vendredi 22 juin 2018

PPDA à l'usine? Vive l'usine!

C'est une page ouverte dans mon navigateur depuis le 17, il y aura cinq jours cet après-midi. Elle m'a énervé, je me suis demandé si j'allais me calmer en la revoyant de temps en temps. Au contraire. Puisqu'il faut que je m'en débarrasse, allons-y. De quoi s'agit-il? D'un entretien avec Patrick Poivre d'Arvor, mieux connu sous le nom de PPDA, et qu'on ne confondra plus avec son double de latex, PPD, puisque celui-ci est mort des œuvres de Canal+. PPDA, lui, est bien vivant, la preuve, il se confie au Point qui titre d'une citation: "Un homme politique se doit d'avoir écrit au moins un livre."
En gros, si on parle d'homme politique français, difficile de contester. Ailleurs, même Donald Trump a écrit un livre, ou au moins l'a signé. Passons, ce n'est pas le sujet qui m'irrite. Et qu'en a-t-on à faire des affirmations qui ne suscitent pas la controverse? Rien. A moins qu'il en naisse de l'admiration - c'est une autre histoire. Ici, déclaration de bon sens qui dénote l'observation même pas aiguë des carrières françaises menant au pouvoir ou dans son antichambre, voire même dans l'arrière-cour de l'opposition.
Florent Baracco, qui interroge PPDA, commence par lui demander ce qu'il lit en ce moment. La réponse n'est pas très importante, c'est un livre de Vanessa Schneider à paraître à la rentrée - comme tous les chroniqueurs, PPDA a déjà un œil, mais peut-être pas les deux, dans la rentrée. Même Claro l'explique, et son cas est pourtant assez différent.
Là où PPDA touche au sublime, c'est quand il explique comment il lit. Attention, ça pique.
Je lis plutôt un livre à la fois, mais je lis affreusement vite. Je dis «affreusement», car je reçois beaucoup d'ouvrages que je dois lire pour pouvoir les chroniquer ou interroger leur auteur. Ma lecture est au laser, il faut que ça usine!
Affreux, l'usine! Voilà donc les Temps modernes, mon pauvre monsieur!


Franchement, de quoi se plaint-il? Est-ce un moyen sournois de préparer le terrain à une demande de surclassement dans l'échelle de pénibilité du travail? Critique littéraire: +3 (je dis ça sans savoir, j'ignore comment on compte, si c'est en degrés Celsius ou Fahrenheit). C'est dit apparemment sans rire et vraisemblablement sans honte.
Si lire te pèse, mon bonhomme (en chair et os, pas en latex), change de boulot! Bricole ou même va à la pêche. Les mots te laisseront tranquille et pas un auteur ne viendra taquiner le menu fretin avec toi.
Je me demande toujours ce qui leur prend, à ces forçats de la lecture, quand ils s'épanchent ainsi sur la masse infinie de leur travail, et l'heure qui tourne, et zut! il me reste encore deux cents pages et j'entre en studio dans une demi-heure - ce qui, dans le cas qui nous concerne en ce beau jour d'aujourd'hui, devrait suffire pour feuilleter encore cinq romans de la rentrée, si j'en juge d'après mes souvenirs d'une émission, j'ai oublié laquelle, dont les dernières minutes étaient consacrées à présenter, de manière critique, oui, oui, dire que c'est bien, que c'est attachant, que c'est émouvant, que c'est superbement écrit, c'est aussi une critique, une pile de livres haute comme moi et dont l'odeur d'encre fraîche avait dû l'enivrer.
Rendez-nous le flacon, on s'occupera de l'ivresse plus tard, quand on aura goûté au plaisir de lire, une notion qui semble étrangère à ce grand professionnel.

jeudi 21 juin 2018

Camille Lemonnier, « Happe-Chair » en édition numérique à la Bibliothèque malgache


Après L’hallali, Au cœur frais de la forêt et Ceux de la glèbe, Happe-Chair est le quatrième titre de Camille Lemonnier (1844-1913) publié par la Bibliothèque malgache dans sa collection « Bibliothèque belgicaine ». Il y côtoie André Baillon, Edmond Picard et Georges Eeckoud.
Dédié à Émile Zola, le roman paru en 1886 avait atteint en quelques jours sa huitième édition, écrit Le Temps le 21 mars : « Le mérite incontesté de cette œuvre de grande valeur justifie son succès. » Suite logique de ce qu’annonçait Le Figaro le 23 février, jour de sa sortie : « Ce roman tragique, d’une actualité cruelle, sera un événement littéraire. »
Pour mettre le lecteur en appétit, la Revue moderniste en avait publié quelques pages l’année précédente. C’était l’époque où les revues animaient si bien la vie littéraire que les quotidiens en rendaient compte : Le Figaro, le 18 juillet 1885, avait consacré un long article à cet extrait, avec une référence à Germinal qui sera souvent, prévoyait le journal, comparé à Happe-Chair. Il ne se trompait pas : dans l’extrait de son Camille Lemonnier (1904) que nous plaçons en présentation de notre édition, Léon Bazalgette y revient.
Voici ce texte.

Maintes fois cette large étude de la vie des laminoirs fut opposée à Germinal, non sans l’intention secrète et maligne d’écraser sous le grand nom de Zola celui de Lemonnier. On n’oublie qu’une chose en ce cas, c’est que Happe-Chair est historiquement antérieur à Germinal. La rencontre de deux romanciers en un thème presque identique fut fortuite. « Quand on a fait Happe-Chair – fut-il écrit – on peut être tranquille dans le naturalisme. » Si on franchit le cercle étroit des écoles et des programmes pour restituer au mot naturalisme sa large signification, si on en use pour qualifier cet immense mouvement vers la vérité et l’humanité qui caractérise l’ère moderne, certes, Happe-Chair est l’un des monuments du naturalisme. D’humanité surtout l’œuvre déborde. La splendeur lyrique des tableaux de l’usine en travail ne parvient pas à étouffer la puissante émotion humaine dont ces pages de douleur sont lourdes. La vie d’un laminoir n’est que le cadre d’une action où évolue, de la tendresse jeune aux plus sombres péripéties du malheur et du vice, un couple ouvrier. À travers ce ménage que désagrège l’indignité de la femelle, une humanité de durs-peinants saigne et dénombre ses plaies. Une immense pitié fait tressaillir cette farouche épopée du travail. Lemonnier se manifeste ici avec toutes ses puissances d’artisan aux larges épaules, sanguin et riche. Il est certains épisodes de Happe-Chair qui, vis-à-vis de l’œuvre entier, se maintiennent parmi les beautés définitives, tels que le châtiment du premier adultère de Clarinette, l’explosion de l’usine, ou le pourchas nocturne à travers les rues de l’épouse crapuleuse. Et le livre demeure en son ensemble, l’une des pages fortement représentatives de l’écrivain.

2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-073-2

mercredi 20 juin 2018

Louis Roubaud, « Le Voleur et le Sphinx » en édition numérique


Journaliste surtout, écrivain aussi, bien qu’il fut auteur de nouvelles avant de se mettre au grand reportage, Louis Roubaud (1884-1941) n’est plus guère lu malgré les efforts récents de L’Éveilleur à Bordeaux, qui a réédité l’an dernier Démons & déments et, ces jours-ci, Prostitution. Troublante énigme, avec une préface de François Forestier.
La production de Louis Roubaud a été considérable et la Bibliothèque malgache a décidé de s’y mettre aussi en exhumant d’abord Le Voleur et le Sphinx, un reportage publié en 1926, trois ans après le livre d’Albert Londres, Au bagne. Ce n’est pas la seule fois que les deux hommes se croisent, on espère y revenir plus tard, en d’autres occasions.
Sur la Guyane et les forçats, Louis Roubaud n’en est pas resté là. En 1928, il publie dans le premier numéro de Détective un article qui est une parfaite introduction à son ouvrage paru deux ans plus tôt. Et que nous reprenons d’ailleurs en ouverture de notre réédition numérique. Le voici.

Il y a au bagne des hommes qui crient leur innocence ou ont trop expié…

Partout dans les centres de la Guyane, le Gouverneur de la colonie ou le Directeur de l’Administration pénitentiaire m’avait prêté sa maison.
J’y étais comme chez moi.
Il y a toujours une véranda. J’y installais une table et deux chaises. Sur la table : mon bloc-notes, une carafe de punch au rhum blanc et citron vert avec le plus de glace possible. À la main : mon stylo.
Je disais à mon « garçon de famille ».
— Au premier de ces messieurs !
Mes clients attendaient debout ou assis en tailleur sur le gravier de l’allée. Je les voyais, ils conversaient, consultaient des notes. Des oisifs avec la pointe d’un couteau s’extrayaient les « chiques » sous les ongles de leurs pieds nus.
Ainsi à St-Laurent du Maroni, à Cayenne ou à la Royale, je recevais librement et sans témoins, tous les forçats qui désiraient parler au « Journaliste ».
Il en avait beaucoup. Et mon « garçon de famille », qui n’était pas le même aux Îles du Salut et sur le Continent, manifestait la même importance. Il prenait et notait les rendez-vous ; on lui confiait les lettres, les mémoires. Il hochait la tête, éliminait quelques importuns, favorisait des amis.
— Toi c’est sérieux, je vais Lui signaler ton cas.
Et il me disait :
— Lisez ça c’est l’affaire Nolfi… c’est l’affaire Gutmann… Tenez Pollier en voilà un intéressant !
Puis il appelait au dehors :
— Avance, Tatave… c’est ton tour !
Je le priais de s’asseoir, d’accepter une cigarette et un verre de punch, je lui demandais son nom.
— Cotarassi Gustave-Louis-Émile, matricule T. 22578.
J’avais son dossier, là sur une pile de papiers crasseux je le trouvais et le feuilletais pour confronter la version officielle avec la sienne.
— Vous êtes condamné à vingt ans pour assassinat ?
— Non, monsieur, je suis ici pour homicide par imprudence !
Il cherchait ses mots et s’exprimait avec prétention :
— J’ai serré le cou de la vieille tout juste pour lui faire peur en la priant de ne pas gueuler. Je suis opposé au meurtre. L’expertise médicale a conclu que la victime n’avait pas succombé à la strangulation. Mais dans son trouble elle avait avalé son appareil… !
Un autre torse nu avec d’autres tatouages s’asseyait à mon côté acceptait le punch, la cigarette et commençait :
— Je suis innocent…
Ainsi j’en ai vu, j’en ai vu… Pendant trente jours, tous ceux du bagne qui ont voulu me parler ont pu me parler. Je suis allé partout : chez les déportés dans l’Île du Diable, chez les cellulaires dans l’Île St-Joseph, chez les récidivistes de l’évasion dans l’Île Royale, chez les transportés à Cayenne, chez les relégués à Saint-Laurent, chez les incorrigibles à Charvein… Seuls, les lépreux n’ont pas été autorisés par l’Administration à venir sous l’une de mes vérandas, mais je les ai visités dans leur Île St-Louis, j’ai écrit toutes leurs doléances. Et partout, même chez ceux qui portaient sur leur cou d’indélébiles bravades : « Vaincu mais pas dompté ! » « Mort aux vaches ! » « Prière à Deibler de trancher en suivant le pointillé », toujours des « innocents » se présentaient à moi avec des documents, des récits, des mémoires, de vieilles coupures de journaux jaunis…
Il y a peu d’innocents en Guyane. Peut-être ceux-là ne sont-ils pas venus jusqu’à moi.
Et peut-être en ai-je entendu de véridiques, qui m’ont crié comme les autres :
— On s’est trompé !
Avec le même accent et les mêmes larmes que les menteurs.
Sur quatre mille forçats de toutes catégories, rassemblés dans tous les camps, dans toutes les cases de notre colonie de la Pénitence, je parierais qu’il y a bien trois mille neuf cent soixante-dix coupables ! Mais mon pari est horrible puisqu’il suppose trente hommes étouffés dans l’irrespirable torture de l’injustice !
J’ai demandé à un célèbre bandit, qui n’a jamais renié ses crimes et dont j’admirais la persistante vigueur après vingt-sept ans d’expiation :
— Qu’est-ce qui vous a soutenu, qu’est-ce qui vous soutient ?
Il m’a répondu.
— La révolte.
L’innocent, lui, n’a d’autre quinine que l’espoir. Mais le temps use ce remède : chaque jour marqué sur le calendrier du « Perpétuel » l’ensevelit un peu plus dans l’oubli. Vingt jours… Vingt mois… Vingt ans… ! On s’est raccroché à tout, l’avocat a multiplié les démarches, la mère, la femme ont rédigé des suppliques ; un journaliste passait… il a écrit un article…
L’avocat plaide d’autres affaires, la mère est morte, la femme a refait sa vie, le journaliste visite une autre partie du monde… La terre tourne ! Si l’on crie :
— Au secours ! Au secours !
Quatre mille voix couvrent la vôtre du même appel.
— Je suis innocent !
C’est dans une clameur de quatre mille gosiers que votre innocence est fondue.
L’un m’a dit :
Il y a des moments où je me crois vraiment coupable. Et l’autre :
— J’en tuerai un, pour être enfin un vrai meurtrier !
Te souviens-tu, Eugène Dieudonné, de ma salle à manger de Cayenne où je te parlais de ton fils que tu ne connaissais qu’en photographie. Le bébé qui te tendait les bras devant le chaland de l’Île de Ré, le jour de ton embarquement sur le La Martinière était devenu un grand jeune homme mâle et pâle comme toi. Tes deux coudes sur les genoux, tes deux poings sur les yeux, tu sanglotais.
Pour te délivrer, Victor Méric a écrit un livre, nous avons fait des « campagnes de presse », nous avons vu le garde des Sceaux et nous avons obtenu… Un abaissement de peine… Une dérision ! tu avais le temps de mourir dix fois sans revoir ta femme et ton gosse.
Alors ton évasion tragique, le martyre de la brousse, de la vase, des insectes et du soleil. Il a fallu qu’Albert Londres anticipât sur la grâce et te ramenât avec lui dans ton pays malgré les lois !
Ta chance est rare.
Je me rappelle un vieillard, le docteur Brengues, qui m’apportait un volumineux dossier de Nîmes, le temps avait blanchi ses cheveux, ridé ses joues, courbé son corps. Il se traînait à peine et répétait :
— Cherchez dans tout cela une preuve, une seule que je suis un empoisonneur !
J’ai consacré ma nuit et une partie de la journée du lendemain à compulser la sténographie des débats judiciaires, les charges de témoins, le réquisitoire. Vraiment on avait accumulé des « présomptions troublantes », mais la preuve n’y était pas !
Et Brengues ajoutait :
— Je suis médecin. J’ai fait mon diagnostic : un an, dix-huit mois au plus ! dépêchez-vous de me réhabiliter !
Sur mon bateau de retour, entre Fort-de-France et Basse-Terre, un radio m’annonçait sa mort.
J’évoquais ce vieillard deux ans plus tard en France, dans la forteresse de St-Martin-de-Ré, la veille d’un embarquement de forçats pour la Guyane. À l’atelier, des émouchettes : un long visage penché sur les filets, des mains osseuses s’embrouillant dans les pelotons de ficelle. Le Directeur murmurait à mon oreille :
— Ne lui parlez pas, c’est Seznec. Il espère encore ne pas partir, nous le changerons de quartier qu’au dernier moment.
J’ai vu aussi en Guyane des coupables dont le châtiment dépassa la faute. L’expiation les a purifiés ; ils paraissent frappés pour le crime d’un autre. Ainsi Ulmo.
Je l’avais convoqué sous ma véranda de Cayenne. Vingt années séparaient cet homme d’un grand collégien en tunique d’aspirant de marine qui, en 1907, découvrait l’amour entre les bras d’une fille du quai Cronstadt.
Aujourd’hui Ulmo se juge et se déteste. Son nom même lui fait horreur !
Ainsi Duez que j’ai vu pleurer à l’Île-et-la-Mère.
Il a commis autrefois, un abus de confiance dans la liquidation des biens des congrégations. Il a payé cher l’impunité de puissants complices.
Il vit en Guyane. Doit-il y mourir ?

2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-072-5

mardi 19 juin 2018

La double énigme de Guillaume Musso


La responsabilité de Guillaume Musso est énorme et peut faire l’objet d’une estimation chiffrée plus précise que les 21 grammes du poids d’une âme auquel il est fait allusion dans Un appartement à Paris. Les 450.000 exemplaires du premier tirage, l’an dernier, pesaient plus de 325 tonnes, à quoi il fallait encore ajouter les chutes de papier. L’enjeu était énorme, ce qui a peut-être poussé le romancier à soigner sa copie : dans les premières lignes, « le ciel a retrouvé une belle teinte bleu turquin. » A vos dictionnaires, sauf les marchands de couleurs et apparentés qui sauront de quoi on parle.
Un marchand de couleurs, on en rencontre un à Paris, passionné par son activité et fasciné par les recherches que faisait, avant de mourir, un peintre pour trouver la nuance exacte correspondant à ce qu’il voulait exprimer sur sa toile. L’inexprimable, comme on le verra à condition d’aller jusque-là. Mais nul doute que les lectrices et lecteurs de Musso n’auront aucune difficulté à suivre les tours et détours d’un récit assez lâche pour ne pas emprisonner, assez précis cependant pour ne pas égarer.
Dans le lieu désigné par le titre, cet appartement à Paris qui fut l’atelier de Sean Lorenz, le peintre déjà évoqué, deux locataires sont arrivés presque en même temps, alors que chacun d’eux croyait y trouver la solitude. Solitude propice au travail pour Gaspard, écrivain à l’univers sombre qui vit aux Etats-Unis mais se donne chaque année un mois pour écrire une nouvelle pièce à succès. Solitude propice aux retrouvailles avec soi-même pour Madeline, qui a été flic, puis dépressive à vouloir en mourir, et se consacre maintenant à faire un enfant.
Les premiers contacts sont rugueux. Outre qu’ils n’ont pas le calme dont ils avaient besoin, leurs caractères ne s’accordent pas et chacun n’a qu’une hâte, être débarrassé de l’autre. Mais, en moins de temps qu’il n’en a fallu à Guillaume Musso pour l’écrire, ils se passionnent pour le mystère Lorenz. Les mystères, même. La carrière du peintre, ouverte dans la peinture urbaine et presque anonyme, s’est achevée dans la gloire et la souffrance devant son propre niveau d’exigence. En outre, son épouse et son jeune fils ont été enlevés par une ancienne compagne de galères, et l’enfant a été poignardé sous les yeux de sa mère. Le drame personnel a brisé l’élan créatif, Lorenz a fini sa vie, sur une crise cardiaque en rue, comme l’ombre de ce qu’il avait été.
Sinon qu’il existe quelques indices d’un travail mené dans ses derniers mois. Si des toiles existent, elles sont introuvables. Premier défi relevé par Gaspard et Madeline, bien qu’on ait du mal à comprendre comment l’un et l’autre, simultanément, basculent, de leur envie de tranquillité, dans une enquête brève et intense. On comprend encore moins bien pourquoi ils se mettent soudain, sous l’impulsion de Gaspard qui n’a rien d’un flic, au contraire de sa compagne d’occasion, à rechercher le fils de Lorenz. Qui n’est peut-être pas mort comme tout le monde le croyait, à l’exception du peintre. Ce qui pouvait être mis au compte d’un esprit perturbé.
Bref – car nous devons faire court, au contraire de Musso –, on court, on vole, de Paris à Madrid et de Madrid à New York, avec une étrange frénésie parfois brutalement calmée lorsqu’une hypothèse se révèle fausse. Le roman est mené à la va-comme-je-te-pousse. Bianca Sotomayor intervient brièvement comme narratrice, étrange morceau dont on se demande ce qu’il fait là, à moins que l’auteur, lui-même un peu perdu dans la pelote de fils qu’il s’est ingénié à mêler, ait éprouvé le besoin d’une voix supplémentaire pour éclairer un pan de son histoire. Un bout de sparadrap pour faire tenir l’ensemble…
L’ensemble reste bancal, on y perd quelques heures qu’on aurait mieux fait de passer à autre chose.

dimanche 17 juin 2018

Marie Ndiaye, la loyauté en cuisine

Marie Ndiaye est la romancière des évidences et des contre-évidences. Les évidences, elle les crée et les impose. Ainsi ce féminin peu usité de « Cheffe », dans le titre de son nouveau roman. Il sera si peu question du prénom de Gabrielle, presque toujours appelée « la Cheffe », que cela semble tout naturel. Par ailleurs, comme elle l’avait déjà fait, notamment dans Trois femmes puissantes, qui commençait par un « Et » renvoyant à on ne sait quoi, elle ouvre La Cheffe, histoire d’une cuisinière par une phrase rien moins qu’évidente : « Oh oui, bien sûr, c’est une question qu’on lui a souvent posée. » Quelle question ? Elle ne sera jamais précisée. Même si on devine, à la réponse du narrateur, qu’elle se rapporte à la supposée faible intelligence de la Cheffe. Il dément, bien sûr. Car elle a été la femme de sa vie et elle a manifesté pour lui quelque chose qui s’apparentait à de l’amitié.
La Cheffe est morte et sa biographie ou sa légende reste à construire. Contre ce que raconte sa fille, le narrateur rétablit sa vérité. Dans les détails, parce qu’il a lui-même enquêté sur le passé de celle qu’il aimait, et dans la philosophie dont elle était imprégnée autant qu’elle en faisait la colonne vertébrale de sa cuisine. Le mot qui la définit le mieux est sans doute : loyauté. Loyauté envers les autres, envers elle-même, envers son talent qu’elle ne surestime pas mais qu’elle exploite au mieux, envers les produits qui n’ont pas besoin de séduire par des artifices quand ils sont bien choisis. « Elle se méfiait de tout procédé qui visait à faire joli, à faire bien au détriment, le cas échéant, de la qualité première du produit. »
Après les années de formation sur le tas, guidée par l’intuition des merveilles qu’elle peut faire naître de la nourriture, la Cheffe a ouvert son enseigne, fidèle à ses principes. Ceux-ci se sont révélés efficaces au-delà de ce qu’elle aurait pu souhaiter. Elle aimait accueillir ses clients comme des amis, sans cependant leur manifester son amitié autrement que par les vertus de ses plats, car pour le reste elle est peu démonstrative. Et puis, le succès appelant la notoriété, elle a reçu une étoile. Ce jour-là, elle a pleuré. Non de joie : « Si on me récompense, c’est que j’ai démérité », dit-elle. Elle a eu le sentiment de s’être compromise…
Sur ce premier malheur paradoxal s’en est greffé un deuxième : sa fille est rentrée du Canada, a pris les choses en main selon les lois d’un marketing agressif. Changeant la décoration, augmentant les prix, imposant de la musique là où il n’y en avait jamais eu. Les conséquences ont été rapides : perte de l’étoile, fermeture du restaurant. Et on se dit, en suivant l’histoire de la Cheffe, que sa droiture morale ne pouvait se satisfaire des apparences de la réussite, qu’elle a donc consciemment laissé sa fille détruire ce qui, déjà, n’existait plus tout à fait.
Ce destin, rapporté par la voix du plus fidèle d’entre les fidèles, est fascinant. Et fascine encore davantage à travers l’écriture déhanchée et enveloppante de Marie Ndiaye, pour reprendre deux mots que nous lui avions proposés et qu’elle avait validés.

vendredi 15 juin 2018

Haruki Murakami et les mystères du couple


La dernière nouvelle donne son titre au recueil qui fait le lien, pour les lecteurs francophones, entre deux romans de Haruki Murakami : Des hommes sans femmes. Mais chacun des sept textes groupés ici (et traduits par Hélène Morita) pourrait, à quelques nuances près, être intitulé de la même manière. Les pages ultimes sont, ceci dit, les plus emblématiques.
Un homme est réveillé une nuit par le téléphone : le mari de sa maîtresse lui annonce le suicide de celle-ci. Pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de prévenir son concurrent ? Pourquoi s’est-elle suicidée ? Pourquoi faut-il que ce soit la troisième des femmes avec qui il était lié à avoir choisi cette mort ? L’information qui vient d’arriver engendre plus de questions que de réponses, renvoie en même temps à un passé commun, éveille des échos entre le mari et l’amant qui, ensemble, connaissent la même perte définitive. Une sorte de mystère, qui ne résoudra même pas par la prière, seul moyen cependant que trouve le narrateur pour combler le creux de son existence.
Il y a donc malgré tout des femmes dans ces nouvelles. La première, Misaki, est une conductrice qui véhicule Kafuku, un acteur dont le permis a été retiré. Mais sa présence dans la voiture évoque surtout les trahisons que lui avait infligées son épouse avant de mourir. Et en particulier celle qui l’avait conduite à coucher avec un autre acteur, dont Kafuku se rapproche, dans un mouvement pas si différent de celui du mari téléphonant à l’amant. Car on ne saura pas davantage que Kafuku pourquoi il retourne à ses souvenirs en compagnie d’un homme avec qui il a partagé une femme.
Deux amis, dont l’un respecte trop la fille qu’il aime pour envisager d’aller « jusqu’au bout » avec elle, glissent en direction d’un échange qui ne satisferait évidemment personne. Un homme choisit de s’éteindre faute d’accéder au bonheur d’un véritable amour. Un autre craint sans cesse de perdre les moments de plaisir que lui offre son assistante ménagère non seulement en lui faisant l’amour mais surtout en lui racontant si bien des histoires qu’il l’appelle Schéhérazade…
Le sentiment d’étrangeté qui saisit devant les rapports ambigus entre hommes et femmes naît de décalages souvent subtils. L’insatisfaction est la règle, parfois en raison des contraintes qu’un membre du couple s’est fixées. Et, si l’on est émerveillé par chacune des nouvelles lues séparément, on est troublé par l’ensemble qu’elles constituent : un massif d’incertitudes.

mercredi 13 juin 2018

Prix Libraires en Seine : Sorj Chalandon

Pas un roman de Sorj Chalandon sans un prix littéraire, ou presque. Les Libraires en Seine se conforment à cette règle non écrite en couronnant, pour cette année 2018, son dernier-né, Le jour d'avant, sur lequel j'avais eu l'occasion de lui poser quelques questions en septembre dernier. Les voici, avec ses réponses.

Zola est passé, avant Chalandon, par le monde des mineurs. Mais Le jour d’avant, c’est, comme dit l’un des personnages, « Germinal robotisé ». Nous sommes en décembre 1974 – et quarante ans après –, un coup de grisou va faire 42 morts à Liévin, dans le Nord de la France. Sorj Chalandon s’intéresse à la quarante-troisième victime, Joseph Flavent, dont le nom n’apparaît nulle part. Son frère Michel tente encore d’obtenir une impossible justice. Ou, à défaut, de venger la mémoire de Joseph.
L’hommage aux mineurs est nourri de colère. Et s’articule autour d’un basculement romanesque qui, quand on en a compris le mécanisme, fait basculer le récit dans une autre réalité.
Dès les premières pages de votre nouveau roman se manifeste un sens aigu de l’humanité. L’avez-vous cherché plus particulièrement cette fois-ci ?
C’est étrange, ce que vous dites, parce que j’ai l’impression d’être dans la continuité des autres livres. Chaque fois, je mets en scène un personnage à qui j’offre quelque chose de moi. Ce que vous ressentez, c’est ce que je suis, ce que je vis.
Oui, il y a cette continuité. Mais cela semble plus puissant ici…
Peut-être pour une raison toute simple : par rapport à une histoire vraie, la catastrophe de Liévin, je ne suis pas allé puiser dans mon enfance, dans mes souvenirs. Donc, j’ai créé un personnage fictif, Michel Flavent, j’ai créé son frère, Joseph, et je me suis senti moins contraint par des souvenirs propres. Je me suis senti sur quelque chose qui était assez nouveau, un peu étrange, assez effrayant aussi, le pur terrain de la fiction. Je ne suis pas frère de mineur. Mais, en même temps, et cela m’a guidé dans l’écriture du livre, si on me demande ce qu’il y a de moi dans le livre, c’est la colère. J’ai offert ma colère à Michel.
Vous avez vécu ces moments-là de près, après la catastrophe du 27 décembre 1974. Comment ?
J’étais à Libération depuis un an, j’avais 22 ans, et cette histoire-là m’a fait entrer en colère. J’étais militant, j’étais jeune, mais c’était la première fois que j’avais l’impression d’être confronté véritablement à l’injustice.
Vous avez découvert que le grisou avait des complices ?
Et ces complices étaient des hommes. Je n’ai plus supporté ce discours qu’on entend : un mineur ne meurt pas, un mineur se sacrifie. Comme un soldat qu’on envoie au front, c’est-à-dire que mourir, pour un mineur, c’est de l’ordre du normal. Cette martyrologie qui nous a été imposée, les mineurs qui sont des gens formidables, qui travaillent et vivent comme des bêtes mais qui meurent comme des héros, ça m’a insupporté. Même si, oui, il y a une fierté d’être mineur.
La deuxième chose qui m’a insupporté, c’est le mot de fatalité. Il n’y avait aucune faute de l’homme, c’était la faute de la fatalité.
La troisième chose, et j’en aurai fini avec ce qui m’a énervé, c’est que ce n’était pas un drame national. C’était un drame cantonné au Nord-Pas-de-Calais, qui a touché aussi, je sais, des gens en Belgique, parce qu’il y avait eu d’autres drames et que les mineurs n’y sont pas étrangers. Mais qui va rendre hommage à ces 42 hommes ? Est-ce que c’est Valéry Giscard d’Estaing, président de la République française ? Pas du tout. C’est Jacques Chirac, Premier ministre, qui rentre d’Afrique, qui est bronzé, qui dit trois mots et qui s’en va. Il n’a pas le courage d’aller sur le carreau de la mine, il n’a pas le courage de descendre au fond pour voir ce que c’est, la vie de mineur. La France avait détourné les yeux, la mine était morte et la mort des mineurs faisait partie de la mort de la mine.
Avez-vous eu la chance de descendre au fond ?
Oui, en Angleterre, quand j’ai suivi, dix ans après, en 1984, la grève des mineurs anglais contre Margaret Thatcher. J’ai eu… l’honneur – c’est plus qu’une chance – de prendre place dans un ascenseur grillagé et de descendre.
Cela permet-il d’être proche de ce que vivaient les mineurs ?
Je ne sais pas si c’est parce que je suis descendu. Je crois que des gens peuvent descendre au fond et en remonter sans que cela les touche. J’ai vu, dans des anciens reportages, des journalistes, un casque sur la tête, avec une condescendance toute parisienne. Ce qui m’a touché, c’est avant la mine, pendant la mine, après la mine, cette fierté, cette colère, cette dignité. Je ne l’ai pas connu ailleurs. Bien sûr que ça existe ailleurs. Mais moi, je l’ai ressenti chez les mineurs anglais en grève et chez les mineurs français en larmes.

lundi 11 juin 2018

Jean-Marc Ceci : «J’ai écrit avec une paire de ciseaux»


Maître Kurogiku fabrique son papier, du washi, le plie en origami, le déplie, le contemple, se tait. Pourquoi fait-il cela en Italie ? Par le pouvoir d’un mot, un seul, prononcé par une Italienne : « Ciao ». Il n’en faut pas plus pour décider un jeune homme au départ, sans espoir de retrouver celle qui « apporte un prétexte à défaut d’une raison. »
Casparo passe par là, il cherche à se loger et les habitants l’envoient chez celui qu’on appelle Monsieur Origami. Le jeune homme voudrait concevoir une montre à complications qui donnerait toutes les mesures du temps. Mais le temps, enroulé sur un cadran, peut-il se déplier, et y verrait-on des plis semblables à ceux du papier de l’origami ?
La beauté coupe le souffle, Monsieur Origami mérite d’être lu et surtout relu.
Vous publiez un premier roman complètement atypique. Non seulement il ne donne aucune impression d’inspiration autobiographique (se trompe-t-on ?) mais aussi il puise dans une culture assez éloignée de nous. Pourquoi ?
Ce n’est pas un roman autobiographique mais c’est une histoire qui me ressemble car elle traite de sujets qui me sont chers. En surface, le roman est la rencontre de deux de mes passions : les origamis et les montres. Depuis tout petit, je suis attiré par le Japon, et tout ce qui touche à la sagesse et au silence. J’ai la double nationalité belge et italienne et il me plaisait que l’histoire se passe en Toscane. J’aime aussi l’idée de réconciliation avec la vie. Ce roman est un peu la combinaison de tout cela.
Est-ce un roman écrit rapidement ou, au contraire, avec une certaine lenteur ?
J’ai deux réponses, qui sont indissociables. J’y ai pensé il y a deux ans, avec le concept de base, la rencontre de ces deux passions, en cherchant comment rentrer dedans. Et puis, c’est arrivé comme ça et je l’ai écrit très vite, je n’ai quasiment plus fait que cela pendant une dizaine de jours. Le moindre temps libre y passait. Tout est sorti d’un coup, le ton, l’histoire, les personnages, les événements…
L’écriture est très dépouillée. Ce choix est-il lié au thème du roman ou bien s’agit-il de votre manière naturelle ?
C’est plutôt lié au thème du roman, au ton que je voulais donner à l’histoire. Une fois que j’ai trouvé le ton, j’ai écrit avec une paire de ciseaux. Pour aller à l’essentiel. J’ai coupé les mots qui faisaient trop de bruit. Les chapitres sont un peu construits comme des haïkus, avec de la respiration, de l’espace et du silence.
L’utilisation des ciseaux, comme vous dites, vous a-t-elle conduit à couper beaucoup dans une version plus longue ?
En fait, j’ai coupé aux ciseaux, mais dans ma tête. Je voulais entendre le ton au fur et à mesure que j’écrivais. Et quand les mots venaient trop souvent, je contenais tout cela, j’attendais que ce bruit parte.
Le silence est important ?
Oui, c’est ce qui a dicté l’écriture. C’est, je pense, ce que l’on appréciera le plus et que l’on critiquera le plus.
Plier et déplier sont des gestes complémentaires. Mais aussi un peu plus que des gestes quand le papier et le temps se superposent, non ?
Oui. C’est une discipline qui demande de la précision, de la concentration et de la patience. Mais c’est aussi l’occasion de plonger dans l’instant présent. Je prends cette activité comme une méditation dans la pleine conscience du présent.
Avez-vous publié d’autres textes ? Vous semblez débarquer de nulle part…
C’est le premier manuscrit que j’envoie et le premier texte que je publie. J’avais l’idée générale depuis quelques années. J’ai trouvé le ton à donner à Monsieur Origami alors que j’étais concentré sur une autre histoire. Alors j’ai interrompu cette histoire et j’ai écrit Monsieur Origami, avec l’intention de l’envoyer à des maisons d’édition. Je l’ai envoyé à Gallimard, et quelques autres maisons d’édition, par la poste.
Comment se passe une première rentrée littéraire quand on n’appartient pas au « milieu » ?
Je ne suis pas du milieu, en effet. Je ne connaissais personne. J’ai envoyé mon manuscrit par la poste. Je vais de surprise en surprise. Tout d’abord être édité chez Gallimard est pour moi la réalisation d’un rêve. Une autre surprise fut de savoir qu’il ferait partie de la rentrée littéraire. Puis de voir certaines réactions déjà. Puis une invitation à un salon littéraire, puis d’autres. Puis un entretien avec vous. Alors comment cela se passe ? comme un rêve qui se réalise, oui mais plus encore. Mon rêve était d’être publié et je l’ai été. Tout ce qui se passe depuis sont des cadeaux qui s’ajoutent à mon rêve.

samedi 9 juin 2018

La censure des sensibilités



La littérature fait la Une du Figaro. Et le sujet de l'éditorial. Et occupe deux pages à l'intérieur du journal, en ce beau samedi. Que se passe-t-il? Jean d'Ormesson serait-il mort? Ah! non, c'était déjà fait. Pourtant, l'urgence est grande et l'alerte est rouge. Rouge, au Figaro? Bon, ne nous emballons pas.
Il est question de nouvelle censure, ou plutôt de nouveaux censeurs, des minorités agissantes traquant dans les œuvres littéraires passées et présentes ce qu'il est devenu inacceptable de dire ou même d'évoquer aujourd'hui, au moins pour certains qui se sentent blessés dans leur identité, leur culture, leur âme, que sais-je...
Pourquoi ce dossier paraît-il maintenant? A cause du loto du patrimoine, ou grâce à lui, allez savoir, qui va ou devrait servir, entre autres projets portés par Stéphane Bern, fou du Roy, à réhabiliter la maison de Pierre Loti. Pierre Loti? Vous n'y pensez pas! Il n'aimait ni les Juifs ni les Arméniens, il l'a écrit, pourquoi devrait-on le replacer dans la lumière, se demandent, et demandent aux autorités, les défenseurs des Juifs et des Arméniens, ceux qui du moins estiment qu'il n'est plus permis, aujourd'hui, de lire de tels propos, quand bien même ils auraient été perçus, à l'époque de leur publication, comme inscrits dans l'air du temps.
A dire vrai, je me trouve aussi sceptique devant les propos des indignés que devant ceux que leur indignation indigne.
Bien sûr qu'il y a de l'excès dans la volonté d'interdire, ou au moins de faire obstacle à des rééditions qui nous confrontent à une pensée... euh... contrariante (Maurras, Céline, même combat!). Moi qui passe une partie de mon temps dans la presse coloniale et dans des écrits aujourd'hui fort peu recommandables, je peux vous confirmer les effets salutaires d'une bonne colère chaque fois que rencontre, c'est souvent, d'intolérables jugements à l'emporte-pièce, les manifestations imbéciles d'un racisme obtus, un mépris généralisé pour tout ce qui ne ressemble pas à ce que sont les auteurs de ces propos.
La capacité à s'indigner tient à la possibilité de rencontrer ses adversaires. Thomas Clerc l'expliquait très clairement dans une chronique de Libération qui m'avait décidé à rééditer Les Déracinés, de Maurice Barrès: "Lire ses ennemis".
Je retrouve avec un plaisir comparable le même genre de raisonnement dans la chronique que François Forestier publiait hier sur le site Bibliobs: "Le Belge qui n'avait rien compris à la Révolution russe", où il parle d'un livre de Jules Destrée, Les Fondeurs de neige: Notes sur la Révolution bolchévique à Pétrograd pendant l'hiver 1917-1918. Outre qu'il ne voit rien de ce qui est en train de se jouer, Jules Destrée ne manque pas de rappeler que "Trotztky" est juif - donc rusé - et qu'il s'appelle en réalité Bronstein.
J'aime beaucoup la conclusion de François Forestier: "Son livre, complètement oublié, mérite qu'on le redécouvre: un aveuglement ausi total a quelque chose de vivifiant. Voire de grandiose." Je crois que je vais le rééditer - ce serait la deuxième fois que la Boîte à bouquins de F.F. serait à l'origine d'une publication de la Bibliothèque malgache, puisqu'il avait déjà suscité celle du récit d'Edmond About, De Pontoise à Stamboul.
Donc, bien sûr, je m'insurge contre la censure, explicite ou non.
Mais on voit trop bien où va Le Figaro dans son dossier. Je vous en recommande la lecture, surtout si vous n'êtes pas un habitué, et pour les mêmes raisons que je viens de développer. Vous vous ferez votre propre opinion, pourquoi vous imposer la mienne?

vendredi 8 juin 2018

Bill Clinton, le jour où le président a disparu


D’abord, j’ai râlé. Parce que je n’avais pas le roman de Bill Clinton et James Patterson, Le président a disparu, le jour où il est paru. J’ai dû attendre le lendemain – hier, donc – pour le lire. Pas très grave, direz-vous, les livres en attente ne manquent pas vraiment. Et il n’était pas écrit d’avance que ce thriller-là était indispensable à ma survie intellectuelle. Mais, que voulez-vous ? On ne se refait pas, et il est des jours où la curiosité engendre une impatience presque fébrile.
Il est venu, j’ai lu, je suis déçu.
Le scénario est, dans le genre, plutôt bien ficelé – bien que les ficelles soient grosses. C’est dans les détails que ça coince.
Jonathan Lincoln Duncan, président des Etats-Unis d’une époque non déterminée (ce pourrait être maintenant puisqu’Obama est déjà passé par le poste, apprend-on au détour d’une phrase), est veuf depuis la mort de Rachel, il a une fille, Lilly, qui étudie à la Sorbonne. Et il souffre d’une maladie du sang qui, réduisant le nombre des plaquettes, peut avoir de graves conséquences. Jonathan la fait souvent passer à l’arrière-plan, car le traitement que lui donne son médecin lui embrouille les idées et ce n’est pas le moment. « Après tout, je ne suis pas un patient comme les autres. La plupart des gens obéissent aux instructions de leur médecin. Mais ils ne sont pas à la tête du monde libre. » C’est dit sans rire, bien entendu. Boum ! les responsabilités sont là.
Et, re-boum ! l’heure est grave. Non seulement il doit se défendre d’une accusation grave de collusion avec un terroriste international – et l’opposition, rangée derrière la tête obtuse de Lester Rhodes, le président de la Chambre des représentants, est bien décidée à ne pas lui faire de cadeau. Mais aussi et surtout il fait face à la pire menace qu’ont connue les Etats-Unis depuis la crise des missiles à Cuba : une cyberattaque susceptible de paralyser le pays et de le renvoyer aux temps anciens d’un monde sans Internet, sans électricité, sans rien de ce qui organise notre quotidien sans que nous en ayons encore conscience tant cela semble être devenu naturel.
Un virus informatique est en cause, plus pervers que tout ce qu’on a connu depuis que l’informatique est en usage, introuvable et donc impossible à arrêter.
Sinon que rien n’est impossible aux deux génies qui l’ont conçu et diffusé avant d’éprouver les remords suffisants pour prévenir les Américains et leur laisser une chance d’éviter le pire. Brrr ! le suspens est terrible, il ira crescendo jusqu’à la demi-heure fatidique où tout se joue dans un compte à rebours terrifiant.
Bien. Mais il n’y a pas là d’éléments inédits par rapport aux dizaines de thrillers qui posent le même genre de questions. Ce qui est inédit, en revanche, c’est qu’un ancien président des Etats-Unis soit à la conception du livre en même temps qu’un professionnel du genre – le plus grand, s’il faut en croire les chiffres de ses ventes.
Donc, a priori favorable : peut-être Bill Clinton va-t-il nous introduire dans les mécanismes profonds du pouvoir, dans l’esprit de celui qui l’exerce, pendant que se déroule une chasse aux informations sur les véritables responsables de l’attaque. Ceux qui appartiennent à « cet axe du mal », écrivent les auteurs sans crainte de piller la formule, pas très heureuse d’ailleurs, d’un autre président.
Mais, mais, mais… Bill, les réflexions que tu veux bien partager avec tes lecteurs sont-elles vraiment celles qui t’occupaient le cerveau quand tu étais au pouvoir ?
Allons-y de quelques exemples, consternants de banalité.
Les technologies modernes nous renvoient à nos instincts primaires. Les médias savent ce qui est vendeur : le conflit et la division. Simple et efficace. Trop souvent, la colère et le ressentiment l’emportent sur la réflexion. Nos émotions trompent notre vigilance. Un discours enflammé et moralisateur, même sans fondements, aura plus d’impact qu’une allocution réfléchie et argumentée.
[…]
Aux États-Unis, le racisme est notre fléau le plus ancien. Mais il existe d’autres motifs de division – la religion, l’immigration, l’identité sexuelle. Parfois, ce rejet de la différence est une simple drogue pour alimenter le monstre en chacun de nous. Trop souvent, la peur et le mépris de « l’autre » nous font oublier ce que nous sommes capables d’accomplir tous ensemble. C’est ainsi depuis très longtemps, et cela ne changera peut-être jamais. Malgré tout, nous devons poursuivre nos efforts. Telle est la mission que nous ont transmise les Pères fondateurs : œuvrer à créer « une union plus parfaite », pour reprendre les termes de la Constitution des États-Unis.
[…]
Une guerre nucléaire, c’est perdant-perdant. On ne lance un missile qu’en dernier recours, parce que le camp d’en face a lancé le sien. C’est pour cette raison que personne n’appuie sur le bouton. Voilà l’utilité de la force de dissuasion !
Le dernier jour d’un récit qui commence le jeudi 10 mai et se termine le lundi suivant, Jonathan Lincoln Duncan se présente devant le Congrès pour un discours solennel (il aime ça) où il résume les événements (et le roman) pour les élus qui n’avaient pas tout compris (forcément, il fallait éviter de leur donner des informations trop sensibles). Et où il dessine, à coups redoublés de clichés éculés, les grandes lignes d’un avenir rayonnant dans une sécurité renforcée.
On pouvait espérer mieux. Il reste un habile thriller plutôt plaisant, mais il n’était pas nécessaire de convoquer un ancien président des Etats-Unis devant une commission d’enquête des lecteurs.

jeudi 7 juin 2018

14-18, Albert Londres : «Un flot d’ouragan s’est précipité sur nous et nous bat.»




La digue qui retient le flot

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 3 juin.
Un flot d’ouragan s’est précipité sur nous et nous bat. Depuis sept jours, sans accalmie, il déchaîne sa fureur. Par moments il submerge tout, mais les vagues retombent et l’on voit réapparaître, toute ruisselante, la digue qui a tenu. La digue c’est nos soldats.
Qu’ils y montent, qu’ils en descendent, qu’ils prennent position, vous pouvez les regarder. Si vous avez soif d’un grand spectacle vous serez servi. Le drame qui se joue ne les dépasse pas. Depuis huit jours, ils ne vivent plus qu’entourés de poussière ou de fumée. Les nuages que soulèvent les camions sur les routes s’aperçoivent de 25 kilomètres. Ce sont de ces nuages qu’ils surgissent pour se jeter sans intervalle, dans les fumées, fumées blanchâtres, vieilles connaissances, fumées ardoises, nouveau poison, alors c’est le masque. Les heures sont si vibrantes que la fatigue n’est certainement plus libre de tomber comme à l’ordinaire sur les hommes. Autrement, comment ne dormiraient-ils pas tous ?
Des journées de train, des journées de camion, des journées de combat se succèdent pour eux sans coupure. Avant de donner l’effort moral, l’effort physique les réclame jusqu’au bout. Ne les voyez pas avec une figure tragique. Ils ont leur figure de toute la guerre. Ils savent bien que cette passe est la plus émouvante. Ils ne vont pas, sans tout comprendre, à la rencontre de l’assaut. Mais ils ont l’habitude des heures tragiques. Ils ne sont plus neufs à ces angoisses. D’ailleurs, eux, ne doivent pas être angoissés et ils ne le sont pas. Eux ne sont pas derrière le drame, ils sont dedans. Le spectateur peut se demander quel sera le dénouement. Eux sont les acteurs. Et pour l’acteur, l’acteur passionné qu’il est, seule la minute compte où il se débat. Cette minute, il la regarde venir, calme et prêt. À grande allure, l’œil vif, il se laisse porter face au péril.
Leur âme est si forte qu’ils se rendent à peine compte eux-mêmes quand leur force les quitte. Il faut que ce soit le commandement qui y veille. Tenez ! voilà une division qui rentre, par ordre, se reposer. Sans défaillance, jour et nuit, elle a fourni huit jours de combat. Ce n’est pas ses pertes qui la font retirer du champ de bataille, c’est l’épuisement du corps de chaque homme. Et on la ramène à l’arrière sans qu’elle l’ait demandé !
C’est un effort collectif, c’est une volonté unanime qui pousse nos combattants. Maintenant qu’ils n’ont plus devant les yeux des lignes nettement tracées, des boyaux, des tranchées et qu’entre des rues de villes ou de villages, qu’à la sortie des sentiers d’un bois, ils se rencontrent groupes d’hommes contre groupes d’hommes, chacun, comme si tout dépendait de lui, se donne de toute son âme ; là, c’est un mitrailleur qui tient tête, seul, à deux chars d’assaut. Là, c’est un caporal de génie qui doit détruire une passerelle sur un canal ; il pourrait la détruire au mieux de sa vie sauve, il attend pour déclencher l’explosion que les Allemands soient dessus et les fait sauter sous ses yeux, quitte à sauter lui-même. Là, c’est un lieutenant-colonel qui prend la grenade et, donnant l’exemple, se jette le premier dans le corps à corps. Plus le flot envahisseur, sans cesse alimenté, mord, plus les hommes se durcissent sur place et deviennent rochers pour barrer Paris. On ne lutte plus, on se déchire.
Il n’y a pas que dormir qu’ils ne fassent plus.
— On ne mange pas, disent-ils.
Ils disent : on ne mange pas, sur un ton qui signifie : « Quand pourrait-on manger ? » Ce n’est pas la nourriture qui leur manque, c’est le loisir.
Tout le monde accourt, rejoint. Un sous-lieutenant de chasseurs, un petit jeune sous-lieutenant de chasseurs, coupant de lui-même sa permission, rentre. Il demande à ses hommes :
— S’est-on bien battu au moins ?
— Oui, mon lieutenant.
— On a reculé !
— Il a bien fallu, à cause du nombre.
— Ça c’est pas chic, mais c’est fini.
Tous ne sont pas jeunes comme celui-là. Ça, c’est l’élan, l’enthousiasme, la France emportée. Il y a les hommes mûrs. Ceux-là puisent leur résolution dans leur gravité : deux foyers, mais une seule flamme.
Le Petit Journal, 4 juin 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 4 juin 2018

David Lopez, Prix du Livre Inter

Il ne méritait peut-être pas les éloges dithyrambiques qui se sont élevés de presque partout à sa sortie, le premier roman de David Lopez, Fief. Paru l'an dernier au début de la rentrée littéraire, il avait époustouflé bon nombre de lecteurs par le ton singulier adopté par l'écrivain. Il tranchait, c'est vrai, avec beaucoup d'autres romans parus au même moment.
Jonas fume, picole, espère que Wanda va enfin lui autoriser ce qu’il espère, glande pas mal avec sa bande de potes, Ixe, Miskine, Untel, Poto, presque tous hors système. Malgré ce qui ressemble à une dérive, Jonas tient debout grâce à la boxe. Son vieil entraîneur sait maintenant qu’il ne fera pas la carrière dont il rêvait pour lui. Il reste, au-delà de Kerbachi, l’adversaire qui l’envoie au tapis, une victoire contre la peur et la douleur.
L'impression forte s'est prolongée en tout cas auprès des jurés du Prix du Livre Inter, puisqu'il vient ce matin d'être proclamé lauréat de l'édition 2018.

14-18, Albert Londres : «Il n’est pas de drame sans une note qui, un instant, le secoue d’un sourire.»





(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 1er juin.
Et tandis qu’hier, en l’espace d’une demi-journée, le temps de monter et de descendre, j’ai vu sur la Marne s’asseoir la défense, aujourd’hui, sur les routes de l’Oise, sous Soissons, j’ai vu passer le nouveau flot qui, dans ces plaines, va porter sa sainte colère à la rencontre de l’ennemi.
Un arrêt semble se dessiner sur la Marne. Depuis trois jours, sur tous les chemins qui y tombent ou la longent, hommes des deux uniformes, kaki et bleu, canons, matériel, chevaux, tout marchait. Hier, au petit jour, rien n’était arrêté. Nous repassons l’après-midi : plus de mouvement ! Plus rien en marche ! Où est l’immense figuration de la France en armes qui grouillait si puissamment ? Elle est en place. Et là, près de Dormans, sur la berge, à deux mètres du lit de la rivière glorieuse, voilà le premier trou d’obus. Il est tout frais. Il ne date pas d’une heure. Mais un sifflement : un autre obus arrive, il troue la berge encore, ses éclats, comme une pluie, tombent dans la Marne. Elle n’avait plus frémi depuis 1914.
Et les deux canons, français et allemand, par-dessus la Marne, commencent à échanger leurs coups.
Cela, c’était hier. Aujourd’hui, ce que nous allons voir, c’est sur l’Oise. Les Boches, depuis trente-six heures, tentent de la franchir. C’est le chemin le plus court pour Paris. Leur pression est formidable. Alors que sur la Marne ils semblent faire étape, sur l’Oise, ils foncent de toutes leurs cornes. À cette extrémité du champ de bataille, impérieuse, s’est transportée l’angoisse. Ce matin, c’est là qu’est le spectacle de la France tragique et debout.
C’est le même, en plus puissant. Hommes, canons, matériel, chevaux, sans repos, montent, montent. Pareillement, les évacués descendent, descendent. Il n’est pas de drame sans une note qui, un instant, le secoue d’un sourire. Ce sont nos travailleurs indigènes, cette fois, qui la donnent. Il fait un soleil pur et ils sont bien un sur trois à porter un parapluie. Il vient des troupes dans toutes les directions. Hâtivement, notre pieuvre se forme.
— Bonne chance, amis ! Bonne chance à tous ! C’est Mme la sous-préfète de Soissons qui crie cela aux nôtres en leur distribuant des bouteilles au passage. Mme la sous-préfète de Soissons est la fille de Clovis Hugues. Elle est là, brune et belle, sur la route. La poussière et la fièvre entourent son geste quand aux guerriers elle tend la boisson. Elle a tout l’air de continuer un des poèmes de son père.
L’œuvre qui doit nous sauver, vibrante, s’accomplit. Si nous manœuvrons, l’Allemand manœuvre aussi. Sa tactique apparaît claire : chaque fois qu’il sent une résistance, il ne continue pas, il évite de se buter à nous, il glisse à droite ou à gauche. Sa manière est de s’infiltrer, non de foncer. Il vise continuellement à nous encercler. Son nombre lui facilite la tâche. Ce n’est pas de front, c’est par le sud ou par le nord qu’il essayera d’avoir raison de la forêt de Villers-Cotterets.
Une auto, c’est un général. Il descend. Pas d’inquiétude sur son visage. Il tape sur l’épaule d’un divisionnaire, souriant, il lui dit : « Voilà la guerre de mouvement, eh bien ! néanmoins il faut tenir ! »
Il le faut.
Le Petit Journal, 2 juin 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille