vendredi 24 mai 2013

"Inferno" de Dan Brown, suite et fin (en français)

Je m'y suis remis hier soir, j'ai terminé ce matin et je suis un peu moins enthousiaste qu'après avoir lu les 17 premiers chapitres. Il faut dire que le 18e chapitre, malheureusement pour moi, est un tunnel explicatif comme Dan Brown a le défaut d'en placer parfois dans ses romans, parce qu'il faut bien aider ce benêt de lecteur à comprendre de quoi il retourne: ici, une conférence que Robert Langdon a faite deux ans plus tôt à Vienne sur L'Enfer de Dante. Cette conférence, certes, livrera quelques-unes de clés de l'énigme. Ou plutôt du jeu de piste, car le roman est construit sur une série d'indices qu'il faut décoder... avant de se rendre compte, le plus souvent, qu'ils ont été faussés à la base.
En même temps que Langdon court, en compagnie de Sienna, dans Florence, puis dans Venise et enfin dans Istanbul pour que l'humanité échappe au mystérieux danger qui la menace, ils sont tous deux poursuivis par une véritable armée selon toute évidence décidée à les abattre.
Mais, puisque tout est construit sur des données partielles, il faudra aussi admettre que les personnages ne jouent pas tous le rôle qui semble le leur. Heureusement, le lecteur peut être certain que son héros préféré (?), Richard Langdon, donc, est bien celui qu'il a déjà rencontré dans les ouvrages précédents, un puits de science, un lecteur de symboles, un claustrophobe (il a souvent l'occasion d'être enfermé dans Inferno) attaché à sa montre Mickey qu'il a pourtant égarée tout au début du roman.
Et si tout ce qui nous est raconté ici ne consistait qu'à lui donner une chance de retrouver sa montre fétiche? Puisque l'humanité, de toute manière, court vers sa disparition si sa croissance se poursuit au rythme actuel... Quand on arrive à la fin, on se demande en effet pourquoi il fallait déployer autant d'énergie pour une cause perdue d'avance. Le chercheur fou pour qui la peste fut un bienfait, et qui cherche à en reproduire les heureuses conséquences en limitant le nombre d'habitants de la planète, n'avait peut-être pas tort...
On s'étrangle.
A force de manipuler les symboles, Dan Brown donne l'impression de s'être pris les pieds dans le tapis. Son thriller est pourtant un honnête divertissement, jusqu'au moment où il tombe dans une idéologie inquiétante, ce transhumanisme qui déboucherait sur un monde meilleur. Des mondes meilleurs, on a déjà essayé de nous en fourguer quelques-uns, à prix d'ami - on a vu ce que cela a donné...

jeudi 23 mai 2013

Yasmina Reza et Kevin Powers, prix littéraires du "Monde"

C'est une première et, malheureusement, je n'ai pas lu Yellow Birds, de Kevin Powers, lauréat du prix littéraire du Monde pour le roman étranger. J'en resterai donc aujourd'hui au prix du roman français, qui va à Yasmina Reza pour Heureux les heureux.

Les succès de Yasmina Reza au théâtre sont internationaux, son éditeur ne manque pas une occasion de le rappeler. Mais supposons un lecteur qui découvrirait Heureux les heureux en ignorant la carrière de l’auteure. S’il est un peu futé, il se dira : voilà quelqu’un qui devrait écrire pour le théâtre. Non parce que le roman serait fait de dialogues. Ceux-ci ne sont pas absents mais le monologue intérieur domine dans les vingt et un chapitres, ou séquences (sauf erreur de calcul), qui donnent voix à dix-huit personnages, trois d’entre eux s’exprimant deux fois. Ces monologues se renvoient des échos, fournissent des éléments disparates qui, ensemble, constituent un univers où les protagonistes se croisent. L’univers d’un roman, donc, que l’on imagine aisément transposé à la scène ou à l’écran, malgré les difficultés pratiques d’une abondante distribution dans laquelle chacun occupe une place aussi importante que les autres. Sans compter des personnages pas si secondaires que cela…
Il faut de la virtuosité pour mener ce petit monde à toute allure de la première à la dernière scène, en ne passant que par des moments forts, assez forts au moins pour révéler quelque chose de ce qui crée, en profondeur ou en surface, le mouvement. A l’origine, souvent, un nœud conflictuel qui cache des rancœurs plus anciennes, des blessures mal cicatrisées.
Une queue à la fromagerie dans une grande surface, un mari pressé d’en finir avec les courses – il a un article à terminer – et, pour une histoire de morbier acheté à la place de gruyère, le ton monte, on se dispute le sac à main où se trouvent les clés de la voiture. Il y aura, presque à la fin du roman, une autre histoire de sac, de sport celui-là, qui a contenu une urne funéraire et que la veuve veut récupérer au contraire de sa fille qui tient à le jeter. Deux anecdotes en apparence sans rapport et qui traduisent des frustrations capables de faire surgir une violence jusque-là contenue dans les limites de la bonne conduite en société…
Envisagées séparément, toutes les scènes ont la vivacité et la puissance de nouvelles – ce qu’elles ne sont pas, rappelons-le. Ensemble, elles forment une nébuleuse psychologique complexe de cas intéressants mais, à force de survoler des pics, leur hauteur s’annule et le paysage s’affadit. Les montagnes, c’est très bien quand des vallées les séparent. Elles manquent ici, Yasmina Reza ne laisse aucun répit à son lecteur qui, à la suivre, s’essouffle.
Curieux roman dont les qualités constituent aussi les défauts. On pourrait lire deux fois Heureux les heureux avec des résultats opposés. Une fois dans l’élan d’enthousiasme des premières pages, sans ralentir, et ce serait formidable. Une autre sous une lumière rasante qui dénoncerait le manque de relief, et ce serait ennuyeux. Impossible, en étant honnête, de jouer une lecture contre l’autre : elles préexistent dans la substance et la structure d’un livre où les morceaux de bravoure s’alignent comme à la parade, c’est-à-dire un peu artificiellement.
Selon qu’on se sentira proche de tel ou tel personnage, qu’on rira à telle ou telle situation, à moins d’être ébranlé, certaines pages resteront dans la mémoire. Ce n’est pas le cas de tous les romans, et il faut donc au moins considérer que celui-ci ne laisse pas indifférent. Mention spéciale attribuée, subjectivement, à Jacob, dix-neuf ans, le fils de Pascaline et Lionel Hutner (les amis des Toscano que des fromages séparaient au début) : Jacob se prend pour Céline Dion, heureux de recevoir l’hommage supposé de ses fans, accent québécois compris. Et quand on aura dit qu’il s’agit là d’un personnage secondaire, qui n’a pas sa place dans le chœur principal des voix, on aura peut-être fait comprendre à quel point le roman est touffu.

Mario Vargas Llosa face à deux colonialismes

Roger Casement. Le nom ne nous est pas inconnu. Celui dont Mario Vargas Llosa a fait le héros de roman, Le rêve du Celte, s’est rendu célèbre par son combat contre l’exploitation humaine. D’abord au Congo, propriété de Léopold II, où Casement accompagne Stanley en 1884. « Est-ce cette nuit-là que sa Sainte Trinité personnelle des trois C avait volé en éclats ? Jusqu’alors il croyait que le colonialisme se justifiait par eux : christianisme, civilisation et commerce. » La réalité est moins idéale. Stanley n’est pas là pour apporter la civilisation mais pour servir le monarque belge. Casement découvre l’exploitation humaine, une abomination, et entreprend de le faire savoir. A Joseph Conrad, notamment, qui tirera Au cœur des ténèbres du voyage où il a rencontré Casement. Et au monde entier, avec un Rapport sur le Congo qui nourrit, dans Le soliloque du roi Léopold, de Mark Twain, les cauchemars du souverain.
Vargas Llosa utilise les vingt années africaines du personnage. Et, plus tard, ses missions officielles en Amérique latine. Sur un terrain que se disputent le Pérou et la Colombie, il dénonce le même type de sévices exercés, cette fois, par une société britannique. Humanitaire avant l’heure, il devient consul, il discute avec le président des Etats-Unis, il est même anobli.
Mais, en mesurant les dégâts d’une occupation étrangère au Congo et en Amazone, un parallèle s’impose à sir Roger Casement : l’Irlande, d’où il vient, est aussi, d’une certaine manière, une terre colonisée. Et il se rapproche, d’abord par les idées, ensuite par les actes, des indépendantistes dont certains prônent l’action violente. De plus en plus, il considère les ennemis de l’Angleterre comme des alliés objectifs de l’Irlande. L’Allemagne, entrée en guerre en 1914, lui semble donc un parfait associé de circonstance. Il négocie l’envoi d’armes, tente de monter une Brigade irlandaise parmi les soldats prisonniers des Allemands, regagne l’Irlande en sous-marin. Et est accusé de traîtrise, arrêté, condamné à mort…
Vargas Llosa a choisi un point d’ancrage : la cellule où Casement attend de savoir s’il sera gracié ou exécuté. Cela lui laisse le temps de méditer sur une vie qui se déploie autour de quelques principes et de quelques erreurs. Le romancier péruvien, prix Nobel 2010, en profite pour saisir l’homme dans ses errements. Sans révolutionner l’art de la fiction, mais en lui donnant un souffle impressionnant.

mercredi 22 mai 2013

Mark Behr et l'apartheid


L'odeur des pommes, premier roman de Mark Behr, publié quand il avait trente ans (en 1993) et traduit en 2010, sort en poche. Il a quelque chose de glaçant. L’avenir du jeune Marnus, dix ans en 1973, semble écrit pour lui. Il n’a qu’à suivre le chemin tracé par son père, jeune et brillant général de l’armée sud-africaine qui arpente les allées du pouvoir blanc et reçoit de puissants visiteurs étrangers, comme cet officier chilien heureux de démontrer avec quel talent l’armée a, chez lui, anéanti les communistes. Aux frontières, ce sont précisément les communistes qui mettent la Nation en danger, appuyés à l’intérieur par des mouvements anti-apartheid.
Tout est décrit avec l’évidence qui s’impose à un enfant incapable d’imaginer qu’un ordre différent ne serait pas nécessairement du désordre. Les valeurs éternelles auxquelles il croit sont celles qui lui ont été inculquées, il n’a aucune raison de les remettre en question. Même si sa sœur aînée manifeste depuis quelque temps un esprit de révolte mal accepté par leurs parents.
Dans cette société où chacun est à sa place, il n’y a pas de place pour le doute. Les seules aspérités, douces ou piquantes selon les moments, sont celles que rencontre un enfant normal qui apprend à maîtriser ses limites en faisant des bêtises de son âge.
Très vite, pourtant, un second récit en italiques et dont les épisodes alternent avec celui des années soixante-dix, ébranle les certitudes du lecteur. Il comprend que Marnus, plus tard, fait la guerre en Angola et que l’issue du combat se jouera en un choix définitif : vivre ou mourir. Il semble donc que la force du pouvoir blanc installée sur des terres conquises n’est pas invincible…
Un épisode de l’enfance a creusé une faille dans la vie de Marnus, et cette faille est aussi celle qui mine l’apartheid. Il s’agit, pour le dire vite, d’un manquement moral. Et comment un régime peut-il justifier sa dureté s’il trahit les principes dont il prétend tirer sa légitimité ? A la fin de ce roman âpre, une scène révélatrice assombrit soudain un avenir qui, du coup, est écrit en lettres moins arrogantes. Marnus a saisi. Nous aussi.

mardi 21 mai 2013

Le voyageur sans bagages de Jean-Christophe Grangé


L'avant-dernier thriller de Jean-Christophe Grangé est sorti en poche et ne passe pas inaperçu. Le passager et sa couverture labyrinthique (elle servait déjà pour l'édition originale) ont leur place réservée sur les tables des libraires. Les listes de meilleures ventes ne tarderont pas à l’intégrer en haut de l’affiche. Mais attention : prévoyez quelques journées ou quelques longues soirées pour le lire, il y en a pour presque mille pages…
Cinq mois avant la parution de ce livre, le romancier à succès expliquait au Soir qu'il était « conçu dans l’esprit d’une série télé. Chaque chapitre est comme un épisode. Un peu dans l’esprit de 24 heures chrono. » Peut-être parce qu’à la première page, le réveil à quartz indique 4:02 ? Mais pas en raison d’un rythme échevelé, au moins au début. Il faut un certain temps au récit pour accéder à sa vitesse de croisière, une fois les données de base fournies avec leur mode d’emploi.
L’efficacité d’un thriller étant en partie fournie par la solidité de ses fondations, Grangé bâtit celui-ci sur la « fuite psychique » : « Il arrive qu’un homme, sous la pression d’un fort stress ou d’un choc, tourne le coin de la rue et perde la mémoire. Plus tard, quand il croit se souvenir, il s’invente une nouvelle identité, un nouveau passé, pour échapper à sa propre vie. C’est une sorte de fuite, mais à l’intérieur de soi. » Il reste 90 % du roman à lire, on croit qu’on a tout compris, et tant mieux, parce qu’on s’est un peu ennuyé jusqu’ici. Le cadavre retrouvé mutilé dans une fosse de maintenance de la gare Saint-Jean à Bordeaux doit être l’œuvre du clochard amnésique ramassé à proximité et qui a laissé des traces sur les lieux du crime.
Mais, précisément, il reste 90 % du livre. Et Jean-Christophe Grangé est trop malin pour fournir aussi rapidement la clef du roman. Qui commence d’ailleurs, à ce moment, à retenir l’attention. L’énigme bascule de la personnalité du clochard vers celle du médecin qui tente de le soigner, et dont le passé est bien mystérieux. L’engrenage est fatal pour le lecteur, il y restera le temps nécessaire à tout comprendre.

lundi 20 mai 2013

Il n'y aura pas que Dan Brown cette semaine : la preuve par trois

A propos du nouveau roman de Dan Brown, Inferno, qui risque de monopoliser les tables de nouveautés cette semaine en librairie, je vous déjà dit ce que je pouvais en penser après une lecture partielle.
Voilà qui m'autorise le passage à d'autres livres, choisis en partie arbitrairement (je ne les ai pas lus) - mais en partie seulement, car leurs auteurs ne sont pas inconnus - et présentés par leurs éditeurs qui y croient, même sans avoir l'ambition d'égaler les tirages du best-seller américain.

Frédéric Lenoir et Simonetta Greggio, Nina

Adrien est un quadragénaire parisien, célibataire et sans enfants. Il a perdu le goût de vivre et décide, un soir, de se suicider. Il écrit son testament ainsi qu’une dernière lettre destinée à Nina, la femme de sa vie, la seule qu’il ait aimée d’un amour passionné et inconditionnel. 
Nina et Adrien étaient des enfants lorsqu’ils se sont rencontrés. Les souvenirs de leurs vacances d’été passées à Ravello, le joyau de la côte amalfitaine, remontent par vagues à la mémoire de Adrien. Repoussant son suicide d’un soir, puis d’un autre et encore d’un autre, il les met par écrit dans cette longue lettre à Nina, qui devient, au fil des nuits, la bouleversante déclaration d’amour qu’il n’avait jamais osé faire à la jeune Italienne. Adrien avait toujours rêvé de devenir écrivain. Il lui aura fallu attendre cet instant ultime pour oser écrire. À bout de forces mais apaisé, il avale un mélange de médicaments et tombe dans un coma profond. Il ne se doute pas que ses mots vont bouleverser plusieurs existences: celle de Nina d’abord, mais également celle de tous ceux qui, de près ou de loin, vont être touchés par son écriture.
Simonetta Greggio et Frédéric Lenoir signent ce roman à quatre mains pour plonger dans l’absolu et la simplicité de l’amour qu’on cherche toute sa vie et qu’on ne trouve, parfois, qu’au tout début.

Annie Ernaux, Retour à Yvetot

«Depuis la parution de mon premier livre, Les armoires vides, il y aura bientôt 40 ans, je suis allée rencontrer des lecteurs dans beaucoup de villes, en France et dans le monde. Jamais à Yvetot, malgré l’invitation qui m’en avait été faite à plusieurs reprises.»
Pour la première fois, le 13 octobre 2012, à la demande de la municipalité, Annie Ernaux accepte de rencontrer les habitants de la petite ville cauchoise où elle a passé son enfance. C’est le texte de cette conférence inédite que publie ce livre, accompagné d’un cahier de photos personnelles avec, en guise de légendes, des extraits de ses livres publiés chez Gallimard.
«Comme ne l’est aucune autre ville pour moi, (Yvetot) est le lieu de ma mémoire la plus essentielle, celle de mes années d’enfance et de formation, cette mémoire-là est liée à ce que j’écris, de façon consubstantielle. Je peux même dire: indélébile.»
«Il n’y a pas en littérature de beaux sujets d’art et (qu’) Yvetot donc vaut Constantinople». Gustave Flaubert (Lettre à sa maîtresse Louise Colet).

Pierre Bergounioux, Géologies
On sent ce qui se passe. On n’a pas besoin de le savoir précisément, à moins d’en éprouver de l’embarras, de la peine. La vie qu’on menait dans les régions rurales pauvres, excentrées, a pris un tour nouveau lorsque leurs habitants sont devenus conscients des privations, de la relégation dont ils étaient frappés. S’expliquer une chose, c’est la mettre à distance, en secouer la tutelle, donc recouvrer, de son côté, un début de liberté. Les mauvaises terres pèsent doublement sur la vie de leurs occupants. La médiocrité du rendement les prive de largesses et le paysage rend mélancolique. C’est cet empire de la terre sur les corps et les âmes qu’on s’est efforcé de saisir.

dimanche 19 mai 2013

Étonnants Voyageurs : André Brink

Les Mémoires d’André Brink sont, à un double titre, un ouvrage capital. Pour comprendre le cheminement esthétique d’un immense écrivain. Pour comprendre aussi l’évolution d’un homme que rien ne prédestinait à devenir, dans son Afrique du Sud natale, un opposant à l’apartheid. Il va de soi que les deux aspects sont liés. En revenant sur le passé, Brink montre les nœuds qui l’ont conduit aux Bifurcations à l’enseigne desquelles il place ce livre. « Rien n’est jamais vraiment éliminé. Les choix éliminés continuent d’exister aussi sûrement que les rares dont on peut dire qu’ils ont été “retenus” – de même que le non-dit persiste dans ce qui est exprimé. Il est fort possible que ce soit cette coexistence qui, finalement (pour autant qu’il y ait une fin), définisse la texture d’une vie. »
Sa jeunesse se déroule en noir et blanc, surtout côté blanc d’ailleurs, sans interrogations majeures sur l’injustice d’une société qui privilégie la minorité au pouvoir. Son père, juge, lui donne à la fois l’exemple d’une haute idée du bien et du mal, et celui d’un incompréhensible détachement devant certaines scènes choquantes. André veut être écrivain – mais sa sœur, de trois ans sa cadette, publie avant lui et connaîtra le succès comme auteur pour la jeunesse. Dans le bouillonnement de ses lectures et de ses premières tentatives romanesques, des échecs qui ne remettent pas sa vocation en cause, un choc salutaire se produit en Europe. En 1960, il est à Paris quand il apprend le massacre de Sharpeville, au cours duquel des dizaines de Noirs ont été tués par la police. La même année, à Londres, il découvre Picasso dont l’art libère en lui « une profusion de possibilités », dans le même temps où il prend conscience de la violence du régime : « les assassins étaient mes semblables ; le régime qui avait non seulement rendu cela possible mais l’avait orchestré activement et avec enthousiasme était ce même gouvernement auquel, à peine quelques mois plus tôt, j’avais avec empressement juré allégeance en adhérant au Ruiterwag. » Le Ruiterwag, où il côtoyait F.W. De Klerk, futur président, était la branche cadette du Broederbond, l’organisation secrète afrikaner…
La perspective change. André Brink devient, avec d’autres, un écrivain en colère pour qui les mots sont des armes. La résistance à l’apartheid s’organise sur divers plans, force subversive que le gouvernement entend réprimer, mettant notamment la censure en place. « Mais, dans ce silence oppressant, il restait une voix qu’on pouvait encore entendre, même si elle était diabolisée ou devenue suspecte pour un grand nombre : la voix de l’art. Dans mon cas, la voix romanesque. »
Elle l’a conduit où l’on sait : Au plus noir de la nuit, Une saison blanche et sèche, L’insecte missionnaire… Une œuvre imbriquée avec les soubresauts de sa vie, y compris sentimentale, et indissociable du dernier demi-siècle en Afrique du Sud. « Dans ce processus, je suis devenu, et c’est irrévocable, un animal politique. Désormais, il serait hypocrite de ma part d’imaginer que la politique puisse rester un territoire distinct, nettement démarqué à l’intérieur de mon expérience globale de l’existence. Elle est partout, imprègne tout. On ne peut la séparer du reste. »
Dans Mes bifurcations, André Brink rend hommage à deux hommes qui l’ont particulièrement marqué : Desmond Tutu et Nelson Mandela. Mais il s’élève avec force contre ce que devient le pays auquel les années quatre-vingt-dix avaient rendu l’espoir. « En Afrique du Sud, l’immémoriale tension raciale continue donc de paralyser le débat démocratique », écrit-il en dénonçant les dérives de l’ANC où il voit la réplique du passé. Euphorie, réalisme, désillusion, rancœur, désespoir… « Il nous reste à accomplir le possible », disait-il déjà il y a quelques années. Tout un programme.


samedi 18 mai 2013

Étonnants Voyageurs : Jean-Luc Coatalem


Les nouilles froides sont une spécialité culinaire de la Corée du Nord. Quand on en trouve. Le jour où cela se produit enfin, Jean-Luc Coatelem reste… perplexe. Comme devant tout ce qu’il a vu, d’ailleurs. Le voyage dans ce pays très fermé (le dire n’est rien) est réduit à un programme suivi avec rigueur par un guide lui-même surveillé par un autre guide, le chauffeur étant peut-être le surveillant des deux…
Il a fallu, d’abord, se faire passer pour quelqu’un d’autre : un agent en charge d’une hypothétique clientèle touristique, explorant les « charmes » d’un pays où tout ce qu’il y aurait à voir est caché, où tout ce qui est caché pourrait être intéressant – mais on n’en saura rien, sinon à l’occasion d’une autre déception : la visite au pas de charge d’un musée qui n’était pas au programme et dont les collections se limitent à des portraits de la dynastie au pouvoir depuis 1945. Ces portraits sont partout. Partout où le Leader Maximo local, un des trois Kim, a mis le pied, le lieu est devenu objet de vénération, des albums photos rappellent la visite historique. On ne s’étonnera pas de constater qu’elle a eu lieu partout.
L’an dernier, le Belge Charly Delwart avait publié Citoyen Park, un étonnant roman décrivant un pays imaginaire mais très semblable à la Corée du Nord. Jean-Luc Coatalem le rejoint quand il se trouve face à la réalité : « la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger la RPDC dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. »
Le voyageur, accompagné d’un ami qui n’avait à peu près jamais quitté la France et s’était d’un coup décidé à visiter un pays lointain à tous points de vue, s’étonne autant de la pauvreté du pays que de la pauvreté de ce qu’il propose aux touristes. A la longue, il se fatigue de s’étonner. Il doit faire des courbettes devant une statue ou une momie, déposer des fleurs, se contenter de portions minuscules aux repas, dormir dans des hôtels qui semblent avoir été ouverts seulement pour son compagnon et lui. Mais il refuse de plonger dans un bain de boue froide, malgré les bienfaits promis. Et n’en pense pas moins…
Le tourisme a ses limites, clairement dessinées dans Nouilles froides à Pyongyang. Heureusement, Jean-Luc Coatalem est aussi capable de s’inventer d’autres mondes, comme il l’avait fait dans Le gouverneur d’Antipodia, paru l’an dernier et réédité en poche.

vendredi 17 mai 2013

Étonnants Voyageurs : Teju Cole

On s’attend, après les premières lignes, à marcher beaucoup dans New York, et à découvrir la ville à hauteur d’homme. Ce sera en partie le cas. On s’attend moins à marcher dans Bruxelles. C’est pourtant ce qui arrive à Julius pendant les trois semaines qu’il passe dans la capitale belge à la fin de 2006. Il en profite pour se faire l’écho de tensions raciales qu’il découvre plus vives qu’à New York. Nigérian de peau assez claire, il croyait connaître tous les registres du mépris et du rejet. Et voilà qu’il est amené à les étendre à travers des rencontres au spectre très étendu, puisque cela va d’une amie du baron Empain au gérant d’une boutique de téléphonie. Celui-ci, Farouk, est farouchement politisé mais son discours est parfois plus verbeux que construit.
Les soixante pages bruxelloises, arrivées là parce que Julius a envie de retrouver sa grand-mère, servent aussi de point de comparaison entre une vieille ville européenne préservée des bombardements de la guerre et une immense cité nord-américaine dans laquelle deux tours se sont écroulées.
A New York, Julius est interne en psychiatrie. Les problèmes des personnes qu’il suit sont en lui comme s’il était une éponge. Semblable à cela à V., une de ses patientes, maître assistant à l’Université de New York et membre de la tribu Delaware, qui étudie les combats entre les Indiens du Nord-Est et les colons européens au 17e siècle. « La dépression de V. était partiellement due à l’impact émotif de ces études ». La marche lui permet de retrouver un équilibre, de voir la réalité autrement. Les oiseaux dont il observe le vol lui servent à envisager la ville comme une entité lointaine – et parfois dangereuse : ils sont nombreux à s’être écrasés sur la statue de la Liberté.
L’homme est aussi fragile qu’un oiseau. Le professeur Saito, que Julius voit souvent et pour qui il éprouve autant d’admiration que d’amitié, est devenu un vieil homme qui avance vers la mort avec sérénité. Julius sera moins serein quand il apprendra sa disparition. Ebranlé par les chocs quotidiens, le jeune homme résiste cependant parce qu’il a développé, depuis sa jeunesse au Nigeria, un instinct de survie qui l’aide dans les moments difficiles. La littérature et l’art appartiennent aussi aux moyens dont il dispose pour tenir, autant que possible, le monde à distance. Même quand une de ses marches aboutit à une agression nocturne…
Teju Cole, dont Open City est le premier roman, est aussi photographe de rue. Il a l’œil à des détails dont beaucoup nous échapperaient peut-être s’il ne les relevait pas dans son livre. La biographie de son personnage, proche de lui sans être tout à fait identique, la profondeur de sa pensée au milieu d’un mélange des voix et des races qui ne le surprend plus depuis longtemps, font de Julius un homme qu’on accompagne volontiers. Il ne se contente pas de vivre les événements, il leur donne aussi du sens.

jeudi 16 mai 2013

Étonnants Voyageurs : Ben Fountain

Ben Fountain avait fait sensation il y a cinq ans avec un remarquable recueil de nouvelles, Brèves rencontres avec Che Guevara. Son premier roman, Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn, est à la hauteur de l’attente. Tragique et burlesque, il raconte les derniers moments d’une tournée victorieuse effectuée par un groupe de soldats américains revenus d’Irak après de violents combats filmés par une chaîne de télévision. On dit moins à la population qui les accueille en héros quel sera leur sort dans quelques heures : retourner en Irak pour y terminer le temps de leur engagement, au risque bien sûr de perdre la vie ainsi que c’est arrivé à un de leurs compagnons.
Les hommes de Bravo – ce nom de baptême ne correspond à rien sur le terrain mais sonne bien aux oreilles des patriotes américains  – vont de réception en réception, grappillant de petits plaisirs éphémères et ruminant les questions sur ce qui les attend quand ils seront retournés au front. Ils participent à une entreprise de propagande et ils en sont conscients. Ils l’acceptent jusqu’au ridicule quand, à la mi-temps d’un match de football (américain), ils se retrouvent sur scène en compagnie des Destiny’s Child – et ce qu’ils aimeraient faire avec Beyoncé ne ressemble pas à ce qu’on leur fait faire…
Billy Lynn, dix-neuf ans et un avenir très compromis, est la vedette du jour, pour des raisons qu’il a du mal à expliquer. Bien sûr, il a probablement accompli une sorte d’exploit, mais plus par réflexe que par courage et, s’il devait retenir une seule chose de l’événement qui l’a rendu célèbre, ce serait la peur. Il ne se sent pas à la hauteur de l’image que les gens se font de lui et le projet de film qu’un producteur travaille à monter autour de leurs personnages lui paraît bien éloigné. Il l’est encore davantage en réalité, d’ailleurs…
En revanche, Billy, sentiments à fleur de peau, est sensible à la beauté d’une cheerleader qui a accroché son regard, et bientôt un peu plus que son regard. Il n’est pas sourd non plus aux appels des femmes de sa famille qui aimeraient le voir déserter plutôt que repartir en Irak.
Le tragique est engendré par le destin de ces hommes poussés vers la mort au profit d’ils ne savent pas trop quelle nécessité. Le burlesque, par la manière dont ils sont manipulés comme des objets sacrés aux pouvoirs mystérieux. De cette cacophonie, Ben Fountain fait un modèle de roman ironique.


mercredi 15 mai 2013

J'ai lu "Inferno", de Dan Brown, du moins le début


J’ai commencé le nouveau roman de Dan Brown, Inferno, paru cette semaine aux Etats-Unis et un peu partout dans le monde – sauf en France, où il ne sortira que la semaine prochaine, malgré les contraintes exercées sur le traducteur s’il faut en croire ce qu’il a raconté à Bibliobs : « J’ai traduit Dan Brown dans un bunker, il y avait deux gardes armés. » Romanesque, forcément romanesque… puisqu’on sait depuis le Da Vinci Code que le romancier américain est capable d’aller chercher très loin les ressorts des rebondissements de thrillers ésotériques dans lesquels tout semble possible. Même et surtout l’invraisemblable.
Puisque le roman n’est pas encore disponible en français, j’ai travaillé à assouplir mon américain et j’ai pris la version originale, pour une lecture bien sûr plus lente qui m’a conduit, en une longue soirée, avant de céder à l’appel de l’oreiller, aux environs de la centième page. Soit, pour donner une idée, 17 chapitres sur un total de 104.
Les romans de Dan Brown sont de ceux dont on aime dire du mal : c’est écrit n’importe comment, voilà l’argument massue avec lequel se trouve assommé le lecteur qui aime ça. Vous, peut-être. Moi, à coup sûr, au point où j’en suis.
Robert Langdon, professeur de symbologie (euh… si Wikipédia le dit…) fait pour la quatrième fois son Indiana Jones. Mais il est dans la panade. Il se retrouve dans un lit d’hôpital avec pour dernier souvenir celui de l’université du Massachussetts où il enseigne. En réalité, il est à Florence, deux jours plus tard, avec à la tête une blessure par balle qui le fait atrocement souffrir. Il est en proie à une hallucination récurrente dont le prologue, tout en rythme, nous a fourni les principales images : un homme est poursuivi, avec la ville de Florence en toile de fond, beau décor chargé d’œuvres artistiques évoquées au passage, et le mystère s’installe à propos d’un objet inconnu et important pour l’humanité – rien que ça, mais Dan Brown ne fait pas les choses à moitié. Comme dans les paroles prononcées, définitives :
« Mon don est le futur.
Mon don est le salut.
Mon don est l’Enfer. »
Vous m’en direz tant !
Le comble, c’est qu’on marche, qu’on court, et qu’on est déjà au premier chapitre, dans les souvenirs parcellaires de Robert Langdon. Très parcellaires. Où suis-je ? Qu’est-il arrivé ? C’est à peu près tout ce qu’il peut dire pour démêler les causes de l’état dans lequel il se trouve, hanté par l’image d’une femme voilée et tout surpris de reconnaître, par la fenêtre, une architecture médiévale qu’il connaît bien et dont il sait qu’elle ne trouve pas dans le Massachussetts mais à Florence. Où, dans sa chambre d’hôpital, deux médecins s’occupent de lui tandis que glisse, à l’extérieur, la silhouette d’une femme baraquée et habillée de noir. On devine qu’elle ne veut pas que du bien à Richard Langdon – après tout, quelqu’un lui a tiré dessus – et elle le prouve en abattant le Dr Marconi tandis que le Dr Brooks, une femme plus jeune, prouve son sang-froid en réussissant à s’enfuir avec un Langdon bourré de sédatifs…
De l’action, de l’action !
On ne sait toujours pas pourquoi, bien entendu. Mais le troisième chapitre a fourni un intéressant élément d’information : à 5 miles de la côte italienne se trouve un yacht luxueux aménagé comme un QG militaire, The Mendacium, d’où le chef du Consortium dirige ses opérations discrètes dans le monde entier, au service de qui peut se payer des équipes d’une redoutable efficacité pour tous les usages, sans jugement moral. Ce qui sous-entend que les opérations sont souvent immorales. Celle-ci, dans laquelle Langdon est impliqué à son insu, semble d’une importance capitale. Et susceptible d’échouer, ce que déteste le boss du Consortium. Il a construit sa réputation sur deux règles d’or : ne jamais faire une promesse que vous ne pouvez pas tenir et ne jamais mentir à un client…
Avant la fin du seizième chapitre, il y aura encore pas mal d’action. Le Dr Brooks est désormais appelée par son prénom, Sienna. Elle est dotée d’une intelligence exceptionnelle – un quotient intellectuel de 208, dont Richard Langdon ne savait pas que cela existait (moi non plus). Et Langdon n’est pas insensible au charme qu’elle dégage, ce qui laisse d’autant mieux augurer d’un rapprochement plus intime que Sienna, elle aussi… enfin, vous voyez, les choses se mettent en place assez vite.
Le mystère de l’intrigue, en revanche, ne se dévoile que très progressivement. Le mystérieux objet est retrouvé dans une poche secrète de la poche de Langton, qui en ignorait l’existence : un tube de titane qui s’ouvre sous la pression d’un doigt. Pas n’importe quel doigt, l’ouverture est programmée en fonction des empreintes. Celles de Langdon, comme par hasard.
Et nous voici plongés dans l’univers de Dante, de son Enfer et des peintres qui s’en sont inspirés, avec des allusions à la Grande Peste du Moyen Age et à la Renaissance qui suivit. Le message se complète : pour renaître, il faut mourir ; pour trouver le Paradis, il faut passer par l’Enfer…
C’est loin d’être fini.
Et j’ai très envie de connaître la suite.

Étonnants Voyageurs : Alain Borer


L’aventure de La Boudeuse, troisième du nom, est compliquée: une faillite a conduit à la mise en vente du bateau commandé par Patrice Franceschi, et je ne sais pas trop où il en est aujourd'hui. Parti d’abord pour refaire le tour du monde de Bougainville sur la première Boudeuse, le capitaine du trois-mâts avait embarqué , il y a quelques années, un certain nombre d’écrivains qu’il avait conduits à la rencontre des peuples de l’eau – ceux qui ne sont accessible que par la navigation. Gérard Chaliand, J.M.G. Le Clézio ou Edouard Glissant avaient été de l’aventure. Alain Borer aussi. Mais il a vu beaucoup plus d’eau que de peuples, comme il le raconte dans un livre atypique.
Ainsi qu’il l’écrit dans Le ciel & la carte avec une pointe d’amertume – et un violent goût acide dans la bouche –, les écrivains de mer ont pour la plupart oublié une chose dans leurs récits. Une chose capitale, une chose inoubliable, une chose qui bouscule toutes les données d’un voyage paradisiaque, une chose qui rend tout petit et fait toucher la mort de près : le mal de mer. Dit ainsi, cela paraît tout bête. Mais c’est plus envahissant que bête. Il est impossible de penser à autre chose qu’à ce corps incapable d’avaler la moindre nourriture et qui pourtant, par l’intermédiaire du seau où il continue à se vider, seau qu’il faut lui-même vider de temps à autre par-dessus bord, nourrit encore les poissons.
Comment survivre ? Telle est la question, lancinante, d’Alain Borer pendant la plus grande partie du voyage. Vous avez dit La Boudeuse ? Il répond : La Gerbeuse ! Ainsi rebaptisé, le voilier est un cercueil ambulant qui ne donne même pas l’impression de bouger, puisque tout est toujours pareil autour de lui, dans l’immensité d’un Pacifique inhospitalier. La mer toujours recommencée, ouais ! Et le POM POM POM du moteur diesel qui n’en finit pas de résonner dans la cabine la plus mal située – alors que le journal de bord du capitaine reflète l’étonnement de celui-ci devant un passager comme il n’en a jamais rencontré, personne à sa connaissance n’ayant jamais été aussi malade sur un bateau. Incompréhension qui crée quelques tensions dans le texte d’un écrivain pas prêt à pardonner le choix de sa cabine, l’abandon où il a été laissé dans sa douleur, l’impression douloureuse d’être seul au monde au milieu de nulle part.
La relation de ce malheur d’exister malgré tout, et donc de sentir tout ce qui lui fait du mal, occupe, en mesure approximative – nous n’avons pas fait le calcul –, la moitié du livre. Qui revient donc, au moins pour cette partie, à rendre compte d’un échec. Mais voilà : en littérature, l’homme qui échoue peut être aussi passionnant que celui qui réussit. Et Alain Borer, armé de ses lectures, à défaut de médications dont l’inefficacité est de mieux en mieux prouvée au fil des pages, parvient à transformer son enfer en œuvre d’art.
Dante, déjà, n’avait pas tergiversé : la beauté formelle se retrouve sur les deux faces du réel, celle qui brille et celle qui sombre. Sans aller jusqu’à comparer le spécialiste d’Arthur Rimbaud à l’auteur de la Divine comédie, on peut avec l’un et l’autre descendre les cercles qui conduisent à l’abîme. Et, avec les deux, renaître à la vie, bien qu’avec quelques difficultés dans le cas d’Alain Borer, décidé à ne plus jamais monter sur un bateau.
Dans Le bateau ivre, Rimbaud utilisait le mot « vomissures », rompant résolument avec des codes poétiques en vertu desquels le vocabulaire lui-même était censé préserver une certaine hauteur de vue. On sait ce que la postérité a fait de Rimbaud. Et, du même coup, des codes poétiques. Son seau plein de vomi à la main, titubant de faiblesse, Alain Borer vient de faire la même chose dans le registre du récit de voyage.

mardi 14 mai 2013

Étonnants Voyageurs : Arnaldur Indridason

Le week-end prochain, c'est la Pentecôte. C'est donc aussi Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, où je regretterai de ne pas être cette année mais où les veinard(e)s qui y mettront les pieds ne sauront pas où donner des yeux et des oreilles tant le programme est riche. Étonnants Voyageurs ne s'assoupit pas dans le ronronnement des habitudes mais propose à chaque édition de nouvelles ouvertures sur le monde et la littérature - un peu la même chose, non?
Cette semaine, tandis que les paillettes et les robes de grands couturiers en jetteront plein les écrans de télé à Cannes (j'aurais pourtant eu des choses à dire sur le livre d'entretiens de F. Scott Fitzgerald, remis à l'honneur pour l'adaptation de Gatsby le magnifique qui ouvre les manifestations cannoises, ce sera pour plus tard), cette semaine, donc, cap sur Saint-Malo en compagnie de quelques écrivains qui font le déplacement. Venus d'un peu partout, d'Islande, par exemple, comme Arnaldur Indridason dont La muraille de lave reparaît au format de poche.

Comme dans La rivière noire, son précédent roman, le commissaire Erlendur brille par son absence. (Ne vous inquiétez pas, il est revenu depuis, dans Étranges rivages.) Pas de chance : un homme demande à lui parler. Il n’est pas tout à fait inconnu des services de la police. Mais Sigurdur Oli, qui le reçoit, ne fait pas tout de suite le lien avec une précédente rencontre avec le même individu, sorte de clochard au bout du rouleau qui voudrait dire quelque chose alors que personne n’est prêt à lui prêter l’attention requise. Erreur. L’homme ne cessera de disparaître et de réapparaître au gré de ses caprices. Ou de sa volonté à passer aux aveux. S’il a quelque chose à avouer.
Le personnage d’Erlendur n’étant pas là pour faire de l’ombre aux autres membres de l’équipe de policiers islandais, Arnaldur Indridason choisit des premiers rôles différents. Elinborg la fois précédente, Sigurdur Oli maintenant. Un curieux bonhomme. Mariage en état avancé de décomposition, comme un cadavre pas frais. Caractère solitaire et cassant, peu apprécié de ses collaborateurs. Tendance à confondre des intérêts privés avec les règles de fonctionnement de la police, ce qui l’amène à franchir plusieurs fois la ligne jaune. Pas sympathique, en fait, et pourtant c’est avec lui que le récit avance, cahin-caha. Pourtant aussi, on découvrira au commissariat un personnage encore moins sympathique que lui.
Une double énigme fait de La muraille de lave un roman qu’on ne lâchera pas avant d’avoir tout compris. Il y a ce clochard, ses blessures lointaines et sa culpabilité nouvelle. Il y a aussi une affaire de chantage dont est victime un ami de Sigurdur Oli, et qui ouvre des perspectives sur les sombres manipulations de quelques banquiers. Rappelons que nous sommes en Islande, à une époque où son apparente prospérité tient au prix de manœuvres pas très nettes. On a de quoi s’interroger jusqu’au moment des réponses.

lundi 13 mai 2013

La pochette surprise de la semaine : Hilary Mantel, Julien Blanc-Gras, Deon Meyer et François Garde

J'ai commis une erreur, la semaine dernière: je pensais que le roman d'Hilay Mantel, premier volume de sa grande trilogie historique sur les Tudors - les deux premiers ont été récompensé par autant de Booker Prizes - sortait cette semaine. Celui-là est donc arrivé la semaine dernière. Pour les autres, ce sera dans quelques jours. J'aurais pu choisir Cendrars en Pléiade (mais trop coûteux pour mes finances). J'ajoute donc, toujours présentés par leurs éditeurs comme c'est la règle dans cette rubrique, les nouveaux livres de Julien Blanc-Gras, Deon Meyer et François Garde.


Angleterre, 1520. Règne des Tudors. Le roi Henri VIII n’a pas de fils pour lui succéder. Situation préoccupante qui pourrait entraîner le pays sur le chemin de la guerre civile. Aussi décide-t-il de divorcer de Catherine d’Aragon, avec qui il est marié depuis plus de 20 ans pour épouser Anne Boleyn, dont il est tombé amoureux. Son conseiller, le cardinal Wolsey échouant à obtenir l’accord du pape, un jeune homme plein de fougue et de ressources va peu à peu entrer dans les bonnes grâces du roi et l’aider à vaincre l’opposition. Son nom: Thomas Cromwell. Ambitieux, idéaliste et opportuniste à la fois, fin politicien et manipulateur né, celui-ci est au début d’une carrière qui va modifier profondément et durablement le visage du royaume.
Avec Le Conseiller, vainqueur du Booker Prize et salué dans le monde entier par une critique unanime, Hilary Mantel nous propose un fabuleux voyage au cœur d’une société en plein bouleversement. Prenant pour sujet l’une de ces périodes clés de notre civilisation où l’histoire, la politique, les passions et les destinées individuelles se confondent, elle nous livre un portrait sans précédent de la maison Tudor.
Hilary Mantel est née en 1952. Le Conseiller est le premier volet d’une trilogie consacrée à Cromwell. Sonatine Éditions publiera en 2014 et 2015 les deux opus suivants.


Julien Blanc-Gras, Paradis (avant liquidation)
«Il y a des pays en voie de développement et des espèces en voie de disparition. La république des Kiribati est un pays en voie de disparition. Perdu au milieu de l'océan Pacifique, ce petit paradis semble promis à l’engloutissement par le changement climatique.
J’ai organisé ma vie autour d’une ambition saugrenue, le quadrillage méthodique de la planète. Moteur: toujours voir un pays en plus. Ce qui se profile ici, c’est un pays en moins. Je dois m’y rendre avant qu’il ne soit rayé de la carte.»
Au bord de lagons de carte postale, le journaliste écrivain entraîne le lecteur dans ses péripéties cocasses ou dramatiques, narrées avec son écriture élégante, son humour et sa justesse de ton habituels, entre distance et empathie. On rencontre les pêcheurs et les présidents, les missionnaires et les ivrognes, les expatriés et les candidats au départ. Autant de fragments qui composent un tableau de ce paradis en sursis, confronté à un défi sans précédent. Peuplées depuis 3000 ans, les Kiribati devront-elles déménager pour survivre?
Un éclairage inédit sur cette contrée méconnue, éloignée de la mondialisation et pourtant aux avant-postes de la menace climatique.

Deon Meyer, 7 jours

Benny Griessel, déjà rencontré dans Le Pic du diable et 13 Heures, est un flic atypique dans le paysage du roman policier. Alcoolique, certes (comme plus d'un confrère fictionnel), mais sincèrement cramponné à son nouveau vœu de sobriété, et fragilisé par la piètre opinion qu'il a de lui même. Déchiré entre les échecs de sa vie privée et son exceptionnelle conscience professionnelle, Griessel est ici confronté à un ultimatum: un mystérieux imprécateur menace, dans des mails délirants, de tuer un policier par jour tant que le meurtrier de la jeune et belle avocate d'affaires Hanneke Sloet n'aura pas été arrêté. Et il met aussitôt sa menace à exécution. Le problème est que l'enquête préliminaire n'a rien donné: ni indice, ni mobile, ni suspect (ou à peine...). Grissel devra donc repartir de zéro. À l'arrière-plan, se dessine bientôt un paysage urbain d'intérêts politiques et financiers, de compromission et de corruption, qui ouvre bien des perspectives. Jusqu'au surprenant coup de théâtre final.
Né en 1958 à Paarl, en Afrique du Sud, Deon Meyer a grandi dans une ville minière de la Province du Nord-Ouest. Ancien journaliste, puis rédacteur publicitaire et stratège en positionnement Internet, il est aujourd’hui l’auteur unanimement reconnu de best-sellers traduits dans 15 pays. Il vit à Melkbosstrand.

François Garde, Pour trois couronnes

Dans le bureau de feu Thomas Colbert, un magnat du commerce maritime, Philippe Zafar, le jeune préposé au classement des archives, découvre un bref texte manuscrit, fort compromettant pour celui qui s’en avérerait l’auteur. 
Aveux déguisés du défunt? Exercice littéraire sans conséquence? Philippe Zafar se lance dans une enquête qui va vite prendre une dimension à laquelle rien ne l'avait préparé. 
On retrouve dans ce roman d’aventures, déployé sur un siècle et trois continents – de l’Amérique du Nord aux tropiques –, l’écriture vive et talentueuse de François Garde dont le précédent livre, Ce qu’il advint du sauvage blanc, a été récompensé par huit prix littéraires, parmi lesquels le prix Goncourt du premier roman.



samedi 11 mai 2013

Bernard Gheur, le lauréat des lycéens belges

Mercredi, Bernard Gheur a reçu le Grand Prix des Lycéens ainsi que, lors d'une cérémonie où les récompenses étaient multiples, le Prix des délégués et le Prix Tempête. Ne me demandez pas comment ça fonctionne, je l'ignore. Mais l'occasion est belle de saluer l'écrivain et son roman, Les étoiles de l'aube.
Journaliste d’occasion, Ralph Demy, bibliothécaire, y est chargé de collecter, auprès des lecteurs d’un quotidien liégeois, leurs souvenirs de la Libération. Les évocations sont émouvantes. L’une d’elles le lance sur la piste d’un secret longtemps préservé. Bernard Gheur fait mine de retourner dans le passé pour accomplir un devoir de mémoire. Puis le romancier sensible aux ombres de l’existence reprend la main. Il tire sur des fils d’abord ténus, les renforce, redessine la trame des existences. Si bien que quelques destins forment des carrefours, ouvrent des possibilités inattendues et finissent par ajouter le suspense à l’émotion, sans que celle-ci ne faiblisse jamais.
J'ai profité de l'occasion pour lui poser quelques questions, auxquelles il a aimablement pris le temps de me répondre hier soir.

Y a-t-il un plaisir particulier à recevoir, après le prix Marcel Thiry pour le même livre, un prix attribué par des jeunes lecteurs?
Un plaisir particulier, oui! Une grande joie. Auprès des adolescents, je me sens chez moi. Ce prix des lycéens m'a permis, dans un premier temps, de faire une "tournée" dans des écoles secondaires, aux quatre coins de la Belgique francophone. Cela meublait le plus agréablement du monde l'agenda  d'un journaliste retraité, comme moi. J'ai beaucoup aimé chacun de mes rendez-vous avec de jeunes lecteurs et lectrices des Etoiles de l'aube. Je n'oublie  pas leur regard sympathique et curieux, leurs questions souvent très originales et pertinentes.  A chaque fois, un bain de jouvence! Ils ont trouvé une très jolie formulation pour l'un des trois prix qu'ils m'ont été décerné le 8 mai (mon "jour V"): prix "Tempête" du roman qui fait chavirer les cœurs  J'adore! 2.200 élèves de classes terminales ont participé au vote. Ce sont les jurés les plus intègres et les plus intransigeants.
Les étoiles de l’aube est, me semble-t-il, le roman des réconciliations. Le journaliste et le romancier travaillent main dans la main, fondus dans un seul personnage. Le passé et le présent nouent des liens à travers les générations. Et les circonstances de ta naissance éveillent de lointains échos à notre époque. Était ce ton ambition en écrivant ce livre?
Oui. Réconciliations est le mot-clé de cette histoire. Des personnages appartenant à cinq générations différentes interviennent dans ce récit. Le journaliste-romancier Ralph Demy, qui fait office de narrateur, est un peu mon double. Il est sans cesse présent, tout en se livrant peu.  Il s'intéresse aux souvenirs d'autrui. C'est un "moissonneur de souvenirs". Par ailleurs, deux histoires d'amour intergénérationnelles - totalement chastes - habitent le récit:  celle du journaliste Ralph Demy et d'une lycéenne de seize ans; celle aussi d'un garçon de onze ans,  le petit Guy Moutier qui, pour la première fois de sa vie, est ébloui par la grâce féminine sans trop savoir ce qui lui arrive. Son cœur bat, mystérieusement, pour une jeune fille, Jeanne Rivière, sa belle cheftaine de dix-huit ans, lors du printemps 1944.  
As-tu vraiment effectué un travail de recherche pour écrire Les étoiles de l’aube, ou bien es-tu parti de quelques images pour tisser ta toile et y prendre tes personnages ?
Tout est vrai. Tout est tiré de témoignages que j'avais récoltés, comme journaliste, en 2004,  pour le 60e anniversaire de la Libération.  En temps de guerre, le quotidien est toujours extraordinaire, les choses de la  vie sont plus incroyables que n'importe quelle fiction. Sur cette toile de fond authentique, j'ai placé mes protagonistes: l'aviateur américain, la belle résistante, la jolie rousse de seize ans, jeune fille d'aujourd'hui... Ces personnages principaux sont imaginaires, mais quand même inspirés de ce qui m'a été rapporté.      
Tu t’es remis à publier avec une plus grande régularité. Es-tu occupé à écrire un nouveau livre?
Question embarrassante! J'ai pris du retard... Mon prochain roman est encore à l'état embryonnaire. J'ai envie de revenir - encore et toujours ! - à des histoires de guerre. Peut-être un roman centré cette fois sur le printemps 1945, avec la découverte de l'horreur des camps nazis.

vendredi 10 mai 2013

William Boyd dans le confort douteux de l'ombre


William Boyd sera l'auteur du prochain James Bond – un roman, pas un scénario. L’information pousse à lire L’attente de l’aube à la lumière de ce que devrait être le livre à venir. Les scènes spectaculaires y auront à coup sûr leur place, et comment Boyd se débrouille-t-il avec celles-ci ? Pas mal du tout, en fait, même si elles sont, dans la nuit qui précède l’aube, moins en évidence. En refermant le livre, on garde à l’esprit quelques pages dignes d’un film d’action. Une fusillade dans les tranchées, avec fusées lumineuses et héros désorienté, ferait belle impression à l’écran. Comme une séance de torture inspirée d’un incident mineur survenu à Lysander Rief, le héros en question, chez un dentiste. Ou la vision nocturne d’un bombardement de Londres par un zeppelin, dans le quartier des théâtres. Cela a de l’allure.
Il ne s’agit pourtant que de décors provisoires, ajoutés le temps de ces scènes au contexte dans lequel évolue Lysander de 1913 à 1915, entre Vienne, Londres et Genève. Celui d’une guerre dont le déroulement visible, sur le terrain des combats, se double de manœuvres plus secrètes qui influenceront le terrain. L’espionnage est le monde dans lequel évoluera Lysander. Comédien, il l’était sur scène avant de partir à Vienne, il le sera à nouveau de retour à la vie civile. Mais le rôle de sa vie restera celui qu’il a obtenu pour payer ses dettes à l’Etat britannique. Il s’était en effet mis en fâcheuse posture à Vienne, et le tirer d’affaire représentait un investissement considérable. Un excellent investissement, aussi, comme on le verra dans le déroulement de cet aspect du récit.
Il y a un autre aspect, plus personnel, probablement le plus important pour William Boyd. Le théâtre et la guerre n’y sont que des hasards. Pas Vienne. Si Lysander se trouve dans cette ville en 1913, c’est pour se placer dans la zone d’influence de Freud, qu’il n’ose cependant pas consulter pour le problème qui le préoccupe. Il confiera ses soucis au Dr Bensimon, psychanalyste lui aussi, et qui parle anglais – avec un accent du Yorkshire ou du Lancashire. Lysander souffre d’anorgasmie, puisque c’est le terme qu’utilisera le psychanalyste pour nommer son impossibilité à atteindre l’orgasme lors de l’acte sexuel. Un cas intéressant, note le Dr Bensimon…
Vienne guérit Lysander. Quand à savoir s’il est guéri par la psychanalyse ou par Hettie Bull, artiste assez directe dans son approche des hommes qui lui plaisent, c’est une autre histoire. Qui pourrait être la clé de L’attente de l’aube. Car tout ce qui suivra prendra son sens, plutôt que par une grille de lecture jamesbondienne, par les questions que se pose sans cesse le personnage principal sur ses rapports avec les femmes.
Au premier rang de ces femmes, la mère de Lysander, pour des raisons en apparence assez éloignées du classique complexe d’Œdipe. Hettie, déjà citée, lui prouve que ses ennuis sont derrière lui. Florence Duchesne tente de le tuer. Elles sont toutes les trois liées à l’affaire d’espionnage que Lysander tente de démêler, au contraire de Blanche, actrice quittée puis retrouvée… Le fleuve du sexe n’est pas vraiment tranquille, mais il roule dans ses eaux un personnage qu’il finit par mettre à nu, grâce à des investigations autobiographiques écrites à l’invitation du Dr Bensimon.
Ample et riche, le dernier roman de William Boyd est aussi un régal.

jeudi 9 mai 2013

Entre le paradis et l’enfer, du côté de l’acier, Silvia Avallone


Premier roman de Silvia Avallone, D’acier a fait en Italie un bruit considérable, qui a gagné depuis les territoires francophones. A juste titre. La romancière empoigne avec force des personnages qu’elle secoue jusqu’à ce qu’ils demandent grâce, dans un décor situé à mi-chemin entre le paradis et l’enfer.
Le paradis est visible mais inaccessible : l’île d’Elbe, autrefois Ilva, repaire de touristes fortunés, est un rêve pour les habitants de la côte, à dix kilomètres. Les habitants de Piombino n’ont guère les moyens de s’offrir ce genre de villégiature. La plupart de ceux qui travaillent vivent en enfer, dans une aciérie où règnent la chaleur et le bruit. Ils habitent, avec les autres protagonistes du livre, les barres d’immeubles de la via Stalingrado – tout un programme. Avec vue sur la mer et sa misérable plage.
Sur cette plage se pavane pourtant toute la jeunesse de la ville, et parmi elle deux jeunes filles aussi belles que délurées. Anna et Francesca attirent tous les regards, envieux ou même jaloux chez les femmes, admiratifs ou concupiscents, parfois les deux, chez les hommes. Elles brillent dans la grisaille comme des princesses prêtes à régner pour longtemps. Elles sont prêtes aux sensations fortes que leur proposent les garçons, au risque de se brûler. Au risque aussi de déclencher la colère des pères.
La première scène, d’ailleurs, montre Enrico, le père de Francesca, occupé à l’espionner aux jumelles, de son balcon. « Francesca trottinait avec sa copine Anna sur le sable mouillé, elles se poursuivaient, se touchaient, s’attrapaient par les cheveux, et lui, là-haut, figé, il transpirait, son cigare toscan à la main. » Sur bien des plans, Enrico est un personnage ambigu, qui semble protéger sa fille pour mieux l’emprisonner. Et qui n’hésite pas à cogner.
La violence des hommes est une composante de l’atmosphère qu’elle empuantit autant que les égouts déversant les déchets sur la plage. Le monde est hostile et offre peu d’espérance. Le père d’Anna a beau tenter de monter des coups qui le rendront riche et lui permettront de revenir les bras pleins de cadeaux, les choses ne fonctionnent jamais comme prévu.
Quant aux femmes adultes, leur espoir s’est enfui depuis longtemps, même si la mère d’Anna se tient droite devant l’adversité et croit encore aux vertus de la gauche. Celle de Francesca, en revanche, a renoncé même à faire semblant.
Les deux adolescentes traversent tout cela, et ce qui arrive à leurs autres proches, comme si rien ne pouvait les atteindre. Minijupes et talons hauts, seins et culs cambrés, elles jouent avec leur beauté précoce sans rien offrir de leurs sentiments. Car elles partagent tout, elles sont destinées à vivre ensemble, à s’accorder et à s’aimer. Bien sûr, un beau mâle viril perturbera leur harmonie parfaite, la scène de jalousie engendrera une parodie d’amitié – avec une fille laide, histoire de se réconforter et de faire comme si rien n’avait d’importance.
D’acier, sous un titre qui aurait pu être de Zola, est un roman plus nuancé que pourraient le laisser croire ses lignes de force dessinées ci-dessus. Certaines scènes sont des moments de pur bonheur, d’autant plus touchants qu’ils surgissent sans prévenir au milieu d’orages. Silvia Avallone cultive le contraste avec un goût très sûr, jusque dans les détails : Anna est aussi brune que Francesca est blonde. Ces deux-là, si présentes, n’empêchent pas de traquer ailleurs les coins d’ombre et les éclats de lumière.


mercredi 8 mai 2013

Patrick Modiano en long et en large

Plus de mille pages de Modiano, c'est le cadeau de la semaine. Dix Romans groupés dans un seul volume, qu'il a choisis lui-même, avec un texte de présentation et des illustrations. Tout savoir sur Patrick Modiano, alors que l'écrivain est, dans ses livres, un amateur de puzzles où manquent des pièces qu'il cherche dans le brouillard? C'est un leurre, bien sûr. Mais il est tellement agréable de se perdre dans les labyrinthes de sa mémoire en partie inventée...
J'ai rencontré longuement Patrick Modiano à deux reprises: en 1990, quand sortait Voyage de noces, et deux ans plus tard, pour Un cirque passe. Soit pour deux ouvrages qui ne se retrouvent pas ici...
C'est le premier de ces deux entretiens que je vous propose ici. Il n'est pas hors sujet: il s'agit bien du même écrivain, avec ses célèbres hésitations, qui vous poussent parfois à finir les phrases à sa place, et toutes les apparences d'une timidité presque maladive. Si bien traduite par les mots qu'on en viendrait presque à en faire une qualité...


Dans tous vos romans, on trouve ce qu'on appelle chez Françoise Sagan une «petite musique» bien particulière. C'est la vôtre, bien entendu, mais tout aussi reconnaissable. En êtes-vous conscient?
On n'a malheureusement qu'un registre à sa disposition. C'est comme dans la vie: on ne peut pas changer de voix, ni de couleur d'yeux. Evidemment, on est un peu condamné à écrire toujours la même chose. Mais il faut essayer d'approfondir. Cela donne une impression de monotonie, pas de monotonie, non, mais pas de registre, toujours le même, et on parle de musique, ou de petite musique...
Il n'y a pas que l'écriture, il y a aussi un univers de personnages marginaux dans un monde parfois étrange. Comment avez-vous construit ce monde?
C'est difficile à dire. Ça tient peut-être à des choses qui m'ont frappées dans l'enfance. Les choses vous marquent, dans cette période, et tout cela transparaît ensuite dans les livres de nombreux romanciers. Quand j'ai commencé à écrire, la période de l'occupation frappait particulièrement, parce que je fais partie de ces gens qui sont nés juste...
Après?
Juste après, et j'ai toujours eu l'impression d'être un produit de cette époque. S'il n'y avait pas eu, à Paris, cette période un peu bizarre, mes parents ne se seraient jamais rencontrés. Les romanciers sont des gens qui, sans s'en rendre compte, sont très liés à l'air du temps, à la sensibilité du temps.
Vos personnages ont aussi la particularité d'être situés en marge de la société, même physiquement: il y a eu Les Boulevards de ceinture, et dans Voyage de noces, votre dernier roman, le personnage principal fuit vers la périphérie...
Julien Gracq explique quelque part que la littérature décrit, depuis quelques décennies, des gens qui ne sont pas en harmonie avec le monde. Il prenait des exemples, de Beckett à Camus. C'est une littérature de marginaux, mal à l'aise, avec des problèmes d'identité. On est prisonnier de son époque. Si j'avais pu choisir, j'aurais peut-être préféré faire une littérature plus... je ne dirais pas positive, mais dans un univers plus harmonieux où les gens sont en harmonie avec la nature, comme dans certains livres que j'aime...
Ces incertitudes sont-elles aussi les vôtres?
Oui, ce sont mes incertitudes, mais c'est un climat plus général, que je retrouve souvent chez des cinéastes ou des écrivains de ma génération. On n'est pas seul à éprouver ce genre de chose, et on est un peu condamné à une littérature où les gens recherchent leur identité.
Ici, le personnage principal se penche aussi sur l'énigme de l'identité d'Ingrid, cette femme qu'il a rencontrée autrefois...
Oui, mais il est en rupture avec sa propre vie...
Tout en se disant: je m'enfuis, mais ma femme le saura et elle couvrira ma fuite. Donc, il lui reste un point d'attache!
Oui, c'est compliqué. Sa lassitude de son métier le conduit à se réfugier dans des quartiers périphériques de Paris. A ce moment-là, tout devient étrange, il est un peu son propre fantôme. Et il repense à cette rencontre qu'il avait faite quand il avait vingt ans. Comme il est un semi-clochard dans la périphérie de Paris, il va essayer de reconstituer le parcours de ce couple. Ils avaient vingt ans de plus que lui...
Et ils s'étaient cachés, eux aussi, mais pendant la guerre... Mais ils ont continué à vivre comme s'ils devaient encore se cacher.
C'est ça qui l'a frappé, l'attitude étrange de ces gens qui sont ses aînés. Alors il s'intéresse à cette femme.
Il est fasciné par Rigaud, le mari d'Ingrid, aussi. D'une certaine manière, ne s'identifie-t-il pas à lui?
Oui, il s'identifie à Rigaud et même au couple, parce qu'il s'aperçoit qu'il en arrive à l'âge qu'avaient ces gens quand il les a rencontrés et il se rend compte qu'il a les mêmes réactions qu'eux. Malgré la distance des années, il y a une sorte de répétition. Il met ses pieds dans leurs traces et il finit par s'identifier à eux parce qu'il arrive à avoir le même âge qu'eux.
Le temps qui passe est quelque chose de très important pour vous, vous accordez une attention toute particulière à la chronologie. Vous parliez de votre biographie, de votre naissance après la guerre. Ici, ce sont des âges qui se rejoignent. Tout est très daté. Le passage du temps est-il donc à l'origine de tout?
Chaque fois que j'écris un roman, je ne peux pas m'empêcher de penser que tout est axé sur le temps. Même dans la manière de construire le livre... Mais peut-être que le terme «construire» n'est pas...
Quand vous écrivez, avez-vous une conscience très claire du temps qui s'écoule dans le roman?
Oui, j'en ai une conscience très précise. Mais il n'y a aucune volonté artificielle de construire. Inconsciemment, je ne peux pas faire autrement que mêler différentes époques qui se superposent. Et en même temps, j'essaie de donner une impression de fluidité, pour que le lecteur ne risque pas de décrocher...
Dans vos romans, et encore dans Voyage de noces, on trouve souvent une enquête. Etes-vous un amateur de romans policiers? Auriez-vous voulu en écrire?
Oui, j'ai toujours eu la nostalgie d'écrire des romans policiers. D'une part, j'aime bien qu'il y ait une recherche dans mes livres. Et d'autre part, ce qui me plaît dans le roman policier, c'est l'idée d'en écrire régulièrement, tous les ans. J'ai beaucoup de sympathie pour les auteurs de romans policiers, comme Chandler ou Hammett. C'est pour ça que je rêvais d'écrire dans la «Série noire». Mais les choses ont évolué, peut-être que la grande époque de la «Série noire» se situait dans les années quarante et cinquante. Et c'est à ce moment-là, évidemment, que j'aurais...
Une fois de plus, vous êtes né trop tard!
Oui, c'était trop tard...
Mais vous publiez quand même presque chaque année, comme un auteur de romans policiers. Avez-vous l'impression d'exercer le même artisanat?
C'est un peu le hasard... Je me pose cette question parce qu'il est difficile, hors du roman policier ou du feuilleton, d'écrire régulièrement. On risque de se répéter, de tomber dans le procédé. Et quelquefois, il faut arrêter d'écrire pendant un certain temps. Quand on est plus jeune, on ne s'en rend pas compte, mais quand les années passent on s'aperçoit qu'il y a une contradiction entre la nécessité d'écrire, d'avoir un univers, et puis ce qui est quand même un métier comme les autres, c'est-à-dire quelque chose qui doit être régulier. Au bout d'un certain temps, ça devient un métier...
Avec des outils que vous apprenez à mieux utiliser, des choses de ce genre?
Oui, et aussi pour des raisons plus pratiques: il faut en vivre, aussi. Des écrivains comme Fitzgerald, par exemple, se sont heurtés à ce genre de contradiction: il écrivait des nouvelles pour gagner sa vie et en même temps il sacrifiait peut-être des romans qu'il aurait pu faire.
De votre côté, comment vivez-vous cette contradiction? Vous vivez de vos livres...
Oui, mais en France, c'est particulier. Dans cette activité, à partir d'un certain âge, il y a tout un côté social chez ceux qu'on appelle des hommes de lettres: ils sont à l'Académie française, ou dans des jurys littéraires...
Vous n'êtes rien de tout cela. N'êtes-vous pas un homme de lettres?
Non, mais beaucoup d'écrivains, même talentueux, deviennent en France, à partir d'un certain âge, des gens qui occupent une position, je ne dirais pas officielle, mais...
De notable?
De notable, qui n'existe peut-être qu'en France, parce que dans les pays anglo-saxons c'est différent. Alors, il arrive un moment où on se retrouve à la croisée des chemins...
Et vous y arrivez, non?
Oui, évidemment, j'y suis arrivé. A mon âge, la plupart des écrivains français sont dans une carrière comparable à la carrière diplomatique. Quand on se sent mal à l'aise dans ce genre de chose, on ne sait pas très bien, on est un peu anxieux...
Ne fréquentez-vous pas les autres écrivains?
Non, mais cela tient aussi aux gens de ma génération. Maintenant, c'est différent mais, quand j'ai commencé à écrire, la littérature était pour eux quelque chose qui ne comptait pas tellement. Ils s'intéressaient plutôt à des problèmes politiques, aux sciences humaines... Au début, je me suis senti en porte-à-faux, parce que j'avais l'impression, quand j'écrivais, d'exercer, par rapport aux gens de ma génération, une activité un peu désuète...
Marginale, encore!
Marginale, oui. Et puis les années ont passé, et il n'y a jamais eu ces rencontres, ces débats qui existaient dans les années trente, par exemple entre les surréalistes. C'est aussi parce que l'époque a changé et que l'édition est devenue beaucoup moins artisanale qu'elle ne l'était dans les années trente.
Cela vous a-t-il manqué ou bien êtes-vous plutôt satisfait d'avoir évité les aspects parfois pesants de la «vie littéraire»?
Il est vrai qu'il y avait un côté pesant, le côté social, les salons littéraires, tout ça, mais quelquefois je regrette les amitiés littéraires, des amitiés d'hommes qui allaient au-delà de la littérature. Maintenant, les gens qui écrivent sont plus isolés.
Vous venez de publier un roman. Etes-vous déjà ailleurs, dans un autre projet, ou bien accompagnez-vous le livre jusqu'après sa parution?
Une fois qu'on a fini un livre, on pense déjà à autre chose. Mais il y a un moment où on doute de soi: quand le livre paraît, parce qu'il n'existe que par le regard des autres. Et on est un peu désarçonné par ce que les autres vont y trouver. On est resté confiné dans la solitude de l'écriture et c'est comme si on se trouvait brutalement projeté en pleine lumière après avoir été enfermé dans une chambre noire. Et on est intimidé pour le livre suivant, parce qu'on a peur de se répéter...
Doutez-vous beaucoup de vous?
Oui. Bizarrement, quand j'étais plus jeune, je me disais qu'à partir d'un certain âge on devait trouver une sorte d'apaisement, à force de publier. Je pensais qu'il arrivait un moment où on n'avait plus envie d'écrire, parce qu'on avait l'impression d'avoir...
... fait le tour de tout ce qu'on avait à dire?
Fait le tour de tout ce qu'on avait à dire, et je pensais qu'on devait éprouver un certain soulagement d'être délivré de ça. Mais je m'aperçois d'un autre problème: au fur et à mesure qu'on écrit des livres, on a le sentiment de ne pas avoir écrit vraiment celui qu'on avait envie d'écrire, alors on croit toujours que ce sera le prochain. C'est une insatisfaction perpétuelle, et on déblaie le terrain pour le prochain livre. Mais on repousse toujours l'aboutissement. C'est pour cela que j'ai toujours été frappé par les écrivains qui arrêtaient d'écrire...
Comme s'ils étaient, eux, arrivés à l'aboutissement de leur oeuvre?
Oui, mais c'est sans doute une illusion, parce qu'ils devaient être plus angoissés encore que s'ils avaient continué à écrire. On s'imagine toujours que les choses sont plus simples qu'elles le sont en réalité...