lundi 26 juin 2017

14-18, Albert Londres : «Livieratos, énergumène à ressort»



Comment Constantin se soumit…

Les télégrammes de notre envoyé spécial, M. Albert Londres, nous ont résumé les incidents qui ont marqué le départ d’Athènes du roi Constantin. Mais l’histoire de ce roi qui tombe vaut d’être connue dans les détails. Notre collaborateur, qui l’a vue et vécue, nous en adresse le récit plein de couleur dans les pages qu’on va lire.
Athènes, juin.
Depuis six mois, l’honneur de la France traînait dans la poussière de Grèce ; il vient de se relever.
Athènes étouffait sous le malaise ; la ville sentait qu’elle touchait à une fin. Le pays étranglé par la haine et la famine ne pouvait plus respirer. Le pendu, arrivé à son dernier souffle de vie, de ses propres mains, pour avoir de l’air, commençait à se déchirer la gorge. M. Jonnart arriva et le dépendit.
Le dimanche 3 juin, Constantin, en grand plumet, sortit dans la ville. C’était sa fête ; on lui chantait un Te Deum à la métropole ; il allait l’entendre. Il était en daumont, la reine Sophie à ses côtés. Il saluait, il souriait, mais ce salut et ce sourire étaient tels que Constantin semblait être une figure immobile sur laquelle un mécanisme faisait passer de temps en temps un mouvement et un rictus. Il s’était, avant de sortir, maquillé d’amabilité.
Le peuple ne s’y trompa pas.
— C’est sa dernière fête, dit à mes côtés un tondeur de chiens.
Ce tondeur de chiens ne pâlissait pas les nuits sur la politique, il comprenait cependant ce que d’autres personnes – il ne s’agit pas de M. Guillemin – dont c’était le métier, n’arrivaient pas à entendre.

« Zonnart ! »

Le 4 juin, rien ; quelques hoquetements du pendu seulement. Le 5, un nom éclate dans la ville : Jonnart ! plutôt Zonnart avec un Z. Il n’était pas dans les journaux mais sur toutes les langues – avec un Z. On n’entendait plus que Zonnart, Zonnart. Le 6, la presse boche, en grande manchette imprimait : « Zonnart vient mettre les traîtres à la raison ». Les traîtres, c’étaient nos amis. Il est vrai qu’en Grèce nous en avions vu d’autres.
Où était Jonnart ? On ne parlait que de lui, on ne le voyait jamais. Ce fut le commencement du trouble pour les Grecs. Un homme qui est tout puissant et invisible comme Dieu ne pouvait être qu’un diable.
M. Jonnart était sur un bateau, à Keratsini. Il y recevait les ministres de l’Entente puis nos attachés militaires.
« Où est Jonnart ? où est Jonnart » se demanda, le 7, tout Athènes. M. Jonnart était devenu le nombril de la ville. On ne pouvait plus s’en passer. Mais il avait gagné Salonique.
Athènes l’apprit et pâlit. « Si Jonnart est à Salonique, ce n’est pas un ami » se dit-elle. Athènes l’avait déjà vu embrassant le roi et Zaïmis, dînant chez l’un, dansant chez l’autre et roulé par les deux.
Et c’était chez Sarrail et chez Venizelos qu’il allait ! Jonnart du coup fut dédoré. Les Athéniennes ne l’eurent plus comme chéri, car ces dames sont royalistes : c’est chic.
Passons le 8, et arrivons au 9. Le 9, un coup terrible frappa Athènes en plein dans le cœur. Ce ne fut pas la prise de Janina par les Italiens, peuh ! Ce fut une dépêche annonçant que M. Jonnart, publiquement et en grande pompe, avait pris un de ses repas avec Sarrail, Venizelos et un tas d’autres lépreux horrifiants.
Athènes est subtile. Elle comprit que M. Jonnart avait choisi sa table.
Le soir même, le ministre de France partit et l’événement se précipita. M. Jonnart, la nuit, revint à Keratsini, il y apportait le cercueil à poignées d’or de Constantin.

L’heure finale

Donc nous sommes au dimanche 10. Athènes se réveille et son souffle est suspendu. Ses journaux ne lui disent rien de précis, mais elle renifle. Elle n’entend pas encore résonner la marche funèbre, mais elle voit qu’on en prépare les partitions.
C’est l’heure finale. Les amis du roi vont se lancer dans une suprême tentative de sauvetage. Ces amis qui ne sont pas tous des Grecs ni des Allemands ne se connaissent pas. Ils vont, de nuit, à Keratsini réveiller M. Jonnart. Ils lui disent : « Vous allez faire couler des ruisseaux de sang, dans les rues d’Athènes. » Ces messieurs ont des idées personnelles.
D’inadmissibles escamotages ont tant de fois sauvé le roi que ces manœuvres travaillent. Des cuirassés, des troupes sont là, nous le savons, nous les voyons. Mais nous les avions déjà vus en juin 1916 et en août, deux mois plus tard…
Le gouvernement occulte se démène. Dousmanis et Gounaris échangent des serments de fidélité, de résistance et de Saint-Barthélemy. Dousmanis et Gounaris, dans leur fièvre de partisans, croient que le Grec va se dresser pour défendre son roi. Ils pensent au 1er décembre où nos marins furent assassinés. Ils vivent sur les tombes de nos marins.
Toute la bande de Boches s’excite. Livieratos, général civil des épistrates, énergumène à ressort, déclare qu’il va se substituer au roi, à l’armée et à la nation. Il lance la mobilisation de ses réservistes. Il leur donne rendez-vous pour le soir, à minuit, place de la Concorde, – car Athènes a une place de la Concorde – ; il compte qu’ils viendront cinq mille.
Pour l’instant, il n’est que midi. Attendons douze heures.
Ne perdez pas le fil, nous sommes toujours au dimanche 10, la veille de la renonciation du roi. Les officiers, à la terrasse des pâtisseries, se font menaçants. Ces gens-là, parce qu’ils ont assassiné quarante-trois petits marins, se croient les héros de la grande guerre. Athènes est petite. Chacun sait quel est celui qui passe ; ils disent sur nos pas et dans un clair français : « Ce ne sera pas plus difficile que la dernière fois. » Et ils se remettent à sucer leur glace – sans doute pour se refroidir le sang.
Comment savent-ils que l’on va détrôner leur roi ? Leur a-t-on dit ? Non. Ils le savent.
La ville sait par les domestiques de la cour qu’au palais on ficelle les malles. Comment l’opération se passera-t-elle ? Jonnart descendra-t-il à terre ? Ah ! Jonnart ! les Athéniens n’ont que vous dans la bouche, ils s’empiffrent réellement de votre nom. Il est trois heures de l’après-midi. Il faut que les Athéniens soient hors d’eux-mêmes, pour n’être pas encore au lit !
Mais il est quatre heures. M. Jonnart a fait appeler Zaïmis. M. Jonnart est toujours sur son bateau. Les officiels seulement savent cela, pas la foule. Les officiels retiennent leur pouls : il sauterait.
Zaïmis, sa communication reçue, est allé la porter au roi. Dousmanis, aussi furieux qu’un taureau lardé, court en auto vers le palais. De tous ses yeux il avale la route qu’il trouve trop longue.

Coup de vent et coup de barre

Huit heures. Subitement une dépression s’abat sur les Français renseignés : l’affaire est dans l’eau. Oui, pendant quelques heures de cette nuit de dimanche à lundi, notre justice fut encore sur le point de s’évanouir : nous allions nous en retourner à Salonique. Que la France sache ce qu’elle doit à M. Jonnart, au général Sarrail et aux généraux Caubone, Mas et Braquet. Dans le milieu de la nuit, le rétablissement était accompli.
Ce coup de vent et ce coup de barre se passaient sur mer. Et c’est à minuit que les épistrates de Livieratos devaient épistrater. Ils épistratèrent, mais à cinq cents seulement au lieu de cinq mille. Ils étaient serrés comme des froussards. Nous avons traversé leur masse, en voiture. Ils ne se plaignirent même pas d’être dérangés. À un moment, Livieratos leva pourtant son revolver et fit friser quelque chose dessus – mais il n’y avait pas de balles dedans.
Athènes ne dormit pas et le roi fuma, et neuf heures du matin trouvèrent Zaïmis chez M. Jonnart.
M. Jonnart lui disait : « Le roi doit abdiquer aujourd’hui 11 juin et être parti le 12 à minuit.
La matinée était chaude. Les officiels en tenue de campagne, le revolver visible, passaient par groupes résolus. Une réunion les appelait. Dousmanis, empoisonné, tournait en auto dans toutes les rues de la ville. Les ministres de l’Entente, encore ici, tournaient de même. Les dames – et ce fut bien ma plus grande peine – sur le passage d’un « sale Français » maniaient leur ombrelle comme un bâton. Mais, vision décisive : les anciens présidents du Conseil se rendaient au palais.
Midi. Le dernier conseil de la Couronne se tient. Zaïmis rapporte la volonté de M. Jonnart. Gounaris est pour la résistance. Les autres, apercevant l’ombre de Sarrail au nord, au sud et en face, douloureusement se taisent et s’épongent. Constantin se soumet. Alors il fait appeler sa famille : « Il faut partir » dit-il simplement.
La plus petite des princesses qui perdait son poney éclata en sanglots.
France, de cette aventure, ne regrette que les larmes de la petite princesse.
(À suivre.)

Le Petit Journal, 26 juin 1917

La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

samedi 24 juin 2017

Les traducteurs meurent aussi (Régis Boyer)

Huit jours après sa mort, Régis Boyer a droit à une "brève" dans les pages livres de Libération. Voilà ce qu'on appelle une sortie discrète, à 84 ans. Régis Boyer a pourtant beaucoup écrit, essentiellement sur la littérature scandinave, et il a surtout beaucoup traduit, en particulier de la littérature islandaise. Gageons que, sans lui, la génération des auteurs de polars venus de cette petite île où il doit y avoir le plus fort pourcentage mondial d'écrivains par rapport à la population serait bien moins connue des lecteurs francophones. Et même en dehors des auteurs de polars, d'ailleurs.
Il n'y a guère plus discret qu'un traducteur - ou une traductrice. Bien qu'ils soient les indispensables passeurs sans qui nous ne lirions qu'une étroite tranche de ce qui s'écrit dans le monde. On les oublie souvent - moi-même, cela m'arrive, je dois, le rouge au front, le reconnaître. Carine Chichereau me l'avait fait remarquer l'autre jour, et elle avait raison. Claro aura, c'est exceptionnel, son nom de traducteur sur la couverture de l'épais (et très attendu) Jérusalem, d'Alan Moore, à paraître fin août chez Inculte. Il n'empêche qu'on n'en parle jamais assez. Dommage que ce soit à l'occasion de son décès, mais voici malgré tout un petit hommage à Régis Boyer, à propos de qui je retrouve quand même deux textes que j'ai signés, un paragraphe dans un entretien avec Jean-Claude Polet qui avait dirigé le volumineux Patrimoine littéraire européen, et tout un article sur l'écrivain norbégien Knut Hamsun, où j'avais fait la part belle au traducteur. Il s'appelait Régis Boyer.

Grégoire Polet répondait, en situant Régis Boyer dans la filiation de Dumézil, à une question que je lui posais sur l'importance de personnalités fortes dans les grands mouvements de traduction, notamment pour les langues relativement peu pratiquées internationalement:
Régis Boyer est un élève de Dumézil et Dumézil est le grand absent de cette anthologie - il lui a donné sa bénédiction avant de mourir -, mais c'est aussi un des grands modèles, un des grands initiateurs. Dumézil a mis un de ses élèves dans chacun des continents de la littérature européenne, il a mis Boyer ici, il a mis Guyonvarc'h du côté de la littérature irlandaise et c'est grâce à des Boyer, des Guyonvarc'h, que l'on voit arriver en masse maintenant des documents qui sont scientifiquement corrects et qui sont traduits avec aisance, de telle manière que le public puisse vraiment y avoir accès.

Quant à Knut Hamsun, voici l'intégralité du papier publié dans Le Soir en 1990 à l'occasion de la publication en français de son dernier roman, Le cercle s'est refermé.

Knut Hamsun était un sauvage. Ce Norvégien, qui obtint le prix Nobel de littérature en 1920, fut un être asocial, haïssant ses contemporains, jusqu'au jour où il trouva, crut-il, la lumière dans le nazisme. Ses tristes errements avec cette idéologie ne colorent cependant pas son oeuvre romanesque. Celle-ci s'était achevée en effet en 1936 avec un livre au titre significatif, Le cercle s'est refermé, enfin publié en français cette année.
Il achevait d'y développer sa vision de l'homme, avec un personnage complètement détaché de la société, Abel Brodersen, lui aussi un sauvage qui, à bien des égards, ressemble à son créateur. Il a voyagé jusqu'aux États-Unis, il a connu la pire des misères, il n'a jamais concrétisé les espoirs que son père avait placés en lui. En outre, Brodersen n'est pas écrivain, et il n'a donc d'autre façon de s'en tirer qu'en niant sa misère par le mépris. Il se moque de l'argent qu'il a donné aux femmes qu'il aimait, et même si sa bourse est le plus souvent plate, même s'il doit parfois vivre de rapines, terré dans une misérable cabane, il reste extérieur à ce qui lui arrive.
Pour nous faire connaître ce roman fort, au ton inhabituel, le traducteur, Régis Boyer, s'est attelé à une espèce d'apostolat dont Knut Hamsun n'a d'ailleurs pas été le seul à bénéficier. Car en plus des douze livres de celui-ci qu'a traduits Régis Boyer, il a aussi contribué pour une large part à notre connaissance de l'ensemble des littératures nordiques. On ne rend pas assez souvent hommage aux traducteurs. Il est vrai qu'ils ne sont pas tous de la qualité de celui-ci et qu'ils sont moins nombreux encore à brasser avec tant d'énergie des domaines linguistiques encore mal balisés pour les lecteurs de langue française. Régis Boyer a traduit aussi bien le Norvégien Tarjei Vesaas que la Danoise Karen Blixen, l'Islandais contemporain Halldor Laxness que les grands classiques des Sagas islandaises, un volume de la Bibliothèque de la Pléiade. Il a publié d'innombrables ouvrages consacrés à ces littératures qu'il aime, parmi lesquels Les Sagas islandaises (Payot), paru il y a douze ans et devenu un véritable classique, et, tout récemment, La Poésie scaldique, première étude en français sur l'art poétique des Vikings. Non content d'abattre à lui seul un travail considérable, il a aussi amené quelques-uns de ses élèves à la traduction de ce groupe de langues nordiques qu'il habite comme si elles étaient siennes. Il est donc, en grande partie, à l'origine de ce mouvement relativement récent grâce auquel de nombreux écrivains à la voix originale sont maintenant présents en grand nombre dans l'édition française. Un prix Femina pour Torgny Lindgren, un prix Point de mire pour Birgitta Trotzig peuvent être considérés comme les signes avant-coureurs d'une véritable vague qui, si elle vient du froid, élève cependant la température de la littérature dans son ensemble.
Ces écrivains, Régis Boyer les aime dans leur pureté, dans leur isolement, pas trop contaminés par les courants formalistes qui ont largement influencé notamment le roman français. De ce point de vue, Knut Hamsun est parfait. Cet irréductible occupe une place unique dans la fiction européenne. Et nul mieux que son traducteur, lecteur privilégié, ne peut dire en quoi son apport est essentiel.
Il y a en lui une voix originale, et il a des choses à dire que les autres n'ont pas dites. Sa façon de s'exprimer ne coïncide avec celle d'absolument personne d'autre, où que ce soit en Occident. Il a peut-être aussi des arrière-pensées politiques, politiques au sens vraiment large du mot.
La politique, parlons-en puisque dans la vie de Knut Hamsun, elle est la part d'ombre qu'il est impossible d'ignorer, même s'il est légitime, pour qui aime cet écrivain, de rêver à ce qu'il eût été sans ce lamentable épisode, survenu alors que sa carrière littéraire était terminée, rappelons-le.
C'est une autre affaire, qui n'a plus rien à voir avec son univers de créateur romanesque. Encore que les idées qu'il va développer sous le nazisme soient déjà latentes dans des romans comme celui-ci ou dans d'autres qui ont précédé comme, par exemple, L'Éveil de la glèbe. Mais s'il avait continué à écrire, je crois qu'il se serait répété. Je ne veux pas dire méchamment qu'il n'avait plus rien à dire, mais il avait dit au mieux ce qu'il avait à dire. Il a décrit tout son cercle. On peut penser qu'il a essayé, dans son personnage d'Abel de rassembler plusieurs aspects de différents personnages de ses autres romans. Abel est un personnage synthétique, en prenant l'adjectif dans le bon sens.
Autrement dit, pour son traducteur, Knut Hamsun n'existe plus guère après 1936, malgré la publication, en 1949, de Sur les sentiers où l'herbe repousse, cette espèce de faux journal qu'il a écrit à 92 ans, comme le décrit Régis Boyer.
La boucle enfin bouclée pour le public fracophone, il est possible maintenant d'accomplir un parcours complet dans l'oeuvre de Knut Hamsun. Une oeuvre abondante, dans laquelle il faut bien choisir si l'on désire se faire rapidement une idée de l'ensemble.
Il faut commencer par lire La Faim, son premier roman. Si cela vous plaît, vous pouvez continuer avec Pan et Mystères, qui sont de la même veine. Dans une deuxième étape, vous lisez les romans de critique sociale, comme Enfants de leur temps, La Ville de Segelfoss ou Femmes à la fontaine. Ensuite, vous lisez - parce que ç'est absolument indispensable - celui qui lui a valu le prix Nobel, L'Éveil de la glèbe. Et pour conclure, pour parfaire la synthèse, vous lisez Le cercle s'est refermé.
Il est presque étonnant qu'une grande traversée comme celle que propose Régis Boyer dans l'oeuvre de Knut Hamsun puisse fasciner autant qu'elle le fait, parce que jamais l'écrivain ne s'est inquiété de son public.
Je vais lâcher un mot qui me gêne mais... c'était le type de l'être humain inspiré. Il avait quelque chose à dire, pensait-il, il l'a dit. Ça vous plaît, ça ne vous plaît pas, il s'en moquait complètement. Il avait à créer ses personnages, à constituer son univers, il avait à essayer de faire passer son message, pour jargonner «modernement». Mais, pour le reste, il se moquait absolument de ce que vous et moi pouvions penser. Ça ne l'intéressait pas du tout. C'était d'ailleurs sa force. Il y a très peu d'écrivains au 20e siècle qui aient cette stature-là, qui soient aussi peu conscients de leur public potentiel.
Outre la force des livres de Knut Hamsun, ce qui séduit chez lui, c'est qu'il soit parvenu au terme de son entreprise romanesque, chose extrêmement rare puisque la plupart des auteurs abandonnent généralement, interrompus par la mort, leur oeuvre en cours de route...
Avec Knut Hamsun, on commet sans arrêt des erreurs de chronologie. Il avait 77 ans quand il a écrit Le cercle s'est refermé. Il ignorait absolument qu'il en avait encore pour quinze ou seize ans à vivre!
Curieusement, cet homme qui aujourd'hui semble avoir tant de choses à nous dire n'émouvait pas particulièrement ses compatriotes de son vivant. C'était peut-être seulement de leur part une manière de lui renvoyer son mépris.
C'était un grand écrivain, il avait été consacré par le prix Nobel, il avait une audience internationale. Alors, le Norvégien moyen s'inclinait devant la reconnaissance internationale. Mais je crois pouvoir affirmer qu'il n'était pas suivi.
Peu lui importait, et peu nous importe. Ce qui reste quand Le Cercle s'est refermé, c'est l'absolue déréliction d'un homme, Abel Brodersen, peut-être Knut Hamsun lui-même dans une autre époque de sa vie, qui abandonne ses semblables à leurs chimères et qui part à la poursuite de son insaisissable destin.
Retiré dans sa ferme de Norholm dont il avait fait un établissement modèle, Knut Hamsun aurait pu lui aussi rester à l'abri des rumeurs du monde et résister aux sirènes du nazisme. Il n'en a pas jugé ainsi. On peut, bien entendu, le lui reprocher. Mais on n'a pas le droit de juger ses livres sous l'éclairage de ce dérapage final.
En 1926, André Gide écrivait de La Faim: «Ah! combien toute notre littérature paraît, auprès d'un tel livre, raisonnable. Quels gouffres nous environnent de toutes parts, dont nous commençons seulement à entrevoir les profondeurs!» Ces gouffres, Knut Hamsun et d'autres écrivains nordiques nous invitent à en mesurer la dimension. Nous aurions bien tort de décliner leur invitation.

P.-S. J'aurais pu, le mois dernier, vous parler de Bernard Hœpffner, un autre grand traducteur. Claro lui a rendu hommage dans son blog.

vendredi 23 juin 2017

Un prix sur mesure pour Laetitia Colombani

Le Prix Relay des voyageurs-lecteurs pour La tresse, de Laetitia Colombani, c'est une sorte d'évidence. Ce premier roman a été accueilli avec enthousiasme, les ventes ont suivi, la canicule n'aura pas raison de la boule de neige, au contraire.
Trois femmes, trois continents, trois formes de malheur. Et le courage dont chacune témoigne dans l’adversité, qualité humaine qui doit expliquer, au moins en partie, le succès inattendu mais considérable du premier roman de Laetitia Colombani, La tresse. Soit, pour reprendre la définition fournie dans le livre, un « assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés. » Ce lien noué entre les personnages justifie leur trajectoire individuelle et l’articule avec les autres. La tresse s’écrit, s’allonge et se resserre au fil de chapitres où les personnages alternent.
Smita, à Badlapur, en Inde, est une Intouchable, une impure vouée aux travaux les plus ingrats. Chaque jour, elle remplit son panier des déjections d’une caste supérieure, et rien ne lui permet d’espérer un changement dans son existence. En revanche, elle a décidé que sa fille Lalita ne serait pas ramasseuse de merde et la prépare pour l’école… où, le premier jour, l’instituteur, l’estimant indigne d’apprendre, lui a confié un balai. Lalita a refusé, a été battue, l’école ne sera pas pour elle.
Giulia, à Palerme, en Sicile, doit prendre prématurément la succession de son père, victime d’un accident. Dans l’atelier qu’il dirigeait, les ouvrières fabriquent des perruques, activité traditionnelle rendue possible par la cascatura, coutume locale qui consiste à garder dans ce but les cheveux coupés. Mais la coutume est en voie de disparition, l’activité aussi et Giulia découvre que les comptes de la société sont dans le rouge.
Sarah, à Montréal, a fait de sa vie un modèle d’organisation, en même temps qu’un enfer. Pas une minute libre dans l’emploi du temps qui lui a donné accès à la réussite professionnelle comme avocate. Femme dans un monde d’hommes, gérant à la fois ses journées de mère célibataire et ses multiples rendez-vous. Tout va bien cependant, jusqu’au moment où elle apprend un cancer. La maladie semble moins grave par elle-même que par ses conséquences sociales : Sarah sent qu’elle conduit à une mise à l’écart…
Trois femmes, et autant d’impasses. Parce que femmes, précisément, bien qu’elles évoluent dans des sociétés aux fonctionnements très différents. Il semble que la malédiction première est celle d’un genre sans cesse rejeté dans les marges. Il faut donc une volonté plus grande pour échapper à un destin qui semble tout tracé.
Smita, Giulia et Sarah mettent en œuvre des mécanismes adaptés à leur situation. Ils n’ont rien de commun, sinon que les cheveux sont le chemin qui les réunit. Smita coupe les siens et ceux de sa fille, Giulia se décide à acheter des cheveux en Inde, Sarah va avoir besoin d’un postiche. Elles ne se rencontreront jamais, elles appartiennent cependant à la part de l’humanité qui puise en elle une capacité insoupçonnée de résistance. Et le prouve à chaque instant en choisissant le cours de la vie plutôt qu’en le subissant. C’est une belle leçon.

mercredi 21 juin 2017

Le défi littéraire d’Alessandro Baricco

Le dernier roman d’Alessandro Baricco est un petit miracle : un livre qui semble vous glisser entre les doigts, dont on peine à rassembler les éléments disparates, et ceux-ci pourtant s’assemblent à la perfection dans le mécanisme même qui devrait les dissoudre. Symboliquement – et peut-être un peu plus que cela –, l’auteur qui, dans le roman, est en train de l’écrire perd l’ordinateur où se trouve son manuscrit. Ce qui ne l’inquiète pas vraiment : il en connaît des passages entiers de mémoire et sait qu’il pourra reconstituer les autres sans grandes difficultés.
La Famille – préparez-vous : les majuscules abondent – où arrive la Jeune Epouse qui donne son titre à l’ouvrage bénéficie ou souffre, c’est selon, d’une extrême fantaisie. Celle-ci, qui peut aller jusqu’à passer pour de la folie douce, sert à conjurer des peurs ancrées dans le passé et à masquer des secrets qu’il est inutile de révéler. Sauf, à des moments cruciaux, dans le cadre intime d’un bordel. Parmi les peurs, il y a la nuit, au cours de laquelle les membres de la Famille sont toujours morts et qu’il s’agit d’écarter autant que possible. La tradition de longs et copieux petits-déjeuners est un des moyens mis en œuvre pour conquérir le jour et ignorer la nuit. Mais le Père a décidé de rompre avec le charme maléfique et de mourir le jour. Vaste programme, dont on verra comment il est mené à bien avec la complicité de la Jeune Epouse.
 « Lorsqu’on met de l’ordre dans le monde, affirme le Père, on ne peut pas décider à quel rythme il vous laissera faire. » En effet, les événements, voilés souvent par une ombre mystérieuse, ne se laissent pas apprivoiser aisément. La Jeune Epouse qui, malgré son nom, n’est pas mariée, attend, pour convoler, le retour du Fils. Mais il ne donne guère de nouvelles, est considéré comme disparu. Ce qui n’interdit pas de continuer à l’attendre. La Jeune Epouse est aussi, entre bien d’autres choses, le roman d’une attente dont il faut combler la monotonie par des initiatives improvisées au fil des jours. En général, avec l’apparence du plus grand désordre : « dans cette maison perturbée et dans le secret de nos folles liturgies, harcelés comme nous l’étions par des maladies poétiques, nous étions des personnages orphelins de toute logique. »
Alessandro Baricco n’écrit jamais deux fois le même livre. Il ne cesse, au contraire, d’explorer les chemins aventureux de la création en se lançant des défis dont celui-ci n’est pas le moindre. Si le lecteur se sent égaré pendant une bonne partie du récit, qu’il s’en satisfasse : ce sentiment, puissamment porté par une écriture souveraine, est celui qu’il convient de connaître avant d’être accueilli parmi la Famille.

dimanche 18 juin 2017

14-18, Albert Londres : Le roi retrouvé



Retrouvé et embarqué !

C’est fini. La trace du roi est retrouvée ; il avait, en effet, filé sur Tatoï, mais c’était pour s’embarquer à Oropos.
Le torpilleur français le prit, lui, la reine, le diadoque et toute la famille. Il les conduira à Corfou où ils seront transbordés sur un bateau anglais qui les dirigera sur le Danemark.
Pas une goutte de sang. La tragédie, annoncée par les amis du roi, ne fut qu’une comédie, ajoutons : émouvante.

Le Petit Journal, 15 juin 1917

Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

vendredi 16 juin 2017

Le goût des chiffres de la rentrée littéraire

On ne va pas tarder à entendre des soupirs et des lamentations, à voir de la stupeur et des tremblements: hâtez-vous de lire les romans de l'été, ceux de la rentrée littéraire sont déjà là.
Une libraire parisienne me décrivait les paquets de livres avec lesquels elle revient presque chaque jour, à cette époque de l'année, des présentations que font les éditeurs - est-ce que ça compte dans le tirage, les exemplaires distribués en mai et juin?
Je contemple avec un brin d'inquiétude les 124 livres de la rentrée, à paraître à partir du lendemain de l'Assomption, soit dans exactement deux mois, et qui déjà m'attendent dans mon ordinateur, ma tablette, mon smartphone, démultipliés pour la bonne cause et pour des lectures nomades...
Le chiffre magique, celui qu'annoncera bientôt Livres Hebdo quand il aura fait le compte des romans à paraître à la rentrée, n'est pas encore connu. Misons sur une fourchette raisonnable: entre 550 et 600.
Soupirs, lamentations, stupeur, tremblements...
Mais pourquoi donc s'inquiéter de cette abondance? On aura du temps pour lire. Beaucoup plus de temps que les festivaliers d'Avignon pour voir, entre le 7 et le 30 juillet, les 1480 spectacles proposés par le Off. Dans le genre indigeste, voilà qui est beaucoup plus sérieux. Du coup, la rentrée littéraire, ce sera une sinécure...

jeudi 15 juin 2017

David Grossman, Man Booker International Prize 2017

C'est un écrivain de grand talent, abondamment traduit en français, qui est le lauréat du Man Booker International Prize 2017 - dommage pour Mathias Enard, dont Boussole (pardon: Compass) avait été retenu dans la "shortlist", mais il n'y a qu'un prix et on ne regrettera pas le choix de David Grossman. Pour un roman traduit en français depuis assez longtemps pour que la réédition en poche d'Un cheval entre dans un bar soit parue en août dernier, il y aura bientôt un an, dans la traduction de Nicolas Weill.
Un homme s’écorche vif sur scène, dans un stand-up où il retient parfois son public par des blagues. Mais, le plus souvent, il fait monter la tension en racontant des souvenirs douloureux. Il a demandé à un ami perdu de vue depuis longtemps d’être le témoin de ce désastre calculé. Le besoin de vérité est plus puissant que le désir de plaire. Et le monologue, à peine ponctué d’interventions de la salle ou du témoin privilégié, laisse sans voix.

14-18, Albert Londres : «L’ultimatum est expiré»



À Athènes avant le départ

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Athènes, 12 juin.
Il est midi passé. L’ultimatum est expiré. Constantin n’est pas encore parti. « La foule m’en empêche », dit-il. C’est faux. Je viens de faire le tour du palais ; la foule n’est nullement compacte. Sans bousculer personne, on peut toucher tant que l’on veut chaque barreau des grilles. Constantin joue un dernier hasard.
Les Épistrates, et non le peuple, sont groupés devant les portes du palais ; ce sont eux que le roi appelle « les Athéniens ». Les Épistrates s’enhardissent ; ils crient maintenant : « Non, non ! » Trois ministres, MM. Négris, Demergis et un autre se présentent à cette minute au palais. Les Épistrates les reconnaissent et les empêchent d’entrer : « Vous venez de faire partir notre roi, crient-ils, non, non ! » et ils les forcent à s’en retourner.
Une patrouille de soldats bien triés est envoyée pour faire la police. Ils font cause avec les réservistes.
Le gouvernement occulte, sans aucun succès d’ailleurs, tente sa dernière chance.

Avertissement

Deux heures. Le roi est encore à Athènes ; les torpilleurs attendent à Phalère qu’il veuille bien s’embarquer. Les Épistrates crient toujours : « Non ! Non ! » Un avion français, premier avertissement, apparaît sur la ville ; il passe, à cet instant, au-dessus de l’Acropole.

Nos soldats débarquent

À trois heures, les soldats français mettent pied à terre au Pirée. Le temps est splendide ; l’Acropole, face à eux, de sa beauté implacable, les accueille. Le premier détachement s’installe sur les collines et là, sous le vent, les clairons sonnant, le drapeau tricolore est hissé. Ils sont joyeux, les poilus. Plus de bled, plus de sales villages, plus de terres labourées, mais Athènes. Un officier me serre les mains de joie et me dit, alors que je lui désigne le Parthenon : « Je suis professeur de littérature ; vous sentez ce que je sens. »
Deux cyclistes précèdent la colonne ; un poste grec de vingt hommes les voyant apparaître disparaît à grand pas et rentre dans une maison. Nos poilus passent sur la plage, devant les grands hôtels de Phalère. Les baigneurs, sur la terrasse ou dans l’eau, les regardent ; les trams d’Athènes au Pirée circulent ; les voyageurs, tous debout, la tête et les bras aux fenêtres, agitent leurs mains. Les chemineaux de Sarrail, par la plus belle lumière du monde, montent vers la victoire.
Ce soir, le Pirée, Phalère et leurs alentours seront occupés de détachements qui gagneront les portes d’Athènes.

Où est le roi ?

C’est bien le Roi qui, vers cinq heures trente, passa dans une auto rapide. Mais, depuis, sa piste est perdue. Il est huit heures trente et il ne s’est encore présenté à aucun des embarcadères. Nos agents, en observation sur les routes conduisant à la mer, n’ont pas vu sa voiture. Je les ai battues moi-même ; je n’y ai rencontré que la foule curieuse et les soldats français.
Toutes les présomptions font croire qu’il s’est rendu au château de Tatoï. On le recherche, si je puis m’exprimer ainsi.

Le Petit Journal, 15 juin 1917


La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

dimanche 11 juin 2017

L'art de détourner l'attention

Les prestigieux jurys de prix littéraires que la Terre entière envie à la France vous conseillent pour des lectures d'été. Une manière de vous envoyer regarder ailleurs pendant qu'ils commencent à plancher sur les romans de la rentrée, tous prêts, presque tous déjà envoyés par les éditeurs à celles et ceux qui pourront leur donner un petit coup de pouce ou un grand coup d'accélérateur. Qui chez Gallimard? François-Henri Désérable ou Frédéric Verger? Chez Grasset? Olivier Guez ou Julien Delmaire? Au Seuil? Patrick Deville ou Joy Sorman? Chez Albin Michel? Nicolas d'Estienne d'Orves ou Jean-Michel Guenassia? Chez Actes Sud? Personne, pour ne pas sembler inféodé à un ministère?
Oui, les regards portent vers le mois d'août, voire même septembre pour certains lecteurs qui ne craignent pas de prendre un peu d'avance, maîtres du temps disent-ils - et il en est qui le pensent vraiment...
Mais vous, nous, comment allons-nous passer l'été (qui est d'ailleurs plutôt l'hiver pour moi)? Avec ces listes?
Voici celle du Goncourt, qui y glisse ses prix du printemps:
  • Canesi et Rahmani. Villa Taylor (A. Carrière)
  • Adrien Goetz. Villa Kérylos (Grasset)
  • Raphaël Haroche. Retourner à la mer (Gallimard)
  • Gilles Lapouge. Maupassant Sergent Bourgogne et Marguerite Duras (Albin Michel)
  • Mariam Madjidi. Marx et la poupée (Nouvel Attila)
  • Hugues Pagan. Profil perdu (Rivages)
  • Blandine Rinkel. L'Abandon des prétentions (Fayard)
  • Frank Venaille. Poésie pour l'ensemble de son œuvre 
  • Eric Vuillard. L'Ordre du jour (Actes Sud)
  • Michel Tournier Pléiade (Gallimard)

Et celles du Renaudot:

Romans
  • Salim Bachi, Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard)
  • Mahi Binebine, Le Fou du roi (Stock)
  • Laetitia Colombani, La Tresse (Grasset)
  • Cécile Guilbert, Les Républicains (Grasset)
  • Eric Neuhof, Costa Brava (Albin Michel)
  • Parisa Reza,  Le Parfum de l'innocence (Gallimard)
  • Anne-Sophie Stefanini, Nos années rouges (Gallimard)
  • Abdellah Taïa, Celui qui est digne d'être aimé (Seuil)
  • Tanguy Viel, Article 353 du code pénal (Minuit)

Essais
  • Pierre Benichou, Les absents levez le doigt (Grasset)
  • Kamel Daoud, Mes indépendances (Actes Sud)
  • Guy Hocquenghem, Un journal de rêve (Verticales)
  • Dominique Noguez, Causes joyeuses ou désespérées (Albin Michel)
  • Maud Simonnot, La Nuit pour adresse (Gallimard)
  • Alexandre Tharaud, Montrez-moi vos mains (Grasset)
  • Lisa Vignoli, Parlez-moi encore de lui (Stock)

Vous en faites, bien entendu, ce que vous voulez...

samedi 10 juin 2017

La jouissance dans le crime

L’an dernier, la romancière L.S. Hilton a fait l’objet d’un spectaculaire lancement dans plusieurs pays, en commençant par la Grande-Bretagne. La rumeur gonflait depuis 2015.
L.S. Hilton, jusqu’alors connue d’un cercle limité de lecteurs, pour des biographies ou des romans historiques, a été la première surprise de ce qui se passe autour d’un texte mal parti : « Mon agent l’a détesté. Mon éditeur a refusé de le lire. J’avais un livre que je ne pouvais même pas donner. » Et puis, comme dans un conte de fée, une amie a fait lire le manuscrit à un éditeur, qui s’est emballé, le reste a suivi. Le savoureux récit de L.S. Hilton montre à quel point elle n’imaginait pas avoir écrit un probable futur best-seller :
« Comme de nombreux auteurs, je n’avais toujours pas l’impression de pouvoir compter uniquement sur mes livres pour assurer ma sécurité financière. Je faisais des missions en freelance, et m’étais portée candidate pour des ateliers d’écriture dans une université londonienne. Le jour où j’ai reçu une lettre me disant que je n’étais même pas assez bonne pour qu’on me fasse passer un entretien, je faisais des recherches sur l’utilisation des céréales Weetabix par le Prince Charles comme répulsif à limaces. C’est alors que mon éditeur m’a appelé pour me dire que mon roman venait de se vendre aux Etats-Unis. « Formidable », lui ai-je répondu tout en tapant mon article sur les limaces. Six semaines plus tard, mon éditeur et moi étions dans l’avion, direction Hollywood. »
Maestra s’ouvre par un prologue qui sera, plus loin, fortement amplifié : une partouze chic dans un haut lieu du dévergondage parisien. Avant de retrouver cet endroit et les protagonistes qui s’y ébattent, Judith Rashleigh, l’héroïne, travaille à son épanouissement personnel. Le sexe, qu’elle apprécie en connaisseuse, en est un aspect. Qui lui ouvrira les portes d’un monde où l’argent coule à flot. Mais Judith est surtout, à la manière de L.S. Hilton qui a étudié l’histoire de l’art, une experte. Sous-utilisée chez British Pictures, elle y découvre une escroquerie caractérisée.
Judith en profite d’autant plus aisément pour prendre ses distances avec son employeur que ses activités ludiques et lubriques lui assurent des revenus substantiels. La libertine est ambitieuse, rien ne l’arrête sur le chemin de la réussite, pas même les cadavres qu’elle sème derrière elle. On a essayé de la manipuler, la voici devenue manipulatrice. L’Europe est son royaume, les acheteurs de tableaux à peine certifiés croient trouver une partenaire mais celle-ci est plus retorse qu’eux.
Il y a de la jouissance dans le crime, comme l’exige un thriller conduit par une coupable qu’on ne parvient pas à détester. Les hommes n’ont qu’à bien se tenir. On sort du premier volume le cœur léger, comme Judith, en attendant la suite. Qui, cela tombe bien, vient de paraître en grand format. Et s’intitule Domina. On en reparlera (peut-être).

jeudi 8 juin 2017

Didier Decoin, Prix des lecteurs de L'Express/BFMTV

Postulat: les lecteurs ont du talent.
Démonstration par la qualité des prix littéraires, qu'ils soient attribués par des écrivains, des journalistes, des libraires, des bibliothécaires, ou de "simples" lecteurs - ce que tous ceux qui précédaient étaient aussi, n'en déplaise aux complotistes de toutes les espèces.
Confirmation par le dernier en date, le Prix des lecteurs de L'Express/BFMTV, qui couronne l'excellent Bureau des Jardins et des Etangs, d'un Didier Decoin en grande forme, au moment de l'écriture comme à celui de répondre à mes questions.
Qu’est-ce qui vous a attiré du côté du Japon ?
La littérature, d’abord, que je fréquente depuis longtemps. Je suis tombé « in love » avec le Japon en lisant notamment les Journaux des dames de cour ou Le Dit du Genji qui est pour moi l’invention du roman, de la vraie fiction qui date d’ailleurs de l’époque à laquelle j’ai situé mon propre roman et je n’ai jamais cessé de ma passionner pour cette littérature japonaise que je trouve d’une fluidité, d’une simplicité, d’une beauté classiques extraordinaires.
Donc, une littérature ancienne ?
Mes goûts vont jusqu’à Murakami. A mes yeux, le plus grand littérateur japonais est Yasunari Kawabata. Son portrait est dans ma bibliothèque, juste derrière moi, il regarde par-dessus mon épaule, et de temps en temps je lui demande son point de vue sur ce que j’écris, si ce n’est pas trop mauvais. Il ne me répond pas, mais son regard se fait parfois sévère. C’est vrai que la naissance du roman tel que nous le pratiquons en Occident me semble être liée aux Dames de cour ou à l’admirable Dit du Genji.
Il y a donc longtemps que vous pensiez à écrire un roman japonais ?
Oui, mais c’est toujours le même problème, il faut une histoire. Je savais qu’un jour j’écrirais sur ce monde-là, donc j’accumulais des informations, de la documentation, mais je n’avais pas l’histoire qui me permettrait de développer cet univers. Et la petite Miyuki est née, un jour. Je me rappelle avoir lu dans un magazine qu’il y avait des concours de fragrances au Japon à cette époque-là, comme il y avait des concours de poésie, et je me suis dit que c’était extraordinaire. Moi qui suis passionné par les odeurs, de penser qu’il y avait des concours de parfums, j’ai eu l’idée d’envoyer une petite paysanne sale, souillée de partout, porter son odeur étrange au milieu du raffinement extrême de la cour impériale pour voir ce qui allait se passer.
On pense au Parfum de Patrick Süskind. Vous l’aviez aussi à l’esprit ?
Oui, bien sûr. Je déteste Süskind, je le hais, je voudrais l’écrabouiller.
Vous auriez voulu écrire ce livre ?
Evidemment. Quand j’ai su qu’il y avait un livre qui s’appelait Le Parfum, je me suis précipité dessus et, dès les premières pages, j’ai été effondré, c’était horrible. C’est ça que je voulais faire, moi ! Pourquoi il l’a fait, lui ? En plus, il l’a fait bien, il a fait un livre merveilleux. Je ne peux pas le réécrire, je n’ai même pas l’excuse de dire que je peux le refaire parce qu’il l’aurait raté.
A la fin du roman, vous donnez les dates entre lesquelles vous y avez travaillé. Douze ans, c’est très long, pour vous, non ?
Oui, c’est long pour moi. Mais, dans ce temps, il y a la part de documentation, de recherches, qui a été très longue. J’ai voulu essayer de donner la description la plus authentique possible de ce que pouvait être le monde de Miyuki.
Le livre se passe au XIIe siècle ?
Oui, vers l’an 1100. C’est l’époque où, nous, on a Charlemagne, en gros, à deux cents ans près. On est dans une époque où l’Occident dégouline de partout, c’est le sang, c’est la fureur. Je n’ai pas beaucoup de respect pour les châteaux de ce temps-là. Tandis qu’au Japon, à ce moment-là, il y avait un paroxysme du raffinement. Pas de peine capitale, peu ou pas de guerres, le pays était complètement fermé sur lui-même mais avait atteint un degré de raffinement exceptionnel.
En vous lisant, on se demande parfois si vous avez voulu donner une reconstitution précise de l’époque ou si l’esprit du temps est l’essentiel.
C’est les deux. La reconstitution, c’est le plancher sur lequel je peux marcher. Si je n’ai pas ça, je ne peux pas faire avancer le livre. Quand on écrit de la fiction, il faut avoir des garde-fous, sinon on tombe à l’eau. Et on tombe à l’eau en entraînant son lecteur dans l’abîme. Quel que soit le livre que j’écris, j’ai toujours procédé de la même manière : être le plus précis, le plus solide possible dans la documentation pour me libérer complètement à côté, pour avoir des personnages complètement inventés. Ce que fait Miyuki, c’est invraisemblable, je pense qu’aucune femme ne pourrait le faire. Mais j’ai le droit de le lui faire faire parce que la toile de fond est vraie.
Est-ce qu’on peut dire que c’est une histoire d’amour ?
Ah ! oui ! C’est une histoire de passion, parce qu’elle adore son mari. C’est l’homme de sa vie qui est mort, qu’elle a enterré. Mais, dans son esprit, il n’est pas vraiment mort, il est à côté d’elle, il chemine avec elle. C’est aussi un livre pour dire non au néant. Je ne crois pas au néant, de toute façon. Peut-être que je ne veux pas. Il y a chez moi un refus viscéral du néant, qui se traduit par l’idée que Katsuro marche à côté de Miyuki, qu’elle peut continuer à l’aimer. Ils ne peuvent plus s’entendre, ils ne peuvent plus se parler, mais ils peuvent continuer à s’aimer. Ce n’est pas parce qu’on est dans le silence qu’on ne peut plus aimer.
C’est aussi un livre sur la fidélité, fidélité au travail de Katsuro, d’une certaine manière…
C’est par fidélité à Katsuro, et aussi par déférence envers le village dans lequel elle vit, pour les revenus et pour l’honneur qui est si important chez les Japonais. Si le village de Shimae ne remplit pas sa tâche, le déshonneur sera sur lui, ce qui est intolérable. Katsuro ne l’aurait pas admis non plus. Ils sont liés par ce pacte-là, qui est non écrit bien sûr. Mais les Japonais vivent l’honneur d’une manière permanente. On a perdu le sens de l’honneur.
Une grande place est donnée aussi aux dieux, aux croyances diverses, aux superstitions, aux forces de la nature. C’était important ?
C’est très important, parce que je pense, encore une fois, que c’est une façon de dire que le néant, la solitude absolue n’existent pas. Ce qui fait le plus peur dans le monde, c’est de se dire : je suis tout seul. Tout seul dans la mort, tout seul dans la souffrance, tout seul dans l’inconnu.
Dans le déroulement du roman, il y a une astuce assez habile, au moment où Miyuki couche presque avec le directeur du Bureau des jardins et des étangs, sans savoir qui il est. Vous le dites, en revanche, tout à la fin de cette scène, discrètement, comme si vous n’étiez pas sûr que le lecteur a besoin de le savoir.
Quand j’écris un livre, je pense toujours que le lecteur l’écrit avec moi. Si je suis tout seul, ça ne sert à rien d’écrire. Il y a un co-auteur qui est le lecteur. Donc je lui fais des clins d’œil, des chatouilles, des coucous… C’est moi qui signe le livre mais chaque personne qui le lit peut avoir une vision particulière des personnages. Miyuki n’est pratiquement pas décrite, à chacun de l’imaginer comme il veut.
On sait qu’elle a 27 ans.
Oui, ce n’est pas beaucoup mais, pour l’époque, ce n’était pas mal. Je crois qu’elle ressemble à l’image de la couverture du livre, mais c’est une image personnelle. Si un lecteur me disait : c’est une blonde aux yeux bleus, je ne lui en voudrais pas du tout.
Le titre du livre, « Le bureau des jardins et des étangs », semble détourner le regard de son héroïne. Pourquoi ?
J’ai choisi ce titre parce que c’est le but de Miyuki : arriver au Bureau des jardins et des étangs. Ce qui est important dans le tir à l’arc, ce n’est pas la flèche, c’est la cible. En plus, je trouvais ce titre intrigant et il me faisait rêver. Quand on prononce le mot « jardin » et le mot « étang », ce sont des mots qui me parlent.
Parce qu’il y a toute une vie dedans ?
Dedans et autour. Ce sont des endroits extraordinaires qui sont près de palais. Un étang sacré, ce n’est pas rien.
Nagusa, le directeur, ne supporte pas l’odeur de Miyuki…
Il ne sait pas s’il la supporte ou pas. Il en est extraordinairement troublé. A priori, elle ne sent pas bon. Mais, en réfléchissant bien, peut-être qu’il va changer d’avis.
Toujours est-il qu’il décide de la sauver.
Oui, il décide surtout qu’elle peut lui être extrêmement utile. A partir du moment où l’empereur a donné son schéma directeur, une demoiselle qui sort d’une nappe de brume, qui traverse un pont, qui entre dans une deuxième nappe de brume, il se demande comment rendre l’odeur de la demoiselle. Et il y a cette petite qui est là, qui dégage une odeur bizarre, on va dire que c’est son odeur à elle. Il ne s’est pas trompé.
Où situez-vous ce roman dans votre œuvre ?
C’est mon préféré, tout simplement.
Parce que c’est le dernier, ou parce qu’il a quelque chose en plus ?
Non, non. Parce que je me suis plus investi dedans. Il y a beaucoup plus de mes fantasmatiques personnelles dedans. C’est le plus sincère, c’est le plus vrai, celui qui me ressemble le plus. Il traite d’une double thématique que j’aime, la jeune femme, le parfum – l’odeur, la senteur, la fragrance, comme vous voulez. C’est le voyage, aussi, et je suis passionné par les déplacements, il y a l’exil, l’exode, l’humilité, la soumission. Je suis passionné par le Japon, je n’y suis pas allé parce que ce Japon-là n’existe plus. J’aurais aimé connaître ce monde-là. Avoir une maison en bois avec des fenêtres en papier, ça m’aurait beaucoup plu.
Enfin, comme beaucoup d’autres écrivains depuis la mort de Jean-Marc Roberts, vous lui dédiez votre livre. En quoi était-il un éditeur d’exception ?
D’abord, c’était mon meilleur ami, ce qui n’est pas rien. C’était un éditeur hors du commun, et je ne suis pas le seul à le dire. Il était capable de vous appeler à quatre heures du matin parce que tout à coup il avait une angoisse, pas par rapport à lui-même mais par rapport à votre livre : « J’espère que demain, le papier dans Le Monde va être bon, j’aime tellement ce livre. » Il était exceptionnel en cela. Je l’ai vu pleurer en parlant d’un livre, de vraies larmes, pas du chiqué.

mardi 6 juin 2017

Helen Dunmore disparaît elle aussi

Blog littéraire ou nécrologie permanente? Après Juan Goytisolo, hier, voici Helen Dunmore dont on apprend la disparition - dans une phrase bancale, mais que je ne redresserai pas, un peu fatigué peut-être d'avoir à saluer une dernière fois des talents si divers, en si grand nombre, en si longue absence désormais...
La Britannique Helen Dunmore avait 64 ans seulement, une carrière littéraire bien remplie, notamment par quelques romans dont deux m'avaient séduit, il y a 100 ans - le premier était alors réédité en poche, le second paraissait en français pour la première fois.

La faim, traduit par Michelle Herpe-Voslinsky
Helen Dunmore prend la guerre comme décor. En 1941, Leningrad est encerclée par les Allemands. Plus rien ne passe, sinon avec beaucoup de chance. Plus de nourriture, en particulier. La faim commence à ronger les organismes. Puis à détruire les esprits. Comment on vit dans cette situation, voilà le vrai sujet du livre. Tout est vu à travers le prisme d’un manque insupportable. La réalité prend des couleurs nouvelles, criardes. Poussés à bout, les individus sont jetés les uns contre les autres dans un complet désespoir. Si certains s’opposent, d’autres se réunissent. Une romance naît. Forte comme le sont les histoires d’amour en temps de crise. Quand le temps est compté. Quand l’horreur est quotidienne. Un magnifique hymne à l’humain.

Les petits avions de Mandelstam, traduit par Françoise du Sorbier
Rebecca vient de nulle part, ou presque : bébé, elle a été trouvée, à l’arrière d’un restaurant, dans une boîte à chaussures qui est le seul souvenir de sa vie d’avant. Et encore : ce souvenir, elle l’imagine comme une belle histoire à se garder au chaud, pour soi-même et quelques proches. Il n’y a pas beaucoup de proches, d’ailleurs, depuis que sa fille Ruby est morte quand elle avait cinq ans, une enfant rayonnante qui courait sur la rue quand une voiture passait. Une histoire moche à se garder au frais, et qui resurgit aux moments les moins opportuns, comme sur cette piste d’aéroport où l’avion de Rebecca se pose en catastrophe : Ruby se trouve dans un camion de pompiers…
Rebecca est-elle devenue folle suite à un deuil mal accepté, suite à ses origines inconnues ? Pas du tout ! Elle peut avoir, avec son patron, un étonnant vieux bonhomme qui donne à ses hôtels des noms de poètes, des conversations d’une rare profondeur, qui draguent la vie en y ramassant les fragments scintillants de bonheurs passés. Et si sa relation avec Adam, le père de Ruby, a souffert de la perte de leur enfant, il ne faut y voir que les conséquences d’une souffrance bien naturelle.
Femme blessée mais femme forte, Rebecca sera le moteur d’un livre auquel travaille Joe, son ancien colocataire devenu romancier à succès quand il s’est intéressé à Staline. A la quête des origines, Helen Dunmore fait, comme souvent, le détour par la Russie, et pas seulement par le titre. Si « Les petits avions de Mandelstam » se génèrent en vol les uns les autres à la manière dont les récits s’emboîtent (et se déboîtent) ici, les rapports entre les personnages passent aussi par une profonde curiosité pour un pays qui fait naître attirance et répulsion – un riche bouillonnement dans lequel il est nécessaire de se situer.
Démonter ce roman est un peu absurde : chaque événement semble découler naturellement du précédent, si bien que l’on est déjà au bout alors même qu’on pensait à peine commencer à démêler les enjeux.

lundi 5 juin 2017

La mort de Juan Goytisolo, Grand d’Espagne et du monde

Photo Peter Groth
Au moment où, à Saint-Malo, le Festival Etonnants Voyageurs célèbre les liens entre littérature et démocratie, l’un des grands acteurs de la littérature-monde s’éteint. Juan Goytisolo, 86 ans, est mort dimanche à Marrakech après avoir marqué plusieurs générations de lecteurs et d’écrivains.
Dans un ouvrage collectif, Je est un autre, publié en 2010 et, précisément, à l’occasion d’Etonnants Voyageurs, il rappelait comment l’expérience de sa vie, marquée par la guerre civile espagnole et la dictature qui suivit, l’avait privé de valeurs plurielles qu’il avait fallu conquérir par « une action toujours à contre-courant, dans les marges de la culture et du monde officiel. » Sa biographie et son œuvre témoignent de cette reconquista accomplie comme un acte de foi renforcé par l’observation : « Il n’y a pas de culture homogène ou pure, comme le prétendent les patriotes et les ultranationalistes de tout poil. Bien au contraire, toute culture, sauf dans les communautés de petite taille et isolées, est la somme des influences qu’elle a reçues tout au long de son histoire, et plus celles-ci sont nombreuses, plus grande est sa richesse propre. »
Il a pu dire et répéter qu’il était « castillan en Catalogne, français à Madrid, espagnol à Paris, latin en Amérique du Nord, nasrani au Maroc et maure partout. »
Avec une certaine logique, ses livres ont été interdits en Espagne sous Franco mais le détour par les traductions françaises leur a donné, ainsi qu’à Goytisolo lui-même, un poids considérable. Jeux de mains, Fiestas ou Pièces d’identité, entre autres fictions, s’imposent dans les années 1960 par leurs qualités littéraires avant que les engagements politiques de l’auteur renforcent sa présence.
Juan Goytisolo a travaillé chez Gallimard, enseigné aux Etats-Unis, dragué au Maroc. Ce « citoyen traîne-savates de la planète Terre », comme il se décrivait lui-même, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, a d’abord été célébré en 1985, et en Belgique, par le très international Prix littéraire Europalia offert par les Communautés européennes. De 2004 à 2014, les Prix Juan Rulfo, national des lettres espagnoles et Cervantes avaient confirmé son rang parmi les siens.