jeudi 1 décembre 2016

Le Prix Rossel à Hubert Antoine

Prix littéraire belge le plus important dans l'année, le Prix Rossel termine une longue série de célébrations littéraires. pour un premier roman, ce qui n'est pas si rare.
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Il y est connu pour les crêpes et les gaufres de son restaurant. Côté écriture, son premier recueil de poèmes, Le berger des nuages, a été publié en 1996 à l’Arbre à paroles, l’année de son installation au Mexique. Dix ans plus tard, il donnait un livre en prose, Introduction à tout autre chose, chez Verticales où est paru, en janvier, son huitième ouvrage. Il y franchit le pas de la fiction, après neuf ans de travail sur le texte…
Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition : les événements se succèdent à un rythme très soutenu.
Pour quelles raisons l’écriture de ce roman a-t-elle été si longue ?
Je m’étais lancé dans une fiction où je voulais une grande précision pour les faits historiques. Cela allait jusqu’à l’habillement des personnes de Oaxaca. Mais les faits eux-mêmes étaient difficiles à interpréter parce qu’on n’en avait que des versions contradictoires, sans objectivité. Je m’étais aventuré dans quelque chose qui était un peu compliqué à relater, et dans une ville qui se trouve à 3.000 kilomètres de chez moi.
Est-ce pour contourner ces difficultés que vous avez choisi, avec Melitza, une narration à une voix presque unique assumant sa subjectivité ?
Oui, ça me permettait de me libérer des contraintes par rapport à l’objectivité que j’avais du mal à trouver et à une vérité mythique. Melitza pouvait se tromper puisque, d’une part, elle était étrangère, venant d’une ville du nord, et que, d’autre part, elle apprenait les événements au fur et à mesure, en prenant parti pour le peuple contre le gouverneur. Le père corrige d’ailleurs quelques informations dans ses commentaires. A Oaxaca, dix ans après, les deux courants sont toujours en opposition. L’Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca a essayé de devenir un peu plus politique mais il n’y avait pas de leader et c’était une association de plein de choses, donc c’est allé de conflit en conflit…
Au point de départ, il y avait donc l’envie de raconter cette révolte ?
J’ai trouvé ça exceptionnel. Il y avait un aspect festif, c’était la démocratie au sens étymologique du mot. Mais est-ce que c’est possible ? Le peuple qui est dans la rue, qui s’entraide, qui se parle, ça fonctionne un moment. Mais ça fonctionne comme des enfants dans une maison quand les parents ne sont pas là : après une semaine, la maison est détruite. Il y a des débordements et cela devient une tragédie.
Comment s’est constituée la personnalité de Melitza ?
J’ai commencé à écrire avant les événements de Oaxaca. Dans mon petit restaurant, j’étais frappé de voir que la plupart des employées qui travaillaient avec moi, généralement des jeunes filles d’une vingtaine d’années, avaient décidé de quitter le foyer familial et de vivre seules. C’était une manière, dans une société qui était encore très machiste au début des années 2000, de dire : je veux vivre ma vie, je ne veux pas me marier à tout prix, je ne veux pas faire des études à tout prix. J’ai aimé cette démarche, plus courageuse que celle de beaucoup de garçons que je connaissais ici. Je voulais donc que mon personnage soit une jeune fille très libérée, avec des désirs bien concrets plutôt que des rêves. Quand les événements de Oaxaca sont arrivés, j’ai décidé de les utiliser. C’étaient des faits historiques importants, avec une grande histoire d’amour. Et, quand Melitza arrive à Oaxaca où cela bouillonne, elle se dit que c’est plus important que sa propre histoire, cette démocratie en marche dont on espère, au début, qu’elle va se répandre dans tout le Mexique. Sa vie personnelle s’efface un peu devant les événements d’Oaxaca.

Le livre, ça va, ça vient (3)

La bière belge, ou les bières belges, je n’ai pas vraiment étudié la question, entrent donc au patrimoine cuturel immatériel de l’humanité. Il faudra essayer de faire comprendre aux piliers de bar, j’en connais, j’en ai fréquenté de près, que leur ivresse est immatérielle.
Une bière belge s’appelle la Rodenbach, comme Georges, l’écrivain de Bruges-la-morte.
Jules Renard avait, en 1894, un mot sur Rodenbach, l’écrivain, qui aurait pu s’appliquer à la bière : « une littérature de cave fraîche. »

J’ai croisé Dany Laferrière il y a une semaine à Madagascar, et je me serais épuisé à vouloir le suivre dans toutes les activités que son programme lui imposait. Il était dans une librairie d’Antananarivo, jeudi matin, interrogé très (trop ?) sérieusement par les autres participants à la table ronde, jusqu’au moment où il s’est lâché. Le public a, à ce moment, commencé à accrocher vraiment, et le temps ne comptait plus. On avait failli oublier que Dany Laferrière était un écrivain drôle. S’il ne s’était pas chargé de le rappeler lui-même, je lui aurais reparlé de sa grand-mère, dont il avait loué la lenteur et la sagesse, sans dire ce qu’il racontait dans un de ses livres (je ne sais plus lequel), quand cette même grand-mère lui expliquait que son attitude devait moins à un état d’esprit remarquable qu’à l’état de ses articulations. J’aurais pu aussi lui citer cet extrait de Journal d’un écrivain en pyjama, où il raconte les meilleurs côtés de sa vie :
« Mon premier livre est paru en novembre 1985, et mon sort a changé. Je ne suis pas devenu riche, loin de là, mais depuis, je mène la vie dont j’ai toujours rêvé. J’ai bien fait de miser toute ma fortune et mon énergie sur cette carte. J’ai cru dans ces fables qui ont nourri mon enfance, surtout celles où un pauvre hère, d’un coup de baguette magique, devient un prince. Il suffit d’avoir une bonne fée, ce que fut l’écriture dans mon cas. Je suis encore étonné, moi qui voyage tant de n’avoir jamais payé un seul billet d’avion, ni une chambre d’hôtel, ni même un repas au restaurant. J’ai fait disparaître l’argent de mon champ visuel. Je traverse le monde, en sifflotant, laissant derrière moi une île à la dérive. »
En quittant Madagascar, il a fait escale à Paris avant de reprendre l’avion pour Port-au-Prince où s’ouvre aujourd’hui, jusqu’au 4 décembre, le Festival Étonnants Voyageurs. Il y retrouvera de nombreux écrivains haïtiens, ceux qu’on connaît et ceux qu’on devrait encore découvrir, ainsi que, par exemple, In-Koli Jean Bofane, Bernard Chambaz, Paule Constant, Hakan Günday, Bob Shacochis, sans oublier Michel Le Bris.

Le Calendrier de l’Avent du domaine public est ouvert. Chaque jour de décembre, en commençant donc aujourd’hui, il fournit le nom d’un auteur dont les œuvres entreront dans le domaine public le 1er janvier prochain. Et cela démarre fort, avec Herbert George Wells, né en 1866, mort en 1946, qui a signé en trois ans quatre classiques majeurs de la science-fiction : La Machine à explorer le temps (The Time Machine, 1895), L’Île du docteur Moreau (The Island of Doctor Moreau, 1896), L’Homme invisible (The Invisible Man, 1897) et La Guerre des mondes (The War of the Worlds, 1898). On relirait volontiers Un homme de tempérament, de David Lodge, en attendant, d’ici au 31 décembre, les noms des autres auteurs qui, comme le dit le site, s’élèveront dans le domaine public en 2017.
Petite précision pour les distraits : les traductions françaises de Wells ne seront dans le domaine public dans un mois que si le ou les traducteur(s) sont aussi morts avant 1947. Et pas pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale…

mercredi 30 novembre 2016

Le livre, ça va, ça vient (2)

L’humour n’est pas universel. Mais il peut venir de loin. Du Soudan, par exemple, puisque la Maison du Rire et de l’Humour de Cluny a attribué son septième Prix du Livre d’Humour de Résistance (je me demande quand même si cet abus de majuscule est bien une preuve d’humour) à l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin pour Le Messie du Darfour, paru chez Zulma et traduit de l’arabe par Xavier Luffin. Et, dans le titre, on comprend le rôle des majuscules. Ne faudrait-il pas se liguer contre l’extension du domaine des capitales ? (Et je ne parle pas de démographie, encore que…)
Je ne l’ai pas lu. Il n’est pas trop tard. Car il est plutôt convaincant, le romancier qui dit : « Si j’utilise l’humour, c’est parce que écrire un roman est un acte artistique qui n’a rien à voir avec un rapport officiel ou un reportage. L’humour est un outil d’auteur présent dans la plupart de mes livres. C’est ma façon de mettre le malheur à distance et de laisser filtrer une lueur d’espoir. »

Résumé des épisodes précédents :
Alors que M. Firmin Bert, l’éminent commissaire de police, ne s’était transporté au domicile de Valentine Armois, à qui on vient de voler sa petite Sauvagette, un ravissant bébé de dix mois, que dans l’espoir de découvrir quelque indice pouvant le mettre sur la piste de la « Voleuse d’enfants », il fait, sur le parquet de la chambre à coucher des Armois, une trouvaille qui le plonge dans un trouble profond.
En perquisitionnant dans les meubles du modeste petit logis, lui et son secrétaire trouvent des lettres, datées de Colmar, et dont le contenu les incite à croire que le père de Sauvagette ne serait autre que le redoutable espion Fritz Krombach…
Le magistrat va s’empresser de prévenir l’autorité militaire…
Tandis que ceci se passe rue Cortot, chez Valentine Armois, M. Brun, son protecteur, et ami intime du commissaire, rentre chez lui très troublé par la lecture d’un entrefilet d’un journal du soir…
C’est à suivre aujourd’hui, ou presque, 30 novembre 1916, dans Le Petit Journal où Maurice Landat publie le feuilleton Sauvagette.

Dites-moi, la fine équipe culturelle du Point, il y a un classement, dans vos 25 livres de l’année, hors prix littéraires ? Apparemment, non. C’est en vrac, ça commence par un thriller de Don Winslow (Cartel, au Seuil), ça continue avec le très beau récit de voyage, je peux le dire, je l’ai lu, de Jean-Paul Kauffmann (Outre-terre, aux Equateurs), puis avec l’un des deux romans inspirés à la rentrée par l’affaire Manson, celui d’Emma Cline (The Girls, à la Table ronde). Ensuite, les livres d’Emmanuel Carrère et d’Annie Ernaux que j’ai lus (et aimés), et un paquet pas lus : ceux de Ta-Nehisi Coates, de Trinh Xuan Thuan, de Salman Rushdie, de Peter Sloterdijk, de Jean-Louis Debré, de Helen MacDonald (je vais le lire très bientôt), de Benedetta Craveri, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, de Mary Beard, de Riad Sattouf, de Jean-Paul Belmondo, de Garth Risk Hallberg… si, celui-là, je l’ai lu, et aussi certains des suivants : Catherine Poulain, oui, Joseph O’Connor, non, Olivier Bourdeaut, oui, ensuite non pour Carlo Strenger, Megan Abbott, oui pour Edna O’Brien, non pour Giancarlo De Cataldo avec Carlo Bonini. Sept sur vingt-cinq, c’est bien ou c’est pas bien ?
Un seul de ces livres est paru chez Gallimard. Les autres, je parle surtout des romans de la rentrée sous couverture blanche, ont reçu des prix littéraires…
Suite du palmarès des journaux incessamment sous peu, avec Lire.

mardi 29 novembre 2016

Le livre, ça va, ça vient

Lewis Hamilton a annoncé qu’il allait écrire ses mémoires, et sous-entendu que cela ferait du bruit, puisqu’on saurait tout sur la manière dont il a perdu le titre de champion du monde de Formule 1 cette année. Ne lâchez pas les chevaux tout de suite pour aller dans votre librairie préférée : « dans dix ans », a-t-il précisé.

Aujourd’hui, c’est mardi.
En 2005, le 29 novembre était déjà un mardi. Emmanuel Adely achetait 11,40 € deux paquets de cigarettes et un timbre, 0,53 €, tandis que le froid faisait une quatrième victime.
En 2006 (un mercredi), le ministre de l’Intérieur annonce qu’il se présente à l’élection présidentielle, deux paquets de clopes valent 10 €, un déjeuner, pareil, de l’encre pour imprimante, 29,80 €.
En 2007 (un jeudi), on ne comprend pas, les clopes sont de moins en moins chères, 9,60 € pour deux paquets, du vin au Monoprix, 4,40 €, des haricots et des pommes de terre rissolées, 2,75 €.
En 2008 (samedi, pas d’informations extérieures), Emmanuel Adely mange et boit à l’extérieur : à 13:31:23, il paie une viande grillée et un demi (10,40 €) ; puis une bière (2,40 €) ; le soir (23:34:25), un dîner (28,70 €) ; puis deux bières (6 €) dans une discothèque, il est à Cholet.
En 2009 (dimanche), il n’achète rien ce jour-là.
En 2010 (lundi, longue parenthèse de presque deux pages sur Bradley Manning, le « traître » fournisseur d’informations à WikiLeaks), les achats se font en deux temps, d’abord à Auchan (un rôti, des pommes noisettes, un pack d’eau gazeuse, de la Savora, des Gervita et du pain, total 27,50 €), puis au Super U où l’opérateur s’appelle Dien (six bouteilles de Freixenet avec 7,65 € de réduction immédiate, des chips et un numéro de Capital, total 27,52 €, voilà ce qu’on appelle un bel équilibre).
En 2011 (mardi, on a fait un tour de semaine), les exploitants agricoles de deux nouvelles localités nippones n’ont plus le droit de vendre leur riz. Césium radioactif. Dans le panier, au Carrefour City Monprofit, une bouteille de Leffe, une bouteille de sauvignon blanc et du pain aux céréales (7,03 €). Un billet de tram coûte 1,40 €.
En 2012 (jeudi), rien.
En 2013 (vendredi), rien non plus.
En 2014 (samedi), pareil.
En 2015 (dimanche), l’émotion du président est palpable. Emmanuel Adely roule : « j’achète 55,13 € d’essence à 1,284 €/l à la station Total de l’aire de Limagne à 16:22:59, je paie 14,20 € de péage aux Autoroutes du Sud de la France à Saint-Romain Popey, je paie 2,10 € de péage à Grand Lyon Métropole à la gare de Rhône Intérieur à 18:52, je paie 17,90 € à la Société des Autoroutes Rhône Alpes à Saint-Martin à 20:14:18, je paie 2 € aux Autoroutes et Tunnel du Mont-Blanc à Cluses Aval à 20:42:12 ; total : 91,33 € ».
En 2016 (aujourd’hui, mardi, je le répète pour les distraits), on ne sait pas. Mais je viens de terminer la lecture de Je paie (Inculte/Dernière marge), et aucune des 779 pages ne m’a ennuyé, malgré la tyrannie du calendrier et des chiffres. Grâce, probablement, aux discrets effets de perspective.

Le pire : « Une existence de merde. Le voilà le résumé de ces dix dernières années. La profondeur de son malaise rivalisait avec le gouffre béant prêt à l’aspirer. Elle avança d’un centimètre tout en reculant d’une décade dans l’intimité de sa mémoire. » 788 pages. Publiées, oui, oui. Qui est l’auteur ? Et le titre ? Et l’éditeur ? Je vous laisse avec ces questions lancinantes. (Et en imaginant ce que cet « écrivain » aurait pu en faire : « Son cerveau bouillonnait d’une sève amère à l’idée de ne jamais obtenir les réponses auxquelles il avait droit devant des questions qu’il n’avait pas lui-même initiées », peut-être.) Pour savoir quel roman, étiqueté thriller, vous devez absolument éviter cette semaine, vous lirez Le Soir (plusieurs fois cité par Emmanuel Adely, en particulier à propos de la famille royale de Belgique) ce samedi.

lundi 28 novembre 2016

Gérard Mordillat, la révolution en riant

Quand il ne travaille pas avec Jérôme Prieur à des films et à des ouvrages historiques sur la religion, Gérard Mordillat se laisse aller à son naturel : il remonte au front de la défense des petits contre les gros, pour le dire en simplifiant. D’où La Brigade du rire, inspirée mais décalée des Brigades rouges. Car, si l’envie de meurtre affleure parfois chez les plus enragés de la bande, personne n’ira jusque-là.
La bande est constituée de sept copains qui, au lycée, formaient une redoutable équipe de handball. Parce qu’ils étaient en bonne condition physique, certes, mais surtout parce qu’ils formaient un groupe soudé par un désir commun de révolte devant une société sclérosée. Trente ans après leur plus belle victoire, Dylan a eu l’idée des retrouvailles. Non sans une légère inquiétude : n’ont-ils pas remisé leur rage au grenier des illusions ? Tous sont soulagés de constater qu’il n’en est rien. Il manque un élément au groupe, Bob, qui s’est suicidé et dont la compagne, Victoria, a répondu à l’invitation.
Après un bref moment de gêne, car les garçons avaient prévu de rester entre eux, Victoria fait mieux que s’intégrer : elle est en première ligne pour désigner la cible de leur action commune, puisqu’il faut faire quelque chose  au lieu de se laisser manipuler par les hérauts du capitalisme. En voici un, tout désigné pour servir d’exemple : Pierre Ramut, éditorialiste vedette de Valeurs françaises, sans cesse à cogner sur les travailleurs et leurs revendications démesurées, coupables de l’écroulement de l’économie nationale.
La Brigade du rire, qui a envie de se marrer, l’enlève et le met au travail dans un bunker aménagé en atelier. Il est chargé de forer des trous dans des cornières, en rythme et pour un salaire de misère. L’idée est séduisante, mais son ironie s’épuise dans la durée. Il faudra trouver le moyen d’en sortir avec le même humour féroce.
Le romancier s’en donne à cœur joie, fournit à ses personnages des existences individuelles assez complexes pour donner l’impression que nous les connaissons bien. Et que nous méritons de rire en leur (bonne) compagnie.

dimanche 27 novembre 2016

Steve Tesich, l’été de toutes les découvertes

Steve Tesich a plus d’un point commun avec un autre écrivain américain, John Irving. L’un est anecdotique : tous deux ont pratiqué la lutte. Un autre tient en partie au hasard qui régit la répartition des tâches dans le monde du cinéma : Steve Tesich a écrit le scénario du film réalisé d’après Le monde selon Garp, de John Irving. Le troisième est le plus significatif : les deux romanciers ont les moyens littéraires de nous transporter dans les vies de personnages auxquels ils prêtent parfois quelques-unes de leurs propres caractéristiques, en les transposant comme éléments d’un univers particulièrement riche.
Steve Tesich est mort en 1996, il avait 53 ans et le roman avec lequel les lecteurs francophones l’ont découvert il y a quatre ans était alors inédit. Karoo a été publié deux ans après son décès, la traduction a attendu une décennie et demie avant de nous arriver et voici Price, avec un délai encore plus long, son autre roman, le premier, sorti aux Etats-Unis en 1982. L’histoire de Daniel Price, un adolescent qui passe à l’âge adulte en se posant beaucoup de questions sur lui-même et sur sa famille.
Price puise dans les souvenirs de l’écrivain, suppose-t-on en le voyant, au premier chapitre, combattre pour un titre qui lui échappe, en partie par sa faute, parce qu’il s’est montré impatient devant un adversaire dont il connaissait pourtant le seul atout. « Je m’abandonnai dans la défaite comme si c’était là ma vraie place. » Cette scène inaugurale ne sortira jamais de son esprit, ni du nôtre.
Elle est en partie compensée par la vision de Rachel, qu’il aperçoit en se promenant dans sa ville – East Chicago, dans l’Indiana, dominée par la flamme de la Sunrise Oil, une raffinerie de pétrole qui jouera, plus tard, beaucoup plus que le rôle d’un décor. Ce sera lorsque Larry, un de ses deux meilleurs amis, finira par transformer sa violence intérieure en acte. Au moment où Rachel s’apprête à disparaître après avoir fait comprendre à Daniel une vérité à laquelle il refusait de croire. Au moment, aussi, où la menace que représentait le père de Daniel s’est atténuée dans la maladie…
Parfois perdu entre les personnes qui l’entourent, comme si elles jouaient des rôles auxquels il ne comprend pas tout, Daniel écrit ce qui pourrait être le journal de chacun de ses proches, leur prêtant des réflexions qu’il fait siennes. Et capable ainsi, espère-t-il, d’approcher mieux leur mystère. Il fait œuvre d’écrivain, se glissant dans la peau de plusieurs personnages, adoptant, pour conclure, sous un nouveau nom, une autre voix que la sienne, à moins qu’il ait trouvé sa vérité profonde : « Aujourd’hui, j’ai quitté l’endroit où j’ai grandi, convaincu que le destin n’est qu’un mirage. Pour autant que je sache, il n’y a que la vie, et je me réjouis à l’idée de la vivre. »
Un été suffit à Daniel Price pour s’affirmer, contre tous les obstacles. Il est raconté de l’intérieur, dans la chambre d’échos qu’est ce beau roman.

jeudi 24 novembre 2016

Au nom du père, Sorj Chalandon dénonce

Un demi-siècle, à peu de choses près. Le temps qu’il a fallu pour qu’un fils, Emile Choulans, ose dire devant sa mère ce qu’il pense de son père, comment il a vécu la tyrannie de celui-ci et ce qu’il en reste. Il a fallu aussi que ce père, devenu invivable même pour celle qui a partagé sa vie en fermant toujours les yeux, soit interné.
Parole de l’épouse : « Emile, dis-leur toi, qu’il n’avait pas de problèmes. »
Parole du fils : « Désolé, maman. » Puis il raconte…
Nous sommes alors en 2010 et l’essentiel du nouveau roman de Sorj Chalandon se passe en 1961. Emile avait 13 ans, son père cherchait à faire de lui le membre d’une armée secrète sortie de son imagination fertile : avec l’aide de son meilleur ami, Ted, un Américain proche de Kennedy, lui et son organisation allaient liquider le général de Gaulle, traître à la France, opération qui demandait une longue préparation, un rude entraînement, le silence absolu, des serments définitifs. Pas de quoi arrêter un homme d’action qui avait déjà été à l’origine des Compagnons de la Chanson, professeur de judo, pasteur pentecôtiste, agent secret. Surtout agent secret, ce qui ne se crie pas sur tous les toits même si on en tire une certaine fierté. Et impose, après une longue hésitation, d’inscrire sur les fiches scolaires, derrière l’indication Profession du père qui donne son titre au livre : « sans ».
Comment un mythomane construit, autour de son fils, un univers qui peut passer pour cohérent dans la tête d’un enfant, justifie la violence avec laquelle celui-ci est éduqué virilement, c’est-à-dire avec une violence à la fois physique et psychologique, comment le jeune garçon est amené non seulement à croire ce qui lui est inculqué avec force mais aussi à le faire partager à un ami d’école, c’est tout le propos d’un ouvrage à la cohérence jamais prise en défaut. Un rouleau compresseur idéologique sous lequel les phrases semblent s’éteindre, étouffées par la nécessité d’une respiration courte entre les moments d’une action à laquelle il faudra bien passer. Tuer de Gaulle, leitmotiv lancinant dont le lecteur perçoit l’absurdité dans un contexte familial où l’on se berce surtout de mots et des illusions qu’ils recouvrent.
Profession du père n’est pas un roman de tout repos. On crie, on frappe, on complote. Et le complot, s’il est la dérive la moins grave parmi les autres, est aussi celle qui les justifie. L’implacable logique de la folie est à l’œuvre, elle exerce son pouvoir sur un être qui n’a pas les moyens d’y résister, sinon en se coulant dans cette logique, en acceptant comme une évidence l’idée qu’elle est la seule possible. Puisque de toute manière on ne lui en pas proposé d’autre.

mercredi 23 novembre 2016

14-18, Albert Londres : «C’est la première fois que je participe à une victoire.»



Dans Monastir reprise

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Monastir, 19 novembre (transmise par Salonique).
C’est la victoire ! Nous sommes à Monastir. Depuis deux jours elle se sentait, dans la vallée, comme la pluie sur le dos et le froid au bout des doigts. Tout criait qu’on allait la cueillir.
L’armée Sarrail donnait la poursuite. Les Serbes, encerclant toujours, enlevaient la cote 1212 puis la cote 1378. Les Français assaillaient les vaincus sur la Bistritza, les Russes, de l’eau jusqu’aux reins, traversaient le Viro, les Italiens grimpaient dans la neige, en appétit la troupe achevait la victoire.
Samedi 18 novembre, à trois kilomètres de la ville, dans les rangs de l’armée russe, j’assistais à cela. Il était clair, l’air même semblait le crier, que les Bulgares ne s’étaient tapis devant la ville que pour permettre au gros de l’armée de se retirer. La nuit tomba, le bruit du canon roulé par le vent se répandit sur toute la vallée, puis il cessa. À trois heures de la nuit, un lieutenant entra dans la tente où nous dormions et cria : Monastir brûle ! Monastir ne brûlait pas, mais à deux endroits de la ville un incendie s’élevait. L’un des endroits était aux casernes, l’autre derrière la grande mosquée. Les casernes brûlant, c’était l’ennemi qui partait. Le lieutenant fit lever les tentes, et cria : Monastir brûle ! Le commandant envoya des patrouilles ; à quatre heures les patrouilles revinrent. Les Bulgares avaient fui, les Français venaient de sauter dans leurs tranchées, les deux incendies grandissant flambaient comme des torches auprès du lit d’un mort. Pas un coup de canon, pas un coup de fusil, les patrouilles se renouvelèrent et le jour se leva.
Un immense arc-en-ciel se posa au-dessus de la ville. Superstitieux, les Serbes le noteront dans leur histoire, ils diront que c’était un  signe surnaturel. En vérité, qui prouve que cela n’en était pas un ?
À huit heures trente, le chef d’état-major russe allongea le bras vers la droite, et, montrant des cavaliers qui chargeaient, cria : Regardez ! C’étaient des Français qui, sur la dernière pièce bulgare, allaient sabrant. La pièce attelée fouetta ses bêtes et disparut dans Monastir ; les Français et les Russes avançaient parallèlement.
C’était le lieutenant M…, suivi de l’escadron divisionnaire de l’escorte et d’éclaireurs montés. À neuf heures, les premiers, le cœur soulevé, leurs bêtes bavant d’écume, le lieutenant M… et les siens rentraient à Monastir. À neuf heures cinq minutes, un peu sur la gauche, le premier bataillon du régiment russe entrait aussi ; j’étais avec le premier bataillon, c’est par le cimetière turc que nous arrivons.
L’arc-en-ciel est de plus en plus magnifique et l’âme sous l’émotion de plus en plus ouverte. Chacun criait en lui-même : Monastir ! Cela semble irréel d’y pénétrer comme chez soi. Alors ce n’était pas plus difficile que cela d’entrer à Monastir !

Les femmes offrent des fleurs

Le lieutenant M… et ses cavaliers sont là, ils ne peuvent plus avancer. Les femmes, les mains pleines de chrysanthèmes, les jettent dans les jambes de son cheval, dans les siennes, dans sa figure, dans celles de ses hommes. Elles lui envoient des baisers, elles obligent les cavaliers à pencher leurs carabines pour les boucher de fleurs et les hommes penchent leurs carabines et elles leur en jettent en complément.
Elles courent aux Russes. Comme ceux-là sont des fantassins, qu’ils sont moins haut, elles piquent d’autorité, comme à la boutonnière, un chrysanthème dans le canon du fusil. Elles envoient encore des baisers, et des jeunes filles, dont la mine montre bien qu’elles ne sont pas habituées à permettre qu’on leur touche même la main, demandent qu’on les embrasse et on les embrasse ; et à leurs grilles et derrière leurs grilles, et à leurs fenêtres et sur les balcons, d’autres applaudissent. Pas un homme, rien que des femmes. Qu’est-ce que les Bulgares ont fait des hommes ?
Voilà les fantassins français. Où sont les femmes, où les jeunes filles ont-elles pris toutes ces fleurs ? Où étaient-elles cachées ? Il n’est que neuf heures et demie. Ce n’est pas dans une matinée qu’elles ont pu préparer ces bouquets. À huit heures quarante, un bataillon allemand était encore dans la ville. Depuis deux jours elles les cueillaient, elles en avaient ainsi cueilli à deux alertes ; cette fois elles ne se seront pas fanées.
« Monsieur, s’il vous plaît, où sont les soldats serbes ? » C’est une petite fille de douze ans qui a beaucoup de bouquets aussi et qui nous demande cela. Elle, elle aime mieux les soldats serbes. « Les soldats serbes, petite fille, ils sont sur cette grande montagne que tu vois à droite, c’est à eux qu’est due cette victoire, car si les Français et les Russes sont entrés dans la ville, c’est parce que les soldats serbes ont avancé sur ces sommets. Ce sont eux qui sont les vainqueurs, et c’est nous qui recevons les fleurs. Quand tu seras plus grande, tu verras que c’est souvent ainsi dans la vie. »

La joie de la victoire

Monastir ! Voilà deux mois que dans les boues de sa vallée, l’armée attend cette heure. Elle la tient, elle passe dans Monastir. C’est la première fois que je participe à une victoire, c’est la première fois que je vois ce que cela fait sur la figure du soldat et dans son cœur et dans sa tenue. Cela fait quelque chose d’heureux mais de grave, ce n’est pas en dansant qu’ils sont entrés dans leur conquête, ni en chantant, ni en buvant. Ils y sont entrés un peu détendus, mais heureux. Les jeunes filles leur ont donné leurs joues à embrasser, ils les ont embrassées ; ils ne l’auraient pas fait sans cela.
Monastir ! Touchez-le, soldats vainqueurs, touchez-le bien. Tenez, regardez, ça c’est l’hôtel de la Constitution, c’est le grand palace de l’endroit. Ça, c’est le restaurant chic, il n’y avait jamais rien : ni pain, ni vin, ni viande. Je parie qu’il n’y a encore rien, vous allez voir. Y a-t-il du pain, la patronne ? La patronne répond : Nema. Ça, l’église, où l’an passé, à la même date, l’évêque chantait un tragique Te Deum ; c’était en l’honneur de l’entrée des Serbes à Monastir le 20 novembre 1912. Juste un an. Pendant qu’ils le chantaient, on entendait les pas des Bulgares, ils étaient à la porte. Cette année aussi ils sont à la porte, seulement c’est pour sortir. Ça, c’est la Banque ottomane ; ça, la chapelle catholique ; ça, c’est le quartier turc et le quartier bulgare et le quartier grec ; et ça, poilu, et ça surtout, regarde bien, rien que ça vaut la peine que tu t’es donnée pour enlever la ville, ça c’est une chose rare et qui va te combler d’étonnement et que tu n’as pas vue depuis un an, ça c’est des trottoirs.
Le consulat de France est saccagé, le konak est brûlé ; la grande mosquée est pillée ; les noms des rues sont doublés : bulgares sur serbes. Voici la rue Radoslavoff : elle n’était pas très bien clouée ; un Russe fait sauter la plaque, et, pour souvenir, il la glisse dans son barda. Radoslavoff, ta rue est dans le sac ! Voici un vieux Turc qui bat du tambour au coin du quartier bulgare. Monastir est la capitale du comitadji. Voici deux ex-pendus, ce sont deux Grecs qui devaient être jugés ce matin à dix heures pour espionnage et exécutés après ; les Français sont entrés à neuf heures.
Voici, mon ami, le photographe koutzo-valaque, il a sorti sa vitrine sur le trottoir et la brûle. En jetant un par un les cartons dans le feu il crie : un capitaine, un colonel, un lieutenant, un général ; ce sont des portraits de Bulgares qu’il fut forcé de tirer pendant l’occupation, il se venge. Voici des vieillards qui répètent toujours la même chose sur le même ton ; ils disent : « C’est la délivrance ! Nous allons avoir du pain ! »
Et voici les soldats français qui arrivent, et de l’infanterie et de l’artillerie, et dans des petites rues, pour un seul soldat qui passe, des femmes discrètes, derrière leurs carreaux, battent des mains et voici des fleurs qui tombent.
Les notables empoignent les officiers de l’état-major, ils veulent leur donner à manger, rien que le petit déjeuner, disent-ils, un tout petit.
Des gens en redingote viennent demander qu’on hisse le drapeau de la France avec le drapeau serbe. Et les Russes, et les Anglais, et les Italiens, leur répond-on. Alors que le drapeau de la France, nous allons écrire : Vive l’Entente ! disent-ils.
Une délégation vient s’informer si le grand général défilera, elle répète : Où est le grand général ? Quand va-t-il venir ?

Deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul

Deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul transfigurées, les cornettes en bataille, parlent devant une maison. Les officiers français les entourent, ce sont deux Françaises qui sont restées un an sous le joug bulgare. Elles veulent tout dire à la fois, tout nous apprendre, « et surtout allez voir la sœur supérieure, recommandent-elles, elle parle de Bouche d’Or ». Bouche d’Or était un major allemand, c’est par lui qu’elles ont appris hier soir à trois heures que c’en était fini du joug. Bouche d’Or était parti le matin pour Prilep. « À trois heures… à deux heures » rectifient immédiatement les sœurs, car chez nous, en cachette, nous avons gardé l’heure de France. À deux heures, Bouche d’Or a téléphoné à l’ambulance de tout évacuer ; c’était la troisième alerte.
Ah ! elles causent, nos sœurs, elles causent. Ils détestent les Anglais, disent-elles, mais pas les Français. Ainsi, reprend la plus petite, un jour Bouche d’Or m’annonça la prise de Verdun. J’étais triste. Le soir, Bouche d’Or vint me trouver et me dit : « Ce matin, je vous ai fait de la peine, je vous ai annoncé la prise de Verdun, on me l’avait certifiée à moi-même. Soyez contente, ce n’est pas vrai, bien le contraire. » Puis la grande sœur reprend : Ah ! que vos coups portaient bien ! ils avaient des plaies magnifiques ! Et les deux filles de Saint-Vincent-de-Paul s’agitent. Elles sortent leurs mains de leurs manches, elles ne sont plus religieuses, la victoire a fait ce miracle, elles sont redevenues femmes.
Le général russe passe, il traverse la ville, il file sur la route de Prilep, car Monastir n’est pas un arrêt, car la poursuite continue. Les Serbes sont là-bas sur leurs montagnes, tandis que dans leurs villes, dégagées par eux, nous sommes à l’honneur. Victoire !

Le Petit Journal, 23 novembre 1916.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume paraîtra dans quelques jours, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

lundi 21 novembre 2016

La disparition de William Trevor

L'écrivain irlandais William Trevor est mort à l'âge de 88 ans, a annoncé son éditeur. lauréat du Whitbread Prize en 1994, nommé quatre fois parmi les finalistes du Man Booker Prize - qu'il n'a jamais obtenu -, il était particulièrement apprécié pour ses nouvelles. Mais c'est un splendide roman, traduit en 2012 par Bruno Boudard, qui m'a frappé: Cet été-là.
Ellie est heureuse, parce que son bonheur est sans ambition particulière. Orpheline, elle a été engagée comme gouvernante dans la ferme de Dillahan, veuf après un accident dont il s’est toujours senti responsable. Les deux solitudes se sont rapprochées, le mariage a suivi, malgré la différence d’âge. Dillahan est un homme bon, plein d’attentions pour une jeune épouse qui le seconde parfaitement. Le couple repose sur une complémentarité de bon aloi, tout le contraire d’une passion amoureuse. Dans l’Irlande des années cinquante, où la famille est une structure aussi sociale que religieuse, la situation n’a rien de particulier.
Mais la simplicité avec laquelle Ellie mène une existence peu propice aux contacts extérieurs la rend plus fragile devant l’inattendu. Quand, à l’enterrement de Mrs Connulty, notable de Rathmoye et fidèle aux bonnes œuvres de la paroisse, Ellie voit un jeune homme prendre des photos, elle ignore encore le séisme qui se prépare. Dans un premier temps, d’ailleurs, toute la ville s’interroge sur la raison de ces photos qui semblent incongrues, et au moins inhabituelles. Pourquoi photographier un service funèbre ?
En réalité, Florian, qui s’essaie à la photographie faute d’avoir le talent d’aquarelliste de ses parents, est tombé par hasard sur le cortège. Il était venu à Rathmoye pour prendre des clichés d’un cinéma incendié, cherchant dans un sujet sinistre le déclic qui ferait de lui un artiste, ou au moins lui permettrait de s’en approcher.
Au contraire d’Ellie, Florian est un homme libre, et même un homme indécis sur son avenir. Il s’est retrouvé un peu malgré lui dans la région après le décès de ses parents, il n’a pas l’intention d’y rester et caresse le projet de vendre la maison familiale, ainsi que tout ce qu’elle contient, avant de partir vers Dublin, première étape d’une autre vie.
Ellie et Florian n’ont rien en commun. Sinon que celui-ci trouve celle-là séduisante, et qu’elle n’est pas insensible au charme du jeune homme. Cet été-là ne sera pas comme les autres…
William Trevor, quatre recueils de nouvelles et six romans traduits en français avant celui-ci, compose son récit à la manière d’un aquarelliste – en guise peut-être d’hommage aux parents de Florian. Chaque touche nouvelle interdit le remords dès qu’elle est posée sur la page, et la construction de l’intrigue amoureuse n’autorise aucun retour en arrière. Pour Ellie, en particulier, consciente de trahir son mari, consciente aussi des rumeurs qui courent les rues et qui font d’elle, dans l’esprit du lieu et du temps, une dépravée.
Lumineux et grave à la fois, le roman raconte un émerveillement provisoire, un engagement qui n’est pas vraiment partagé entre les deux protagonistes. Il le fait avec une finesse de sentiments telle que jamais on ne pense à se moquer de la naïveté d’Ellie, emportée malgré elle, et malgré Florian qui n’en demandait pas tant, dans des rêves irréalisables.
Bien des détails mériteraient d’être relevés. Ils servent tous à nous rendre le décor et ses habitants plus proches, jusque dans les gestes accomplis pour la bonne marche de la ferme. N’en citons qu’un, car il survient comme le grain de folie qui apporte des vérités au mauvais moment : Orpen Wren, vieux protestant, n’a plus toute sa tête et croit vivre à une époque antérieure, mais il éveille des échos troublants dans son délire apparent.

14-18, Albert Londres : «Dans dix ans je parlerai serbe.»



Le colonel Vassitch revoit Monastir

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Verbeni, novembre.
Il s’appelait le colonel Vassitch. Ah ! cela vous dit quelque chose, à travers votre mémoire. Vassitch ! vous avez entendu ce nom ! Ne cherchez pas, je vais vous dire quand et pourquoi. C’est voici juste un an. Il ne restait plus qu’une seule ville à la Serbie : Monastir, et Vassitch défendait Monastir.
Vassitch ne défendait pas Monastir par hasard. Il n’était pas là comme il aurait été ailleurs. Il était là parce qu’il était chez lui, et il était chez lui parce qu’en 1912 celui qui avait enlevé Monastir aux Turcs, c’était Vassitch.
Tout le pays était envahi. Toute l’armée, pour ne pas être prise, s’était enfoncée dans les neiges et la sauvagerie de l’Albanie ; tous les canons qui, eux, ne passent pas les neiges, pour qu’ils n’enrichissent pas l’ennemi, avaient été précipités tragiquement dans les gorges du Drin noir. Tout retraitait, une seule épée s’agitait encore dans le désastre du royaume : Vassitch.
Les Allemands descendaient par le nord, les Bulgares arrivaient par l’est et les Français ne montaient pas du sud. Vassitch agitait son épée de Monastir à Babouna, de Babouna à Monastir. Et chaque jour, son champ se rétrécissait, et, en se débattant, il donnait l’impression de se cogner contre les murs. Il allait à Babouna, il revenait à Monastir, il comptait ses hommes sur la route : 5 000, il comptait les pains qu’il avait à leur donner : 500, il comptait les cartouches qui lui restaient : n’en parlons pas. Alors, il rentrait au Konak et, dans la ville tout éteinte, tout évacuée, tout angoissée, une petite lampe brûlait toute la nuit. C’était la lampe de Vassitch. Elle lui avait inspiré sa décision : le lendemain, au premier petit jour, il repartait pour Babouna ; il ne laisserait pas prendre Babouna. Il savait le morceau que c’était, puisqu’il l’avait avalé en 1912. Il fit pourtant donner un coup avec les poitrines. Les Bulgares dégringolèrent de Babouna, mais les Bulgares revinrent avec des machines, et le fer a toujours pénétré dans la chair. Il perdit Babouna. L’épée avait de moins en moins de place pour s’agiter. À peine maintenant, pressée qu’elle était de plus en plus, si elle pouvait encore se balancer de droite à gauche. Elle allait étouffer. Les Bulgares étaient dans les faubourgs. Vassitch, sans un seul pain cette fois, sans une seule cartouche, avec 2 000 hommes sur les boulets, leur échappa. À neuf heures d’un lugubre matin, alors que les Bulgares rentraient par l’est, les Serbes se traînaient vers le sud. Vassitch toussait, car il était poitrinaire. Je ne l’avais pas revu depuis.
Or, aujourd’hui, alors que je gagnais la division du Vardar, j’aperçus sur une crête observatoire tout un groupe d’officiers. Les officiers serbes, même quand on ne les connaît pas, sont hospitaliers pour notre brassard. Puis Monastir était en face et ils avaient une grande jumelle de tranchées, et voir Monastir dans une aussi belle jumelle n’était pas une tentation à rejeter. Je m’approchai.
Maigre, une canne de Corfou entre les jambes, les mains décharnées, un colonel, au milieu des autres, portait les yeux sur Monastir, puis les ramenant sur un cahier se mettait à noter. C’était Vassitch. Je n’étais pas le seul à l’avoir cru mort. On se reconnut. Il ne parle pas français ; dans dix ans je parlerai serbe. On se comprit. Il me montra la ville du bras, me fit placer la jumelle devant moi, me la dirigea sur un point. Je regardai.
— Ah ! parfait ! on distingue très bien le Konak.
— Le Konak ! fit joyeusement le colonel qui savait très bien sur quoi il avait dirigé ma vue.
Le Konak, c’est là où pendant dix-huit jours brilla la petite lampe d’angoisse.
Voilà trois semaines que Vassitch est là. Dans un ravin, il a sa tente. Ce n’est pas sain ; les obus balaient chaque jour le terrain, mais c’est le plus beau piton pour plonger sur Monastir.
Il est plus malade que jamais. Les officiers serbes sont des gaillards d’attaque, lui est émacié : la maladie. Il regarde Monastir.
Il fut le dernier à quitter sa patrie, il veut être le premier à la toucher. À tout hasard, il a les bottes toujours cirées.
Les officiers se levèrent. Un colonel arrivait.
— C’est le colonel de la division, me dit l’un d’eux.
— Comment ? Le colonel de la division ce n’est plus Vassitch ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il veut rentrer le premier à Monastir.
— Alors, que commande-t-il maintenant ?
— La cavalerie.

Le Petit Journal, 20 novembre 1916.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume paraîtra dans quelques jours, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

dimanche 20 novembre 2016

14-18, Albert Londres : «Nous avons fait huit kilomètres.»



Les Bulgares battent en retraite dans les marécages

Voici, de notre envoyé spécial à l’armée d’Orient, un télégramme qui a été retardé dans sa transmission et qui, s’il ne nous annonce pas l’heureux événement de la prise de Monastir, le laisse du moins prévoir comme imminent.

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Kenali, 16 novembre.
L’armée de Sarrail est à quatre kilomètres de Monastir.
La ligne de Kenali, la ligne que les Bulgares préparaient depuis un an pour nous recevoir, la ligne qui avait résisté déjà à deux de nos attaques, est tombée tout entière.
Les Bulgares, dans la nuit du 14 au 15 novembre, fatigués des assauts qu’ils subissaient, épuisés par leurs pertes, ont battu en retraite. Comme ils s’étaient retirés une première fois de Armehor Petorak sur Kenali, ils se retirèrent de Kenali sur la Bistritza, c’est-à-dire de huit kilomètres. Ils sont maintenant à trois kilomètres de la ville dans des tranchées improvisées.
Brièvement, au milieu de l’avance qui ne leur laisse pas le temps et de la boue de Kenali, voici comment les choses se passèrent.
Depuis quelques jours, les opérations, que les communiqués vous présentaient sous le nom de brillantes attaques, avaient lieu dans la boucle de la Tcherna. Vous appreniez que l’on avait fait cinq cents prisonniers, puis mille, puis que l’on avait pris des villages. Tout cela était en prévision d’un but, du but qui vient d’être atteint. Donc, le 14 novembre, les résultats des opérations qui se passaient dans la boucle étant heureux, l’attaque générale fut décidée sur toute la ligne, à la gauche de Kenali.
À midi, deux brigades s’élancèrent, l’une sur le saillant de Kenali, l’autre sur Boukri. Elles durent redonner leur effort à deux heures trente. Les premières tranchées bulgares étaient à nous. La nuit vint avec la pluie et le brouillard. Tout était préparé pour continuer le lendemain matin, quand, le lendemain matin, à cinq heures, nos patrouilles trouvèrent les tranchées vides. Les Bulgares, las, inquiets de la menace que nos victoires de la boucle de la Tcherna font peser sur leur ligne, avaient battu en retraite.
On ne trouva ni un de leurs blessés, ni un de leurs morts : ils avaient tout emmené. Ils sont habitués à ce genre de déménagement.
Chez nous, tout avance dans les marécages. Nous avons fait huit kilomètres. Nous voyons la fameuse ville comme si nous y étions.

Le Petit Journal, 20 novembre 1916.

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume paraîtra dans quelques jours, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

samedi 19 novembre 2016

Qui est Colson Whitehead?

Dans l'actualité immédiate, il est le lauréat 2016, aux Etats-Unis, du National Book Award, dans la catégorie fiction, avec Underground Railroad, qu'on lira en français le moment venu. Mais il est aussi l'auteur d'autres ouvrages déjà traduits, ceux-là, dont le remarquable Ballades pour John Henry, sorti à Paris en 2005. Faisons connaissance avec ce roman.
Les philatélistes savent des choses que nous, les gens normaux, ignorons totalement. Quel que soit le sujet dont ils ont fait leur spécialité, leur goût pour les petites vignettes les entraîne dans des recherches exhaustives qui font d’eux des spécialistes méconnus. Ainsi, Alphonse Miggs s’est spécialisé dans les timbres ferroviaires. Et il est tout naturel qu’il soit présent, en juillet 1996, au lancement d’un timbre commémorant John Henry sur les lieux mêmes où est née sa célébrité, la petite ville de Talcott en Virginie-Occidentale.
C’est à ce point, bien entendu, que coince le non spécialiste. Qui était ce John Henry ? Colson Whitehead, heureusement, nous dit tout sur lui et sur sa légende, ou plutôt ses légendes. Car, dès le prologue, il en offre des fragments variés et contradictoires, rapportés par des témoins de deuxième ou de troisième main. Une ballade, par ailleurs, dont il existe de multiples versions colporte ses titres de gloire.
John Henry, donc, aurait été un colosse noir qui, dans les années 1870, aurait travaillé au percement d’un tunnel de chemin de fer près de Talcott. Maniant le marteau et le foret comme personne, il aurait un jour défié un marteau piqueur, outil encore perfectible, et l’aurait battu. Puis il se serait écroulé mort.
Le romancier s’est emparé du personnage pour lui redonner vie, et de belle manière, poétique et âpre à la fois. Mais John Henry, s’il est au cœur du roman, est loin d’en occuper la plus grande partie. Pour l’essentiel, le récit se déroule en 1996, pendant le premier Festival John Henry, et mêle des faunes pittoresques venues de divers horizons.
La part la plus réjouissante du livre met en scène un groupe de parasites invités à la fête, tous frais payés. Des journalistes new-yorkais, pour le dire clairement. Ils appartiennent à une mystérieuse Liste gérée par on ne sait qui (on l’apprendra) et grâce à laquelle ils sont conviés à une multitude de cocktails dînatoires et autres réjouissances organisés par des services de relations publiques bien rodés. Parfois, il leur arrive d’écrire un article. Mais ils sont surtout attentifs à la qualité et à la quantité de la nourriture et des boissons. Ils se caractérisent par un cynisme joyeux ainsi que par la certitude que tout cela ne sert à rien, sinon à les amuser un instant.
Un de ces journalistes, cependant, sort du lot : J. Sutter, qui n’est pas indifférent au charme de Pamela, la fille d’un collectionneur fou ayant rassemblé de son vivant tout ce qu’il pouvait trouver sur John Henry. Pamela a eu toute sa vie pour être dégoûtée par le personnage auquel son père vouait un culte. Et elle est venue à Talcott pour se débarrasser d’une encombrante collection qui sera mieux à sa place dans un musée local. Emplie de doutes, cependant, sur ce qu’elle doit vraiment en faire, et accompagnée d’une urne dans laquelle se trouvent les cendres de son père… Elle nous touche aussi.
Quant aux autres, leurs statuts variés défient les catégories. On trouve de tout dans ce rassemblement populaire, à tel point que le chapitre consacré à la foire est une succession de brefs regards sur les individualités fondues dans la foule. On en saisit un détail, on entend une phrase, on passe à autre chose…
Et le philatéliste ? vous demandez-vous peut-être. Ah ! le philatéliste ! Il est à lui tout seul une histoire dans l’histoire, vous verrez bien. Toujours est-il que cette ample fiction qui brasse des thèmes à la louche est un livre fabuleux, drôle, pertinent et impertinent.

jeudi 17 novembre 2016

Gaël Faye, Goncourt des Lycéens

C'était le roman le plus souvent cité parmi les sept derniers sélectionnés. Mais, quand des lycéens discutent, on ne sait pas ce qui peut arriver. Cette fois, une apparence de logique a été respectée et le Goncourt des Lycéens va à Gaël Faye pour Petit pays. Un livre dont je vous ai déjà parlé, un honorable premier roman, mais qui a provoqué un engouement dont j'ai quelques difficultés à m'expliquer les raisons.
Du moins sera-t-il encore quelques semaines dans les meilleures ventes, et rencontrer, ne serait-ce que par la lecture, un nouvel auteur, c'est toujours bien. Même si je ne sens pas, dans cet ouvrage, le potentiel d'une oeuvre. Mais c'est une autre histoire.
Ainsi se clôt, pour 2016, une longue série de prix littéraires.

Le souffle de Pierre Pelot

Pierre Pelot enjambe quatre siècles avec une assurance qui laisse rêveur bien au-delà du gros millier de pages de son roman, C'est ainsi que les hommes vivent. Qui a lu toute la production de cet écrivain prolifique (plus de cent cinquante romans publiés depuis les premiers, dans la collection Marabout Junior) pour affirmer sans risque d'erreur qu'il s'agit ici de son grand-oeuvre? Il n'empêche: si le livre impressionne par sa dimension physique - les poignets s'en ressentent après des heures à le porter -, il bouleverse bien plus certainement encore par la justesse de ton, par le travail d'une écriture jamais relâchée, un authentique exploit sur une distance peu commune. Et le vertige saisit le lecteur qui tente d'imaginer la somme des jours, des années passés à mettre au point une telle machinerie romanesque, sans cesser entre-temps de publier des livres moins ambitieux (parmi lesquels, quand même, les quatre volumes de Sous le vent du monde).
Et 1599 et 1999 sont les dates auxquelles débutent les deux récits parallèles que l'auteur conduit d'une main ferme en chapitres alternés, le premier plus long que le second, ancrés dans un même territoire, les Vosges (où Pelot vit depuis toujours), aux environs de Remiremont.
Peu avant l'entrée dans le XVIIe siècle, une femme est brûlée vive pour crime de sorcellerie. Il a suffi de quelques témoignages douteux pour conduire au bûcher celle qui ne laissait pas les mains des hommes s'égarer sur son corps très convoité. Peu avant sa mort, elle a accouché d'un garçon né silencieux et le poing en avant, signes maléfiques entre tous. Dolat sera pourtant recueilli par Apolline, une jeune fille de l'abbaye de Remiremont qui ignore l'origine du bébé. Elle fait de celui-ci son filleul et, quand il aura grandi, son compagnon de plaisirs ainsi que le complice d'une entreprise criminelle.
L'époque est secouée par les intrigues du pouvoir local, par la guerre de Trente Ans, par les épidémies. Apolline et Dolat traversent des années cruelles pendant lesquelles la mort frappe avec facilité, et de toutes les manières. Dolat lui-même, dans des scènes épouvantables, à peine mises à distance par une langue teintée d'archaïsmes et de patois local, n'échappera pas aux excès, entraîné par un contexte d'une rare violence où l'humain semble avoir disparu au profit de comportements bestiaux.
Parmi les caractéristiques de Dolat, on relève deux époques d'amnésie. Lazare Grosdemange, lui aussi, en souffre au début de l'an 2000, après avoir été victime d'un infarctus dans les derniers jours de l'année précédente, au moment où, on s'en souvient, un vent armé d'un bras de géant avait couché quantité d'arbres. Il était revenu au pays peu de temps avant, à la mort de sa mère, retour de toutes les guerres où il avait fait son travail de journaliste et d'écrivain. Pour découvrir un mystère familial lié à un trisaïeul dont il ignorait l'existence, déporté en Nouvelle-Calédonie et dont l'ancienne maison suscite des convoitises aiguës.
Il cherche en même temps à reconstituer les jours dont sa mémoire a perdu la trace et à comprendre ce qui se cache derrière les intérêts manifestés par des individus bien peu aimables.
Son enquête, menée avec la rigueur du journaliste et la passion qui l'anime, place ses pas dans ceux de Dolat, dont les aventures recoupent les siennes à une considérable distance historique, mais avec la force d'une présence irréfutable. Un trésor perdu est la clef de la double narration. Dont les égarements de l'homme sont la toile de fond: «Seigneur ! pourquoi donc est-ce ainsi que les hommes doivent vivre sur cette terre comme à jamais dans votre éternité ?»
Voici un grand, un très grand livre, animé d'un souffle puissant qui ne retombe jamais.

mercredi 16 novembre 2016

Van Gogh or not Van Gogh?

C'est l'affaire artistico-éditoriale du jour, dont les enjeux se sont noués hier et dont les plus fortunés pourront juger demain, car le livre Le brouillard d'Arles. Carnet retrouvé, de Vincent Van Gogh, sera vendu, à ce moment, au prix de 69 euros.
On en parle depuis le mois de juin, quand la publication de ces dessins, miraculeusement retrouvés à Arles dans un carnet et attribués à Vincent Van Gogh, a été annoncée par quatre éditeurs - les Editions du Seuil pour la France. Hier, une conférence de presse parisienne, où se trouvait Bogomila Welsh-Ovcharov, la spécialiste du peintre hollandais qui a préparé l'édition du livre, a été gâchée par une annonce du Musée Van Gogh d'Amsterdam: les dessins publiés sont probablement une imitation, affirment les experts de ce lieu dédié à l'artiste, ajoutant toutefois qu'ils ne se basent pas sur les originaux.
Je vous fais grâce des arguments des uns et des autres, des commentaires sur l'encre utilisée qui pourrait ou ne pourrait pas, c'est selon, avoir été utilisée par Van Gogh, des enjeux artistiques de croquis à travers lesquels, s'ils sont (ou ne sont pas, bien sûr) des travaux préparatoires aux peintures que nous connaissons bien, autoriser de nouvelles analyses de l'oeuvre.
Et je vous le demande comme je me le demande: sont-ils "beaux" (les guillemets parce que la beauté est une notion complexe) ou non, ces dessins retrouvés, provoquent-ils, ou non, une émotion comparable à celle qui nous saisit devant le surgissement d'un langage graphique dans lequel un homme met toute son âme?
C'est, à dire vrai, la seule question que je me pose - et je n'ai, pour l'instant, pas de réponse.
Que les experts s'en posent d'autres et s'empoignent sur l'authenticité de ce qui est donc devenu un livre, c'est leur combat, sur un autre terrain. Je les y laisse.

mardi 15 novembre 2016

Wepler, Goncourt des Lycéens, ça se termine

On va pouvoir souffler, la saison des prix littéraires français s'achève. Mais a-t-on envie de souffler? Je termine la lecture de Double nationalité, de Nina Yargekov, qui est une splendeur et que je n'aurais peut-être pas ouvert si le Prix de Flore ne m'y avait poussé.
Pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, c'était bon: j'avais lu le lauréat et l'auteur signalé par la mention spéciale du jury.
Lauréat, donc, Stéphane Audeguy et son étrange - mais fascinante - Histoire du lion Personne.
Personne, c’est son nom, est un lion prérévolutionnaire sans le savoir. Avec son ami Hercule, le chien, il est venu du Sénégal lors d’un voyage infernal, pour garnir une Ménagerie de Versailles qui bientôt n’intéressera plus le peuple. Un régime s’effondre en 1789, un animal résiste, avec l’aide de quelques hommes qui lui sont attachés. Le romancier n’a pas essayé de se mettre dans la tête du lion, mais il l’observe sous toutes ses coutures.
La mention spéciale du jury est pour Ali Zamir et Anguille sous roche. Je vous en avais parlé.

Jeudi, le Goncourt des Lycéens annoncera le lauréat d'un des prix les plus convoités par les amateurs de chiffres - surtout les années où les jeunes couronnent un roman qui avait déjà été remarqué par les grands. cela pourrait bien arriver cette fois encore, plusieurs des titres qui feront l'objet de la délibération finale sont dans ce cas. Voici la liste restreinte.
  • Nathacha Appanah. Tropique de la violence (Gallimard)
  • Magyad Cherfi. Ma part de Gaulois (Actes Sud)
  • Gaël Faye. Petit pays (Grasset)
  • Ivan Jablonka. Laëtitia ou La fin des hommes (Seuil)
  • Laurent Mauvignier. Continuer (Minuit)
  • Leïla Slimani. Chanson douce (Gallimard)
  • Karine Tuil. L'insouciance (Gallimard)

lundi 14 novembre 2016

Prix Rossel, la preuve par cinq

Tandis que le monde littéraire parisien regarde passer la queue de la comète des prix littéraires (aujourd'hui, le Wepler-Fondation La Poste, jeudi, le Goncourt des Lycéens), Bruxelles entre en effervescence depuis que, samedi, a été publiée la sélection du Prix Rossel. Cinq titres, c'est la tradition, pour préparer la délibération finale du 1er décembre. Je n'aurais pas nécessairement choisi exactement ceux-là, mais les voici, ceux que le jury a retenus.

Hubert Antoine, Danse de la vie brève
On laisse à Hubert Antoine le soin de prononcer correctement le nom de la ville où se déroule, en même temps qu’une révolution, la partie centrale de son premier roman, Danse de la vie brève. Oaxaca est un mot familier pour un auteur belge qui vit à Guadalajara, dans le même pays. Le récit est constitué par le journal d’une jeune femme, Melitza, trois carnets écrits en 2006, commentés et prolongés par son père. Un viol, des cadavres, son amour pour Evo, bien que celui-ci soit avare en manifestations physiques, la Commune d’Oaxaca et une disparition: les événements se succèdent à un rythme très soutenu.

Claire Huynen, A ma place
Franck, l'ami de toujours, mais le temps a fait à l'amitié ce qu'il fait parfois à l'amour, a pris la place de la narratrice quand il a racheté la maison où elle avait grandi et où s'étaient accumulés tant de souvenirs devenus, comme leur relation distendue, un peu vains. Ou comment quinze ans d'amitié se dissolvent en un lieu chargé d'une émotion qui, néanmoins, peine à traverser l'écriture.

Emmanuel Régniez, Notre château
On ne se méfie jamais assez d’une fenêtre à guillotine: elle peut remplir l’office que désigne son nom. Surtout s’il s’agit de défendre le château qu’occupent, quasi reclus, un frère et une sœur fusionnant dans la lecture et l’amour. D’un jeudi à un samedi, leur quiétude est menacée. Des écarts se produisent dans leurs habitudes et se traduisent en phrases répétitives jusqu’à l’obsession. Un roman hypnotisant, dans lequel on chute.

Giuseppe Santoliquido, L'inconnu du parvis
Antoine Comino a vendu une voiture, normal, c'est son métier, à une femme qui servait d'intermédiaire. Il n'a fait qu'apercevoir l'homme qui voulait le véhicule. Et cet homme s'est suicidé. Personne ne semble savoir qui il était. Avait-il une famille, fréquentait-il un groupe d'amis? Peut-on vraiment mourir tout seul? Le garagiste mû par une curiosité sans laquelle il ne se sentirait pas appartenir à l'humanité, cherche des renseignements. Et se découvre lui-même.

Bernard Tirtiaux, Noël en décembre
Bernard Tirtiaux construit, sans précipitation, une œuvre romanesque initiée avec Le passeur de lumière en 1993. Noël en décembre, paru en octobre dernier, en est le septième volume. De 1914 à 1945, à travers une double tragédie historique, Noël et Luise, rassemblés par hasard, séparés par le destin, poursuivis par une bénédiction qui tourne parfois à la malédiction, découvrent qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Sinon que tout semble se liguer pour contrarier leur amour…