mercredi 27 avril 2016

Fernando del Paso, Prix Cervantes

Célébrer les anniversaires des disparitions de ceux qui ont marqué notre passé, c'est très bien. Shakespeare et Cervantes, ces géants, sont ainsi remis à l'honneur chaque année, et tout particulièrement en 2016, quatre cents ans après leur mort.
Transmettre, par un pris littéraire, un peu de leur flamme à des vivants, c'est encore mieux. Le Prix Cervantes, qui va à un écrivain de langue espagnole, a été attribué en 2015 au Mexicain Fernando del Paso, et le roi d'Espagne Felipe VI le lui a remis le 23 avril.
J'avais rencontré Fernando del Paso en 1990, quand est parue la traduction française de Noticias del imperio, que beaucoup considèrent comme son plus grand livre. Voici l'article que j'avais publié à cette occasion.

Consul général du Mexique à Paris, Fernando del Paso est aussi, avec Octavio Paz, un des grands écrivains de son pays. Son premier roman ne nous est pas parvenu en français – « trop joycien, dit-il, intraduisible ! » –, mais le deuxième, Palinure de Mexico, avait été choisi par la rédaction de Lire comme le meilleur livre de l’année 1985 et le troisième, Des nouvelles de l’empire, traduit cette année, confirme un talent qui se trouve bien dans l’ampleur. En outre, ce roman nous touche de près puisqu’il raconte le moment où Maximilien de Habsbourg et son épouse Charlotte, fille de Léopold Ier, furent installés sur le trône impérial mexicain. Maximilien exécuté en 1867, Charlotte rentra en Belgique et finit ses jours, folle, au château de Bouchout où elle mourut en 1927. Ses derniers délires imaginés par Fernando del Paso constituent une part importante du roman qu’ils ponctuent par un véritable chant onirique dans lequel Charlotte nie sa folie tout en s’y enfonçant de plus en plus.
Des nouvelles de l’empire a été, au Mexique, un succès considérable. Son auteur ne s’en réjouit pas seulement pour lui-même : « L’histoire qui nous était racontée au Mexique sur Maximilien et Charlotte était très superficielle. L’empire de Maximilien a été une sorte de tabou pendant de nombreuses années, et mon livre a été reçu comme une espèce de cataclysme. »
Ce n’est cependant pas l’aspect historique, lui aussi très présent dans le livre, qui l’avait attiré en premier lieu.
« C’est le mélodrame personnel de Charlotte qui me tentait. Tous les Mexicains savent que nous avons eu un empereur autrichien qui a été fusillé et dont la femme lui a survécu, folle, pendant soixante ans. Cela me paraissait un bon argument pour un opéra ou une pièce de théâtre. J’ai quand même choisi le roman, mais je ne voulais pas dépasser les trois cents, trois cent cinquante pages. Finalement, je n’ai pas pu m’y tenir, parce que j’ai pris la décision de tout raconter. »
Ce « tout » est donc devenu un épais volume de six cent cinquante pages dans lequel alternent les épisodes historiques et le monologue de Charlotte, qui est une œuvre à lui seul.
« Plusieurs lecteurs, après avoir terminé le livre, ont repris le monologue de Charlotte, surtout des femmes. Des femmes mexicaines se sont d’ailleurs identifiées à Charlotte. »
On a le sentiment, à suivre de plus près le fil fragile de la mémoire de Charlotte, qu’elle est peut-être celle qui dit la vérité, car elle a depuis longtemps renversé tous les garde-fous des convenances.
« La voix de Charlotte, ce n’est pas seulement sa voix – la voix d’une folle –, c’est aussi la voix de la tendresse, de l’amour, de la haine, de la rancœur. C’est aussi la voix de l’auteur et la voix de cette histoire que j’ai apprise au cours de l’écriture du livre. »
Car Fernando del Paso a dû se documenter abondamment pour nourrir son roman. Il a effectué des recherches pendant deux ans avant d’en écrire la première ligne, puis il a mené l’écriture à bien en huit ans, sans jamais cesser d’accumuler de nouveaux renseignements. Il est même venu en Belgique pour assimiler le décor. Mais il n’a pas voulu voir le château de Bouchout.
« Je ne le connais pas et j’ai décidé de ne pas le connaître. Le vrai château de Bouchout, c’est celui qu’elle a dans la tête ! »
Et sa tête, à défaut d’être bien faite, est bien pleine. Tout ressort dans une logorrhée qui est aussi une traduction des mouvements anarchiques de l’histoire : les plans les mieux établis par les hommes de pouvoir peuvent se trouver balayés par la volonté d’un seul individu – Juarez – quand il est suivi par son peuple, ou au moins une partie de celui-ci.
Ce récit sombre et tragique est un grand roman, et pas seulement par la taille : Fernando del Paso a les moyens de son ambition et le prouve.

lundi 25 avril 2016

La mort de Jacques Perry

J'ai découvert Jacques Perry tardivement, la faute à une histoire de générations. Quand il a reçu le Prix Renaudot pour L'amour de rien, en 1952, je n'étais pas né. Je l'ai découvert avec un livre que je n'ai plus en ma possession et qui m'a véritablement transporté. C'était L'île d'un autre, en 1979. J'en garde un souvenir ébloui, et je m'étais fait la promesse de lire ses livres plus anciens. Promesse non tenue, le temps manque toujours et il y a tant à lire.
Mais il m'est arrivé de croiser plusieurs autres de ses livres dans ma profession de critique littéraire, au fil des années qui passaient, et j'ai tenté de leur rendre justice.
L'histoire n'est pas finie, semble-t-il, puisque Le bateau ivre, maison attachée à l'oeuvre de Jacques Perry dont elle a réédité une partie, a prévu de publier, cette année, un nouveau titre, .
Jacques Perry avait 94 ans.
Et j'ai envie de vous dire simplement: lisez-le. Les titres dont je parle ci-après et les autres. Il ne m'a jamais déçu.

Alcool vert (1989)
Il y a, chez Jacques Perry, quelque chose de Dieu. Ou du Diable. Il est en tout cas de ces romanciers qui parviennent à créer complètement leurs personnages, à leur donner corps et esprit, puis à les faire vivre devant nous si réellement que nous penserons ensuite les avoir rencontrés. C’est le cas, une fois encore, de Sven Harksjœld, ce jeune Suédois arrivé au Brésil sans très bien savoir ce qu’il va y devenir, et qui découvre en lui une pulsion de meurtre.
Sans rien expliquer, avec quelques souvenirs d’enfance, le narrateur retrouve dans son passé les origines du plaisir qu’il peut prendre à tuer…
Cet Alcool vert qui rend fou donne au nouveau roman de Jacques Perry une couleur à laquelle la lumière de l’instant donne un ton maladif ou, au contraire, joyeux. Mais l’alternance entre le malheur et le bonheur ne correspond pas vraiment à la logique habituelle, et il faut donc se glisser dans la peau de Sven pour le comprendre. Ce que l’auteur fait pour nous avec son talent habituel, cédant une fois de plus – on ne pensera pas à le lui reprocher – à son goût de raconter des histoires. En particulier celles qui concernent des êtres au bord d’un gouffre insondable. Avec la question : s’y laisseront-ils tomber pour savoir, l’espace d’un instant, ce qu’il contient ?

Les taches du léopard (1993)
Qu’est-ce qu’un homme ? Le produit de ses origines ? Celui des événements survenus dans sa vie ? Les deux ? Et quand, parmi ces événements, prend place la découverte d’une énorme surprise à propos de ses origines ?… Jacques Perry, qui n’adore rien tant que l’intrusion dans la vie privée de ses personnages – souvenons-nous de l’extraordinaire « Ile d’un autre » –, joue encore une fois à leur inventer des vies qui ne sont pas les leurs, mais qui auraient pu l’être. Il en faut peu au lecteur pour imaginer que l’auteur en profite, accessoirement – ou principalement –, pour se donner la possibilité d’investir d’autres identités. Jacques Perry fait tout pour que cette idée s’insinue chez celui qui fréquentera Les taches du léopard : Jean Pontrieux (vous avez dit J.P. ?) est un écrivain dont, pour ce que nous en savons, l’œuvre pourrait être celle de Jacques Perry. Quant à la vie privée, les rapprochements sont moins évidents et devraient, quoi qu’il en soit, être réservés à ses proches. Toujours est-il que cet effet donne l’impression de connaître le narrateur, et tant pis, ou tant mieux, si Jacques Perry l’avait imaginé différent de lui.
Jean Pontrieux croit savoir à peu près qui il est, s’agissant en tout cas de ses origines. Pour les événements de sa vie, il s’estime encore, à soixante ans, capable de se surprendre par des coups de cœur assez vifs pour se transformer, le cas échéant, en coups de désir auxquels on n’évitera pas nécessairement de répondre. Il vit cependant une relation forte et douce avec Sophie, la compagne avec laquelle il a des enfants, et qui a le partage si bon… Jacques Perry, une fois encore, nous prend par sa sensualité. Peu d’écrivains sont capables comme lui de dire sans insister, mais avec l’impression d’accomplir en le disant le geste de la main qui convient exactement, le creux d’une nuque ou la courbe d’une hanche : Jacques Perry est un gourmand des corps de femmes et toujours sa passion de celles-ci emporte ses récits dans des glissements inattendus.
Pour prolonger la confusion entre l’auteur et son personnage, on expliquerait volontiers que ce goût lui vient d’un parent – c’est un personnage du roman. Damien Dussart, qui était gynécologue au milieu du siècle dernier, avait pour les femmes un appétit sinon plus grand au moins plus avoué, dans une correspondance où Jean Pontrieux, à son grand dépit, retrouve des attitudes qui sont les siennes. Doit-il renier cette part de lui-même qui le renvoie à un homme pour lequel il ne se sent pas grande estime, ou bien peut-il accepter cette « anormalité » qui fait de lui, et de ses frères et sœur, les descendants d’un couple incestueux sans le savoir ?
Entre nature et culture, Jacques Perry laisse son narrateur dans le trouble pas toujours délicieux qui est lié à quelque indéfinissable culpabilité venue de loin. Un proverbe bantou, cité en épigraphe, dit : « L’héritier du léopard hérite aussi de ses taches. » C’est tout le problème. Mais, en définitive, qu’importe ? Il s’agit d’un roman, non ? Et Jacques Perry nous a encore pris dans ses filets, à croire que sa gourmandise inclut aussi l’absorption des lecteurs…

Le gouverneur des ruines (2003)
A Jacques Perry, il suffit d’un prix littéraire par décennie, ou presque, pour continuer à exister : le prix Renaudot en 1952 (L’amour de rien), celui des Libraires en 1966 (Vie d’un païen), du Livre Inter en 1976 (Le ravenala ou l’arbre du voyageur), des Bouquinistes en 1995 (Le cœur de l’escargot). Ses lecteurs pensent que c’est bien peu, qu’il aurait mérité un éclairage plus vif, et que la récompense la plus récente a même quelque chose d’inquiétant : les bouquinistes ne sont-ils pas ceux qui continuent à faire vivre des livres épuisés ?
Epuisé, Jacques Perry est loin de l’être, c’est heureux pour nous. Et, s’il use ses éditeurs (le Rocher est le onzième), il réjouit ceux qui le retrouvent avec Le gouverneur des ruines – en espérant que le cercle continuera à s’agrandir, parce qu’il y a du plaisir à partager.
Ecrivain d’une sensualité diffuse qui sourd de tous les gestes et se traduit en phrases souples, Jacques Perry a le bonheur communicatif, même s’il connaît les limites des hommes quand leurs aspirations se heurtent aux contraintes sociales.
Denis Delorme est-il nommé conservateur du château de Montceaux ? Le titre ne peut être utilisé puisque le ministre (Malraux, de toute évidence) lui précise : « C’est un abus de pouvoir caractérisé que de vous nommer, si jeune, à cette fonction inexistante. » En outre, malgré l’état des bâtiments pour lesquels une restauration ne serait pas un luxe, Denis Delorme n’a absolument rien à faire – que d’être là. « “Faites-vous oublier”, m’a dit le ministre. Je deviens arbre et pierre. »
Il se promène, il observe et admire : « Plus je regarde mes ruines, à toutes les heures du jour (et de la nuit, quand elles sont visibles grâce à la lune), plus je me persuade qu’elles sont infiniment plus belles et émouvantes que l’ancien château des reines. A Montceaux, j’ai surtout le sentiment que les démolisseurs ont fait preuve d’un goût et d’un sens du désordre exquis en laissant debout les morceaux les plus nobles. »
Une menace plane cependant sur les lieux : une idée de lotissement, cent trente maisons sur le terrain du château. Si ce n’est pas pour tout de suite, la transition est assurée par les Japonais de Culture et Nature, envahissants. De la contemplation, Denis Delorme doit passer à l’action pour écarter tous les dangers. Une orientation nouvelle naît au hasard des circonstances – on apprendra ensuite que le hasard, en réalité, n’est pour rien dans ce qui va se produire.
Un Béninois nettoyeur de graffiti est l’homme par qui tout arrive : la rencontre de deux Antillaises qui vivent la fête dans leur corps et s’offrent généreusement. Comme un rêve d’utopie moderne, une communauté s’installe progressivement, dans une liberté mesurée à l’aune de soucis écologiques. Des déshérités ont redonné un sens à leur vie, Denis peut être content de lui. Mais il ne tarde pas à considérer l’association comme une autre forme d’envahissement, comparable à un lotissement ou à des Japonais. Il faut, comme le Béninois, s’en faire une raison :
« — Ecoutez, c’était le paradis et j’ai voulu partager le paradis, mais c’est juste assez grand pour vous. Nous autres, on est bizarres dans le paysage, je m’en suis rendu compte. »
Des années passent ainsi, pleines de moments forts, exaltants ou décevants. Au moins, Denis a essayé de vivre intensément. Et il finira par trouver la paix.

Oda (2005)
Dans les sciences exactes, le regard de l’expérimentateur peut modifier l’expérience. Que dire alors de la vie ? Quand un écrivain décide de s’emparer d’un personnage, il pénètre dans l’intimité d’une femme, puis de son compagnon, puis de sa sœur, déclenchant des réactions en chaîne imprévisibles. Y compris chez lui-même, victime de ses propres machinations. L’observation neutre est un leurre auquel le narrateur se laisse prendre et dans les filets de laquelle le lecteur est emprisonné.

Fringales (2006)
L’homme sans nom qui vit dans les bois s’est coupé du monde. Il n’est pas pour autant vierge de tout désir. Sa visiteuse régulière n’est pas belle mais elle lui apporte de pleins paniers de victuailles. Jacques Perry renoue les liens anciens entre le sexe et la nourriture. Ses nœuds ont quelque chose d’original : ils sont presque vivants, se défont et se reconstituent sans cesse. Comme la relation entre Anna et l’homme des bois, qui se relâche parfois. Avant de se resserrer, avec ou sans les vivres sortis du supermarché.
Un vigile noir veille sur le magasin, console parfois Anna, apporte aussi des provisions à l’ermite. Il est beaucoup plus qu’un membre de la sécurité : il est celui qui sait tout et infléchit parfois le récit d’une manière discrète. Le personnage principal, jamais nommé, hésite entre confiance et défiance par rapport à lui. De la même manière que, sans vouloir retourner vers une ancienne vie qu’on devine plus faste, il éprouve parfois la tentation de rompre avec sa situation actuelle, trop dépendante d’Anna.
Dans un registre minimaliste, Jacques Perry fait merveille. Le repas est léger mais roboratif.

Jean Rolin et la guerre civile française

La France est en guerre intérieure dans Les Evénements. La FINUF – Force d’Interposition des Nations Unies en France – est impuissante à maîtriser un conflit où les belligérants nouent des alliances éphémères. Le narrateur, qui quitte Paris en direction du sud, traverse des zones marquées par les combats. Ici des débris, là des cadavres. Dans le passé, il a connu Brennecke, devenu colonel et chef d’un mouvement en lutte. Mais tout est loin, même les événements du présent qui, à ses yeux comme aux nôtres, restent assez opaques. Ce qui n’empêche pas d’en suivre le mouvement avec une passion suscitée par la fine ironie de Jean Rolin.
On a l’impression que vous allez où vous pousse le vent… Quel vent vous a-t-il poussé vers cette France en guerre civile ?
Oui, habituellement, je vais un peu où le vent me pousse, mais dans le cas des Evénements il s’agit d’un projet fort ancien – déjà esquissé dans un texte (Cherbourg-Est/Cherbourg-Ouest) publié à la fin du siècle dernier – et qui résultait de l’impression, ou de l’une des impressions, retirée de la guerre dans l’ex-Yougoslavie. A savoir que la guerre pouvait aussi survenir, et presque sans crier gare, dans un pays proche du nôtre non seulement géographiquement mais surtout humainement, culturellement, etc. En somme, en Yougoslavie, comme aujourd’hui en Ukraine, la guerre perdait le caractère exotique auquel nous nous étions habitués pour se rapprocher de la maison (par où elle était déjà passée, d’ailleurs, à maintes reprises auparavant).
Beaucoup de vos livres se situent entre la fiction et le récit. Cette fois, l’imaginaire semble avoir pris complètement le pouvoir…
Certes, il s’agit cette fois d’une fiction, mais d’une fiction documentaire, en quelque sorte, et d’un récit inspiré par un réel décalé, ou transposé, tel que l’ont éprouvé récemment, j’y reviens, des pays très semblables au nôtre. Il est probable (et évidemment souhaitable…) que jamais de tels événements ne se produiront en France, mais il me semble (car on ne sait jamais très bien pourquoi on écrit telle chose plutôt que telle autre) que j’aie également voulu signifier qu’il n’en faudrait pas tant – parce que sont déjà réunies certaines des conditions propices à leur surgissement – pour qu’ils se produisent malgré tout.
Quel sens donnez-vous au titre, Les Evénements ?
Le titre reprend la terminologie officielle s’agissant d’une guerre non-déclarée et non-assumée – « les événements d’Algérie » –, ou d’un phénomène socio-politique si étrange et si imprévisible qu’on ne sait comment le désigner : « les événements de Mai 68 ». Mais je pensais plutôt au précédent de la guerre d’Algérie…
Vous fournissez de nombreux détails géographiques. Dans quel but ?
Les détails géographiques et toponymiques me semblent nécessaires pour que le lecteur se représente les lieux que j’évoque – et d’autant plus qu’ils existent réellement –, et aussi pour ménager un effet supplémentaire d’étrangeté (de familière étrangeté). Car si c’est une chose d’imaginer une guerre civile en France, ç’en est encore une autre, plus choquante, et plus burlesque aussi, d’imaginer qu’elle implique des lieux aussi précis, et aussi insignifiants, ou du moins aussi éloignés de toute idée de violence guerrière, que le trottoir de gauche du cours Sablon ou le confluent du Langouyrou et de l’Allier.
Par ailleurs je suis toujours très soucieux de détails, et d’exactitude dans la description des lieux ou des objets, par goût des nomenclatures, sans doute, mais aussi, me semble-t-il, par égard pour le lecteur, voire pour les lieux ou les objets décrits.

vendredi 22 avril 2016

Zeugma toi-même !

Le capitaine Haddock aurait pu l'inclure à sa collection de trouvailles injurieuses, ce mot zeugma rarement lâché dans la conversation courante. Mais non, ou du moins je ne crois pas. Les plus démunis parmi vous possèdent bien l'un ou l'autre dictionnaire afin d'obtenir toutes les précisions pour cerner ce terme inhabituel.
Dans le but (louable) de vous éclairer sans attendre, j'ai choisi le Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis que Pierre Desproges a publié il y a une trentaine d'années et qui reste d'actualité, la preuve par la présence aujourd'hui, dans Les meilleurs zeugmas du Masque et la Plume, ouvrage présenté comme l'émission à la radio par Jérôme Garcin, de cet extrait:
Zeugma n.m. (mot grec signifiant réunion). Procédé tordu qui consiste à rattacher grammaticalement deux ou plusieurs noms à un adjectif ou à un verbe qui, logiquement, ne se rapporte qu’à l’un des noms. Suis-je clair? Non? Bon. Exemple de zeugma: «En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie» (André Gide). C’était un zeugma. En voici un autre: «Prenant son courage à deux mains et sa Winchester dans l’autre, John Kennedy se tira une balle dans la bouche» (Richard Nixon, J’ai tout vu, j’y étais). Plus périlleux, le double zeugma: «Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas du midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane» (Saint-Exupéry, Ça creuse). Tel est le zeugma. Il était bon, ami lecteur, que tu le susses. Oh, certes, on peut très bien vivre sans connaître la signification du zeugma. Une récente statistique nous apprend que plus de quatre-vingt-quinze pour cent des mineurs lorrains ignorent totalement ce qu’est un zeugma!! Est-ce que cela les empêche d’aller au charbon en sifflotant gaiement la Marche turque? Mais introduisez maintenant l’un de ces mêmes mineurs dans un salon mondain, et branchez la conversation sur le zeugma: qui a l’air con?
A présent que vous savez tout, il vous reste à découvrir la collection de zeugmas dont certains (je ne vise personne, n'est-ce pas, Jean-Louis Ezine?) ponctuent, par une habitude récente et plaisante, les émissions littéraires du Masque et la Plume, donnant lieu à de surprenants échanges entre les auditeurs et les critiques que vous écoutez le dimanche soir. (Enfin, parfois, et en ce qui me concerne c'est toujours après coup, merci le podcast.)
Voilà, j'avais envie, hier après-midi, d'une lecture légère, le jeudi étant jour de bouclage de mes principaux travaux hebdomadaires et la fatigue se faisant parfois sentir à ce moment-là. Le facteur, pressentant peut-être mon désir, m'avait apporté le matin Les meilleurs zeugmas du Masque et la Plume, livre qui sort aujourd'hui. J'ai bien ri jeudi, je vous conseille de faire pareil vendredi et vous transmets le relais.

mercredi 20 avril 2016

14-18, Albert Londres : «Le soleil se montra»



L’armée serbe est ressuscitée
La remise des fusils français

(De notre envoyé spécial.)
Corfou, … avril.
Lazare quand il sentit la main de Jésus est sorti de son tombeau et s’est mis à marcher. L’armée serbe à la fin de son légendaire malheur ne valait pas mieux que Lazare, la France est venue, l’a prise par la main et la voici debout.
C’est tout d’un coup que l’on s’est aperçu qu’elle était ressuscitée. Déjà, même avant que sa transfiguration sautât aux yeux, un de ses colonels, un de ceux-là que quatre années de campagne en commun ont habitués à la sonder, avait dit : « Je crois que, maintenant, il ne lui manque plus que le soleil. »
Le soleil se montra, les camps s’animèrent, le timbre des voix se raffermit, le rire fut plus ample, les hommes retrouvaient la saveur de la vie.
Mais à bien les regarder, on comprit que ce n’était pas seul le soleil qui devait leur manquer, car s’ils étaient redevenus des hommes, ils ne paraissaient pas encore être des guerriers, ils avaient les bras ballants, et un laisser-aller dans le corps qui trahissait une sensation de désœuvrement. Il leur manquait des fusils.
Habillés avec notre capote bleue, ils ont maintenant de nouveaux fusils ; ils les attendaient. Un soldat sans fusil est un corps sans âme. Et j’étais là lorsque, après tant de temps, ils l’ont enfin revue.
C’était dans les camps du sud à la division du Danube. Le matin, les officiers s’étaient frotté les mains en voyant le soleil : « Belle journée, belle journée ! » Les hommes s’étaient astiqués : ils allaient recevoir leurs nouveaux fusils.

Première distribution

Ce matin-là, il n’y en avait pas pour tout le monde. On en distribuait seulement quelques-uns pour la théorie. Quatre groupes de soldats arrivèrent devant les rangs. Ils portaient les fusils. Chaque groupe en avait une quinzaine, les tenant l’un par la crosse, l’autre par le canon. Le colonel du régiment s’avança. À un commandement, les soldats porteurs balancèrent les fusils, la crosse sur le sol. Ils firent un bruit guerrier dans le silence. Les yeux des Serbes étaient brillants. Le colonel en prit un et le porta d’un pas solide au premier soldat du premier rang. Il n’y avait pas de clairon, c’était mieux, il n’y avait que silence, le grand silence dans lequel les Slaves accomplissent leurs gestes graves, le soldat le prit et le présenta. Puis des capitaines continuèrent la remise. Ils le donnèrent au hasard. Ceux qui n’en touchaient pas étaient désappointés et malgré qu’ils fussent au garde-à-vous, malgré que la discipline soit une grande chose, malgré que le colonel fût présent, ils ne pouvaient s’empêcher de tourner un peu la tête vers le voisin pour « le » voir.
— Fixe !
Et les premiers fusils, entre les mains des Serbes en un coup sec touchèrent le sol de Corfou.
Et les rangs furent rompus et devant chaque officier des groupes se formèrent. On allait leur expliquer le maniement.
Maintenant la curiosité avait mangé l’envie dans leurs yeux, ils tenaient les nouveaux fusils, comment allaient-ils s’en servir ? Les officiers le démontèrent devant eux, le remontèrent, les Serbes regardaient, absorbés, ils étaient loin de toutes les autres pensées du monde, ils n’étaient plus occupés qu’à comprendre. Après deux démonstrations et leur parole que maintenant ils savaient, on leur en fit faire la preuve. Un soldat le démonta ; quand il en fut au remontage, toutes les mains se tendaient pour montrer que tous ils auraient pu faire plus vite que celui qui opérait.
— Compris ?
C’était compris.
Ils examinèrent les cartouches, les retournèrent, il y en a qui les sentirent. Ils les introduisirent dans le fusil et les sortirent une par une.

« Dobro »

La théorie officielle prit fin. On rompit les groupes. Libres, les soldats allèrent chercher leur fusil à eux, leur fusil serbe et le mirent à côté du nouveau. Ils mesurèrent la taille de chacun, les essayèrent l’un après l’autre à leur épaule et dans la position du tireur, et dans la position du porteur, et dans l’attitude de l’attaque. Puis à un moment, au milieu de l’attention générale dans ces camps où les oliviers qui les ombragent semblent épandre sur eux une paix universelle on entendit un coup de fusil.
Il avait été défendu aux hommes de tirer. Les exercices ne devaient commencer que le lendemain, mais l’un d’eux n’avait pu se retenir, il avait fallu qu’il essayât son nouveau fusil jusqu’au bout.
Tout le camp se retourna, le colonel leva la tête. Il fit chercher le tireur. Il comparut avec son arme. Il avait fait un acte plus fort que sa volonté, il s’était passé son envie, on sentait qu’il était prêt, sans remords, à en subir la peine. Le colonel le regarda. Que va-t-il lui donner ? nous disions-nous, le soldat regardait le colonel, alors, lui montrant l’arme le chef lui demanda :
— Dobro ? (Dobro signifie bon.)
— Dobro, fit le guerrier.
Alors ça va bien, fit le colonel, et ils se tournèrent les talons en riant.
La France a cueilli cette année au port comme une épave et comme elle aurait fait d’un moribond elle est venue la déposer sous les oliviers. Elle pensait ne sauver que 60 000 hommes. Les Serbes, même quand ils arrivèrent à la côte, n’espéraient être que 50 000. Elle compte maintenant 130 000 hommes.
La France l’a prise physiquement finie, ayant perdu totalement son âme guerrière.
Et maintenant, regardez-la. Allez des camps du Sud aux camps du Nord, de la division du Danube à la division de la Morava, de la division de Schoumadia à la division du Thimocle, de la division de la Brégalniza à la division de Macédoine. Inspectez, contrôlez, ouvrez les yeux : elle ne grelotte plus, elle mange à sa faim, elle est vêtue, chaussée, désinfectée, ses malades sont isolés dans deux petites îles, ses poux sont noyés, elle ne titube plus de faiblesse, elle marche, chante, danse, elle a reçu ses armes, ses canons l’attendent en Chalcidique, que lui manque-t-il ?
— Soloum ! répond Militch, colonel du Timocle.
Soloum, c’est Salonique en serbe.

Le Petit Journal, 20 avril 1916

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

mardi 19 avril 2016

Chimamanda Ngozi Adichie, une Africaine en Amérique

Le blog que tient Ifemelu aux Etats-Unis devient une référence, si l’on en juge par des réactions qui viennent du monde entier : Raceteenth ou Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les nègres) par une Noire non américaine est une étude sociologique sauvage des comportements qu’elle observe souvent avec étonnement, toujours en essayant de comprendre. Ifemelu vient du Nigeria et se prépare d’ailleurs à y retourner. Elle a rompu avec Curt, rebaptisé « l’Ex Blanc Sexy » dans son blog, cousin de Kimberly chez qui Ifemelu était baby-sitter. Mais elle n’a pas rompu encore le silence qu’elle a gardé pendant quinze ans, ne répondant jamais aux messages d’Obinze qui tentait de prolonger leur amour de jeunesse né à Lagos.
Sa vie américaine, qui a fait d’elle une Americanah, lui a ouvert les yeux. Elle a constaté, en arrivant aux Etats-Unis, une réalité à laquelle elle n’avait jamais pensé alors qu’elle était une partie fondamentale de son identité : « Moi-même je ne me sentais pas noire, je ne suis devenue noire qu’en arrivant en Amérique. » Elle a quitté un pays corrompu pour trouver une société où sa place n’était pas clairement définie. Mais plutôt quelque part au bas de l’échelle, du côté des Américains hispaniques : « Hispanique signifie être fréquemment associé aux Noirs américains dans les statistiques de la pauvreté, hispanique signifie être légèrement au-dessus des Noirs américains dans l’échelle des races américaines. »
On note au passage que le mot « race » apparaît fréquemment dans Americanah. La traductrice, Anne Damour, a eu raison de le conserver en français malgré le mouvement qui s’oppose à son utilisation pour désigner des catégories de population. Il nous rappelle ici que le melting-pot américain n’est pas indifférent aux couleurs de peau et utilise, pour les différencier, ce mot : « race ».
Chimamanda Ngozi Adichie, qui a quitté le Nigeria pour les Etats-Unis quand elle avait dix-neuf ans et qui vit maintenant entre les deux pays, a dû rencontrer quelques-unes des situations dans lesquelles elle place son héroïne. Peut-être même ressentir la même chose qu’Ifemelu quand elle revient en Afrique : « La race ne compte pas tellement ici. En descendant de l’avion à Lagos j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. » Et avoir l’occasion, ensuite, de découvrir que ce n’était pas si simple…
Ifemelu n’a pas sa langue en poche, ce qui lui vaut quelques déboires. Et qui nous vaut de magnifiques emportements par lesquels elle bouscule le confort où se sont installés celles et ceux qui refusent de regarder en face les questions qui fâchent, évitant surtout du même coup d’avoir à y répondre.
Americanah s’interroge sur une identité que modifie le regard des autres. Mais qui ne change pas pour autant et ne refuse pas la perspective du bonheur.

mercredi 13 avril 2016

Bernard Wallet, le silence de la guerre

Quoi de plus serein, de plus reposant qu’un paysage avec palmiers ? Mais celui que Bernard Wallet a connu à Beyrouth était agité de soubresauts fort peu pacifiques et portait, chaque jour, son lot d’images fortes, insoutenables pour certaines.
Tout est terrible et vrai. Terrible parce que vrai. Dans son premier récit, Bernard Wallet n’a pas eu besoin de forcer les effets. Au contraire : il met la réalité à plat, simplement, en disant cette présence obsédante de la mort toujours possible, à chaque instant, avec la peur qui lui est liée mais qui n’empêche pas de marcher dignement, « d’un pas égal ».
Sans que cela soit exprimé ainsi, ce livre est un « Je me souviens » très particulier, le regard fixé sur ces instantanés qui datent d’il y a quelques années et qui semblent d’aujourd’hui, peut-être parce que Bernard Wallet arrive à écrire, malgré tout : Beyrouth me manque, avec un naturel saisissant.
Le texte est constitué d’éclats, comme si c’était des éclats d’obus qui traversent rapidement le champ de vision, frappant au hasard mais toujours avec une dureté exemplaire, parce que le mal est partout et que la douleur est silencieuse.
Paysage avec palmiers blesse souvent. Ce sont des blessures salutaires qui nous empêchent de rester étrangers à l’horreur, trop souvent aseptisée à force d’être placée sur le même pied que des émissions de divertissement. Vous avez dit guerre propre ? Ici, même les palmiers finissent par être décapités…

mardi 12 avril 2016

Le roman féministe de Henning Mankell

On oublie parfois que Henning Mankell n’est pas devenu auteur de fiction dans les années 1990 avec la série des enquêtes de Kurt Wallander. Daisy Sisters, qui vient de paraître en français, a été publié dès 1982 en Suède et il s’agissait déjà de son cinquième roman au moins (plusieurs restent à traduire). Nous sommes en 1941, puis en 1956, 1960, 1972, 1981. Le temps fait des bonds pour les deux personnages principaux et ceux qui les accompagnent au fil des années.
Elles sont deux jeunes filles, qui ont sympathisé par écrit avant de renforcer leur amitié en se rencontrant. Vivi et Elna, en 1941, se sont rebaptisées les Daisy Sisters et sont aussi curieuses qu’on peut l’être à 17 ans. C’est la guerre, elles ne l’ignorent pas, mais elles n’en voient rien. Alors, elles partent en vélo vers la frontière, où elles se heurtent à un garde-frontière de la Défense suédoise. La rencontre a quelque chose d’exaltant, il s’y mêle de l’inquiétude. Le lecteur sait pourquoi, le romancier l’a prévenu : « C’est l’été – ça au moins c’est sûr – et Elna sera violée. Ou presque. » Le « presque » est surtout dans sa tête : une manière de nier ce qui est arrivé. L’oubli volontaire se révèle d’une efficacité limitée : Eivor, sa fille, naît neuf mois plus tard.
Très vite, donc, une deuxième génération s’inscrit dans les quatre décennies où Mankell raconte l’histoire des femmes, de leur condition, de la manière dont elles s’en sortent, ou non, dans une société suédoise certes « avancée » mais où leur place n’est pas toujours clairement définie. Daisy Sisters est un roman féministe qui accompagne les difficultés d’une évolution dont personne n’a programmé les étapes. D’où ces sauts dans le temps, utiles pour découper en tranches inégales la ligne hésitante du progrès, avec ses moments de recul.
Si l’on suit surtout Elna, son amitié avec Vivi sert de point de comparaison entre deux caractères assez différents. Dès leur première rencontre, Elna a compris que Vivi était beaucoup plus audacieuse qu’elle. D’où, plus tard, une surprise mêlée de déception quand Vivi se mariera, au mépris semble-t-il de tous ses principes, avec comme conséquence une existence plus confortable.
Daisy Sisters n’est cependant pas un roman à thèse. Ses valeurs fondamentales reposent moins sur les principes qui le sous-tendent que sur les personnages qui en sont les expérimentatrices involontaires. Leur enthousiasme, leurs victoires et leurs défaites sont un matériau vivant, vibrant, grâce auquel on s’attache à tous les détails de leur biographie imaginaire.

lundi 11 avril 2016

Le roman né d’un roman d’Alessandro Baricco

A l’aube, tout semble possible même si la nuit a été rude. Alessandro Baricco prolonge l’idée d’un livre imaginaire, et presque introuvable, évoqué dans Mr Gwyn, son roman précédent : « Un beau texte, court. Dans mon souvenir, la première partie ressemble beaucoup à ce portrait, peut-être pas au mot près, je crois qu’elle est plus longue. Mais certaines phrases, je peux te l’assurer, sont identiques. Et la scène est la même, deux personnages dans un hôtel, il n’y a pas de doute. ». Il a donc écrit Trois fois dès l’aube.
L’écrivain italien reprend les données qu’il avait fournies lui-même, jusqu’à la dédicace qui était citée : « A Catherine de Médicis et au génie de Camden Town. » Trois fois, deux personnes sont dans une chambre d’hôtel, on les suit jusqu’à l’aube. Et il est probable que, malgré les particularités de chaque histoire, les mêmes personnages, à différents moments de leur vie non reliés explicitement, en soient le centre unique. C’est le projet défini par Alessandro Baricco.
Un, deux, trois : il n’y a pas d’autre titre aux parties, les chiffres scandent les épisodes.
Dans le premier, une femme s’incruste en fin de nuit en compagnie d’un homme qui n’a pas réussi à dormir et attend l’heure de partir, assis dans un fauteuil du hall de l’hôtel. Elle finit par le convaincre de l’accueillir dans sa chambre où elle le retient jusqu’à l’aube, et une conclusion inattendue.
Le deuxième volet présente un couple assez mal assorti, pense le concierge de l’hôtel. La jeune femme est délicieuse, son compagnon, vulgaire et violent. Sous prétexte de raconter à Mary Jo un épisode de sa vie, le concierge la décide à quitter les lieux. C’est l’aube, l’histoire n’est pas tout à fait terminée…
Enfin, le Malcolm du début est un adolescent de treize ans dans la dernière partie. Une policière est chargée de veiller sur lui pendant une nuit qu’il passe dans un hôtel minable après que ses parents ont brûlé en même temps que leur maison. Mais la femme ne se résout pas à lui imposer ce décor tristounet, et l’emmène pour le confier à un ami.
On pourrait lire les trois textes comme s’ils étaient des nouvelles sans autres rapports les unes avec les autres que le retour dans des chambres d’hôtel et une fin qui n’en est pas tout à fait une, à l’aube – chacun est libre de poursuivre le récit, selon sa fantaisie. Mais, puisque l’auteur a signalé d’autres rapprochements, on cherche les échos qui circulent entre les pages, on les trouve et on suit les fils de biographies imaginaires, dans un ouvrage bien réel sorti tout armé d’une fiction. Le jeu est complexe et excitant.

jeudi 31 mars 2016

Imre Kertész ne voulait pas du Nobel

Encore un contemporain capital disparu, Imre Kertész, qui faisait le lien entre Auschwitz et notre temps. Je ne l'ai pas lu en continu, mais j'avais été frappé, il y a un peu plus de trois ans, par Sauvegarde.
Les années 2001 à 2003, pendant lesquelles Imre Kertész écrit Sauvegarde sous la forme d’un journal, représentent, à plusieurs titres, un tournant essentiel dans son existence.
Commençons par le prix Nobel, même si ce n’est pas le fait le plus marquant. Le 11 octobre 2001 : « On m’a embêté toute la matinée avec le prix Nobel que j’allais recevoir. » Naipaul est couronné, l’écrivain hongrois est soulagé. « J’écris sur Auschwitz ; si j’ai été déporté, ce n’était pas pour recevoir le prix Nobel, mais pour être tué ; tout ce qui m’est arrivé d’autre relève de l’anecdote. Que je n’aie pas eu le prix Nobel est aussi absurde que si je l’avais eu. » Un an plus tard : « La menace du prix Nobel pèse à nouveau. » Cette fois, c’est pour lui. Il le vit comme s’il était un autre, accablé, fatigué par la folie qui « tourbillonne » autour de lui et, en même temps, empli d’une profonde satisfaction : « L’Académie a voté pour des valeurs fragiles, et l’affection unanime avec laquelle cette décision a été accueillie est surprenante. »
D’autres facteurs interviennent dans cette période. Devenu incapable d’utiliser sa main droite pour écrire, Imre Kertész utilise pour la première fois un ordinateur et se demande en quoi cela change son approche du texte. Sa femme est plus gravement malade que lui et il en parle souvent. Il voit aussi, en Hongrie et même en Europe, renaître des signes d’un antisémitisme qui forcément l’inquiète, lui dont toute l’œuvre est habitée par l’expérience fondamentale qu’il fit quand il avait quinze ans – déporté à Auschwitz puis à Buchenwald – et qui continue à s’interroger sans cesse sur cette forme de mal absolu. Jusqu’à, pendant cette période, entreprendre de quitter son pays pour s’installer à Berlin.
C’est d’ailleurs à l’Académie des Arts de Berlin qu’Imre Kertész vient de confier ses archives littéraires, « geste de confiance et de réconciliation », ont commenté les autorités allemandes. Geste fort, en tout cas, de la part d’un Juif hongrois qui a survécu aux camps de la mort. A plus de 80 ans, il est de ces écrivains qui font le bilan au moment où la production littéraire s’achève. Ses précédents livres parus en français étaient, en 2010, un autre volume de journal (Journal de galère) couvrant les années 1961 à 1991 et, en 2008, une autobiographie construite à partir de dialogues (Dossier K.).
Liquidation, qu’il écrivait en même temps que Sauvegarde, restera donc probablement son dernier roman. Sur lequel tout ce qu’il dit ici nous montre l’artiste au travail.

lundi 28 mars 2016

14-18, Albert Londres : «Où est la Ginette?»



Le torpillage d’un chalutier

(De notre envoyé spécial.)
Corfou, … mars.
Je viens d’avoir le spectacle effarant d’un de ces drames perdus et poignants de la mer.
C’était en même temps la preuve – preuve que nous cherchions – que les Allemands qui n’ont pu avoir l’armée serbe sur le sol l’attendaient sur l’eau.
Un des trois chalutiers qui, cet après-midi, quittèrent Corfou, sautait, et, en moins de trois secondes, sans qu’auparavant nous n’ayons rien aperçu, devant nos visages bouleversés, ne laissant qu’une légère fumée vite dissipée, disparaissait dans la mer.
Ils étaient trois petits chalutiers qui partaient faire leur devoir. J’étais sur le premier, le Ginette qui était le second, sauta, le troisième suivait.
Dans tous les lieux de mer hantés par les sous-marins, les chasses sont continuelles. L’équipe partie voilà six jours devant rentrer demain, ceux-là s’en allaient à remplacer. Ici plus que partout ailleurs la poursuite et la veille sont vigilantes. L’armée serbe est prête, les Allemands ne l’ignorent pas, et leurs corsaires ont reçu la mission de la guetter et de la couler.
Il était deux heures de l’après-midi quand par une de ces journées de printemps oriental si douce que l’atmosphère semble être de coton, sur une de ces mers si calmes que l’on avait envie de marcher dessus, les trois petits chalutiers qui depuis midi attendaient à la sortie du port levèrent l’ancre et sans siffler, se touchant presque, comme trois petits frères, s’en allèrent ensemble vers le large.
Le long de la promenade, appuyés sur la rampe de fer, des officiers alliés nous faisaient gaiement des signes d’adieu – plutôt d’au revoir – car pourquoi voudriez-vous que ces chalutiers si mignons partant sur une mer si tendre ne revinssent pas tous trois ?
Nous allions lentement, tellement lentement que nous n’avions pas au regard la sensation que Corfou diminuait derrière nous. Que c’est joli Corfou ! On dirait Monaco avec son rocher. Quel temps ! Qu’il est doux de vivre par ici !
Il pouvait bien être 2 heures et demie à ce moment.
Deux grands transports étaient partis quelques moments avant nous, le premier pour Bizerte, le second pour Marseille. Nous passâmes devant, franchîmes le barrage et, se conformant à leur rôle, les chalutiers chasseurs voguèrent par le milieu de la mer entre les côtes d’Épire et celles de Corfou.
Si c’est une torpille qui coula le Ginette, elle était sans nul doute destinée aux transports, je dis « si » car il nous sera impossible de savoir si c’est un sous-marin ou une mine qui nous arracha notre petit compagnon.
— Quelle belle nuit nous aurons ! dit le commandant, elle sera trop belle.
— Trop belle ?
— Pour les sous-marins.
Quelle nuit nous avons eue !
Trois heures, quatre heures, puis cinq heures. Les chalutiers ne se lâchent pas, ils se suivent avec fidélité, ils ont l’air de s’aimer, c’en est touchant ! Je regarde nos deux compagnons. Tout à l’heure, dans vingt minutes, quand l’un des deux aura disparu quel regret lancinant j’aurai de ne pas avoir regardé que lui !

La « Ginette » saute

Et tous les trois nous continuions, nous avions déjà perdu Corfou, nous nous étions rapprochés des côtes d’Épire.
Un cri éclate :
— La Ginette saute !
J’étais assis contre la cheminée dans le sens opposé à la Ginette, je me lève brusquement, je cours face où elle était.
— Où est la Ginette ? criai-je à mon tour.
J’entendis le commandant qui ordonnait d’une voix calme :
— Poste de combat, ceintures de sauvetage, feu à mille mètres !
Mais où est donc la Ginette ? Après le cri j’ai mis trois secondes pour sauter de ma place là où je devais la voir. Où est la Ginette ? La légère fumée qui était près de nous commence à se dissiper. Je comprends que c’est tout ce qui nous restait d’elle et la voici elle-même qui s’en va. Rien sur la mer, rien, pas un morceau de bois. A-t-elle-même été réellement entr’ouverte la mer ? C’est, sur le coup, à confondre la raison : je suis arrivé trois secondes après et je n’ai rien vu de la mer que son air tendre.
— Envoyez un sans-fil à l’escadre de Corfou, dites : « Ginette coulée », crie le commandant.
— Le chiffre, demande le matelot.
— Envoyez en clair, pas le temps de chiffrer.
Les deux canots mis à la mer se dirigent vers l’endroit où s’évanouit la fumée.
Où est la Ginette ? Voici des hommes dans l’eau !
Est-ce qu’ils nagent ? Sont-ils morts ? Non, ils nagent. Combien sont-ils ?
Deux coups de canon m’arrachent de ma préoccupation. Qui saute encore ? Est-ce nous ? Personne ne saute. C’est nous qui tirons. J’avais oublié le commandement : « Feu à mille mètres ». À la seconde même d’une catastrophe on n’a pas toujours les idées nettes. Et voilà maintenant que tout en tirant, nous nous mettons à faire des angles de 45° sur la mer.

Le sauvetage

Dans la Ginette il y avait vingt-sept hommes. Deux canots suffisaient pour recueillir les survivants. Comme la mer était calme, ces deux canots ne risquaient rien. Nous les reprendrions dans un moment, pour l’instant il nous fallait naviguer, le devoir d’un commandant est de sauver son bateau et le devoir devant le danger qui venait de surgir c’était de faire des dents de scie sur l’eau.
Nous trouvions-nous devant un sous-marin ? Nous trouvions-nous sur des mines ? Nous ne savions pas. Si c’est le sous-marin il nous faut labourer, si ce sont des mines qu’y pouvons-nous ? Labourons, tant pis ! et tirons le canon, le hasard est grand, un coup peut porter.
Depuis le cri, pas un mouvement plus rapide que l’autre n’avait été fait sur notre chalutier. De leur air naturel les marins avaient regagné leur poste de combat. La voix de l’un d’eux qui, sans aucune raison d’ailleurs, comptait les coups de feu était la seule émotion que l’on distinguât.
— Un ! deux ! grouille ! disait-il. Un, deux, grouille !
Pourtant ils les connaissaient ceux qui venaient de disparaître. À midi je les avais vu échanger de bord à bord des paquets de tabac, c’étaient des amis, mais si petits qu’ils soient c’étaient des navires de guerre. Les uns sont au fond de l’eau, les autres au poste de combat, quoi de plus naturel ? Les marins ne pleurent que quand ils sont redescendus sur la terre. Oui ! Où est la Ginette ? Ce ne sont plus vos yeux, ce n’est plus votre raison qui le demandent, depuis dix minutes vous êtes sûr du fait, c’est votre cœur qui pose la question et quand vous vous écriez encore : « Où est la Ginette ? » ce n’est pas dans l’espoir d’une réponse à votre angoisse, c’est une espèce de prière involontaire, qui monte de vous-mêmes, qui tient déjà du souvenir et qui, cette fois, sent les larmes.
Il fait grand jour. C’est à 5 h. 20 que la mer a englouti le chalutier. Nous continuons à faire la scie.
La fumée, tout ce qui survécut un instant de la Ginette est dissipée. Nous ne saurions plus désigner l’endroit exact où l’un des nôtres s’enfonça. Mais qu’avaient recueilli nos deux canots ? Nous les apercevions nous attendant. Qu’ont-ils pu sauver ? En trois secondes, tout avait disparu, sauf quatre ou cinq hommes aperçus.

Mine ou sous-marin ?

Mine ou sous-marin ? Nous nous le demandons toujours. Personne n’a rien vu, rien. Si ce sont des mines, le bateau neutre qui est venu les déposer, – ce ne peut être qu’un bateau neutre, – n’en a pas lâché qu’une, et depuis une heure que nous labourons la mer, nous en aurions rencontré d’autres. Si c’était un sous-marin nous aurions peut-être remarqué un sillage. Nous avons été les témoins immédiats du drame, les témoins à vingt mètres et nous ne savons rien. Tout ce que nous savons est que nous sommes partis trois, que nous ne sommes plus que deux et que la nuit, la belle nuit vient.
Malgré le malaise du danger qui à chaque tour d’hélice nous faisait dire : « Si c’est une mine qui a coulé la Ginette, il y en a d’autres et nous allons en accrocher une ! » pas un moment, nous n’avions pu oublier les canots que nous avions laissés en espoir aux survivants. Nous filâmes dessus.
Il restait six matelots ! Cette fois nous les comptions. Le bouleversement que le sinistre avait produit en nous avait déjà pu s’atténuer, du coup, à cette vue, il nous serait remonté au cœur.
On déshabilla les malheureux, on leur passa les vêtements secs que nos matelots étaient allés chercher dans leur tiroir. Le chalutier ne cessait pas pour cela de scier la mer. Sur nous arriva le torpilleur qui répondait à notre sans-fil et deux autres bateaux. Il s’amenait de toute sa vitesse. Il ralentit, stoppa presque, nous frôla.
— La Ginette ? demanda le commandant.
Le commandant de notre chalutier étendit son bras vers un point de la mer. Ensemble ils saluèrent.
Les six rescapés étaient sauvés. Aucun n’avait une figure angoissée. Ils étaient naturels comme dans le courant de leur vie. N’était-ce d’ailleurs pas le courant de leur vie ?
On les transporta sur un des deux bateaux. Quand l’un de ces six fut embarqué, comme lui allait à Corfou, il demanda tranquillement à l’un de ceux de notre chalutier :
— T’as rien à faire dire ?
Le torpilleur partit. La nuit, la belle nuit, pendant laquelle chaque vol de mouette allait nous paraître un sillage de sous-marin, la belle nuit descendit.
Ils étaient trois petits chalutiers…

Albert Londres.
Le Petit Journal, 28 mars 1916

La Bibliothèque malgache édite une collection numérique "Bibliothèque 1914-1918". Au catalogue, pour l'instant, les 15 premiers volumes (d'une série de 17) du Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, par Georges Ohnet (1,99 € le volume). Une présentation, à lire ici.
Et le récit, par Isabelle Rimbaud, des deux premiers mois de la Grande Guerre, Dans les remous de la bataille (1,99 €).

dimanche 27 mars 2016

Jim Harrison, souvenir d'un homme des bois

En 1997, au départ de la gare de Montparnasse à Paris, j'attendais, comme beaucoup, le train qui devait nous emmener au Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. Dans cette gare, à une table de bar, nous étions deux ou trois à prendre un café. Parmi ceux qui se trouvaient là, il y avait Jim Harrison, dont on vient d’apprendre la mort à 78 ans. La veille, il avait dîné avec Francis Ford Coppola et Robert De Niro, me disait-il, et pourquoi ne l’aurais-je pas cru ? Il était en tout cas pareil à l’image qui est la sienne, à la fois bourru et aimable, une sorte d’homme des bois égaré en ville – mais on sait que de l'imagination de cet homme des bois étaient sortis quelques-uns des romans américains les plus passionnants des dernières décennies.
En guise de bref salut, retour sur quelques ouvrages, au hasard de lectures et de chroniques dans une œuvre abondante.

Julip
Au tout début d’un mariage passablement alcoolisé, ses parents la nommèrent Julip, un mélange de fleur et de cocktail du Sud. Reste à savoir si elle est plutôt fleur ou plutôt cocktail. On a cent pages pour le découvrir dans la première des trois nouvelles, avant « L’homme aux deux cents grammes » (deux cents grammes de quoi ?) et « Le Dolorosa beige ». Ce sont de brefs romans noirs plutôt que des nouvelles, en fait, dans lesquels Jim Harrison fait mousser ses personnages et les détails qui les accompagnent, avec ce tour de main qui n’appartient qu’à lui. Ecrivain-culte comme John Fante ou Raymond Carver, Jim Harrison possède cette facilité apparente propre à ces écrivains américains auxquels rien ne semble impossible. Il y a une sorte de magie qui fascine d’emblée et fonctionne jusqu’au bout de ses textes.

De Marquette à Veracruz
Trois décennies, est-ce assez pour construire un homme ? David Burkett se le demande, même s’il sait qu’il s’en est sorti. Sorti de sa famille devenue trop riche en exploitant la terre et les ouvriers. Sorti des péchés de son père, des tourments de sa mère, de ses propres frustrations… Formidable initiation prolongée, le roman grouille de personnages fascinants. Jim Harrison s’offre un casting parfait, tout droit sorti de son imagination – et peu coûteux. Il ne masque pas sa préférence pour les femmes, qui sont ici exceptionnelles (même la mère de David le deviendra). On pense comme lui. Bien obligé, il ne laisse pas le choix. Les femmes, dont certaines très jeunes, donnent l’élan au livre et à son héros plein de questions.

Aventures d’un gourmand vagabond
Jim Harrison boit du gigondas dans des verres de 33 centilitres. Il préconise, dans les dîners officiels, un magnum de vin par convive. C’était, il est vrai, dans l’euphorie de l’élection de Bill Clinton à la présidence. Si cette pratique avait été adoptée, on ne se demanderait plus si certains chefs d’Etat arrivent ivres à une conférence de presse…
L’écrivain ne recule pas devant la boisson. Ni devant la nourriture. Les repas qu’il raconte sont pantagruéliques. Et fins. Le gourmand, comme il se définit lui-même, est aussi un gourmet. Pas de place ici pour le fast food. Mais une célébration quotidienne de la bonne chère, d’une nourriture saine et riche bien éloignée des régimes minceurs. Il note pourtant, en 1993, qu’il a perdu trois livres depuis 1970 et qu’il compte bien continuer à ce rythme, pas trop contraignant.
La gastronomie serait-elle pour lui une religion ? Bien mieux : un art de vivre au plus près du meilleur de ce que nous offre la nature. Dans une parfaite cohérence avec lui-même, Jim Harrison fait mijoter avec ses plats les autres aspects de l’existence. Et, bien qu’il s’en défende, ses chroniques gastronomiques fondent une sorte de philosophie.

Les jeux de la nuit
Pourquoi Jim Harrison cède-t-il à un fantastique de pacotille en déclinant paresseusement le thème du loup-garou dans la troisième nouvelle ? Les deux autres sont bien plus fortes. La fille du fermier, en particulier, la première, où Sarah, blessée à jamais par le quasi viol qu’elle a subi, décide de se venger et organise la traque. Pour en arriver à se reconstruire presque malgré elle, grâce à la haine et à la force intérieure qui l’animent.

Grand Maître
La retraite ne suffit pas à Sunderson pour renoncer à traquer le gourou d’une secte sur qui pèsent de forts soupçons de pédophilie. Il en fait une affaire personnelle. Ainsi que, surtout, un prétexte à mettre de l’ordre dans sa propre vie : tenter de résister à l’appel du sexe et de l’alcool, retrouver la sérénité d’un bord de rivière, marcher, pêcher, accepter son âge. Un hymne à la nature et à l’humanité, dans certaines limites pour celle-ci.


Philippe Djian, le travesti et le tyran domestique

La tentation est grande de lire, ou plutôt de décoder Chéri-Chéri, l’avant-dernier roman de Philippe Djian, avec les clés fournies par la biographie de David Desvérité, parue presque simultanément avec l’édition originale. L’importance de la première phrase, d’où découlera tout le reste. Elle est très brève : « Le jour, on m’appelait Denis. » Une structure familiale dans laquelle Denis est dominé par son beau-père, similaire à la situation d’André Djian, le père de Philippe. Une soudaine surdité de l’oreille droite – mais, dans le roman, elle ira en diminuant. Un personnage d’écrivain revendiquant l’importance de chaque phrase, qui « doit refléter mon engagement à être juste ».
Mais les romans de Philippe Djian ne sortent pas d’un moule unique et les singularités de Chéri-Chéri sont nombreuses. Denis, la nuit, devient Denise à L’Ulysse, cabaret du genre transgenre. Le travestissement y règne, les artistes hommes devenant, sur scène, de superbes femmes. Denis n’a guère d’efforts à fournir : enfant, déjà, il enfilait les habits de sa mère. Et Hannah, son épouse, ne voit pas où est le mal. Elle ne voit ou ne veut voir le mal nulle part, ni dans la posture de tyran domestique de Paul, son père, qui habite le rez-de-chaussée de l’immeuble, ni dans la violence qu’utilise celui-ci pour recouvrer des dettes. Denis tente, non sans mal, de lui montrer à quel point Paul est malfaisant. Mais Denis finit par déraper lui-même en consolant sa belle-mère, tandis qu’il est censé être en compagnie du chauffeur et homme de main de son beau-père.
Chéri-Chéri est, par certains aspects, presque clownesque. Les déguisements de Denis, adaptés à la nuit, deviennent ridicules au petit matin, en particulier quand il s’est fait tabasser par une bande de voyous. Mais la brutalité avec laquelle Paul règle ses problèmes, chez lui comme à l’extérieur, contamine les personnages à la manière d’un virus mortel. Si bien qu’on est moins dans la comédie que dans la tragédie.
Déchiré entre le roman qu’il est en train d’écrire et la nécessité de gagner sa vie, ne serait-ce que pour payer son loyer, Denis est pris dans une tourmente que tout semble alimenter autour de lui. Même la douce et amoureuse Hannah, qui l’appelle Chéri-Chéri, ne peut s’empêcher de provoquer la catastrophe finale, conclusion abrupte d’une succession d’événements dans lesquels un tuyau a joué un rôle décisif. Conclusion, aussi, d’un roman qu’on lit en apnée.