dimanche 27 mai 2018

Le passé recomposé d’Olivier Rolin

Certains lieux se prêtent aux confidences : une voiture qui roule et tourne, une fin de nuit, sur le périphérique, permet à son conducteur de dire à sa passagère tout ce qu’il a sur le cœur. Et qu’elle doit savoir, estime-t-il.
Marie est en effet la fille de Treize, qu’on appelait ainsi dans un milieu où le pseudonyme était la règle, parce qu’on s’y élevait, à la fin des années soixante, contre la société bourgeoise. On se voulait dur, pas comme ces intellectuels engagés qui, à leurs yeux, ne pouvaient être courageux et dont on se méfiait. Ce qu’il fallait, c’était de l’action. Devenir des apprentis barbares.
Toute une époque, terriblement datée. Comment Marie, une vingtaine d’années, pourrait-elle savoir ce qu’étaient les années soixante, les années « Pompe » (pour Pompidou), comme dit Martin avec, encore aujourd’hui, du mépris pour un président qu’il n’a jamais supporté ? Il faut donc lui dire tout, dans les détails et dans le désordre. « Tu ne sais pas raconter une histoire, tu mélanges tout. C’est le contraire fillette, lui réponds-tu : l’imbroglio fait partie de l’histoire. »
Martin pense que le monde était alors très proche encore de la fin de la seconde guerre mondiale, qu’il en subissait les conséquences sans être entré dans les progrès devenus maintenant une seconde nature. Difficile, pour Marie, d’imaginer la vie sans le téléphone portable, sans la multiplicité des chaînes de télévision, sans le TGV. Dans le groupe révolutionnaire de Treize et de Martin, un membre plus allumé que les autres rêvait de faire sauter un TEE qui se souvient de ce qu’était un TEE, trois heures entre Paris et Bruxelles ?
De temps à autre, pendant qu’ils roulent, le regard de Martin glisse sur les jambes de Marie, il en perdrait presque le fil. Il lui doit pourtant cette explication, jusqu’au bout : Treize est mort quand elle avait quatre ans. Et les circonstances de cette mort ressemblent à ce qu’avait été leur vie : puérile et convaincue, bercée de grandes idées à mettre en application tout de suite. Par exemple, enlever un industriel, quitte à découvrir ensuite, avec honte, qu’il avait été un grand résistant et ne méritait donc sans doute pas le traitement humiliant qu’ils lui ont infligé.
Les événements sont si lointains, déjà, et ils ont tant changé, même s’il n’est pas agréable de le reconnaître : « Tu t’attendais à ça, ce genre de mélancolique désagrément, c’est à chaque fois pareil lorsque vous vous revoyez, de loin en loin : vous êtes à jamais les uns pour les autres ce que vous avez été ensemble, des jeunes gens fiévreux, intolérants, ascétiques, mais le temps vous a enfermés en douce dans des outres de vieille peau. Et vous voilà à faire la course en sacs là-dedans, comiques, vers la mort. »
Il fallait bien que ça finisse un jour, même si la fin aurait pu être différente de la même manière que l’essence dans le réservoir ne durera pas éternellement.
Et en tirer les conséquences : Tigre en papier, le jeune révolutionnaire l’était au moins autant que ceux qu’il qualifiait ainsi. Le bilan n’est pas brillant, l’époque qu’ils ont contribué à installer ressemble à tout ce qu’ils détestaient alors…
Martin se répète parfois, il a ses obsessions. Les publicités lumineuses et les panneaux indicateurs passent et repassent en une litanie qui fait une musique de fond. Parfois, un quartier voisin est lié à l’histoire, c’est parti pour une autre digression.
Le roman avance ainsi, apparemment sans logique, accumulation de souvenirs qui, pourtant, veulent en venir quelque part, à la dernière scène au cours de laquelle Treize meurt brutalement. Encore faut-il se méfier des souvenirs : « Attention, dis-tu à la fille de Treize : il ne faut pas croire tout ce que je raconte. Et ce n’est pas que je cherche à dissimuler, à déformer quoi que ce soit : c’est que ma mémoire n’est plus que dissimulation et déformation. »
Comme peut-être Marie, qui ne parle pas beaucoup et la plupart du temps laisse dire, on est hypnotisé par la route qui défile et les scènes qui se mettent en place. Chacune à sa place, quand on y pense, dans le fouillis qu’est l’ensemble, une agitation stérile, dans l’ombre. Puis le jour se lève et la lumière revient. L’histoire est finie.
Olivier Rolin nous a fait voyager dans un mélange de tristesse et d’allégresse. On n’est pas prêt d’en sortir.

samedi 26 mai 2018

Marc Levy en 2017, un faible millésime


Près de 450 pages ne suffisent pas à digérer le prénom donné par Marc Levy à l’héroïne de son roman : La dernière des Stanfield, bien que Donovan par son nom de famille, s’appelle Eleanor-Rigby. Onze chapitres plus loin, le lecteur rencontre, à la même époque (octobre 2016) mais au Québec alors qu’on était à Londres, George-Harrison Collins. Celui-ci subit le ridicule de son prénom depuis l’école, sans comprendre pourquoi il le porte : « Le plus étrange, c’est que nous n’écoutions même pas les Beatles à la maison, ma mère était plutôt Rolling Stones. » Echo à la première page, où Eleanor-Rigby expliquait avec conviction : « dans les années 1960, les fans de musique rock se divisaient en deux groupes. Rolling Stones ou Beatles ; pour une raison qui m’échappe, il était inconcevable d’apprécier les deux. » Les notes superflues de bas de page sont intégrées au texte. Cela ne les rend pas moins superflues. Cela n’allège pas non plus un style pesant.
Mais un Guillaume Musso ne suffisant pas à faire le printemps de la librairie, il faut bien qu’après Un appartement à Paris surgisse le nouveau Marc Levy, son alter ego dans le cœur fragile des lectrices et lecteurs de best-sellers, à chaque fois remué par l’imagination des deux auteurs à succès, à chaque fois séduit par l’absence de style qui les caractérise. A propos du style, inutile d’en faire des tonnes : personne ne lit Marc Levy (ou Guillaume Musso) en espérant y trouver la quintessence de la littérature d’aujourd’hui. Quelques efforts pour relever le niveau d’une platitude presque parfaite seraient néanmoins appréciés.
Tant qu’à faire, l’imagination pourrait être elle aussi mise au service d’une plus grande vraisemblance. Eleanor-Rigby (non, on ne s’y fait pas) a reçu, dans le premier chapitre, une lettre manuscrite et anonyme évoquant les mystères de la vie de sa mère, et le « forfait magistral, commis il y a trente-cinq ans » par celle-ci. Il faudra attendre le chapitre 14, avant lequel Eleanor-Rigby est la narratrice de six autres chapitres, pour qu’elle pense à regarder le timbre sur l’enveloppe. « J’aurais été une piètre détective ; comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? » En effet, « comment cela m’avait-il échappé ? » Le romancier reprend, afin que cela ne nous échappe pas, à nous qui ne pouvons être aussi piètre détective que son héroïne, mais la confiance de l’écrivain en son lecteur n’est pas sans failles, les répétitions en sont la preuve.
Tout cela ne nous dit pas de quoi il retourne, et au fond il vaut mieux ne pas trop en révéler, le récit étant bien la seule raison pour laquelle on peut avoir envie d’aller jusqu’au bout de ce livre. Une narration filandreuse conduit en mouvements paresseux de 2016 aux années 1980 et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les événements s’imbriquent et s’expliquent, les secrets des meilleures familles ne sont pas plus jolis que ceux des milieux modestes. Encore qu’il ne faut pas compter sur Marc Levy pour nous expliquer de quoi ces milieux modestes sont capables, ils n’entrent pas dans son champ de vision. Chez ceux dont il nous parle, il n’y a pas de maisons, il y a des demeures. Demeures victimes, parfois, de revers de fortune, mais quel est le propriétaire qui ne se trouve, un jour ou l’autre, dans la gêne ? Heureusement, il aura mis de côté des titres ou des toiles de maître susceptibles de le tirer d’affaire jusqu’au prochain coup gagnant.
Marc Levy joue sur du velours, sous les apparences cossues dont il reste toujours des traces même lorsque la splendeur s’est évanouie. Certes, ses personnages contemporains, Eleanor-Rigby et George-Harrison (prénoms toujours aussi difficiles à écrire), ont des professions « normales ». Elle est journaliste de voyages, il est menuisier, vaguement spécialisé dans le faux mobilier ancien. Mais ils agissent comme s’ils étaient protégés par un passé qui leur fournirait une sorte d’immunité par rapport aux ennuis communs.
Bon, c’est Marc Levy, pourquoi fait-on mine d’être surpris par cette médiocrité ?

P.S. Je sais, je sais, un nouveau roman est sorti depuis. Mais une érédition au format de poche est toujours bonne (ou non) à prendre...

vendredi 25 mai 2018

14-18, Albert Londres : «Est-ce que le regard est jamais sale quand il s’agit de marquer sa supériorité?»




Devant 525 prisonniers allemands

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français des Flandres.
Sous le soleil qui ne les faisait pas minables, je viens de voir 525 Allemands prisonniers.
Ce sont ceux que l’armée française des Flandres prit hier, au pied des monts.
Rien de sensationnel que de rencontrer des boches. Et cependant, à moi qui crains pourtant les répétitions, cela ne m’a pas paru une rengaine. Ces 525 ennemis prenaient je ne sais quel relief de nouveauté à mes yeux. Le devaient-ils aux circonstances ? à l’humeur ? Les Allemands se préparent de nouveau à nous attaquer. Je vais vous présenter ces gens qui, s’ils n’avaient été raflés, étaient destinés, dans peu de jours, à se précipiter sur nous. Devant le général français, ils défilèrent. Il y avait des officiers parmi eux. Ils prirent le commandement, se mirent en marge du rang et, allez ! La tête tournée vers notre chef, les yeux dans ses yeux, aussi raides et parfaits que devant le Kaiser, mécaniques, ils passèrent. Ils étaient nettement sans pensée. Rien, croyez-le, ne leur mordait le cœur. L’homme n’était plus fonction de son esprit, mais uniquement de ses membres. Il s’agissait de se remettre à faire avec leurs jambes les plus beaux angles aigus. Ainsi firent-ils.

« Que faisais-tu ? »

Après, ils eurent à boire et restèrent sur l’herbe chaude. Je les vis là. Ils étaient de toutes tailles, de toutes figures.
— Qu’est-ce que tu faisais, toi ?
— J’étais voyageur en chocolat.
— Dans une grosse maison ?
— Dans une grosse maison qui, si la guerre n’avait pas éclaté, vendrait certainement aujourd’hui dans tout le monde.
— Tu en es sûr ?
Il en était parfaitement sûr. Comme il est sûr qu’après la guerre elle reprendra son projet. Ils sont certains encore de nous faire acheter leurs marchandises. Quel œil il faudra avoir !
— Qu’est-ce que tu faisais, toi ?
— Agriculteur.
— Tu avais une grande ferme ?
— Non, j’apprenais l’agriculture pour partir au Maroc.
Comme c’est ça ! Nous avions conquis le Maroc, c’est eux qui allaient le cultiver. Où sont les jeunes gens de chez nous qui apprenaient l’agriculture pour partir au Maroc ?
— Qu’est-ce que tu faisais, toi ?
— Dentiste.
— Où ?
— En Suisse.
— Pourquoi pas en Allemagne ?
— Parce qu’il faut des dentistes allemands en Suisse.
— Alors tu parles français ?
— Oui. J’avais beaucoup de clientèle française. Et il rit. Il est très content. Ainsi était naturellement l’Allemagne conquérante.
— Qu’est-ce que tu faisais, toi ?
— J’étais dans une fabrique de meubles.
— Où ?
— À Francfort-sur-le-Mein. Mais c’étaient des meubles à expédier en Autriche et en France.
— Seulement ?
— Oui, seulement pour l’étranger.
C’est sans doute que nous n’avions plus d’ébénistes en France !
— Qu’est-ce que tu faisais, toi ?
— Placier en champagne.
— Où ?
— En Extrême-Orient, au Japon, aux Indes.
Ce qu’ils ne pouvaient produire, ils le prenaient chez nous et le vendaient à l’étranger sous leur marque.
Il y avait des garçons de salle – deux – mais garçons de salle allemands, en Roumanie.

Dans les souliers des autres

Il est plus de la moitié de ces Allemands, à cette heure désarmés et pouilleux qui, avant de nous combattre par le fer, naturellement, par la seule pente où les inclinait leur esprit national, nous tiraient dessus en pleine paix.
Sur ces 525 il en est plus de 50 qui s’occupaient de nos propres affaires ; l’un à travers son bois, l’autre à travers notre vigne. Ils venaient nous servir à table, nous vendre des montres. – Celui-ci était agent en France de deux horlogeries suisses. – Ils allaient dans nos colonies prendre la place des Français que rien ne pouvait déloger de chez eux. Ce n’est pas la guerre qui de ces gens-là a fait nos ennemis. C’est leur esprit. Ils se croient mieux désignés que nous-mêmes, pour nous aider à profiter, selon leur manière, des avantages que la France tient de sa nature ou de ses victoires centenaires. Ils voulaient nous donner la main pour nous faire descendre des trottoirs comme on procède avec les enfants. Ils ont attaqué en 1914 afin de nous contraindre à cette protection. Et toute la Germanie, dont ces 525, et dont ces 50, était de cette opinion ! Regardez-les, sous le soleil, au pied de leur offensive, ces 50 qui s’étaient chargés de se mêler de nos intérêts. Je sais bien qu’ils sont sous un uniforme relâché et qu’ils n’ont pas les joues rasées, mais le regard !
Est-ce que le regard est jamais sale quand il s’agit de marquer sa supériorité ? Cherchez dans les yeux de ceux-là, les maîtres, les petits maîtres qu’ils se prétendaient. Vous n’en trouverez pas : aucune fierté même retenue ne luit dans leur prunelle. Ils n’étaient gonflés que de présomptions scolaires. Notre étoffe, à nous, est plus large. Ne chargeons donc désormais plus personne de la vendre à notre place.
Le Petit Journal, 24 mai 1918.



Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 24 mai 2018

Quatorze fois Nicolas Le Floch, et la fin...

Jean-François Parot, 71 ans, n'ira pas plus loin que Le prince de Cochinchine, quatorzième volume des enquêtes de Nicolas Le Floch, fin gourmet et commissaire au Châtelet, paru chez Jean-Claude Lattès l'an dernier. A moins qu'avant de mourir hier, il ait eu le temps de terminer un épisode de mieux. J'avais pris l'affaire en route, je ne suis pas allé jusqu'au bout, voici quand même quelques articles brefs - et un plus consistant - sur quatre titres de la série.



Quand Nicolas Le Floch passe à table pour un dîner confortatif, il en oublie son enquête. Et veut connaître, des plats servis, tous les détails qui font venir l’eau à la bouche. Pauses bienvenues dans une affaire sordide qui menace la reine en 1778, après un bal de l’Opéra. On vole des clés et de l’urine. Des libelles et des ouvrages licencieux circulent. Restif de La Bretonne est une mouche – un indicateur de la police. Pas un instant d’ennui dans une époque agitée.


Nicolas Le Floch a vieilli de vingt ans en huit volumes que Jean-François a écrits en moitié moins de temps. En 1780, il est pourtant à peine moins ingambe, apprécie toujours la bonne chère et les plaisirs de la chair. Il a compris que M. de Chamberlin a été assassiné. Avec, peut-être, de lourdes conséquences pour le ministre Sartine, qu’il faudra défendre par fidélité. Malgré l’atmosphère de complot qui règne dans l’entourage du roi. Navigation à vue entre des intérêts divergents.


Jean-François Parot doit écrire les aventures de Nicolas Le Floch en habit, avec sur la table plume, papier, encre, sable et un pain de cire à cacheter qu’il utilise une fois son manuscrit achevé, avant de l’envoyer à son éditeur. Il est tellement plongé dans son 18e siècle qu’il en adopte les pratiques en même temps que le langage. Celui-ci semble, en raison de la distance, légèrement guindé. Mais est-il temps de passer à table, chez Noblecourt ou dans quelque auberge de bonne renommée, que l’écrivain, narines dilatées à la pensée des fumets évoqués, s’empourpre, se libère le col, part corps et âme dans la description d’une cuisine riche et sophistiquée. Puis, les plats avalés avec gourmandise par les protagonistes du roman, le même écrivain se laisse aller à un léger assoupissement, avant de reprendre le flux d’événements tourmentés.
Selon toute vraisemblance, ce tableau ne correspond en rien à la manière dont Jean-François Parot écrit. Mais il nous plaît de l’imaginer ainsi à la tâche, tant il nous projette à l’époque où Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet, chargé des affaires extraordinaires, met son intelligence et sa finesse au service du roi. En particulier quand l’affaire est complexe. Et elle l’est singulièrement dans L’enquête russe, dixième volume d’une série au succès bien mérité.
Nous sommes en 1782, Benjamin Franklin est à Paris où il représente les forces indépendantistes qui cherchent à se dégager de la puissance britannique contre laquelle la France est en guerre. Paul, fils de Catherine II de Russie, voyage incognito en France, sous le nom de comte du Nord – une discrétion toute relative puisque sa présence est très médiatisée, comme ne l’écrit bien sûr pas Jean-François Parot. Et Nicolas Le Floch est chargé d’une mission qui déborde de ses fonctions policières tout en convenant parfaitement à son esprit d’initiative : approcher le prince, gagner sa confiance et s’assurer de la fidélité qu’il manifestera en faveur de la France quand ce sera nécessaire.
Passons sur le plan assez audacieux, et encore plus risqué, mis en place pour obtenir ce résultat. De toute manière, les événements qui surviennent, et au cours desquels s’accumulent les cadavres, obligent Nicolas à improviser. Ce qu’il fera, bien entendu, brillamment, même si, dans la plus grande partie du roman, il ne parvient pas à relier les différents éléments qui se présentent à lui. On serait perplexe à moins. L’auteur a dû travailler l’intrigue autant que l’écriture. De quoi se régaler, en attendant la suite.


Nicolas Le Floch apprend le secret de sa naissance, sauve la vie de Louis XVI et retrouve, en espionne, la mère de son fils. Celui-ci lui demande l’autorisation de se marier. Rien que cela, dans un roman touffu où l’on mange quand même avec goût et appétit entre deux intrigues à la Cour, dont l’affaire du collier n’est pas la moindre. Mais elle se termine, le moment est venu de passer à autre chose, dans la familiarité d’une époque où l’on démolit les constructions sur les ponts de Paris.

mercredi 23 mai 2018

La mort de Philip Roth

L'écrivain américain Philip Roth est mort hier à 85 ans, vient-on d'apprendre. Une oeuvre de grande dimension qu'il faudrait revisiter dans son ensemble et dont voici, par fragments, quelques éclats surgis de mes lectures au fil des années. Sa principale traductrice en français est Josée Kamoun (qui vient de donner une nouvelle traduction de 1984, de George Orwell).



La tache, dans la vie du professeur Coleman Silk, est le prétexte, pour Philip Roth, à un formidable montage romanesque. Le personnage principal est un homme complexe. Il a toujours eu le mensonge constructif. Au risque d’avoir à se débattre avec lui-même, entre vérité et fiction. Un beau sujet pour son voisin, bien connu des lecteurs de Roth, l’écrivain Nathan Zuckerman. Mais celui-ci ne sait trop qu’en faire. Il lui tourne autour. Rumine. Le romancier – le vrai – inscrit leur double quête en forme de danse désespérée dans le contexte de son époque. L’Amérique redécouvre le puritanisme grâce (?) à l’affaire Lewinski. Les valeurs se remettent en place. Autant dire que plus personne ne sait où il en est.


David Kepesh, un professeur d’université, ne pense qu’à « ça ». Assez prudent pour éviter de se lier avec une étudiante avant la fin des cours. Mais assez imprudent pour devenir dépendant de l’une d’elles. Consuela possède un corps de rêve. Un corps qui répond aux fantasmes et les entretient. David est le parfait salaud et l’éperdu qui ne sait plus à quel sein se vouer. Il se confesse. A qui ? Au lecteur, au moins. On reçoit son récit comme celui d’un ami qui s’impose malgré les réticences. La curiosité est nourrie de détails intimes, et d’un désarroi assez grand pour que la confiance s’installe.


L’auteur tient de hautes conversations avec des écrivains surtout européens. Une famille dont les membres ne se connaissent pas toujours mais ont des préoccupations en commun. Roth les met en lumière. Revisite les camps de concentration avec Primo Levi, l’œuvre de Bruno Schulz avec Isaac B. Singer. Tout n’est pas consensuel. C’est formidable !


Autour d’une tombe où l’on enterre Un homme, ses proches évoquent ce qu’il fut. Du moins, ils essaient. Ensuite, il reste le roman pour approcher la vérité. Une vie assez banale, ni tout à fait réussie ni tout à fait ratée. Et, surtout, les atteintes de l’âge, le corps qui lâche : le massacre de la vieillesse. Roth avait 73 ans quand il a publié ce livre, presque ultime. Un autoportrait testamentaire à travers un de ses doubles.

L’écrivain américain, quatrième Man International Booker Prize

A défaut du prix Nobel de littérature qui lui a souvent été promis, Philip Roth, 78 ans, peut ajouter à une longue théorie de récompenses celle que vient de lui attribuer le jury du Man Booker International Prize. Quatrième lauréat de ce prix bisannuel, l’écrivain américain succède à l’Albanais Ismail Kadaré, au Nigérian Chinua Achebe et à la Canadienne Alice Munro.
Son œuvre reflète les aléas de la condition humaine, examinée à travers des personnages qui sont souvent des doubles de l’auteur. Elle vaut autant par ses aspects tragiques que par sa puissance comique. Cela grince de partout, et de plus en plus au fur et à mesure que l’homme, vieillissant, fait face à la déchéance physique. Le questionnement incessant sur l’identité juive est également au cœur d’un travail de fiction dans lequel la réalité est transfigurée.
Son talent a été remarqué dès son premier livre, un recueil de nouvelles : Goodbye Columbus a reçu le National Book Award en 1960. Philip Roth n’a pas 30 ans. Il prend définitivement place au sein des meilleurs écrivains américains quand sort, en 1969, Portnoy et son complexe, où l’intervention de la psychanalyse ne sauve pas le personnage principal de l’abîme dans lequel le plonge sa propre sexualité.
Dix ans plus tard, il laisse à Nathan Zuckerman, désormais son double préféré, le soin de porter sur l’existence son regard critique. Le cycle commence avec L’écrivain des ombres et se poursuivra pendant près de 30 ans, jusqu’à Exit le fantôme – les titres originaux de ces deux romans utilisent le même mot : ghost. Dans La leçon d’anatomie ou La tache comme dans les neuf romans où apparaît le personnage, l’histoire contemporaine des Etats-Unis est passée au crible de son expérience personnelle.
Riche de plus de trente livres, sa bibliographie témoigne d’une créativité capable de rebondir sans cesse, même lorsque l’écrivain laisse entendre qu’il a épuisé ses sujets de prédilection. L’année dernière encore, il a publié Nemesis, qui pose avec Un homme, Indignation et The Himbling (les deux plus récents ne sont pas disponibles en français) une série de questions sur les choix qui s’offrent à l’homme et les circonstances qui le poussent à les faire.
Philip Roth reconnaît les influences qu’il a lui-même subies : elles se situent autant du côté de la littérature européenne que des grands écrivains américains, juifs ou non. Il en a pris le meilleur pour trouver un ton à nul autre pareil.


Nathan Zuckerman a 72 ans. Impuissant et incontinent depuis son opération de la prostate, il souffre aussi de pertes de mémoire. On le retrouve pourtant tout frétillant à la vue de Jamie, une jeune femme séduisante avec laquelle il imagine des dialogues piquants. Il est à nouveau capable de colère devant le projet de biographie de son écrivain fétiche, dont il a retrouvé la dernière compagne. Au lendemain de la deuxième élection de Bush, Zuckerman réactive son ironie.


Trois actes, et baissez le rideau ! Une tragédie classique, en somme, pour le dernier roman traduit en français de Philip Roth. Bref et percutant. Une descente aux enfers interrompue par une rémission. Premier acte : Simon Axler, comédien de grand talent, découvre qu’il n’est plus capable de s’exprimer sur scène. « Il avait perdu sa magie. »Deuxième acte : Pegeen, dont les parents sont des amis, s’entiche de lui alors qu’elle était lesbienne. « Les perspectives de l’un et de l’autre avaient radicalement changé. » Troisième acte : « “C’est fini”, annonça Pegeen à Axler. »
La mécanique est implacable. Du jour où Axler comprend qu’il est un acteur fini, que « ça sonne faux », il sombre dans la dépression, tout en continuant de temps à autre à jouer un rôle. Il en changera d’ailleurs au fil du roman, selon les moments : patient obéissant, amant attentif, homme déçu, autant de personnages dont il adopte la manière d’être comme il l’a fait sur scène. Il se demande même parfois s’il ne devrait pas renforcer tel ou tel aspect du caractère affiché. Il est resté, malgré lui, l’homme capable de se plier aux contraintes d’une situation, et d’en jouer. Même si cela fonctionne dorénavant moins bien avec Shakespeare : « Il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdi, et il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdissant, or il avait joué Shakespeare toute sa vie. »
Axler est entré dans sa dernière pièce et, si Camus ne s’en était pas déjà servi, La chute eût été un titre formidable. Bien meilleur que Le rabaissement, qui n’est pas à la hauteur d’un roman où le personnage principal se débat dans une situation insupportable. L’âge en est bien sûr responsable pour une grande partie, bien qu’il ne soit que dans la soixantaine. Mais les véritables raisons de ce coup de mou qui dure sont peut-être ailleurs. Il les cherchera en vain lors d’un séjour en hôpital psychiatrique. Le remède à son état n’est pas plus facile à déterminer. Probablement les antidépresseurs l’aident-ils à dormir et à éloigner de lui l’angoisse qui lui faisait entrevoir le suicide. Probablement aussi les confidences d’une autre patiente, qui va jusqu’à lui demander de tuer son mari coupable d’avoir violé leur petite fille, lui redonnent-elles une certaine confiance en lui. Pas assez pour reprendre son métier. Mais de quoi séduire Pegeen, ou au moins accepter d’entrer dans cette relation improbable puisque l’âge et leurs habitudes sexuelles les séparent.
Si Axler était moins lucide, il n’aurait pas conscience de sa soudaine médiocrité. Il faut avoir eu du talent pour reconnaître un jour qu’on l’a égaré quelque part, et qu’on ne le retrouvera peut-être jamais. Philip Roth, à travers ce personnage de comédien, semble conjurer la peur de devenir un écrivain banal. Il n’en est pas là – heureux lecteurs ! S’il reconnaît volontiers, à 78 ans, ne plus trouver en lui l’énergie nécessaire à d’amples constructions romanesques, il fait toujours merveille dans l’élaboration de livres comme celui-ci. Rondement mené, le temps d’une représentation, Le rabaissement touche là où ça fait mal, rappelle que la vie est facétieuse et offre des sursis inattendus, mais aussi que personne ne peut empêcher sa propre chute finale. Une leçon morale et littéraire.


La plus récente intervention publique de Philip Roth a fait beaucoup de bruit parce qu’il s’en prenait à Wikipedia. En désaccord avec l’interprétation donnée par l’encyclopédie en ligne des sources d’inspiration utilisées pour La tache, il n’avait pas été considéré comme un informateur fiable pour modifier l’article. La version américaine de celui-ci résume maintenant le débat (1). On peut considérer qu’il est clos. Tout en se disant que, pour un écrivain qui range ses petites affaires avant de quitter ce monde, il y a décidément maintenant une nouvelle manière de le faire…
Philip Roth aura donc vécu avec son époque depuis l’enfance jusqu’à l’heure du web 2.0. En 1944, il avait onze ans et les grandes peurs étaient engendrées par la guerre où bien des hommes destinés à un bel avenir tombaient sur les fronts européen et asiatique. Mais aussi par une maladie aujourd’hui presque oubliée, la poliomyélite. Bucky Cantor, grand jeune homme baraqué mais à la vue trop mauvaise pour entrer dans l’armée, est directeur d’un terrain de jeu à Newark, dans le quartier juif de Weequahic. La polio est entrée dans la ville par le quartier italien et s’est disséminée ensuite pour frapper surtout Weequahic. En particulier des enfants qui fréquentent le terrain.
Bucky, dans une scène presque inaugurale, fait face à un groupe de jeunes Italiens qui disent, en crachant aux abords du terrain de jeu, vouloir disséminer la polio qui ne frappe encore, à ce moment, que chez eux. Un peu plus tard, il calme le « dingo » du quartier, qui promène toute la journée sa crasse et ses odeurs, en lui serrant la main alors que certains le soupçonnent de propager la maladie. Une grande maîtrise de soi et un sens aigu de son devoir caractérisent le jeune homme qui se sent coupable de n’être pas au combat avec ses amis. Pour rien au monde, il ne quitterait sa fonction malgré l’épidémie. Pour rien au monde, sauf peut-être pour Marcia avec qui il envisage de se fiancer et qui, elle, se trouve à l’abri très loin des miasmes de la ville, dans un camp de vacances à Indian Hill. Il cède à son invitation de la rejoindre et part au camp avec le sentiment d’avoir déserté.
Puisqu’il retrouve son amoureuse dans un cadre privilégié, tout devrait pourtant bien se passer. Sinon que Bucky est assez remonté contre le Dieu auquel Marcia est attaché. Il le tient responsable de la maladie et des morts qu’elle provoque. Sinon aussi que la polio s’invite au camp. Apportée probablement par Bucky lui-même…
Les deux premières parties montraient le personnage principal à Newark puis à Indian Hill. La dernière, plus courte, lui fait retrouver, en 1971, un des garçons du terrain de jeu, frappé lui aussi à l’époque par la polio et handicapé comme Bucky. Celui-ci, dans des conversations qui s’apparentent à des confessions, s’explique sur la manière dont il a vécu la tragédie et ses conséquences. C’est simple et profond. Imparable.

Un dernier cycle de 4 romans

Némésis, c’est la colère des dieux ou, pour les puristes, la déesse de la colère divine. Et, pour nous, le titre d’un cycle de quatre romans courts dans lequel Philip Roth donne en quelque sorte son testament d’écrivain, au moment où ses 79 ans (un peu moins au moment d’écrire ces livres) le rapprochent de la grande question : qu’y a-t-il après la mort ? Un homme, paru en 2006 et traduit en 2007, est une sorte d’autoportrait fictif, ouvert par l’enterrement d’un double de Roth et poursuivi par l’évocation de ce qu’il a été pour ses proches, jusqu’au massacre de la vieillesse. Indignation (2008 et 2010) montre comment un jeune homme se débat, au moment de la guerre de Corée, entre sa découverte d’une sexualité débridée et le poids de la religion présente à l’université comme dans sa famille, bien que de manières différentes. Paru l’an dernier en français (en 2009 aux Etats-Unis), Le rabaissement raconte la descente aux enfers d’un comédien âgé qui a tout perdu de son talent et croit retrouver une seconde jeunesse, le temps trop bref d’un dernier amour. Avec Némésis (2010 et 2012), qui reprend le titre du cycle, Roth poursuit et clôt l’alternance qu’il a mise en place entre personnages vieux et personnages jeunes. Tous poursuivis, dans des circonstances diverses, par cette colère divine contre laquelle ni l’acceptation ni la négation ne sont d’aucun effet.
L’écrivain américain semble dire, dans des entretiens récents, qu’il en a ainsi terminé avec son travail de romancier.

14-18, Albert Londres : «Rien ne manque mais tout est précieux.»




Une visite à Londres
Sur un torpilleur anglais
Une rencontre avec M. de Broqueville

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Londres, 19 mai.
Par suite de hasards curieux, sortant du front des Flandres, nous avons rencontré un contre-torpilleur anglais revenant, tout chaud, de bombarder Ostende ; nous sommes monté dessus ; sans nous en apercevoir, de compagnie, nous avons avec lui convoyé dans la mer du Nord et dans la Manche, puis nous sommes arrivé dans un port anglais. Puis, comme les trains fonctionnent souvent à l’heure d’arrivée des bateaux, nous avons pris le train. Il nous a menés à Londres. Nous avons vu Londres entre les deux formidables offensives allemandes, celle qui vient de s’éteindre et celle qui est prête à se rallumer. L’aventure terminée, comme nous retournions aux lignes menacées du nord, sur un transport qui nous ramena, nous nous sommes trouvé avec M. de Broqueville, président du Conseil belge et deux de ses ministres. C’est tout cela que nous désirons vous offrir.

En mer

D’abord, le départ. Le matin même, de la côte de Belgique, nous avions entendu, venant du large, une grande aubade de canon. Qu’était-ce ? C’était un bateau qui, de toutes ses gueules, aboyait contre Ostende. Deux heures de l’après-midi. Dans un port proche, un des lionceaux de la mer est à quai. C’est lui. On nous y reçoit. Il n’en est pas à ses premières armes. Dès l’entrée, une plaque vissée sur le pont nous l’apprend : il a coulé, tout seul, trois ennemis dans la journée du Jutland. Sa cloche, qui sonne les ordres, est tirée du bronze allemand capturé ce jour. Il fut également de l’affaire de mai 1917. C’est un tireur célèbre. Jeune commodore. Le commodore est le commandant. Il ne nous dit rien sur sa monture d’acier, sinon ceci : « Cette matinée, 800 obus sur Ostende. » Les Anglais maltraitent les bases des sous-marins de l’Allemagne. Ces 800 obus sur des buts semblables se renouvellent souvent. Après l’embouteillage, le harcèlement. Von Tirpitz, roi détrôné, mais toujours obéi, du dessous des mers, que votre épiderme doit se sentir chatouillée !
Or, que faire à Douvres, car à vouloir apprendre qui tonnait si fort ce matin sur les rives du Nord, nous arrivions en Angleterre. Que faire à Douvres, sinon prendre le train pour Londres.
Les journaux allemands venaient de publier des nouvelles imprévues. « Londres, disaient-ils, depuis qu’en un mois nous avons détruit 600 000 hommes de l’armée anglaise (Holà ! holà !) est une ville rentrée dans le deuil. » Ils ajoutaient : « L’incident Lloyd George et F. Maurice a bouleversé la capitale. » Pour constater ces catastrophes, que nous arrivions bien ! 600 000 hommes ! Combien faut-il donc que l’Allemagne compte de pertes, pour supposer qu’elle peut sans invraisemblance faire croire à son peuple que l’Angleterre, depuis le 21 mars, est veuve de 600 000 des siens ? En tout cas, nous voilà, descendant de Charing Cross, nous allons constater la consternation de la capitale !

Londres sérieux et ordonné

Londres mène une vie sérieuse et ordonnée. Les intentions allemandes affichées contre l’armée anglaise n’ont eu aucune influence sur la marche du cœur de l’Angleterre, Les permissions étant sans doute supprimées, peu de soldats, peu d’officiers. Le kaki est rare, même dans les rues. Et comme c’est sous cette couleur que nous avons l’habitude de voir cette nation, il nous semble que moins que dans le nord de France, nous sommes ici en Angleterre. Le mouvement est surtout de femmes. Vers midi, quand les grandes voies sont pleines de la foule sortant du travail, il vous saute aux yeux que les femmes remplissent tous les emplois, il y a peu d’hommes, tout juste quelques-uns dans la masse : points noirs sur la mer. Aux omnibus, au tube, même changement que chez nous : des femmes ont coiffé la casquette. Comme il reste encore des « impériales » et qu’elles sont forcées de grimper, elles ont, en plus, chaussé des bottes. L’activité a changé de bras.
Le blocus sous-marin qui devait tout régler en peu de mois n’a rien bloqué sinon la liberté de prendre chacun plus que sa part. Seulement, votre part vous est comptée sans entrave. Il faut que vous achetiez contre des tickets votre droit de manger dans les restaurants. Vous avez votre carton pour la viande, votre carton pour le pain, votre carton pour le sucre. Pour vous nourrir : toutes les facilités ; pour gaspiller : toutes les barrières. Rien ne manque mais tout est précieux. L’esprit de collaboration que les Anglais apportent à toutes les lois que l’on fait dans leur intérêt facilite cette nouvelle méthode de vivre. Ces précautions sont rentrées dans les habitudes, elles ne sont plus une gêne, elles sont ce que présentement doit être l’existence. Ainsi est faite heureusement la vieille et grande Angleterre. Excitons un peu les fumeurs français : ici les cigarettes ne manquent pas.
Où les journaux allemands ont-ils vu que Londres était une ville troublée ? Londres est comme ses Anglais : il ne s’émeut pas. Cent raids d’avions – dont on ne voit d’ailleurs pas une trace – ne l’ont pas fait sortir de sa confiance en lui, les projets allemands ne le renversent pas davantage et l’incident Lloyd George-Maurice n’a pas, d’une ride, ridé la Tamise.

Avec le « Premier » belge

L’humeur calme de la capitale, ainsi constatée entre deux bateaux, nous prîmes le chemin du retour aux armées. La malle qui nous traversa portait presque la moitié du gouvernement belge : le président, M. de Broqueville, le ministre des Chemins de fer, M. Segers, le ministre des Finances, M. de Vyvère.
— Quelles nouvelles, monsieur le Président, du royaume ?
— Celles-ci : vous étiez sur notre front voilà cinq jours. Vous avez vu nos soldats au lendemain de l’attaque que les Allemands ont dirigée contre eux. Vous savez la haine qui les anime, et comment elle les conduit, eh bien ! les nouvelles du royaume sont celles-ci : si notre peuple, qui a faim, pouvait se faire entendre à notre armée, sa fille, il lui crierait : « Tapez plus fort, continuez, continuez ! »
Le Petit Journal, 22 mai 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 21 mai 2018

Etonnants Voyageurs : les prix du week-end

A Saint-Malo, que les festivaliers vont quitter aujourd'hui avec impatience - l'impatience de revenir l'année prochaine -, on décerne aussi des prix littéraires. Le Festival Etonnants Voyageurs a communiqué hier la liste des lauréats 2018. En voici trois - ceux que j'ai lus - parmi un bel ensemble.

Prix Gens de mer
David Fauquemberg, Bluff
Un homme entre à l’Anchorage Café, à Bluff Harbour, au sud de la Nouvelle-Zélande. C’est l’hiver, le vent souffle, la mer est démontée : « Au large, c’était l’enfer. » A l’intérieur, où se côtoient dockers et pêcheurs privés de travail par la violence des rafales, un possible refuge pour l’étranger venu de France et qui a marché longtemps avant d’échouer là. Peut-être fuit-il quelque chose, on n’en saura rien. Car Bluff, quatrième ouvrage de David Fauquemberg, garde le silence sur ce qu’on n’a pas besoin de savoir. « Silence » est d’ailleurs le premier mot du roman : tout le monde se tait à l’Anchorage Café au moment où y entre l’inconnu. Et personne ne parlera plus que nécessaire : « Mieux vaut se taire qu’offenser », se dira Rongo Walker, le vieux pêcheur maori réputé connaître la mer mieux que personne. Il s’est pris entre-temps d’une affection distante pour le Français qu’il a engagé sur son bateau.
Peu de mots, peu de gestes aussi : par gros temps, il n’y a pas d’énergie pour des déplacements inutiles. La pêche est le rituel très codé d’un corps-machine dont Tamatoa, le second de Rongo Walker, est un modèle. Il a porté à la perfection l’économie des mouvements, concentré ses forces sur l’efficacité. Le Français admire à quel point tout paraît simple dans le travail de Tamatoa, alors que lui-même, sur le Toroa, ne tarde pas à souffrir de chaque muscle, de chaque articulation.
Dans son premier livre, Nullarbor, David Fauquemberg partait déjà en campagne de pêche – en Australie. Ce n’était pas non plus de tout repos. Mais la fatigue a du bon quand elle est justifiée par la nécessité et, surtout, elle empêche de penser. Le Français, personnage romanesque, ressemble au narrateur, l’auteur lui-même, de ce récit initial quand il constate : « La vie au large était rude, surtout dans ces parages, mais ses obligations avaient l’avantage d’être simples – pas moyen de leur échapper. Cela vous procurait un curieux sentiment de sécurité, l’apaisement de savoir à chaque instant ce qu’il fallait faire, et pourquoi. »
Les romans de mer fascinent quand ils sont réussis. Ils emportent sur des eaux où la plupart d’entre nous n’oserions pas nous aventurer dans ces conditions. Le faire par procuration et éprouver les sentiments de la fraternité simple qui règne sur un bateau où la vie de chacun dépend des autres est davantage qu’un plaisir : une exaltation. Bluff offre cela, et même davantage quand le récit s’interrompt. Se glissent alors des chapitres où se racontent des histoires mythiques. Celle de Papa Marii, qui a pêché un jour le plus grand poisson de l’océan. Celle de Tupaia, qui connaissait les secrets de la navigation aux étoiles et supplantait le savoir des navigateurs anglais. Celle de Mau, qui a transmis ces secrets afin qu’ils ne se perdent pas : « Ils savent pas que ma pirogue est immobile quand je voyage, ancrée comme une terre !… »
De cette manière, Bluff n’est pas seulement un roman au présent qui convoque dans l’urgence les hommes face au danger. Il est aussi la réécriture, sur la surface à la fois mouvante et inchangée des océans, de faits anciens sur lesquels se reposent les marins d’aujourd’hui pour ne pas s’égarer. Le lecteur ne s’égare pas non plus, conduit d’une main sûre par un écrivain qui trace le chemin à la perfection vers une existence apaisée en harmonie avec la nature – mais seulement après avoir traversé les tempêtes qui sont les épreuves initiatiques vers ce but.

Prix Joseph Kessel de la SCAM
Sur le territoire des Etats-Unis, Marc Dugain avait déjà exploré en détail le destin d’Edgar Hoover, patron du FBI (La malédiction d’Edgar), et celui du tueur en série Edmund Kemper (Avenue des géants). Avec Ils vont tuer Robert Kennedy, il met la barre un peu plus haut puisque la famille brisée par les assassinats reste un mythe, certes écorné par de multiples révélations. Mais un mythe quand même, qu’on approche avec une certaine prudence.
Trop habile raconteur d’histoires pour servir des plats réchauffés, le romancier envisage de biais la mort de Robert Kennedy. Le personnage principal est un professeur d’histoire contemporaine dont les parents sont morts en 1967 et 1968. Il croit que leurs disparitions ont un lien avec le meurtre du candidat à l’élection présidentielle de 1968. La part d’ombre qui entoure la vie de son père, spécialiste de l’hypnose souvent requis avec discrétion par les autorités et les célébrités, l’autorise à imaginer un audacieux réseau qui lie les différents protagonistes de son roman personnel.
Cette quête paraît, par certains aspects, insensée. La grille par laquelle le narrateur fait passer son analyse est trop serrée pour autoriser une autre vision. Mais elle est aussi la colonne vertébrale du récit et ce n’est pas la première fois qu’on doute d’un personnage occupé à imposer son point de vue.
Le plus intéressant, cependant, est le portrait psychologique de Robert Kennedy. Encore marqué par la mort de son frère, il a été contraint de reprendre le flambeau familial alors qu’il ne se sent pas à la hauteur : John, bien que physiquement diminué et compensant la douleur par un comportement de séducteur effréné, a toujours été considéré comme le plus brillant. Robert ne pouvait être que son double en mineur. Et cependant, marchant dans les pas de son frère, il sait que la mort lui est promise aussi. C’est écrit, ou presque, et il affronte la fin annoncée avec autant de courage que de fatalisme. Le portrait est saisissant et très crédible.
Dans le va-et-vient constant entre la vision du narrateur et celle des Kennedy surgissent quelques informations dont on ne sait ni ne veut savoir si elles sont dues à l’imagination de l’écrivain ou à des sources fiables. Elles pimentent, en tout cas, un livre fait pour plaire et qui y réussit très bien.

Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs
Ananda Devi, Manger l'autre
La narratrice, 16 ans maintenant, est née obèse, d’une mère obsédée par la minceur et d’un père qui a construit une fiction pour expliquer le poids anormal de l’enfant : elle a dévoré sa sœur jumelle dans le ventre maternel et est donc double. Mais elle pèse comme quatre, au moins, objet de moqueries sur les réseaux sociaux qui la traitent de baleine. La norme et le regard des autres sont au centre du récit, conduit par une écriture audacieuse.