jeudi 19 septembre 2019

François Vallejo, la mémoire égarée de la guerre froide

A la fin des années 70, Jeff Valdera avait seize ans et, pour la dernière fois, avait pris la direction de Davos où il accompagnait souvent sa tante Judith à l’hôtel Waldheim. Elle avait des vues sur le propriétaire, Johann Meili, tandis que Jeff se remettait difficilement de l’éblouissement provoqué, dans le train de nuit qu’ils avaient pris, par une jeune Suissesse lui ayant offert une vue sur ses seins nus puis sur sa vulve. Une grande première, un souvenir inoubliable…
C’est en tout cas l’image qui lui revient quand, beaucoup plus tard, il reçoit une carte postale, d’un côté une photo de l’hôtel Waldheim, de l’autre une phrase non signée, fautes comprises : « Ça vous rappel queqchose ? » Oui : les seins, la vulve, l’excitation plutôt que le temps passé dans le lieu qui donne son titre au roman de François Vallejo : Hôtel Waldheim.
Il y a là une énigme déclinée sur plusieurs niveaux, comme on le dirait d’un jeu où il faut trouver une clé pour gravir les échelons de la difficulté. Premier niveau : qui est l’expéditeur de cette carte postale ? La réponse arrivera toute seule ou presque, au troisième envoi, signé : F. Steigl. Ce n’est pas encore suffisant pour savoir qu’il s’agit d’une expéditrice, mais cela viendra.
Entre-temps, d’autres souvenirs sont remontés à la surface et l’on commence à se faire une idée de ce que fut la villégiature de cet été. De longues conversations sur Thomas Mann, après lectures imposées (mais le devoir avait été agréable) par une résidente incapable d’imaginer que l’on peut séjourner à Davos sans avoir lu La Montagne magique. Des parties d’échecs et de go, des échanges avec un directeur sensible à la jeunesse de Jeff, de longues promenades dans les environs…
A ce moment, l’essentiel reste obscur, et pour cause : Frieda Steigl, enfin rencontrée et enfin caractérisée par son genre féminin, veut savoir tout ce qui s’est passé cette année-là dans l’hôtel, quel rôle Jeff a joué dans une partie dont il semble n’avoir pas eu la moindre conscience, et pourquoi le père de Frieda, Friedrich, a ensuite disparu – Friedrich qui se trouvait bien à l’hôtel au même moment, mais dont Jeff, apparemment, ne se souvient pas.
L’écheveau de la mémoire est très emmêlé et y retrouver quelque chose est un travail de longue haleine – en même temps que le véritable sujet du roman. En un sens, peu importe qu’il se déroule, au moins pour l’époque dont il faut reconstituer la trame, sur fond de guerre froide. Non que ce soit totalement indifférent : John Le Carré semble être passé lui aussi par l’hôtel Waldheim (le lecteur a le droit de tout imaginer) pour y placer quelques-uns des pions qu’il manipule avec tant d’habileté dans les livres placés dans le même contexte.
Si l’on songe à John Le Carré, c’est que François Vallejo aurait pu revendiquer l’occupation du même terrain. C’est dire le respect inspiré par un roman passionnant.

mercredi 18 septembre 2019

Baudelaire, Olivier Rolin et Alain Finkielkraut

Il est de ces télescopages sur lesquels on s’arrête brièvement, alors qu’on devrait peut-être en chercher le sens – mais la vie n’a pas le temps, alors on continue, quitte à se dire plus tard : zut ! j’aurais dû creuser…
Ne creusons pas trop, ce serait donner à une coïncidence une valeur qu’elle n’a peut-être pas. Mais quand même…
Hier soir, je commençais Extérieur monde, d’Olivier Rolin. J’y croise un vers de Baudelaire :
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais
Ce matin, plongé dans un entretien avec Alain Finkielkraut publié dans L’Obs, voici que le bégaiement gagne ma lecture, puisque j’y trouve :
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Étonnant, non ?
Baudelaire est assez riche pour se trouver à l’intersection des univers d’auteurs qui ont assez peu de choses en commun. Rolin erre, Finkielkraut pense – je simplifie à l’excès, je sais.
Pour rassurer un peu sur l’ordre des choses qui ne s’en trouvera pas complètement ébranlé, chacun des deux tire quand même ce vers de son côté.
Olivier Rolin cite ce vers en hommage aux apparitions féminines qui fixent une partie de son ambition littéraire : « Tenter de ressusciter ces grâces aperçues, ces émotions vite évanouies, trouver les quelques traits qui les feront émerger, vivantes de la vie des mots, de la grande cave d’ombre du passé, est une gageure qui n’est pas indigne d’un écrivain. »
Alain Finkielkraut l’utilise pour servir sa vision d’un monde en cours de changement (changement qui, dans son esprit, n’est certes pas toujours pour le meilleur) : « Aujourd’hui, c’est impossible : le poète en serait pour ses frais, la passante aurait les yeux rivés sur son écran. »
On en pensera ce qu’on veut (je n’en pense pas moins). Ou (et ?) on relira ce poème des Fleurs du mal.



À une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

lundi 16 septembre 2019

László Krasznahorkai, l’art et la manière

Les 17 chapitres de Seiobo est descendue sur terre sont numérotés de 1 à 2584, on voit qu’il en manque et László Krasznahorkai aurait pu donner à son roman une dimension beaucoup plus impressionnante. L’écrivain hongrois, célébré dans le monde entier mais encore trop peu connu des lecteurs francophones bien qu’il soit un possible futur Nobel de littérature et que plusieurs éditeurs s’emploient à le faire lire, plonge dans les mystères de la création artistique à différentes époques et dans des pays variés.
Chaque chapitre est consacré à une œuvre d’art, à sa conception ou à sa perception, à moins que ce soit ce qu’elle est par elle-même, une sorte d’évidence qui ne s’explique pas, ainsi que le prouve l’Alhambra : « l’Alhambra ne nous apprend pas que nous ne savons rien de l’Alhambra, qu’il ne sait rien de ce non-savoir, puisque le non-savoir n’existe pas. Ne pas savoir quelque chose est un processus complexe, dont l’histoire se déroule dans l’ombre de la vérité. La vérité existe. Puisque l’Alhambra existe. Il est la vérité. »
Du Japon à l’Italie, de la France à la Grèce, les hommes font l’expérience de la confrontation avec cette chose indicible qu’on nomme souvent, faute de mieux, beauté. Ainsi que le fait David Foenkinos dans son récent Vers la beauté où il place son personnage principal, Antoine Duris, provisoire gardien de musée, face à une toile de Modigliani. László Krasznahorkai, dans des pages proches par la situation mais éloignées par la manière, pose aussi un gardien de salle, au Louvre, devant son œuvre de prédilection, la Vénus de Milo. Mais il ne se fait pas d’illusion sur la relation qu’il entretient avec la statue : « il y avait la Vénus de Milo, seulement et uniquement elle, comment pouvait-on imaginer qu’une relation puisse exister entre eux, pensait Chaivagne en regardant ses collègues avec son petit sourire ».
Il y a un drame au pied de l’Acropole dont un visiteur, venu à Athènes pour voir le seul Parthénon, n’aura jamais atteint le sommet, la faute au soleil et à la chaleur avant une fin aussi abrupte que la lame d’une guillotine. Il y a, à l’image de ce moment inattendu, d’autres types de surprises. Comme la brève descente sur terre, annoncée dans le titre, de Seiobo sous une forme humaine, inspiratrice d’une pièce de danse au Japon. Car les sources de l’art sont multiples et irriguent ce roman habité.

dimanche 15 septembre 2019

La guerre des sexes selon Philippe Djian

Entrer dans le roman de Philippe Djian, A l’aube, c’est accepter par avance le piège qu’il nous tend. Pas de quoi surprendre ses lecteurs habituels, plus désireux de se laisser prendre au jeu que de deviner les mécanismes du récit avant les personnages eux-mêmes. Joan n’y met pas trop de temps. Aux environs de la page 35 (l’imprécision vient d’une lecture en version numérique), il en reste plus de 150, alors qu’elle roule sous le soleil, « surtout, surtout, elle était satisfaite, elle commençait à y voir plus clair, c’était comme les pièces d’un puzzle qui s’assemblait. » A ce moment, il nous en manque encore trop pour envisager une vue d’ensemble…
Au point où nous en sommes de la satisfaction de Joan, nous l’avons vue inquiète de voir passer une ombre derrière la fenêtre et le dire à Marlon, son frère – ils ont perdu récemment leurs parents, dont ils occupent la maison. Nous savons aussi qu’elle travaille avec Dora dans une boutique où se vendent des vêtements de seconde main et des breloques. Et c’est Dora qui, au téléphone, a passé Howard à Joan. Pour faire plus ample connaissance, ces derniers baisent, mais il faut payer, ce qui renseigne sur les activités parallèles de Joan. On a fait connaissance avec John, le shérif adjoint, inquiet à son tour – de voir Howard, qui n’a pas laissé que de bons souvenirs, traîner dans le coin, autour de Joan et Marlon, autour de la maison des parents surtout. Car Howard était l’amant de la mère de Joan et pense que son père a caché de l’argent quelque part…
Tout cela ne dit pas vers quoi court le roman – vers un drame, probablement, car on connaît le goût de l’auteur pour les fins abruptes et celle-ci ne décevra pas.
Ce qui se met en place, ce sont les relations entre une femme – et quelques autres, car Joan n’est pas la seule – et les hommes. Joan est donc une femme vénale et elle connaît surtout, du sexe opposé, les désirs brutaux, de rares moments de douceur, des abandons qui ressemblent à des vomissements davantage qu’à de la jouissance. Sa clientèle est variée, pas toujours choisie.
Howard est d’une espèce singulière. Excellent amant dont Joan apprécie les efforts, il est un vrai salaud qui ne reculera devant rien pour trouver ce qu’il cherche dans la maison des parents. Son passé ne plaide pas pour lui, bien qu’il soit aussi ambigu que son présent : la mère de Joan n’a cessé de lui écrire des lettres enflammées qui correspondent peu au souvenir qu’avait gardé sa fille d’une femme plutôt froide.
John, le policier, semble être le brave type de l’histoire, capable d’être bouleversé par la fin d’une chasse à l’homme qui a mal tourné. La réalité est beaucoup moins simple, on se laissera le temps de le découvrir.
Quant à Marlon, le frère de Joan, il est la vraie énigme du roman. Un problème insoluble nappe de brouillard un personnage aux réactions souvent étranges. Il est à côté du monde dont il ne maîtrise pas les codes, il est néanmoins habité par des pulsions dont il mesure mal les risques qu’elles lui font courir, ainsi qu’aux autres. Joan ne peut qu’essayer de le protéger, mais comment lui éviter le choc frontal avec la réalité ? Choc que le lecteur ressentira en même temps.

samedi 14 septembre 2019

Séquence nostalgie, la rentrée littéraire en 1979

Le 4 septembre 1979, Livres-Hebdo publiait son premier numéro. Où étais-je ? Peut-être revenu travailler à la librairie Libris, à Bruxelles, après avoir cru pendant quelques mois que j’étais fait pour les études, ou que les études étaient faites pour moi – dans l’un ou l’autre cas, je me trompais. Donc, retour à la vie active dans les livres, ce qu’au fond je n’avais jamais quitté tant cela m’allait bien.
L’ai-je vu, l’ai-je lu, ce premier numéro de Livres-Hebdo (qui fête donc ses quarante ans ce mois-ci) ? Honnêtement, je l’ignore. Mais, si je l’avais manqué, je viens de me rattraper puisque le magazine vient d’en offrir le fac-similé à ses abonnés. Je m’y suis plongé avec l’impression de revisiter tout un pan de ma vie.


Le dossier de la semaine, pour débuter ? La rentrée littéraire, pardi ! Elle ne tient alors qu’en une dizaine de pages, et pour cause : 129 romans français seulement paraissent en septembre, et la photographie globale tient en un paragraphe dont j’extrais quelques lignes :
Cette année encore, les éditeurs préfèrent des ténors comme Pierre-Jean Remy, Jacques Perry… et des talents déjà éprouvés même s’ils sont encore mal connus du grand public comme Alain Gerber et Jeanne Champion. Le nombre des nouveaux venus s’est réduit d’année en année : 28 en 1979, contre 32 en 1978 et 48 en 1977.
Ce n’est pas l’inflation, donc. De grands placards publicitaires complètent la liste commentée des romans à paraître et l’élargissent aux programmes complets des éditeurs ayant investi dans ce nouveau support (fusion, en réalité, de deux autres plus anciens, la Bibliographie de la France et le Bulletin du Livre). De ces publicités naît, pour moi, le souvenir de grands moments de lecture.
Gallimard vient de publier Le guetteur d’ombre, de Pierre Moinot. Flammarion, dans la collection « Textes » que dirige alors Bernard Noël, propose le cinquième roman de Claude-Louis Combet, Marinus et Marina. Chez Stock, François Weyergans donne Berlin mercredi. Au Seuil, dans la collection « Fiction & Cie », Jacques Teboul sort Cours, Hölderlin ! que j’avais complètement oublié et dont, du coup, me reviennent des bouffées… Le Livre de poche réédite Le premier qui dort réveille l’autre, grâce à quoi je me dis que Jean-Edern Hallier n’est pas passé loin d’être un grand romancier. C’était une belle rentrée…
A part ça, Harlequin lance de nouvelles collections et un « Important Éditeur Parisien » (oui, avec les capitales) recherche des manuscrits inédits – il s’agit de la Pensée Universelle. Oui, bon, il faut de tout…
Et les libraires sont obsédés par la liberté des prix, sans savoir qu’il n’y en a pas pour très longtemps avant qu’arrive, avec François Mitterrand, Jack Lang (et Jérôme Lindon), le prix fixe.

vendredi 13 septembre 2019

Le Clézio, raconter des histoires pour prolonger la vie

Après Alma, un livre ancré à l’île Maurice, J.M.G. Le Clézio se tourne vers la Corée avec Bitna, bientôt dix-huit ans au début du roman, dix-neuf à la fin – et entre les deux un joli paquet d’histoires destinées à divertir une malade qu’on appellera Salomé, comme c’est le cas dans la plus grande partie de l’ouvrage. Salomé souffre, elle est de plus en plus fragile, le Syndrome douloureux régional complexe ne lui laisse aucune chance de vieillir longtemps…
Bitna, sous le ciel de Séoul est un roman où il est beaucoup question d’oiseaux. Les pigeons de M. Cho Han-Soo sont le sujet de la première histoire racontée à Salomé, en avril 2016, et prolongée en plusieurs épisodes. Elle vient de loin, du temps où la guerre faisait rage entre les deux Corée et où un couple de pigeons a franchi la frontière avec la mère de M. Cho. Il a hérité d’elle le goût d’élever des pigeons voyageurs, de les choyer sur le toit de l’immeuble dont il est le concierge, et il veut envoyer vers le Nord, par eux, de brefs messages poétiques.
Toutes les histoires de Bitna ne sont pas aussi douces. Il y a un homme inquiétant qui suit une jeune femme, et elle cache mal qu’il est question d’elle-même. Entre authenticité et fiction, l’écart est mince : « Je ne veux pas dire que les autres histoires que j’ai contées à Salomé, pour la guérir de sa douleur, étaient fausses, mais je les ai arrangées pour qu’elles lui plaisent, j’ai ajouté des petits mots doux, des petits mots durs, pour qu’elle comprenne que ça se passe dans le monde qu’elle ne connaît pas, le monde où l’on bouge, où l’on sent la chaleur du soleil »
Les mots durs sont nécessaires pour faire ressentir à Salomé les aspects peu plaisants d’un univers qui lui restera fermé. Sa maladie l’empêche d’y vivre, elle est une recluse qui a besoin d’histoires pour exister. Quant à Bitna, elle a moins besoin de raconter que de l’argent gagné grâce à ses prestations. La relation entre les deux femmes, celle qui parle et celle qui écoute, ne sont pas toujours très claires. En tout cas, il arrive qu’elles soient l’une et l’autre fatiguées – de parler ou d’écouter. Alors, le récit s’arrête et il reprendra une autre fois, plus tard.
Bitna, sous le ciel de Séoul est donc constitué de récits entrelacés, un genre de millefeuilles littéraire dont on apprécie la variété des textures et la manière dont elles se répondent, se complètent. La thématique de l’oiseau court plus avant, un autre animal, baptisé O’Jay, entré dans la vie de Naomi, atteint d’une maladie, s’approche de la fin en même temps que Salomé dont il est une représentation symbolique – mais le symbole ne rend pas la mort moins cruelle.
Il y a, à de multiples occasions, rencontre et séparation. La déchirure potentielle est visible avant même que le premier lien se noue. Le Clézio connaît la faiblesse humaine, et combien l’homme (une jeune fille, dans ce cas précis) tente de la compenser en trouvant appui sur d’autres vies que la siennes. Donner et recevoir, c’est un peu le même geste, mais on en mesure l’incomplétude à chaque instant.
Inspiré par une ville et un pays que connaît bien l’écrivain, ce roman est néanmoins un ton en dessous de la plupart de ceux qu’il a déjà publiés. Comme si le sentiment d’une urgence géographique avait empêché la littérature de s’épanouir tout à fait. Les ingrédients sont tous là mais les articulations entre eux souffrent des artifices mis en place par les conditions dans lesquelles se développent les récits secondaires à l’intérieur du récit principal : la vie de Bitna, et aussi de Salomé, pendant une année, interrompue et nourrie par les histoires narrées à haute voix.

jeudi 12 septembre 2019

Prix littéraires, les têtes de gondole

Le tsunami économique (l'horreur qui effrayait à juste titre Viviane Forrester) balaie tout sur son passage, digère, restitue en chiffres ce qui aurait pu (dû) rester une matière de l'esprit. Voyez la méditation qui semblerait, a priori, échapper à toute mesure quantitative. Pas du tout, et même au contraire. Le Point, cette semaine, en fait un sujet de sa rubrique... économie, oui, et nous apprend, si nous ne le savions pas (je l'ignorais pour ma part et j'aurais d'ailleurs préféré rester ignorant) que c'est, attention, je cite, un marché en pleine expansion.
Fichtre! Et la littérature, dans tout ça? Expansion, je ne suis pas certain. Marché, en revanche, les prémices des prix littéraires sont là pour nous le rappeler, et voici venu le moment agréable, car bien des choses semblent encore possibles (quand d'autres ont été déjà remisées dans le grenier - celui des frères Goncourt?). Profitons-en, ça ne durera pas.
Quatre des jurys représentant les principaux prix d'automne ont fourni leur première sélection: Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Plusieurs autres, moins réputés, aussi: Décembre, Roman des Etudiants, Littérature américaine, Wepler/Fondation La Poste, Renaudot des Lycéens, Landerneau  et Premier roman. Certains de ces derniers ratissent des terres plus étroites. Que nous disent ces indices encore fragiles?
D'abord, que Santiago H. Amigorena fait l'unanimité, ou presque, avec Le ghetto intérieur. Non seulement il vient de recevoir le Prix des libraires de Nancy-Le Point, mais il a été retenu (et donc, suppose-t-on naïvement, lu avec intérêt) aux Goncourt, Renaudot et Médicis, ainsi qu'aux Décembre et Renaudot des Lycéens. Ne cherchez pas, il n'y a pas d'ouvrage mieux considéré dans cette rentrée.
Le roman de Nathacha Appanah, Le ciel par-dessus le toit, a aussi été très remarqué - lui aussi par trois des prix majeurs (le Femina remplace le Médicis) et par le Renaudot des Lycéens.
Victor Jestin, primo-romancier, fait une entrée fracassante (en littérature ou sur le marché?) grâce à La chaleur - rien à voir, a priori, avec le réchauffement climatique, même si certains jurés, faute de temps, y ont peut-être cru du côté des Renaudot, Femina et Médicis.
La moitié des grands jurys, ceux du moins qu'on entend le plus, font confiance à Dominique Barbéris, Jean-Luc Coatalem, Michaël Ferrier, Claudie Hunzinger, Luc Lang, Victoria Mas, Vincent Message, Jean-Noël Orengo, Anne Pauly, Sylvain Pruhomme, Monica Sabolo et Karine Tuil.
On souhaite bonne chance aux autres, ce qui ne m'empêchera pas d'essayer de les lire. Vous non plus, j'espère.

mercredi 11 septembre 2019

Les « Souvenirs dormants » de Patrick Modiano


Un récit sans masque romanesque : tout Modiano est dans Souvenirs dormants qui disent les hésitations d’un homme confronté à une mémoire fuyante, en quête de points de repère rendus flous par le temps qui s’est écoulé depuis les événements rapportés. Les années soixante sont, avec l’Occupation, l’époque la plus souvent évoquée par Patrick Modiano dans son œuvre. Elles marquent la fin d’une adolescence qui tarde à se transformer en âge adulte, les débuts de romancier, dans une atmosphère pas si éloignée de celle qui obscurcissait vingt ans auparavant, à l’heure du couvre-feu, les rues de Paris. C’était aussi le temps où la mère de l’écrivain accueillait son fils dans les loges des théâtres où elle jouait, tandis que le père, cet « inconnu », vaquait à des occupations pas très claires.
D’une certaine manière, Patrick Modiano écrit toujours le même livre. Ou, plus exactement, il prolonge dans chaque ouvrage une quête commencée il y a longtemps déjà – son premier texte est paru en 1968. Le mécanisme consiste à rattacher des bribes éparses, à reconstruire un puzzle qui n’en finit pas de révéler de nouvelles pièces, et de fasciner. Car jamais le lecteur ne s’ennuie à suivre les méandres superposés d’une œuvre qu’il faudra, le moment venu, considérer dans son ensemble.
Souvenirs dormants en sera une articulation majeure. Des personnages croisés ailleurs reviennent, sans la précaution de la fiction. Mais avec, comme toujours, des téléphones qui sonnent dans le vide et des doutes sur la valeur des souvenirs : « De temps en temps, il me semble que le café s’appelait Le Bar vert, à d’autres moments, ce souvenir s’estompe, comme les mots que vous venez d’entendre dans un rêve et qui vous échappent au réveil. »
Cette vie rêvée est une sorte d’aventure. Au coin d’une rue presque vide, un dimanche soir, vous croisez quelqu’un que vous croyez reconnaître. Il ou elle vous entraîne, dans ses pas ou dans le passé, vers des territoires qui ne sont pas totalement inconnus et qui charrient des noms, des adresses, des numéros de téléphone, des silhouettes… Vous creusez : « avec un peu de bonne volonté, ils vous reviennent à la mémoire, ces noms qui demeuraient dans votre esprit sous une légère couche de neige ou d’oubli. »
Et la phrase se déroule avec son rythme propre, une fausse nonchalance qui masque une inquiétude permanente. On y devine une question sans réponse : que serais-je devenu si je n’avais pas été écrivain ?

mardi 10 septembre 2019

Le consul atypique de Jean-Christophe Rufin

D’abord, une anecdote puisée dans les arrière-cuisines de l’édition : Le pendu de Conakry avait été annoncé chez Gallimard en mars 2017 avant de disparaître du programme pour laisser une meilleure visibilité au Tour du monde du roi Zibeline, publié en avril de la même année. Explication, fournie alors par Jean-Christophe Rufin : « On aurait pu publier les deux livres presque en même temps, mais on n’a pas jugé ça adéquat. Donc ce livre, le début d’une série, avec un personnage récurrent qui me permet d’explorer le présent, sera publié chez Flammarion et non chez Gallimard, ce qui revient au même puisque c’est le même groupe. »
Après une petite modification de titre et une sortie plus tardive, voici donc au format de poche Le suspendu de Conakry, première aventure d’Aurel, consul qui aurait aimé être policier. Destiné à revenir (dès le mois prochain) dans d’autres ouvrages, Aurel est un enquêteur amateur et un diplomate atypique. D’origine roumaine, son nom, Timescu, semble une anomalie dans une hiérarchie, au Quai d’Orsay, plus familiarisée avec les particules qu’avec les patronymes exotiques. Exotique, la Guinée l’est aussi pour lui qui n’aime pas la chaleur mais, paradoxalement, se promène toujours trop couvert (et ne transpire jamais). Il y a en lui un malaise indéfinissable, qui disparaît quand il se trouve sur le terrain d’une énigme à résoudre – ce qui n’entre évidemment pas dans le cadre de ses attributions.
Sur le port, le spectacle a attiré du monde : un Blanc pendu au mât de son voilier et, sur le pont, Mame Fatim, célébrité locale, nue… Le défunt, à l’évidence assassiné, étant français, les services consulaires ont à entreprendre quelques démarches administratives : prévenir la famille, aider à l’organisation des funérailles ou du transfert du corps… mais vraiment pas chercher un coupable.
La victime se révèle avoir été un cas singulier : Jacques Mayères naviguait seul et, semble-t-il, avec dans son bateau une petite fortune qui, bien entendu, a disparu. La raison de son assassinat ? Sa sœur Jocelyne, à qui Aurel a téléphoné, décide en tout cas de venir immédiatement à Conakry pour évaluer la situation. Pour comprendre aussi qu’Aurel mène une enquête parallèle, ce dont il se défend : « Mettons que je réfléchis un peu et que j’essaie d’apprendre des choses utiles. »
La trame policière n’est bien sûr pas l’essentiel du roman, même si elle est assez solide pour un débutant dans le genre. Comment Aurel manœuvre et est manœuvré, sa complicité croissante avec Jocelyne, comment il assume le fait d’être considéré comme un employé subalterne, c’est tout cela qui retient l’attention, sur un intéressant tapis musical. Car Aurel, plein de ressources insoupçonnées, se révèle un ancien pianiste de bar très doué. A tel point qu’il rêve de composer un opéra. Il lui reste, à la fin du roman, six mois de placard guinéen pour le faire, à moins qu’une autre affaire le requière avant cela. A suivre, donc.

lundi 9 septembre 2019

Delphine de Vigan, les blessures d'autrefois


Deux femmes ont souffert autrefois : Hélène, enseignante, est marquée par les coups qu’elle a reçus ; Cécile, fille d’alcoolique, se sent coupée en deux. Elle est la mère de Mathis et s’inquiète de voir celui-ci fréquenter Théo, dont elle a l’impression qu’il a une mauvaise influence. Les deux garçons ont construit autour d’eux une bulle alcoolisée qui les coupe du monde réel. Mais, s’ils ont choisi cette forme de transgression, c’est parce qu’ils se sentaient déjà, d’une certaine manière, exclus.
Delphine de Vigan, dans Les loyautés, rompt, au moins par la forme brève, avec la manière qui lui a donné récemment ses plus grands succès : Les heures souterraines, Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie. Mais elle reste fidèle au moteur principal de ces précédents romans : une tension psychologique installée d’abord comme un malaise sournois et qui, au fur et à mesure, s’approfondit jusqu’à faire craindre un drame majeur.
Les quatre principaux protagonistes, dont les noms alternent en tête des chapitres, possèdent chacun leurs vérités et leurs questionnements. Un peu plus de certitude du côté des adultes, mais à peine. Cécile a découvert récemment la face cachée de son mari et s’en inquiète autant que de ses propres troubles de la personnalité. Hélène veut tout faire pour le bien de Théo mais craint parfois de se montrer trop intrusive dans son existence d’adolescent.
On a parfois le sentiment d’une longue plongée au terme de laquelle le roman deviendra irrespirable. Delphine de Vigan connaît l’art de faire partager des inquiétudes, et cela passe par une écriture fluide qui n’oppose aucune résistance au lecteur. De quoi expliquer en partie la popularité de ses livres.


Entretien

Votre nouveau roman est plus court que les précédents. A quelle nécessité cela répond-il ?
C’est la volonté de revenir à une forme courte, qui m’intéresse d’un point de vue formel. J’aime l’idée d’un roman nerveux, j’avais envie d’explorer de nouveau cette forme qui suppose, du coup, une grande économie de moyens. Il y avait pour moi l’idée d’un compte à rebours qui se met en route dès le départ pour les personnages.
Avant que le roman commence, vous donnez plusieurs définitions des loyautés : des liens invisibles, les lois de l’enfance, des tremplins… Une mise au point pour le lecteur ou à votre propre usage ?
Les deux, en fait. C’est un joli mot, une mise au point… Je le voyais comme un éclairage…
Des balises ?
Oui, des clés de lecture, parce que je voulais explorer ces différents aspects de la loyauté. Pour moi, elle est forcément plurielle. Et je voulais fournir cela au lecteur, au début d’une histoire dans laquelle, d’ailleurs, le mot loyauté lui-même ne sera jamais reprononcé. Parce que ces loyautés sont souvent inconscientes, on ne se formule pas forcément à soi-même qu’il s’agit de loyauté. C’est pour ça aussi que j’avais envie de l’évoquer au début, pour ne plus du tout l’évoquer ensuite.
Les loyautés font partie des heures souterraines, pour reprendre le titre d’un autre de vos livres ?
Voilà, exactement !
Il y a quatre personnages principaux, deux femmes et deux adolescents. Vous les aviez dès le début ?
Oui, ils sont arrivés assez vite. Je me suis interrogée sur le personnage de Cécile, sur comment l’intégrer dans cette histoire où elle joue un rôle très important. A un moment, je me demandais s’il fallait la garder. Aujourd’hui, j’en suis tout à fait convaincue. Les quatre personnages existaient avant que je rentre dans l’écriture. C’est toujours le cas. J’ai une phase de préparation pour mes romans.
A propos des deux adultes, Cécile a un « radar », écrivez-vous, fourni par son passé, Hélène a souffert dans son enfance. Sont-elles hypersensibles à cause de ce qu’elles ont vécu avant ?
Oui, leur histoire respective leur permet, au fond, de déceler des choses que tout le monde ne perçoit pas, d’y être perméables.
Quant aux deux ados, on se demande un peu ce qu’ils cherchent : une perte de contrôle, la boisson pour la boisson… ?
Déjà, je pense qu’ils ne cherchent pas la même chose l’un et l’autre. Au départ, c’est finalement une transgression adolescente assez banale, j’ai envie de dire, même si elle survient à un âge très précoce. Il y a la volonté d’explorer les limites, de savoir où elles se trouvent. Pour Mathis, c’est quelque chose de cet ordre-là, avec aussi la découverte de la sensation de l’ivresse. Pour Théo, ça va au-delà, parce qu’il y a chez lui quelque chose de plus profond, probablement une volonté inconsciente de se mettre en danger, d’aller vers une forme d’effacement.
Auraient-ils pu passer par autre chose que l’alcool ?
L’alcool est très accessible aujourd’hui à quiconque. Il est en vente libre. Il est normalement interdit de vendre de l’alcool à des jeunes gens de moins de dix-huit ans, mais on sait très bien qu’ils n’ont aucune difficulté à s’en procurer.
A travers leurs cas, vous touchez à un phénomène de société. Mais vous ne le faites pas de manière explicite. Est-ce volontaire ?
Effectivement, ce qui m’intéresse, c’est d’écrire quelque chose du monde qui nous entoure, et de le faire à travers des personnages qui soient incarnés, justes, crédibles. Et j’espère, bien sûr que ça raconte quelque chose de notre monde. Mais le plus important, pour moi, c’est que les personnages soient crédibles.
C’est au lecteur qu’il appartient de concevoir, à travers eux, une vue plus générale ?
Oui, si le lecteur s’y reconnaît, s’y projette, ce que j’espère. Je ne suis pas là pour donner des leçons, pour tirer une morale. Chaque lecteur se fera son idée sur tout ça.
Selon vous, est-ce que l’alcool exclut ou est-ce parce qu’on se sent exclu qu’on boit ?
Je pencherais plutôt pour la deuxième solution mais… les deux sont vraies, en fait. Encore une fois, l’un et l’autre n’ont pas le même rapport à l’alcool. L’un des deux est capable de s’arrêter au moment où il sent que ça va trop loin. Tandis que le second n’est pas capable de s’arrêter parce que, précisément, il cherche à aller au-delà des limites.
Vous montrez la difficulté qu’ont des adultes à établir des rapports de confiance avec des adolescents plutôt égarés. Est-ce à vos yeux une part essentielle du roman ?
Je ne sais pas que vous répondre… Je ne peux pas généraliser. Hélène cherche, d’une certaine manière, à donner confiance à Théo, elle cherche par différents moyens à lui montrer qu’elle est son alliée, qu’elle peut l’aider. Mais c’est un enfant qui est réfugié dans le silence.
C’est un roman plein de tension, vous en aviez conscience ?
J’espère qu’il y a de la tension ! C’est un enjeu de vie ou de mort.
En commençant à écrire, connaissiez-vous la fin ?
Oui, j’avais vraiment la scène finale, je savais très bien où j’allais, ce que je voulais raconter.

dimanche 8 septembre 2019

Dans « rentrée littéraire », il y a « littéraire »

Je lis L’Équipe de ce matin – oui, et alors ? –, j’y trouve matière à entretenir la rogne qui me tient debout depuis un certain temps. Je découvre André Dussollier fan du PSG, ce qui ne me fait ni chaud ni froid, pointant une caractéristique du foot aujourd’hui. Il a suivi le « mercato », c’est bien son droit. Il en dit ceci, magnifique aveu : « C’est quasiment plus intense que les matchs qui vont suivre. Aujourd’hui, j’ai l’impression que le foot, ça se passe plus sur le papier que sur le terrain. » Le papier des contrats, veut-il probablement dire…
C’est la même chose pour la rentrée littéraire. Elle ne se passe plus dans les livres, matière peu comestible pour le grand public (en tout cas, on essaie de le lui faire croire et, à force, il s’en est convaincu depuis un certain temps), en revanche, parlez-moi d’un scandale saignant, il y a là de quoi nourrir un passionnant feuilleton entretenu, pendant des semaines, par les chroniqueurs assoiffés de révélations crapoteuses.
Donc, l’affaire Yann Moix, vous savez, le type qui a publié un livre dans cette rentrée – Orléans, mais qui se souvient du titre ? Il y a longtemps, car les semaines semblent durer des mois dans cette histoire, que le « roman vrai » (si je comprends bien) de l’enfant martyr a disparu sous les coulées de boue qu’il avait lui-même lancées avec ardeur sur les pentes glissantes de l’antisémitisme et, apprends-je aujourd’hui en lisant le JDD, de la « négrophobie » (j’apprends en même temps que le mot « nègre » recomposé de la sorte est toléré, c’est fou ce que la lecture de la presse est instructive). Mais vous le saviez peut-être déjà, vous qui suivez plus attentivement que moi ce feuilleton nauséabond. Qui rebondit de rubrique en rubrique, un peu comme le sparadrap du capitaine Haddock passait de doigt en doigt. Impossible de s’en débarrasser ! Le sujet sort des pages livres, il revient dans l’actualité des médias – Laurent Ruquier et France 2 seraient au bord de la rupture après la prestation de Yann Moix dans la première émission de la nouvelle (et dernière ?) saison d’On n’est pas couché (#ONPC pour les intimes).
Je repense à un autre type, j’ai oublié son nom, qui avait déclaré, c’était à l’occasion d’une précédente rentrée littéraire dans laquelle avait été lancé avec une certaine imprudence son dernier roman, que je ne sais plus quelle religion était vraiment « la plus con » de toutes les religions. La rumeur affirmait avec insistance qu’il disait cela sous l’influence de l’alcool. Vrai ? Pas vrai ? On s’en moque un peu, non ? Toujours est-il que le livre, lors de cette rentrée-là, avait connu un beau succès. Pour le livre ou pour le scandale qui l’entourait ? Rien de tel qu’un cortège tambourinant pour provoquer le phénomène moutonnier que nous rencontrons à nouveau cette année. Et dire qu’il suffisait autrefois d’un joueur de flûte ! Les temps ont bien changé…
Tout n’est peut-être pas perdu. Dans Le Monde paru hier, un homme pour qui j’ai une immense admiration, Alain Rey – « l’hostilité au père a été quelque chose de fondamental », dit-il, mais il n’a aucune chance de provoquer un scandale avec cet aveu – s’exprime au détour d’une réponse sur la littérature contemporaine. Voici : « Je n’arrive pas à accrocher à Houellebecq, il m’emmerde. » Comme je le comprends ! (Mais quel rapport avec le paragraphe précédent ?)
Comment suis-je passé d’histoires bruyantes à Houellebecq ? Je me le demande. Vous aurez peut-être la réponse à cette question lancinante – lancinante au moins trois secondes, relativisons.
En fait, je voudrais éradiquer les sources de pollution du monde littéraire, effacer les bruits parasites, être le Nicolas Hulot de lectures sans glyphosate ni OGM. Alors, pourquoi consacrer une note de blog à la périphérie envahissante ? Parce qu’il faut bien désigner l’adversaire afin de mieux se recentrer sur l’essentiel : les textes que je découvre jour après jour dans la rentrée littéraire – LITTÉRAIRE, vous avez bien lu. Et que je suis souvent tenté de garder pour moi, dans une jouissance égoïste qui ne vous regarde en rien. Même si je fais tout le contraire et viens, hier, de publier dans le Soir des articles sur Hubert Haddad, Edna O’Brien, Victoria Mas, Alexandre Labruffe ou Anne Pauly (dont je vous ai d’ailleurs parlé ici).
Le monde est contradictoire. Belle découverte de cette fin de nuit. La prochaine fois, je tenterai de réinventer (et de réenchanter ?) le fil à couper le beurre.

mardi 3 septembre 2019

La première sélection du Goncourt

Ils sont quinze, les romans retenus dans la première sélection du Goncourt. une liste d'autant plus importante qu'elle est aussi la base sur laquelle se feront les choix des lycéens et des jurys étrangers, de plus en plus nombreux. Trois ouvrages seulement, ceux de Santiago H. Amigorena, Nathacha Appanah et Jean-Luc Coatalem, appartiennent aussi à la liste du Renaudot que je vous donnais tout à l'heure. Amélie Nothomb est de retour en grâce après avoir été longtemps snobée - la grâce, cette année, est aussi méritée que l'indifférence, les années précédentes. Deux premiers romans, signés Anne Pauly (je vous ai dit tout le bien que j'en pensais) et Abel Quentin. Sept romancières contre huit romanciers. Un quart de Gallimard et associé (POL), un seul Grasset mais deux Albin Michel.
Et, alors qu'il m'en reste un gros paquet à lire, un favori forcément injuste (d'ailleurs peut-être recalé lors des prochaines étapes, les 1er et 27 octobre avant la proclamation du 4 novembre), Jean-Paul Dubois - toutes les qualités d'un Goncourt, toutes celles d'un livre qui touche juste...

  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur  (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Dominique Barbéris. Un dimanche à Ville-d'Avray (Arléa)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Louis-Philippe Dalembert. Mur Méditerranée (Sabine Wespieser)
  • Jean-Paul Dubois. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Hélène Gaudy. Un monde sans rivage (Actes Sud)
  • Léonora Miano. Rouge impératrice (Grasset)
  • Hubert Mingarelli. La terre invisible (Buchet Chastel)
  • Amélie Nothomb. Soif (Albin Michel)
  • Anne Pauly. Avant que j'oublie (Verdier)
  • Abel Quentin. Sœur (L'Observatoire)
  • Olivier Rolin. Extérieur monde (Gallimard)
  • Sébastien Spitzer. Le cœur battant du monde (Albin Michel)
  • Karine Tuil. Les choses humaines (Gallimard)

La première sélection du Renaudot

Cela n'a l'air de rien, mais le jury du Prix Renaudot vient de griller la politesse à celui du Goncourt. On n'en est pas (encore) à prévoir que, le 4 novembre, chez Drouant, le Renaudot sera annoncé avant le Goncourt, mais la publication, tard dans la soirée d'hier, de la sélection du premier prix cité, a été avancée par rapport à la date (de demain) annoncée par les agendas de tous les commentateurs de la vie littéraire parisienne...
25 titres ont été retenus, pour deux tiers environ des romans et les 9 autres sont donc des essais. Il y manque quelques stars de la rentrée littéraire, autre signe d'indépendance - et on repêche même un essai paru en novembre 2018, celui de Sophie des Déserts - la rentrée dure de plus en plus longtemps...
Côté romanciers et romancières, celles-ci ne sont que cinq, trois premiers romans sortent du lot (ceux de Victor Jestin, Victoria Mas et Alexis Michalik) et le groupe Madrigall occupe près de la moitié des places disponibles.
Bon, c'est le Renaudot, n'oublions pas que ce jury ne craint pas les soubresauts, les écarts, les surprises et que, par conséquent, cette première sélection est purement indicative. J'y mets en vedette le roman d'Hubert Haddad parce que je l'ai beaucoup aimé et que je viens d'interviewer cet auteur - ce sera à lire samedi dans Le Soir.

Romans

  • Kaouther Adimi. Les petits de Décembre (Seuil)
  • Santiago H. Amigorena. Le ghetto intérieur (POL)
  • Nathacha Appanah. Le ciel par-dessus le toit (Gallimard)
  • Emma Becker. La Maison (Flammarion)
  • Aurélien Bellanger. Le continent de la douceur (Gallimard)
  • Jean-Luc Coatalem. La part du fils (Stock)
  • Michael Ferrier. Scrabble (Mercure de France)
  • Hubert Haddad. Un monstre et un chaos (Zulma)
  • Lenka Hornakova-Civade. La symphonie du nouveau monde (Alma)
  • Victor Jestin. La chaleur (Flammarion)
  • Victoria Mas. Le bal des folles (Albin Michel)
  • Vincent Message. Cora dans la spirale (Seuil)
  • Alexis Michalik . Loin (Albin Michel)
  • Jean-Noël Orengo. Les jungles rouges (Grasset)
  • Sylvain Prudhomme. Par les routes (Gallimard)
  • Abdourahman A. Waberi. Pourquoi tu danses quand tu marches? (J-C. Lattès)

Essais

  • Brigitte Benkemoun. Je suis le carnet de Dora Maar (Stock)
  • Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale (Grasset)
  • Jean-Michel Delacomptée. La Bruyère, portrait de nous-mêmes (Robert Laffont)
  • Sophie des Déserts. Le dernier roi soleil (Grasset/Fayard)
  • Quentin Jardon. Alexandria : Les pionniers oubliés du web (Gallimard)
  • Emmanuelle Lambert. Giono, furioso (Stock)
  • Félix Macherez. Au pays des rêves noirs : Antonin Arthaud au Mexique (Equateurs)
  • Eric Neuhoff. (Très) cher cinéma français (Albin Michel)
  • Martine de Rabaudy. A l'absente (Gallimard)

lundi 2 septembre 2019

Anne Pauly, Prix Envoyé par la Poste

On a rarement aussi bien traduit les sentiments ambivalents d’une fille envers son père que dans le premier roman d’Anne Pauly, Avant que j’oublie, qui vient d’être salué – à juste titre – par le Prix Envoyé par la Poste. On y rit et on y pleure dans le même hoquet, à tel point qu’on ne sait plus, souvent, si l’on pleure de rire ou si le rire est une réaction nerveuse au chagrin.
Le moment est précisé dans la première phrase : « Le soir où mon père est mort », sans qu’il soit nécessaire d’en savoir davantage par rapport au calendrier (même si on apprendra, plus tard, que l’enterrement se fait le 4 novembre 2012). C’est d’une chronologie intérieure qu’il est question, quand prend fin la relation avec un être autant honni qu’aimé.
Anne, la narratrice – pas un instant on ne songera à s’étonner du prénom en commun avec l’autrice, tant ce livre semble sorti, ou plutôt arraché, des tripes et du cœur de celle qui écrit –, face à la disparition d’un homme dont, au fond, elle ne sait que penser, cherche, dans les événements à venir ainsi que dans les souvenirs et les traces du passé, à comprendre où elle en est par rapport à lui. Elle devra bien admettre qu’elle pense tout et son contraire, et que c’est bien ainsi.
Elle se souvient de la boisson et de la violence – cette violence dont le frère d’Anne a en partie hérité, comme d’une colère sans raison d’être mais profondément ancrée dans sa nature, une violence cependant jamais exercée contre elle.
Au passage, une question sur la coïncidence entre la passion du père pour le zen et l’arrivée de l’alcool dans sa vie : « Au fond, on ne sait jamais vraiment si quelqu’un boit pour échouer ou échoue parce qu’il boit. »
Un comique de situation, grâce à d’imprévisibles incidents, fait mine d’alléger ce que le sujet a de douloureux. Au cimetière, devant la tombe, le croque-mort en chef, dont Anne se dit – elle connaît le sujet – qu’il a dû faire étape au bistrot, se fend d’un discours vaseux qui, parti de rien, ne va nulle part. « Décidément, tout se répondait dans le vaste univers : c’était un ivrogne qui avait eu le dernier mot. »
Auparavant, Anne aura eu quelques raisons de retrouver quelques raisons de justifier l’admiration qu’elle éprouvait, presque malgré elle, pour ce père à la fois indigne et magnifique : « L’église était sold out, pleine à craquer et il y avait carrément un bouchon près de la porte d’entrée. Alors mon cœur s’est regonflé. Ainsi, mon père était aimable et je me suis demandé comment j’avais pu un seul instant en douter. »
Avant que j’oublie exprime un malaise qu’il n’était pas temps de mettre au jour avant la disparition du père. En son absence, il devient possible de démêler les inextricables contradictions – sans les résoudre, bien entendu.

vendredi 30 août 2019

Alexandre Labruffe, Prix Maison Rouge

Le premier roman d’Alexandre Labruffe aurait pu s’intituler : Le vertige de l’essence. Au lieu de quoi, et bien que le personnage principal soit imprégné de l’odeur de ce liquide, c’est sous un titre plus explicite, Chroniques d’une station-service qu’il a reçu, il y a une dizaine de jours, le tout frais Prix Maison Rouge, dans le jury duquel se trouvent notamment Philippe Djian et Frédéric Beigbeder – celui-ci a effectué un service après-vente efficace en disant tout le bien qu’il pensait de ce livre au Masque et la plume ainsi que dans le Figaro magazine. Il n’avait pas tort.
On est immédiatement séduit par le ton d’un ouvrage construit en fragments et qui néanmoins nous emmène quelque part, dans des histoires qui s’effilochent certes mais qu’on est tenté de suivre tant elles sont piquantes. C’est la mystérieuse cliente japonaise – asiatique, au moins – qui rend sa visite hebdomadaire dans la station-service, et qui serre le cœur du narrateur (le nôtre aussi, peut-être bien). C’est un trafic tout aussi mystérieux de livres, déposés pour quelqu’un qui viendra les chercher, dans lesquels il semble bien y avoir des messages cryptés. C’est un lieu incongru d’exposition artistique avec vernissage dans les règles du genre. On en passe…
Le narrateur, Beauvoire (s’agissant d’un homme, la féminisation du nom de « Simone de » doit être un acte poétique), observe l’humanité en transit dans sa capsule. Il note, tout en regardant de vieux films avec une attirance particulière pour la production de série B – « horreur, porn, apocalypse ou zombie » –, des pensées fugitives mais qui s’incrustent et finissent par définir l’humanité telle qu’il la voit dans les habitudes qu’elle adopte ici. C’est ainsi qu’il pense à la cocazéroïsation de cette humanité, ainsi qu’à la mobil-homisation d’une société constituée d’être lobautomisés.
Bien que ne se prenant pas pour un être exceptionnel (à certains moments, il se trouve même assez nul), il se reconnaît un rôle dans la marche de la planète. « Sans moi, la mondialisation n’est rien », note-t-il en constatant qu’il est « au sommet de la pyramide de la mobilité ». Forcément, quand il fait le compte du nombre de barils qu’il a écoulés depuis qu’il travaille à la station-service, ça impressionne.
Sous les apparences du sérieux, c’est vraiment drôle, à moins que ce soit sérieux sous les apparences de la drôlerie. L’équilibre entre les deux aspects est solide, on traverse ce livre, pas si immobile qu’on le penserait au point de départ (et d’arrivée), le sourire aux lèvres et même parfois en retenant (ou pas, tout dépend de l’endroit où l’on se trouve) un grand éclat de rire.
Le décor familier prend en tout cas une signification nouvelle dans ces Chroniques d’une station-service.

jeudi 29 août 2019

Victoria Mas, Prix Première Plume et Prix Stanislas

Passons sur le fait que Victoria Mas est la fille de la chanteuse Jeanne. Cela n’a pas dû influencer le jury du Prix Première Plume que décerne le Furet du Nord, cette grande librairie qui a gagné du terrain en Belgique. Le bal des folles, premier roman de Victoria Mas, est le roman primé cette année, succédant à La vraie vie, d’Adeline Dieudonné. La primo-romancière double la mise avec le Prix Stanislas qui lui sera remis à Nancy le 14 septembre, à l'occasion du Livre sur la Place.
En 1885, la Salpêtrière est un lieu maudit où s’entassent des folles, oui, mais aussi et surtout des femmes dont la famille ou la société ne veut plus, pour de bonnes ou, plus souvent, de mauvaises raisons. Eugénie, par exemple, fille de bonne famille où l’on est notaire de père en fils, souffre d’être considérée comme quantité négligeable – juste bonne à marier et surtout pas à manifester le goût de la conversation à fleurets non mouchetés, de la lecture et de la pensée.
En outre, et c’est là son principal défaut après celui d’être du sexe féminin, elle est dotée d’un pouvoir singulier : elle voit les esprits de certains morts, entend ce qu’ils lui disent, engage avec eux des relations qu’elle n’a pas choisies mais qui s’imposent à elle tout naturellement. Confiante dans l’apparente bienveillance de sa grand-mère, elle lui a confié qu’elle possédait ce don parfois encombrant – et la grand-mère, révélant son véritable visage, s’est empressée de la dénoncer à son fils, le père d’Eugénie. Direction la Salpêtrière, chez les folles !
Elle semble, dans une certaine mesure, y avoir toute sa place : sa révolte contre les idées reçues, sa volonté d’être une personne à part entière bien que femme la désignent à l’opprobre familial et collectif.
Pendant ce temps, Charcot multiplie ses expériences à l’aide de l’hypnose. Il maîtrise la méthode – jusqu’à un certain point, car nous assisterons à un accident en même temps que l’assemblée qui se presse aux séances dans l’espoir, souvent comblé, d’assister à d’excitantes scènes d’hystérie.
Geneviève, attirée par la médecine depuis son plus jeune âge – au contraire de sa sœur Blandine, trop tôt disparue, qui avait voué sa vie à Dieu – est d’une aide précieuse aux recherches de Charcot et, par sa présence et sa constance d’humeur, rassure les patientes. Mais la rencontre avec Eugénie bouleverse tout ce qu’elle croyait, et jusqu’aux principes de l’hôpital auxquels elle adhérait de tout son corps et de toute son âme. Elle entrevoit la possibilité d’une vie spirituelle telle qu’elle est décrite par Allan Kardec dans Le Livre des Esprits, lecture sulfureuse s’il en est.
Mais, après tout, si l’Église croit que la Vierge est apparue à Lourdes, pourquoi d’autres défunts ne se manifesteraient-ils pas aux vivants ?
Sur la crête qui sépare le rationnel de l’irrationnel, la romancière tient un équilibre précaire – le lecteur qui aurait de moindres talents d’équilibriste risque cependant de choir en attendant le clou du spectacle, ce bal des folles promis pour la mi-carême et qui est aussi attendu par les internées que par le public qui s’y pressera en quête de sensations fortes.

mercredi 28 août 2019

Les quatre finaliste.e.s du Prix du roman Fnac

Ce sont quatre romancières qui ont été retenues dans la longue liste de la première sélection effectuée il y a un certain temps déjà pour le Prix du roman Fnac 2019. On ne songera pas à regretter l'absence de romanciers dans le choix, car tout ce qu'on pressent de la qualité des titres restants encourage à leur lecture.
La lauréate sera connue le 2 septembre et sera à l'honneur le 20 pour l'inauguration su salon Fnac livres. Mais soyez curieux, lisez-les toutes.

  • Cécile Coulon. Une bête au paradis (L'Iconoclaste)
  • Bérangère Cournut. De pierre et d'os (Le Tripode)
  • Edna O'Brien. Girl (Sabine Wespieser), traduit de l'anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat
  • Monica Sabolo. Eden (Gallimard)

samedi 24 août 2019

Rentrée littéraire : les choix du JDD et de France Inter

Cadrez serré, la rentrée littéraire n'est pas aussi large que vous le croyez. Les convergences commencent déjà à apparaître et la photo de classe laisse dans l'ombre bien des écrivains et écrivaines qui risquent fort d'y rester. ce sera dommage pour eux - pardon, pour certains d'entre eux - mais, que voulez-vous, les choses se passent toujours de la même manière, même si l'on caresse, mi-août, l'espoir que, enfin, la curiosité va se porter sur tous les bons romans de la rentrée.
Qui suis-je, pour exprimer ce souhait absurde à l'opposé de toute logique économique? Un lecteur, tout simplement, et qui se moque bien de la logique économique - elle se porte très bien sans moi, rassurez-vous si vous craigniez quelque chose.
Pour l'instant, j'enregistre, je constate, je mesure les limites fixées par d'autres (et, en cachette ou pas, je lis ce qu'il me plaît).
Je constate donc que Marie Darrieussecq et Jean-Paul Dubois, dans le domaine français, accompagnés par Jonathan Coe, Ottessa Moshfegh, Edna O'Brien et Manuel Vilas pour le domaine étranger, font à peu près l'unanimité. Soit six romans sur dix très consensuels - je n'en dirai aucun mal, les trois d'entre eux que j'ai lus (parmi lesquels celui dont j'ai choisi la couverture pour illustration, mon article étant paru aujourd'hui dans Le Soir) m'ayant apporté un grand plaisir, des plaisirs divers bien entendu. Car oui, parfois, les choix consensuels sont de bons choix, allez donc vous élever contre eux alors que vous les approuvez!
Bref, voici la sélection complète du JDD et de France Inter.

Romans français
  • Bérengère Cournut. De pierre et d'os (Le Tripode)
  • Marie Darrieussecq, La mer à l'envers (POL)
  • Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (L'Olivier)
  • Mathilde Forget, A la demande d'un tiers (Grasset)
  • Sylvain Prudhomme, Par les routes (Gallimard)

Romans étrangers
  • Jonathan Coe, Le cœur de l'Angleterre (Gallimard), traduit de l'anglais par Josée Kamoun
  • Paolo Giordano, Dévorer le ciel (Seuil), traduit de l'italien par Nathalie Bauer
  • Ottessa Moshfegh, Mon année de repos et de détente (Fayard), traduit de l'anglais par Clément Baude
  • Edna O'Brien, Girl (Sabine Wespieser), traduit de l'anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat
  • Manuel Vilas, Ordesa (Sous-sol), traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon

vendredi 23 août 2019

Rentrée littéraire : une pluie d’étoiles


Dans Le Monde daté d’hier, la série d’été « Le Monde et moi » s’ouvrait aux relations entretenues avec le quotidien par le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux. Le titre m’avait fait frétiller : « Cette distribution d’étoiles à laquelle l’époque succombe ». Car j’ai déjà écrit, ici ou là, combien l’assimilation d’une production culturelle à une matière pour guides gastronomiques me semble une dérive à côté de laquelle les promesses de la lecture rapide ne représentent qu’un péché véniel.
Thierry Frémaux, donc, laisse entendre, bien que sans la virulence que j’aurais pu y mettre, combien « cette distribution d’étoiles à laquelle l’époque, hélas, succombe partout » (le « hélas » en dit long) l’irrite.
(Ici, un douloureux aveu : le journal pour lequel je travaille pratique aussi cette politique des étoiles, et je m’étais donc employé, en début de semaine, à noter – le vilain mot ! – les livres de la rentrée sur lesquels mes articles paraîtront demain dans Le Soir. Trois étoiles donc, sur un maximum de quatre, pour Claro et Ottessa Moshfegh, deux pour Guillaume Lavenant, Aurélie Champagne et Jérôme Attal.)
Au lendemain de la lecture de cette colonne qui faisait du bien, je lus Lire, activité mensuelle, ou presque, tout à fait plaisante.
Mais, au fil des pages, une gêne naquit, en raison de la générosité avec laquelle les mêmes étoiles que j’avais utilisées quelques jours plus tôt étaient distribuées. Dans le magazine dont Bernard Pivot (pas avare d’admirations, réelles ou feintes) fut le premier rédacteur en chef, on peut monter jusqu’à l’attribution de cinq étoiles – c’est quel grade, ça ? ou bien est-ce une référence à un mouvement politique italien ? Ce qui fait, si je compte bien, et en n’oubliant pas la possibilité de l’absence d’étoile, six niveaux d’appréciation. Le niveau supérieur, comme les autres, a une signification, fournie en fin de mensuel : « Lire a aimé à la folie ». D’accord… (Les quatre étoiles ont la même signification chez nous où, comme dans Lire je suppose, chaque rédacteur d’article est responsable de ses choix.) Cela se confond-il avec la notion de chef-d’œuvre, du genre de celui que les chroniqueurs se réjouissent de découvrir chaque semaine ?
Donc, je lus Lire – je l’ai déjà dit.
  • Page 17, Josyane Savigneau attribue cinq étoiles à Edna O’Brien.
  • Page 49, Baptiste Liger, cinq aussi pour Sylvain Pattieu et Sylvain Prudhomme.
  • Page 51, Laëtitia Favro, cinq à Yannick Grannec.
  • Page 81, Josyane Savigneau récidive avec Joyce Carol Oates.
  • Page 85, Hubert Artus fait le maximum pour Tommy Orange.

Et voici donc six chefs-d’œuvre, admettons, à lire toutes affaires cessantes. Après quoi vous pourrez passer à la petite vingtaine d’ouvrages crédités de quatre étoiles (que Lire aime « passionnément »). Cela devrait vous occuper suffisamment pour attendre sans impatience le prochain numéro du magazine.

jeudi 22 août 2019

Une révolution manquée à Madagascar, par Aurélie Champagne

Après avoir tracé une longue diagonale du sud-ouest au nord-est de Madagascar, je m’étais posé quelques jours, au début du mois d’août, dans une ville côtière plus célèbre pour la vanille qui s’y produit que pour sa participation aux événements de 1947. La vision quotidienne, près du port, d’une stèle en hommage aux martyrs de cette révolte, me renvoyait sans cesse au premier roman d’Aurélie Champagne, Zébu Boy, ancré dans un moment d’Histoire dont les protagonistes n’ont pas gardé le même souvenir.
A Madagascar, le 29 mars, date en 1947 des premiers affrontements contre les colons et, dans la foulée, du début d’une sévère répression, est aujourd’hui encore un jour férié pendant lequel la vente d’alcool, comme lors des élections, est interdite et l’occasion de cérémonies commémoratives dont le centre est plus souvent à Moramanga, dans l’est, qu’à Antananarivo, la capitale où l’on ne manque cependant jamais de se souvenir.
En France, rien ne signale dans le calendrier ce qui semble avoir été un lointain soubresaut de l’épopée coloniale au moment où le prestige de celle-ci vacillait. Jacques Chirac, lors d’une visite officielle à Madagascar en 2005, avait néanmoins évoqué cette page sombre dans les relations entre les deux pays et dénoncé, sans s’attarder sur les détails, « caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial ». L’acte de contrition avait été fait, cependant, en d’étranges circonstances. Le lieu, d’abord, s’y prêtait mal, d’une part parce que Mahajanga, sur la côte ouest, se situe bien loin des régions où les combats avaient eu lieu, d’autre part parce que cette même ville avait été, en 1895, le théâtre du débarquement des troupes françaises qui entamaient la « conquête » de l’île. Ensuite, le président malgache Marc Ravalomanana avait évacué la question en rappelant qu’il n’était pas né en 1947…
Des historiens malgaches et français ont néanmoins, et très rapidement après les événements, abordé le sujet – qui reste d’ailleurs polémique. Si des écrivains malgaches, au premier rang desquels Raharimanana, en faisaient un des moments fondateurs de leur imaginaire, la littérature française y a peu puisé. En 1995, Patrick Cauvin avait publié Villa Vanille, un roman pétri de bonnes intentions mais qui passait à côté du sujet. Plus récemment, en 2012, Pierre d’Ovidio avait envoyé, pour la deuxième enquête d’une série de « grand détective », l’inspecteur Maurice Clavault à Madagascar au moment où éclataient les troubles de 1947. Ce n’était guère plus convaincant.
Aurélie Champagne, dans son premier roman, choisit un Malgache comme personnage central. Ambila a été rapatrié après avoir combattu dans la Meuse et avoir été capturé par les Allemands. Depuis six mois qu’il est rentré, il ne supporte plus d’être redevenu « le pauvre indigène qu’il était avant guerre ». Il n’est même plus vraiment le Zébu Boy dont la réputation s’était construite sur son habileté à renverser les bœufs lors des savika, les combats traditionnels. Il est prêt à sauter sur la première occasion d’occuper la place qu’il mérite dans la société. Et, précisément, sa route l’entraîne vers Moramanga au moment où éclate la rébellion.
La biographie fournie par votre éditeur signale un séjour de six mois à Madagascar en 1998. Etait-ce la toute première fois ? Et y partiez-vous dans un but précis ?
A 20 ans, après deux intenses années de classe préparatoire, j’ai eu envie de prendre le large et de sortir de mes livres. J’ai économisé et me suis offert un aller-retour à Madagascar. A l’époque, il n’y avait pour moi aucune autre terre à fouler. Je porte un double nom : Champagne-Razafindrakoto et je n’avais jusque-là aucune image, ni aucun vécu à mettre derrière ce nom malgache, hormis de vagues histoires d’orphelinat, de Reine et de privation. La mythologie familiale, chez moi, racontait en outre que ce nom de « Razafindrakoto » signifiait « Fils de Prince » et laissait entendre que nous avions peut-être des ascendants royaux. Autant dire que la première personne à Madagascar à qui j’ai raconté cette histoire a éclaté de rire. D’une certaine manière, ma quête des origines s’est arrêtée net ce jour-là, en apprenant que le nom que je portais équivalait plutôt à « Dupont » ou « Durand ». Ca a laissé de la place pour le reste, et alors c’est le pays, dans toute sa splendeur qui m’a saisie.
A quel moment avez-vous commencé à vous intéresser à l’insurrection de 1947 ? L’idée d’un roman dans ce contexte a-t-elle germé rapidement ? Ces événements avaient-ils une raison particulière de vous toucher ?
Je gardais un souvenir refroidi de l’insurrection de 1947. A peine une ligne dans un manuel d’histoire de classe de terminale. Or, à Madagascar, j’ai eu la chance de faire un petit bout de chemin avec un universitaire qui m’a raconté les Tabataba. Nous étions en 1998, au lendemain du cinquantenaire. J’ai découvert à quel point cette mémoire était vivante. A quel point elle battait encore au sein de certaines familles.
Le livre repose sur des documents écrits, et vous fournissez d’ailleurs un  embryon de bibliographie. Avez-vous utilisé aussi des témoignages oraux ?
Zébu Boy s’appuie sur un travail de documentation mais il est avant tout un roman avec un héros fictionnel. Ce n’est pas un livre d’histoire. Seulement, pour raconter la destinée romanesque d’un ancien des combats de France, rentré au pays et presque aussitôt happé par les événements, j’avais besoin de documenter le contexte historique. J’ai donc lu au fil des années toutes sortes de documents, sans vraiment me préoccuper de méthodologie. Je lisais tout ce que je trouvais : thèse, actes de colloques, témoignages, notes issues des Archives nationales d’Outre-mer à Aix, et autres sources primaires, documentaires, fictions, journaux de missionnaires ou de colons issus de l’administration… Le plus souvent, une lecture soulevait plusieurs questions, pour lesquelles j’allais chercher des réponses dans d’autres lectures. D’autres avant moi ont eu à cœur de collecter des témoignages oraux et l’ont fait merveilleusement : de l’auteur Jean-Luc Raharimanana à la documentariste Marie-Clémence Paes avec son récent Fahavalo, en passant évidemment par les historiens Faranirina Rajaonah ou Jean Fremigacci, pour ne citer qu’eux. Ces deux derniers m’ont d’ailleurs fait l’amitié de relire le roman, et de formuler des observations qui, recoupées avec celles de Françoise Raison, Martin Mourre et Jean-Noël Gueunier, ont été très précieuses pour le texte.
Si l’on comprend bien, Zébu Boy est la troisième version de ce livre. N’avez-vous pas eu envie de passer à autre chose ou bien le thème vous habitait-il au point qu’il était nécessaire de mener ce projet à son terme, c’est-à-dire jusqu’à la publication ?
Disons qu’il m’a fallu écrire plusieurs histoires pour trouver celle que j’avais réellement envie de raconter. L’intrigue s’est d’abord formulée le temps d’une nouvelle, inspirée d’une anecdote trouvée dans la thèse de Jacques Tronchon. Puis la narration s’est déployée sur quatre générations, de l’immédiat après-guerre au tournant des années 2000. Avant de se recentrer à nouveau sur 1947. Au fil des allers et retours, je me suis découragée plusieurs fois et j’ai eu effectivement envie de passer à autre chose. C’est même ce que j’ai fait : mon activité de scénariste notamment m’a donné à plusieurs reprises l’occasion d’aller me dégourdir les méninges dans d’autres univers. Mais je suis toujours revenue à 1947.
Votre personnage principal s’appelle Razafindrakoto. On suppose que ce n’est pas par hasard…
Effectivement. Razafindrakoto est en effet un clin d’œil à ma grand-mère malgache. Mais il suffit de consulter des archives du ministère de l’armée et sa base « mémoire des hommes » par exemple, pour croiser des dizaines de Razafindrakoto morts au combat ou des suites de maladie, pendant la seconde guerre mondiale.
Au fond, il n’est pas très sympathique. Pilleur de cadavres, avec toujours en tête un mauvais coup à jouer à son compagnon d’aventures, c’est un opportuniste embarqué dans l’action un peu par hasard. Ou bien on se trompe ?
Zébu Boy est un combattant hors pair, que la vie  a exposé à toutes sortes d’épreuves. Il les a toutes surmontées. Quand l’histoire commence, le héros continue à faire ce qu’il sait faire : survivre. Il épouse effectivement l’insurrection par opportunisme, plus que par idéologie et, chemin faisant, découvre ou croit découvrir sa véritable vocation.
Une anecdote en dit long sur les raisons (multiples) que peuvent avoir les Malgaches, en rentrant de la Seconde Guerre mondiale, d’en vouloir à leurs colonisateurs : ceux-ci reprennent leurs chaussures au retour. Elle est authentique ?
L’anecdote est authentique, oui. En juillet 1946, l’armée française a démobilisé 6000 Malgaches et Réunionnais. La guerre était finie depuis plus d’un an. Ces soldats comptaient parmi les derniers à rentrer. Beaucoup étaient restés dans des camps de transition, où les conditions de vie étaient déplorables, attendant pendant des mois un bateau pour les transporter. Quand ils sont enfin arrivés à Toamasina en août 1946, l’intendance militaire leur a retiré leurs chaussures pour reconstituer les réserves. Ce geste a été vécu comme une véritable humiliation.
Aviez-vous une intention particulière en parlant de cette époque, et de cette manière ?
Je crois qu’on parle souvent des révolutions avec un grand R : elles deviennent presque des abstractions, des concepts. Ce qui m’a d’abord fasciné a été la mécanique historique des événements de 1947. Mais au fil des années, le vécu des anciens combattants de métropole s’est éclairé. De même, la découverte de leur parcours au sein des frontstalags et leur retour dans l’île a contribué à ramener l’insurrection au sol. J’ai eu envie d’essayer de raconter les événements à hauteur d’homme, dans leur incarnation la plus prosaïque.