vendredi 23 février 2018

14-18, Albert Londres : «Cent vingt mille âmes vivaient là, ces rues étaient gaies...»



Reims sans la cathédrale

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Reims, 20 février.
La ruine illustre, de son ombre souveraine, recouvre depuis trois ans le martyre de sa ville. Tel lors d’un siège le chef qui le soutient attire seul les regards, ne laissant à ceux qui meurent avec lui que l’aumône d’une pitié anonyme, la cathédrale nuit à la cité. Cent vingt mille âmes vivaient là, ces rues étaient gaies, des fortunes se faisaient dans ces maisons, des troupes donnaient la comédie dans ces théâtres. Reims ? mais c’était l’un des centres célèbres de la France.
Venez voir ce qu’ils en ont fait. L’écho des deux mille obus que durant une époque le communiqué vous apportait chaque matin ne vous a pas préparé à sa vision. Vous arrivez par la porte de Paris. De loin, la cathédrale – mais nous ne parlerons pas de la cathédrale – vous franchissez donc la porte : silence. Il est plusieurs espèces de silence, il en est un, entre autres, que l’on appelle : « silence de mort ». Nous supposons que cette expression signifie que ce silence-là n’a rien de passager, que dès qu’on le sent on comprend que jamais sur la terre où il pèse un moindre bruit ne s’entendra, qu’il est éternel : c’est le silence de Reims. Vous souffrez presque d’avoir de grosses bottes à vos pieds qui sonnent si fort à elles toutes seules. Instinctivement vous levez la tête vers les volets clos : des gens vont certainement les entr’ouvrir, puis apparaître pour regarder la cause de tant de tapage. Rien ne s’entr’ouvre. Soyons brave, n’imitons pas ce monsieur qui avait peur de son ombre. Ayons confiance dans notre propre bruit. Tout est fermé par ses devantures et ouvert par les obus. Voici la Vesle. Retournons-nous, contrôlons notre première impression ; c’est facile, la rue est toute droite. Avouons que nous avons exagéré le saisissement : silence de mort. Il serait aussi glacial de revenir sur ses pas que de continuer devant soi. Continuons.

La ville déserte

Dans quel pays bizarre sommes-nous ? Est-ce que la population dormirait ici la journée et laisserait vides ses rues ? Phénomène singulier, l’étrangeté de ce que l’on constate est telle, qu’on lui cherche immédiatement un autre motif que son véritable. La grande ville est déserte, nous savons pourquoi, mais quel spectacle ! Et toutes ses maisons sont abattues, décoiffées. En voilà pourtant d’intactes, leurs façades le disent. Quel fétiche les protégea ? Approchons-nous : non ! elles sont vidées. Un vampire les a sucées par le toit ; il n’y a plus un seul plancher du quatrième à la cave. Et pourtant la rue a son aspect correct. En la traversant vite, en voiture, on ne croirait pas ses immeubles ruinés. Promenons-nous. Tiens ! un homme ! un pompier. Cher pompier, comme c’est gentil à vous de représenter le genre humain dans ce désert ! Nous avons beau regarder, de droite, de gauche, il n’y en a pas deux. Là ! voilà Messines ! Cette fois, plus de correction : le chaos. Les maisons en tas n’élèvent plus vers le ciel que de hauts pans de murs déchiquetés. À laquelle appartiennent les pierres roulées à leur pied ? Toutes leurs pierres sont mêlées. Et ce n’est pas qu’un premier plan, c’est tout le quartier qui est en miettes, tout le quartier de la cathédrale. Les obus allemands ont fait les maisons numéro par numéro comme le facteur. Ils ont sonné à toutes les chambres, à la demeure des maîtres aussi bien qu’à la remise, aussi bien qu’à la bicoque du jardinier et qu’à la cage à lapins. En longueur, en profondeur, jusqu’où va l’œil tout est par terre. Par l’idée qu’il en reste, que ceci était joli : c’était l’archevêché. Et cet hôtel ! et cet autre ! Démoli, démoli… C’est un ossuaire d’habitations. Comble de la barbarie ! cette horreur de Palais de Justice tout blanc et indigeste qui n’est même pas abîmé ! Silence.

L’auto du maire

Un bruit de moteur, ce n’est pas dans l’air, c’est bien une auto. C’est une auto civile encore ! Quel est le citoyen que ses affaires pressent tant que dans cette solitude ses simples pieds ne lui suffisent pas ? Il a une grande barbe : c’est le maire, et voilà, au surplus, sa trompe qui se met à corner ! Pour qui, grand Dieu ? Pour moi. C’était pour moi. Une semblable apparition m’avait cloué au milieu de la rue, je l’encombrais à moi seul. L’Hôtel de Ville est là devant nous. Pour montrer sa misère du mieux que nous pouvons, nous allons vous prier de vous rappeler votre enfance, quand vous bâtissiez avec les « constructions en papier ». Vous découpiez trois côtés d’une maison, déchiriez les fenêtres à coups de ciseaux, et plantiez cela tout branlant, sans toit, sur un carton. C’est le magnifique Hôtel de Ville de Reims, si beau dans le souvenir qu’en s’accoudant, en face, contre le bec de gaz pour se le remémorer, vous sentez que vous ne pourriez pas jurer sur la sécheresse de vos yeux.

« Journaux ! »

Mais une trompette ! Pas une trompe : une trompette. C’est le marchand de journaux. À qui vend-il ses journaux ? aux moineaux ? Suivons-le, s’il est des amateurs qui vivent dans les ruines, c’est le moment de les découvrir. Le gosse souffle dans son instrument. Personne ne sort. C’est certainement un jeune fou qui s’amuse aux « vendeurs de journaux ». Ce n’est pas un fou, c’est nous qui sommes un incroyant, voilà une dame sur sa porte qui tend ses deux sous. Nous nous approchons poliment : « Que faites-vous, madame, ici ? » La dame nous regarde, elle est bonne, elle ne se fâche pas, elle comprend que notre indiscrétion vient de notre étonnement ; elle répond : « Je vends mes conserves, mon beurre, mon fromage », puis elle prend une chaise, la pose devant, sa porte et se met, son lorgnon sur le nez, à prendre connaissance des nouvelles. Je ne lâche pas mon petit bonhomme, il va me guider dans la vie sensationnelle de Reims. Voilà une autre femme avec un casque sur les cheveux qui l’appelle. Celle-ci est au milieu d’une place, poussant une voiture contenant de grands brocs. C’est la marchande de lait.
— Vous vendez tout de même votre lait, madame ?
— Il faut bien le vendre puisque mes vaches continuent de le faire.
Allons ! les Allemands ne sont pas maîtres de tout arrêter.

Le bazar sous la bâche

Je suis la trace du crieur. Il traverse tout un quartier à bas et crie tout de même. Ce coup il n’a pas raison sur moi. Personne n’a surgi, il n’a rien vendu. Puis le voilà dans une rue. Il soulève une lourde bâche, passe dessous et je l’entends qui recommence de crier tout gai. Nous soulevons la bâche : c’est un grand bazar, « Aux Sœurs de Charité ». Voilà des demoiselles de magasin, toutes jeunes, savez-vous, et jolies, qui offrent des pipes, des bretelles, des cannes, des bottes, des képis, des croix de guerre. Quelques officiers sont là, faisant durer les achats, appuyés sur les comptoirs, inconsciemment heureux d’entendre une voix de femme, avant de remonter à la tranchée qui est à côté pas même à une demi-heure !
Ainsi Reims s’écroule, au jour le jour, entre les sarraus noirs des demoiselles des « Sœurs de Charité » et sa cathédrale. Mais sa cathédrale je ne vous en dirai rien, je vous l’ai promis, et enfin je n’aime pas parler avec des sanglots dans la voix.

Le Petit Journal, 22 février 1918.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mercredi 21 février 2018

Voyage au pays des bibliothèques

Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps savent combien je suis attaché aux bibliothèques, publiques et autres. J'y ai passé un nombre incalculable d'heures et de jours, j'ai travaillé dans deux d'entre elles, l'une était toute petite et j'y étais bénévole, l'autre était beaucoup plus importante et j'étais payé pour vivre au milieu des livres. Ces deux bibliothèques-là, et un gros paquet d'autres, ont été mes principaux professeurs. Je ne leur rendrai jamais assez grâce, ni de dirai jamais aussi fort que je le voudrais combien leur importance est capitale dans la vie culturelle d'une société et des individus qui la composent. Voir Françoise Nyssen demander à Erik Orsenna, accompagné de Noël Corbin dans cette tâche, une enquête sur "le rôle des bibliothèques dans la cité, leur modernisation et le développement de la lecture chez nos concitoyens, afin de concourir au vœu, exprimé par le Premier ministre dans son discours de politique générale, de voir la France rester, ou redevenir une nation de lecteurs" est donc un bonheur. Dont la plénitude reste évidemment suspendue à la réalisation concrète des conclusions de ce rapport.
Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd'hui, lire demain rend compte d'un univers bien plus riche que celui évoqué dans mon expérience personnelle. Les bibliothèques ont changé, d'ailleurs elles sont souvent devenues médiathèques, ce qui ne devrait cependant pas les détourner de leur fonction première: donner à lire, inviter à le faire, permettre à leurs usagers (et non leurs "clients", mot malheureux que j'ai déjà vu quelque part, dans ce genre d'endroit où il n'y a pourtant pas de relation commerciale) de grandir par la lecture.
Lisez ce rapport, quelle que soit votre place de la société. Il y a, pour quiconque s'intéresse au sujet, matière à réflexion et peut-être même action.
Dis-moi qui lit, et où il lit et ce qu'il lit, je te dirai de quelle société il s'agit et quel futur elle se prépare.

vendredi 16 février 2018

14-18, Albert Londres : «Nous n’utiliserons pas les grands mots tout faits.»



Avant le choc

(De notre correspondant de guerre.)
Front français, 15 février.
Tâchons d’écrire serré. Nous sommes sous une menace d’offensive, ce qui fait que depuis des mois beaucoup d’écrivains « font de la copie ». Il s’est tant dit de choses que, dans le tas, il y en aura de bonnes. Il peut tant s’en dire qu’on hésite à grossir ce nombre. Nous le voyons bien depuis trois semaines qu’avec nos yeux ouverts nous courons le front, de l’Alsace en Champagne et du soldat guetteur au chef d’armée. Chacun de ces soirs, à l’heure heureuse où nous trouvions une chaise, le démon de notre devoir particulier nous reprenant, nous cherchions nous aussi à « faire de la copie ». Que dire ? La quantité ne manquait pas. Quel régal ! si nous avions été bavard de notre naturel ! Mais comment opérer notre choix ? Nous ne rapportions dans notre esprit que suppositions se contredisant. Toutes étaient si raisonnables que le bon sens lui-même se refusait de les départager. La lecture des journaux nous guidait d’ailleurs dans notre silence. De l’un à l’autre, commandants, colonels, généraux, saisissant chacun un renseignement passager et vraisemblable, se contredisaient en demeurant raisonnables. Combien à ces moments nous avons apprécié l’infériorité de nos moyens qui ne nous permettent pas d’écrire tous les matins !
Cependant de temps à autre il nous faut rendre compte de nos travaux.
Nous n’utiliserons pas les grands mots tout faits. Nous ne parlerons pas du moral, de l’héroïsme, du jusqu’au bout. L’abnégation de nos combattants est assez sublime, elle peut se voir à nu. Elle n’a besoin de nul manteau pompeux pour recouvrir sa vérité. Faisant ainsi, nous n’interpréterons pas l’avant avec les imaginations de l’arrière et l’avant piquera une rogne de moins.

Les deux offensives possibles

Sur le front, croit-on à l’offensive ? Oui… [censuré] Savoir que nous serons surpris sera déjà l’être moins. Que peut préparer l’Allemagne ? Rien que la raison ne prévoie. Deux sortes d’offensives se proposent à elle. L’une dont le résultat serait moral, l’autre dont le résultat serait militaire. L’offensive morale ? où la trouverait-elle ? À Reims, à Nancy, à Belfort. Ce sont des noms qui sonnent haut et qui, pendant quelques semaines, pourraient de leur bronze emplir le ciel sombre de l’empire. L’offensive militaire ? C’est-à-dire sur Paris ? Il n’y a, tout bien compté, que deux bonnes routes… Les deux armées, l’anglaise et la française, ainsi recevraient leur choc. Allons donc de Belfort à Nancy, de Nancy à Reims, faisons ces secteurs un par un. Qu’y voyons-nous ? Ce que les avions boches constatent chaque jour : il y pousse des piquets et des fils de fer. Il est des travaux que les soldats aiment à camoufler, ce ne sont pas ceux-là. Nous en avons eu la preuve par un mot de l’un d’eux ; au photographe allemand qui planait au-dessus de lui il cria : « Tiens, regarde, et c’est du bon. » La surprise peut donc s’exercer en choc, non en profondeur.
Aujourd’hui 15 février l’Allemagne ne possède pas le maximum des forces que, dans le courant de cette année, elle pourra lancer contre nous. La paix russe lui libère soixante divisions. Pour les amener, il lui faut bien deux mois et demi. Dans la nécessité où elle est de porter son coup avec son maximum de chances, son résultat diplomatique de l’Est ne va-t-il pas lui faire retarder la date de sa ruée ? Possible. L’Allemagne connaît comme nous les principales lois de la guerre actuelle. Elle n’ignore pas que n’importe quelle offensive traînera d’abord et ne tardera pas à s’éteindre si l’assaillant, durant le temps qu’il la mène et se bat dans le système fortifié, n’a pas trois, sinon deux divisions à pousser contre une de l’assailli. Les aura-t-elle ? Ce renfort, en tout cas, compensant l’importance des défenses que nous pourrions élever pendant ce temps, la rapprocherait d’une des chances du succès. Elle nous a habitués à ne rien négliger. Elle le peut moins à cette heure que jamais. La saignée qu’elle va imposer à son peuple sera large. Ses mitrailleuses qu’elle nous réserve pour ce jour, pouvant être portées par un seul homme et crachant 400 cartouches à la minute, l’entraînement mathématique qu’elle donne à ses combattants n’empêcheront pas plusieurs de ses générations de rester accrochées, saignantes et livides, à nos fils de fer. S’il n’obtient, contre ces nouveaux voiles de deuil, que quatre ou cinq kilomètres de terre martyrisée, Ludendorff, sans être balayé, pourra-t-il retraverser Berlin ?

Celui qui les attend

Maintenant, et ceux qui vont recevoir le coup ? et notre armée ? C’est là que le soldat déteste que l’on chante sa gloire en détonnant. Les panégyriques que l’ont fait de lui sont toujours « à côté » ; son oreille est juste, alors il crie. Rien ne l’irrite autant que l’idée théâtrale que l’on a de sa personne. La meilleure intention ne suffit pas. Ce que des bonnes âmes, croyant le combler, disent de sa vie et de ses sentiments, le fâche. L’encens que l’on brûle devant lui est arrivé à l’écœurer. Il n’y a que les statues de bois pour supporter sans broncher la fadeur de cette même fumée. Notre soldat est en chair et en pensée, ne l’oublions pas. Les mots qui le glorifiaient en 1914 et qui, en ce moment, correspondaient à son état d’âme n’ont pas changé ; lui, a fait du chemin. Il ne veut pas que l’on noie sa nouvelle manière d’héroïsme sous les grandes phrases consacrées qui, loin de dégager son sacrifice, l’étouffent. Il défend que l’on présente de lui une figure qui ne soit pas sa figure. Il interdit aux profanes d’interpréter son âme d’après leur âme, comme s’il ne prouvait depuis longue date que sa qualité n’a besoin d’aucune estampille.
Les variations auxquelles on se livre sur « son moral » lui font hausser ses dures épaules. Chaque homme qui écrit sur lui se sert de cette bonne couleur pour badigeonner, les yeux fermés, les colonnes qui doivent supporter son éloge. Partout où ce mot se rencontre, il est tourné de telle façon que l’on voit de suite le combattant heureux d’être où il est. C’est tout juste si on ne lit pas qu’il désire que son état se prolonge. Le soldat français est plus haut que cela. S’il éprouvait un plaisir à vivre la vie qu’il vit il serait moins grand qu’il ne l’est. Allez demander à ce guetteur qui, sa couverture sur ses épaules, son fusil à côté de lui, rêve par cette nuit sinistre, devant la tignasse rousse des fils de fer allemands, s’il est heureux d’être là ! Mais que le Boche se précipite sur lui, il étendra la main pour l’égorger. On ne salit pas son foyer.

Le Petit Journal, 16 février 1918.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mercredi 14 février 2018

Chère Françoise Xenakis...

Chère Françoise,

J'apprends que vous êtes, puisque c'est ainsi qu'on dit, morte... et j'ai un peu de mal à le croire. Du même coup, on ne dit que vous aviez 87 ans, et c'est encore plus difficile à imaginer, après ces décennies pendant lesquelles nous ne nous étions pas vus.
Vous avez été pour beaucoup dans ce que je suis devenu, au fond, et je vous remercie pour l'accueil que vous aviez réservé à un jeune bibliothécaire balbutiant quand je suis venu chez vous, la première fois, pour parler, je crois, de L'écrivain ou la sixième roue du carrosse, une petite pochade très amusante. Même si ce n'était pas aussi éblouissant que vos premiers livres, que j'avais tous lus avant de venir à Paris. Le petit caillou, Des dimanches et des dimanches, Aux lèvres pour que j'aie moins soif (celui-là, j'avais eu bien du mal à le trouver, merci au prêt entre bibliothèques qui fonctionnait en Belgique), Ecoute, Et alors les morts pleureront... J'étais fasciné.
Vous m'avez tout autant séduit. Tout ce que vous saviez de la littérature et du milieu dans lequel s'épanouissent, avec plus ou moins de bonheur, les écrivains, vous me l'avez dit. Une ouverture à nulle autre pareille.
Et puis, après plus d'une heure de conversation, car ce n'était plus, depuis les premières minutes, l'interview que je pensais faire, vous m'avez invité à venir, le lendemain soir, partager une soupe en famille. La vôtre, de famille, ce qui n'était pas rien. Je connaissais un peu, mais pas très bien, l'oeuvre musicale de Iannis - je savais qu'elle était immense, en tout cas, Mâkhi, votre fille, n'était pas encore la plasticienne qu'elle est devenue ensuite. Nous n'avons pas mangé qu'une soupe, nous avons aussi bu du bon vin, nous avons bavardé, tous les quatre, beaucoup ri.
C'était bien.
Merci encore.

mardi 13 février 2018

Douze pour le Prix Récamier

On patientera jusqu'au 16 mai pour connaître le lauréat 2018 du Prix Récamier - mais avant cela, une deuxième sélection sera annoncée le 29 mars. Le lauréat, à moins qu'il s'agisse d'une lauréate, succédera à Franz-Olivier Giesbert et Christophe Ono-dit-Biot, liés professionnellement, comme journalistes, au Point et, comme auteurs, à Gallimard. Il y a du Gallimard dans la première sélection mais, sauf erreur, personne du Point. N'en tirons donc pas de conclusion hâtive et contentons-nous de la sélection.

  • Vincent Almendros. Faire mouche (Minuit)
  • Nathalie Azoulai. Les spectateurs (P.O.L.)
  • Jorge Bonnells. La folie des autres (Laffont)
  • Christophe Donner. Sexe (Grasset)
  • Philippe Forest. L'oubli (Gallimard)
  • Patrick Grainville. Falaise des fous (Seuil)
  • Régis Jauffret. Microfictions 2018 (Gallimard)
  • Sébastien Ministru. Apprendre à lire (Grasset)
  • Bernard Quiriny. L'affaire Mayerling (Rivages)
  • Jean Rolin. Le traquet kurde (P.O.L.)
  • Colombe Schneck. Les guerres de mon père (Stock)
  • Frédéric Vitoux. L'express de Bénarès (Fayard)

dimanche 11 février 2018

Les prix littéraires refleurissent au printemps

A dire vrai, c'est même quelques jours avant l'ouverture officielle du printemps (la saison, pas le magasin), et plus exactement le 15 mars, que sera remis le Prix France Télévisions, ou plus exactement les prix: un pour un roman, un autre pour un essai.
Les sélections sont connues depuis quelques jours (oui, j'ai pris du retard), les voici.

Essais
Yves Coppens. Origines de l'Homme, origines d'un homme (Odile Jacob)
Ivan Jablonka. En camping-car (Seuil)
Charles Juliet. Gratitude. Journal IX: 2004-2008 (P.O.L.)
Marceline Loridan-Ivens, avec Judith Perrignon. L’Amour après (Grasset)
Chantal Thomas. Souvenirs de la marée basse (Seuil)
Serge Toubiana. Les Bouées jaunes (Stock)

Romans
Nathalie Azoulai. Les Spectateurs (P.O.L.)
Michel Bernard. Le Bon cœur (La Table Ronde)
Isabelle Carré. Les Rêveurs (Grasset)
Eric Holder. La Belle n'a pas sommeil (Seuil)
Marie-Hélène Lafon. Nos vies (Buchet-Chastel)
Marie Redonnet. Trio pour un monde égaré (Le Tripode)

jeudi 8 février 2018

Les amants maudits de Tonino Benacquista

Les amants maudits s’aiment d’un amour absolu. (Oui, trois mots avec la même racine, ce n’est pas trop pour transmettre l’intensité du lien qui les unit.) Rien ni personne ne peut le contrarier. Ni Dieu, ni Diable, ni prêtre, ni roi, ni espace, ni temps… Romanesque, le ton est donné par le titre d’un livre où Tonino Benacquista dépasse tous les clichés du genre pour les assembler en forme de légende.
Elles ne manquent pourtant pas, les légendes sentimentales qui ont envahi les cœurs des hommes et des femmes depuis les siècles des siècles. Celle-ci traverse en un éclair près d’un millénaire, court de la France à la Chine et l’Afrique, se transforme en road-movie nord-américain…
Il y a du Tristan et Iseult, mais aussi du Bonnie and Clyde dans le couple héroïque dont l’histoire est rapportée par des peuples très divers, et fixée par une pièce de théâtre, Les mariés malgré eux, dont Charles Knight a donné, en 1721, une deuxième version. Son argument est aussi celui du roman : « Au Moyen Âge, en France, deux gueux pris de passion, incapables de se soumettre aux lois de la communauté, tiennent tête aux sages, aux prêtres, au roi lui-même. Sont-ils voués à l’Enfer ou bien au Paradis ? »
Rien ne destinait ces deux-là à devenir des êtres d’exception, à mourir et à renaître, à être séparés et réunis après avoir subi des épreuves que seul l’amour permet de surmonter, après avoir connu des aventures qu’il fallait bien l’imagination d’un romancier doué et sans crainte pour accumuler.
Il leur a suffi de se promener dans les bois, lui braconnier, elle cueilleuse de baies, au XIIe siècle où l’on chassait et cueillait, et de s’y rencontrer pour que leur destin change à jamais. Ou au moins pour mille ans. Sommes-nous dans leur histoire, telle qu’ils l’ont vécue ou dans la deuxième version théâtrale de leur légende à laquelle l’amant a contribué alors qu’il était loin de la femme aimée, tous deux rejetés sur la Terre après le courroux d’un Dieu qui attendait mieux d’eux ? C’est au théâtre que se passe, pour l’essentiel, le début du roman, et bientôt il devient impossible de savoir à quel niveau de fiction se situe le texte. Le récit chevauche les différentes versions, les entremêle, et tout va bien à la lecture puisque la confusion n’engendre aucun doute. Elle renforce au contraire la crédibilité de l’amour. Puisqu’on revient sans cesse à cet axe inébranlable et que les tiroirs romanesques, ouverts les uns après les autres, débouchent sur une vision de plus en plus cohérente.
Une relation si puissante modifie en profondeur le monde qui environne ses heureux détenteurs. Mais ils ne sont propriétaires que de cela, le reste n’ayant plus aucune importance. Au point que Satan lui-même est dépourvu quand il tente, comme tant d’autres avant lui, de provoquer la rupture : « Car ce couple-là avait déjà été puni, sur la Terre, puis au Ciel, et sur la Terre à nouveau. Il avait été persécuté dès le premier jour, il avait subi la peine capitale, il avait été sermonné par Dieu, puis chassé de son Paradis, il avait connu la tempête, la fièvre, la prison, l’asile, l’acharnement des hommes, la menace des bêtes, la violence des éléments, tant de tourments subis au nom d’un seul : la privation de l’être aimé. »
Comme il est irréaliste d’enfoncer un coin entre deux parties fusionnées dès le premier instant, il ne sera pas davantage possible de prendre en défaut une narration conduite en apparence en totale liberté et, en fait, fermement tenue par un écrivain en grande forme.

mercredi 31 janvier 2018

Le poids et la douleur d’un secret

Le dernier roman de Sylvie Le Bihan, réédité en poche, est constitué de couches superposées dont chacune est destinée à masquer un peu mieux ce que désigne le titre : Qu’il emporte mon secret, où le mot important est bien sûr « secret », mais où ce qui précède sert déjà à le placer au second plan. Cacher pour mieux montrer, creuser lentement pour faire émerger avec prudence une vérité qu’il aurait probablement mieux valu laisser enfouie.
Dans un livre qui ne manque pas de moments forts, il en est un qui exerce son pouvoir plus longtemps que les autres, parce qu’il est utilisé comme clef discrète dont on ne sait pas encore, au moment où on l’a sous les yeux, quelle serrure elle ouvre – mais c’est la serrure de l’abîme le plus sombre.
Voici la scène en quelques mots. Dans la chambre d’hôpital où se trouve Hélène, en juillet 1984, après un viol et un accident, chaque événement lié à l’autre ou non, un jeune gendarme lui rend visite. Ce qu’il lui dit, explique-t-il, est à l’opposé de ce qu’il devrait lui conseiller : qu’elle ne porte pas plainte, pour éviter le risque de revoir, avec une fragilité nouvelle, son violeur dans un procès, qu’elle aille de l’avant en ne pensant qu’à sa guérison. « Tu vas te battre pour toi et tu t’en sortiras, un jour ils seront punis, je t’en fais le serment. »
Hélène acquiesce, elle choisit ce « chemin parallèle » de l’oubli. Voilà pourquoi, dirait-on volontiers à ses parents, votre fille est muette. Sinon qu’en réalité la blessure ne s’est jamais tout à fait refermée. La rencontre de Joël Dormois, dans une prison où Hélène anime un atelier d’écriture – elle est devenue romancière –, 31 ans après le viol subi à seize ans, la transforme en témoin lors du procès en appel de cet homme. Peut-être le rôle qu’il a joué dans les événements va-t-il s’éclaircir.
Et peut-être aussi Hélène va-t-elle utiliser son outil de prédilection, l’écriture, pour creuser l’astre noir de toute sa vie, le point qui lui donne à la fois force et faiblesse. Le hasard faisant bien les choses, elle vient de séduire, davantage qu’elle n’a été séduite par lui, Léo, un écrivain plus jeune qu’elle, à l’occasion d’un salon du livre. Coup d’un soir ou début d’une relation plus longue ? Elle commence à lui écrire une très longue lettre, dont le texte occupe une belle partie du roman, ce qui donne à penser qu’elle entend prolonger leur histoire. Mais, dans cette lettre, et avec l’intention de ne plus revoir Léo, elle finit par se décharger de son secret, comme on le fait auprès d’un inconnu, et qui le restera. L’ambiguïté est totale, on ne sait pas mieux qu’Hélène ce qu’elle veut vraiment, sinon revenir au titre : Qu’il emporte mon secret.
Toute la difficulté de dire ou de ne pas dire, de se souvenir ou non, est contenue dans les détours de la narratrice qui mène avec habileté une valse-hésitation à coups d’avancées et de reculs. Elle est, c’est le moins qu’on puisse en dire, habitée par le doute. Le lecteur, pour sa part, est habité par ce roman douloureux et envoûtant. Chargé aussi de son contenu qu’il portera désormais en compagnie de la romancière.

lundi 29 janvier 2018

14-18, Albert Londres : «Me voici en Alsace...»



Trois Alsaciens, en Alsace, répondent au comte Hertling

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
En Alsace reconquise, 27 janvier.
Me voici en Alsace où je suis allé chercher la réponse au comte Hertling : je sais que ce n’est ni les citoyens qui m’ont parlé, ni moi qui sommes chargé de la lui retourner. C’est une affaire qui va de nouveau regarder Wilson, Lloyd George et Pichon. Mais, outre que je n’ai pas la folie des grandeurs, ce qui m’a incliné à préférer la conversation de mon menuisier, de mon curé ou de ma vieille dame à celle de ces hommes considérables, j’eus la fantaisie de penser que ceux au nom de qui on discourait avaient peut-être aussi à dire un mot.
J’ai donc revu Massevaux, Dannemarie, Thann, d’autres villages. Les enfants d’Alsace sortaient de l’école, fiers et gais à cause du masque à gaz battant leur petit derrière.

La réponse du menuisier

J’ai d’abord frappé chez un menuisier. Les Boches n’étaient pas à quinze cents mètres de son établi.
— Monsieur, je viens vous voir pour que vous répondiez à Hertling.
Il ne connaissait pas le discours, il ne comprenait pas. Je lui tendis le journal. Il lut attentivement le passage sur l’Alsace-Lorraine, plus le relut. Cela fait, il me regarda et me dit :
— Je vais vous répondre.
Il me fit asseoir, s’assit, reprit le journal et :
— Hertling dit : « Quand nous réclamâmes lors de la guerre de 1870 qu’on nous rendît les territoires qu’on nous avait arrachés criminellement, ce n’était pas là faire une conquête mais ce qu’on appelle aujourd’hui « désannexion ». » Je vais lui répondre : ils nous avaient tellement réannexés, nous étions tellement en harmonie avec les Allemands que ma lutte à moi, comme celle de mes camarades, commença dès l’école. Pour première direction le maître avait celle de nous apprendre à « penser », à penser à l’allemande. Je me souviens d’un fait : une fois il me fit appeler. C’était pour un devoir de style. « Je devrais vous mettre huit sur dix, me dit-il. Comme rédaction, c’est bien ; comme esprit, c’est mauvais ; ce n’est pas conforme au modèle de pensée nationale auquel vous devez vous soumettre : vous aurez zéro ». Ceci n’est rien, vous allez voir la preuve qu’on leur avait « criminellement arraché le territoire d’Alsace ». Je fus soldat, au service de l’Allemagne, je partis avec mes amis. Nous étions tellement véritablement Allemands que les Allemands nous tinrent de suite sous leur surveillance. Nous nous sentions tellement chez nous dans leur uniforme que nous n’avons jamais franchi habillés à l’allemande la maison de nos pères. Nous nous mettions en civil pour venir en permission.
Étendant le bras il me montra un champ au travers du carreau.
— Tenez, là. Et là, quand il fallait retourner, nous repassions la livrée.
Hertling disant à mon menuisier qu’en 71 il l’avait réannexé Allemand, l’avait animé d’une ardeur farouche. Il se leva, ouvrit la fenêtre et, me montrant à cent mètres une enseigne en français, reprit :
— Seule la lutte pour les enseignes vous prouverait combien nous attendions d’être réannexés Allemands. Il nous était permis de conserver les enseignes en français existant déjà, mais non de les remplacer une fois démolies. Pour empêcher que les affiches – que celle-là, tenez – finissent d’être françaises, nous nous relevions afin de les retaper, la nuit. Nous avons soigné de la sorte toutes celles de la ville. C’était certainement notre sang allemand qui parlait alors !
Mon menuisier ruminait.
— Et le plébiscite ?
— Quel plébiscite ? fit-il. Est-ce qu’ils en ont fait un en 71 ?

La réponse de M. le curé

Je fis du chemin. Une rivière coulait dans la vallée. De grands toits glissant rapidement de leurs arrêts tombaient très bas sur les murs. Des jeunes filles mangeant du gâteau aux pommes riaient. Alsace ! Je sonnai chez le curé.
— Monsieur le curé, avez-vous lu le discours du comte Hertling ?
— Non, monsieur.
Je le lui passai. Le prêtre mit ses lunettes. Il y eut dix minutes de silence. Le prêtre posa ensuite le journal et dit :
— Depuis le premier moment jusqu’au dernier, les Alsaciens ont mené une vie de lutte contre les Allemands. Il ne me semble donc pas, comme ils le disent, que nous avions la moindre affinité. Ils ont usé de tous les moyens pour nous assimiler ; plus le temps passait, plus le fossé, entre nous, se creusait. Ils avaient beaucoup plus de mal avec nous en 1913 qu’en 1880. Après 45 ans, ils étaient contraints d’employer contre nous des moyens tyranniques. Ils ont appelé la religion à leur secours. Le protestantisme, crurent-ils, allait leur amener notre soumission. Avec l’exemple de la Silésie qui, catholique jadis, était devenue aux trois cinquièmes protestante, ils eurent de l’espoir. Le protestantisme put faire du chemin, mais ne fit jamais traverser le Rhin à un Alsacien. C’est un prêtre catholique qui vous dit cela.
— Pourtant le comte Hertling affirme que vous êtes des leurs ?
— Alors pourquoi, de crainte que nous ne les mordions, ne cessaient-ils de nous museler ? Ils ont envoyé plus de 450 000 Allemands en Alsace pour chercher à nous entraîner dans ce torrent. Les deux lits, une seule minute, ne se sont confondus.
— Et le plébiscite ?
— Nous repoussons cette injure.

La réponse de la dame aux cheveux blancs

Ayant traversé une forêt sombre, j’arrivai dans une troisième ville. Je gravis six marches d’un perron, heurtai le marteau. On m’ouvrit. C’était chez une dame à cheveux blancs où m’avait conduit naguère un billet de logement.
— Madame, lui dis-je, tout droit, je viens vous parler politique.
— Mais, répondit-elle, rien ne fait peur à une vieille Alsacienne.
— Hertling déclare que vos pères au moins étaient « purement allemands »,
La dame prit sa lampe à la main et me conduisit contre un des murs de son salon.
— Voyez ce portrait, me dit-elle, il n’est pas jeune, n’est-ce pas, avec sa perruque ? C’est un arrière-arrière-grand-père à moi. Lisez en dessous dans ce cadre, c’est lui que cet écrit concerne. Je lis : « Par ordonnance rendue le 23e jour du mois de juillet de l’an 1700 par les commissaires généraux du conseil, députés, X…, bailly de la seigneurie de… portera désormais armoiries telles qu’elles sont peintes et figurées ici… » Et c’était dûment signé d’un délégué ayant pouvoir du roy de France.
La dame reprit :
— Cela ne signifie tout de même pas que mon très ancien grand-père était un protégé du roi de Prusse.
— Madame, donnez-moi votre réponse au comte Hertling qui prétend que vous n’avez été que désannexée en 71.
Il faisait nuit, la dame parla :

« Les Français sont là ! »

— C’était le 7 août 1914. Depuis une semaine nous vivions ici comme des fous. Les hommes d’âge militaire, la souffrance dans les yeux, passaient leurs journées et leurs nuits à essayer d’échapper aux Allemands. Nous ne savions de quel côté tourner les yeux, ou vers la Haute-Alsace pour voir partir les uhlans, ou vers Belfort pour voir arriver les Français. Dans la matinée, sur cette place que vous voyez, les forces allemandes de notre ville se rassemblèrent. Où vont-ils ? se demanda-t-on dévorés d’angoisse et d’espérance. Une voisine entra brusquement dans le salon et cria tout bas : « Ils s’en vont. » Nous les vîmes s’en aller. Que se passait-il ? Je me remis à ma fenêtre, attendant. Un moment après, un petit garçon me lança brusquement du trottoir : « Madame, les Français sont là. — Où ? » demandai-je. Il me montra la gauche de ma maison. « C’est impossible, lui dis-je, tu te trompes, les Français ne seraient pas venus par la montagne. »
Il me dit : « Si, si, je les ai vus. » J’appelai ma fille. Je lui dis : « Montons à notre grenier, prends les jumelles. » Nous montâmes. Nous ne vîmes rien. Mais ma fille tout d’un coup cria : « Si, maman, si, sous le pommier, regarde les chevaux. » – « Et les pantalons rouges. » Alors on s’embrassa et l’on pleura sur les joues l’une de l’autre.

Le Petit Journal, 29 janvier 1918.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

samedi 27 janvier 2018

14-18, Albert Londres : «Il y a en face le soldat français.»



Il n’y a qu’à l’arrière que l’on parle de l’offensive

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 25 janvier.
Certains disent : « Les Allemands continuent à drainer leurs régiments sur leurs lignes de rocade. Il y a ce qui vient de Russie, ce qui vient d’Italie, ce qui vient de l’intérieur. Il y a les bonnes troupes et les mauvaises, celles qui marcheront et celles que l’on poussera. Il y a celles que l’on a choyées depuis des mois, à qui l’on a donné des permissions, de l’argent et du vin, celles qu’ils traiteront tel le pur sang en qui réside l’espoir, et il y a les vieux bataillons fourbus et pelés qui s’en reviennent sur les genoux, de la maison de la retraite que constituait le front russe.
Il y a la jeune classe à qui l’on ne demande pas d’être instruite, mais d’être là pour rouler dans le torrent ; il y a tous les malbâtis repêchés par les infatigables conseils de revision et qui, dans chaque masse de prisonniers que nous faisions cette année dernière, ressemblaient au milieu de leurs frères à autant de gnomes ahuris ; il y a, représentant la brute, les paysans de l’Est taillés, figure et corps, à coups de large hache ; il y a ceux qui rejoignent en geignant, les poches bourrées de lettres des leurs qui leur disent qu’ils ont chaque jour un peu plus faim ; il y a les Bavarois jaloux des Prussiens, au total plus ménagés qu’eux ; il y a les hommes des royaumes des duchés petits et grands qui, pour la première fois depuis trois ans et demi, se rencontrent tous en direction de l’Ouest ; il y a les officiers à monocle qui sont pour Ludendorff, et les autres qui s’en rapportent de préférence aux quarante-deux mois d’expérience impuissante ; il y a s’avançant sur les routes, les rails, les canaux, tout le matériel tonnant et claquant de l’empire ; il y a… il y a… » Il y a en face le soldat français.

Celui qui ne se frappe pas

Le soldat français se moque comme d’une guigne des bruits qui, à cette heure, font parler l’univers. Pour ne pas se frapper, il ne se frappe pas. Il n’y a que lui, dirait-on, que les projets allemands n’intéressent pas. Non seulement il n’en est pas ému, il ne s’en montre même pas curieux. Quand vous lui demandez ce qu’il en pense, il vous regarde, avec sympathie, certes, mais plus encore avec étonnement, il a l’air de vous dire : « Ça vous tourmente donc tant que ça, vous ? »
Le civil discute et s’échauffe, lui, plante des piquets et attend. Toutes les combinaisons machiavéliques que l’arrière prête à l’ennemi ne le passionnent nullement. Tant de fumée avant le feu ne l’a pas pris à la gorge. Il est plus calme qu’une pièce de 400 qui, sans bouger, crache tant de mort. Il est assiégé par des préoccupations autrement pressantes. Ce litre de pinard, par exemple ? Oui, ce litre de pinard, où est-il ? Pas dans leur bidon assurément, écoutez plutôt, il gargouille trop fort quand on le secoue, alors où est-il ? Ils ont lu dans les journaux qu’on allait le leur donner. Il ne faut jamais mettre dans les journaux qu’on va faire quelque chose pour eux, il faut en publier la nouvelle seulement quand c’est fait, il ne faut pas dire « on va faire » mais « on a fait », car le temps qui s’écoule entre l’annonce de la mesure heureuse et sa réalisation est un temps cruel. Ce qui est promis est dû, qu’on paye. Est-ce qu’ils ne payent pas sur l’instant les coups du Boche ? Le litre de pinard, parlez-moi de ça, voilà au moins une conversation, mais la menace allemande…

Guillaume ne vaut pas le clown

Hier, traversant une division, j’entendis les éclats de rire d’une foule. Où était cette foule ? Dans une baraque Adrian. Je rentrai. On donnait le cinéma aux poilus. Ce n’était pas exceptionnel : une fois par semaine, ils ont droit à leur représentation. Ne croyez pas qu’on leur déroule des films de guerre : la guerre c’est eux qui la font, ce n’est pas eux qu’elle peut amuser. Ils désirent des histoires drôles, voire « boyautantes ». Un fantaisiste quelconque se pavanait sur l’écran, chacun de ses gestes laissait tomber de gros rires sur la salle. Debout, assis, chacun se faisait de la joie.
Je regardais rire ces jeunes hommes en bleu, tous étaient attentifs à la scène comique. Rien d’autre que le spectacle ne sollicitait leur pensée. Mon intention, un instant, avait été d’en interroger quelques-uns. J’avais voulu leur demander : « Eh bien ! et vous, qui êtes tout de même les premiers intéressés, qu’est-ce que vous dites de tous ces bruits que l’on fait avec les intentions de l’Allemagne ? » La vue de la sérénité de leur âme m’avait suffi, ils m’avaient eux-mêmes, par leur seule attitude, donné leur réponse : les grimaces du clown les préoccupaient bigrement plus que celles de Guillaume.

Que le « Tigre » ne s’en fasse pas

Depuis huit jours, j’ai longé plus de cent kilomètres de front. Où que ce soit : dans les bois ou dans les tranchées, aux cantonnements, c’était le même son : le calme, le calme, sûr de soi, que l’on ne bluffe pas et qui, au surplus, s’en f… Tous les héros d’endurance qui sont là en ont entendu, vu, subi bien d’autres. On ne la leur fait plus, et pour n’importe quoi. Ce qui pourrait les impressionner est peut-être né, mais sûrement, aujourd’hui, est mort. Le chef du gouvernement a pu le voir. Dimanche dernier il était avec eux, en première ligne. Le lendemain nous passions à cet endroit. Descendant dans un abri, je demandai à quelques-uns :
— C’est vous qui avez vu le Tigre ?
— Oui.
— Que lui avez-vous dit ?
L’un d’eux rit et me répondit :
— Qu’il ne s’en fasse pas.

Le Petit Journal, 26 janvier 1918.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

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Lectures pour une ombre
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Dans les remous de la bataille