samedi 4 avril 2020

Marcel Moreau, la folie du Verbe


Il faut bien que même les meilleurs s’en aillent, ce qui ne donne pas envie pour autant de leur pardonner – plutôt de gueuler sur une saloperie de coronavirus qui s’en prend à un écrivain de 86 ans aux défenses forcément affaiblies…
Marcel Moreau est mort et je porte en moi une tristesse qui bouillonne comme la lave de ses phrases. Il fut un compagnon fidèle, moins parce que nous nous voyions, plus amicalement que professionnellement, de loin en loin qu’en raison de la présence permanente de son écriture.
Lire les livres de Marcel Moreau, aujourd’hui comme hier, c’est traverser la folie, les obsessions, les gouffres. Et en sortir.


J’emprunte au film de Stefan Thibeau (qui, je l’espère, ne m’en tiendra pas rigueur), Marcel Moreau : se dépasser pour s’atteindre, la photo qui illustre cet au revoir ému – mais on se retrouvera, Marcel, chaque fois que je rouvrirai un de tes livres !

Amours à en mourir et Opéra gouffre (1989)
L’écriture de Marcel Moreau est excès. Elle fait plus que frôler les abîmes, elle s’y engouffre avec l’avidité de celui qui veut les connaître pour mieux les affronter, pour avoir une chance d’en sortir non sans blessures mais au moins vivant. C’est ce qui rapproche Marcel Moreau de Stéphane Mandelbaum dont les initiales sont reprises en sous-titre d’Opéra gouffre (ou S.M. assassiné) et qui est aussi coauteur, avec son frère Arié, du livre qui se trouve ainsi ponctué de dessins emplis d’une violence désespérée.
Parlant de Mandelbaum, Moreau parle bien évidemment de lui-même, de sa lutte contre le rationnel, de la manière dont il est « malade du sens du mot », du lourd tremblement qui le prend à la racine de la langue et écartèle le style.
Amours à en mourir remet en scène le personnage de la « Folfemme », autre axe de l’imaginaire de Marcel Moreau. Et qui est à l’origine des mêmes bouleversements intérieurs, d’une émotion qui bouscule les convenances pour se faire entendre.
Avec ces deux petits livres, Marcel Moreau se montre tel qu’en lui-même. S’expose aussi, bien entendu, à tous les lecteurs bien-pensants pour qui l’excès est synonyme de mauvais goût. Alors qu’il est ici recherche de la vérité, de sa vérité.

Mille voix rauques (1989)
Ecrivain de l’excès, Marcel Moreau éprouve de temps à autre le besoin de faire le point dans sa démarche. Ces livres où il mesure le parcours accompli, et celui qui lui reste à faire, sont parmi ses plus attachants. La Pensée mongole ou Discours contre les entraves appelaient peut-être Mille voix rauques, des voix qu’on peut entendre maintenant dans un ouvrage qui semble faire charnière dans l’œuvre de Marcel Moreau.
« Ce texte est le lieu de la violence qui me reste, et de la tristesse qui me vient. » L’auteur du Chant des paroxysmes aurait-il usé sa rage ? Serait-il fatigué de hurler en solitaire ? La question qui vient naturellement après la première phrase ne se pose pas très longtemps : Marcel Moreau est toujours un fou de mots, un enragé du Verbe, supérieur pour lui à la spiritualité en Dieu. Et sa manière de nous le faire comprendre n’a rien de théorique. Pas d’essai compassé sur soi-même ! Pas de nostalgie ! Pas de regrets ! Quand Marcel Moreau se retourne sur son passé, et qu’il dit : « Tout est bien », c’est avec la démesure des passions les plus folles.
Peut-être, quand même, à force d’avoir exprimé ses colères et ses joies, Marcel Moreau en est-il arrivé maintenant à une sorte de sérénité. « Je ne serai plus le même. Vous serez différents. Sourions-nous. » A la recherche du bonheur, il sait maintenant où il se trouve. En effet, quelque chose a changé. Mais ce livre-ci ne fait que l’annoncer. C’est en cela qu’il constitue une charnière : « Ce livre est au commencement de la fin de mes livres. La suite pourrait être le silence ou, plus probablement, un sursaut convulsif provoquant de nouvelles orgies verbales. » Il n’est possible d’émettre que des hypothèses à ce sujet, dans l’attente des événements…
Auparavant, nous aurons eu le temps de nous laisser imprégner par la richesse de Mille voix rauques dont l’écriture très physique fait une petite place au sport, que Marcel Moreau ne pratique plus, mais dont il continue à admirer la tumultueuse beauté, notamment celle du rugby, cette fête sensuelle et heurtée. On placera en parallèle, parce qu’elle parle au fond de la même chose, la « Lettre de l’esprit au corps » qui constitue un chapitre dans lequel le délire est invoqué contre la décrépitude et la mort, dans un chant qui n’est pas désespéré, bien au contraire.
Quoi qu’il en dise parfois – et même dans cet ouvrage – Marcel Moreau n’a rien perdu de son tempérament. Il a toujours en lui de quoi vociférer. Ses gouffres restent ouverts sur un grand appétit d’exister par les mots. Et si son retour chez son premier éditeur (où il n’avait plus publié depuis sept ans) semble fermer une boucle, elle n’est ni la première ni la dernière…

Neung conscience fiction (1990)
Derrière ce nom imprononçable : Neung, sorte de cri sauvage, se cache – ou plutôt se montre – la dernière folie salutaire de Marcel Moreau. A son vingt-cinquième livre, l’auteur de Quintes (qui inaugura sa bibliographie en 1963) conquiert encore un pan de liberté dans un roman apocalyptique où le grand remue-méninges de la vie se traduit en extraordinaires convulsions.
Neung a été envoyé par son père – soucieux d’écrire « un livre de conscience fiction » avant de mourir – en Oxydem, un étrange pays où la langue se réduit de plus en plus en sons informes parce que les sujets de Tronikescu sont saisis « d’an-thro-pophobie, d’illitérature, de futurescence, mais aussi de frik ».
Pour sa survie, Neung se réfugie dans la Maison des Mots, occupée autrefois par son arrière-grammaire, où il va se livrer à des pratiques peu compatibles avec la moralité de l’endroit.
Une transformation physique désigne Neung comme un cas étrange : une excroissance érectile a poussé sur sa tête – c’est Jules, né du Vwortch. Et, avec ce deuxième phallus, il va s’employer à enschlouguer quelques Oxydèques, à les violer dans leur cerveau pour les débarrasser de leur Quancer. Sombre furie d’érotisme et de mort que la sienne !
Cette fable cruelle semble celle d’un homme qui, inquiet de voir notre société de plus en plus aseptisée, en appelle à la résistance. On ne peut le laisser seul…

Noces de mort (1993)
Marcel Moreau n’en finit pas de revenir en Belgique où il est de plus en plus fêté à sa juste valeur. Le vociférateur ne s’est pas calmé pour autant, comme le prouve son dernier récit publié, Noces de mort. Peut-être, simplement, l’écoute-t-on mieux, tant des écrivains comme lui nous deviennent de plus en plus indispensables au fur et à mesure que le commerce du livre, aseptisé, s’assimile à du marketing…
Le prix Plisnier en 1971, le prix Canada-Communauté française Wallonie-Bruxelles en 1977, le prix Malpertuis en 1979, le prix de la Ville de Mons en 1983, le prix Maeterlinck l’année dernière, et maintenant le prix Achille Béchet, premier du nom (doté de 200 000 francs belges), créé par la province de Hainaut en hommage à un des grands animateurs de sa vie culturelle, mort l’an dernier… La liste s’allonge, et tant mieux, puisque c’est en outre chaque fois l’occasion de revoir chez nous, chez lui, celui qui partit en hurlant et qui revient sans avoir rien abandonné de son déchirement intérieur. Il a même souvent fait un peu peur, y compris à ceux qui avaient l’occasion de lui offrir l’une ou l’autre récompense. Cette fois, pour ce prix biennal de consécration sans candidature destiné à un créateur, quelle que soit sa discipline, il est apparu comme un des artistes hennuyers (ou ayant un rapport avec cette province) les plus dignes de le recevoir.
Prix de consécration, disions-nous : sa bibliographie s’allonge presque chaque année de plusieurs lignes, de plusieurs volumes qui se ressemblent sans se confondre, dans une même orgie verbale qui prend racine loin à l’intérieur du corps et se déploie dans le monde comme un monstre magnifique auquel aucune frontière ne peut fermer un territoire. Une trentaine d’ouvrages déclinent ainsi cette Moreaumachie, pour reprendre le titre d’un de ses romans. Cette année, il a publié Tombeau pour les enténébrés, avec des photographies de Jean-David Moreau, et Noces de mort, récit terrible d’une fusion amoureuse si forte qu’elle ne peut que se perdre dans la mort.
L’homme et la femme qui sont réunis dans une chambre n’ont plus rien à connaître de ce qui les entoure. Ils sont jeunes, elle se meurt d’un cancer, il est pourchassé par les forces de l’ordre pour l’assassinat d’un homme qu’on appelle le Chef. Leurs corps se sont trouvés, ils ne se perdront plus. D’ailleurs, ils n’ont plus rien à perdre, ils ne peuvent plus que gagner du temps dans l’ardeur amoureuse, jusqu’à peut-être rendre l’amour lui-même aussi dangereux que les autres dangers dont ils sont menacés. Et si l’amour devient mortel, il a une chance d’effacer tout le reste.
« En fait, le feu du cancer (mot qu’elle n’avait jamais prononcé) se propageait en elle, et il fallait que le feu de l’Amour fût le premier à la détruire, ô mon chéri, je t’aime, je t’aime, je t’aime. » Ce lyrisme sombre et emporté fait basculer le lecteur aussi hors du temps et partager, le temps d’une folie, cet emportement dont Marcel Moreau a fait, en écriture au moins, son pain quotidien.

Bal dans la tête (1995)
On connaît, ou on devrait connaître, l’ivresse verbale de Marcel Moreau, ses élans fulgurants qui poussent son écriture à l’incandescence, au bord de la folie. Et, disant la tentation de cette folie, il ne cesse d’en explorer consciemment les abords, près de la chute mais retenu par quelque instinct vital plus fort que la mort, mort physique ou mort symbolique qui détacherait l’esprit de sa capacité à appréhender le réel pour s’engouffrer dans un univers ne répondant plus qu’à sa propre logique – illogique aux yeux de tous. C’est pourquoi, sans doute, il arrive que les livres de Marcel Moreau – il en a publié plus de trente depuis trente ans – échappent à ceux qui en tentent l’exploration, suite à un sentiment de découragement devant quelque monstruosité incompréhensible.
Cependant, sans rompre avec la radicale intransigeance de son Discours contre les entraves, il arrive à Marcel Moreau d’ouvrir plus largement la porte à celui qui voudrait tenter de la franchir. Cette impression pourrait rouvrir le vieux débat sur le problème de la lisibilité, mais celle-ci est tellement subjective qu’il est vain d’y revenir. Disons simplement, pour faire vite, qu’un roman comme Julie ou la Dissolution, souvent cité d’ailleurs par ceux qui éprouvent quelque difficulté à aborder l’œuvre de Moreau, offre sans doute une introduction plus douce à une création en totale et volontaire rupture avec tout confort. Dans le même ordre d’idée, nous nous en voudrions de ne pas citer un titre moins connu, et qui aurait mérité au minimum un élan de curiosité plus soutenu, Issue sans issue. Ajoutons-y maintenant ce Bal dans la tête dont l’auteur nous prévient cependant, dans un bref avant-propos, qu’il a longuement hésité à le publier. Il s’en explique : « J’y voyais trop l’impudique maladie de la sous-estimation de soi, conduisant au reniement de soi. Il fut écrit à une époque où il me semblait inutile d’ajouter de la vie haïe, en tout cas suspectée, à une vie que j’avais embrassée sans compter, ne dût-elle une part de son intensité qu’à un pessimisme exacerbé. »
Osons une explication complémentaire, celle du lecteur qui a traversé les fureurs de Bal dans la tête : plus proche de la mort physique que d’une mort symbolique, le roman a pu paraître trop explicite à son auteur qui aurait été tenté de garder pour lui cette descente aux enfers. Il a eu raison de n’en rien faire : même l’enfer est éclairant quand sa visite se fait en compagnie de quelqu’un qui y croit.
Un des deux personnages principaux du nouveau roman de Marcel Moreau est peut-être l’involontaire intermédiaire entre le lecteur et l’univers de l’écrivain : écrivain lui-même, il est un auteur à succès au style policé et se plaît à faire plaisir à son public. Nous n’aurons pas d’exemple de son écriture, mais ce n’est pas nécessaire : les commentaires de son frère Serge suffisent. Serge est peintre et habite son délire pour deux. Il a, en outre, séduit la femme de son frère écrivain, et celle-ci est morte. Bloqué dans sa démarche créatrice, Serge s’est tourné vers l’écriture avec la même violence qu’il avait mise dans la peinture. Il boit trop et son comportement, influencé par celui qu’il nomme Edicius, figure imaginaire de la fin, est totalement autodestructeur. Serge livre dans ses carnets des aveux qui constituent une sorte d’autopunition terrible.
Il n’est pas interdit de voir, dans les deux frères, deux faces du même personnage, l’un finissant par dévorer l’autre et par occuper toute la place jusqu’à ce que l’auteur lui-même prenne la parole, dans une conclusion de roman qui tourne à la réflexion sur le sens même du livre, pour autant qu’il puisse avoir un sens clair : « Bal… n’est sans doute pas de cette trempe des œuvres qui survivent à l’écrivain. […] Et plus je parle de lui, de la manière dont j’en parle, plus j’ai l’obscure sensation qu’il n’est pas le livre que je crois qu’il est, et que je ne suis pas l’homme dont il est censé donner l’image. Cette ambiguïté semble sans issue. »
C’est bien parce qu’elle n’a pas d’issue qu’elle est fascinante. On était entré dans le roman avec le sentiment de suivre un chemin clairement balisé, et Moreau a annexé le terrain avec ses doutes, ses lancinantes questions auxquelles il est impossible de répondre – d’où la nécessité de les poser et de les reposer sans cesse, dans une œuvre qui est moins répétitive qu’elle n’approfondit jusqu’à l’intolérable les mêmes angoisses, les mêmes obsessions.

La compagnie des femmes (1996)
A sa manière, Marcel Moreau repose le problème de l’œuf et de la poule. Lequel est antérieur à l’autre ? Bien sûr, chez lui, ce n’est pas une question d’œuf et de poule. Mais, à force d’écrire ses livres enragés, à force de creuser toujours les mêmes thèmes passionnels, il a bien dû finir par s’interroger sur la cohabitation, chez lui, de deux obsessions fondamentales. La compagnie des femmes plonge au cœur de ce maelström sur les rives duquel plus de trente livres déjà ont échoué – sans pour autant, bien sûr, s’apparenter à des échecs.
En apparence, son nouvel ouvrage ne parle que des femmes. Et en parle avec la voix du désir. Mais toujours se mêle le mouvement de l’écriture, propre à s’approcher de la réalité telle qu’il la vit : « Que reste-t-il de l’homme ? Une femme. Disons une idée de la femme. Pas une idée. Une perception. Une respiration d’elle. Une représentation qui frémit. Un corps. Qui bouge. Qui vient, va, revient. La dernière des obsessions. Celle que le Verbe n’a pas eue. Jamais définitivement eue. Seulement par rafales. Quand j’étais trop fou de lui. Ou trop drogué. Trop esclave. Quand les mots m’étaient totalement sans Elle. Chante-corps bâillonné. »
C’est comme si les mots sans la femme n’avaient pas de raison d’être. Mais peut-être le contraire est-il tout aussi vrai. Plus on avance dans son texte, plus il devient impossible de séparer le verbe et la chair, qui sont glorifiés dans leur plus intime relation, celle qui nourrit l’un et l’autre. Sorte d’incantation vitale, La Compagnie des femmes longe souvent des gouffres, car plus on s’élève et plus la chute peut être dangereuse. Mais, cette fois, Marcel Moreau reste prudemment près de la paroi, et évite de se perdre dans l’inconnu. Encore faudrait-il tenir pour acquis que le territoire exploré, marqué ainsi par ces pages, est réellement connu. Alors qu’il est sans doute davantage senti, en une perception plus instinctive que rationnelle. Le raisonnement n’a jamais été, on le sait, à la base de l’écriture de Marcel Moreau. Il procède plutôt par longues incursions dans le domaine du sensible, de l’émotion, débordé parfois même par ce qui, en lui, agit, mais laissant faire pour aller plus loin encore.
Au ressassement qui, de livre en livre, finit par constituer une œuvre dont la cohérence n’échappe plus à personne, l’écrivain se donne sans la moindre complaisance. Il ne craint pas de fustiger ce qu’il considère parfois comme ses travers, et qui en réalité est à la source de sa création. Recréation du monde, plutôt, vu par des yeux un peu fous, de cette folie qui dit les vérités trop généralement tues, par pudeur ou par crainte de la pression sociale.
Les mots de l’amour et les mots de la mort s’enlacent. Se déversent les uns dans les autres. Ou se chevauchent, se font des enfants, fragiles sonorités, hâves. Des voix de vêpres et de nénies mêlées.
Un furieux appel d’air qui nous emporte et nous élargit l’horizon à un point qu’il était impossible d’imaginer.

« Moreau », un film de Michel Jakar (1997)
Marcel Moreau, ou le verbe halluciné. Depuis son premier livre, Quintes, paru en 1962, l’écrivain, né dans un Borinage qui a laissé des traces au fond de sa mémoire, n’en finit pas d’arpenter la langue avec une folie rageuse à peine canalisée dans des textes qui ruent dans les conventions, qu’elles soient littéraires ou sociales.
Marcel Moreau l’unique. Il n’existerait pas qu’on ne penserait même pas à l’inventer, tant son cas paraît atypique dans un monde de plus en plus aseptisé. Il est pourtant nécessaire qu’il soit toujours là à donner de la voix, à rappeler que les mots peuvent – doivent ? devraient ? – naître au plus profond de l’intérieur du corps, là où les organes vitaux coexistent avec la pensée, une Pensée mongole, pour reprendre le titre d’un de ses livres.
Michel Jakar a tenté la gageure de transposer en images cette démarche inhabituelle. Il a choisi le noir et blanc, peut-être le noir de la mine et le blanc du soleil. L’ombre et la lumière se répondent dans un jeu où les deux éléments sont indispensables à une recherche d’équilibre menée toujours au bord des gouffres.
Marcel Moreau parle relativement peu dans le film, mais on le voit beaucoup. Il est dans la rue, il rentre chez lui, il découpe de la viande, il se promène. Gestes quotidiens inscrits dans la banalité de toute existence. Mais, surtout, il écrit, il écrit. Il biffe, il rature, les hésitations coupent un élan qui renaît sans cesse, la page se couvre de lignes courtes, montantes. Les lettres se serrent les unes contre les autres, tourmentées. L’écrivain au travail est un spectacle vivant, physique – et fascinant.
Néanmoins, le film paraît un peu long. Plusieurs moments auraient gagné à une plus grande brièveté. Le réalisateur se complaît dans les belles images, comme s’il croyait nécessaire d’insister pour faire comprendre son propos – qui, d’ailleurs, n’est pas explicatif, heureusement. On se serait contenté d’une heure au lieu d’une heure vingt.
Ces longueurs sont rachetées avec bonheur par la fin du film, plus vive et même, par instants, franchement drôle.
Marcel Moreau revisionnant, une trentaine d’années après, les images d’une interview télévisée où il parlait très sérieusement de son travail, cela a un côté comique. On sent l’écrivain, aujourd’hui, plus détaché, probablement plus en accord avec lui-même. Cela lui permet de prendre les choses avec un recul ironique et le spectateur s’en réjouit franchement.
Un peu plus tard, deux personnages se croisent au bord d’un champ, tous deux occupés à déclamer des textes. L’un des deux, Jean-Pierre Verheggen, interpelle l’autre : « C’est du Moreau ! » Et chacun continue son chemin, les mots à la bouche comme des fleurs au fusil. Comme un écrivain nommé Marcel Moreau qui continue inlassablement son labourage de la langue, et qu’on peut rencontrer ce soir grâce à la télévision.

Corpus scripti (2002)
Qu’on se le dise, Marcel Moreau a quarante ans : il est né en 1963, quand paraissait Quintes, premier roman très remarqué (bien qu’oublié dans la bibliographie de son dernier ouvrage) suivi d’une quarantaine d’autres livres, jusqu’à ce Corpus scripti paru à la fin de l’année dernière et qui lui a valu le prix Wepler. Juste récompense d’un acharnement à fouailler la chair autant que le Verbe.
« Parfois, je me tâte : est-ce que je suis encore entier ? Je me suis tellement amputé. Je me souviens : je prélevais de la beauté dans mes horreurs, et du temps de souffrir sur mon temps de jouir. L’écriture, c’est féroce et merveilleux, la manière dont elle donne, que ce soit par ablations ou par excédents. »
Il n’y a jamais de tiédeur chez Marcel Moreau et Corpus scripti, qui rend compte d’une vie en écriture, est de ces textes qu’il faut aborder de front comme on entre dans une tempête, sachant qu’on risque de s’y égarer mais qu’on sera plus riche après la traversée. On y est ballotté dans tous les sens, tantôt frappé par des phrases définitives, tantôt plongé dans des questions insondables, et c’est la transe d’une vie qui résiste, sauvée par la littérature. La lecture, d’abord, le jaillissement des textes, ensuite.
Ouvert par une longue « Lettre à M’Corps », le livre revendique autant les origines boraines de Marcel Moreau que son combat – un corps à corps – mené sans discontinuer, et qui sans doute ne peut finir, dans la course éperdue contre le temps entre allégresse et désespoir.
Possédé, tel est l’écrivain de Corpus scripti dont l’œuvre constitue un ensemble d’une rare cohérence, bloc compact agité de tremblements spasmodiques traduits par les mots, qui vibrent de la même manière depuis quatre décennies – même s’il n’est pas tendre envers ses premiers textes. « Ceci n’est pas mon Corps, c’est son œuvre », écrit-il. Il faut s’y frotter, encore et encore.

Des hallalis dans les alléluias (2009)
Quand Marcel Moreau parle de l’écriture, il met une majuscule au mot « Verbe ». C’est bien le moins : Quintes, son premier roman, était un livre à ce point possédé qu’une douzaine de médecins de son Borinage natal le déclarèrent bon pour l’internement. Ce jugement, qui ne se fondait peut-être pas sur un diagnostic fiable, intervenait, il est vrai, en fin de banquet…
Toujours Marcel Moreau s’est senti en marge, en raison à la fois de ses excès et de sa discrétion. La langue n’est certainement pas pour lui un sujet de plaisanterie. Il s’y plonge physiquement, cherche le rythme – et le trouve –, lutte contre les entraves dans une saine fureur qui fait de lui un extrémiste peu susceptible d’être étiqueté dans une catégorie fréquentée par le grand public.
Chaque fois qu’il commence un livre, on croit comprendre où il veut en venir. Et on se trompe. Avec Des hallalis dans les alléluias, il semble revenir sur sa « carrière » (le mot est malheureux, mais quel autre ?), d’autant que le sous-titre, entre parenthèses, annonce un Regard sur une vie secouée de Verbe, outre ses mouvements de bascule en un abysse fait Femme. La rétrospective annoncée intéresse pourtant moins l’écrivain que le présent. Le voici qui s’en prend au lissage du vocabulaire, à travers par exemple la disparition du mot métis à propos d’Obama.
Il faut sans doute commencer la lecture à la page 277, à moins de s’être frotté déjà à quelques éructations de ce phénomène définitivement inclassable. Et découvrir, en 70 pages d’un Entretien avec la « femme » de mon dernier souffle, si j’en crois ma respiration, la traversée agitée que fut cette vie vouée à l’écriture, à la mise en forme d’une instinctivité traduite dans une cinquantaine de livres.
Il y fait le point, entre beaucoup d’autres choses, sur ses rapports avec la Belgique. Difficiles, le mot est faible, bien qu’il ait été fait citoyen d’honneur de son village natal en 1985. Il en pense ce qu’il veut : Marcel Moreau est un de nos grands écrivains.

La Violencelliste (2011)
Marcel Moreau est un écrivain radical. Radicalement détaché des modes, à l’écoute de ses pulsions verbales et physiques confondues dans un flot textuel parfois difficile à endiguer mais toujours excitant à suivre. Ou presque toujours. Pas cette fois. Pourquoi renâcle-t-on devant La Violencelliste, ce « roman » qui n’en est pas un, alors qu’on l’avait ouvert avec un a priori favorable ?
Une trop grande familiarité avec l’œuvre de Marcel Moreau pourrait être à l’origine de la déception. Quand on a le sentiment d’avoir lu plusieurs fois, sous des formes à peine différentes, la même argumentation, on finit par se lasser. Il faudrait ouvrir le livre sans rien connaître des précédents pour y trouver de la nouveauté, une écriture rompant avec l’ensemble de la production littéraire actuelle, et sentir vibrer en soi quelque chose de ce qui fait vibrer l’auteur lui-même.
En adoptant le point de vue de la première fois, le Rythme – avec la majuscule qui en fait presque un personnage et, davantage qu’un personnage, un acteur – envahit la page, crée l’espèce de transe à laquelle parvient Marcel Moreau quand le mot se fait chair, quand l’organique s’exprime. Et la beauté de certaines phrases (noyées dans une masse compacte pour qui connaît trop bien) saute aux yeux, aux oreilles, au ventre : « Une phrase, c’est parfois beau comme un vol de condors au-dessus d’une panse éviscérée, sous un soleil de plomb. » Ou, ailleurs : « Confusément, je me disais que ce n’était pas assez de rêver, encore fallait-il ajouter du désir au rêve et de la volonté au désir pour arriver à fournir un commencement de consistance à ces projections de l’esprit dans une épopée où mon corps aurait toute sa place, et plus. »
Comme le mouvement se crée en marchant, la nécessité de l’écriture est prouvée par l’écriture elle-même. Il est dommage qu’elle en soit aussi le sujet, à quelques exceptions près, d’ailleurs les meilleurs passages, notamment quand reviennent à la surface les souvenirs du correcteur de presse que fut Marcel Moreau, et comment il ne devint pas libraire pour n’avoir pas lu Le grand Meaulnes.
Voilà qui ne fait pas tout à fait un livre comme l’auteur de Quintes, Discours contre les entraves ou Corpus Scripti, quelques titres parmi tant d’autres, nous avait appris à les aimer.

jeudi 26 mars 2020

Guillaume Musso, le grand écrivain et ses secrets

Guillaume Musso est un grand lecteur, personne ne le soupçonne du contraire. Il semble pourtant avoir besoin de le prouver sans cesse en multipliant les citations de haut vol : Umberto Eco, Shakespeare, Dany Laferrière, Margaret Atwood, John Steinbeck, etc. A la fin de son nouveau roman au format de poche, La vie secrète des écrivains, il fournit les références des 23 citations éparpillées dans le livre et la complète d’autres auteurs évoqués par leurs œuvres. Cette manière de faire est chez lui une habitude. Le goût du partage, aime-t-il à dire…
Pour une fois, concédons-lui cela, elle se justifie : le récit tourne autour de la vie secrète d’un écrivain et les références littéraires lui sont naturelles. Même si Nathan Fawles a renoncé à l’écriture après son troisième roman, paru presque vingt ans avant le moment où nous le retrouvons reclus sur l’île Beaumont, lieu fictif près de Porquerolles. Même si, l’exaspération naissant aisément chez lui, Nathan Fawles peut aussi se fendre d’un « Ta gueule ! » bien senti ou de coups de fusil qui en disent plus long qu’une phrase péremptoire quand on essaie d’envahir son territoire.
Une œuvre courte mais qui fascine encore, un prix Pulitzer, des entretiens donnés durant sa vie publique, puis le silence. Nathan Fawles est un mystère, quoi qu’en dise son agent : « Il n’y a pas de secret à percer. Nathan est simplement passé à autre chose. » Le croira qui veut. Pas nous, en tout cas, à envisager les trois cent et quelques pages qu’il reste à lire après cette affirmation. Et moins encore deux autres protagonistes qui cherchent à savoir ce qui se cache derrière les apparences.
Raphaël Bataille écrit mais son premier manuscrit, La timidité des cimes, est refusé par tous les éditeurs à qui il l’a envoyé. Lecteur, il appartient au large public passionné par les romans de Nathan Fawles et envisage de s’approcher de lui, au mépris de tout ce qu’il a entendu dire de sa sauvagerie. Devenu l’assistant du seul libraire de l’île Beaumont, il prend quelques risques pour pénétrer dans la propriété de l’écrivain. Les coups de fusil seront pour lui, avant que Nathan Fawles se dise qu’il aura peut-être besoin de cet intrépide jeune homme.
Mathilde Monney, journaliste suisse et séduisante, entreprend plus crânement l’approche. Que veut-elle ? Trouver matière à un papier retentissant ? Ou son initiative repose-t-elle sur des motivations plus personnelles ? C’est une des choses qu’il faudra découvrir, tâche que Nathan Fawles délègue en partie à Raphaël Bataille.
Au moment où le triangle se forme, l’ombre de la partie immergée de l’iceberg apparaît – là où se trouvent les secrets de l’écrivain, s’il y en a comme nous le pressentons. Le cadavre d’une femme assassinée est retrouvé sur l’île. Il n’y a pas de hasard dans un roman de Guillaume Musso : elle appartient, par la marge, au passé de Nathan Fawles. A partir de là, il ne reste plus qu’à tirer sur le fil du mensonge pour que tout vienne, comme dirait Philippe de Villiers.
Si la construction est d’une imparable logique, ne lui demandons quand même pas d’être vraisemblable. Il est difficile de croire au faisceau de coïncidences qui finiront par lever le voile sur ce que tout le monde ignorait. La mécanique est trop bien huilée, on la regarde fonctionner avec une certaine admiration pour l’architecte qui l’a imaginée – mais sans la moindre émotion.
Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un écrivain vend ses romans par palettes qu’il doit se croire dispensé d’une relecture attentive. Personne n’a pourtant, chez son éditeur, jugé bon de lui faire remarquer une phrase comme celle-ci : « Les derniers rayons de soleil patinaient le cuir de ses bottes à talons en cuir moutarde. » Ni l’incongruité qui consiste à reprendre la bouteille de saint-julien pour remplir le verre de Mathilde alors que le vin a été carafé au préalable…

vendredi 20 mars 2020

Coetzee remet Elizabeth Costello en scène

J.M. Coetzee n’aime rien tant que brouiller les pistes, transgresser la norme. Jamais de manière ostentatoire. Il ne clame pas : je veux vous étonner. Il se contente d’aller son chemin, de préférence à côté des sentiers habituels. Elizabeth Costello avait déjà été utilisée à cette fin dans le roman auquel son nom donnait le titre – en 2003, l’année où le Nobel de littérature avait couronné l’écrivain sud-africain. Elizabeth Costello se présentait comme une succession de discours à travers lesquels se dessinait la biographie de la romancière australienne, qui avait fait une première apparition en 1999 dans l’œuvre de Coetzee, avec un livre bref composé de deux chapitres repris ensuite dans le roman. L’abattoir de verre, sans en être une suite, prolonge l’histoire de cette femme et ressemble à un recueil de sept nouvelles qui ont d’ailleurs publiées en différents endroits de 2003 à 2017.
« Le chien », la première partie, décrit la tentative manquée d’une femme pour s’éviter le désagrément biquotidien d’être menacée par un chien quand elle passe devant la maison où, heureusement, il est retenu derrière le portail. Elle aurait voulu expliquer aux propriétaires de l’animal que, si elle pouvait lui être présentée, son agressivité perdrait toute raison d’être.
Dans la dernière, une des plus longues, qui donne son titre au livre, le fils de l’écrivaine, pas nommée cette fois mais on suppose qu’il s’agit toujours d’Elizabeth Costello, reçoit un coup de téléphone de sa mère qui lui expose le projet de construire un abattoir en verre. « Histoire de montrer ce qui se passe dans un abattoir. Un carnage. Il m’est venu à l’esprit que les gens toléraient le massacre d’animaux parce qu’ils n’avaient aucune occasion d’en voir un. Ni d’en voir, ni d’en entendre, ni d’en sentir un. » Malgré l’avis négatif du fils, elle insiste en lui envoyant un dossier fait de pièces éparses sur le sujet, pour qu’il voie s’il peut en faire quelque chose. Mais quoi ? Les pages qu’il lit ne l’aident pas à y voir clair. C’est lors d’une autre conversation avec sa mère que l’explication survient : elle se sent vieillir. « J’oublie même parfois qui je suis. Une sinistre expérience. Je perds la boule. Il fallait s’y attendre. […] Pour l’essentiel, je ne sais plus à quoi je crois. Mes croyances semblent avoir été recouvertes par le brouillard et la confusion. »
Voilà ce qui court à travers tout le livre : la prise de conscience de l’âge. De la crainte non justifiée d’un chien, au moins tant qu’il reste enfermé, à l’incertitude sur ses idées les mieux arrêtées, en passant par le souvenir d’un adultère, les cheveux teints, la résistance à un emménagement dans une résidence pour personnes âgées ou la place incongrue des chats (et de Pablo) dans une vie presque solitaire – sous deux angles différents –, tout converge vers cette question : qu’est-ce que vieillir ? S’il y a une réponse, mais ce n’est pas sûr, elle va vers un constat d’impuissance.

mercredi 18 mars 2020

La matière au bout des doigts et des mots de Maylis de Kerangal

Il y a chez Maylis de Kerangal une passion du détail concret et une fascination pour l’exploration minutieuse de terrains inconnus qui la conduit, suppose-t-on, à accumuler, sur les sujets dont elle s’inspire, une documentation exhaustive. Ses deux romans précédents, Naissance d’un pont et Réparer les vivants, auraient pu sombrer sous le poids de l’information. Les vertus d’une écriture souple et vivante avaient épargné ce défaut à ses lecteurs. Elle renouvelle la performance dans Un monde à portée de main, une autre incursion dans un domaine spécialisé : la décoration, surtout dans la pratique du trompe-l’œil où il s’agit de fournir une troisième dimension à un support plat. Un art aussi complexe que celui de l’écrivaine transposant en mots surfaces et (faux) volumes…
Une très longue première phrase, trop longue pour être citée ici, mais balancée comme une intro musicale par laquelle on est immédiatement séduit, ouvre le roman et présente Paula Karst dans le mouvement où, sortant le soir, l’escalier dévalé, elle jette un œil vers le miroir du vestibule, « pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. »
L’instant d’après, elle se retrouve en compagnie de deux autres anciens élèves de l’Institut de peinture de la rue du Métal à Bruxelles, avec lesquels elle a été formée d’octobre 2007 et mars 2008. Comme Kate et Jonas, Paula est devenue une professionnelle. Elle est à Paris, mais elle vient de rentrer de Moscou où elle a passé trois mois à peindre, dans les studios de Mosfilm, le salon d’Anna Karénine. Kate fait un « portor » – une imitation de marbre, la romancière ne craint pas les mots précis – dans un hall de l’avenue Foch. Jonas doit livrer dans trois jours une fresque de jungle tropicale, autant dire que leur rendez-vous ne l’arrange pas mais il a cédé au plaisir de la complicité.
Le trio, dans lequel chacun raconte ce qu’il veut (et tait ce qu’il préfère ne pas dévoiler) de ses travaux récents, est un prétexte à remonter dans le temps et à revenir à l’époque de débuts exigeants comme on l’imagine mal. Les travaux étaient dirigés par une femme inflexible sur la qualité des résultats obtenus. Parfois plus proche de la garde-chiourme que de la professeure artistique, elle ne laissait rien passer des imperfections, surtout dans les travaux les plus difficiles. Le parcours du combattant a quelque chose d’épuisant, au physique et au moral, par la modestie de la démarche jusqu’à aboutir à la représentation précise, jusqu’à ce qu’on s’y trompe (l’œil), des matières les moins reproductibles par le pinceau. Certains marbres possèdent des caractéristiques qui ne se laissent pas maîtriser aisément. Les sommets se méritent, par des chemins non seulement ardus mais aussi peu exaltants. Seule la reconnaissance finale justifie les efforts que l’on peut accomplir pour faire coïncider le modèle et l’image.
Le plus extraordinaire, dans Un monde à portée de main, est la manière dont Maylis de Kerangal, sans faire jamais l’économie des moments les plus rudes, donne accès au matériau lui-même, alors qu’il n’est pas présent dans la décoration – mais la décoration le restitue si bien et les mots en sont la traduction si exacte qu’on a l’impression de toucher du doigt quelque chose dont l’inertie n’interdit pas la réalité. C’est formidable.

lundi 16 mars 2020

Comment Pauline Delabroy-Allard raconte Sarah


Une passion amoureuse et furieuse élève celles qui la vivent – car il s’agit de deux femmes dans le premier roman de Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah. Elle est aussi destructrice, revers de la médaille que les moments de grâce voudraient faire oublier mais que la réalité fait revenir sans cesse.
Au début, Sarah, dont le prénom n’apparaît pas encore dans le texte (mais il y a eu le titre, avant même d’ouvrir le livre), meurt à côté de la narratrice qui la veillait. Les trois pages du prologue sont la fin de l’histoire, il ne reste plus qu’à la raconter.
Tout de suite on est saisi par la description : « Ça raconte Sarah, sa beauté inédite, son nez abrupt d’oiseau rare, ses yeux d’une couleur inouïe, rocailleuse, verte, mais non, pas verte, ses yeux absinthe, malachite, vert-gris rabattu, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte le printemps où elle est entrée dans ma vie comme on entre en scène, pleine d’allant, conquérante. Victorieuse. »
L’allant de Sarah, si l’on ose l’écrire ainsi, contamine le rythme des phrases qui se déroulent, souveraines, à la manière d’un mécanisme que rien ne peut gripper. Que rien ne semble pouvoir gripper au début, du moins. Car rien n’est plus fragile que les amours fortes, qui périssent de leur exclusivité dévorant l’espace autant que les sens, coupant du monde extérieur pour recréer une bulle autosuffisante – en principe, car en pratique ça raconte aussi une autre histoire…
Mais ça monte, d’abord, avec une puissance irrésistible, jusqu’au moment où la narratrice se sent étouffer, n’être plus elle-même, avoir abdiqué toute revendication personnelle. A force de ne plus vivre que pour et même par Sarah, elle souhaiterait quelques plages de repos que son amante ne lui laisse pas – et les accès de violence n’arrangent rien. « Elle insiste pour partir en vacances avec ma fille et moi. Elle ne sait pas que je préférerais partir seule, que je suis épuisée par cette histoire, par sa présence dans ma vie. »
Même quand ça descend, on est porté par les vagues des phrases de Pauline Delabroy-Allard. Elle s’est inventé un ton qui fait parfois penser à celui de Duras et qui pourtant s’en éloigne très vite pour gagner des territoires n’appartenant qu’à elle – et, désormais, à nous.

dimanche 15 mars 2020

Quand Jean Rouaud était kiosquier

Cinquième volume de « La vie poétique », Kiosque prolonge et confirme l’engagement de Jean Rouaud à voir le monde et à l’interpréter dans un univers littéraire dont il cherche encore, à ce moment, la forme. Le cycle tend vers l’écriture, la publication, l’existence comme écrivain. L’auteur ne sait pas alors qu’il recevra tout en bloc, dès son premier roman, Les champs d’honneur, et le Goncourt 1990 en prime.
Nous l’avions rencontré chez lui, quelques jours avant ce prix qui allait tout changer. Il était encore kiosquier, il avait déjà conquis un public de lecteurs et de lectrices plus large que la promesse faite par son éditeur, Jérôme Lindon – trois cents exemplaires, avait-il annoncé –, plus large aussi que dans son espoir secret : « Je pensais à trois mille. Et j’imaginais une jeune institutrice de province dans son coin, le soir, lisant le livre. » Il écrivait depuis longtemps et avait entrepris diverses expériences stylistiques avant de trouver son chemin dans la mémoire et sur les champs de bataille.
Avec Kiosque, nous n’en sommes pas encore là. Rue de Flandre, Jean Rouaud vend la presse et observe la rue. Deux amis, un anarchiste et un peintre maudit, partagent ce lieu avec lui. Des personnages contrastés et romanesques dont les portraits sur le vif séduisent par l’impression de réel qui en ressort. De manière plus ramassée, le kiosquier-écrivain garde les traces de certains clients : « Mon vieux Chagall / A connu les pogroms / Dans sa jeunesse. » Sur le modèle formel de Bashô : « Après le chrysanthème / Hors le navet long / Il n’y a plus rien. » Et avec l’audace de Bashô qui rend un navet poétique. Tout est littérature pourvu que les mots d’un artiste s’en emparent. La leçon sera retenue et le kiosque devient un théâtre aux facettes multiples.
Les bruits du monde s’y heurtent à travers les journaux et magazines de toutes provenances géographiques, linguistiques et culturelles – certains pour un ou deux acheteurs fidèles seulement. A travers, surtout, ces lecteurs qui apportent, rue de Flandre, leur perception de l’actualité dans leur pays d’origine : « J’apprenais beaucoup de leurs commentaires agacés ou désabusés quand ils démontaient devant moi les analyses des prétendus spécialistes de l’actualité étrangère, me prouvant par A+B que ce qu’ils racontaient ne tenait pas debout. »
C’est un Beyrouthin qui décrypte les âneries sur le Liban, un Marocain frappé par la présence policière à Casablanca, la guerre en Yougoslavie qui s’annonce rue de Flandre avant même d’avoir commencé. Le kiosquier reçoit des nouvelles du monde entier, sans bouger de son édicule moderne (et glacial l’hiver), grâce à ses envoyés spéciaux. Ils lui fournissent le recul nécessaire devant les commentaires autorisés – et plus jamais Jean Rouaud n’aura confiance dans la parole des experts convoqués par la radio ou la télévision pour « expliquer », à leur manière, les crises…
Le kiosque a, sur celui qui y travaille, un effet inverse à celui de la caverne platonicienne : au lieu de limiter la perception de l’extérieur à quelques formes d’ombres, il projette des pans entiers de vérités restées obscures à qui se satisfait des versions médiatiques. Encore fallait-il, pour l’entendre et le comprendre, être ouvert à la variété d’une humanité concentrée en ce lieu. L’écrivain possède cette qualité, avec celle de nous la faire partager.

samedi 14 mars 2020

Didier Daeninckx en rogne (entretien)

Erik Ketezer, vétérinaire installé en Normandie, est originaire de Courvilliers, dans la banlieue parisienne. Le meurtre de son beau-frère en Thaïlande, où il se rend pour procéder aux formalités de rapatriement du corps, le ramène vers les lieux de sa jeunesse. Ils ont bien changé. Artana ! Artana !, le titre du roman de Didier Daeninckx réédité au format de poche, est le cri d’alerte des dealers pour signaler l’approche d’un danger. Mais les plus grands dangers se trouvent peut-être au cœur des mécanismes socio-politiques que l’auteur démonte en romancier. [Cet entretien a été réalisé en 2018.]

Courvilliers, est-ce La Courneuve, où se trouve la Cité des 4000, et Aubervilliers, ville à laquelle vous êtes très lié ?
Courvilliers est une ville imaginaire composite qui me permet de rendre compte de la banlieue où je vis depuis toujours, une espace dévolu pendant plus d’un siècle à l’industrie lourde, la sidérurgie, la chimie, et qui aujourd’hui vit une mutation très difficile après l’effacement progressif de la classe ouvrière. J’ai créé cette ville il y a plus de trente ans dans Le Bourreau et son double, puis l’ai réutilisée récemment dans Une oasis dans la ville ainsi que dans de nombreuses nouvelles. Si le nom est une contraction de La Courneuve et Aubervilliers, la description de la faillite de ces espaces emprunte aussi à ma ville natale, la royale Saint-Denis et pour cette fois à Bagnolet dont une partie de l’administration communale a été prise en main par les trafiquants au début des années 2010. C’est même cette dégradation morale accélérée de cette commune qui m’a incité à écrire Artana ! Artana ! lorsque les responsables du garage municipal ont été arrêtés par la police après la découverte de 6 kilos de cocaïne et d’armes de guerre dans les locaux. D’autant que ces personnages avaient également pour fonction de protéger le maire communiste de cette cité.
A priori, un vétérinaire installé en Normandie ne semble pas la personne la mieux indiquée pour comprendre un meurtre en Thaïlande. Pourquoi lui ?
Je pars toujours de mes expériences propres pour décider des décors et des personnages. Je me déplace en France en louant des gîtes dans lesquels je m’installe pendant plusieurs semaines pour écrire un texte. Là, les hasards de la location par internet m’ont fait loger dans une chaumière normande appartenant à un couple de vétérinaires, et j’ai découvert ce métier. Dans le secteur, mes balades m’ont conduit dans les vestiges de l’utopie agricole mise en place par le constructeur automobile Renault, en bord de Seine, à un jet de caillou d’un autre espace historique, le Moulin d’Andé  où fut tourné le film Jules et Jim et fréquenté par Georges Perec, Roland Barthes et des dizaines d’autres têtes pensantes.
Quelle est la part la plus intime dans « Artana ! Artana ! » ?
Le regard que porte mon personnage de vétérinaire sur la déliquescence de cette fraction de la banlieue est directement connecté au mien. Je me « raconte «  également en fin de volume à travers le personnage d’un comédien arménien censuré par les édiles pour son franc-parler.
En revenant à Courvilliers, Erik Ketezer n’y reconnaît rien. Et vous ?
J’ai vu les choses se dégrader et s’installer progressivement, et la coupure temporelle de mon personnage permet de confronter deux images radicalement différentes d’un même espace. Aujourd’hui, le territoire que je décris va accueillir les Jeux Olympiques et de plus en plus il sera raconté par les médias sous cet angle principal. Le fait que ce même espace soit le plus imprégné par le commerce industriel de la drogue et par la corruption massive des rapports sociaux est relégué en fond de tableau. On aura bientôt les Jeux les plus « propres » dans l’enceinte des compétitions elles-mêmes posées sur un océan de came.
Quelles sont les caractéristiques de cette dérive ?
Actuellement, selon les études sociologiques, le commerce de cannabis sur le territoire de la Seine Saint Denis procure du « travail » à 50 000 personnes au minimum. Cette économie parallèle est nécessaire à l’équilibre des territoires. On évite de voir cette réalité en face, mais une interdiction dure de ce commerce priverait des quartiers entiers de ressources. Aujourd’hui on se tire dessus entre les cités des Malassis et de la Capsulerie à Bagnolet, mais c’est moindre mal. Une répression décidée conduirait inévitablement à des émeutes qui feraient passer celles de 2005 pour un aimable carnaval. La légalisation me paraît être la seule alternative devant l’échec tragique des politiques menées depuis trente ans.
La corruption est-elle le principal fléau dont peut souffrir une démocratie ?
Dans les territoires que je décris, la démocratie est un souvenir. Dans une ville comme Aubervilliers, qui compte 85 000 habitants, il devrait y avoir 55 000 inscrits sur les listes électorales. Il y en a 25 000 et sur ce chiffre, aux élections municipales, il y a 60 % d’abstention. On peut décrocher le poste de maire avec 5 000 voix soit 7 % de représentativité. Et le maire mal élu d’Aubervilliers a démissionné au bout de deux ans, remplacé par une ambitieuse dont personne ne veut ! Pareil à Saint Denis (110 000 habitants) ou à L’Île Saint-Denis. Dans un tel contexte, c’est le clientélisme, le communautarisme et les « incitations » qui font la différence.
La politique et l’usage qui en est fait, les idées peu reluisantes traduites par les titres des livres dans le bureau d’un candidat de gauche, la violence jusqu’au meurtre, etc. Vous avez toujours des raisons d’être en colère ?
Les rafales d’armes automatiques visant des élus ne sont pas de l’ordre de la fiction. À Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis, un premier adjoint a été « jambisé » à coup de Kalachnikov et a accusé le maire qui a porté plainte pour diffamation ! L’un des moteurs du ralliement communautaire est, dans ces territoires, la référence systématique à la Palestine et l’utilisation malsaine des conflits du Moyen-Orient. A Aubervilliers, par exemple, on retrouve l’un des maires-adjoints, ancien responsable du Parti de Gauche mélenchonien et aujourd’hui proche du micro-parti de Clémentine Autain, en discussion sur internet, pendant quatre heures d’affilée, avec des proches d’Alain Soral et Dieudonné. Les séquences sur Youtube s’intitulent « La Gauche dialogue avec la Résistance ». On en est là, et il y a de quoi être en rogne.

mercredi 11 mars 2020

Dernières nouvelles du front (Renaudot, Magazine littéraire, etc.)


Jérôme Garcin démissionne du jury Renaudot et demande à être remplacé par une femme. Bien. Il n’a pas un nom à suggérer, tant qu’à faire ? Il ne se sent pas vraiment coupable, d’ailleurs il n’avait pas voté pour Matzneff quand le prix de l’essai lui a été attribué en 2013. Le lui avait-on demandé, au fait ?
Tempête dans un verre d’eau, qui lui vaudra peut-être quelques remarques faussement élogieuses et vraiment sarcastiques au Masque et la plume, dans le genre félicitations pour son courage… Quel courage ?
Bon, le livre de Vanessa Springora (que vous avez toutes et tous, surtout tous, lu, j’espère) a fait de grosses vagues mais cette dernière manifestation de ses effets s’apparente à l’ultime vaguelette à peine perceptible pour un œil peu entraîné. D’ailleurs, je suis à peu près certain que cette démission vous aurait échappé si mon sens du devoir (mon courage ? ah ! ah ! ah !) ne m’avait conduit à vous la signaler.
Plus visible, mais pas tout de suite, risque d’être, s’il se réalise, le projet de fusion entre Lire et Le Nouveau Magazine littéraire. Claude Perdriel, propriétaire du second, est prêt, d’après Libération, à le céder au premier pour un montant symbolique, autant dire des nèfles, mais qui peut croire qu’un magazine essentiellement consacré aux livres vaut davantage ?
Bien que très moyennement convaincu par les nouvelles versions successives de l’historique Magazine littéraire auquel j’ai été attaché comme lecteur fidèle et, pendant plusieurs périodes, comme collaborateur plus ou moins régulier, je me ferais mal à sa disparition ou à son absorption, ce qui revient à peu près à la même chose : un espace critique mensuel tout à coup divisé par deux. Heureusement que d’autres font encore le boulot – dans le désordre, presque au hasard, Le Matricule des anges, En attendant Nadeau, Diacritik, j’en oublie, tant mieux pour vous, cela vous obligera à creuser un peu.
Pendant ce temps, Livre Paris 2020 continue à ne plus se préparer pour cause d’épidémie finalement bienvenue (dans ce contexte précis, ne me faites pas dire ce que je n’ai ni dit ni voulu dire). Car l’enthousiasme déclinant des éditeurs, de moins en moins prêts à investir dans ce barnum, annonçait à moyenne échéance la disparition de l’événement – ou sa renaissance si les organisateurs se décidaient à revisiter ses fondamentaux (comme pour les César ?). Bref, tout le monde s’en fout.
Comme de la démission de Jérôme Garcin.
Mais définitivement pas d’une fusion entre deux mensuels littéraires.

vendredi 6 mars 2020

La Foire du Livre de Bruxelles


En ces temps épidémiques, les rassemblements sont suspects. On dira donc que c’est par prudence que je ne fréquente pas, cette année (une fois de plus), la Foire du Livre de Bruxelles, malgré l’assurance de pouvoir s’y désinfecter les mains plutôt trois fois qu’une. (J’interprète un peu un article de Livres Hebdo par lequel j’apprends aussi qu’une bière spéciale de la Foire du Livre se déguste sur place – mais pourquoi ne m’en avait-on rien dit ?)
Mes souvenirs de la Foire du Livre, quasiment le seul événement du genre à faire de la résistance devant les risques de contamination (reportés ou annulés, les salons ou foires de Bologne, de Paris, de Leipzig, de Londres, j’en oublie), sont multiples et j’ai dû les éparpiller ici ou là dans des notes de blog que ni vous ni moi n’aurons le courage de compiler.
J’en retiendrai aujourd’hui, la faute à un rêve flou qui m’y transporta dans la nuit de mercredi à jeudi, au moment où la Foire était inaugurée, une impression générale. L’excitation d’y être, le plaisir de retrouver des têtes connues et pas croisées depuis longtemps, de faire de nouvelles connaissances, aussi. Et puis, assez vite, après une heure ou deux de ce capharnaüm livresque, l’envie très forte d’être ailleurs, dans un endroit plus calme – pour lire.
Quant à ce qui se passe à Bruxelles ces jours-ci, les échos m’en arrivent comme assourdis par la distance, mais ils arrivent – malgré le peu d’enthousiasme qui se manifeste dans l’animation des réseaux sociaux par l’équipe de la Foire. Rassemblez Twitter, Facebook et Instagram, et vous ne saurez pas grand-chose de ce qui se passe à Tour & Taxis.
Heureusement, la RTBF, partenaire de l’événement, ouvre largement ses antennes aux acteurs de la Foire, en particulier aux auteurs et autrices qui passent par là. Hier, j’ai donc croisé deux fois Barbara Abel, en télé et en radio, qui parlait de la famille trouble installée dans son nouveau roman, Et les vivants autour. Je ne l’ai pas lu (il vient de m’arriver), j’en découvre les premières lignes en même temps que vous.
Gilbert referme doucement la porte derrière lui. Il s’avance de quelques pas vers le centre de la pièce, retenant son souffle comme s’il cherchait à dissimuler sa présence. L’obscurité l’empêche de distinguer les contours de cette chambre dont il connaît pourtant les proportions par cœur. Normal, elle servait autrefois de salle de jeux, et même s’il n’y faisait que de rares incursions, il en garde un souvenir très précis. Il se rappelle parfaitement le vieux canapé dans lequel ses filles se vautraient pour lire leurs bandes dessinées, les étagères surchargées de jeux et de livres, la table qui leur servait de bureau pour faire leurs devoirs, des bricolages ou du dessin…
Hier aussi, le Prix Première (encore la RTBF) a été attribué au premier roman d’Abel Quentin, Sœur. C’est bien, c’est surtout dans l’air du temps.
Intégrée nulle part, Jenny est une adolescente en manque de relations de confiance. Tandis que le président français navigue sans illusions dans ses derniers mois de pouvoir, Jenny trouve avec l’islam radical, à travers une de ses jeunes représentantes, une porte d’entrée dans un groupe soudé. La voici enfin reconnue comme personne. À condition, bien sûr, de suivre les instructions jusqu’à croiser le chemin du président. Une dérive de plus.
Mon choix n’aurait pas été celui-là. Dans la liste des ouvrages sélectionnés, j’aurais sans hésitation (et tant pis pour ceux que je n’avais pas lus) voté pour Ténèbre, de Paul Kawczak (La Peuplade), un roman d’une grande puissance qui m’a laissé une impression durable. Je vous en reparlerai peut-être un jour, les abonnés du Soir ont pu (et peuvent encore) lire l’entretien que j’ai réalisé avec ce débutant qui a tout pour faire parler de lui.

dimanche 1 mars 2020

Tracy Chevalier dans un roman contemporain

Un enfant d’une dizaine d’années débarque dans une nouvelle école. C’est la troisième fois que cela lui arrive en six ans, son père est un diplomate ghanéen et Osei subit donc les conséquences de ses changements de poste. Avantage : il a vécu à Rome, à Londres, à Accra et à New York. Inconvénient : la fin de l’année scolaire est proche à Washington D.C. quand il découvre l’école primaire construite en brique à laquelle il va devoir s’intégrer. Ou pas. Car Le nouveau, dernier roman de Tracy Chevalier, situé dans les années 70, présente surtout le cas exceptionnel, dans ce lieu et à cette époque, d’un enfant noir mêlé à des élèves qui sont tous blancs.
« Un garçon noir dans notre école – j’y crois pas ! », dit Blanca à ses amies Dee et Mimi en guise de commentaire – et Dee lui demande de parler plus bas, de peur qu’Osei l’entende.
Le récit tient en une journée, une seule. Elle ne sera pas facile, Osei en est conscient : « J’aurai déjà de la chance si j’arrive au bout de cette journée sans me faire tabasser », confie-t-il à Dee qui s’est très vite sentie attirée par lui. Parce qu’il est noir ? différent ? sympathique ? riche de ses expériences internationales ? Un peu tout cela en même temps, probablement. Si les premières heures semblent se dérouler sans heurts, des sentiments ambigus s’installent et une faille se creuse entre les deux enfants. La faute, en particulier, à une machination montée par un autre élève, jaloux, autour d’une trousse qui infléchira plusieurs destins.
Il n’est pas nécessaire d’être grand pour développer des émotions fortes. Ce qui ressemble à l’amour est présent dans les cours de récréation, matière à moqueries ou à envies. Et les haines sont féroces, au moins autant que chez les adultes.
Tracy Chevalier s’est fait un nom d’autrice avec des romans inscrits généralement dans un passé sur lequel elle se documentait d’abondance. La jeune fille à la perle, ainsi que d’autres livres, ont été accueillis avec un enthousiasme mérité. Mais elle nous avait confié un jour n’avoir jamais voulu écrire des romans historiques. Les personnages, leurs caractères, leurs trajectoires, sont au centre de ses préoccupations. Il n’est donc pas si surprenant qu’elle se soit, avec Le nouveau, rapprochée de notre époque contemporaine. Elle y préserve l’essentiel de ses qualités et même sublime celles-ci dans la mesure où nous ne sommes pas distraits par le décor.
Osei et Dee sont des enfants comme les autres, même si la couleur de leur peau les différencie – surtout aux yeux des autres élèves, d’ailleurs. Même si l’expression du racisme perce jusque dans le corps enseignant. Mais ils sont surtout bouleversés par ce qui leur arrive – le bien et le moins bien. Dans l’exploration de petites têtes en quête de leurs pouvoirs humains, la romancière abolit toute distance entre nous, lecteurs, et eux, personnages. Aucune condescendance ne l’anime : Osei, Dee et les autres réagissent avec une spontanéité qui doit pourtant tout à la fiction, et c’est pourquoi Le nouveau est un livre admirable. Sans avoir été jamais un enfant noir projeté soudain dans une école blanche dans la capitale des Etats-Unis, on sait maintenant ce que c’est. Et c’est terrible, bien qu’il nous soit interdit d’en dire plus sous peine de gâcher la perception d’une tension de plus en plus forte.

mercredi 26 février 2020

Gérard Mordillat et la possibilité d’une dictature

Les Jeux olympiques de 2024 doivent être une réussite. C’est en France, dans les mois qui précèdent l’événement, que se déroule le dernier roman de Gérard Mordillat, Ces femmes-là. Ce n’est pas beau à voir…
En revanche, la lecture est passionnante et provoque un effet d’entraînement auquel on résiste aussi peu qu’au flux humain d’une grande manifestation, voire de deux. Car, en trois temps qui découpent le récit en autant de parties, « Avant », « Pendant » et « Après », se déroulent quantité de manœuvres et de drames qui en découlent directement.
Le titre annonce un éclairage particulier sur les personnages féminins. Oui, ils sont là, ou plutôt elles sont là, mais ne nous emballons pas.
Il y a plus fort en effet que Daisy, Morgane, Nadia, Faustine, Julia et les autres (elles sont une vingtaine dans la liste des personnages principaux, ajoutons-y pour faire bonne mesure une dizaine dans des rôles secondaires).
Il y a le contexte politico-social, à côté duquel manifestations et répression des gilets jaunes font pâle figure. Il offre à Gérard Mordillat un terrain de jeu idéal, d’autant qu’il l’a lui-même choisi, pour lâcher ses chiens contre toutes les dérives dictatoriales et pratiquer une ironie féroce envers un système de pensée favorable à un pouvoir fort, qui gagne les esprits à très grande vitesse. Dans le roman, au moins, car dans la vraie vie de ces années que nous vivons, cette inclination semble invraisemblable – à moins que… ? Oui, bien sûr, en pratiquant la fiction, l’écrivain, que l’on sait engagé à défendre les causes auxquelles il croit, se fait aussi lanceur d’alerte.
Donc, le grand chantier des Jeux olympique a été le prétexte à un spectaculaire rétrécissement des libertés individuelles. Pour le bien collectif, cela va sans dire, il y aura du travail obligatoire à l’intention des chômeurs heureux de retrouver ainsi le rythme de la vie active. Par crainte des désordres, et avec à la tête du pays un général-président inspiré par les ambitions d’un triumvirat de grands patrons, les syndicats seront muselés, les musulmans binationaux expulsés, tout suspect arrêté sans nécessité d’expliquer pourquoi, ni où se passe la détention…
Le pire est que tout cela semble presque normal, comment en est-on arrivé là ? Sauf, quand même, pour quelques révoltés, parmi lesquels des syndicalistes et des femmes s’invitent en première ligne dans une grande marche populaire contre les nouvelles lois liberticides. Comme par hasard, ceux qui sont favorables à ces lois manifestent en même temps. Au milieu d’événements déjà bruyants par eux-mêmes sont jetés des hommes armés bien décidés à agir.
Le principe est vieux comme le monde mais il fonctionne encore : arrangez-vous pour mettre le bordel dans la rue, pour faire couler le sang, et le peuple réclamera une autorité renforcée. Dans un jeu faussé par la manipulation, les uns et les autres tentent d’échapper au destin collectif pour suivre des voies personnelles. Pas facile, mais exaltant.

mardi 25 février 2020

Pierre Pelot, romancier magistral

Prendra-t-on un jour conscience du talent dont Pierre Pelot fait preuve dans ses romans ? Ou bien est-il à jamais disqualifié par ceux qui méprisent la littérature « de genre » qu’il a beaucoup pratiquée ? A moins que son choix de rester loin des réseaux parisiens suffise à le faire ignorer ? Quoi qu’il en soit, si on prend la peine de lire Braves gens du Purgatoire, sa dernière publication au format de poche, on prend aussi le risque d’oublier quelques idées reçues. Ce serait tant mieux…
Car il y a ici non seulement un scénario solide et complexe, non seulement les splendides décors sauvages des Vosges qu’il connaît comme sa poche, mais aussi une écriture fluide et recherchée qui mérite d’être goûtée à petites lampées. Elle se tient à la frontière de la préciosité sans jamais s’y laisser aller, elle impose la précision de ce qu’elle exprime dans des phrases balancées, et sur plus de 500 pages, avec un sens du rythme jamais pris en défaut, qui en remontrerait à bien des écrivains autrement célébrés.
Voici, par exemple, la scène puissante d’une réunion où viennent boire et manger ensemble celles et ceux qui ont assisté à l’enterrement de Maxime et de sa compagne Anne-Lisa, le premier s’étant suicidé après avoir tué la seconde, pense la police (mais pas le lecteur, qui a assisté aux événements). Dans la salle, soudain, un moment de tension : « Ceux qui s’étaient levés un instant auparavant s’étaient approchés et formaient avec d’autres qui les avaient rejoints une certaine quantité, un volume encore hésitant et en suspension de fulmination contenue. »
Cette « fulmination contenue » est sombre comme un nuage lourd prêt à déverser une averse orageuse sur nos têtes. Elle vient de loin, d’un passé boueux dont beaucoup connaissent certains pans mais dont bien peu, et encore la plupart sont-ils morts, ont une vision complète. Les actes commis autrefois remuent encore à travers des conséquences inattendues – et qui resteront incompréhensibles jusqu’au moment où toutes les clés seront fournies. Une phrase suffit à Pierre Pelot pour décrire l’état de déliquescence où se trouve le présent : « Mûris de cet humus noir profondément pourri, les fruits poisons tombaient de l’arbre aujourd’hui. »
Découvrir Pierre Pelot alors qu’il a publié plus de deux cents romans ? Il n’est jamais trop tard.

vendredi 14 février 2020

Michel Ragon, Vendéen, anar, prolétarien, etc.

Je l'aimais bien, Michel Ragon, même s'il y avait un moment que je n'avais plus rien lu de lui. C'était un homme sincère et sa sincérité transparaissait dans ses livres. Un homme multiple, aussi, dont la mort à 95 ans ne fera peut-être pas de gros titres dans les journaux, mais vers qui on ferait bien de revenir de temps à autre. Son roman le plus populaire reste probablement Les mouchoirs rouges de Cholet qui, en 1984, si mes souvenirs sont bons (les traces écrites manquent), fut l'occasion de notre première rencontre. Ensuite, il y en a eu d'autres, et d'autres lectures. Florilège.

Photo Thesupermat


La mémoire des vaincus (1990)
Michel Ragon vient de changer d’époque. Lui qui semblait, au moins en matière romanesque – car en architecture ou en critique littéraire, c’était différent –, bien ancré dans la chouannerie donne, avec La mémoire des vaincus, une grande fresque dans notre siècle.
« C’est un choix délibéré. Je voulais le faire depuis longtemps, mais c’était difficile, parce que, d’une part, il fallait embrasser des problèmes politiques ambigus et que, d’autre part, il fallait beaucoup de personnages. »
En politique, Michel Ragon a choisi de montrer, et parfois même de dévoiler, les rapports entre les anarchistes et différents pouvoirs, en France, en Russie et en Espagne. Une manière pour lui de montrer – enfin, diront certains – où il se situe idéologiquement. Du côté des vaincus, mais avec une foi entière dans la liberté.
Quant aux personnages, il en est un qui domine tous les autres, parce qu’il est le fil conducteur de tous les événements : Fred Barthélémy. Au début du siècle, ce petit voyou aurait presque pu faire partie de la bande à Bonnot. Puis, après la Révolution russe, il s’est retrouvé à Moscou où il a cru pouvoir rester fidèle à ses idéaux dans l’installation d’un système qui allait s’en révéler si éloigné. Fred Barthélémy sera aussi à la guerre d’Espagne, puis deviendra bouquiniste après la Deuxième Guerre mondiale – une époque du roman où l’auteur lui-même s’avance très peu masqué.
« Fred est un mélange de plusieurs personnages, mais le dernier est exactement celui que j’ai connu, à la fin de sa vie. Les épisodes que je relate là sont exacts à un mot près. Depuis quarante ans, j’avais cette mémoire qui disparaissait, parce que les gens mouraient, et je ne voulais pas qu’elle se perde. J’ai donc essayé de la restituer. »
Cette volonté l’a conduit à donner beaucoup de place à l’Histoire, dans laquelle il met en évidence, d’ailleurs, quelques épisodes peu connus, revenant par exemple sur l’épisode, récemment utilisé par Henri Coulonges pour La lettre à Kirilenko, des syndicalistes français trop curieux des côtés les moins exaltants de l’après-Révolution russe et éliminés pour ne pas pouvoir témoigner.
Michel Ragon se défend malgré tout d’avoir noyé les aspects romanesques sous la documentation historique.
« Il y a quand même les personnages de femmes, des aspects propres au roman. Mais il est certain que l’arrière-fond est tout à fait historique et que ça aurait pu être seulement un ouvrage historique, comme Les Mouchoirs rouges de Cholet aurait pu être seulement un livre d’ethnographie. Il y a toujours chez moi ce mélange du romanesque et de la documentation scientifique. »
Du côté des femmes, Flora, la première compagne de Fred, de la femme-enfant à la réussite sociale grâce à un peintre célèbre qui a fait d’elle son modèle et son héritière, est particulièrement émouvante, parce qu’elle lui reste, d’une certaine manière, fidèle, et que les amants d’autrefois se retrouvent toujours.
Quoi qu’il en soit, c’est par les aspects historiques que La mémoire des vaincus vaut surtout, à tel point que son auteur croit que ce roman n’aurait pas pu être publié à n’importe quelle époque.
« Il y a eu une telle prédominance du marxisme qu’un éditeur aurait craint de publier un livre comme celui-là. L’anticommunisme qui s’y trouve, et qui paraît maintenant tout à fait normal, aurait paru monstrueux il y a seulement vingt ans. »

J’en ai connu des équipages. Entretien avec Claude Glayman (1991)
Michel Ragon est un homme multiple, on ne le sait pas assez. Ceux qui ont lu ses romans ignorent le critique d’art, ceux qui utilisent ses ouvrages historiques sur l’architecture ne savent pas qu’il a été, et reste d’esprit, un compagnon de route des anarchistes. J’en ai connu des équipages, ouvrage en forme de long entretien avec Claude Glayman rassemble toutes ces facettes moins disparates qu’il peut y sembler à première vue.
« Ce qui m’a intéressé dans le travail de Claude Glayman », confie Michel Ragon, « c’est l’aspect de panorama, d’inventaire de tout ce que j’avais fait dans les secteurs les plus divers. Et je me suis aperçu, en faisant cette espèce de biographie, que les choses n’étaient pas séparées. Au moment où je publiais à propos de la littérature prolétarienne, je fréquentais le milieu anarchiste et des peintres. J’avais l’impression, rétrospectivement, qu’il devait y avoir des tranches. Mais non, pas du tout. Cela faisait partie de ma vie, au même titre. »
Pour simplifier la lecture, Claude Glayman a organisé thématiquement des conversations dont le premier résultat était, pour reprendre le mot de Michel Ragon, « monstrueux ». On passe donc en revue ses différents centres d’intérêt en découvrant chaque fois des anecdotes qui en disent long.
« Je n’avais jamais pensé être critique d’art. Je n’en ai pas la vocation. C’est le hasard des rencontres qui m’a fait connaître très tôt des peintres alors encore peu cotés. Je me suis passionné pour eux, et j’en ai parlé un peu, puis de plus en plus. Mais je n’ai parlé que des artistes qui m’intéressaient, dont j’étais un compagnon. C’est un peu la même chose pour l’architecture, d’ailleurs… Non, pas exactement. J’ai écrit une histoire de l’architecture qui demandait une certaine objectivité. »
Sur les architectes, Michel Ragon a quelques idées bien arrêtées sur leurs rapports avec le pouvoir, et en particulier un pouvoir fort. Il dit à Claude Glayman : « Ceaucescu hier et Ricardo Bofill aujourd’hui se placent tout à fait dans la lignée de Speer. C’est l’architecture destinée à magnifier le pouvoir politique, poussée jusqu’à la démence. » Peu d’architectes échappent, pour lui, à cette tentation : « Le Corbusier a toujours cherché un pouvoir fort. Il l’a cherché aux yeux de Staline, il l’a cherché auprès de Pétain… Il faut de grands projets d’État pour faire de la grande architecture. » Même les grands travaux du double septennat mitterrandien tiennent de cela : « On pourrait dire que c’est un pouvoir fort, même quasiment monarchique. »
La littérature prolétarienne l’a attiré par l’intermédiaire d’Henri Poulaille, qui dirigeait le service de presse de Grasset, mais un creux de 13 ans les a séparés avant des retrouvailles émouvantes. Ragon lui a cependant rendu hommage dans La mémoire des vaincus.
Au fond, ce qui relie tout cela, c’est l’amour de l’écriture. Sur tous les sujets qui l’ont passionné et le passionnent encore, Michel Ragon a conçu des livres. Beaucoup de livres, d’ailleurs – sa bibliographie chronologique en renseigne déjà quatre en 1991, et ce n’est pas fini ! Et pourtant, le succès populaire lui est venu assez tard, avec L’accent de ma mère, paru en 1980.
« C’était pour moi un adieu à la littérature à travers lequel j’essayais de retrouver ma culture à travers ma mère, ma terre, la Vendée, etc. Et puis ce livre a eu une telle portée sentimentale et publique que j’ai été poussé à continuer. »
Ce furent alors Les mouchoirs rouges de Cholet, La louve de Mervent et Le marin des sables, son cycle vendéen, avant La mémoire des vaincus, en hommage à ses compagnons anarchistes. Ce sera, dans l’avenir, d’autres livres encore, par fidélité à la Vendée…

Le roman de Rabelais (1994)
Michel Ragon publie Le roman de Rabelais, un ouvrage où la biographie prend toute la place et par lequel nous sommes conviés à une véritable rencontre avec un personnage de fiction plutôt qu’avec une figure historique – même si la documentation a été tout à fait sérieuse.
D’ailleurs, au point de départ, Michel Ragon voulait écrire une biographie traditionnelle, avec l’ambition de boucher enfin, grâce aux documents qu’il aurait trouvés, les trous habituellement laissés dans la carrière de Rabelais. Et puis, il a changé de point de vue : « Quand j’ai étalé tous les documents devant moi, j’ai eu envie de me promener dans la vie de Rabelais, de manière beaucoup plus libre. J’ai donc mélangé les genres, comme d’ailleurs dans la plupart de mes livres. »
Michel Ragon a l’art, en effet, d’utiliser ce qu’il connaît au profit des inventions qui le séduisent. À tel point qu’il ne sait plus toujours, après coup, ce qu’il a imaginé et ce qu’il a restitué de la vérité. Pas seulement pour Rabelais, d’ailleurs : « Je ne sais plus très bien qui est ma mère après avoir écrit L’accent de ma mère, je finis par mélanger ce qui vient d’elle et ce qui est venu d’autres personnages que j’ai utilisés pour ce portrait. »
Donc il était logique de tisser, par-dessus les larges vides de la biographie, des compléments logiques grâce auxquels Michel Ragon a l’impression de s’approcher davantage de la vérité. Mais attention : « Il n’y a aucun personnage inventé, à l’exception du petit moine – qui a son importance, puisqu’il est le seul à rester fidèle à Rabelais jusqu’au bout. »
Il faut dire que Rabelais, comme tous les écrivains de cour de son époque, était mêlé, parfois malgré lui, aux polémiques de son temps : roi français contre pape romain, par exemple, beau cas de figure dans une situation complexe dont on ne se sort qu’en se montrant assez souple pour accepter la censure. Souple, Rabelais ne l’était pas trop : quand il était lancé dans son écriture, comme le montre Michel Ragon quand il le peint en pleine action, il se laissait aller à son tempérament d’auteur. Encore ne faut-il pas confondre l’excès de l’œuvre avec celui qui en fut responsable : « La morale de l’histoire, c’est que Rabelais n’était pas rabelaisien », dit aujourd’hui le romancier-biographe.
Une chose est certaine : Michel Ragon n’a pas attendu le présumé cinq centième anniversaire pour s’intéresser à Rabelais. Il est de son pays, en quelque sorte : « Rabelais fait partie, si j’ose dire, de mon identité. J’ai passé mon enfance en Vendée, à Fontenay-le-Comte, dans la ville où Rabelais a été moine. Il y est aussi connu que Manneken-Pis à Bruxelles… »
D’ailleurs, il était déjà question de Rabelais dans Enfances vendéennes, un récit autobiographique nourri de bien des lectures. Et puis, Michel Ragon, libertaire historien de l’anarchisme, ne pouvait que retrouver plus longuement, un jour ou l’autre, un Rabelais considéré comme le grand-père de l’anarchisme.
Encore le personnage principal du Roman de Rabelais ressemble-t-il assez peu au portrait que nous ont présenté souvent les histoires littéraires. D’abord parce que des épisodes peu connus de sa vie – comme les rencontres avec Calvin ou avec Philibert de l’Orme, architecte (qui rejoint une autre passion de Michel Ragon) – sont mis en évidence, selon le bon vouloir du romancier qui articule les événements. Ensuite parce que Rabelais, homme d’Église, apparaît ici surtout comme médecin, un aspect de sa carrière qui passe généralement à l’arrière-plan.
Sans doute faut-il, ici, faire un bref détour du côté de l’histoire personnelle de Michel Ragon qui eut à fréquenter longuement les médecins et les hôpitaux il y a quelque temps, alors qu’il était en plein travail pour la conception de son livre. Il ne le reconnaît pas immédiatement, comme s’il éprouvait quelque gêne à mêler son propre parcours avec celui de son personnage, mais il finit par dire : « Le monde médical m’est tombé dessus, et Rabelais m’a aidé à guérir. Ce qui, plus de quatre siècles après sa mort, témoigne de qualités assez rares pour un médecin. » Toujours est-il que la proximité de la maladie et même de la mort a dû pousser Michel Ragon à accorder une importance plus grande à cet aspect de Rabelais. Sans pour autant fausser la vérité : « J’ai peut-être amplifié certaines choses, mais c’est lui ! »
C’est tellement lui qu’une fois refermé le « roman » de Michel Ragon, il ne peut y avoir d’occupation plus pressante que de rouvrir les œuvres de Rabelais lui-même.

Les coquelicots sont revenus (1996)
Michel Ragon, tous ses livres le disent, ne porte pas un amour immodéré aux institutions broyeuses d’hommes. Tout ce qui aligne et uniformise le voit révolté, infatigable défenseur de ceux qui n’ont pas le pouvoir de résister aux pouvoirs. Le voici donc une fois encore sur la brèche dans son nouveau roman, Les coquelicots sont revenus. Les faits se déroulent de nos jours – cela n’a pas été le cas chaque fois dans ses romans, puisque Michel Ragon puise aussi ses indignations dans l’Histoire –, au cœur d’un monde paysan en butte à une restructuration aussi profonde et traumatisante que celle du monde industriel.
Tout commence avec un remembrement, c’est-à-dire une réorganisation des terres, qui démembrait en réalité tout ce que le père de Louis, et son grand-père, et ses aïeux qu’il n’avait pas connus, avaient mis des siècles de patience à réaliser : une terre d’un seul tenant autour d’une maison, de son étable et de sa grange. Ce n’est que le premier coup. Une expropriation suit bientôt, pour élargir un chemin. Dans la foulée, un premier mouvement de révolte s’organise en solidarité avec Louis : les paysans vont déverser du purin dans la cour de la sous-préfecture. « C’était leur nouvelle manière de chouanner. »
Dès lors, la situation ne va cesser de se transformer, dans le sens d’une rationalisation de l’agriculture et de l’élevage. La modernisation, réputée indispensable, bouleverse de fond en comble les habitudes des paysans, sous la double pression des techniques enseignées aux jeunes et des exigences européennes. Les premières déconcertent les anciens, les secondes les mettent en colère. Celle-ci génère des conflits avec les autorités, une grande manifestation nationale à Paris… Le roman s’inscrit dans une réalité dont les journaux ont largement rendu compte au fur et à mesure qu’elle s’installait.
La fiction a souvent le pouvoir d’éclairer la surface des choses mieux que ne le fait une relation des événements au jour le jour, parce qu’un récit offre une vision globale et bénéficie du recul nécessaire à une compréhension plus complète. D’où vient alors que ce roman de Michel Ragon, à la différence de la plus grande partie de son œuvre, laisse un goût d’inachevé ? Il semble que l’auteur ait voulu trop bien faire, exposer thèses et antithèses dans des conversations entre personnages, dans des mises en situation trop simples pour être tout à fait crédibles.
On lit donc Les coquelicots sont revenus sans déplaisir mais aussi sans enthousiasme, comme une démonstration un peu pesante. Michel Ragon, pour une fois, n’a pas vraiment atteint son but, qui consistait vraisemblablement à nous faire entrer, de l’intérieur, dans un monde singulier. On reste donc au bord de celui-ci, en spectateur qui ne sait toujours pas comment il pourrait être partie prenante dans un débat qui, cependant, le concerne, qu’il le veuille ou non.

Un si bel espoir (1999)
Michel Ragon, anarchiste socialiste, comme il aime à se définir lui-même, est aussi, entre autres choses, historien de l’architecture. Quand il vient chez nous, il ne répugne pas à rappeler que c’est chez un éditeur belge, Casterman, qu’il a publié dans les années septante son Histoire mondiale de l’architecture et de l’urbanisme modernes en trois volumes. Mais, depuis une quinzaine d’années et Les mouchoirs rouges de Cholet, il est surtout connu comme romancier (il avait, ceci dit, publié déjà huit romans auparavant). Un romancier qui ne renie cependant rien de ses passions quand il se met à inventer des histoires. Celle-ci, Un si bel espoir, met en scène un architecte utopiste, Hector, de 1848 aux années 1870, dans une époque propice à bien des révolutions sociales, techniques et artistiques.
De cette époque, précisément, dans ses différents aspects, Michel Ragon nous trace un portrait qui vaut bien, pour sa connaissance, plusieurs ouvrages historiques. Ses personnages, en effet, Hector et les autres, traversent plusieurs milieux différents qui sont donc chaque fois vus de l’intérieur, dans leur fonctionnement propre.
Le monde artistique est bien sûr privilégié. Ambroise, l’ami d’Hector qui sera longtemps son associé, et qui a plus que lui les pieds sur terre, monte en sa compagnie quelques projets grandioses dont la plupart échoueront tout en étant pillés par d’autres architectes. Les plus spectaculaires sont le Crystal Palace de Londres et les Halles de Paris – Il faut imaginer un ventre, un énorme ventre, dit Courbet dans un bel anachronisme en forme de clin d’œil.
Courbet, profitons de l’apparition de son nom, joue un rôle essentiel dans le roman. Parce que, comme Hector dont il est l’ami et avec qui il partagera, à peu de choses près, une femme, le peintre refuse les concessions, soucieux de suivre sa propre voie malgré les refus que lui opposent les milieux de l’art officiel. Au passage, on se trouvera à l’origine de L’origine du monde : « Quel choc ! Quelle émotion ! Pouvait-on parler de nu, de nudité, devant ce rectangle qui sectionnait un corps, du ventre au haut des cuisses, mettant en valeur, en seule valeur, le sexe, la toison pubienne peu épaisse, brune, avec des reflets roux, la fente aux lèvres légèrement écartées, qu’une tache rouge, au creux de la fissure, illumine ? »
Tout aussi radical dans ses options architecturales, Hector s’éloigne peu à peu d’Ambroise prêt à quelques compromissions avec le pouvoir pour faire reconnaître son talent et son savoir-faire par Haussmann et Morny, les personnages sans lesquels rien ne se décide. L’extraordinaire déperdition d’énergie constituée par le travail souvent vain d’Hector désole Ambroise qui aimerait lui faire partager un peu de son réalisme et de son succès. Pourtant, Hector dévient célèbre, mais grâce surtout à un Panorama de l’Égypte antique, les souvenirs illustrés qu’il a rapportés d’un séjour destiné à travailler sur le chantier du canal de Suez. Bien sûr, sur place, ses centres d’intérêt se sont révélés peu compatibles avec les côtés pratiques de l’entreprise.
Hector est un incorrigible rêveur toujours mené par l’idée qu’on finira bien par reconnaître les mérites de ses projets. Toute son énergie, toute son imagination, furent de nouveau consacrées à concevoir des œuvres que personne ne lui demandait et qu’il présentait avec une telle insistance, une telle certitude d’être dans la vérité, qu’elles importunaient les services publics qui les rejetaient brutalement.
Côté plus politique, ou idéologique, Proudhon est au premier rang des penseurs admirés par Hector. Ce n’est pas une surprise. Proudhon qui se trompe toujours sur les détails, jamais dans la pensée philosophique, et qu’Hector va voir lors de son exil bruxellois, pour le retrouver avec joie à Paris en 1862, lorsque Napoléon III amnistie les crimes politiques. Puis d’apprendre, avec douleur, sa mort au début de 1865. Dans la foulée, Morny, son exact opposé, meurt aussi. Et Julie, la maîtresse tant aimée, qui si souvent a trahi Hector, dont la présence donne à la part privée du livre un souffle romanesque puissant…
L’Empire, qui défie la Prusse, se craquèle. C’est bientôt la Commune avec l’avènement de laquelle Hector voit enfin arriver son heure de gloire, ses idées reconnues et adoptées. Mais l’histoire balaie toujours trop vite devant elle, et c’est en déportation, en Nouvelle-Calédonie, que s’achève le parcours.
Un parcours d’un romantisme échevelé, qu’on a suivi en partageant l’enthousiasme de son acteur principal, tant il est vrai que la puissance d’un idéal profondément enraciné est toujours plus forte, aux yeux du lecteur, que la stérilité – d’ailleurs souvent provisoire – de tous les efforts déployés pour mettre cet idéal en pratique.

Un rossignol chantait (2001)
Michel Ragon remonte les années, pas plus loin que son enfance et reprend des souvenirs placés à l’ombre des grands-parents et du château où ils avaient travaillé, déchus de leur gloire par procuration quand ils l’avaient quitté, méprisés par les habitants du village. La pauvreté donne peut-être de l’imagination. Assez pour rêver d’une voix de petite fille ou pour espérer un jour une vie différente. En attendant, l’enfant s’emplit la mémoire d’images simples. Le conteur sait l’art de gommer le temps et de nous donner les clefs de ses souvenirs.

Le prisonnier (2007)
Un écrivain reçoit les lettres d’un prisonnier. Celui-ci confond un personnage de roman et Christine. Qui fut l’épouse de l’écrivain. Le prisonnier l’a connue. Sous un jour très différent. Intrigué, irrité, le narrateur balance entre l’envie d’en savoir plus et celle d’interrompre le dialogue. Il s’interroge surtout sur lui-même : des origines modestes et un statut social enviable. Le cul entre deux chaises, mal à l’aise partout. Sous l’anecdote, de vraies questions.