dimanche 17 juin 2018

Marie Ndiaye, la loyauté en cuisine

Marie Ndiaye est la romancière des évidences et des contre-évidences. Les évidences, elle les crée et les impose. Ainsi ce féminin peu usité de « Cheffe », dans le titre de son nouveau roman. Il sera si peu question du prénom de Gabrielle, presque toujours appelée « la Cheffe », que cela semble tout naturel. Par ailleurs, comme elle l’avait déjà fait, notamment dans Trois femmes puissantes, qui commençait par un « Et » renvoyant à on ne sait quoi, elle ouvre La Cheffe, histoire d’une cuisinière par une phrase rien moins qu’évidente : « Oh oui, bien sûr, c’est une question qu’on lui a souvent posée. » Quelle question ? Elle ne sera jamais précisée. Même si on devine, à la réponse du narrateur, qu’elle se rapporte à la supposée faible intelligence de la Cheffe. Il dément, bien sûr. Car elle a été la femme de sa vie et elle a manifesté pour lui quelque chose qui s’apparentait à de l’amitié.
La Cheffe est morte et sa biographie ou sa légende reste à construire. Contre ce que raconte sa fille, le narrateur rétablit sa vérité. Dans les détails, parce qu’il a lui-même enquêté sur le passé de celle qu’il aimait, et dans la philosophie dont elle était imprégnée autant qu’elle en faisait la colonne vertébrale de sa cuisine. Le mot qui la définit le mieux est sans doute : loyauté. Loyauté envers les autres, envers elle-même, envers son talent qu’elle ne surestime pas mais qu’elle exploite au mieux, envers les produits qui n’ont pas besoin de séduire par des artifices quand ils sont bien choisis. « Elle se méfiait de tout procédé qui visait à faire joli, à faire bien au détriment, le cas échéant, de la qualité première du produit. »
Après les années de formation sur le tas, guidée par l’intuition des merveilles qu’elle peut faire naître de la nourriture, la Cheffe a ouvert son enseigne, fidèle à ses principes. Ceux-ci se sont révélés efficaces au-delà de ce qu’elle aurait pu souhaiter. Elle aimait accueillir ses clients comme des amis, sans cependant leur manifester son amitié autrement que par les vertus de ses plats, car pour le reste elle est peu démonstrative. Et puis, le succès appelant la notoriété, elle a reçu une étoile. Ce jour-là, elle a pleuré. Non de joie : « Si on me récompense, c’est que j’ai démérité », dit-elle. Elle a eu le sentiment de s’être compromise…
Sur ce premier malheur paradoxal s’en est greffé un deuxième : sa fille est rentrée du Canada, a pris les choses en main selon les lois d’un marketing agressif. Changeant la décoration, augmentant les prix, imposant de la musique là où il n’y en avait jamais eu. Les conséquences ont été rapides : perte de l’étoile, fermeture du restaurant. Et on se dit, en suivant l’histoire de la Cheffe, que sa droiture morale ne pouvait se satisfaire des apparences de la réussite, qu’elle a donc consciemment laissé sa fille détruire ce qui, déjà, n’existait plus tout à fait.
Ce destin, rapporté par la voix du plus fidèle d’entre les fidèles, est fascinant. Et fascine encore davantage à travers l’écriture déhanchée et enveloppante de Marie Ndiaye, pour reprendre deux mots que nous lui avions proposés et qu’elle avait validés.

vendredi 15 juin 2018

Haruki Murakami et les mystères du couple


La dernière nouvelle donne son titre au recueil qui fait le lien, pour les lecteurs francophones, entre deux romans de Haruki Murakami : Des hommes sans femmes. Mais chacun des sept textes groupés ici (et traduits par Hélène Morita) pourrait, à quelques nuances près, être intitulé de la même manière. Les pages ultimes sont, ceci dit, les plus emblématiques.
Un homme est réveillé une nuit par le téléphone : le mari de sa maîtresse lui annonce le suicide de celle-ci. Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de prévenir son concurrent ? Pourquoi s’est-elle suicidée ? Pourquoi faut-il que ce soit la troisième des femmes avec qui il était lié à avoir choisi cette mort ? L’information qui vient d’arriver engendre plus de questions que de réponses, renvoie en même temps à un passé commun, éveille des échos entre le mari et l’amant qui, ensemble, connaissent la même perte définitive. Une sorte de mystère, qui ne résoudra même pas par la prière, seul moyen cependant que trouve le narrateur pour combler le creux de son existence.
Il y a donc malgré tout des femmes dans ces nouvelles. La première, Misaki, est une conductrice qui véhicule Kafuku, un acteur dont le permis a été retiré. Mais sa présence dans la voiture évoque surtout les trahisons que lui avait infligées son épouse avant de mourir. Et en particulier celle qui l’avait conduite à coucher avec un autre acteur, dont Kafuku se rapproche, dans un mouvement pas si différent de celui du mari téléphonant à l’amant. Car on ne saura pas davantage que Kafuku pourquoi il retourne à ses souvenirs en compagnie d’un homme avec qui il a partagé une femme.
Deux amis, dont l’un respecte trop la fille qu’il aime pour envisager d’aller « jusqu’au bout » avec elle, glissent en direction d’un échange qui ne satisferait évidemment personne. Un homme choisit de s’éteindre faute d’accéder au bonheur d’un véritable amour. Un autre craint sans cesse de perdre les moments de plaisir que lui offre son assistante ménagère non seulement en lui faisant l’amour mais surtout en lui racontant si bien des histoires qu’il l’appelle Schéhérazade…
Le sentiment d’étrangeté qui saisit devant les rapports ambigus entre hommes et femmes naît de décalages souvent subtils. L’insatisfaction est la règle, parfois en raison des contraintes qu’un membre du couple s’est fixées. Et, si l’on est émerveillé par chacune des nouvelles lues séparément, on est troublé par l’ensemble qu’elles constituent : un massif d’incertitudes.

mercredi 13 juin 2018

Prix Libraires en Seine : Sorj Chalandon

Pas un roman de Sorj Chalandon sans un prix littéraire, ou presque. Les Libraires en Seine se conforment à cette règle non écrite en couronnant, pour cette année 2018, son dernier-né, Le jour d'avant, sur lequel j'avais eu l'occasion de lui poser quelques questions en septembre dernier. Les voici, avec ses réponses.

Zola est passé, avant Chalandon, par le monde des mineurs. Mais Le jour d’avant, c’est, comme dit l’un des personnages, « Germinal robotisé ». Nous sommes en décembre 1974 – et quarante ans après –, un coup de grisou va faire 42 morts à Liévin, dans le Nord de la France. Sorj Chalandon s’intéresse à la quarante-troisième victime, Joseph Flavent, dont le nom n’apparaît nulle part. Son frère Michel tente encore d’obtenir une impossible justice. Ou, à défaut, de venger la mémoire de Joseph.
L’hommage aux mineurs est nourri de colère. Et s’articule autour d’un basculement romanesque qui, quand on en a compris le mécanisme, fait basculer le récit dans une autre réalité.
Dès les premières pages de votre nouveau roman se manifeste un sens aigu de l’humanité. L’avez-vous cherché plus particulièrement cette fois-ci ?
C’est étrange, ce que vous dites, parce que j’ai l’impression d’être dans la continuité des autres livres. Chaque fois, je mets en scène un personnage à qui j’offre quelque chose de moi. Ce que vous ressentez, c’est ce que je suis, ce que je vis.
Oui, il y a cette continuité. Mais cela semble plus puissant ici…
Peut-être pour une raison toute simple : par rapport à une histoire vraie, la catastrophe de Liévin, je ne suis pas allé puiser dans mon enfance, dans mes souvenirs. Donc, j’ai créé un personnage fictif, Michel Flavent, j’ai créé son frère, Joseph, et je me suis senti moins contraint par des souvenirs propres. Je me suis senti sur quelque chose qui était assez nouveau, un peu étrange, assez effrayant aussi, le pur terrain de la fiction. Je ne suis pas frère de mineur. Mais, en même temps, et cela m’a guidé dans l’écriture du livre, si on me demande ce qu’il y a de moi dans le livre, c’est la colère. J’ai offert ma colère à Michel.
Vous avez vécu ces moments-là de près, après la catastrophe du 27 décembre 1974. Comment ?
J’étais à Libération depuis un an, j’avais 22 ans, et cette histoire-là m’a fait entrer en colère. J’étais militant, j’étais jeune, mais c’était la première fois que j’avais l’impression d’être confronté véritablement à l’injustice.
Vous avez découvert que le grisou avait des complices ?
Et ces complices étaient des hommes. Je n’ai plus supporté ce discours qu’on entend : un mineur ne meurt pas, un mineur se sacrifie. Comme un soldat qu’on envoie au front, c’est-à-dire que mourir, pour un mineur, c’est de l’ordre du normal. Cette martyrologie qui nous a été imposée, les mineurs qui sont des gens formidables, qui travaillent et vivent comme des bêtes mais qui meurent comme des héros, ça m’a insupporté. Même si, oui, il y a une fierté d’être mineur.
La deuxième chose qui m’a insupporté, c’est le mot de fatalité. Il n’y avait aucune faute de l’homme, c’était la faute de la fatalité.
La troisième chose, et j’en aurai fini avec ce qui m’a énervé, c’est que ce n’était pas un drame national. C’était un drame cantonné au Nord-Pas-de-Calais, qui a touché aussi, je sais, des gens en Belgique, parce qu’il y avait eu d’autres drames et que les mineurs n’y sont pas étrangers. Mais qui va rendre hommage à ces 42 hommes ? Est-ce que c’est Valéry Giscard d’Estaing, président de la République française ? Pas du tout. C’est Jacques Chirac, Premier ministre, qui rentre d’Afrique, qui est bronzé, qui dit trois mots et qui s’en va. Il n’a pas le courage d’aller sur le carreau de la mine, il n’a pas le courage de descendre au fond pour voir ce que c’est, la vie de mineur. La France avait détourné les yeux, la mine était morte et la mort des mineurs faisait partie de la mort de la mine.
Avez-vous eu la chance de descendre au fond ?
Oui, en Angleterre, quand j’ai suivi, dix ans après, en 1984, la grève des mineurs anglais contre Margaret Thatcher. J’ai eu… l’honneur – c’est plus qu’une chance – de prendre place dans un ascenseur grillagé et de descendre.
Cela permet-il d’être proche de ce que vivaient les mineurs ?
Je ne sais pas si c’est parce que je suis descendu. Je crois que des gens peuvent descendre au fond et en remonter sans que cela les touche. J’ai vu, dans des anciens reportages, des journalistes, un casque sur la tête, avec une condescendance toute parisienne. Ce qui m’a touché, c’est avant la mine, pendant la mine, après la mine, cette fierté, cette colère, cette dignité. Je ne l’ai pas connu ailleurs. Bien sûr que ça existe ailleurs. Mais moi, je l’ai ressenti chez les mineurs anglais en grève et chez les mineurs français en larmes.

lundi 11 juin 2018

Jean-Marc Ceci : «J’ai écrit avec une paire de ciseaux»


Maître Kurogiku fabrique son papier, du washi, le plie en origami, le déplie, le contemple, se tait. Pourquoi fait-il cela en Italie ? Par le pouvoir d’un mot, un seul, prononcé par une Italienne : « Ciao ». Il n’en faut pas plus pour décider un jeune homme au départ, sans espoir de retrouver celle qui « apporte un prétexte à défaut d’une raison. »
Casparo passe par là, il cherche à se loger et les habitants l’envoient chez celui qu’on appelle Monsieur Origami. Le jeune homme voudrait concevoir une montre à complications qui donnerait toutes les mesures du temps. Mais le temps, enroulé sur un cadran, peut-il se déplier, et y verrait-on des plis semblables à ceux du papier de l’origami ?
La beauté coupe le souffle, Monsieur Origami mérite d’être lu et surtout relu.
Vous publiez un premier roman complètement atypique. Non seulement il ne donne aucune impression d’inspiration autobiographique (se trompe-t-on ?) mais aussi il puise dans une culture assez éloignée de nous. Pourquoi ?
Ce n’est pas un roman autobiographique mais c’est une histoire qui me ressemble car elle traite de sujets qui me sont chers. En surface, le roman est la rencontre de deux de mes passions : les origamis et les montres. Depuis tout petit, je suis attiré par le Japon, et tout ce qui touche à la sagesse et au silence. J’ai la double nationalité belge et italienne et il me plaisait que l’histoire se passe en Toscane. J’aime aussi l’idée de réconciliation avec la vie. Ce roman est un peu la combinaison de tout cela.
Est-ce un roman écrit rapidement ou, au contraire, avec une certaine lenteur ?
J’ai deux réponses, qui sont indissociables. J’y ai pensé il y a deux ans, avec le concept de base, la rencontre de ces deux passions, en cherchant comment rentrer dedans. Et puis, c’est arrivé comme ça et je l’ai écrit très vite, je n’ai quasiment plus fait que cela pendant une dizaine de jours. Le moindre temps libre y passait. Tout est sorti d’un coup, le ton, l’histoire, les personnages, les événements…
L’écriture est très dépouillée. Ce choix est-il lié au thème du roman ou bien s’agit-il de votre manière naturelle ?
C’est plutôt lié au thème du roman, au ton que je voulais donner à l’histoire. Une fois que j’ai trouvé le ton, j’ai écrit avec une paire de ciseaux. Pour aller à l’essentiel. J’ai coupé les mots qui faisaient trop de bruit. Les chapitres sont un peu construits comme des haïkus, avec de la respiration, de l’espace et du silence.
L’utilisation des ciseaux, comme vous dites, vous a-t-elle conduit à couper beaucoup dans une version plus longue ?
En fait, j’ai coupé aux ciseaux, mais dans ma tête. Je voulais entendre le ton au fur et à mesure que j’écrivais. Et quand les mots venaient trop souvent, je contenais tout cela, j’attendais que ce bruit parte.
Le silence est important ?
Oui, c’est ce qui a dicté l’écriture. C’est, je pense, ce que l’on appréciera le plus et que l’on critiquera le plus.
Plier et déplier sont des gestes complémentaires. Mais aussi un peu plus que des gestes quand le papier et le temps se superposent, non ?
Oui. C’est une discipline qui demande de la précision, de la concentration et de la patience. Mais c’est aussi l’occasion de plonger dans l’instant présent. Je prends cette activité comme une méditation dans la pleine conscience du présent.
Avez-vous publié d’autres textes ? Vous semblez débarquer de nulle part…
C’est le premier manuscrit que j’envoie et le premier texte que je publie. J’avais l’idée générale depuis quelques années. J’ai trouvé le ton à donner à Monsieur Origami alors que j’étais concentré sur une autre histoire. Alors j’ai interrompu cette histoire et j’ai écrit Monsieur Origami, avec l’intention de l’envoyer à des maisons d’édition. Je l’ai envoyé à Gallimard, et quelques autres maisons d’édition, par la poste.
Comment se passe une première rentrée littéraire quand on n’appartient pas au « milieu » ?
Je ne suis pas du milieu, en effet. Je ne connaissais personne. J’ai envoyé mon manuscrit par la poste. Je vais de surprise en surprise. Tout d’abord être édité chez Gallimard est pour moi la réalisation d’un rêve. Une autre surprise fut de savoir qu’il ferait partie de la rentrée littéraire. Puis de voir certaines réactions déjà. Puis une invitation à un salon littéraire, puis d’autres. Puis un entretien avec vous. Alors comment cela se passe ? comme un rêve qui se réalise, oui mais plus encore. Mon rêve était d’être publié et je l’ai été. Tout ce qui se passe depuis sont des cadeaux qui s’ajoutent à mon rêve.

samedi 9 juin 2018

La censure des sensibilités



La littérature fait la Une du Figaro. Et le sujet de l'éditorial. Et occupe deux pages à l'intérieur du journal, en ce beau samedi. Que se passe-t-il? Jean d'Ormesson serait-il mort? Ah! non, c'était déjà fait. Pourtant, l'urgence est grande et l'alerte est rouge. Rouge, au Figaro? Bon, ne nous emballons pas.
Il est question de nouvelle censure, ou plutôt de nouveaux censeurs, des minorités agissantes traquant dans les œuvres littéraires passées et présentes ce qu'il est devenu inacceptable de dire ou même d'évoquer aujourd'hui, au moins pour certains qui se sentent blessés dans leur identité, leur culture, leur âme, que sais-je...
Pourquoi ce dossier paraît-il maintenant? A cause du loto du patrimoine, ou grâce à lui, allez savoir, qui va ou devrait servir, entre autres projets portés par Stéphane Bern, fou du Roy, à réhabiliter la maison de Pierre Loti. Pierre Loti? Vous n'y pensez pas! Il n'aimait ni les Juifs ni les Arméniens, il l'a écrit, pourquoi devrait-on le replacer dans la lumière, se demandent, et demandent aux autorités, les défenseurs des Juifs et des Arméniens, ceux qui du moins estiment qu'il n'est plus permis, aujourd'hui, de lire de tels propos, quand bien même ils auraient été perçus, à l'époque de leur publication, comme inscrits dans l'air du temps.
A dire vrai, je me trouve aussi sceptique devant les propos des indignés que devant ceux que leur indignation indigne.
Bien sûr qu'il y a de l'excès dans la volonté d'interdire, ou au moins de faire obstacle à des rééditions qui nous confrontent à une pensée... euh... contrariante (Maurras, Céline, même combat!). Moi qui passe une partie de mon temps dans la presse coloniale et dans des écrits aujourd'hui fort peu recommandables, je peux vous confirmer les effets salutaires d'une bonne colère chaque fois que rencontre, c'est souvent, d'intolérables jugements à l'emporte-pièce, les manifestations imbéciles d'un racisme obtus, un mépris généralisé pour tout ce qui ne ressemble pas à ce que sont les auteurs de ces propos.
La capacité à s'indigner tient à la possibilité de rencontrer ses adversaires. Thomas Clerc l'expliquait très clairement dans une chronique de Libération qui m'avait décidé à rééditer Les Déracinés, de Maurice Barrès: "Lire ses ennemis".
Je retrouve avec un plaisir comparable le même genre de raisonnement dans la chronique que François Forestier publiait hier sur le site Bibliobs: "Le Belge qui n'avait rien compris à la Révolution russe", où il parle d'un livre de Jules Destrée, Les Fondeurs de neige: Notes sur la Révolution bolchévique à Pétrograd pendant l'hiver 1917-1918. Outre qu'il ne voit rien de ce qui est en train de se jouer, Jules Destrée ne manque pas de rappeler que "Trotztky" est juif - donc rusé - et qu'il s'appelle en réalité Bronstein.
J'aime beaucoup la conclusion de François Forestier: "Son livre, complètement oublié, mérite qu'on le redécouvre: un aveuglement ausi total a quelque chose de vivifiant. Voire de grandiose." Je crois que je vais le rééditer - ce serait la deuxième fois que la Boîte à bouquins de F.F. serait à l'origine d'une publication de la Bibliothèque malgache, puisqu'il avait déjà suscité celle du récit d'Edmond About, De Pontoise à Stamboul.
Donc, bien sûr, je m'insurge contre la censure, explicite ou non.
Mais on voit trop bien où va Le Figaro dans son dossier. Je vous en recommande la lecture, surtout si vous n'êtes pas un habitué, et pour les mêmes raisons que je viens de développer. Vous vous ferez votre propre opinion, pourquoi vous imposer la mienne?

vendredi 8 juin 2018

Bill Clinton, le jour où le président a disparu


D’abord, j’ai râlé. Parce que je n’avais pas le roman de Bill Clinton et James Patterson, Le président a disparu, le jour où il est paru. J’ai dû attendre le lendemain – hier, donc – pour le lire. Pas très grave, direz-vous, les livres en attente ne manquent pas vraiment. Et il n’était pas écrit d’avance que ce thriller-là était indispensable à ma survie intellectuelle. Mais, que voulez-vous ? On ne se refait pas, et il est des jours où la curiosité engendre une impatience presque fébrile.
Il est venu, j’ai lu, je suis déçu.
Le scénario est, dans le genre, plutôt bien ficelé – bien que les ficelles soient grosses. C’est dans les détails que ça coince.
Jonathan Lincoln Duncan, président des Etats-Unis d’une époque non déterminée (ce pourrait être maintenant puisqu’Obama est déjà passé par le poste, apprend-on au détour d’une phrase), est veuf depuis la mort de Rachel, il a une fille, Lilly, qui étudie à la Sorbonne. Et il souffre d’une maladie du sang qui, réduisant le nombre des plaquettes, peut avoir de graves conséquences. Jonathan la fait souvent passer à l’arrière-plan, car le traitement que lui donne son médecin lui embrouille les idées et ce n’est pas le moment. « Après tout, je ne suis pas un patient comme les autres. La plupart des gens obéissent aux instructions de leur médecin. Mais ils ne sont pas à la tête du monde libre. » C’est dit sans rire, bien entendu. Boum ! les responsabilités sont là.
Et, re-boum ! l’heure est grave. Non seulement il doit se défendre d’une accusation grave de collusion avec un terroriste international – et l’opposition, rangée derrière la tête obtuse de Lester Rhodes, le président de la Chambre des représentants, est bien décidée à ne pas lui faire de cadeau. Mais aussi et surtout il fait face à la pire menace qu’ont connue les Etats-Unis depuis la crise des missiles à Cuba : une cyberattaque susceptible de paralyser le pays et de le renvoyer aux temps anciens d’un monde sans Internet, sans électricité, sans rien de ce qui organise notre quotidien sans que nous en ayons encore conscience tant cela semble être devenu naturel.
Un virus informatique est en cause, plus pervers que tout ce qu’on a connu depuis que l’informatique est en usage, introuvable et donc impossible à arrêter.
Sinon que rien n’est impossible aux deux génies qui l’ont conçu et diffusé avant d’éprouver les remords suffisants pour prévenir les Américains et leur laisser une chance d’éviter le pire. Brrr ! le suspens est terrible, il ira crescendo jusqu’à la demi-heure fatidique où tout se joue dans un compte à rebours terrifiant.
Bien. Mais il n’y a pas là d’éléments inédits par rapport aux dizaines de thrillers qui posent le même genre de questions. Ce qui est inédit, en revanche, c’est qu’un ancien président des Etats-Unis soit à la conception du livre en même temps qu’un professionnel du genre – le plus grand, s’il faut en croire les chiffres de ses ventes.
Donc, a priori favorable : peut-être Bill Clinton va-t-il nous introduire dans les mécanismes profonds du pouvoir, dans l’esprit de celui qui l’exerce, pendant que se déroule une chasse aux informations sur les véritables responsables de l’attaque. Ceux qui appartiennent à « cet axe du mal », écrivent les auteurs sans crainte de piller la formule, pas très heureuse d’ailleurs, d’un autre président.
Mais, mais, mais… Bill, les réflexions que tu veux bien partager avec tes lecteurs sont-elles vraiment celles qui t’occupaient le cerveau quand tu étais au pouvoir ?
Allons-y de quelques exemples, consternants de banalité.
Les technologies modernes nous renvoient à nos instincts primaires. Les médias savent ce qui est vendeur : le conflit et la division. Simple et efficace. Trop souvent, la colère et le ressentiment l’emportent sur la réflexion. Nos émotions trompent notre vigilance. Un discours enflammé et moralisateur, même sans fondements, aura plus d’impact qu’une allocution réfléchie et argumentée.
[…]
Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. Mais il existe d’autres motifs de division – la religion, l’immigration, l’identité sexuelle. Parfois, ce rejet de la différence est une simple drogue pour alimenter le monstre en chacun de nous. Trop souvent, la peur et le mépris de « l’autre » nous font oublier ce que nous sommes capables d’accomplir tous ensemble. C’est ainsi depuis très longtemps, et cela ne changera peut-être jamais. Malgré tout, nous devons poursuivre nos efforts. Telle est la mission que nous ont transmise les Pères fondateurs : œuvrer à créer « une union plus parfaite », pour reprendre les termes de la Constitution des États-Unis.
[…]
Une guerre nucléaire, c’est perdant-perdant. On ne lance un missile qu’en dernier recours, parce que le camp d’en face a lancé le sien. C’est pour cette raison que personne n’appuie sur le bouton. Voilà l’utilité de la force de dissuasion !
Le dernier jour d’un récit qui commence le jeudi 10 mai et se termine le lundi suivant, Jonathan Lincoln Duncan se présente devant le Congrès pour un discours solennel (il aime ça) où il résume les événements (et le roman) pour les élus qui n’avaient pas tout compris (forcément, il fallait éviter de leur donner des informations trop sensibles). Et où il dessine, à coups redoublés de clichés éculés, les grandes lignes d’un avenir rayonnant dans une sécurité renforcée.
On pouvait espérer mieux. Il reste un habile thriller plutôt plaisant, mais il n’était pas nécessaire de convoquer un ancien président des Etats-Unis devant une commission d’enquête des lecteurs.

jeudi 7 juin 2018

14-18, Albert Londres : «Un flot d’ouragan s’est précipité sur nous et nous bat.»




La digue qui retient le flot

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 3 juin.
Un flot d’ouragan s’est précipité sur nous et nous bat. Depuis sept jours, sans accalmie, il déchaîne sa fureur. Par moments il submerge tout, mais les vagues retombent et l’on voit réapparaître, toute ruisselante, la digue qui a tenu. La digue c’est nos soldats.
Qu’ils y montent, qu’ils en descendent, qu’ils prennent position, vous pouvez les regarder. Si vous avez soif d’un grand spectacle vous serez servi. Le drame qui se joue ne les dépasse pas. Depuis huit jours, ils ne vivent plus qu’entourés de poussière ou de fumée. Les nuages que soulèvent les camions sur les routes s’aperçoivent de 25 kilomètres. Ce sont de ces nuages qu’ils surgissent pour se jeter sans intervalle, dans les fumées, fumées blanchâtres, vieilles connaissances, fumées ardoises, nouveau poison, alors c’est le masque. Les heures sont si vibrantes que la fatigue n’est certainement plus libre de tomber comme à l’ordinaire sur les hommes. Autrement, comment ne dormiraient-ils pas tous ?
Des journées de train, des journées de camion, des journées de combat se succèdent pour eux sans coupure. Avant de donner l’effort moral, l’effort physique les réclame jusqu’au bout. Ne les voyez pas avec une figure tragique. Ils ont leur figure de toute la guerre. Ils savent bien que cette passe est la plus émouvante. Ils ne vont pas, sans tout comprendre, à la rencontre de l’assaut. Mais ils ont l’habitude des heures tragiques. Ils ne sont plus neufs à ces angoisses. D’ailleurs, eux, ne doivent pas être angoissés et ils ne le sont pas. Eux ne sont pas derrière le drame, ils sont dedans. Le spectateur peut se demander quel sera le dénouement. Eux sont les acteurs. Et pour l’acteur, l’acteur passionné qu’il est, seule la minute compte où il se débat. Cette minute, il la regarde venir, calme et prêt. À grande allure, l’œil vif, il se laisse porter face au péril.
Leur âme est si forte qu’ils se rendent à peine compte eux-mêmes quand leur force les quitte. Il faut que ce soit le commandement qui y veille. Tenez ! voilà une division qui rentre, par ordre, se reposer. Sans défaillance, jour et nuit, elle a fourni huit jours de combat. Ce n’est pas ses pertes qui la font retirer du champ de bataille, c’est l’épuisement du corps de chaque homme. Et on la ramène à l’arrière sans qu’elle l’ait demandé !
C’est un effort collectif, c’est une volonté unanime qui pousse nos combattants. Maintenant qu’ils n’ont plus devant les yeux des lignes nettement tracées, des boyaux, des tranchées et qu’entre des rues de villes ou de villages, qu’à la sortie des sentiers d’un bois, ils se rencontrent groupes d’hommes contre groupes d’hommes, chacun, comme si tout dépendait de lui, se donne de toute son âme ; là, c’est un mitrailleur qui tient tête, seul, à deux chars d’assaut. Là, c’est un caporal de génie qui doit détruire une passerelle sur un canal ; il pourrait la détruire au mieux de sa vie sauve, il attend pour déclencher l’explosion que les Allemands soient dessus et les fait sauter sous ses yeux, quitte à sauter lui-même. Là, c’est un lieutenant-colonel qui prend la grenade et, donnant l’exemple, se jette le premier dans le corps à corps. Plus le flot envahisseur, sans cesse alimenté, mord, plus les hommes se durcissent sur place et deviennent rochers pour barrer Paris. On ne lutte plus, on se déchire.
Il n’y a pas que dormir qu’ils ne fassent plus.
— On ne mange pas, disent-ils.
Ils disent : on ne mange pas, sur un ton qui signifie : « Quand pourrait-on manger ? » Ce n’est pas la nourriture qui leur manque, c’est le loisir.
Tout le monde accourt, rejoint. Un sous-lieutenant de chasseurs, un petit jeune sous-lieutenant de chasseurs, coupant de lui-même sa permission, rentre. Il demande à ses hommes :
— S’est-on bien battu au moins ?
— Oui, mon lieutenant.
— On a reculé !
— Il a bien fallu, à cause du nombre.
— Ça c’est pas chic, mais c’est fini.
Tous ne sont pas jeunes comme celui-là. Ça, c’est l’élan, l’enthousiasme, la France emportée. Il y a les hommes mûrs. Ceux-là puisent leur résolution dans leur gravité : deux foyers, mais une seule flamme.
Le Petit Journal, 4 juin 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 4 juin 2018

David Lopez, Prix du Livre Inter

Il ne méritait peut-être pas les éloges dithyrambiques qui se sont élevés de presque partout à sa sortie, le premier roman de David Lopez, Fief. Paru l'an dernier au début de la rentrée littéraire, il avait époustouflé bon nombre de lecteurs par le ton singulier adopté par l'écrivain. Il tranchait, c'est vrai, avec beaucoup d'autres romans parus au même moment.
Jonas fume, picole, espère que Wanda va enfin lui autoriser ce qu’il espère, glande pas mal avec sa bande de potes, Ixe, Miskine, Untel, Poto, presque tous hors système. Malgré ce qui ressemble à une dérive, Jonas tient debout grâce à la boxe. Son vieil entraîneur sait maintenant qu’il ne fera pas la carrière dont il rêvait pour lui. Il reste, au-delà de Kerbachi, l’adversaire qui l’envoie au tapis, une victoire contre la peur et la douleur.
L'impression forte s'est prolongée en tout cas auprès des jurés du Prix du Livre Inter, puisqu'il vient ce matin d'être proclamé lauréat de l'édition 2018.

14-18, Albert Londres : «Il n’est pas de drame sans une note qui, un instant, le secoue d’un sourire.»





(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 1er juin.
Et tandis qu’hier, en l’espace d’une demi-journée, le temps de monter et de descendre, j’ai vu sur la Marne s’asseoir la défense, aujourd’hui, sur les routes de l’Oise, sous Soissons, j’ai vu passer le nouveau flot qui, dans ces plaines, va porter sa sainte colère à la rencontre de l’ennemi.
Un arrêt semble se dessiner sur la Marne. Depuis trois jours, sur tous les chemins qui y tombent ou la longent, hommes des deux uniformes, kaki et bleu, canons, matériel, chevaux, tout marchait. Hier, au petit jour, rien n’était arrêté. Nous repassons l’après-midi : plus de mouvement ! Plus rien en marche ! Où est l’immense figuration de la France en armes qui grouillait si puissamment ? Elle est en place. Et là, près de Dormans, sur la berge, à deux mètres du lit de la rivière glorieuse, voilà le premier trou d’obus. Il est tout frais. Il ne date pas d’une heure. Mais un sifflement : un autre obus arrive, il troue la berge encore, ses éclats, comme une pluie, tombent dans la Marne. Elle n’avait plus frémi depuis 1914.
Et les deux canons, français et allemand, par-dessus la Marne, commencent à échanger leurs coups.
Cela, c’était hier. Aujourd’hui, ce que nous allons voir, c’est sur l’Oise. Les Boches, depuis trente-six heures, tentent de la franchir. C’est le chemin le plus court pour Paris. Leur pression est formidable. Alors que sur la Marne ils semblent faire étape, sur l’Oise, ils foncent de toutes leurs cornes. À cette extrémité du champ de bataille, impérieuse, s’est transportée l’angoisse. Ce matin, c’est là qu’est le spectacle de la France tragique et debout.
C’est le même, en plus puissant. Hommes, canons, matériel, chevaux, sans repos, montent, montent. Pareillement, les évacués descendent, descendent. Il n’est pas de drame sans une note qui, un instant, le secoue d’un sourire. Ce sont nos travailleurs indigènes, cette fois, qui la donnent. Il fait un soleil pur et ils sont bien un sur trois à porter un parapluie. Il vient des troupes dans toutes les directions. Hâtivement, notre pieuvre se forme.
— Bonne chance, amis ! Bonne chance à tous ! C’est Mme la sous-préfète de Soissons qui crie cela aux nôtres en leur distribuant des bouteilles au passage. Mme la sous-préfète de Soissons est la fille de Clovis Hugues. Elle est là, brune et belle, sur la route. La poussière et la fièvre entourent son geste quand aux guerriers elle tend la boisson. Elle a tout l’air de continuer un des poèmes de son père.
L’œuvre qui doit nous sauver, vibrante, s’accomplit. Si nous manœuvrons, l’Allemand manœuvre aussi. Sa tactique apparaît claire : chaque fois qu’il sent une résistance, il ne continue pas, il évite de se buter à nous, il glisse à droite ou à gauche. Sa manière est de s’infiltrer, non de foncer. Il vise continuellement à nous encercler. Son nombre lui facilite la tâche. Ce n’est pas de front, c’est par le sud ou par le nord qu’il essayera d’avoir raison de la forêt de Villers-Cotterets.
Une auto, c’est un général. Il descend. Pas d’inquiétude sur son visage. Il tape sur l’épaule d’un divisionnaire, souriant, il lui dit : « Voilà la guerre de mouvement, eh bien ! néanmoins il faut tenir ! »
Il le faut.
Le Petit Journal, 2 juin 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

samedi 2 juin 2018

14-18, Albert Londres : «Tous les soldats, tout le matériel, tous les moyens de la patrie sont dehors.»




L’aspect de la manœuvre

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 31 mai.
Au milieu de toute notre armée en mouvement, nous roulions. Nous n’allions pas vite. Il faut voir à cette heure les routes qui sillonnent la France menacée. Tous les soldats, tout le matériel, tous les moyens de la patrie sont dehors. On rencontre des troupeaux, des chars à bœufs, des évacués qui causent beaucoup de crise d’impatience aux automobilistes.
Et il y a des régiments à cheval qui descendent certainement tout chaud d’un train, car les poils de la queue des bêtes sont encore froissés. Il y a des fusils, des lances, des ombrelles – une cinquantaine de femmes vont leur ombrelle ouverte. Il y a des files de rouleaux à vapeur : je n’aurais jamais cru que l’armée eût autant de rouleaux à vapeur. Il y a des troupes à pied, d’autres en camions, les unes par petites unités, les autres par régiments. Ça monte, ça descend, ça bifurque. Tout cela sait où il va. Depuis trois jours, je n’ai entendu personne demander sa destination ni dire qu’il s’était trompé, ni hésiter dans sa marche. Les petites villes qui sont tout au long ont l’aspect d’un jour de marché. Tous les gens sont sur la place ou devant leur porte. Toutes les routes sont employées, les larges, les mauvaises. Où il y a une artère, on y rencontre du Français qui circule. Et de l’Anglais aussi. Que nous sommes de vrais amis, Français et Anglais ! Que nos regards et nos cœurs se sont encore rapprochés depuis quelques jours ! C’est tout juste si on ne se donne pas le bras pour s’aider.
Nous roulions parmi tout ce peuple en armes, en uniformes et en action, lentement mais sans difficulté. De tout ce spectacle, ce qui le surmonte c’est l’ordre. Celui qui manie avec cette aisance une aussi formidable figuration est un maître de la lucidité. Car pourquoi croyez-vous que se meuvent ces multiples caravanes ? Croyez-vous que c’est uniquement pour échapper aux Boches ? Non. C’est pour le manœuvrer.
Nous roulions donc. Subitement devant nous, la route se trouve dégagée. Plus personne dessus, le champ libre, à deux kilomètres : Château-Thierry.
La guerre de mouvement a ses surprises. Ce qui était vrai le matin ne l’est plus le soir.
Toutes les grandes choses se sentent. Il suffit alors d’un moindre signe pour que la vérité dans toute sa plénitude, sans que vous l’ayez vue encore, vous apparaisse. Dès la première maison, c’était clair. Nous avançons. Tout est fermé, tout est muet : le désert. Nous allons d’un bout de la ville à l’autre. Nous avons fait la ville en long, nous la faisons en large : personne. Mais hier c’était encore plein ! Comme si nous avions plus de chances de comprendre, nous nous arrêtons de marcher. Halte inutile. Toute la ville a disparu dans la matinée.
Voilà pourtant un vieux et solide homme qui va nous le dire. Il porte deux pains dorés sous le bras droit. Qu’est-ce qu’il fait-là ?
— Alors, il ne reste plus que vous, ici ?
— Oh ! et quelques autres.
— Et tous les autres ?
— Ils sont partis ce matin.
— Et vous ?
— Moi, je suis assez vieux pour attendre.
En 1914, Château-Thierry avait vu les Boches. Château-Thierry apprend qu’on marche sur lui. Il fait le vide, quand on les a vus une fois, tout plutôt que de les revoir.
Le Petit Parisien, 1er juin 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

vendredi 1 juin 2018

14-18, Albert Londres : «Tu tiendras, sois tranquille.»




Mêlé à nos soldats

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 29 mai.
« Là, là, ne t’emballe pas, tu n’iras peut-être pas si loin que tu crois ! »
C’est un artilleur qui, dans les colonnes qui reculent, calme son cheval qui se cabre.
Avec nos troupes qui, obéissant à l’ordre, prennent du champ, nous marchons. Où allons-nous ? Où vont-elles ? Elles ne savent pas. Elles n’ont pas besoin d’ailleurs de savoir. De haut, une main les dirige. Cela, elles le sentent.
Ils ont le visage fardé par la poussière. Comme ils ont chaud. La poussière est mouillée par la sueur, ils donnent l’illusion d’être peints à l’ocre. Ils passent, entremêlés, français et anglais. Ils vont en s’aimant bien tous les deux, le kaki et le bleu. Un des nôtres me montre une compagnie cycliste de nos amis qui marche parallèlement à nous.
— Tu vois, ceux-là, il n’y avait pas moyen de les faire démarrer quand l’ordre est venu ; ils s’accrochaient à leur colline comme à une bouée et tout en s’en allant ils se retournaient toujours et faisaient quelques pas en avant pour tirer encore.

Deux armées manœuvrent

On entend peu le canon. Ce n’est plus la guerre sur place. Comme aux grandes dates ce sont maintenant des armées qui manœuvrent. On sent les deux volontés ennemies dans le mouvement qui couvre tout ce pays. Deux colonnes allaient côte à côte sur cette route, sur cette route qui retrouve du coup son rôle de 1914, mais voilà un croisement, l’une continue droit devant elle, l’autre tourne. Chacun sait où il va. Cette certitude console le soldat. Car plus il va, moins il « avale » la nécessité de céder du terrain. Il sait bien qu’il collabore à la formation d’un plan précis, que puisque c’est une vraie bataille il faut lui donner de la profondeur, il n’a pas peur pour le lendemain, mais cette sensation de la minute même où il s’en va lui pince le cœur. C’est pour prendre de l’élan, entendu ! Que c’est amer !
— On aurait peut-être bien pu rester où on était. On aurait tenu, bon sang !
Tu tiendras, sois tranquille.

Des bataillons dans la nuit

La vision, dans la nuit qui doucement se met à venir, s’agrandit soudain. Petit à petit, on finit par ne plus distinguer les figures des hommes, puis c’est leur uniforme. Nous nous sommes arrêté. Nous nous sommes assis sur un talus. À travers notre fatigue, nous regardons. Ils ne parlent plus. À mesure qu’elle les enveloppe, l’ombre les rend muets. Quelques-uns fument. On voit les points rouges de leurs cigarettes, ils ne la gardent pas à la bouche, ils tirent rapidement une fumée et tournent le petit feu contre terre, ils se méfient des avions qui guettent. Ils passent. Par un mot qu’ils lâchent de temps en temps, nous reconnaissons que ceux-là sont des Anglais ; cinq minutes après, que ce sont des Français. Amicalement, ils se suivent. Nous restons là une heure, sans bouger. La route, cette heure passée, tombe déserte. Là, sur une ville proche, soudain de formidables détonations éclatent. Ils la bombardent par gothas.
— Ce n’est pas des V. B. (les V. B. sont des grenades à fusil), dit une voix près de moi.
Il y a donc quelqu’un près de moi ? Nous cherchons. Oui, tout le long de cette route, tout le long, couchés ou assis sur le talus, cachés par la nuit, au point qu’à dix mètres nous n’avions rien vu, des bataillons attendent. Ils se confondent avec la terre et l’herbe. Ceux-là ne partiront pas cette nuit. L’ennemi est à six kilomètres. Ils le verront venir. De temps en temps une voix s’élève parmi eux :
— Eh bien ! est-ce que tu prépares le cantonnement ? dit l’un en se moquant de son sort qui désormais est de coucher dehors.
Il n’y a pas de réponse.
Des projecteurs, partant je ne sais d’où et se croisant, forment dans le ciel des X gigantesques. Une autre voix s’élève, celle-là chante, elle dit :
C’était plus doux quand j’étais chez ma mère
Qui m’ dorlotait en m’appelant son chéri.
Oui, petit, je comprends ça. Que ta voix est ferme pourtant.
Le silence retombe. Puis le bombardement de la ville recommence. Puis le silence retombe.

Dans le village qu’on va quitter

Nous nous levons. Nous longeons les bataillons couchés et faisons cinq cents mètres encore sur la route. Un village. Il est vide. Les portes des fermes et des maisons, grandes ouvertes dans la nuit, donnent la sensation du malheur. Voilà l’église, une de ses fenêtres brille. Une veilleuse veille. Nous cherchons la porte, nous entrons. Jamais nos pas, quoique retenus, n’avaient autant sonné sur des dalles. Plus une chaise, plus un banc. La veilleuse veille devant une statue d’une Vierge qui apprend à marcher à l’enfant Jésus. La pendule, oubliée, bat. Elle est toute petite et elle emplit tout. Je n’ai jamais entendu une pendule battre si fort – du moins je le crois. Au petit jour, les Boches y entreront.
Nous la quittons. Je donnais le bras à Edouard Helsey. Nous allions retourner. Une femme en cheveux et qui devait courir depuis quelque temps parce qu’elle était essoufflée se précipite sur nous :
— Où est le pont, nous dit-elle. Je veux m’en aller. On m’a dit que le pont était coupé.
— Non, il n’est pas coupé, si le pont était coupé, nous ne serions pas ici. Nous devons y repasser aussi, nous, sur le pont.
— J’aimerais mieux qu’on me fiche à la rivière en m’en allant que de retourner avec eux.
Elle se remit à courir dans la nuit. Nous n’avons pas pu deviner d’où elle sortait.
Le Petit Journal, 31 mai 1918.



Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

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Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
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Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille