comment Catlin travaillait dans l’urgence, conscient des menaces qui pesaient sur cette civilisation. Il ne se trompait pas, nous le savons, et probablement les Français qui découvraient ses collections en 1845 les ont-ils reçues comme venant d’un monde occupé à se défaire. Baudelaire, Nerval, Gautier, Hugo, Delacroix ou George Sand étaient fascinés. Et nous aujourd’hui tout autant, par l’intermédiaire de Patrick Grainville.
Bison n’est pas une biographie du peintre. Quand il arrive avec Bogard, son guide et interprète, tous deux juchés sur leurs chevaux surchargés, dans un village sioux près de la rivière Wapiti, nous sommes en 1832. Son programme est fixé : « des dizaines de tribus à rencontrer, à voir… à décrire. » Programme à mener à toute allure, non seulement en raison de l’urgence déjà évoquée mais aussi des contraintes techniques : la peinture sèche vite, les ciels sont changeants, de nombreuses scènes, dont les chasses au bison, doivent être saisies dans leur mouvement. Le remords est interdit. « Il peut peindre ainsi cinq, six tableaux par jour. Cet été 1832, il peindra cent trente-cinq tableaux. A la volée, au fil des heures, des jours, des fleuves, des rafales de vent clair. »
Chez les Sioux d’Aigle Rouge, Catlin s’installe. Il partage leur vie assez longtemps pour gagner la confiance, apprendre les coutumes et même partager la couche de Cuisses, une troublante jeune femme. Les Indiens ne sont plus un groupe, ils deviennent des individualités, passionnantes pour certaines. Louve Blanche, la jeune Crow enlevée par le chef qui en a fait sa quatrième épouse. Ou Oiseau Deux Couleurs, « homme-femme », chamane, voyant-guérisseur. D’autres encore…
Catlin n’ira pas jusqu’à comprendre le besoin de guerre qui anime les Sioux et qui semble appartenir à leur vie sociale autant que bien d’autres traits culturels pour lesquels il éprouve davantage de considération. Souvent, son goût de collectionneur l’emporte sur le respect : il amasse les objets remarquables, se disant (pour se donner bonne conscience ?) qu’il est le seul à être capable de les sauver. Catlin est fascinant jusque dans ses contradictions.

mardi 8 avril 2014

Lola Lafon sourit grâce au Prix de la Closerie des Lilas

La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon, a reçu aujourd'hui le Prix de la Closerie des Lilas. Je ne contesterai pas ce choix, il me convient tout à fait.
Comment s’approprie-t-on un mythe contemporain ? En le réinventant, ce que Lola Lafon a réussi à plusieurs titres dans La petite communiste qui ne souriait jamais. Le mythe a surgi, apparemment de nulle part, en juillet 1976 à Montréal, pendant les Jeux Olympiques. Nadia Comaneci, gymnaste roumaine de 14 ans, affole les juges, les spectateurs du monde entier et jusqu’aux panneaux d’affichage électronique. Ceux-ci ne sont pas prévus pour afficher la note parfaite, la note impossible : dix. Il faudra corriger dans l’urgence, parce que la petite fille bondissante s’apprête à recommencer. Peut-être l’effet provoqué par ces prestations exceptionnelles s’est-il, presque quarante ans après, un peu estompé. C’est sans importance : la romancière nous fait revivre ces moments comme s’ils survenaient pour la première fois et l’émotion est intacte, installée au début du roman.
Reste à comprendre comment le miracle a pu se produire et pourquoi il ne s’est pas vraiment renouvelé. Lola Lafon endosse le costume réaliste d’une enquêteuse, sur les traces de Nadia Comaneci avant et après Montréal, et aussi celui plus éthéré d’une rêveuse qui communiquerait avec son héroïne pour la faire réagir à ce qu’elle écrit. La romancière a prévenu le lecteur dans un avant-propos : « L’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction rêvée, une façon de redonner la voix à ce film presque muet qu’a été le parcours de Nadia C. entre 1969 et 1990. » Au fil des pages, on oubliera cet avertissement, se prenant à croire aux messages et aux coups de téléphone de Nadia. Ceux-ci jouent un rôle essentiel dans la structure du roman, non seulement par la proximité qu’ils installent entre la narratrice et l’héroïne mais aussi parce qu’ils permettent d’exposer le point de vue d’une jeune Roumaine qui a fait carrière sous la tutelle du Conducator local, Ceausescu. Exemple de dialogue tendu entre les deux protagonistes :
« A travers vous, le pouvoir faisait la promotion d’un système. La réussite totale du régime communiste, l’apothéose de la sélection : l’Enfant nouvelle surdouée, belle, sage et performante », dit la narratrice qui provoque un rire agacé et une réplique cinglante : « Ah oui, bien entendu ! Les Roumains vendaient le communisme. En revanche les athlètes français ou américains, aujourd’hui, ne représentent aucun système, n’est-ce pas, aucune marque !!… »
Puisque Lola Lafon fait les questions et les réponses, elle fournit les différentes facettes de la réalité supposée. L’entraînement intensif d’une fillette de sept ans, âge auquel Nadia a commencé la gymnastique, l’infinie souffrance dans laquelle se passent les journées – mais souffrance acceptée et atténuée par l’usage des médicaments appropriés. La gloire et la douleur confondues pour la grandeur d’un pays et de son inamovible dirigeant, au moins jusqu’en 1989.
La biographie de Nadia Comaneci se déroule, comme nous la connaissons par ailleurs. Mais rien, même pas son corps qui change quand elle devient femme, ne peut effacer les moments de grâce que Lola Lafon restitue par de la peinture écrite : « Nadia plonge, sa jambe en arabesque derrière elle, un long soupir tracé au pinceau. » On ne demande pas à la romancière de faire exploser le système de notation. Mais elle n’est pas loin de la perfection en décrivant le corps en mouvement de la jeune, trop jeune, championne olympique. Et tout ce qui l’entoure.

Antoine Bello crée un prodige du foot

Déconcertant Antoine Bello. Il avait poussé loin l’art du montage et du trompe-l’œil dans ses ouvrages précédents : le diptyque Les falsificateurs et Les éclaireurs, puis Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet. On se demandait ce qu’il trouverait pour un nouveau tour de piste éblouissant, poudre aux yeux et manipulations au service de la fiction. Et puis… rien. Non, pas rien. Mais un registre plus classique, une construction simple, éloignée de toute recherche formelle. Antoine Bello prouve ainsi qu’il n’a pas besoin d’artifices pour séduire, car Mateo, du nom de son personnage principal, est un livre qu’on ne lâche pas. Même si on ne s’intéresse pas au football, puisqu’il n’est question que de cela. Et, bien sûr, à travers le football comme dans le meilleur de la littérature qui utilise le sport, des relations entre les êtres humains, des valeurs, de la société, etc. De tout ce qui peut nourrir un roman.
Mateo Lemoine est, au moment où il reçu au baccalauréat à dix-huit ans, un grand espoir du football français. Patrick, son parrain et en même temps son agent, lui prépare un bel avenir dans lequel la gloire et la fortune sont destinées à se conjuguer dans un bonheur partagé avec Valentine, la petite amie idéale puisqu’elle est prête à suivre Mateo partout où il ira. Les premières pistes sont solides : quatorze propositions ont été déposées et les trois plus intéressantes ont de quoi faire rêver en début de carrière. Manchester United, le Real Madrid et le Bayern Munich. Avec des offres différentes, dont il faut peser les composantes : le salaire, la durée du contrat, la certitude de jouer les championnats sans se retrouver sur le banc des remplaçants, etc.
Patrick connaît tout cela sur le bout des doigts mais écoute aussi les arguments de Françoise, la mère de Mateo. Tout en maintenant une ligne directrice qu’il expose clairement : « La décision d’aujourd’hui ne doit pas nous faire perdre de vue que l’objectif ultime consiste à installer la marque Lemoine dans le cœur du public. Nous voulons rendre Mateo indispensable sur le terrain, mais aussi dans les plans média des annonceurs. » Françoise bondit : « mon fils n’est pas un homme-sandwich. » Et le débat se poursuit, bien que l’opinion de Patrick soit faite.
Celle de Mateo aussi, à la surprise générale : au lieu de devenir professionnel, il veut gagner le championnat universitaire avec l’équipe de Vernet. Son père entraînait cette équipe jusqu’à sa mort dans un accident de car au cours d’un déplacement. Et c’est en mémoire de lui, pour décrocher le titre qui lui avait échappé, qu’il a pris cette décision mûrement réfléchie.
La scène, au début du roman, détermine la suite. Mateo connaît l’étendue de son talent et le travail qu’il a accompli pour s’améliorer dans tous les secteurs du jeu. Il sait qu’il peut mener Vernet à la victoire. Il ignore encore, cependant, la taille des obstacles à franchir. Pas tellement les équipes concurrentes, mais plutôt le caractère entier d’un entraîneur qui voit d’un mauvais œil arriver une vedette dans un groupe de qualité moyenne. Olivier Fischer, l’entraîneur en question, qui a bien connu le père de Mateo, va faire rentrer celui-ci dans le rang avant de comprendre qu’ils peuvent ensemble, l’un sur le terrain, l’autre à la manœuvre, accomplir de belles choses.
Antoine Bello reste concentré sur Mateo. Mais il s’agit maintenant de Mateo dans un groupe, et de la manière dont s’établissent des rapports de force qui évolueront en complicité. Pour cela, il faudra que tout le monde comprenne à quel point Mateo est prêt à tous les sacrifices en faveur d’un collectif que sa présence transcende. Pour autant, le championnat est loin d’être gagné d’avance et il reste une saison à gérer.
Elle ne suffira d’ailleurs pas, le romancier prenant plaisir à retarder le moment de gloire. Retard qui aura des conséquences multiples sur la vie du joueur et de son entourage, puisque tout est lié. Comme dans la vie.

lundi 7 avril 2014

Kevin Powers et deux soldats dans la guerre d’Irak

Les Etats-Unis partis en guerre contre l’Axe du Mal après les attentats de septembre 2001 n’ont pas tardé à donner au fils Bush l’occasion de terminer ce que son père avait commencé en Irak. Le fer et le feu s’abattent sur le pays de « Satan » Hussein, des hommes pénètrent sur le terrain des opérations et la guerre se révèle bien peu chirurgicale. On tue des femmes et des enfants, on tire sur des cadavres pour être certain de leur mort, on compte les pertes dans le camp américain.
Bientôt mille.
Bartle, 21 ans, et Murph, 18 ans, ne veulent pas être celui qui atteindra le chiffre symbolique. Ils comptent survivre, au prix d’un retour difficile à la vie civile puisqu’ils seront marqués par leurs actes, comme la génération de la guerre du Viêt-Nam. Les jeunes vétérans n’ont plus l’âge de leurs corps, ils ont celui de leurs fautes, quand bien même ils les ont commises sur ordre…
Kevin Powers expliquait, dans un texte donné au Monde au moment où il recevait le prix du roman étranger de ce quotidien, comment était né ce premier roman où il transpose sa propre expérience de la guerre d’Irak, quelles sont ses ambitions et ses limites : « Même si j’espère avoir réussi à formuler une petite part de vérité sur cette guerre, ce que j’ai écrit n’est en aucun cas un rapport ou un document. Ce n’est ni une thèse ni une prise de position. J’ai plutôt tenté de dessiner les contours de la conscience d’un homme qui puissent tenir, ne serait-ce que brièvement, le rôle du souvenir. »
Le souvenir est puissant et il va s’incruster pour longtemps dans la mémoire des lecteurs. Yellow Birds est un livre qui serre le cœur autant par ce qu’il raconte que par la manière dont il le fait. Il s’inscrit d’emblée dans la lignée des plus grands romans de guerre, c’est-à-dire des livres qui s’intéressent autant à l’humanité des soldats qu’à l’inhumanité de ce qu’ils vivent. Et dont ceux qui restent, parfois, ne se remettront jamais.
La langue avec laquelle Kevin Powers cerne les faits et les émotions est somptueuse, poétique et concrète à la fois. Elle dit au plus juste la perte des repères et l’approche de la folie, la poussière qui vole et le sang qui coule. Tout est si précis, si nuancé, qu’on sursaute de rencontrer trois fois, pour décrire la neige, le même vieux cliché du « manteau blanc ». Vérification faite dans l’édition originale, on ne doit cette malheureuse répétition qu’aux traducteurs (1).
Pas de quoi gâcher… le plaisir ? Pas exactement le plaisir, car il y a trop de douleur. Mais plutôt l’impression d’être emporté, avec Bartle et son ami Murph, par une énorme vague contre la force de laquelle on ne peut rien, sinon glaner quelques détails sur lesquels le regard s’arrête et aussitôt après continuer le mouvement. C’est d’une beauté prégnante, comme toutes les grandes tragédies.

(1) Kevin Powers a écrit, chaque fois de manière différente : « the white erasure », « a thin sheet of blankness » et « that blank canvas ».

samedi 5 avril 2014

Manuel de l'arriviste littéraire (11)


La lettre anonyme

Lorsqu’au début de ce manuel nous disions : il n’est pas nécessaire de savoir écrire pour exercer le métier d’écrivain, nous avions oublié de vous prévenir qu’il est cependant indispensable de savoir écrire… des lettres anonymes, si l’on veut arriver à quelque résultat.
Ce n’est pas malin, nous direz-vous. Nous ne sommes pas de votre avis. La rédaction d’une lettre anonyme demande beaucoup d’expérience. Une lettre anonyme est destinée à déchaîner soit un scandale, soit une catastrophe morale. C’est une arme dont on se sert couramment.
Les aspirants écrivains doivent donc apprendre à la manier. Il y a des lettres anonymes qui ne sont pas précisément anonymes, tout en l’étant. Elles sont signées d’un nom quelconque, le plus souvent illisible. Ce sont celles-là qui portent le plus.
Voici un excellent modèle, il a déjà servi plusieurs fois avec succès : « Monsieur le Directeur, depuis que vous publiez les nouvelles de M. (ou Mme)… X., je n’achète plus aussi souvent votre journal. C’est idiot cette littérature-là. Ce n’est pas écrit en français. C’est du style de primaire. Un de vos anciens lecteurs assidus. Signé : Illisible. P.-S. Je connais dans mon quartier de nombreuses personnes qui n’achètent plus votre journal, à cause des contes mal écrits et stupides de M. (ou Mme)… X. »
Il y a d’autres sortes de lettres anonymes.

P.-S. La présentation de cette série d'articles publiés dans L'Aurore en 1914 se trouve ici. Ils ont été retrouvés grâce à Gallica.

jeudi 3 avril 2014

La mort de Régine Deforges

La rousse la plus flamboyante, la plus sulfureuse de l'édition française, avait récemment raconté sa vie dans L'enfant du 15 août. Un livre désormais testamentaire puisque Régine Deforges vient de mourir à 78 ans.
J'ai un souvenir attendri de ses deux premiers romans, Blanche et Lucie, inspiré par ses grands-mères, et Le cahier volé, par une aventure traumatisante de sa jeunesse.
Mais elle fut probablement meilleure éditrice de livres érotiques qu'écrivaine du genre. Et ses plus gros succès restent La bicyclette bleue, avec ses suites - 10 volumes au total. Arrêt sur une rencontre d'il y a vingt ans, au moment où paraissait Rue de la Soie, le cinquième de la série.

Régine Deforges, quand elle a commencé à écrire La Bicyclette bleue, ce roman vaguement inspiré d'Autant en emporte le vent - inspiration qui fit l'objet de bien des procédures juridiques toujours pas terminées aujourd'hui [en 1994, donc] -, ne savait pas du tout vers quoi elle se dirigeait. Une trilogie s'est formée, avec 101, avenue Henri-Martin puis Le diable en rit encore.
Six ans plus tard, Noir Tango est venu faire la transition avec un cycle suivant dont Régine Deforges dit maintenant: "C'est le premier volume d'un cycle qui en comprendra deux ou trois."
Les amateurs de feuilletons ne s'en plaindront certes pas, dans la mesure où tous les ingrédients du grand roman d'aventure sont une fois de plus réunis ici pour le plus grand plaisir de ceux qui aiment ça: des dialogues enlevés au cours desquels on en apprend long sur l'histoire de l'époque dont il est question - les années 1947-1949, soit le nœud d'un conflit qui ne cesse de croître entre les indépendantistes du Vietnam et les Français qui sont encore, à l'époque, des colonisateurs.
Rue de la Soie, le premier volume en question, nous permet donc de retrouver les personnages de François Tavernier et Léa Delmas, mariés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et aussitôt séparés puisque François doit partir en mission diplomatique semi-secrète vers l'Indochine. La situation n'est pas simple, et le temps qui passe ne la rend pas plus limpide. Heureusement pour Régine Deforges: "La vie quotidienne, ce n'est pas très marrant à raconter. J'aime l'épopée!"
Cette épopée, on peut d'ores et déjà le dire, devrait nous conduire jusqu'à Dien Bien Phû, ce qui représente encore un lourd travail de recherche documentaire avant même l'écriture. "Je n'imagine jamais la somme de travail que ça peut représenter. On a un peu l'impression que je ne doute de rien..."
Dans le domaine purement romanesque, Régine Deforges en est à émettre des hypothèses sur l'évolution de ses personnages. "Leur évolution psychologique doit se faire par rapport aux aventures dans lesquelles je les ai jetés. Ainsi, il faut que Léa devienne moins capricieuse, moins infantile. Elle ne peut pas continuer à être aussi sautillante dans les maquis du Viêt-minh..."
En parlant avec l'auteur, on devine que son roman se construit au fur et à mesure, qu'elle se laisse guider par le plaisir de raconter une histoire et d'accompagner ses héros jusqu'au bout de leur destin. Elle glisse d'ailleurs, en confidence, qu'elle n'avait pas tout à fait terminé d'écrire ce volume au moment où il devait être imprimé, et qu'elle a donc dû finir en catastrophe. "Ça ne se voit pas trop?" demande-t-elle avec un peu d'inquiétude dans la voix. Non, puisqu'on est prêt, quand elle aura eu le temps de s'y mettre, à repartir avec elle pour un autre tour de roue, même si la bicyclette bleue est maintenant bien loin.

Les tourbillons mortels de Joyce Carol Oates

Les remous fascinants et effrayants des Chutes du Niagara. Le bruit insoutenable. Les projections d’eau. La destination parfaite pour un voyage de noces. Et l’autre face de la ville américaine toute proche : le Love Canal, empli de déchets toxiques, sur lequel s’empoisonnent des habitants sans défense. La richesse et le drame. Parfois, le drame tout court dans un décor de carte postale, quand un pasteur se jette dans les Chutes au lendemain de son mariage.
Ariah, la jeune veuve, a eu alors le sentiment d’être damnée. De n’avoir pas droit au bonheur. Ou seulement de manière provisoire : quand le brillant avocat célibataire et flambeur Dirk Burnaby la prend sous son aile, décide avec sincérité de l’aimer pour toujours, Ariah s’engage très vite au mépris de l’opinion publique dans un deuxième mariage, convaincue cependant de ce que Dirk la quittera un jour. Et résolue à reporter son affection sur ses enfants.
Joyce Carol Oates, romancière généreuse, écrit plusieurs histoires en une. A elle seule, Ariah possède trois vies, dont les deux premières sont chaque fois gommées par la suivante – mais laissent des traces silencieuses que ses enfants auront un jour le courage de retrouver. Les aspects privés se doublent en outre de la tragique affaire de pollution mortelle déjà évoquée. Dans laquelle Dirk, passionné pour une cause juste – et ébranlé par son attirance pour la femme qui l’a convaincu de se battre pour elle – laissera beaucoup plus que sa réputation.
Au verso d’une jolie carte postale, les mots semblent souvent d’avoir pas d’importance. Ici, ils se gonflent de vagues terribles nourries de secrets délétères. Ils emplissent un livre dans lequel on atteint très vite le point de non-retour : le courant est puissant, il faut se laisser emporter.
De la même manière que plusieurs sujets s’interpénètrent, plusieurs lectures différentes, selon la sensibilité de chacun, peuvent être faites des Chutes. Aucune ne sera neutre, tant la passion affleure chez tous les personnages.

P.-S. Le roman ressort dans une nouvelle collection de poche, Fugues, inaugurée aujourd'hui avec quatre premiers titres, dont celui-ci.

mercredi 2 avril 2014

Henry Bauchau, le bonheur contrarié

Faut-il frôler le siècle pour dénouer enfin les énigmes du passé ? Quand Henry Bauchau a publié ce livre, il avait presque cent ans, et c’est comme s’il en avait tiré de la grâce au lieu d’en subir les inconvénients. Car L’enfant rieur est un livre magnifique. Le retour sur les années d’enfance et la première vie d’adulte, de 1913 à 1940, c’est-à-dire de la naissance et des premiers souvenirs jusqu’à la campagne des dix-huit jours, est un autoportrait complexe. Henry Bauchau, qui a choisi de mettre l’accent, dans le titre, sur un aspect de sa personnalité, en propose aussi d’autres facettes, moins heureuses.
L’enfant rieur, donc, est un être empli d’une joie profonde que les circonstances extérieures tiennent souvent sous l’éteignoir. A de rares moments privilégiés perce malgré tout un rire libéré des contraintes. Cette libération intervient sans lien direct avec le cours de l’Histoire puisqu’elle surgit, la première fois, au contact de soldats écossais encore prisonniers des Allemands en 1918. Plus tard, ce sera le bonheur de voir Jacques Copeau lire Tartuffe. Ou la découverte du gai savoir de Nietzsche. Ou encore la compagnie des chevaux, à l’armée.
Mais, le plus souvent, « l’enfant rieur a dû serrer les dents au lieu de se réjouir à pleins poumons », là aussi, parfois à contre-courant des événements. La fin de la Première guerre mondiale est moins une victoire qu’une défaite, parce que son père n’a pas été au front et qu’il en garde une certaine honte. L’installation à Bruxelles, dans une nouvelle maison, déçoit. La première amitié ne dure pas. Les rêves sont des cauchemars dominés par le souvenir encore proche de la guerre. Puis l’esprit de sérieux gagne du terrain lors d’interminables discussions sur l’avenir du monde, soumises à la « masse dictatoriale » de l’Eglise catholique. « Qu’est devenu cet enfant rieur que j’aurais voulu être et qui vit toujours en moi ? », se demande Henry Bauchau à la fin de son récit.
Il est peut-être devenu un personnage, rôle qu’il découvre d’abord chez quelqu’un d’autre : Mary, qui fut peut-être la fiancée de son frère Olivier mais qui se rapproche de lui, avec succès, puisqu’elle sera sa première femme, dans une relation peu sereine. Mais le narrateur aussi se construit une image par rapport aux autres. Quand il devrait avouer à ses parents sa relation avec Mary. Quand il organise un congrès de l’Action catholique (« Est-ce que mon personnage a vraiment cru à ce projet ? »). Quand il refuse de voir les problèmes de son couple. Quand il découvre le danger que représente Hitler…
« En réalité, mon personnage ne pense pas. Il répète les pensées des autres. Celui qui voit les choses comme elles sont, c’est l’être profond, qui n’a que bien rarement la parole. Celui-là ne pense pas non plus, mais il sent ou il sait – mais de quel terrible savoir – que nous allons vers la catastrophe. »
La catastrophe sera pire encore que prévu, puisque la capitulation du 28 mai 1940 sera vécue comme un déchirement – la deuxième grande blessure personnelle due à une guerre : l’incendie de la maison de Louvain, en 1914, avait été la première. Contraint de déposer les armes avec ses hommes, désireux de passer la frontière pour continuer le combat alors qu’il lui est interdit de le faire, inquiet pour l’avenir des soldats wallons qui, au contraire de la plupart des flamands et des bruxellois, resteront prisonniers… Dans ces conditions, le retour à Bruxelles a un goût d’autant plus amer que Laure, dont il est tombé amoureux, est partie sur les routes de France dans un exode incertain.
Henry Bauchau a vingt-sept ans, il vit encore sans comprendre précisément ce qui lui arrive, se laisse mener par les événements. Les années à venir, il ne le sait pas encore, lui offriront un accomplissement plus satisfaisant. Mais, en écrivant L’enfant rieur, il reconstitue l’architecture branlante qui lui a permis de trouver en lui la force de s’épanouir.

mardi 1 avril 2014

Manuel de l'arriviste littéraire (10)


La publicité (suite)

Le communiqué joue dans la vie de l’écrivain débutant un rôle énorme.
Savez-vous rédiger un communiqué ? C’est peu probable, messieurs les aspirants. Un excellent communiqué doit beaucoup dire en peu de mots. Plus il est court, mieux il vaut.
Il doit chanter vos louanges bien entendu. Comme il ne paraîtra pas signé de votre nom, cela n’a pas d’importance. Vous pouvez donc carrément vous décerner tous les éloges que vous croyez devoir mériter. Surtout n’ayez aucune fausse honte, ne pensez pas que le courriériste à qui vous allez l’envoyer va se moquer de vous. Il en a vu bien d’autres, l’infortuné, il est blasé.
Voici quelques modèles de communiqués :
« Le jeune et intelligent critique X… va fonder une revue “La Plume d’Oie”. Il la dirigera avec maîtrise. Nous allons enfin avoir une revue littéraire ! »
Voici encore un autre modèle, à l’usage des arrivistes littéraires déjà lancés dans la circulation (les élèves du corps supérieur, si nous osons dire) :
« Demain soir, l’exquis, talentueux et subtil écrivain X… parlera au “Café Victor Hugo”, sur le poète bien connu Antonin Rataboul. »
Remarquez bien la beauté de ce « sur ». C’est le fin du fin, tout ce qui se fait de mieux.
N’écoutez pas les grincheux qui vous disent qu’on monte sur un âne et qu’on parle d’un âne !! Que de chinoiseries ! La mode est la mode, respectons-la.

P.-S. La présentation de cette série d'articles publiés dans L'Aurore en 1914 se trouve ici. Ils ont été retrouvés grâce à Gallica.

lundi 31 mars 2014

Quand l’oiseau quitte le nid

Lydia Flem repart en exploration vers les rapports entre les générations. Dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents, elle inscrivait les objets dans le cours de la vie, les rattachait à des souvenirs, leur fixait une place dans le deuil. Il est encore question de séparation dans son nouveau livre, au titre en écho : Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils évoque le moment où les enfants quittent le foyer familial pour voler de leurs propres ailes.
Alice au pays des merveilles ponctue l’ouvrage : en passant de l’autre côté du miroir, Lydia Flem dit la confiance qu’elle place dans la littérature, dont « on ne sort jamais indemne. » Elle ajoute : « L’art nous transforme. » Mais il faut bien, malgré tout, tenir compte du principe de réalité et offrir à sa fille de se frotter au monde, de découvrir ses forces et ses faiblesses pour s’en faire des armes. Pousser l’oiseau hors du nid, un acte nécessaire et difficile. La raison le commande. Le cœur le refuse, qui transmet curieusement sa révolte à… l’estomac : il « produisait des larmes acides à se tordre de douleur. »
Sophie part donc en Angleterre. Les adieux sont brefs, à peine vingt minutes avec la famille d’accueil. « Tels deux marionnettes, deux automates sans volonté propre, nous sommes sortis. Nous ne nous appartenions plus, flottants comme dans un rêve absurde. Mrs. Smith referma la porte derrière nous. Nous étions dehors, notre fille dedans. »
Ensuite, la douleur de l’absence. Et, pour l’évacuer au moins en partie, une tentative d’écrire au plus près les sensations de cette période difficile. « Je ne voulais ni tenir un journal ni rédiger un roman, mais inventer une autre forme, hybride, plus ouverte, plus insaisissable, souple, comme les plis de la pensée, vivante comme les perceptions en mouvement, qui relieraient les mots aux émotions. Une sorte de non-fiction novel, un roman qui ne serait pas une fiction, une vérité qui serait de la littérature. »
L’écrivaine revient aux premiers temps de sa maternité, cite des pages écrites à deux voix, avec le père de Sophie, reprend d’un livre précédent (La voix des amants) des paragraphes qui appartenaient déjà à sa fille. Ancré dans les années passées, le texte se nourrit à la fois du quotidien et de la signification profonde de gestes simples. Acheter un nouveau portefeuille, c’est retrouver dans le précédent des papiers dont on ne savait même plus qu’ils s’y trouvaient. Parmi eux, le carnet de vaccination de Sophie, rangé parmi d’autres documents depuis presque vingt ans. « Etait-il donc si difficile de renoncer à ce lien archaïque, de protection, d’attention incessante, de complicité sans fin ? »
Lydia Flem s’interroge sans cesse. Son expérience l’amène à se demander quelle mère elle a été, est et sera. Quelle fille aussi, envers sa propre mère, tant les liens perdurent au-delà des disparitions. En scrutant avec attention les aspérités de l’existence, en les redessinant par les mots, elle trouve le moyen de tenir les larmes à distance. Et probablement consolera-t-elle ses lecteurs ou, davantage, ses lectrices, plus sensibles à la complicité des mères.
D’autant que l’histoire, puisque c’en est une, finit plutôt bien : « Nous savions désormais que se séparer, ce n’était pas se perdre. »
Quant au « quasi-fils », plus âgé que Sophie, il est beaucoup moins présent que celle-ci. Sa silhouette passe néanmoins de temps à autre, dans un identique mouvement d’éloignement qui n’en est pas un. Familles, je vous aime.

dimanche 30 mars 2014

Claude Izner et la dernière enquête de Victor Legris

Même les séries policières ont une fin, pour autant que les auteurs le décident. Liliane Korb et Laurence Lefèvre, les deux sœurs qui signent d’un pseudonyme commun, Claude Izner, terminent donc les enquêtes du libraire Victor Legris avec Le dragon du Trocadéro.
Ce douzième épisode est construit en forme d’itinéraire dans le Paris 1900 de l’Exposition universelle où se pressent les touristes du monde entier. Itinéraire fléché à un double titre, puisqu’il faudra retrouver la trace d’un mystérieux bateau et parce que les victimes sont tuées par des flèches. Victor Legris, sorti une dernière fois de sa librairie, hume le mystère et met son talent au service de son élucidation. Comme dans les autres volumes, la reconstitution de l’époque est le point fort du roman.
Choisir un libraire comme héros d’une série policière, c’est peu banal. Votre expérience personnelle était-elle la première raison de ce choix ? Ou y avait-il autre chose ? Par exemple, le plaisir de citer des livres parus au moment des événements ?
Pourquoi avoir fait du héros de nos « Mystères parisiens » un libraire ? Tout simplement parce que nos parents étaient bouquinistes sur les quais de Seine, que Liliane a exercé ce métier pendant trente ans (après avoir été chef-monteuse de cinéma), et que Laurence tient un étalage de bouquiniste depuis quarante-deux ans. Comme nous avions déjà fait du personnage central de notre premier roman policier un bouquiniste, nous avons opté, quand nous avons écrit Mystère rue des Saints-Pères, pour la profession de libraire. La librairie « Elzévir » est inspirée de celle que tenait le père de l’écrivain Anatole France, une librairie « à chaises » où les amateurs de livres consultaient les ouvrages de leur choix et devisaient, sans obligation d’achat. Cela nous permet de citer des volumes anciens, des parutions « fin-de-siècle », toutes sortes de vieux bouquins qui nous tiennent à cœur. Après tout, on ne parle bien que de ce que l’on connaît !
Vous aviez d’abord publié Sang dessus dessous, un roman à intrigue, lié lui aussi au monde de la librairie, plus proche de notre époque. Trop proche pour vous ébattre à l’aise dans la fiction ?
Sang dessus dessous a été notre première incursion « en tandem » dans la littérature policière destinée aux adultes. Il se situe pendant la période où nous l’avons écrit, en 1998. Nous avons tiré un plaisir énorme de son élaboration, parce que nous évoquions notre quotidien, des faits divers dont nous avions été témoins et que nous avions notés dans nos calepins, des événements de l’époque, et que nous donnions libre cours à notre imagination plus encore que dans les vingt romans pour la jeunesse écrits précédemment. Sans doute eussions-nous poursuivi sur cette lancée sans des refus éditoriaux qui nous ont poussées sur une autre voie. Victor Legris est né en 2000 et nous a permis de nous adonner à un autre de nos penchants, la recréation d’une ambiance passée, en l’occurrence celle du Paris « fin-de-siècle ».
La série, qui se termine, dit-on, est encadrée par deux Expositions Universelles. Parce que ce sont des moments où le monde entier se presse à Paris encore davantage qu’à d’autres romans ? (Jonathan Coe a fait un peu la même chose pour Bruxelles avec Expo 58, récemment.)
Dans un recueil de nouvelles pour enfants paru chez Castor-Poche Flammarion en 1998 et intitulé Neuf récits de Paris, la dernière histoire met en scène la « naissance » de la Tour Eiffel. Après nos récits destinés aux 8-12 ans, nous avons osé aborder le polar historique. Débuter par l’Exposition Universelle de 1889 fut un choix déterminé par notre attirance pour les dernières années du XIXème siècle, si lointaines et si proches de notre aujourd’hui, avec l’apparition de nombreux « ismes » : colonialisme, syndicalisme, anarchisme, marxisme, féminisme, antisémitisme, naturalisme, symbolisme, japonisme, cosmopolitisme… Lorsque Emmanuelle Heurtebize,  notre éditrice d’alors, accepta en 2001 notre premier tapuscrit, et nous a encouragées à écrire une série, nous avons eu l’idée d’accompagner nos personnages de l’Exposition de 1889 à celle de 1900. Ces Expositions Universelles ont été de grandes vitrines des découvertes scientifiques et guerrières préfigurant celles du XXème siècle. En 1889 se dresse le phare de la Tour Eiffel, symbole du fer français. 1900 voit rayonner la Fée Electricité. A l’horizon se profile la grande boucherie de 14-18…
Au fil des enquêtes, Victor Legris ne s’est-il pas un peu éloigné de sa profession principale ?
Victor Legris est et demeure un libraire, bien que sa passion pour la photographie puis pour le cinématographe, inventé en 1895 par les Frères Lumière et brillamment utilisé par Georges Méliès notamment dans le domaine de la fiction, occupe de plus en plus ses loisirs. Néanmoins, son goût pour les éditions rares perdure. Chacune de ses enquêtes ne le détourne de son métier que deux ou trois semaines par an, d’où l’impression qu’il peut donner de « faire la librairie buissonnière » ! La lecture est aussi un des ses passe-temps favoris, et, dans Le Dragon du Trocadéro, il savoure Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome, dont il apprécie l’humour.
Pourquoi arrêter la série ? Par lassitude ? Envie de faire autre chose ?

Nous avons, dès le début de la série, annoncé qu’elle irait d’une Exposition Universelle à l’autre, au rythme d’une enquête par an : donc, douze romans. Ce chiffre, hautement symbolique (12 travaux d’Hercule, 12 tribus d’Israël, 12 heures de la journée, 12 mois de l’année, 12 signes du zodiaque, etc.) nous paraissait devoir être bénéfique. C’était un défi que nous nous lancions à nous-mêmes ! Nous n’avons jamais remis en cause le terme des aventures de Victor en 1900, même si cela nous fait de la peine de quitter son petit monde. Nous ne sommes pas lasses, nous sommes satisfaites d’avoir mené cette entreprise à bon port. Et maintenant, nous éprouvons le désir de créer de nouveaux personnages dans un Paris plus proche de nous, ancré dans le vingtième siècle. Un nouveau défi. La vie, c’est le changement !

samedi 29 mars 2014

La littérature, la Chine et la mer

Simon Leys est à l’exact opposé de Winnie, la femme de Verloc. Winnie est énigmatique : « la curiosité étant pour un être une façon de se révéler, une personne systématiquement dénuée de curiosité demeure toujours partiellement mystérieuse ». La curiosité de Leys, qui s’attache à ces personnages de Joseph Conrad dans L’agent secret, est grande. Il la partage volontiers, comme dans Le studio de l’inutilité, découpé en trois de ses thèmes favoris : la littérature, la Chine et la mer.
On apprend donc bien des choses sur l’auteur, dont certaines étaient déjà connues – en particulier son goût pour ces sujets. On n’oublie pas que le livre qui l’a rendu célèbre en 1971, Les habits neufs du président Mao, s’élevait contre l’aveuglement coupable de nombreux intellectuels occidentaux, notamment français, devant l’icône autoproclamée du peuple chinois.
Il n’a toujours pas décoléré, comme il le prouve dans un beau texte sur Michaux. Il s’en prend à la manière dont l’écrivain a révisé plusieurs de ses œuvres. « Cette vaste révision fut généralement désastreuse », écrit-il. Preuves à l’appui, à travers de nombreux exemples où la langue est rabotée et affaiblie en même temps que les avis péremptoires de Michaux, adoucis. Et, dans ce qu’il ajoute à Un barbare en Asie, « il accepte sans discussion l’image de la Chine que la propagande maoïste diffuse en France au moment de la “Révolution culturelle”. » Pourquoi Michaux agit-il ainsi ? Parce qu’il est devenu français, égarant du même coup les caractéristiques de sa belgitude, explique en substance – et beaucoup plus finement – Simon Leys.
Chine encore, et même colère contre Roland Barthes et son Carnet du voyage en Chine publié en 2009. Il ne s’en prend cette fois pas seulement à l’auteur, qui n’était plus là pour décider de la publication de ses notes, mais à ceux qui ont estimé utile d’en faire un livre, alors que Barthes lui-même s’en était abstenu. Un peu comme Vladimir Nabokov avait demandé à son épouse de détruire son roman inachevé, ce qu’elle ne fit pas, par amour, se gardant cependant de publier L’original de Laura, tandis que son fils, plus tard, passa outre. Simon Leys le regrette aussi.
Et ce studio de l’inutilité ? Il trouve sa source dans un lieu réel, décrit en liminaire. Et prolonge son existence, ou devrait la prolonger, à l’université sur laquelle un dernier texte, superbe, clôt le livre.

mercredi 26 mars 2014

Les Prix Littérature-monde, à venir deux fois

C'est un nouveau prix littéraire à deux étages, dans un paysage où il en est tant qu'on s'épuise à suivre cette actualité. Pourquoi, alors que la première sélection n'est pas encore connue (il y en aura deux, en avril), consacrer déjà une note de blog aux Prix Littérature-monde? Parce que ces lauriers inédits, les uns pour un livre écrit en français, les autres pour un livre traduit en français, ont quelque chose de sympathique. Ils sont liés au Festival Étonnants Voyageurs cher à mon cœur, ils seront attribués par un jury très international, ils sont la conséquence lointains, sept ans après, d'un manifeste qui a fait date, ils iront (c'est un espoir, pas une certitude) à des ouvrages qui les méritent...
Je ne vais plus vous faire l'article pour Étonnants Voyageurs, un des plus beaux festivals littéraires parmi ceux que je connais, grand rassemblement malouin de la Pentecôte (ne pas confondre avec pentecôtiste) où les participants vivent en immersion, quelques jours, dans un monde ouvert sur le monde. Du 7 au 9 juin cette année...
Le jury est constitué de huit écrivains. Écrivains et non personnalités venues de tous les horizons pourvu qu'elles apportent à un prix une petite part de leur notoriété - si, si, certains prix fonctionnent de cette manière. Rien de tout cela ici. Trois d'entre eux, Français de France (si je peux m'exprimer ainsi entre les deux tours des élections municipales), ne peuvent être suspectés d'un repli sur soi: Michel Le Bris en premier lieu, fondateur d’Étonnants Voyageurs et inspiré par une littérature elle-même voyageuse; Paule Constant, à qui aucun territoire n'est étranger, et Jean Rouaud, initiateur avec Michel Le Bris du manifeste sur lequel je ne vais pas tarder à revenir, dont l'oeuvre creuse inlassablement des questions sans réponses. Les autres membres du jury ont tous écrit des livres marquants et viennent d'ailleurs: Ananda Devi, de Maurice, Nancy Huston, du Canada, Dany Laferrière, d'Haïti, Atiq Rahimi, d'Afghanistan, et Boualem Sansal, d'Algérie.
Seuls parmi eux Paule Constant et Atiq Rahimi n'appartenaient pas aux 44 signataires du manifeste paru le 15 mars 2007 dans Le Monde: Pour une littérature-monde en français. (On avait dû oublier de les solliciter, parce qu'ils se seraient probablement joints avec enthousiasme à l'initiative.) Il survenait après une saison des prix littéraires d'automne très majoritairement tournée vers des écrivains venus d'outre-France, ainsi qu'ils étaient qualifiés. Hasard ou nécessité? Le premier avait bien fait les choses. La seconde semblait être perçue comme une urgence.
Une affaire à suivre, et que je suivrai pour vous...

vendredi 21 mars 2014

Borges, l'Argentin universel

Pays invité du Salon du Livre de Paris, l'Argentine a dépêché des auteurs - vivants, cela va de soi. Les éditeurs français ont profité de l'occasion pour concentrer, depuis le début de l'année, les sorties de traductions venues de ce pays. Le Monde des Livres, hier, leur a fait une belle place et je vous renvoie vers ce supplément pour tout savoir des dernières parutions. En ce qui me concerne, je n'ai pas eu le temps de consacrer à ces nouveautés le temps qu'il aurait fallu pour les lire. Mais la littérature argentine n'est pas née avec la génération actuelle de ses écrivains. Et l'ombre de Jorge Luis Borges plane toujours sur les lettres de ce pays. Voici donc l'article que j'avais consacré à Borges, il y a une vingtaine d'années, lors de son entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade (dont je vous parlais il y a peu).

L’apparition d’un auteur contemporain en Pléiade est toujours un événement dont il faut mesurer l’importance en fonction de plusieurs critères. D’abord, celui - inhabituel - du rôle qu’il a joué dans l’édification de cette sorte de statue définitive à laquelle plus personne ne pourra apporter de retouche avant longtemps. Jorge Luis Borges est intervenu lui-même, lors de ce que l’éditeur, Jean-Pierre Bernès, qualifie de « longues séances de travail dont nous voulions oublier qu’elles étaient comptées ». Ces séances se déroulaient peu de temps avant la mort de l’écrivain argentin. Lucide jusqu’au bout, il effectuait des choix plus souvent en direction de révélation d’inédits que d’occultation de textes déjà publiés. Il est assez fréquent, en effet, qu’un auteur ayant atteint la maturité juge non seulement inutile mais même déplaisant de redonner les textes de ses débuts.
Sans doute restera-t-il, dans le cas de Borges, quelques morceaux à récupérer plus tard, notamment dans les Inquisiciones, un recueil d’essais paru en 1925 et dont François Taillandier, auteur d’un essai sur son œuvre, rappelle qu’il a toujours refusé de le laisser rééditer. On en trouve quand même, dans le premier volume des Œuvres complètes, de nombreux extraits, parmi les plus significatifs, que leur auteur a voulu sauver par un subterfuge touchant, explique Jean-Pierre Bernès dans son introduction. Donc, ne chicanons pas: cette édition d’aujourd’hui est, pour les textes déjà publiés précédemment, largement satisfaisante. Elle répond, en outre, bien mieux encore à l’attente des lecteurs qui espéraient découvrir des inédits. Nous y reviendrons.
Avant cela, un parcours rapide dans la matière déjà connue du premier volume des Œuvres complètes constituera un rappel utile. On y trouve quelques ouvrages très connus dont quatre ont contribué pour beaucoup à la célébrité internationale de leur auteur: Histoire universelle de l’infamie, Histoire de l’éternité, Fictions et L’Aleph. Ce n’est pas tout, même si c’est là le meilleur. Après Ferveur de Buenos Aires, Evaristo Carriego manifeste en tout cas un authentique attachement à l’Argentine, même si François Taillandier écrit de ce dernier texte: « On conseillera au novice de ne pas commencer par là. » On ne lit pas ce livre pour savoir qui était Evaristo Carriego, poète argentin peu connu, mais pour comprendre quels étaient les rapports de Borges avec sa culture. Il n’est pas question que de poésie dans cet essai. Il est aussi, et largement, une description de quartiers populaires auxquels on sent Borges très attaché, au moins au moment où il écrit cela. L’écrivain intellectuel dont on connaît l’image ne vient donc pas de nulle part et ne peut s’apparenter à un pur esprit. La chronologie de l’œuvre remet cela en mémoire et il n’est même pas nécessaire de passer par des détours vraiment biographiques pour comprendre l’importance des racines argentines chez Borges. Les textes suffisent.
Puis vient le temps du style Borges, d’une manière qui n’appartient qu’à lui: « L’œuvre de Borges se donne désormais comme écrite en marge, ou comme un miroir, de la Bibliothèque - ou mieux: de la bibliographie », commente François Taillandier dans un beau raccourci qui vient au moment d’Histoire de l’infamie. Il n’y a pas que des raccourcis dans son essai, il y a aussi et surtout une tentative plutôt réussie de ne pas réduire Borges à quelques images dont on se contente trop aisément. De l’ironie du dilettante à la modestie de l’apprenti - du pèlerin - l’œuvre de Borges est une initiation à l’énigme, à l’humilité et au doute.
Paradoxalement, ce ne sont pas les valeurs qui apparaissent le plus clairement dans les nombreux textes inédits en français du premier volume des Œuvres complètes. Pour l’essentiel, il s’agit d’articles critiques, de l’actualité du livre, de brèves biographies.
Il faut prendre des exemples, parce qu’ils sont terriblement éclairants et donnent toujours envie de vérifier, pour soi-même, la pertinence des avis de Borges, notamment sur des cas précis. Il parle de Rimbaud, à l’occasion de la publication de deux études, en 1937. L’une, de Daniel-Rops, «étudie» Rimbaud d’un point de vue catholique; l’autre, de MM. Gauclère et Étiemble, l’envisage à partir du fastidieux point de vue du matérialisme dialectique. Inutile d’ajouter que Daniel-Rops accorde beaucoup plus d’importance au catholicisme qu’à la poésie de Rimbaud et que Gauclère et Étiemble s’intéressent moins à Rimbaud qu’au matérialisme dialectique.
Il suffit de quelques lignes, parfois, pour tirer un trait sur un sujet qui l’ennuie. Cela peut paraître très injuste: « L’une des coquetteries littéraires de notre temps consiste à élaborer de façon méthodique et angoissée des œuvres qui aient une apparence chaotique. Simuler le désordre, construire péniblement un chaos, utiliser son intelligence pour obtenir les effets du hasard, telle fut, à leur époque, l’œuvre de Mallarmé et celle de James Joyce. La cinquième décade des Cantos de Pound, qui vient de paraître à Londres, continue cette étrange tradition. »
Pour bien comprendre ceci, il faut savoir que Borges est loin d’être un adepte de l’art pour l’art. Ses positions sont d’une extrême cohérence, presque aussi construites que ses Fictions - tout est littérature chez lui, aussi bien l’invention que le commentaire. Il revient souvent, et avec insistance, sur une obsession dans laquelle il ne se reconnaît pas. « On a la superstition du style », écrit-il dans un de ses textes les plus éclairants sur le sujet. Il s’élève à la fois contre les habitudes qui veulent faire juger un livre à l’aune de son écriture plutôt que du traitement de son sujet, et fait remarquer qu’on s’interroge trop rarement sur la véritable valeur stylistique, selon les critères d’aujourd’hui, des grandes œuvres: « On attribue toujours un style excellent aux bons livres, et cette attribution qui va de soi pour les lecteurs inconditionnels, ne correspond presque jamais aux intentions de l’auteur. Que le Quichotte nous serve d’exemple. Devant l’excellence irrécusable de ce roman, la critique espagnole lui attribue des qualités de style qui paraîtront mystérieuses à plus d’un. » Ah! bon? Et voilà, dans le même sac, Dostoïevski, Montaigne, Samuel Butler... Borges ne diminue en rien l’importance de leurs livres, il dit seulement: on ne les porte pas toujours aux nues pour de bonnes raisons.
On puise dans ces articles avec une avidité qui ne se calme jamais, au contraire. Plus on en lit, plus on a envie d’en savoir. C’est bien là, en effet, la confrontation d’un écrivain avec son univers, la littérature, et plus que son univers: son oxygène, sa nourriture. Ce livre est fait de livres, écrit-il dans la préface de ce premier volume. De livres et de la vie du livre. Car Borges ne se prive pas de baguenauder en marge des œuvres, parlant par exemple du prix Nobel - qu’il n’a jamais obtenu, mais il est peu probable que l’article qu’il consacra en 1936 au couronnement d’Eugène O’Neill y soit pour quelque chose. Dans les règles d’attribution de ce prix, il voit un effet pervers: « Le noble but essentiel de répartir les prix de façon impartiale, sans distinction de nationalité d’auteurs, se présente en fait comme un internationalisme insensé et une rotation géographique. » Qui ne le sait en effet? Mais qui l’écrit avec cette force sereine?
Et puis, parce qu’il faut bien en finir alors qu’on voudrait évoquer bien d’autres textes, ce dernier exemple, qui montre non seulement combien Borges était attentif à la production mondiale mais n’était pas non plus indifférent aux idéologies. En 1937, il consacre une note de lecture à un «ouvrage didactique» d’Elvira Bauer: Trau keinem Jud bei seinem Eid. Cinquante et un mille exemplaires vendus, ce qui n’est pas rien, en Allemagne, où il a entendu dire que la critique est interdite aux critiques et qu’on ne leur permet que la description des œuvres. Il fera donc la description de quelques gravures, confiant au lecteur le soin de se faire sa propre interprétation: un créancier juif emmène les porcs et la vache de son débiteur; un millionnaire juif chasse deux mendiants de race nordique; un boucher juif piétine de la viande; etc., jusqu’à conclure sur cette citation du livre: « L’Allemand avance, le juif se traîne. » On notera bien qu’à aucun moment Borges n’a donné son avis. Mais qui aurait pu ne pas comprendre?
Décidément moins entier qu’il y paraissait, Borges est bien un des auteurs essentiels de notre temps. Sa présence dans la Bibliothèque de la Pléiade est une des ces évidences dont on se réjouit.